‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 244 sur 323 · Id.; t. II, ch. m · texte numérisé non relu

Id.; t. II, ch. m

Une des causes de ruine les plus fréquentes, comme une des spéculations les plus ordinaires, c'était le jeu, « un jeu sans mesure et sans règle, un jeu qui n'est plus un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur ^. » Ce désordre était porté à un tel point queBourdaloue, non content de le combattre incidemment toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, dirigea contre lui, dans son sermon sur les Divertissemenls du monde, une attaque en règle. 11 y cite comme exemples : « une femme (jui, dans un jeu, dont les plus fortes remontrances ne l'ont pu déprendre, dissipe d'une part tout ce (ju'un mari amasse de l'autre, ({ui se tient en embuscade pour le tromper, et détourne pour son jeu tout ce qui peut venir sous sa main;... un mari qui, tour à tour passant du jeu à la débauche et de la débauche au jeu, expose jusqu'à ses fonds et l'ait dépendre d'un seul coup la fortune de toute sa famille;... un jeune homme qui, sans ménagement et sans réflexion, emprunte de tous les côtés et à toutes les conditions, et, ne pouvant encore se dépouiller d'un héritage qu'il n'a pas, se dépouille au moins par avance de ses droits, et ne compte pour rien toute une succession qu'il perd, pourvu qu'il joue 2. »

c Parce qu'on ne peut accorder ensemble le jeu et l'entretien d'une maison, on abandonne la maison, et l'on ménage tout pour le jeu ; on voit tranquillement et de sang-fioid des enfants manquer des choses les plus nécessaires; on plaint jusqu'aux moindres frais, dès qu'il s'agit de subvenir à leurs besoins ; on les éloigne de ses yeux et on les confie à des étrangers, à qui l'on en donne la charge sans y ajouter les moyens de la soutenir; on ne les a pas actuellement, ces moyens, à ce qu'on prétend, mais pourtant on a de quoi jouer... Tout cela veut dire qu'on sacrilie à son jeu les droits les plus inviolables et les intérêts les plus sacrés ; que Ton fait du jeu sa première loi ;

i. Second Avent. -l* dimanche, sur la Pénitence, 1" partie, t. I, p. 343.

2. Dominicales. 3' dim. après Pâques, sur les Divertissements du monde, 2« partie, t. V, p. 334-333.

LE JKi; AU XVII' SIÈCLE 401

[jue pour ne pas se délnclier du jeu on se détaclie de toute autre chose; et que dans la concurrence de toute autre chose avec le jeu, quelque essentielle qu'elle soit par elle-même, on retient le Jeu et l'on renonce à tout le reste i. »

Des faits et des cliiffres, capnb'cs de confondre l'imaginalion, nous font comprendre pourquoi Bourdaloue « s'expliquait « avec tant de détail sur une passion qu'il ne pouvait, disait-il, « trop fortement combîttre ^. » Le jeu, dans la haute société du dix-septième siècle, était effréné. K Les pertes décent mille écus sont communes, écrit un contemporain. Le jour dcî Noël, madame de Montespan perdit sept cent mille écus; elle joua sur trois cartes cent cinquante mille pistoles et les gagna. Et à ce jen-là on peut perdre ou gaiïner cinquante ou soixante fois en un quart d'heure ^. » Bourdalo'ie. on le voit, avait raison de nou;^ direque la pasion du jeu n'était pas étrangère aux femmes. Et ce n'était pas seulement la prodigue favorite qui s'y livrait avec cette fureu''. La pieuse Marie-Thérèse ne restait pas en arrière, et quelquefois en oubliait la messe *. Le7)o?7/'a/7 de la femme joueuse avait sa place dans la X*" satire de Boileau. Les hommes y mettaient peut-être moins d'emportement, m-iis plus de calcul. D'immenses fortunes, cellesde Dmgeau, de Langlée ^, s'étaient faites et se soutenaient par le jeu. Mais ces gains énormes supposent bien des catastrophes. Le désespoir et le suicide furent plus d'une fois la conséquence de pertes exorbitantes ^. D,^s personnages, autrefois riches, se voyaient forcés de quitter la cour, et daller cacher leur ruine au

1. Dominicale.-:. 3« dira, apns Pâques, sur les Diverlisaements du mond", 2« partie, t. V, p. 331-332.

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