‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 315 sur 323 · CONCLUSION DE LA TROISIÈME PARTIE SOI · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE LA TROISIÈME PARTIE SOI

Ou vient devoir, parles pages qui précèdent, la grande place (lu'occupe la peinture morale dans la prédication de Bourdaloue. Il nous a semblé que cette peinture exacte complète, sévère, mais équitable, impersonnelle, mais précise, pleine de force, de liberté et de hardiesse, n'étaitpas, même aujourd'hui, dénuée d'intérêt.

Pour les contemporains, on le comprend sans peine, l'intérêt était bien plus vif encore. L'abbé d'Olivet nous a dit (jue les a portraits » furent dans les sermons de Bourdaloue ce que l'on remarqua tout d'abord, ce qu'on goûta davantage, ce que les « mauvais copistes » imitèrent à l'envi. Bourdaloue lui-même se plaint que ces mérites de moraliste pénétrant et de peintre fidèle soient les seuls qu'on apprécie chez les prédicateurs.

(( On ne veut plus, dit-il, qu'une morale délicate, une morale étudiée qui fasse connaître le cœur de l'homme, et qui serve de miroir, où chacun, non pas se regarde soimême, mais contemple les vices d'autrui : et qui sait si cette morale n'aura p;is enfin le même sort, et si elle ne perdra pas bientôt cette pointe qui la soutient * ? »

Il est piquant d'entendre Bourdaloue reprocher à ses contemporains et traiter dédaigneusement, comme une mode passagère, un goût qu'il avait le premier pleinement satisfait. Mais pourquoi ce goût était-il, selon son propre témoignage, si général et si prononcé? Comment l'introduction de la peinture morale dans le sermon répondait-elle parfaitement aux tendances et au génie môme du dix-septième siècle? C'est ce qui nous reste à déterminer.

D'abord, nous l'avons dit, on ne saurait mettre en doute l'appât ([u'offi'aient les « portraits » de Bourdaloue à la curiosité contemporaine, souvent trompée, mais qui

1. Carême. Dimanche do la 5" semaine, sur la Parole de Dieu, i" partie, t. IV, p. 14.

ne croyait pas l'être. Madame de Sévigné redoubla d'em presseraent pour aller l'entendre, quand elle sut qu'il s'était mis « à dépeindre les gens ». — « Il frappe toujours comme un sourd, écrivait-elle plus tard, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adul tère ; sauve qui peut, il va toujours son chemin *. » Madame de Sévigné prenait un malin plaisir à voir les « sauve qu peut ». Elle était très friande de ces piquants spectacles Un peu de scandale même ne lui eût pas déplu : elle se promettait que Bossuet lui en donnerait le régal le jour où il prononça le sermon pour la prise de voile de mademoiselle de La Vailière. Un malentendu la priva d'assister à cette cérémonie; mais elle en eut des nouvelles et s'empressa de faire connaître à sa fille le désappointement que le sermon de Bossuet avait causé à plusieurs : « Le sermon de M. de Condora, écrit-elle, ne fut pas aussi divin qu'on l'espérait 2 . » Bourdaloue et ses portraits lui semblaient bien plusa divins ».

Madame de Sévigné était curieuse, et tout le monde autour d'elle l'était comme elle. L'expérience ne nous l'a que trop souvent appris, le despotisme en France développe toujours, jusqu'à la manie, le goût des allusions : on les désire, on les attend, on les prévient, on les cherche sous tous les mots, et, parce qu'on les cherche, on les trouve. Nul doute qu'on ne se plût à en découvrir beaucoup chez Bourdaloue, même quand il n'y songeait pas.

Mais cet aliment offert à la curiosité, ce goût des allusions particulières, ce ne sont là en quelque sorte que les petits côtés par où la peinture morale plaisait aux contemporains de Bourdaloue : il y avait entre cette peinture et l'esprit du dix-septième siècle des convenances, des affinités bien plus étroites.

Quand on cherche à démêler quel est le caractère essentiel, l'inspiration maîtresse de toute la littérature du dix-septième siècle, on trouve qu'elle peut tout entière

Page 1