‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 179 sur 323 · Exhortation sur sainle Thérèse, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Exhortation sur sainle Thérèse, t. VIII, p

Nojs n'avonj pi-e3((iie point abréiï^ cotte page, parce qu'elle exprime admirablement l'idée si juste et si pratique que se fait Bourdaloue de la dévotion. On y retrouve d'un bout à l'autre cette haute sagesse, toujours en garde contre les écarts de l'imagination et contre les illusions du sens propre, cette direction si raisonnable et si éclairée, enfin, comme dirait Bourdaloue lui-même, cette « prudence du salut )) pir laquelle, en matière de spiritualité, comme en matière de morale, il est un des guides les plus sûrs et les plus autorisés.

On comprend dès lors (juc Bourdaloue se soit pronrncé tout de suite, et du premier coup, contre les erreurs qui avaient séduit Fénelon. Les vagues sublimités et la passive inertie de l'amour pur étaient trop éloigiées de cet esprit de précision et de solidité que Bourdaloue portait jusque dans les régions les plus hautes de la dévotion chrétienne. La spiritualité de l'austère jésuite et celle du pieux prélat ne sont pas moins difierentes que leur éloquence, et n'accusent pas moins la diversité de leur caractère et de leur tour d'esprit. Il n'est point douteux que certaines âmes, portées à la tendresse et à l'effusion dans leurs rapports avec Dieu, ne trouvassent dans Fénelon une direction spirituelle plus capable de répondre à leurs aspirations et de satisfaire leurs saints désirs. Non pas que Bourdaloue manquât de cette charité ardente et alfectueuse qui convient aux âmes de cette famille; mais il exigeait que les plus grandes ferveurs fussent réglées par la raison, seule et souveraine directrice de tous les mouvements de notre âme; il surveillait avec défiance et ne permettait pas longtemps ces rêveries creuses, ces contemplations stériles où certaines dévotions expansives et molles aiment à s'abandonner; il décourageait cette piété sublime qui n'était souvent à ses yeux qu'une des formes les plus subtiles de l'amour-propre transporté dans la dévotion. Il ne se souciait point de plaire aux âmes : sa pénétration inexorable devait plutôt les contrister quelquefois en démêlant l'illusion dont elles étaient le jouet, en les forçant d'en convenir et d'y renoncer. Son ambition était de faire

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des justes: il laissait à Dieu le soin de faire des saints. Cette direction spirituelle de Bourdalouo, si ferme, si prudente, si solidement humble et soumise aux refiles communes, ne rappelle celle de Fénclon que par le contraste. Chez Fénelon, la part de la personnalité, du sens propre, était bien plus grande. Celui qui se soumettait à la direction de Bourdaloue, ou encore à celle de Bossuet, n'acceptait en quelque sorte que la direction de l'Église même : ct^s deux interprètes exacts du christianisme s'efïaçaient autant ([ue possible et s'oubliaient eux-mêmes. Quand, au contraire, on avait choisi Fénelon pour directeur, on n'appartenait plus seulement à l'Église et au christianisme, on appartenait à Fénelon. Ce n'était pas, à proprement parler, une direction que Fénelon exerçait, mais une séduction perpétuelle. « Il avait, dit Saint-Simon, la passion de se faire aimer, la passion de plaire;... vigilant en vrai pasteur au salut des âmes, avec cette connaissance du monde qui les savait gagner, et (|ui engageait beaucoup à s'adresser à lui-même :... avec cela un homme (jui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à l'aise, et qui semblait enchanter, de façon qu'on ne le pouvait quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. » Saint-Simon l'appelle encore « un esprit cot|uet, plus coquet que toutes les femmes, mais en solide et non en misères *. » Ce besoin de plaire, et ce don d'y réussir toujours, sont à la fois le charme de Fénelon et sou humaine faiblesse. La direction spirituelle y gagnait en attrait ce qu'elle perdait en force et en sûreté. L'autorité di- Fénelon dans la direction était à la fois insuffisante et' excessive : insuffisante, car on ne saurait plaire, comme il faisait, sans avoir quelques complaisances, non pas certes en matière de morale et de devoir : Fénelon est au-dessus d'un pareil soupçon; mais il n'interdisait pas de croire (ju on pouvait être, sous sa conduite, l'objet de grâces exceptionnelles, ce qui n'est jamais

1. Siiint-Simon, édit. Cliéruol, t. IX. c. xii ; t. XJ, c. xxii; t. I, c. xviii.

sans flatter même les plus épurés et les plus saints; excessive, parce qu'il subjuguait les cœurs, et, sans que ni lui ni les autres le voulussent, devenait, pour tous ceux qui l'avaient une fois approché, le guide unique, roracle inspiré. «Il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. » Ce fut son privilège d'inspirer des lidélités que ni l'éloigneraent ni la disgrâce ne purent ébranler. Il ne fut assurément le chef ni d'une secte, ni même d'une coterie; ces mots répugnent, appliqués à cette âme candide qui ne mérite d'autre reproche que d'avoir été parfois dupe d'elle-même; mais Saint- Simon nous fournit encore l'expression tout ensemble aimable et juste, il devint « le pasteur d'un petit troupeau * », troupeau d'élite, dont il était l'âme, et qui lui resta dévoué jusqu'à la mort. Joignez à ce secret d'attirer les cœurs et de les retenir, ce caractère chimérique que Louis XIV avait si justement noté en lui ; joignez-y encore cette propension toute féminine à écouter la voix du sentiment plus que celle de la raison, qui le faisait surtout goiJter des femmes, et qui, en retour, le soumit si longtemps et si étroitement à l'influence de madame Guyon çt de la duchesse de Béthune; joignez-y entin cette subtilité qui le rendait insaisissable dans la discussion, cet « esprit à faire peur » qui déconcertait et impatientait Bossuet. Alors vous comprendrez combien pouvait devenir dangereux l'ascendant de Fénelon. et pourquoi l'évêque de Meaux, soutenu par Bourdaloue, dénonça si haut et si ferme les erreurs des Maximes des Saints.

« Que M. l'abbé de Fénelon est aimable! écrivait madame de Maintenon; qu'il prête de charmes à la vertu, et qu'il persuade aisément ce <{ue d'autres ont tant de peine à nous faire concevoir! Sa piété est communicative : oti ne saurait se défendre de penser et d'agir comme lui; et il pense, il agit en saint, avec les dehors de la douceur et de la facilité. » On voit quel charme Fénelon exerça même sur cette femme de sensibilité médiocre et de raison domi-

i. Saint-Simon, éd. Chéruel, t. I, p. 288, p. 310, etc..

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