‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 162 sur 323 · LE SERMON SUR LA TEMPERANCE CHRETIENNE · texte numérisé non relu

LE SERMON SUR LA TEMPERANCE CHRETIENNE

désordres. J'aurai néanmoins, dans toute la suite de ce discours, des écueils à éviter et des précautions à prendre ^. i

Il faut lire tout le sermon pour voir avec quelle adresse heureuse Bourdaloue évite en effet « les écueils », quelle prudence sans timidité, quel tact, quel respect de toutes les convenances il sait garder « dans toute la suite de ce discours », comment il échappe à toute bassesse sans reculer devant aucune des prescriptions utiles et dit enfin tout ce qu'il faut, mais seulement ce qu'il faut, et de la manière qu'il faut. Car si Bourdaloue désire que ses paroles profitent à ses auditeurs, il n'est pas moins soucieux, de « la dignité de la chaire », et c'est un de ses plus précieux, secrets de réunir ces deux conditions sans les sacrifier jamais l'une à l'autre. Ce n'est point par hasard que dans ce sermon sur la Tempérance chrétienne, l'Évangile est suivi pas à pas, et la présence, les paroles, les actes de Jésus-Christ sans cesse rappelés. De la sorte, l'auditeur conserve l'impression produite par la simple grandeur du miracle évangélique, et l'enseignement qu'il reçoit se rehausse et s'ennoblit en tombant des lèvres mêmes du Sauveur. C'est en effet Jésus-Christ lui-même qui , « dans le mystère de la multiplication des pains,... nous enseigne à retrancher de la réfection du corps ce qu'il y a de défectueux et de déréglé, » savoir l'attachement, l'excès et la délicatesse : l'attachement ; car, s'il « nourrit une multitude innombrable de peuple qu'il traîne à sa suite, avant toutes choses il les dégage d'une attention trop grande au soulagement de leur corps et à son entretien»; l'excès; car (( il ne donne à ce peuple la nourriture corporelle que dans l'extrémité, et lorsqu'il est à craindre qu'il ne tombe dans une entière défaillance »; la délicatesse; car, « quoiqu'il fasse un miracle de sa providence en faveur de ce peuple, il ne leur fournit après tout qu'un aliment commun et peu propre à flatter le goût, quelques petits poissons et du pain. » C'est Jésus-Christ encore qui nous fait connaître de

1. Dominicales. Sur la Tempérance clirélienne, t. VJ, p. 180.

quelle sainteté la réfection du corps est susceptible : « car il la sanctifie en trois manières : premièrement par la bénédiction des viandes et par l'action de grâces qu'il rend à son père : Et accipiens septem panes benedixit^ et quum grattas egtsset, distrihuit ; secondement par sa présence adorable, voulant que ces troupes répandues dans laplaine pour prendre la nourriture qu'il leur fait distribuer l'aient pour témoin, pour juge, pour modérateur : Et prœcepit turhpe discnmbere super terram ; enfin par l'ordre qu'il donne à ses apôtres de recueillir les restes des pains, afin d'en faire part aux pauvres, et de les employer aux œsuvres de la charité : Colligite qiiœ superaverunt fragmenta; et sustulerimt quodsuperaveratde fragmentis, septemsportas *.» Ainsi l'ingénieuse invention de Bourdaloue tire de toutes les circonstances du récit sacré autant de leçons pour les fidèles. Puis, à ces exemples donnés par le Fils de Dieu, et que, par d'heureuses applications, le prédicateur tourne à notre usage, Bourdaloue oppose la peinture, ou plutôt l'indication discrète, mais précise, des désordres du monde. H déplore que l'usage de la prière avant et après le repasse perde partout et principalement chez les riches, et, à propos de cette « menue pratique » de dévotion chrétienne, il trouve, qui le croirait? des accents d'une élévation et d'une éloquence capables d'arrêter le sourire qui s'ébauchait peut-être sur les lèvres de quelque libertin.

« Combien de ces auditeurs mondains à qui j'en parle, de ces esprits forts ou prétendus forts , m'accusent peut-être préspntement de descendre à un détail frivole et puéril ? Eh quoi ! l'homme vivra des bienfaits de Dieu, sans penser à Dieu, et je ne pourrai pas lui rappeler le souvenir de son bienfaiteur qu'il oublie ? Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est à ces tables où tout abonde, tandis qu'ailleurs on mange à peine, selon l'expression de l'Ecritiire, un pain étroit et mesuré ; à ces tables oiî tout est servi avec tant de propreté, avec tant d'assaisonnements et tant d'apprêts, avec tant de pompe et tant de magnificence, lorsque

1. Vomînicales. Sur la Tempérance chrétienne, 2« partie, p. 196, 197.

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