‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 138 sur 323 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

bandon, l'austère parole de Bourdaloue s'attendrit quelquefois, lorsqu'à la réprobation qui eft'raie il fait succéder la promesse qui console Vous êtes pécheurs, dit- il à ses auditeurs après leur avoir montré saint Etienne pardonnant aux furieux qui le lapidaient.

« Vous êtes pécheurs, et peut-être, au moment que je vous parle, voire conscience est-elle dans un désordre qui vous doit faire trembler; mais espérez tout, si vous pouvez vous résoudre à aimer chrétiennement cet homme qui s'est tourné contre vous, et dont vous avez reçu une injure qui vous Liesse; car cette victoire que vous remportez sur vous-mêmes, ce sacrifice que vous faites de votre resseniiment, est une preuve convaincante que vous aimez Dieu; et dès que vous aimez Dieu, vous êtes en grâce avec Dieu... Je finis, chrétiens, en vous conjurant d'imiter la charité de ce saint martyr, de l'exercer comme lui, cette charité si digne de la perfection et de l'excellence de votre foi ; cette charité que le paganisme n'a point connue, et que la nature ne peut inspirer. Pardonnons, afin que Dieu nous pardonne ; car il nous traitera avec la même indulgence que nous aurons eue pour les autres ; il nous rendra bien pour bien et grâce pour grâce; autant que nous aurons remis d'offenses, autant il nous en remettra. Disons mieux : Pour une offense remise, il nous remettra toutes les nôtres ^... »

Cette foi en la miséricorde divine, cette vertu théologale de l'espérance, le jansénisme la détruisait. Retranché pour ainsi dire dans les parties les plus terribles et les plus obscures du dogme, il s'y croyait inexpugnable. On sait, par exemple, l'abus qu'il faisait des mystères de la prédestination et de la grâce, rétrécis et forcés par ses interprétations inhumaines : il n'y voulait voir que décrets arbitraires de la part de Dieu, et qu'incertitudes effroyables pour l'homme. Du sein même de ces redoutables mystères, Bourdaloue dégage pour les âmes des motifs d'espérer comme des sujets de craindre, et des encouragements non moins que des menaces. Il ne permet point ni « qu'on se

l. Panégyriqîies, t. XII, p. 123.

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prévale de la prédestination pour présumer trop de Dieu », ni qu'on en soit « troublé jusqu'à désespérer des bontés de Dieu * ». Prêchant sur l'évangile de h Samaritaine 2, il observe avec une sorte de curiosité minutieuse, dans cette conversion opérée par Dieu même, les procédés de la grâce : il fait voir avec quelle douceur la grâce agit sur nos âmes ; elle nous attend, elle prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner, elle est toujours la première à nous prévenir; ce qu'elle veut obtenir, elle nous le demande, le sollicite de notre ban vouloir, sans l'exiger avec empire; elle s'accommode à nos inclinations, aux qualités, et parfois même aux travers qui nous sont propres ; enfin elle ne nous engagea riendedit'Hcile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. Tels sont les ménagements et les délicatesses du Sauveur des hommes envers la Samaritaine, et de la grâce envers nous. Ainsi doivent procéder à leur tour les dispensateurs de la grâce divine, les ministres de Jésus-Christ ; car Bourdaloue ne laisse pas échapper l'occasion de leur proposer ce divin modèle, et, s'autorisant d'un exemple venu de si haut, il leur conseille la mansuétude (jui attire les âmes, l'onction qui les touche, la charité tout à la fois aimable et ferme qui les gagne, les excite et les soutient.

« Celle instruction nous regarde tous; mais nous en particulier, mes frères, nous, dis-je, que Dieu a spécialement appelés au ministère de la conversion et de la sanclification des âmes;... nous qui devons conformer notre conduite à celle de la grâce même... C'est par la douceur de notre zèle que nous devons toucher les pécheurs ; autrement, nous n'y réussirons jamais... C'est elle (jui doit nous préparer le.*^ voies et nous faire entrer dans les cœurs. Sans elle,... nous instruirons, nous convaincrons, nous confondrons, nous épouvanterons, mais nous ne convertirons pas. Sans elle, nous troublerons les con-

t. Carême. Vendredi de la 1" semaine, sur la Prédestination, t II. p. 274.

2. Ibid. Vendredi do la 3* semaine, sur la Grâce, t. III, p. 182.

sciences, nous désespérerons les faibles, nous révolterons les opiniâtres, mais nous ne les attirerons jamais à Dieu... Je ne dis pas, mes frères, que nous devions flatter les pécheurs par de lâches complaisances : vous n'ignorez pas combien j'ai ce sentiment en horreur. Je ne dis pas que nous ne devons point obliger les pécheurs à tout ce que l'Evangile a de plus austère, aux rigueurs de la pénitence, au crucifiement de la chair, à la mortiiîcalion de l'esprit : malheur à moi si j'en rabattais un seul point! Mais je dis qu'à cette sévérité, qui pourrait, seule, éloigner les pécheurs, il faut joindre cette douceur qui les ramène. Je dis qu'il faut proportionner celle sévérité aux dispositions des sujets, comme la grâce elle-même s'y accommode; et non pas l'appliquer sans discernement et sans prudence, aux uns trop, aux autres trop peu; à ceux-ci hors de leur état, à ceux-là par-dessus leurs forces... Je ne dis pas, encore une fois, qu'il ne faille jamais user de sévérité dans la conduite des âmes ; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité qui se fasse aimer, une sévérité qui rende le joug de Dieu supportable, et non point une sévérité pharisaïque, une sévérité sans onction, une sévérité impérieuse, une sévérité sèche et rebutante, une sévérité qui ne pourrait convenir qu'à des esclaves, mais qui ne convient nullement aux enfants de Dieu ^ »

Voilà les leçons pratiques, pleines de sagesse et de prudence, que Bourdaloue tirait, pour les prêtres et pour les directeurs spirituels, de cette doctrine de la grâce, si effrayante dans les écritsdes Jansénius et des Arnauld.

Parmi les sujets traditionnels et en quelque sorte classiques de la chaire chrétienne, il n'en est pas de plus propre à faire naître les terreurs religieuses que le Petit nombre des élus. Cette matière n'a pas été traitée expressément par Bourdaloue; mais, ce qui est pour nous plus précieux, il nous apprend comment elle devrait l'être. C'est un curieux passage des Pensées 2, qu'il est instructif de rapprocher du sermon si connu de Massillon. Nous ne parlons pas ici de l'éloquence : elle n'a pas été surfaite dans le sermon sur le Petit nombre des élus. Massillon s'y est élevé

1. Carême. Vendredi de la 3* semaine, sur la Grâce, p. 201, 202.

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