‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvresChapitre 24 sur 38 · BON SENS · texte numérisé non relu

BON SENS

Cette domination que le P. Bourdaloue exerça sur la famille chrétienne lui fut acquise par les modifications qu'il introduisit dans le système de prédication en usage quand il fit son entrée dans la carrière. Il établit, dit le P. de la Rue, l'éloquence de la foi, de la raison et du bon sens (1), qui dégoûta des anciennes méthodes et fixa Tattentîon des auditeurs, pénétra jusqu'au cœur par la raison et dédaigna de faire un appel direct aux passions, à l'imagination, à la sensibilité.

Le P, Bretonneau, qui avait connu de près le P. Bourdaloue, n'explique pas autrement le succès de son confrère : « Il reçut de la nature, dit-il dans la préface des œuvres (2), un fond de raison qui lui faisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai ; c'était là proprement son caractère ; et ce fut, avec les lumières de la foi, cette raison droite qui le dirigea dans tous les sujets de la morale chrétienne et dans les mystères qu'il eut à traiter. C'est aussi ce qui donne à ses sermons une force toujours égale; leur beauté ne consiste point précisément en quelques endroits bien amenés, où l'orateur épuise tout son art et tout son feu, mais dans un corps de discours où tout se soutient, parce que tout est lié et bien assorti. Ses

(l) Se? m. du P. de la Rue, Préface V. PjT. I, p. 11.

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divisions justes, ses raisonnement suivis et convaincants, ses mouvements pathétiques, ses réflexions judicieuses et d*un sens exquis^ tout va à son but ; et, malgré l'abondance des choses que lui fournissait une admirable fécondité et qu'il savait si bien enfermer dans un même dessein, il ne s'écarte pas un moment de sa proposition. »

L'abbé Robuste, docteur en Sorbonne et censeur des livres, lui aussi, reconnaît que \^, profondeur et la force du raisoîijiement forment le caractère de féloquence mâle du P. Bourdaloue. Il ajoute :

(( Quelque rebelle et quelque opiniâtre qu'on puisse être, il faut se rendre et s'avouer absolument convaincu. Ce grand homme ne connaît d'autres beautés que celles qui naissent de la vérité (1)... »

Dans le courant du dix-huitième siècle, Voltaire avait dit : a Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente^ fut le P. Bourdaloue... ce fut une lumière nouvelle... dans son style plutôt nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paraît vouloir plutôt convaincre que toucher, et jamais il ne cherche à plaire (2). » Quant k la solidité des preuves, rien n'est plus irrésistible, dit La Harpe dans son Lycée (3); il promet sans cesse de démontrer, mais c'est qu'il est sur de son fait et il tient toujours parole.

Maury, qui appartient à la fin du même siècle, résume en bons termes, et avec l'autorité d'un juge compétent, tout ce qui a été dit sur le caractère particulier de l'éloquence de Bourdaloue. Nous le citons :

« Ce qui me ravit dans les sermons de l'éloquent Bourdaloue, c'est l'heureux talent de disposer les raisonnements avec cet ordre savant dont parle Quintilien, lorsqu'il

(1^ Approbat. au volume I des Exhortations, édit. Rigaud, i72i.

(2) SiècU de Louis -Xi V, p. 254.

(3) T. XIV, p. 25.

compare l'habileté d*un grand écrivain qui règle la marche de son discours, à la tactique d'un général qui range une armée en bataille; c'est cette puissance de dialectique, cette marche didactique et ferme, cette force toujours croissante, cette logique exacte et serrée^ disons mieux cette éloquence continue du raisonnement^ qui dévoile et combat les sophismes, les contradictions, les paradoxes et forme de l'ordonnance de ses preuves un corps d'instruction où tout est également plein, lié, contenu, assorti, où chaque pensée va au but de l'orateur qui tend toujours, en grand moraliste, au vrai et au solide, plutôt qu'au brillant et au sublime du sujet (1). .. )>

Cette belle page de saine critique n'est pas terminée, nous y reviendrons quand nous aurons à parler de l'orateur moraliste.

De nos jours, les critiques les plus habiles n'ont rien ajouté de nouveau et reconnaissent que nul orateur n'a employé les ressources de la dialectique avec plus de puissance et d'effet. Pourquoi faut-il que tous ou presque tous, à la suite de M. Nisard, accompagnent leurs éloges de restrictions qui déroutent les meilleurs esprits? La moindre apparence d'un raisonnement leur fait pousser un cri d'effroi; ils vont jusqu'à se demander comment notre orateur a pu captiver ainsi ses auditeurs et les tenir suspendus à sa parole, même indépendamment des peintures de mœurs qui ne forment pas le décor obligé de tous les discours.

La saine raison, ou la faculté de démêler le vrai du faux, jouissait encore de tous ses droits sous Louis XIV ; on admettait, longtemps avant Hugues Blair, que a la raison et les arguments sont la base de F éloquence persuasive (2). »

(1) Eisai, 1. 1, p. 439.

(2) Leçons de rhétorique, t. III, p. 68.

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La dialectique avait des attraits pour une société capable d'en apprécier l'utilité : les hommes instruits avaient passé par les tournois de la philosophie, et l'argumentation n'était pas pour eux une arme inconnue. Le grand Condé avait soutenu des thèses, il assistait volontiers aux disputes de Sorbonne ou de Navarre. L'orateur pouvait donc se présenter* devant un auditoire de cour, avec son armure un peu pesante, mais impénétrable. Les formes du raisonnement n'étaient pas mal accueillies de la masse des auditeurs, bien que des critiques de profession ou des satiriques y trouvassent à redire ; elles mettaient de l'ordre dans les idées, portaient la lumière dans les intelligences ; puis, quand elles étaient revêtues de cette parure oratoire que le prédicateur habile emprunte aux saintes Écritures et à la tradition , aux intérêts et aux mœurs de ses auditeurs, elles triomphaient de toute résistance et achevaient la persuasion.

Devant le roi et sa cour, le jour du Vendredi saint 1674, Bourdaloue fait comprendre le véritable esprit de sa parole, dans l'exorde de cette admirable Passion, où il découvre un mystère de puissance et de sagesse; nous lisons :

On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la Passion de Jésus-Christ, et je veux, moi, vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que Ton vous a faits ont souvent ému vos entrailles, mais peutêtre d'une compassion stérile, ou, tout au plus, d'une componction passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs ; mon dessein est de convaincre vofre raison^ et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui, désormais, serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer (1).

(1) T. IV, p. 248.

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Nous avons parlé de bon sens; ce don précieux et indispensable pour tout orateur catholique apparaît clairement dans le choix des moyens de persuasion que Bourdaloue met en œuvrc ; de même que les mots qu*il emploie sont toujours les mots propres, de même les arguments dont il use sont toujours à la portée de ses auditeurs ; cette conduite est réfléchie, il en fait lui-même l'aveu à son auditoire ; s'il prêche sur Tenfer à la cour, il traite les courtisans en hommes éclairés, il ne cherchera point à frapper leurs sens de vaines terreurs, il leur proposera le dogme de Tenfer dans Ténergique simplicité de la foi. Vient-il à prêcher la même vérité devant le peuple, il ne craint pas, lui-même en convient, de présenter Tenfer sous des figures sensibles, étangs de feu, gouffres embrasés, spectres hideux, grincements de dents. « Le prédicateur, dit-il, doit prendre garde, en l'annonçant, à qui il l'annonce et à qui il parle (1). » Ailleurs nous l'entendons dire aux grands de la terre que lorsqu'il parle aux peuples, il leur apprend à respecter leurs maîtres, et que, pour cela même , il a le droit de dire aux puissants de la terre qu'ils doivent respecter les hommes que la Providence a mis au-dessous d'eux. C'est ce bon sens pratique qui a mis le P. Bourdaloue en discrédit auprès de quelques littérateurs trop délicats sur le choix des mots et sur l'agencement des idées ; uniquement préoccupés des formes académiques, ils tiennent trop peu compte de la mission apostolique du prédicateur.

En bon dialecticien, le P. Bourdaloue n'aborde aucune question sans l'envisager sous toutes ses faces; de là les divisions du sujet que les critiques n'acceptent pas tous avec la même faveur. Les uns rejettent en prmcipe toute division du sujet, d'autres blâment l'excès dans Bourda-

(I) Ed. Rigaud, 1707. Carême, t. II, p. 45.

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loue, et, pour se donner raison, exagèrent l'emploi qu'il en fait. Boileau les tourne en ridicule avec une grossièreté révoltante (1). Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que l'auditoire habituel de l'orateur n*a jamais exprimé le moindre mécontentement, le moindre blâme à cet égard et a toujours apprécié l'ordre et la clarté de la marche du discours.

Voltaire, habitué à parler sans contrôle, avance que a l'habitude de diviser toujours en deux ou trois points les choses qui, comme la morale^ n'exigent aucune division^ est une coutume gênante que Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma (2). » Nous pensons que la routine n'a jamais été une règle de conduite pour le P. Bourdaloue. Permis à des hommes de lettres de blâmer l'usage des divisions de la pensée, qui tiennent en respect les facultés vagabondes de l'esprit, T imagination et la sensibilité; ils cherchent tout autre chose que la vérité ; ils ne se plaisent qu'au balancement continu des périodes, et n'aiment pas que la dialectique vienne troubler la cadence du style ; mais Bourdaloue se met audessus des délicatesses de l'école, il veut avant tout éclairer, instruire, et, au risque de déplaire aux précieuses^ il ne craindra pas de tomber dans de légers excès par ses divisions de matière.

M. Nisard (3) , pour jeter le ridicule sur le système de division du P. Bourdaloue, se donne le facile plaisir de numéroter les différents degrés de misère que l'orateur nous présente comme les funestes conséquences du péché originel. Cette gradation croissante de notre corruption, si vraie, si saisissante dans toutes ses nuances, n'est, au jugement du rhéteur, qu'un appareil de divisions auquel

(1) Voir p. 63, Bourdaloue à Bàville, dispute avec Boileau.

(2) Siècle de Louis XIV, éloq., t. n, p. 255.

(3) Nisard, HisL de la Htt, franc., t. IV, p. 28! .

il a de la peine à se faire ; à notre avis, cette énumération des divers degrés par lesquels passe le pécheur avant d'arriver au fond de Tablme, présente de réelles beautés de pensée et de style.

(( J'ai bien de la peine, dit M. Nisard, à me faire à un appareil de divisions comme celui-ci : « 1" le comble de notre misère ; — 2' l'excès de notre misère; — 3" le prodige de notre misère ; — 4° la malignité de notre misère : — 5** Tabomination de notre misère ; — 6* l'abomination de la désolation de notre misère. » Maintenant donnons le texte :

Non, mes chers auditeurs, entre les effets de ce premier péché dont je parle, il y en a encore de plus affligeants, et à la connaissance desquels le mystère que nous célébrons nous conduit. Ce n'est là que le fonds de notre misère; mais prenez garde : en voici le comble, en voici Texcès, en voici le prodige, en voici Tabus, en voici la malignité, en voici Vabomination, et si ce terme ne suffît pas, en voici, pour m'exprimer avec le prophète, Tabomination de désolation. Autant de points que je vous prie de bien suivre, parce qu'étant ainsi distingués, et Vun enchérissant toujours sur Vautre^ c'est de quoi vous donner par degrés une idée juste de ce fonds de corruption que nous avons à combattre, et que la grâce de Jésus-Christ doit détruire en nous (1).

Du reste, M. Nisard fera lui- même la justification de Bourdaloue au sujet de cette énumération qui le choquait d'abord si fortement ; il ajoute : « Qu'un orateur rapide et véhément (tel qu'était le P. Bourdaloue, selon le témoignage de ses contemporains, le chanoine Legendre et le P. de la Rue), qu'un orateur rapide et véhément distingue, par des nuances dans le débit, ces gradations au moins étranges, que son ton s'élève, que sa voix s'anime,

(1) Sermon sur la Conception, t. XI, p 11.

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que son geste se précipite, peut-être ces froides catégories auront-elles pour effet de me rendre plus attentif ; mais si j'ai à les lire, tant de soin pour me dinger me fatigue... » C'est, en effet, cette attention que l'orateur cherchait <\ captiver par .sa méthode ; il ne songeait nullement à ses lecteurs.

M. Fougère (1) tombe dans le même excès de critique, lorsqu'il étale sous nos yeux les divisions et subdivisions du discours sur \ Impureté; c*est une véritable dissection qu'il pousse jusqu'aux dernières fibres. Cette critique manque son but ; au lieu d'un blâme qu elle cherche pour l'auteur, elle fait son éloge, en montrant cette puissance de conception qui embrasse un vaste ensemble d'idées, leurs développements, leur liaison et leurs applications pra* tiques. Tous les discours de Cicéron ont été analysés et mis en lignes ou tableaux par les commentateurs. Comme Cicéron, Bourdaloue mesurait ses pensées, et s'il n'a pas craint de fixer l'attention des auditeurs par un rappel fréquent au sujet et à ses diverses parties, c'est qu'il comptait sur la solidité de ses démonstrations et se défiait de la légèreté de son auditoii-e. Le Mercure de 170â (2) affirme que les contemporains lui ont fait un mérite « de l'ordre qu'il a su mettre dans ses desseins, et de la liaison qu'il a mise dans ses pensées. » N'est-ce pas applaudir à sa rigoureuse méthode?

Nous ne discuterons pas, à cette occasion, les théories attribuées à Fénelon dans les Dialogites sur P éloquence^ et soutenues par le P. Cheminais (3) ; ils étaient bien jeunes encore l'un et l'autre quand ils élevèrent la voix ; les digressions dans lesquelles ils entrent^ n'éclaircissent pas la théorie, et certainement elles prouveut qu'ils parlaient

(1) Bourdaloue, p. 92.

(3) Sermons, t. IV, AvertissemeiiL

peu d'expérience. S'ils avaient entendu le P. Bourdaloue pendant trente-quatre ans, sans que personne lui reprochât son système, ils auraient sans doute compris que l'on peut, tout en laissant voir l'appareil didactique d'un discours, s'emparer assez des esprits pour fermer la bouche aux censeurs vulgaires.

Dans son étude sur Bourdaloue, M. Feugère s'étend longuement sur l'usage des divisions et critique sévèrement et justement l'auteur des Dialogues; nous ne le suivrons pas dans cette discussicn où brillent toutes les connaissances d'un rhéteur exercé, où justice est faite des exagérations de Fénelon et des non-sens de Voltaire sur cette partie de l'art oratoire (1).

Terminons ce que nous avons dit sur le caractère de raison que Bourdaloue donne à sa prédication, par un jugement sans réplique et emprunté aux instructions que dAguesseau adressait aux jeunes avocats <^2). Il leur recommande la lecture des ouvrages de Fléchier, de Bossuet et du P. Bourdaloue, et il poursuit : « Sans vouloir faire ici des comparaisons toujours odieuses entre ceux qui ont excellé chacun dans leur genre, le dernier est peut-être celui qu on peut lire avec le plus de fruit, quand ou se destine à parlei* pour prouver et pour convaincre. La beauté des plans généraux, tordre et la distribution qui régnent dans chaque partie du discours ; la clarté, et si Ton peut parler ainsi, la popularité de l'expression, simple sans bassesse, et noble sans affectation, sont des modèles ((u'il est plus aisé d'appliquer à l'éloquence du barreau, que le sublime et le pathétique de M. Bossuet et que la justesse, la mesure ou la cadence peut-être trop uniforme de M. Fléchier. >»

(I) Bourdaloue, sa prédication et son temps, p. 79 et suiv, [i) Quatrième Instruct., Œuvres, t. I, p. 407.

On ne peut mieux déterminer la valeur de nos premiers orateurs ou écrivains ni mieux juger le vrai mérite de Bourdaloue, le maître par excellence quand il s'agit de prouver et de convaincre; et il arrive à ce résultat par la beauté de ses plans^ l'ordre et la distribution qui régnent dans chaque partie du discours.

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