Sur les Divertissements du monde, i" partie
si l'on songe aux dix volumes du Cijrus et aux vingt-trois volumes de la Cléopâtre. Mais Bourdaloue va plus loin* il montre les dangers des romans à la mode, et en détermine très Justement les caractères.
« Qu'est-ce, à le bien définir, que le roman ? Une histoire, disons mieux, une fable proposée sous la forme d'histoire, oiî l'amour est traité par art et par règles ; oij hi passion dominante et le ressort de toutes les passions, c'est l'amour ; où l'on affecte d'exprimer toutes les faiblesses, tous les transports, toutes les extravagances de l'amour ; où l'on ne voit que maximes d'amour, que protestations d'amour, qu'artifices et ruses d'amour; où il n'y a point d'intérêt qui ne soit immolé à l'amour, fût-ce l'intérêt le plus cher selon les vues humaines, qui est celui de la gloire ; où la gloire même, la belle gloire est de tout sacrifier à l'amour ; où un homme infatué ne se gouverne plus que par l'amour, tellement que Tamour est toute son occupation, toute sa vie, tout son objet, sa fin, sa béatitude, son Dieu. Dites-moi si j'ajoute rien ; mais en même temps faites-moi comprendre comment, aussi fragiles que nous le sommes et aussi enclins au mal, on peut se retracer incessamment à soi-même de semblables images et n'en pas ressentir les atteintes ? Les plus grands saints y résisteraient-ils ? un ange n'y serait-il pas sur pris ; et l'innocence même n'y ferait-elle point naufrage ^ ? »
Certes, les Amadis, les Clélie, les Polexandre, si nous avions le courage de les lire, ne nous paraîtraient pas receler tant de périls. Ce sont des fictions bien innocentes en comparaison de ce que nous avons vu depuis. Mais sommesnous sûrs que ces romans de galanterie fussent sans mauvaise influence dans un siècle oîi la galanterie était si fort à la mode, et où tant de désordres passaient à l'ombre de ce mot? Ces intrigues et ces leçons d'amour, ces lendres et subtiles peintures du sentiment, ces longues conversations entre des cavaliers toujours épris et des dames rarement inhumaines, formaient une image de la société d'alors trop fidèle et trop aimable tout ensemble pour ne point prêter un nouvel attrait aux séductions de la réalité.
d. Sur les Divertissements du monde, l'« partie, p. 323-324.