L'ACTION DE BOURDALOUE
tant de ces gestes vifs et multipliés que les contemporains ont remarqués chez Bourdaloue. Fénelon n'épargne pas non plus Bourdaloue sur ce point. Ennemi de tout ce qui s'éloigne du naturel, il était choqué de la disproportion qu'il remarquait entre « ces mouvements de bras continuels », « celte action impétueuse », et les paroles mêmes oîi il n'y avait « ni mouvement ni figure. » Cette fine critique est d'un délicat. Les grands auditoires n'ont pas le goût aussi sensible que l'auteur des Dialogues. Ils se laissent aller à leurs impressions plus simplement et sans arrière-pensée ; si polis et si éclairés qu'on les suppose, des moyens même un peu factices, pourvu qu'ils ne fassent pas violence à la raison, ne sont pas pour les éloigner. La disproportion dont se plaint Fénelon est un défaut au point de vue de l'élotiuence parfaite. Chez Bourdaloue, c'était un défaut heureux, qui servait à en dissimuler de plus graves. L'assistance, qui s'abandonnait au cours de cette parole rapide et animée, ne se demandait point si toute cette vivacité et ce mouvement appartenaient au débit et au geste, ou au discours lui-même. Comme ce discours, après tout, n'était pas si terne et si froid que Fénelon le donne à penser, l'impression dernière pour l'auditeur n'était point un sentiment de discordance blessante ; cette chaleur de l'aclion empêchait au contraire de sentir le principal défaut d'une éloquence par elle-même un peu tiède. Ainsi Bourdaloue ajoutait extérieurement au discours ce qui manquait au dedans, et de la sorte il obtenait des effets qu'il n'eût jamais rencontrés, s'il s'était contenté de cette w action commune de conversation », qui, selon Fénelon, convenait à son style.
Bourdaloue fermait-il les yeux pendant qu'il prêchait? C'est une tradition fort répandue. L'abbé Maury l'accepte sans hésiter : mais il a l'exquise maladresse de la faire considérer comme douteuse, par le faux argument dont il prétend la confirmer. « C'est ainsi, dit-il en parlant de Bourdaloue, que tous ses portraits le représentent. » Or, des deux portraits originaux de Bourdaloue, l'un, fait de son vivant, le représente les yeux ouverts; et l'autre, qui est
à la vérité le plus connu et le plus souvent reproduit, n'a été peint qu'au moment où la mort venait de fermer ses yeux pour toujours. Si donc la tradition n'avait pas d'autre origine, il faudrait la rejeter comme une fable. Mais un passage des Dialogues sur l'Eloquence ne le permet pas. Dans ce passage, tous les caractères que Fénelon prête au prédicateur qu'il critique s'appliquent manifestement à Bourdaloue. Ce trait seul, qui n'est point assurément banal ni commun à beaucoup de prédicateurs, aurait été ajouté par l'imagination de Fénelon? et ce seul détail de son invention, par une étrange combinaison du hasard, se trouverait précisément d'accord avec une opinion accréditée sur Bourdaloue? La tradition vulgaire a donc une raison d'être plus sérieuse que l'attitude des portraits, et, jusqu'à démonstration du contraire, il convient de Taccepter comme probable.
Cette habitude, ou, si l'on veut, ce travers de Bourdaloue, qu'il faut sans doute attribuer à un trop grand effort de la mémoire et à une crainte excessive des distractions extérieures qui auraient pu rompre le fil du souvenir, nuisait-il sensiblement à l'effet de ses discours ? Je n'en suis pas persuadé, et je n'ajoute pas sur ce point une foi entière à la critique un peu chagrine de Fénelon. Fermer les yeux est naturel à tout homme qui poursuit intérieurenient un raisonnement rigoureux et complexe. Et même cette manière d'être ne convenait-elle pas assez bien à ce juge libre et hardi des mœurs contemporaines, qui frappait, nous le verrons, d'une main sévère et rude, princes et courtisans, nobles et prêtres, tout le monde, sans rien craindre et sans vouloir regarder sur qui tombaient ses coups. Il en est des yeux fermés de Bourdaloue comme du bandeau de la justice: la clairvoyance intérieure n'en est que plus redoutable. Dans ces parties morales où le prédicateur disait des vérités à tous sans ménagement et « à bride abattue », l'auditeur éprouvait le double effroi qu'inspirent la pénétration lucide que rien ne trompe, et la force aveugle que rien n'arrête.
Il est d'ailleurs permis de penser que les paupières ne