BOURDALOUE PERD A LA LECTURE
S'il est défavorable à Bourdalouo d'être lu,i! lui est plus défavorable encore de l'être par des lecteurs du dix-neuvième siècle. La ditterence du goût de son temps et de celui du nôtre expli(]ue mieux que tout le reste les diverses fortunes qu'a rencontrées sa renommée.
Plus on observe le caractère dominant de l'esprit français au dix -septième siècle, surtout dans la seconde moitié, et mieux on comprend que cet esprit se soit reconnu lui-même dans la sévère éloquence du célèbre jésuite. Le propre de Bourdaloue, nous l'avons vu, c'est de ne s'adresser le plus souvent qu'à la raison; l'essence de sa prédication, c'est la dialectique. N'y a-t-il pas de secrets et intimes rapports entre cette éloquence ainsi rationnelle et ce siècle cartésien qui mit en toutes choses la raison hors de pair, au point de lui asservir et de lui immoler quelquefois toutes les autres facultés humaines? Philosophie, élojpience, poésie même, toute la littérature d'alors se résume en un mot : la raison, et par là, découle de Descartes : ce grand homme semble avoir été placé par la Providence à la tète de son siècle pour lui montrer le chemin. Or l'éloquence, ou, si l'on veut, la rhétorique de Bourdaloue est la plus rigoureusement cartésienne qui se puisse voir. Le dédain qu'inspiraient alors l'imagination, « cette maîtresse d'erreur )),la sensibilité, la passion, et en général tous les mouvements de l'àme qui ont leur source dans les parties inférieures de l'être moral, ce dédain, souvent excessif. Bourdaloue le partageait, et son éloquence en portait le signe : elle était l'image même de l'esprit du temps. Ce mot de raison se retrouve dans presque tous les passages où Bourdaloue a été loué le plus vivement. « Bourdaloue, dit l'abbé d'Olivet, nous a fait préférer à tout le reste la raison mise dans son jour. » Et plus loin : « Ce grand orateur, le premier qui ait réduit pour nous Téloquence à n'être que ce qu'elle doit être,
je veux dire à être l'organe de la raison et l'organe de la vertu. » Selon Voltaire, Bourdaloue « fut un des premiers qui étalèrent dans la chaire ymeralson toujours éloquente». Ne parler qu'à la raison, ce n'est point à nos yeux l'idéal de l'éloquence complète ; pour les contemporains de Bourdaloue, c'était à la fois le mérite souverain et le seul nécessaire.
Il est curieux de remarquer que deux hommes surtout ont été vantés par le dix- septième siècle à l'égal des plus grands, pour être ensuite, non pas sans doute négligés au même degré, mais beaucoup moins bien traités Fun et l'autre. Le grand Bourdaloue! le grand Arnauld ! On leur donnait à tous deux cette épithète, quon refuse à tousdeux aujourd'hui. Or il se trouve que ces deux hommes sont les deux plus intrépides raisonneurs de l'époque. Et, par une coïncidence qui mérite aussi d'être notée, Arnauld et Bourdaloue ont également obtenu les suffrages, de qui? du poète de la raison, de Boileau. Ce ne sont pas là des rencontres de hasard. L'infatigable défenseur du jansénisme a plus d'un trait de ressemblance avec cet austère jésuite qui fut son constant et redoutable adversaire, et tous deux ont avec leur siècle des conformités qui expliquent comment les destinées de leur mémoire furent analogues. Ce ne sera donc point sortir de notre sujet que de citer quelques fragments d'une page expressive où M. Sainte-Beuve a bien caractérisé le génie d'Arnauld :
« L'appareil logique, chezlui, est et reste toujours en avant... L'horreur de l'équivoque le jette dans les redites, l'enferme dans des compartiments sans cesse définis. On sent une volonté active qui meut une intelligence vigoureuse; mais... il n'y a, pour parler avec les anciens rhéteurs, que les tendons, les cordes et les nerfs de la pensée, jamais la couleur, jamais le suc et le sang. Nul timbre, nul souffle ému; seulement une durable et impétueuse haleine, qui ne se lasse pas, mais qui lasse, une sorie de véhémence dynamique à remuer toutes ces propositions, à enchaîner tous ces textes, à gouverner toute cette trame. Et lorsqu'on vient à y distinguer, dans cette trame, quelque place particulièrement brillante ou vivante, c'est à une citation
des Pères qu'elle est due : car sa propre expression à lui n'est jamais que celle qui résulte des lois générales de la grammaire, de la logique, et eu ce sens saine, juste, excellente, mais comme impersonnelle... Tel nous semble le caractère, telle en même temps Tinférioritè du grand Arnauld. Pascal, Bossuet, Bourdaloue» surent être également clairs, logiques, solides, et à la fois être eux-mêmes, vivre sensiblement dans les vérités qu'ils enseignaient, et les faire vivre pour fous autrement que d'une exposition abstraite et géométrique. La vérité, si haute qu'elle soit, a besioin de so faire /lomme pour toucher les hommes.
«Arnauld remua, ébranla, agita en son temps; ilconvainquit^ il ne toucha pas, ou du moins, depuis que le feu particulier à ces querelles s'est éteint, il a cessé complètement de toucher, tandis que Pascal, Bossuet, Bourdaloue encore, sont resiés vivants, et qu'ils continuent de parler à ceux-là mêmes qui ne croient pas leurs doctrines comme absolues vérités ^ >
Peut-être réniiiient critique n'a-t-il point assez distingué ici Pascal et Bossuet de Bourdaloue. Certes Bourdaloue n'a pas la sécheresse géométrique. d'Arnauld; mais nous avons trouvé chez lui cette perpétuité raisonneuse du célèbre janséniste, « cette durable et impétueuse haleine qui ne se lasse pas, mais qui lasse. » Il tiendrait plutôt une place intermédiaire entie Arnauld dune part, Pascal et Bossuet de l'autre, plus voisin sans doute de ceux-ci, bien moins raide, aride et monotone en etfet que le premier, mais aussi avec beaucoup moins d'âme, de passion, de véhémence entraînante que les deux autres. C'est un Arnauld prédicateur, et non simple docteur, capable de s'adresser, non plus seulement à une faculté de théologie, mais à une grande assemblée mondaine, enseignant dans une chaire d'église la grande morale évangélique, et non discutant des subtilités dogmatiques dans une chaire de Sorbonne. S'il a survécu plus qu'Arnauld, si, malgré le discrédit relatif où il est tombé, on le lit encore bien davantage, il le doit sans doute à son éloquence incomparablement supérieure; mais c'est aussi,