‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvresChapitre 25 sur 38 · DES MOEURS · texte numérisé non relu

DES MOEURS

La réforme des mœurs était le but avoué de la mission du P. Bourdaloue ; il en convient sans détours et s'autorise de cette mission, pour remuer les consciences avec plus de constance et d'énergie. Il n est pas un seul discours, sous quelque titre qu'il se présente, qui n'amène des conclusions morales clairement formulées.

« Avant le P. Bourdaloue, dit le P. Bretonneau, les prédicateurs traitaient les mystères d'une manière sèche et abstraite ; si quelques-uns les tournaient à la pratique et à la morale, ce n'était qu'en peu de mots et qu'assez superficiellement... leurs discours étaient plutôt, à le bien prendre, des leçons de théologie que des prédications. Le P. Bourdaloue vit le défaut de cette spéculation, trop vague pour arrêter les esprits et pour faire sur les cœurs des impressions capables de les remuer et de les toucher. Il comprit qu'il fallait ramener à lui-même l'auditeur ; et que, s'il n'est réveillé de temps en temps par une peinture de ses mœurs qui le pique et qui l'intéresse, il laisse bientôt son attention s'égarer, ou s'affectionne peu à ce qu'il entend. Tellement que le prédicateur doit à peu près se comporter dans la chaire, à l'égard des autres, comme

il se comporte à son égard, et pour son édification propre, au pied d*un oratoire et dans la méditation. Un homme qui médite sur un mystère, se le retrace d'abord dans l'esprit, et en considère toutes les circonstances : mais, après cette première vue, faisant un retour sur soi-même, et se comparant avec le modèle qu'il a devant les yeux, il s'instruit, il se confond, il s'anime, il prend des résolutions, et sort de la prière en disposition de les exécuter. »

Le P. Bourdaloue appliquait au ministère apostolique la méthode des exercices spirituels de saint Ignace. C'était du reste la tradition de la Compagnie ; ses prédicateurs, même en exposant les mystères de la foi, n'ont jamais eu d'autre but que la réforme des mœurs ; le P. Biaise Gisbertle constate dans son traité sur l'Eloquence chrétienne^ lorsqu'il dit : « De ce que la révélation nous découvre dans les mystères, étudions-nous à en déduire toutes les conséquences qui vont ou à régler les mœurs, ou à faire connaître les devoirs essentiels de la religion. Quelle ample matière de morale s'ouvre au prédicateur par cet endroit. Le P. Bourdaloue est un des grands modèles en ce point dans ses inimitables sermons sur les mystères, où Ton voit le prédicateur et le théologien réunis ensemble, par cette admirable union qui convient au ministre de l'Évangile (1). »

Dans l'avertissement, cité plus haut, l'éditeur achève de nous instruire sur la marche adoptée par Bourdaloue dans l'enseignement des mystères de notre foi qui deviennent entre ses mains autant de sermons de morale, à l'exception d'un sermon sur l'Ascension et d'un sermon sur la Dévotion à la sainte Vierge pour la fête de l'Assomption (2) .

(!) T. X, p. 5, 6. Avertissement. — Voir Mém, de Trévoux, 1709, août, p. 1383.

[1) P. Houdry. Bibl. des Prédic, t. XXU, p. 157.

I il

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tt H donne à un mystère tout l'éclaircissement convenable, mais il joint ensuite une morale toute fondée sur le mystère même; et par le parfait rapport qu'il sait trouver entre Tua et Tautre, il les assortit si bien ensemble, que le mystère sert de preuve à la morale, et que la morale est la plus juste conséquence du mystère. Il fait plus.: outre la première division de son discours, tantôt en deux, tantôt en trois propositions générales, souvent il subdivise encore chaque partie ; et ces subdivisions, qui sont autant de circonstances du mystère, s'étendent également et sur le mystère et sur la morale : d'où il arrive qu'au même temps qu'il développe par ordre tout son mystère, il expose dans le même ordre et développe toute la morale qui y répond (1). »

Maury, jugeant le P. Bourdaloue comme prédicateur moraliste, admire « cette véhémence accablante et néanmoins pleine d'onction dans la bouche d*un accusateur qui, en plaidant contre vous au tribunal de votre conscience, vous force, à chaque instant, de prononcer en secret le jugement qui vous condamne ; la perspicacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs sur nos intérêts et cet art si persuasif qu'on ne voit guère que dans ses sermons, àfi convertir les détails des mœurs en preuves de la vérité qu'il veut établir (2) ... »

Dans un sermon pour la Fête de tous les Saints prêché devant le roi, il se laisse entraîner par la pensée de l'harmonie divine qui résulte de l'union des trois Églises triomphante , souffrante et militante, dans la communion des saints^ puis il s'écrie, comme s'il se repentait d'avoir élevé sa pensée si haut, au détriment de sa vraie mission : « Mais tout cela est trop élevé pour la fin que je me

(2) Essai, t. I, p. 446.

CARACTtRES » l'iUWFEKB MJ P. BOUaBALOUB 163

suis proposée, q«i est la riftimatkm de vos iBœiirs (1). »

£^-il appelé à pader de TaraiBOB de samte Thérèse et

de ses conteinplatioiis, il oonvient de la subimnté do sojet

et se promet d^ea pader d'une maDiëre pratique, il ajoute :

Ge qui peot-ètre tous smrpraidniy c*est qne sur me malitee si snldime par dle-mème et si abstraite, je ne tous dirai rien que de pratiqae, rien que d'instinctif, rien qoi ne se fasse aisément eomiarendre, et dont ¥oos ne poissiez pio* fiter dans votre état et selon votre étaL

£t il tient parole (2), en mootnuit anx pieuses filles qoi récouteot comment eUes peorent suivre les traces de leor sainte mère : c*est par Foraison commune et ordinaire, patiemment accomjdie au milieu des sécheresses; par lliumiliié avec laquelle sainte Thérèse acceptait les faveurs célestes, humilité qui la rendait docile à ses supérieures; par un sage discernement des faveurs céleste^, fondé sur fobéiâsance à la sainte ÉgUse, la fidélité aux devoirs ordinaires : par le profit que Ton doit tirer des faveurs célestes.

D'après cette analyse, il est clair qu*en écoutant un pareil docteor, il eôt été facile d'arrêter les discossions soulevées à roccasion des dignités du quiétisme.

de saint Paul ? après sa di^'isi<Hi, il ajoute :

Enc*:'Te une fois, chrétiens, ne considérez pas ce discours comme un simple éloze qui se termine à vous donner une haute estime de saint Paul. Je vous l'ai dit : c'est un discours de re!l2^on, c'est une ry-gle pfjur forrn^ nos mfpurs, c'est un eiemple que Dieu nous propose et qu'il veut que nous nous ai^îiqcions (3^.

! T. XI. p. ^sS. Tonf saint.

t Ei^^tnti.mê mr mtnle TMèit^ L VIII, p. ^^.

Z T. Xn, p. 4!*.

164 lE p. LOmS BOUBDALOtTE

Cette ténacité que met notre orateur à ne prêcher que la morale, à poursuivre, avant tout, la réforme des mœurs, apparaît encore avec éclat dans le sermon qu'il prêcha devant le roi le jour de la Conception de la sainte Vierge^ à l'occasion du mariage du duc de Bourgogne avec princesse de Savoie, en 1697. Les mémoires du temps nous disent qu'à cette occasion la cour était au complet, les dames s'y rendirent en grand appareil, pour faire honneur à la nouvelle princesse et à M"* de Maintenon, dont le pouvoir était alors à son plus haut degré. Au milieu de la joie commune , il semble qu'un orateur ordinaire aurait profité de la circonstance pour entonner un hymne triomphal à la gloire de la Vierge Marie sauvée du naufrage universel par le privilège de son immaculée conception : il n'en est rien ; et dès le début l'orateur le fait comprendre à son auditoire, il termine son exorde par ces paroles :

L'Église prétend honorer la grâce privilégiée et miraculeuse qui sanctiQa la Mère de Dieu dès le moment qu'elle fut conçue ; et c'est à moi, mes chers auditeurs, de contribuer à ce dessein de l'Église, et de vous faire trouver dans ce mystère^ tout stérile qu'il paraît pour Védification des mœurs^ un fonds également avantageux ^ et pour la gloire de Marie, et pour notre propre utilité. Or c'est, comme vous Tallez voir, à quoi je me suis attaché (1).

Et il montre que la méditation de ce mystère apprend à l'homme sa véritable misère, son solide bonheur, son plus important devoir (2).

Le premier sermon sur le mystère de l'Assomption glorieuse de la sainte Vierge met en lumière ce caractère

(1) T. XI, p. 2. Conception de la sainte Vierge.

(2) Œuvres, t. XI, p. 5, 6.

particulier de l'apostolat de Bourdaloue ; il nous parle de la gloire de Marie, mais en appuyant sur ses véritables titres à la béatitude, sa fidélité à la grâce et son humilité, sans tenir compte de son titre de Mère de Dieu ; il en tire cette conséquence :

Or voilà, chrétiens, ce que j'appelle le motif et rallrait de notre espérance. Car, si Marie n'était dans la gloire que parce qu'elle a été la mère du Rédempteur, ce serait pour nous une raison de Thonorer, de la révérer, et de célébrer avec des sentiments de respect et de religion le jour solennel de son triomphe ; mais en tout cela il n'y aurait rien par où notre espérance pût être excitée. Quelque admiration que nous eussions pour cette Vierge, la voyant monter au ciel, il ne nous serait pas permis de prétendre y monter après elle ; et les désirs mômes que nous en formerions seraient aussi chimériques et aussi vains que téméraires et présomptueux. Mais quand je considère qu'elle n'y monte que par un chemin qui m'est ouvert aussi bien qu'à elle; quand je fais rétlexion que les mêmes voies qui l'ont conduite à ce souverain bonheur sont celles que Dieu m'a marquées pour y arriver; quand je me représente que Marie n'est entrée dans la joie de son Seigneur qu'en vertu de cette parole, qui ne me regarde pas moins qu'elle : Courage, bon et fidèle serviteur : Euge^ serve bone et fideiis, intra in gaudiiun Domini lui (Matth., 25) ; quand je pense que la loi selon laquelle Dieu, faisant justice à Marie, a relevé les abaissements volontaires de son humilité, n'a point été une loi particulière pour cette Vierge, mais une loi universelle pour tous les hommes : Quiconque s'humilie sera exalté. Omnis qui se humiliât^ exaltabitur (Luc, 14) ; quand je me dis à moimême que tous les droits qu'eut Marie à celte gloire dont elle est comblée, peuvent, par proportion, et doivent me convenir, si je veux profiter de son exemple, ah ! chrétiens, je sens mon cœur s'élever au-dessus des choses terrestres, et je commence à découvrir, mais d'une manière sensible, non seulement la vanité de toute la gloire

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du monde, non seulement l'inutilité des vertus purement humaines, qui font le mérite et la perfection des sages du monde; mais ce qu'il m'importait bien plus de savoir. Tinsuffisance môme de certains dons, quoique d'un ordre surnaturel, dont je pourrais peut-être me flatter devant Dieu, et sur lesquels j'établirais une fausse confiance en Dieu. Or, en découvrant de la sorte mon aveuglement et mes erreurs, dans un mystère où toutes les lumières de la foi se présentent pour m'éclairer, je m'iosùruis moi-même, je me redresse moi-même, je m'encourage moi-même, je me reproche mes tiédeurs, je déplore mes relâchements, je renonce à mon orgueil, je m'attache à l'humilité, qui est la vertu des âmes prédestinées, tout cela par le mouvement de cette espérance chrétienne que m'inspire la solennité de ce jour ; et voilà les fruits de bénédiction et de sanctification que l'Esprit de Dieu y a renfermés pour nous (1).

La réputation de censeur public des mceurs était tellement attachée au nom du P. Bourdaloue, surtout dans l'esprit des dames, qu'il consentait à faire trêve aux censures quand il voulait faire appel à leur générosité, comme dans les Assemblées de charité : concessions, disons- le, qu'il a rarement faites.

Dans une de ces réunions, il prêche pour un séminaire ; il rappelle les éloges que saint Paul adrç^sait aux premiers chrétiens pour la part qu'ils prenaient à la propagation de l'Évangile :

Or, ajoute le P. Bourdaloue, il ne tient qu'à vous, mesdames, que je puisse aujourd'hui vous donner la même consolation et la partager avec vous. 11 n'est pas juste que je sois continuellement employé à faire la censure de vos actions et de vos mœurs. // n'est pas juste que vous n'entendiez jornais de moi que des reproches. Vous pouvez me mettre dans l'heu-

(1) T. XI, p. 312.

rease obllgatioii de tous faire les mftmes conjonissances que saint Paul faisait à ceux de Thessalouique ; car c'est par vous que la parole du Seigneur peut être prêchée, par vous que la grâce de ses sacremeuts peut être sagement et utilement dispensée, par vous que les peuples peuvent être instruits, convertis, sanctifiés, non seulement dans ce diocèse, mais dans tous les diocèses du royaume, mais, si je rose dire, dans tout l'univers (î).

L'auditoire écoutait le censeur et Tadmiraît ; les coupables eux-mêmes, hommes et femmes, aimaient à entendre la bonne morale c^îXX^xxv enseignait, suivant l'expression de Louis XIV (2). Nous convenons toutefois que les détails de mœurs exposés par F orateur, sans arrière-pensée, sans allusions personnelles, mais saisissants de vérité et d'actualité, ont été Tun des plus puissants attraits de sa prédication ; il serait injuste de lui en savoir mauvais gré. Les scandales qu'il combattait n'étaient point des chimères. Aussi Faccusait-on de dépeindre les genSy selon le langage de M"* de Sévigné (3), alors qu'il ne combattait que des vices: reconnaissons que la marquise rend aussitôt justice au prédicateur ; elle ajoute : « On doit reconnaître qull passe toutes les merveilles passées, que personne n'a prêché jusqu'ici », c'est>-à-dire, en d'autres termes, qu'il y a dans les sermons du prédicateur autre chose que des portraits et des descriptions d'hommes fantasques, mais encore de solides motifs de conversion.

Le sermon sur V Impureté^ du 24 mars 1680, excita quelques rumeurs dans l'auditoire, et cependant, peu de jours après, le même auditoire venait entendre, non la

(l) T. Vm, p. 425*

(î) Lorsqu'il envoie le P. Bourdaloue prêcher aux protestants de Montpellier.

(3) Noél, 1671, Lett,, t. II, p. 448

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rétractation de l'orateur, mais la confirmation des mêmes invectives contre les désordres de la cour, à Toccasion de rÉvangile sur la conversion de sainte Magdeleine; d*où Ton doit conclure que la morale de Bourdaloue n'a jamais fait le vide autour de sa chaire.

En parlant du P. Bourdaloue comme moraliste, Dieu nous garde de le mettre au rang des moralistes ses contemporains, tels que le duc de Larochefoucauld, Tauteur des Maximes; Nicole, auteur de volumineux Essais de morale; La Bruyère et ses Caractères ; à plus forte raison de le comparer avec Molière et La Fontaine, dont les œuvres n'ont rien de commun avec la réforme des mœurs.

Dans la chaire non plus que dans la rédaction de ses sermons, Bourdaloue n'a jamais songé à transformer ses discours en œuvres littéraires, attrayantes par la peinture de mœure imaginaires et outrées, séduisantes pai- les charmes du vice et le coloris du style. Ces préoccupations d'hommes de lettres n'encombraient jamais sa pensée, et il avait trop de conscience pour mettre à nu les plaies du prochain autrement que pour les guérir.

Il ne dédaigne pas l'arme de la terreur, le trait du ridicule ou de l'ironie, et, à ce titre, il ne le cède en rien aux moralistes par état ; mais s'il lance le trait, il le retire à temps, et de suite il indique les remèdes efficaces, il les applique lui-même.

L'étude des mœurs contemporaines a mis sous ses yeux bien des personnages qui avaient le tort de rassembler tous les traits d'un vice ou d'un travers, et le tort plus grave de les mettre trop en évidence et de s'en faire gloire. L'orateur ayant jugé opportun de dénoncer le scandale, l'auditoire n'a pas manqué de découvrir un coupable ; sans discrétion comme sans charité, il a dévoilé son nom ; et si M"'' de Sévigné s'en est mêlée, toute la société polie répétera bientôt que le P. Bourdaloue remplit ses sermons de

portraits : ce qui arriva à la fin de Tannée 1671. Le jour de Noël, elle annonce à sa fille que Bourdaloue s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville ; « il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas besoin (1). » Sur ces données, les critiques , avec M. Sainte-Beuve , ont cherché le portrait en trois points du comte de Tréville, dans le sermon sur la sévérité évangélique^ prêché le troisième dimanche de TAvent, 1670, devant le roi, et prêché de nouveau le troisième dimanche de l'Avent, à Paris, en 1671, d'après la date de M"*» de Sévigné, à Saint-Jean en Grève (2) . Nous demandons s'il est vraisemblable que le P. Bourdaloue ait jamais voulu se donner la satisfaction mesquine de dépeindre le comte de Tréville à Versailles , puis à Paris (3) . Ce qui est certain, c'est que dans ce sermon le P. Bourdaloue met en lumière un des types du pharisien contemporain.

Après avoir présenté saint Jean-Baptiste comme modèle de la vie sévère d'après l'Évangile, il nomme les trois vertus qui l'ont signalé à l'admiration du chrétien : le désintéressement^ Y humilité et la charité^ et il ajoute : telles sont les vertus qui manquent au pharisien et qu'il remplace par V esprit d^ intérêt ^ Y orgueil secret^ une dureté impitoyable. Nous n'admettons pas qu'en méditant ce sermon si chrétien, si évangélique, Bourdaloue se soit mis en présence d'un personnage aussi ridicule que Tréville, lâche à la guerre, dévot à ses heures et à sa façon, faiseur

(!i DM., t. II, p. 4i8-449, 25 décembre 1071.

rl\ Ancieune paroisse située entre rilôtel de ville et Saiut- Ger\ais.

«j» li^iurdaîoiie a prêché rAveut à la cour on 1C70, à Paris en KiVA. Apr^sla mort de M"* Henriette d'Angleterre, le '20 juin KiTO, le comte de Tréville s'était renfermé au monastère de la Trappe. Cet le conversion subite fit grand bruit surtout à Port-Royal, dont Tréville était un des disciples les plus en vue.

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de jolis vers (!) ; quelques traits bien frappés peuvent lui appartenir, nous n'en présenterons qu'un seul qui résume tous les autres.

On veut pratiquer le christianisme dans sa sévérité, mais on en veut avoir Thonneur. On se retire du monde, mais' on est bien aise que le monde le sache ; et s*il ne le devait pas savoir, je doute qu'on eût le courage et la force de s'en retirer.

Cette ostentation n'est qu'un des moindres défauts de tout homme intéressé, vaniteux et envieux. A coup sûr, Bourdaloue ne s'est pas abaissé jusqu'à recueillir des propos de boudoir, à les coordonner en trois points, pour animer son sujet. Sans M*"^ de Sévigné, il serait difficile de trouver dans le sermon sur la sévérité évangélique l'histoire de Tréville. L'expression en trois points n'est qu'une allusion malicieuse à la méthode de l'orateur.

Les portraits de Pascal et d'Arnauld sont les seuls reconnaissables que nous rencontrions dans les sermons du P. Bourdaloue; ils dénoncent à la justice humaine ces hommes qui avaient mis au service de l'erreur des talents incontestables, pour attaquer non pas seulement une société rivale, mais la vérité, l'Église et l'honneur de ses membres, par des armes déloyales, le mensonge et la calomnie ; une pareille conduite, dont la publicité n'est que trop connue, méritait une réparation, toujours demandée, toujours refusée. Bourdaloue avait le droit de l'exiger, il fait droit à ce devoir de solidarité chrétienne dans le sermon sur la médisance (2). Dans la première partie, l'orateur présente comme le comble de la lâcheté l'hypocrite prétention du médisant par principe^ par maxime de piété^ pour Vintérét de Dieu : (c On a trouvé, dit-il,

(1) Mém. Saint-Simon, t. III, p. 73.

(2) Sermon sur la Médisance, t. VI, p. 377.

CARACTÈRES DE L*ÉEOO<7E1VCB DU P. BOURDALOUE 17i

le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu et même dans une des plus saintes vertus qui est le zèle de la gloire de Dieu ; de là cette règle de conduite qui devient un principe incontestable : « Il faut humilier ces gens-là, — il s'agit des Jésuites ; — il est du bien de rÉglise de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit (1). » Telle est bien la doctrine de Port-Royal, transmise depuis aux philosophes, puis aux révolutionnaires de tout nom. On prêchait à Port-Royal la plus sévère morale de Jésus-Christ, et cependant on y faisait mille intrigues, mille cabales, non seulement contre les particuliers, mais contre des sociétés^ des corporations^ dit l'orateur, pour les noter, les décrier, les ruiner.., Jusquici le blâme semble n'atteindre que V école en général ; dans la seconde partie du discours, l'orateur s'étonne que, dans un siècle où l'on parle si haut de sévérité évangélique, on tienne si peu compte des devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne, qui est la restitution de l'honneur et sa réparation ; à ce propos, il donne le portrait de Pascal ; nous n'en signalerons ici que les principales lignes :

Un homme aura passé sa vie à décrier, non seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières, il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux, et comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix... il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs... (2).

Nous reviendrons sur ce sujet, lorsque nous mettrons le P. Bourdaloue en présence du jansénisme, personnifié dans ses coryphées Amauld et Pascal (3) .

(!) T. VI, p. 388. Sur la Médisance,

P) Ihid., p. 409.

(3) Bourdaloue et le rigomme janséniste, liv. ni, ch. n, n* ni.

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Le portrait d'Arnauld n est pas moins reconnaissable et personne ne s'y est mépris (1) : on reconnaîtra facilement la ressemblance du personnage et la volonté bien nette du prédicateur de dénoncer à son auditoire un des auteurs de la lutte qui déchirait TÉglise. Bourdaloue devait cette réparation au scandale public donné par le célèbre docteur ; en opposant la sévérité chrétieiine dont il se targuait, à sa conduite privée si opposée aux plus simples maximes de TEvangile.

Les littérateurs et les critiques qui ont voulu suivre le P. Bourdaloue sur cette voie descriptive ont été surpris de la finesse de ses observations; ce n'est point la passion qui l'entraîne, c'est l'amour du vrai, du juste qui le guide; il n'a point pour but de blesser ou de jeter le ridicule, il stigmatise le mal partout où il le rencontre, mais toujours avec désintéressement personnel et avec charité; il indique le remède au mal et tend les bras au coupable qui veut revenir à résipiscence. Si l'on vient à comparer les plus célèbres moralistes du temps, Molière et La Bruyère, avec Bourdaloue, on constatera une différence qui fait honneur au Jésuite. Le plus ancien, Molière, amuse ses lecteurs au profit du vice ; La Bruyère (2) les aigrit sans profit pour la vertu; Bourdaloue seul, avec une connaissance non moins profonde du cœur humain, en mettant au cœur la haine du mal, donne à Tâme la force et le courage de rentrer dans la bonne voie.

En se reportant à l'époque où le P. Bourdaloue paraissait avec éclat dans la chaire chrétienne à Paris, on est tenté de demander, avec M. Sainte-Beuve, s'il n'a pas subi

(1) Œui\, t. VI, p. 139. Sur la Sévérilé chrétienne.

(2) Il est bon de rappeler que le P. Bourdaloue jouissait depuis longtemps de la réputation d'un habile peintre de caractères, lorsque La Bruyère fit paraître pour la première fois, en 1687, les Caractères et les Mœurs de ce siècle.

Tinfluence de Técole nouvelle et déjà puissante de Port- Royal, de cette école où Taustérité était plus en honneur qu'en pratique.

Que le P. Bourdaloue prêche une morale austère, nous en convenons, et bientôt il nous dira dans quel sens, mais peut-on en conclure qu'il ait subi l'influence régnante? Nous le nions contre les assertions étranges de M. Sainte- Beuve : « Bourdaloue, dit-il, est un de ceux qui, dans la pratique, usèrent le plus des maximes de \si pénitence restaurée par Port-Royal et professée d'abord dans le livre de la Fréquente communion (1). » Autant vaudrait dire que la morale chrétienne doit le jour à Port-Royal. De là vient que beaucoup de gens de lettres, sur la foi du célèbre critique, ont cru faire honneur au P. Bourdaloue, en le détachant du corps auquel il appartient, pour inscrire son nom dans la clientèle d'Arnauld.

Bourdaloue prend lui-même sa défense, lorsqu'il répond dans le livre des Pensées à ces questions téméraires :

Êtes-vous de la morale étroite, ou êtes-vous de la morale relâchée? Bizarre question, dft-il, qu'on fait quelquefois à un directeur, avant que de s'engager sous sa conduite. Je dis question ridicule et bizarre, dans le sens qu'on entend communément la chose ; car, quand on demande à ce directeur s'il est de la morale étroite, on veut lui demander s'il est de ces directeurs sévères par profession, c'est-à dire de ces directeurs déterminés à prendre toujours et en tout le parti le plus rigoureux, sans examiner si c'est le plus raisonnable et le plus conforme à l'esprit de l'Évangile, qui est la souveraine raison. Et quand, au contraire, on demande à ce même directeur, s'il est de la morale relâchée, on prétend lui demander s'il est du nombre de ces autres directeurs qu'on accuse d'altérer la morale chrétienne, et d'en adoucir

(l) Port-Royal, t. II, p. 155.

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toute la rigueur par des tempéraments qui accommodent la nature corrompue et qui flattent les sens et la cupidité. A de pareilles demandes que puis-je répondre, sinon que je ne suis par état ni de Tune ni de Tautre morale, ainsi qu'on les conçoit; mais que je suis de la morale de Jésus-Christ, et que Jésus- Christ étant venu nous enseigner dans sa morale la vérité, je m*en tiens dans toutes mes décisions à ce que je juge de plus vrai, de plus juste, de plus convenable selon les conjonctures, et selon les maximes de ce divin législateur. Tellement que je ne fais point une obligation indispensable de ce qui n*est qu'une perfection; comme aussi, en ne faisant point un précepte de la pure perfection, j'exhorte du reste, autant qu'il m'est possible, de ne se borner pas dans la pratique à la simple obligation. Voilà ma morale. Qu'on m'en enseigne une meilleure et je la suivrai (1) .

Après ime pareille réponse, où brillent également le bon sens et la bonne foi, on doit conclure que le P. Bourdaloue n'est point de Técole de Port-Royal.

(1) T. XIV, p. 425.

MÉTHODB ORATOmE DU P. BOUBDALOUE i75

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