‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 316 sur 323 · Lettre du 5 juin · texte numérisé non relu

Lettre du 5 juin

se ramener à ce thème unique : l'étude et la peinture de l'àme humaine. Dans les genres les plus divers, sous les formes les plus variées, ce que tous observent, analysent, approfondissent, représentent, c'est le cœur de l'homme. Dans la poésie, où est la veine sans cesse exploitée et toujours féconde, la source jaillissante et intarissable? au théâtre. Peu de poètes lyriques; un seul poète en qui le sentiment de la nature se marie à l'inspiration morale, La Fontaine; quelques satiriques, moralistes envers; mais surtout la tragédie où palpitent les passions, la comédie où se dessinent les caractères, voilà les genres que le dix-septième siècle développe et semble épuiser par une admirable succession de chefs-d'œuvre. En prose, si vous exceptez le puissant et universel génie de Bossuet, peu d'historiens véritables; mais une foule d'auteurs de Mémoires^ moins curieux d'exposer les grands événements, d'en déterminer les causes et d'en chercher les lois, que de peindre les acteurs, tous pleins de caractères et de portraits, depuis Retz et La Rochefoucauld jusqu'à Saint-Simon, qui ferme le siècle par cette fresque immense, dont les couleurs ne vieillissent pas après deux cents ans, et où l'on ne sait ce qu'il faut admirer davantage, de la sagacité implacable de l'observation ou de la fougue indomptée du pinceau ; puis des théologiens, des polémistes de Sorbonne, qui se servent encore des armes de la scolastique, mais qui livrent sur le terrain de la morale leurs plus grands combats; des philosophes, tous plus ou moins imbus de l'esprit de Descartes, tous commençant par une étude méthodique et attentive de l'àme humaine, pour s'élever ensuite de la connaissance de l'homme à la connaissance de Dieu, tous plaçant dans la psychologie le point de départ de la métaphysique ; surtout des prédicateurs et des moralistes qui se pressent innombrables, apportant à l'homme mille vives images de lui-même, et se disputant le prix de la pénétration et de la profondeur : dans la première période du siècle, les moralistes généraux, ceux qui s'attachent à connaître l'homme en lui-même, Pascal, Bossuet, La Rochefoucauld, Nicole; dans la suite, avec La Bruyère et notre

KOi LA PEINTURE MORALE

Bourdaloue, ceux qui représentent plutôt les caractères et les mœurs des contemporains, le cœur humain toujours, mais le cœur humain, pour ainsi dire, sous le costume du dix-septième siècle.

Ainsi, l'étude approfondie et la vive peinture de Thomme, de l'i'ime et de la vie, soit dans les traits essentiels et permanents de la nature humaine, soit sous les formes passagères de la société du temps, voilà le grand et unique sujet que le dix-septième siècle a partout traité. C'est pourquoi sa littérature est, par le fond des choses comme par la perfection de la forme et du langage, une littérature vraiment classique et universelle.

Tous les éléments qui ont concouru à former ce grand siècle, toutes les influences principales qui l'ont dominé, se réunissaient pour lui imprimer cette direction. Nous avons déjà marqué en passant une de ces influences prépondérantes, le cartésianisme, cette philosophie qui se constitue tout entière sur l'élude directe et sur la connaissance du moi. Quoique le cartésianisme ait surtout renouvelé les sciences et la métaphysique, on ne peut douter qu'il n'ait puissamment contribué à ramener, à concentrer pour ainsi dire l'attention de l'homme sur luimême. Le Discours de la Méthode était d'abord intitulé: Histoire de mon esprit.

Toutefois, pour que le cartésianisme ait jeté des racines si profondes, il faut que le germe soit tombé dans un terrain merveilleusement propice et préparé à le recevoir. Le cartésianisme est un effet, un symptôme, en même temps qu'une cause. Il ne sufflt donc pas à expli(iuer ce caractère psychologique et moral de toute la littérature; il révèle lui-même des causes antérieures, plus générales et plus essentielles.

La première de toutes doit être cherchée dans la nature même de l'esprit français. C'est vers l'étude de l'homme, vers l'observation des caractères et des mœurs que nos tendances natives nous portent le plus volontiers. Avec le dix-soptième siècle, l'esprit français parvient à sa pleine et forte maturité : ne nous étonnons pas qu'un des traits

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principaux de su physionomie s'accuse davantage. Déjà, au moyen âge, la satire morale avait heureusement inspiré la verve malicieuse des vieux auteurs de nos fabliaux. Au seizièma siècle, quand la Henaissance eut sécularisé la morale, en la dégii^^eant de la théologie scolastique, le premier de nos grands prosateurs français est en même temps le premier de nos moralistes : Montaigne remplit ses volumineux Essais de ce sujet uni(|ue, l'homme.

Mais comparez à cette peinture complaisante et curieuse de soi-même qui fait le charme et l'originalité de Montaigne, comparez à cet égoïsme plein de nonchalance et d'abandon la gravité, l'investigation large et pénétrante, le désintéressement qui appartiennent aux principaux moralistes du siècle suivant : quelle différence! C'est qu'il y a entre Montaigne et les moralistes du grand siècle toute la distance qui sépare le scepticisme insouciant du christianisme sérieux.

L'esprit chrétien, s'ajoutant à lesprit de la Renaissance et le corrigeant, développa et régla tout ensemble cette tendance de l'homme et surtout du Français à s'observer et à se peindre. La religion chrétienne nous invite à rentrer en nous-mêmes, à nous connaître, à nous surveiller sans cesse. S'il est un mérite (|ue ses ennemis mêmes ne peuvent lui refuser, c'est qu'elle jette sur les inclinations de notre nature les plus vives lumières. Expli((uer l'homme à lui-même, résoudre ses contradictions intérieures, satisfaire ses aspirations morales, c'est le perpétuel travail du christianisme; y réussir, c'est sa gloire et son incomparable supériorité! Or le génie du dix-septième siècle est chrétien : nous avons essayé de le montrer, le christianisme est loin de régne»* toujours sur les volontés et dans la pratique; mais il règne en général sur les esprits et dans les croyances. Il a recon((uis son autorité un instant ébranlée par les grandes secousses de la Renaissance et de la Réforme. Menacée d'un dauble péril par l'hérésie et par le paganisme qui s'étaient heurtés dans le vaste chaos du seizième siècle, l'Églisr^ repi'eni une prépondérance que toute la littérature accepte ou subit. Poésie, art, éioqueuce,

tout est imprégné de christianisme. Les personnages mêmes que la tragédie emprunte à la mythologie païenne se transforment en héros chrétiens. Et, chose remarquable, les plus illustres soutiens de la foi, dans ce beau mouvement de restauration religieuse, renouvellent et transforment l'apologétique précisément par l'étude et par l'observation du cœur humain, de sorte que les plus grands chrétiens, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, sont en même temps les plus grands moralistes, les plus grands peintre de l'homme.

Indépendamment des influences générales qui commandent le dix-septième siècle, et qui déterminent les caractères de son génie, il faut ajouter que la peinture morale trouvait alors dans la constitution politique et sociale le milieu le plus favorable. La société se partageait, on le sait, en groupes distincts, en classes nettement tranchées. La cour, là ville, la noblesse d'épée, la noblesse de robe» le clergé, c'étaient comme autant de catégories qui établissaient un ordre naturel dans le vaste ensemble de la comédie humaine, qui facilitaient la tâche de l'observateur et lui permettaient de détacher plus aisément des types. Ce classement social était pour les peintres de l'àme ce qu'étaient les costumes pour les peintres du corps. Il n'y a plus de costumes aujourd'hui; chacun s'habille à sa guise, et il en résulte que tout le monde s'habille à peu près de même, rien n'étant plus voisin de l'extrême uniformité que l'extrême diversité. De là vient qu'il est si difficile aujourd'hui de trouver des types. On n'aperçoit plus que des individus, peu dissemblables les uns des autres, et dont la réunion n'offre à l'œil qu'une masse confuse et monotone. Comment concevoir de notre temps un plan d'ouvrage analogue à celui de la Bruyère ?

La société, au dix-septième siècle, n'était pas seulement plus distincte; elle était aussi plus calme et plus reposée. Les esprits n'étaient pas disputés par ces systèmes et ces théories de tout genre, philosophiques, politiques, sociales, dont l'anarchie intellectuelle est à la fois le premier principe et l'immanquable effet. Nul ne songeait encore à

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