‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 257 sur 323 · BALS ET ROMANS · texte numérisé non relu

BALS ET ROMANS

Les cœurs en recevaient des impressions trop conformes à leurs propres penchants, et qui pouvaient renouveler pour quelques-uns la tentation de Françoise de Rimini. Interprète des mœurs et des goûts d'une époque, le roman les flatte en les reproduisant. Sous prétexte de corriger les défauts, il les idéalise : l'époque se contemple dans ce miroir bienveillant, et s'y complaît. C'est un malheur ordinaire aux romans de ne devenir innocents qu'après le siècle qui lésa produits, c'est-à-dire au moment où on ne les lit plus. Leur intérêt se dissipe avec leurs dangers : ils cessent de nuire quand ils cessent de plaire. Les romans de galanterie du dix-septième siècle sont pour nous aussi inoffensifs qu'ennuyeux : ils pouvaient en leur temps faire quelque mal par les raisons mêmes qui les rendaient amusants; comme certains ouvrages de Chateaubriand et de Lamartine, incapables d'entamer des âmes saines et viriles, ont été funestes aux imaginations molles et mélancoliques qui en savouraient le poison. Accordons, si l'on veut, qu'il y ait un peu de rigorisme dans le passage de Bourdaloue qu'on vient de lire; mais convenons aussi que c'était au dix-septième siècle un rigorisme clairvoyant.

Il est un autre divertissement qu'on sera bien plus surpris encore d'entendre censurer par Bourdaloue, c'est la promenade. Pour le coup, on refusera de croire à cet esprit de mesure dont nous avons fait honneur à la morale du célèbre jésuite. Mais il faut savoir qu'au dix-septième siècle, la promenade n'était pas seulement, comme pour nous, une distraction, un exercice salutaire au corps et à l'esprit; c'était un plaisir très mondain, une mode, un engouement. Les poètes comiques pouvaient, avec beaucoup moins d'invraisemblance qu'on ne le suppose, nouer et dénouer en plein air les intrigues de leurs comédies. Les jardins publics, depuis peu multipliés à Paris, et qui avaient encore le charme de la nouveauté, attiraient un grand concours : on y tenait de véritables assemblées; les femmes s'y donnaient en spectacle; les hommes venaient y faire leur cour : la coquetterie y donnait rendez-vous à la galanterie. Mais Bourdaloue va nous dire mieux que nous ne

saurions faire ce qu'était devenu pour ses contenaporains ce plaisir innocent de la promenade.

« Siècle profane, que n'as-lu pas su corrompre, el oiî n'as-lu pas répandu ta malignité ? Vous m'entendez, mes chers auditeurs, et vous devez m'entendre. Vous savez ce que sont devenues certaines promenades, et ce qu'elles deviennent tous les jours. Vous savez ce qui les fait préférer à d'autres et ce qu'oD y va chercher. Concours tumultueux et confuse multitude qui sert de scène à la vanité et à la mondnnité. S'il y a une heauté humaine à produire et à faire coimaître, s'il y a un ornement et une parure à faire briller, n'est-ce pas là qu'on l'étalé avec pins d'éclat et de pompe ? Au milieu de tant d'objets différents qui, tour à tour et comme par des évolutions réglées, passent sans cesse et repassent, de quoi les yeux sont-ils frappés, et à quoi se rendent-ils attentifs ? Quelles pensées se forment dans les esprits, quels sentiments louchent les cœurs, et sur quels sujets roulent les conversations ^ ? »

On m'accusera d'exagération, continue Bourdaloue, mais qu'auraient dit les Pères de l'Église, un saint Ambroise, un saint Jérôme, si scrupuleux sur les précautions dont l'innocence des jeunes personnes doit être entourée?

« Qu'auraient-ils dit de ces promenades dont tout l'agrément consiste dans l'appareil et dans le faste; de ces promenades pour lesquelles on se dispose comme pour le bal, et où l'on apporte le même esprit et le même luxe; de ces promenades changées en comédies publiques, où chacun, acteur et spectateur tout à la fois, vient jouer son rôle et faire son personnage? Qu'auraient-ils dit de ces promenades dérobées, où le hasard en apparence, mais un hasard en effet bien ménagé et bien prémédité, fait de prétendues rencontres et de vrais rendez-vous ? Qu'auraient-ils dit de ces promenades ?... Je ne m'explique point, mes chers auditeurs, et je dois ce respect au saint lieu où nous sommes assemblés. Tel est le désordre, que la pudeur même m'oblige de le taire, et qu'on ne peut mieux vous le reprocher que par le silence -. »

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