CHRISTIANISME INCONSÉQUENT
p J'enlenJs dire assez communément dans le monde, au sujet d'il n homme qui, après avoir passé loute sa vie dans les affaires humaines, quille une charge, se démet d'un emploi et se relire : Il na plus rien maintenant qui l'occupe ; il va penser à son salut. Il y va penser ? Hé quoi ! il n'y a donc point encore pensé ? il a donc attendu jusqu'à présent à y penser ? il a donc vécu depuis lant d'années dans un danger continuel de mourir sans avoir pris soin d'y penser ? le salut était donc pour lui une de ces affaires auxquelles on ne pense que lorsqu'il ne reste plus rien autre chose à quoi penser ? Quel aveuglement ! quel renversement ^ ! i
Oui, sans doute, c'est un renversement. Mais, comme disait madame de Rambures, « s'il est fort utile de mourir en la grâce de Dieu, il est fort ennuyeux d'y vivre 2. » Ce que cette dame disait tout haut, combien le pensaient tout bas et vivaient en conséquence !
D'autres n'avaient pas su faire un partage aussi méthodique. Comme ce Tréviile à qui Bourdaloue fit un jour allusion, ils passaient tour à tour du monde à la retraite et de la retraite au monde, étonnant les contemporains tantôt par l'éclat de leurs brusques pénitences, tantôt par leur facile retour à la dissipation et au plaisir.
Mais la plupart ne connaissaient pas ces violentes vicissitudes. Au lieu de n'être « ni à Dieu ni au diable, » ils étaient en même temps et sans trouble à l'un et à l'autre. Ils allaient à la messe et aux offices, s'acquittaient régulièrement des pratiques extérieures, mais sans renoncer à leurs désordres. Gomme madame de Nemours, fort exacte à dire ses prières, mais qui, aigrie par ses procès et se sentant incapable de pardonner, « passait, en récitant le Pater, l'arlicle du pardon des ennemis ^ », ils prenaient du christianisme ce qui ne les incommodait pas, et mêlaient même aux dehors de la religion les goûts les plus mondains €t les passions les plus coupables.
i. Pensées diverses sur le salut, t. XIV, p. 89.
i. Lettre de madame de Coligny à Bimy, du 23 mars 1683. Correspondance de Roger deRabutin, publiée par Ludovic Lalanne. Paris, Cliarpentier. 1838, t. V, p. :338.