‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 166 sur 323 · MORALE DETAILLEE ET MINUTIEUSE · texte numérisé non relu

MORALE DETAILLEE ET MINUTIEUSE

leur out enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi ? Où voit-on des ecclêsiasliques restituer les bénéfices qu'ils possèdent sans en accomplir la charge ? Avec cette seule figure, j'aurais de quoi convaincre et de quoi confondre tous les étals qui composent le monde chrétien ^. i

Ainsi Bourdaloue multiplie les exemples pour multiplier les applications particulières des vérités universelles qu'il enseigne. Il voudrait, si cela était possible, «convaincre et confondre tous les états, » sinon tous les individus.

Et de même qu'il considère la société dans le plus grand détail possible, de même, en directeur prévoyant et expérimenté, il voudrait déterminer et combattre tous les désordres particuliers qui, sur chaque matière, se peuvent commettre. Il faut voir, dans ce même sermon sur la Restitution, avec quelle précision il indique, en les appelant par leur nom, tous les artifices inventés par la cupidité :

« C'est elle qui a enseigné aux hommes l'art de pallier les usures ; c'est elle qui leur a révélé le mystère des confidences et des simonies ; c'est elle qui leur a suggéré l'usage commode des antidoles et des faux contrats; c'est elle qui leur a fait une science des chicanes les plus honteuses et de toutes les supercheries... N'est-ce pas cet amour déréglé des biens temporels qui nous a appris ce secret, maintenant si connu, de trafiquer et de vendre jusque dans le sanctuaire, de faire négoce du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Eglise, de les exposer comme à l'enchère sous ombre de permutations, d'en tirer des tributs et des pensions sans aucim titre, même apparent^ d'en compter les revenus parmi les choses dont on se croit maître, d'en rechercher la pluralité, et de les multiplier autant qu'il est possible?... Saurait-on tant de stratagèmes, et userait-on de tant de détours, de tant de surprises et de tant de fourberies en matière de procès, si l'on n'était possédé de ce démon ? Et tant de contrats simulés qui se font tous les jours au mépris des lois divines et humaines, les uns pour frustrer de ses droits un seigneur, les autres pour exclure un créancier, ceux-ci au

i. Dominicales, 22* dimanche ap. la Pentecôte, t. YII, p. 287.

préjudice d'un pupille, ceux-là contre l'intérêt du prince et du peuple, ne sont-ce pas autant d'inventions de cette concupiscence ?... Ce qui me surprend et ce que j'ai cent fois déploré, c'est de voir des gens livrés, comme dit saint Paul, à la corruption de leurs désirs, outre ces occasions générales d'attenter sur le bien du prochain, en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur, et former mille intrigues pour y parvenir. Vous savez, chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Voilà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime ; celle où il y a plus d'affaires, c'est-à-dire celle où il y a plus de péril de se damner ^.. »

On le voit, l'esprit pratique conduit ici Bourdaloue jusqu'à rénumération minutieuse et technique. Cette grande expérience des choses de la vie, ce soin de prêcher la loi de Dieu comme la règle immédiatement applicable aux actions de tous et de chacun, ces qualités pratiques, jointes à une orthodoxie parfaitement exacte, à une sévérité qui ne connaît point la faiblesse ni la complaisance, mais que tempère l'esprit de prudence et de mesure, font de Bourdaloue ce qu'il a voulu être, l'interprète le plus complet, le plus fidèle et le plus sûr de la morale chrétienne qui soit jamais monté dans la chaire.

Mais Bourdaloue, on le pense, ne s'en tient pas à prêcher au chrétien l'accomplissement de ses devoirs rigoureux. De même que la morale, chez lui , a toujours sa racine dans le dogme révélé, de même elle trouve son complément et son couronnement dans la dévotion chrétienne sainement comprise et sagement pratiquée. Je ne répète point ici la doctrine de Bourdaloue sur les sacre-

i. Dominicales, 22" dim. ap. la Pentecôte, t. VII, p. 279-284, passim.

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