IRRÉVÉRENCES DANS LES ÉGLISES
soi ! Daigne-t-on fléchir quelques moments le genou, on se lève bienlôt, on s'assied, on se tourne de tous les côtés, selon que le caprice l'inspire, ou que la commodité le demande. Je dis ce qui paraît : mais que serait-ce si je venais à percer le mur ? Que serait-ce si, donnant à cette morale toute son étendue, je venais à découvrir ces œuvres d'iniquité, ces œuvres de ténèbres, qui se dérobent à la vue des hommes, mais qui ne peuvent échappera la vue de Dieu? Car vous voyez tout, Seigneur: vos yeux, suivant la comparaison de voire Apôtre, sont plus pénétrants que le glaive le mieux affilé. Et qu'aperçoivent-ils, ô Dieu de pureté, et la pureté même M... i
Quand on voit ainsi l'esprit du christianisme et l'esprit du monde, la dévotion et le vice se partager même la maison de la prière, on est forcé de convenir, malgré la contradiction apparente des termes, qu'au dix-septième siècle une partie considérable de la société, et la partie la plus haute, fut à la fois religieuse et corrompue. On respirait en quelque sorte une atmosphère religieuse; mais de même que l'air le plus pur et le plus vivifiant ne suffit pas à guérir une poitrine malade, de môme la religion, quoique fortifiée par une saine réforme, et en apparence victorieuse, ne put étouffer les germes funestes dont la constitution vicieuse du corps social, la contagion des pernicieux exemples, enfin le mauvais régime avaient préparé le développement.
Outre les demi-chrétiens, religieux sans mauvaise foi, mais par bienséance, par habitude, et par un reste de fidélité pour ainsi dire traditionnelle, beaucoup affectaient de l'être, par calcul, par intérêt et par politique : à côté des faibles et des inconséquents, il y avait les liypocrites. Cette lèpre de l'hypocrisie fit de rapides progrès dans la seconde moitié du règne, alors que le prince, voulant imposer à tous la résipiscence à laquelle il était revenu luimême, faisait de la piété apparente une condition de la faveur, et promettait imprudemment « qu'il saurait bon gré » aux courtisans de faire leurs pâques 2. Ce zèle, dont
i. Essai d'Octave du Saint-Sacrement, 6« jour, t. XV, p. 409.-410. 2. Journal de Dangeau.
Bourdaloue ne pouvait blâmer Louis XIV, avait ses périls, que le prédicateur ne se dissimulait pas.
i J'ai la consolation, chrétiens, de parler à des auditeurs pour qui le respect humain n'a dû jamais être un scandale moins dangereux, ni un obstacle plus aisé à vaincre qu'il l'est aujourd'hui, parce que je prêche dans la cour d'un prince qui, plus zélé que jamais pour les intérêts de Dieu, donne du crédit à la religion... Ce que j'aurais à craindre pour vous, c'est que vous ne fussiez même exposés à un autre respect humain, et qu'au lieu que le respect humain faisait autrefois à la cour des libertins, il n'y fît maintenant des hypocrites. Ce que j'aurais à craindre, c'est que vous jie fussiez ou que vous ne parussiez chrétiens que par la seule considération du monde, ne servant Dieu que dans la vue de l'homme, au lieu de servir Dieu dans l'homme et de servir l'homme pour Dieu. Voilà l'effet que pourrait avoir contre ses propres intentions la piété d'un roi fidèle à Dieu et défenseur du culte de Dieu : car de quoi n'abuse-t-on pas ^ ? i
Bourdaloue savait le fond qu'il fallait faire sur la dévotion de ces hommes qui « font servir à leur fortune Dieu et la religion », de sorte , ajoute spirituellement le prédicateur, que « la piété qui, pour chercher Dieu, doit renoncer à tout, par un renversement déplorable se trouve utile à tout, hors à chercher Dieu et à le trouver ^ », Était-ce bien en effet pour plaire à Dieu que les courtisans se pressaient dans la chapelle de Versailles, le visage tourné, non pas vers l'autel du Seigneur, mais vers la tribune du roi? Dans son panégyrique de saint François de Paule, Bourdaloue montrait éloquemment le pieux ermite, dans le palais de Louis XI, « faisant sa cour au Roi du ciel pendant que les autres la faisaient au roi de la terre 3. » Les courtisans de Louis XIV réunis dans le sanctuaire de
i. Sur le Respect humain, 3« partie, t. L p. 299-300.
2. Dominicales. 10« dim. ap. la I^entecôte, mr l'État de vie et le soin de s'y perfectio7iner, l'" partie, t. VI, p. 303.
3. Panégyriques. Sermon pour la fêle de saint François de Paule, 1" partie, t. XII, p. 233.