‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 90 sur 323 · L'ACTION DE BOURDALOUE · texte numérisé non relu

L'ACTION DE BOURDALOUE

restaient pas constamment baissées, et laissaient parfois passer de rapides éclairs. Quand Bourdaloue montrait par exemple comment les hypocrites seront confondus au jugement, et qu'il s'écriait :

f Je vous le demande, qui peut concevoir de quelle confusion seront couverts tout à coup et accablés tel peut-être et telle qui sont ici préseuls, qui portent au fond du cœur de quoi les diffamer... »

j'imagine qu'en arrivant à ces mots « tel peut-être et telle qui sont ici présents », Bourdaloue ouvrait les yeux tout à coup, et chacun craignait que le regard révélateur ne vînt se fixer sur lui *.

Ainsi, tojt ce que nous savons de l'action de Bourdaloue, bien loin de rendre plus surprenants les succès de sa prédication, comme Fénelon le ferait croire, permet au contraire de les mieux expliquer. On ne saurait trop insister sur ce point, que les sermons de Bourdaloue, plus peut-être que ceux de toute autre prédicateur, sont faits pour être entendus, non pour être lus. Il serait impossible de comprendre l'empire que cette parole exerça, si l'on ne se plaçait par la pensée au point de vue de l'auditeur. Qu'un de nos contemporains, lecteur éclairé et sérieux, ouvre pour la première fois Bourdaloue ; le premier sermon qu'il lira lui inspirera un sentiment mêlé de surprise et d'admiration. Quel fonds! se dira-t-il ; quelle richesse d'idées! quelle habileté dans l'ordonnance ! quelle solidité dans les raisonnements ! quelle vérité dans les peintures ! quelle précision dans les préceptes ! Oîi trouver ailleurs un dédain si bien justitié des artitices de la rhétorique ? Et notre lecteur se saurait mauvais gré de n'avoir pas fait plus tôt connaissance avec cette originaleet forte éloquence. Mais si, provoqué par le plaisir que lui a causé ce pre-

1. Le passage où Arnauld raconte que la princesse de Conti fit un geste de désapprobation en entendant un sermon de Bourdaloue, et que celui-ci s'en aperçut, prouve qu'il n'avait pas toujours les yeux fermés. Voy. Introduction, |I, Biographie, p. 17.

mier discours, il passe à un second, son ardeur s'éteindra peu à peu ; il sentira la fatigue : au troisième , il sentira la satiété. Mais Bourdaloue ne composait pas ses sermons pour en prononcer plusieurs de suite. Dans chacun, il remplissait la mesure de ce que ses auditeurs pouvaient entendre ; on ne saurait accumuler en une heure plus de dialectique solide et d'utile enseignement: mais enfin, ce li'était qu'une heure. L'auditoire emportait l'impression de l'unité et de la plénitude : il ne ressentait ni l'ennui qu'amène la monotonie, niledégoût qu'inspire la surabondance. N'entendant Bourdaloue que de temps à autre, les contemporains gardaient toujours ce sentiment favorable et flatteur que laisse au lecteur moderne la lecture d'un premier discours. Pour goûter Bourdaloue il conviendrait de ne le lire que par intervalles, et de n'en prendre qu'à petite dose. De mêlne encore, le lecteur trouve dans les divisions et subdivisions trop multipliées une fatigue gratuite plutôt qu'un soutien. Ne suivrions-nous pas aussi bien le plan et le fil du discours sans cet appareil méthodique ? Des livres excellents ne nous intéressent-ils pas et ne soutiennentils pas notre attention, sans que l'auteur partage ainsi ses pensées en compartiments réguliers ? Mais, nous l'avons déjà fait remarquer, ce qui est vrai d'un livre qu'on lit, ne l'est pas autant d'un discours qu'on écoute. Demandez à tout homme qui fait profession de parler et d'écrire quelle différence profonde établit entre l'exposition écrite et l'exposition orale des mêmes idées la nécessité de se faire suivre par l'auditoire au courant de la parole. Tous vous diront que quiconque parle en public est obligé de distribuer les parties avec une netteté plus apparente, d'insister sur les divisions, de rendre saillantes toutes les arêtes. L'auditoire de Bourdaloue était aidé par ces divisions successives, qui lui permettaient d'embrasser aisément l'ensemble en distinguant toutes les parties. Il sentait les avantages de la méthode, et n'en voyait pas l'abus.

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