‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 161 sur 323 · CARACTÈRE PRATIQUE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE PRATIQUE DE LA MORALE

dans les détails de la vie. Par exemple, une des maximes qu'il donne pour garder la vigilance contre la mort, c'est « de s'examiner pour se bien connaître ».

c Et qu'est-ce que j'appelle se bien connaître? C'est connaître toutes ses obligations, tout le bien qu'on doit pratiquer et qu'on ne pratique pas, tout le mal qu'on doit éviter et qu'on n'évite pas, à quoi l'on doit prendre garde dans la condition oîi l'on est, les obstacles qu'on y trouve ou les avantages pour le salut, avec quels progrès on y avance, ou à quels égarements on y est sujet ; avoir, pour cette recherche si solide et si importante, des temps marqués dans l'année, dans le mois, dans la semaine ^ ■

On le voit, rien n'est vague dans ces conseils. Les moindres procédés utiles à notre sanctification, Bourdaloue nous les indique. Ce n'est point assez pour lui de montrer la voie au fidèle : il le conduit par la main. On trouverait dans ses discours tous les éléments d'un manuel pratique de vie chrétienne.

Aussi Bourdaloue ne dédaigne aucun sujet de morale, parce que tous peuvent être traités avec profit. Les plus humbles, les plus vulgaires de leur nature, les moins favorables à l'essor de l'éloquence, bien loin de lui répugner, ont un double titre à ses préférences. D'abord ces sujets modestes sont précisément ceux qui touchent de plus près aux habitudes de chaque jour ; et, de plus, ils ne sont presque jaranis traités dans la chaire ; féconds pour le perfectionnement spirituel de l'auditoire, mais stériles pour la renommée des orateurs sacrés, ils forment rarement la matière expresse de leurs discours. Ainsi des coutumes contraires à la règle chrétienne, des relâchements involontairement autorisés par la négligence des prédicateurs, dont le silence est pris pour un acquiescement, s'introduisent dans les actes les plus fréquents de la vie quotidienne : peu à peu l'usage les consacre, et insen-iblement

i. Carême, t. III, p. 344.

les mœurs s'éloignent du pur christianisme. Bourdaloue prend à tâclie de combler ces lacunes trop ordinaires de la prédication. Citons un exemple. L'évangile désigné par l'Église pour le sixième dimanche après la Pentecôte est le récit que fait saint Mathieu de la multiplication des pains. De quoi parlent d'ordinaire les prédicateurs à propos de cet évangile ? Les uns, s'attachant au sens symbolique, voient dans le miracle de la multiplication des pains la figure du mystère eucharistique, tt ce mystère, qui peut lui-même se prêcher de mille manières diverses, devient le sujet de leur discours. Pour d'autres, c'est l'occasion d'exalter l'infinie miséricorde du Sauveur pour son peuple, et surtout pour les pauvres. Les plus pratiques montreront dans cette charité divine l'adorable modèle de la charité chrétienne, qui peut faire, et qui fait, elle aussi, des miracles. Ces façons différentes d'interpréter le texte sacré et de le faire servir à l'édification des fidèles sont toutes parfaitement naturelles et légitimes. Bourdaloue cependant suit une tout autre voie. « C'est de ce miracle même que je veux tirer aujourd'hui d'excellentes leçons pour vous apprendre à vous comporter chrétiennement et saintement dans l'une des actions de la vie les plus ordinaires, qui est le repas et la nourriture du corps *. » Sujet mesquin et bas, penseront quelques-uns. Bourdaloue va au-devant de l'objection :

« Ce sujet, me direz-vous, ne convient guère à la dignité de la chaire ; et moi je vous réponds : Ne convenait-il pas à saint Paul? Cet apôtre le croyait-il au-dessous de son ministère, et n'en a-t-il pas plus d'une fois entretenu les fidèles, lorsqu'il leur écrivait : Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu?... C'est une matière, il est vrai, que les prédicateurs traitent rarement, et peut-être n'en avezvous jamais entendu parler; mais c'est pour cela même que je ne la dois pas omettre, afin que vous ne manquiez pas d'instruction sur un point où tous les jours on se laisse aller à tant de

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