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LA CONVEBSION DU ROI

Au saint temps de Carême, le P. Bourdaloue deviendra plus pressant, il sait que les obligations du devoir pascal

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réveillent chaque année dans le cœur du roi les plus vifs remords; il profitera de cette disposition. Nous sommes heureux dans 1* accomplissement delà tâche que nous nous sommes imposée, de pouvoir rapprocher das discours qui ont le plus contribué à la conversion du roi, les récits des contemporains intéressés à suivre jour par jour les diverses phases de cette heureuse réforme.

Sept années s'écoulèrent depuis les premiers symptômes de retour à la vie honnête en 167 A, jusqu'à la conversion définitive en 1681 : œuvre de quelques personnages appartenant à la société intime du roi, dont les noms méritent d*ètre bénis de Dieu et connus des hommes. Nous citons avec quelques historiens les noms du duc de Montausier et de Bossuet, tous deux attachés à la personne du Dauphin : leur rôle, à notre avis, n'a été que secondaire et noiis ne craindrons pas d'affirmer que l'œuvre de la conversion du roi appartient, après Dieu, à M""" de Maintenon et au P. Bourdaloue, sans oublier le P. de la Chaise. Pendant que la. marquise, par une habileté toute surnaturelle, préparait l'esprit et le cœur du roi aux touches de la grâce, le P. Bourdaloue, dans ses sermons de Carême, frappait des coups prudents mais décisifs, qui triomphèrent enfin d'une longue résistance.

Pour mettre plus de clarté et de précision dans notre travail, nous commençons pardonner la nomenclature, par ordre chronologique, des discours les plus notables avec les dates qui leur appartiennent. Dans la suite du récit, nous ajouterons successivement les détails historiques et les analyses des sermons qui confirment nos conjectures et les transforment en témoignages véritablement incontestables.

1® Nous signalons, en premier lieu, le sermon d'ouverture de la station de Carême, prêché à Saint-Germain-

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en-Laye, le 2 février 1674, sur la Soumission à la loi^ prêché une seconde fois avec un compliment qui le fait paraître de nouveau en 1680.

2° Le sermon pour le Vendredi sainte sur la Passion de Jésus-Christ (1), dont parle la duchesse de la Vallière dans une lettre au maréchal de Bellefonds. Nous rapprochons de ce sermon les trois autres Passions prêchées devant le roi et toutes dirigées vers le même but.

3° Un sermon sur la Résurrection (2) , qui, en réalité, traite de la rechute dans le péché, signalé par l'abbé Legendre, avec la date du 25 mars 1674. — Nous donnerons, à l'occasion, une analyse des autres sermons prononcés sur le même mystère.

4° Pour Tannée 1676, nous trouvons au 26 février, premier dimanche de Carême, le sermon sur les Tetitations (3). Le P. Bourdaloue demande que ses auditeurs se montrent aussi disposés à la lutte contre le péché, que les gentilshommes de la cour sont disposés à voler aux frontières pour défendre le roi contre la coalition.

5° Le discours sur la Communion pascale (4), pour le dimanche des Rameaux, doit être placé au dimanche 29 mars 1676. Bourdaloue fait entendre clairement aux coupables que, s'ils ne changent pas de conduite, le confesseur devra leur refuser l'absolution, comme le curé de Versailles l'a refusée l'année précédente (1675) à M"*" de Montespan.

6'' Vient ensuite le sermon sur V Impureté (5), prêché devant le roi le troisième dimanche de Carême, 24 mars

(1) T. IV, p. 246.

(2) Ibid., p. 287.

(3) T. Il, p. 170.

(4) T. IV, p. 181.

1680 : les allusions au procès des poisons déterminent cette date.

7° Le mercredi suivant, 27 mars, Bourdaloue donne le sermon sur Xd^ parfaite observation de la loi (1).

8° Nous plaçons à la même année le sermon sur VÉloignement et le retour à Dieu (2), pour le vendredi de la quatrième semaine de Carême; il appartient encore à Tannée 1680, 20 avril.

Le millésime de ces derniers discours est déterminé par la nature des leçons qu'ils contiennent, et la date, par les jours auxquels l'éditeur les a attachés.

9* Nous devons rapprocher du sermon sur Y Impureté celui qui traite de la Conversion de sainte Madeleine^ prêché quinze jours apr^, le jeudi de la cinquième semaine ; c'est un complément au sermon sur V Impureté^ à l'usage particulier des dames de la cour; le roi était absent (1680) .

Lorsque le P. Bourdaloue arriva à la cour pour prêcher l'Avent de 1670, le scandale était à son comble : la duchesse de la Vallière était encore présente avec deux enfants en bas âge, M"' de Blois et le comte de Vermandois. Par un reste de tendresse idolâtrique pour le roi, elle se faisait la servante d'une rivale triomphante, de Françoise-Anastasie de Rochechouart, épouse depuis sept ans du marquis de Montespan. Louis XIV, âgé de trentedeux ans, vivait ainsi dans une double adultère ; entouré d'honneur, de gloire et de plaisirs, entouré de courtisans, gens d'épée et de plume, qui s'empressaient d'encourager ses désordres. Bourdaloue n'ignorait point l'état moral de cette brillante cour, et il comprit, dès ses premiers débuts dans la chaire royale, que le temps de la con-

<l)T.ni, p. 161.

(2) T. IV, p. 107.

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version n'était pas encore venu. Les premières prédications de TAvent et du Carême, en 1670 et 1672, lui atti-rërent l'admiration de ses auditeurs, et c'est le seul souvenir que la renommée nous en ait laissé. Il nous faut aller jusqu'au Carême de 1674 pour entrevoir les premières lueurs d'une conversion possible, et c'est à M°** Scarron que nous devons cette confidence.

Cette femme célèbre a rempli un rôle trop important sous le règne de Louis XIV, elle s'est trouvée trop fréquemment en ra^pport de bonnes œuvres avec le P. Boiurdaloue, pour que nous perdions l'occasion de la faire connaître et apprécier par nos lecteurs.

Lorsque M'^'' de Maintenon commença à attirer l'attention des courtisans au palais de Versailles, en 1674 (1), on disait d'elle que « c'était une pauvre demoiselle du Poitou, nommé d'Aubigny ; qu'après un voyage en Amérique, étant venue à Paris, par je ne sais quelle aventure, raconte le marquis de Sourches (2), elle épousa le fameux estropié Scarron, qui a si bien écrit en vers burlesques; son mari étant mort, elle cultiva l'amitié de ceux qu'elle avait connus de son vivant; de ce nombre était le maréchal d'Albret, proche parent de M. de Montespan, et intime ami de M""* de Montespan qui était alors en faveur; il lui donna la connaissance de M'^'' Scarron dont r esprit lui plut extrêmement. Elle la fit venir à la cour et lui fit donner la charge imaginaire de dame du lit de la reine y avec une pension. Ensuite quand les enfants qu'elle avait eus du roi furent reconnus, elle leur donna M™'' Scarron pour gouvernante, qui ne le fut pas longtemps sans trouver le moyen d'acheter des bienfaits du roi

(1) Elle avait, depuis 1669, la charge et la responsabilité des enfants naturels du roi.

(2) Mém, inédits du marquis de Sourches, 1681, 1. 1, p. 16, note 59. — Il écrit d^Aubigny au lieu de à'Aubigné.

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le marquisat de Maintenon (1), dont elle prit le nom aussitôt (2). »

Languet de Gergy, dans ses Mémoires^ nous montre M"* de Maintenon se préparant par les bonnes œuvres et la prière à sa pieuse entreprise, la conversion du roi ; elle sait intéresser à son succès les jeunes enfants ses élèves. Forte de lamour qu'elle leur témoigne et du respect qu'elle inspire à tous ceux qui l'entourent, elle fait entendre au roi les leçons du devoir. « Ses conversations fréquentes avec le roi furent bientôt la nouvelle du jour, » dit Languet (3); et, pour rassurer son directeur sur sa conduite, elle lui écrivit ces paroles significatives : « Vous entendrez dire que je vis hier le roi ; ne craignez rien ; il me semble que je lui parlai en chrétienne et en véritable amie de M"* de Hontespan. » Personne, en effet, ne s'est mépris sur la nature de leurs entretiens, au point que l'homme le mieux placé pour en juger, le grand prévôt (A), nous dit dans ses mémoires qu' a elle sut si bien gagner l'esprit du roi, qu'elle devint plus puissante que M""^ de Montespan, avec laquelle elle eut depuis plusieurs démêlés que le roi prensût soin d'apaiseï*. On croyait, ajoute-t-il, qu'elle portait le roi à la dévotion. »

La transformation eut lieu en effet après de longs et constants efforts, et ce n'est pas un petit mérite pour le

(4) EUe le paya 240,000 livres.

(2) Dans son Dictionnaire critique, M. Jal ciit que le titre de mar" quise de Maintenon ne fut reconnu qu'en 1688. Le marquis de Sourches doit être mieux informé. M** de Maintenon parle de son nouveau titre, dès le 26 février 1675, dans une lettre à Tabbé Gobelin. M™« de Gaylus, dans ses 5ouuemr« (Coll. Petitot, deuxième série, t. LXVII, p. 380), dit que « le roi avait acheté pour elle la terre de Maintenon, en 1674 ou 1675, dont il voulut qu'elle prit le nom. »

(3) Mém de Languet, p. 165.

(4) Mém. du marquis de Sourches, 1681, 1. 1, p. 16, note 59.

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P. Bourdaloue que d'y avoir puissamment contribué dès le début (1).

Après M"' de Maintenon, qui parle, dans sa correspondance, des merveilles du P. Bourdaloue (2), viennent les commentaires donnés par la Gazette de France (3).

Le 2 février 1674, elle annonce que, « après dîner, Leurs Majestés et toute la cour ouïrent, dans la chapelle du château à Saint-Germain-en-Laye, la prédication du P. Bourdaloue, jésuite, qui satisfit merveilleusement son auditoire. >» M"*' de Sévigné enchérit encore par ses développements et donne bien le caractère de cette prédication. Elle écrit, le 5 février, à sa fille : « Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde ; il était d'une force qui faisait trembler les courtisans, et jamais un prédicateur évangélique n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes : il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au temple (A); enfin, ma bonne, cela fut poussé au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul (5). » Voilà l'orateur qui devait plaû^ à M"'' de Maintenon et seconder son action.

Le 4 mars 1674, M"' de la Vallière écrit dans le même sens au maréchal de Bellefonds ; à la veille de quitter la

(1) Dans rimpossibilité où nous sommes d'accorder ensemble les récits faits des alternatives de chutes et de retours de Louis XIV, nous avons cherché et nous croyons avoir trouvé le moyen de les concilier tous, sans tourmenter les dates généralement admises.

(2) Corresp, générale, t. I, p. 196. Lettre du 2 mars 1674.

(3) Gazette de France, février 1674.

(4) Premier sermon sur la Purification de la Vierge, 1674. Œuv,, t. XI, p. 143.

(5) Lett, de M^^ de Séyigné (édit. Monmerqué), t. III, p. 401. Paris, 5 février 1674.

cour pour s'enfermer au Carmel, elle lui rend compte de ses dernières impressions et ajoute : « Nous avons le P. Bourdaloue qui nous fait des sermons admirables; je voudrais que vous les entendissiez, je suis sûre que vous en seriez ravi : comme vous êtes confirmé dans le bien, vous en profiteriez beaucoup mieux que moi, qui n*ai que le désir de le faire, avec mille défauts qui m'en empêchent (i). n

Le 19 mars de la même année, elle lui écrit encore : « Je perds M. de Condom (il suivait le Dauphin à Tannée de Flandres), que j'avais engagé à faire le sermon de ma prise d'habit; s'il n'est pas re\'enu dans le temps qu'on me jugera capable de le prendre, je crois que je choisirai le P. Bourdaloue. Il nous a prêché une Passion merveilleuse et propre i toucher les cœurs les plus endurcis ; je l'ai même entretenu U y a peu de jours ; il me plaît fort, et il est tellement pénétré des vérités qu'il prêche, que vous en êies pénétré d'avance /2^\ »

Nul doute que ce Carême de 167 h ne soit bien celui dont Langoet de Gergy parie dans ses Mémoires sur JT** de Mahùemm^ en ces termes : c On put bientôt s'apercevoir que les conveisatîons de H** de Maintenon avec le roi étaient chréL^eanes, puisqu*on en vit le fruit en ce que ce prince chaiîgeah de conduite d'une manière marquée, qu*il devecaîi jt:as sérieux et plus retenu avec les feomies 3^, et que

i -^jij: jA* rf^Tkz^^.n i Kilt ratsfcij».

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la faveur de M"*' de Montespan tirait à sa fin. Plusieurs choses concoururent à ce changement. Les sermons du P. Bourdaloue pendant le Carême firent un grand effet à la cour, et le roi parut touché. Le P. de la Chaise (1), de son côté, refusa, à Pâques, de venir confesser le roi, et il prétexta une infirmité. Le roi comprit son motif, il lui écrivit de sîi main pour l'engager à revenir, et l'assura qu'Userait content de son pénitent. Le P. de la Chaise revint en effet, et le roi envoya M"* de Montespan à sa maison de Clagny. Le P. Bourdaloue fit, le jour de Pâques, un sermon foudroyant sur les Rechutes, Les courtisans crurent qu'il manquait de discrétion. Le roi imposa silence à tout le monde, en louant hautement le discoure en présence des seigneurs qui se hasardèrent à le critiquer. Le Carême fini, le prédicateur vint prendre congé du roi, selon la coutume; le roi, faisant allusion au sermon du jour de Pâques, et voulant marquer qu'il en était satisfait et qu'il voulait en profiter, dit : « Mon père, vous serez

(i) Languet, dont Texactitude est sujette à caution, met ici, à tort, le nom du P. de la Chaise. Eu 1674, année de la prédication du P. Bourdaloue qui fit grande sensation à la cour, le confesseur du roi était encore le P. Ferrier, qui mourut le 29 octobre de la même anné«, à Tâge de soixante ans. Nous aimons mieux admettre une erreur dans le récit de Languet que de reporter à une autre année les circonstances si bien établies du premier retour du roi aune vie plus chrétienne. Le P de la Chaise ne fut nommé confesseur que le 2 mars 1675, et le P. Bourdaloue ne prêcha pas cette année à la cour. Le P. Mascaron occupa la chaire en 1675 : « Il divertit Tesprit, dit M»« de Maintenon {lettre du dimanche 3 mars 1675), et ne touche pas le cœur, et son éloquence même choque les gens de bon goût, parce qu'elle est hors de sa place. Il a parlé un peu trop fortement sur les conquérants, et nous a dit qu'un héros était un voleur, qui faisait à la tête d'une armée ce que les larrons font tout seuls. Notre maître n'en a pas été content ; mais jusqu'à cotte heure c'est un secret. » {Corresp. générale, t. I, p. 256). Après un carême de ce caractère, Louis XIV devait être peu porté à changer de vie : nous verrons bientôt ce qui se passa en 1675.

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« content de moi, j'ai renvoyé M"* deMontespan à Clagny . » Le bon religieux, plus zélé que politique, répondit avec fermeté et modestie : « Sire, Dieu serait bien plus con- « tent si Clagny était à quarante lieues de Versailles. » Le roi ne s'offensa pas de cette liberté ; elle était d'autant mieux placée que le Jésuite devinait juste (1). » En effet, peu de temps après, M"® de Montespan revenait à Versailles, et le scandale recommençait.

Nous n'avons pas craint de citer le passage dans tonte son étendue, parce qu'il met bien en scène tous les personnages qui nous intéressent, le roi surtout et le prédicateur de la station ; celui-ci toujours fidèle à sa mission, le roi toujours en lutte avec lui-même, riche de bonnes intentions, mais impuissant contre les assauts de ses passions. Ce Carême de 167& ne passa pas sans résultat : il y eut une première rupture, suivie d'une rechute, il est vrai, mais un premier effort est, aux yeux de Dieu, un acte digne de compatissante miséricorde et un gage pour l'avenir.

Témoin de cette défoillance du roi. M""* de Maintenon perdit courage et retourna à ses pensées de vie religieuse et d'éloignement de la cour (2), vers lesquelles elle se laissait entraîner toutes les fois qu'elle éprouvait de pareilles déceptions; son plan de conduite^ qu'elle soumet à Tabbé Gobelin, en mars 1674, en est la preuve.

Nous allons passer en revue les sermons qui se rapportent à la première période que nous venons d'exposer.

Trois sermons sont signalés pour ce Carême de l'année 1674:

(1) Mém. sur M^^ de Maintenon, par Languet de Gerg^-, p. 165,

(2) Corresp. générale, t. I, p. 221, 223, 259; 2 mars, 13 et 30 septembre 1674. — Souvenirs de ir™« de Caylus, p. 398.

V Le sermon d'ouverture de la station sur la Purification de la sainte Vierge;

2* Le sermon sur la Passion de Notre-Seigneur^ pour le Vendredi saint, qui tombait le 23 mars;

3"* Le sermon pour la fête de Pâques, du 25 mars, sur la Résurrection^ où le prédicateur traite de la rechute dans le péché.

En 167 A, le P. Bourdaloue, quoique familiarisé avec son auditoire, tâte encore le terrain; il pose des principes, fait appel à de généreux sentiments ; il engage le combat, sans porter les coups décisifs dont l'insuccès pourrait compromettre l'avenir; il découvre encore trop d'attaches secrètes au vice, trop de symptômes de défaillance prochaine.

Le premier des trois sermons pour la Purification (1) répond aux applaudissements du noble auditoire du 2 février 1674.

L'orateur n'attaque pas directement les scandales ; il procède avec ordre, il commence par poser la solide base de tout édifice spirituel : Y obéissance à la loi du Seigneur.

Cette obéissance, dit-il, que la présentation d'un Dieu sauveur et la purification d'une mère vierge nous prêchent si hautement; cetle vertu si inconnue et néanmoins si nécessaire... (2).

Bourdaloue comprenait qu'en parlant d'obéissance à un roi absolu, il traitait un sujet délicat, mais il savait aussi que la foi chrétienne avait jeté de profondes racines dans son âme, et que le maître de la terre reconnaîtrait les droits du souverain législateur, dût-il y trouver la condamnation de sa conduite ; c'est dans cette pensée qu'il

(1) Œuv., t. XI, p. 143.

entre en matière après avoir invoqué les lumières du Saint- Esprit, pom* faire bien comprendre à ses auditeurs cette vérité que

Sans cette loi, il n*y a dans nous que corruption et que désordre; en sorte que du moment que nous sortons hors des bornes de la loi, nous devenons incapables de tout bien et déterminés à tout mal.

Puis, pour fixer l'attention du roi, il ajoute dans une invocation à TEsprit-Saint qui termine Texorde :

Tant de crimes qui se commettent tous les jours, et que je puis appeler les abominations et les horreurs de notre siècle, en sont une preuve visible ; mais peut-être Tendurcissement de nos cœurs ferait-il perdre à cette preuve toute sa force, si les lumières de votre grâce ne venaient au secours de nos réflexions. Je parle devant le plia grand roi du monde; et sûr que je suis de sa religion, je ne crains point de parier avec trop de liberté, tandis que je parle pour les intérêts de la loi de Dieu. Je ne vous demande pas même, ô mon Dieu ! comme la vertueuse Esther^ que mes paroles lui plaisent ; parce que je me promets de sa piété, qu'en lui parlant de Texcellence et de la prééminence de votre loi, non seulement je lui plairai, mais je le persuaderai et le toucherai (i).

Par cette apostrophe indirecte, l'orateur fait appel à la foi du roi très chrétien, à la fierté du plus grand roi du mondes et, nous le croyons, au cœur de l'époux infidèle, en invoquant le souvenir de la vertueuse Esther.

Devant cet auditoire, Bourdaloue pouvait présenter avec succès l'exemple de la sainte Vierge, mère de Dieu, comme règle de conduite, mais il fallsdt son talent pour l'ajuster aux besoins des coupables avec autant de discrétion et de

(1) Œuv., t. XI, p. 144.

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force. Nous trouvons en effet peu de discours oii, sous un titre aussi modeste, l'orateur se montre plus pressant dans ses raisonnements, aussi rigoureux dans ses conclusions. Il développe ces deux pensées : La sainte Vierge en obéissant humblement à la loi, confond notre orgueil;

La sainte Vierge en obéissant courageusement et héroïquement à la loi, condamne notre lâcheté.

Notre orgueil se trahit par la révolte du cœur qui pousse le cri des démons non set^iarrk; tandis que Marie, mère de Dieu, obéit à la loi ; elle fait plus, elle lui soumet son fils. Puis de suite vient l'application : la loi de l'obéissance est une loi générale qui atteint également le grand et le petit.

Voilà, dit l'orateur, le double miracle que le ciel nous découvre dans cette fête, une reine sujette, et assujettissant un Dieu ; un Dieu obéissant, et présenté par une mère obéissante : pourquoi? ah! mes chers auditeurs, comprenez-le bien. Vous qui tenez dans le monde les premiers rangs ^ et vous qui vous trouvez réduits aux derniers ; vous que vos conditions distinguent, et vous qu'elles ne distinguent pas ; grands et petits, riches et pauvres, car je suis redevable à tous, écoutez-moi,: c'est ici que l'intelligence d'une des plus importantes vérités vous est donnée, et c'est par la comparaison môme de vos états que je vais vous la rendre sensible (1).

La leçon suivante s'adresse au roi :

Pourquoi un Homme-Dieu sujet à la loi? pour vous faire entendre, grands du monde, l'obligation spéciale où vous êtes de vivre dans un parfait assujettissement aux lois de Dieu. Vous ne l'avez peut-être jamais bien conçue; et, par

(1) T. XI, p. 150-152.

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un renversement de raison et de religion, vous vous flattez que la rigueur des lois divines n'est pas pour vous comme pour le reste des hommes. Mais détrompez-vous aujourd'hui de cette fausse prévention, et pour cela entrez en esprit dans le temple de Jérusalem (1).

La première leçon que le souverain y pourra recueillir, c'est que plus on a dans le monde ou de puissance ou de pouvoir, mieux on peut rendre à Dieu l'hommage qui lui est dû.

Autre leçon, c'est que Dieu ne distingue les hommes ici-bas ni par les honneurs ni par les richesses ; Bourdaloue ajoute :

Ne croyez pas, chrétiens, qu'il y ait des hommes, ou revêtus d'honneurs, ou pourvus de biens, pour être plus en droit que les autres de faire leurs volontés, et de vivre selon leurs lois. Gela ne peut être, et Dieu, dont la toute-puissance est inséparable de sa sagesse et de sa sainteté, n'a pu, dans l'inégalité des conditions humaines, se proposer une telle fin; les rois mêmesj qui, selon l'expression du Saint-Esprit, sont comme les divinités de la terre, ne régnent que pour servir le Seigneur ; Et reges ut serviant Domino (2) .

La conclusion s'adresse au roi directement, elle est conçue en termes qui justifient ce propos de M"" de Sévîgné, que jamais prédicateur évangélique « n'avait prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes. »

Voilà l'ordre de la Providence et même de la création, selon lequel ce qui approche le plus de Dieu n'es^ défini que par une servitude plus immédiate^ et une plus grande dépen-

(1) T. XI, p. 150.

(2) Œuv., T. XI, p. 152. — Ps. CI, 23.

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dancede Dieu. Et pourquoi cet ordre ne subsisterait-il pas, puisque Jésus-Ghrist, qui est le chef des prédestinés, n'a été prédestiné lui-môme que pour y être soumis? En quoi consiste tout le mystère de son humanité (i).

Autre leçon, la troisième, l'obligation pour les grands de la terre de servir de modèles aux petits, comme Jésus et Marie ont été les modèles d'une parfaite fidélité à la loi.

Bourdaloue n*avait pas seulement pour auditeurs des rois et des grands; il s'adresse aussi à leurs créatures^ non plus avec fierté, mais avec affection ; leur salut lui est d'autant plus cher et leurs âmes d'autant plus précieuses, qu'ayant moins de part aux avantages du siècle, ils participent moins à ses désordres et à sa corruption ; il les encourage à l'obéissance, et leur apprend que fexemple de Jésus et de Marie doit être pour eux une consolation dans l'état de sujétion où ils vivent, une instruction sur la manière dont ils doivent obéir : obéir aux hommes pour Dieu et à Dieu dans les hommes. Nous aimons encore à trouver dans cette application incidente du mystère une leçon nouvelle donnée au roi. Il exige et obtient une obéissance parfaite de la part de ses sujets; comment, au fond de son cœur chrétien et honnête, ne verrait- il pas dans la soumission universelle de la France envers son roi, une leçon ménagée par la Providence? c'est le but de cette exclamation qui s'adresse aux auditeurs :

Quelle indignité, que je me trouve obligé de souhaiter pour vous, qu'au moins les choses ici fussent égales, et de me contenter que vous eussiez pour voire Dieu une obéissance aussi prompte, aussi humble^ aussi fidèle que celle qu'exigent

(1) T. XI, p. 152.

de TOUS les hommes, et que vous leur rendez si exactement (1) I

Avant de passer aux avantages que présente la soumission à la loi divine^ l'orateur renverse les préjugés opposés au but de son discours; nous recueillons, avant toute autre, une réflexion dont l'opportunité n'a pas vieilli depuis le dix-septième siècle :

Je sais, mon cher auditeur, que cet assujettissement aux lois de Dieu vous paraît gênant et humiliant ; je sais que vous vous aveuglez jusqu'à croire qu'iY répugne à cette liberté naturelle dont vous êtes jaloux^ et que vous ne distinguez pas d'un amour déréglé de l'indépendance et d'un esprit de libertinage; mais votre ignorance là-dessus vient encore de n'avoir pas bien pénétré le mystère de Jésus-Christ et de Marie obéissants à la loi du Seigneur (â).

Puis il énumère les heureux fruits de la soumission chrétienne à la loi divine ; elle est la vraie gloire de l'homme, son bonheur, sa véritable indépendance; elle donne le repos de l'esprit, avantages qui ressortent par le contraste d'une âme qui se laisse envahir par l'esprit de révolte.

A force de violer la loi, la crainte de Dieu s'aflkiblit, le libertinage se fortifie et prend le dessus. Après bien des péchés commis et bien des transgressions réitérées, on se trouve dans l'abominable état de celui qui disait en insultant à Dieu : Peccaoiy et quid mihi triste accidit (Eccles. 5 ; 4) ? J'ai péché, et que m'est-il arrivé de mal? De là cette tranquillité que Ton conserve même en péchant ; de là cette hauteur et cette fierté avec laquelle on soutient le vice; de là cet endurcissement qui y met le comble. On rejette sans distinction

(1) T. XI, p. 156.

(2) Ibid.

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toute loi de Dien qui est incommode : si Ton eu respecte quelqu'une, ce n'est pas parce qu'elle est la loi de Dieu, mais^ parce qu'elle est autorisée des lois du monde, et que les loi& du monde forcent à la garder. Au commencement on sauve les dehors, mais à la fin on lève le masque» on ne se contraint plus en rien, on ne ménage plus rien, et Dieu veuille qu'on ne fasse pas môme gloire de son impiété et de ses excès? Voilà ce que les saints et les serviteurs de Dieu ont tant déploré, et ce qu'ils déplorent tant tous les jours : voilà ce qui leur a fait répandre des larmes. Defectio tenuii me pro peecat&ribus derelinquentibus legem tuam (Ps. 118; 53.) Je suis tombé, disait te prophète royal, dans une espèce de défaillance, quand j'ai vu, Seigneur, jusqu'à quel point votre loi était profanée; quand j'ai vu les pécheurs de la terre la mépriser avec insolence et la rejeter. Voilà ce qui obligeait les prophètes à paraître dans les cours des princes, pour opposer au torrent de l'impiété le zèle de la loi qui les animait; et me voici, chrétiens, chargé du môme ministère, et envoyé pour la même fin. Quand je proche ailleurs la parole de Dieu, il me suffit de dire à ceux qui m' écoutent, s'ils ne vivent pas en chrétiens : Infortunés que vous êtes, vous avez abandonné la loi de votre Dieu, et c'est ce qui vous a perdus. Mais, parlant aujourd'hui à des grands du monde^ je leur fais un reproche encore plus terrible; je leur dis avec le prophète Malachie : Vos autem scandalizastis plurimos in lege (Malach. 2 ; 8) . Non), seulement vous avez abandonné la loi de votre Dieu , mais vous la faites abandonner à je ne sais combien d^ autres que vous scandalisez^ et qui ne sont pas à l'épreuve de voire exemple (1).

Ce dernier trait s^adressaît au roi. Après la révolte du cœur, Bourdaloue signale comme cause dlnsubordination à la loi de Dieu Y aveuglement d'esprit. On se fait des principes à son gré, on interprète à sa façon la loi divine, tandis que nous avons l'exemple de Marie et de Jésus-

(1) T. XI, p. 159.

LE P. BOfnO^ALtyeE BT LOUIS XIV 275

Christ même qui se conforment à une loi dbnt ils sont incontestablement exceptés. L'orateur dévoile ici toutes les ruses que Tfesprit propre invente pour secouer le joug de la loi ; il passe en revue toutes les illusions et les condamne avec cette sainte liberté qui ne tient compte d* aucune considération humaine.

Je sais, encore une fbis^ dit41, que si chacun de nous veut s*écouter, il n'y aura personne qui ne se croie fondé en raison, pour sa dispenser des lois de Dieu les plus indispensables. Et pour en venir aux espèces particulières, je sais, par exemple, que la loi qui défend l'usurpation du bien d'autrui, et qui en ordonne la restitution, se trouvera anéantie, si Ton veut consulter la politique, qui ne manquera pas de décider en faveur de Vambition et de la cupidité. Je sai& que la loi qui défend de se venger, n'aura plus de lieu^ si Ton se met en possession de donner aux vengeances les plus déclarées le nom de justice, et si chacun, se faisant droit sur ses propres injures, s'opiniâtre à ne rien rabattre de la satisfaction qu'il se croit due. Je sais que la loi qui fait de roccasion prochaine du péché recherchée ou entretenue, un péché déjà consommé, ne sera plus qu'un fantôme de loi, si chacun en veut être cru, ou sur ses prétendus engagements qu'il proteste ne pouvoir rompre, ou sur la confiance qu'il a dans ses forces et dans sa disposition présente. Je sais que cette loi de l'abstinence et du jeûne du Carême que l'Église va bientôt publier, deviendra une loi chimérique, si chacun, idolâtre de sa santé, ne veut avoir égard qu'à sa délicatesse, ou pour mieux dire, qu'à sa mollesse. En un mot, je sais qu'en suivant l'esprit du monde, qui est un esprit de licence, nous secouerons le joug des plus rigoureuses obligations et de nos devoirs les plus essentiels. Mais où va une telle conduite, et qu'en pouvons-nous attendre? avons-nous affaire à. un Dieu qui puisse être surpris, et à qui nous puissions en imposer? lui qui a fait la loi selon les vues de sa sagesse infinie, et qui ne nous a pas appelés à son conseil quand il a

276 LE P. LOUIS BOURDALOUB

voulu rétablir, s'en rapporlera-t-il à nous? en passera- t-il par nos avis? s'en tiendra-t-il à nos décisions, quand il viendra pour nous juger? Si Jésus-Christ et Marie avaient raisonné comme nous, ce mystère de leur obéissance que je viens de vous représenter, et qui a tant contribué à notre salut, aurait-il eu son accomplissement (1)?

Écoutons maintenant comment Torateur expose la doctrine fondamentale de la religion chrétienne^ Y obéissance^ et admirons la sainte audace avec laquelle il impose à la cour un enseignement que l'on croirait réservé aux cloîtres les plus austères.

Dieu, ajoute saint Augustin, par une disposition merveilleuse de sa providence, ne voulut pas que notre religion, dont Jésus et Marie jetaient alors, pour ainsi dire, les premiers fondements, commençât par une dispense, quoique légitime ; cette dispense, quelque autorisée qu'elle eût été, aurait pu, par les fausses conséquences que nous en aurions tirées, servir à nos relâchements; et notre amour-propre n'eût pas manqué à s'en prévaloir. Ainsi, pour nous ôter ce prétexte, le christianisme, qui devait être l'idée de la plus irrépréhensible sainteté, a-t-il commencé par une obéissance volontaire, par une obéissance gratuite, par une obéissance qui anéantit tout ce qu'une vaine subtilité peut nous suggérer contre les saintes lois que la religion nous impose ; par une obéissance qui condamne sans réserve tant de dispenses abusives que nous nous accordons, tant de singularités odieuses que nous affectons, tant d'exceptions du droit commun que nous couvrons du voile d'une prétendue nécessité, tant de raisonnements frivoles et mal fondés, tant d'opinions hardies et trop larges, tant de probabilités chimériques, tant de détours et de raffinements où nous altérons la pureté de la loi ; en sorte que, tout étroite qu'elle

11)T. XI, p. 161.

est, elle ne nous oblige plus qu'autant que nous le voulons, et de la manière que nous le voulons. Car, quelle vertu Texemple de THomme-Dieu et de sa bienheureuse Mère n'at-il pas pour nous détromper de tout cela, et pour en découvrir TiUusion (i)?

Dans la deuxième partie du discours, le prédicateur exhorte son auditeur à l'accomplissement de la loi de Dieu par l'exemple de la sainte Vierge qui ne recule devant aucune difficulté pour se soumettre à la loi, ni le sacrifice de son Fils bien-aime\ ni le sacrifice quelle fait de toutes les douceurs de la vie^ en acceptant le glaive de douleur qui lui sera présenté par le vieillard Siméon ; ni le sacrifice de son honneur, en restant aux yeux du monde sous les dehors d'une créature vulgaire. Son exemple, en un mot, condamne notre lâcheté.

Nous remarquons avec quel soin Bourdaloue appuie tcus SCS raisonnements sur des principes de foi; il en déduit des conclusions qui subjuguent l'auditeur; sans doute il fait appel à la raison et à l'expérience, mais on sent qu'à ses yeux, le motif le plus efficace de tout sacrifice à la volonté de Dieu, c'est l'exemple de Marie, offrant à Dieu son Fils bien-aimé, avec une générosité dont Abraham seul peut approcher. Il profitera de cet exemple pour demander à son auditeur le sacrifice qui lui est le plus pénible.

Il est vrai, pour obéir à la loi de Dieu, il nous en doit quelquefois coûter le sacrifice de ce que nous avons de plus cher; mais, confessons-le de bonne foi, et ne nous déguisons rien à nous-mêmes, ce que nous avons alors de plus cher, est-il assez considérable pour le faire tant valoir à Dieu? quelque cher qu'il nous soit, du moment qu'il répugne à la

(1) T. XI, p. 162.

27B L8 p. 34>UIS BaURBAfcOQB

loi de Dieu» n'est-oe pas ce qui Boas Iroiiltk, aak'esi-Ge pas ce qui nous dérègle, n'est-«e pas ce qui nous€«rr<»inpt, n'estce pas «e qui nous déccLe, et enila m'ert-ee f as ce qui ikoos damne? Si la loi de Dieu nous petraoche ua bmiI aussi peroicieux que celui-là, avons-nous sujet de nous «a plaindre ; et la sainte violence qu'elle nous fait en nous obligeant à un renoncement si salutaire, doit-il passer pour un excès de rigueur? Prenez garde, s'il vous plaît; ceci mérite une réflexion particulière. Dans cette sainte solennité, Dieu nous dit, comme à Marie, ou, si vous voulez, comme à Abraham • Sacrifie mot ce premier-né^ c'est-à-dire, cette passion dominante qui est dans ton cœur Cela nous semble dur; mais en mâme temps, faisant un retour sur nous, nous sommes eoQiraints d'avouer que cette pas&ion dominaiite est, par exemple, un atlackement honteux qui nmts détktm&rej on eselor nage des sens qui noms akrutity une loi de péché qui nous captive et qui nous tyrannise; mais en nôoie temps nous sommes forcés de reconnaître que cet attachement dont nous nous faisons une passion, n'est qu'une fascination d'esprit, qu'un ensorcellement de coBur, qu'une source d'égarements dans notre conduite, et de dérèglements dans nos affections et dans nos actions ; mais en môme temps l'expérience nous montre que cette passion dont nous sommes possédés, n'a point d'effet plus présent ni plus ordinaire que de remplir notre âme de chagrins, de jalousies, de remords, de désespoirs; que, tandis que cette passion nous dominera, nous n'aurons jamais de paix, ni avec Dieu, ni avec noQS-mèaieB; que notre conscience, notre raison, notre foi s'élèveront toujours contre elle ; qu'elle nous exposera même à la censure du monde, et qu'ainsi le monde, tout corrompu qu'il est, préviendra par son jugement le jugement terrible de Dieu que nous avons à craindre; en un mot, nous sentons bien que cette passion, avec ses prétendus charmes, du moment que nous nous y sommes livrés, est comme un démon qui s'est emparé de nous, et qui, malgré nous, nous fait trouver dans nous-mêmes une espèce d'enfer. Or, cela étant, quelle plainte avons-nous droit de former contre la loi de

LE P. BdORBALOUE ET LOtJIS XIV 279

Dieu? et quand il nous dit Toile; délivre-toi, chrétien, de cet enfer, sors de cet esclav-age, arrache cette passion de ton cœur, pouvons-DOus lui répondre : Seigneur, vous m'en •demandez trop?

L'esprit apostolique peut seul tenir un langage aussi entraînant.

Ce n'est pas que l'homme puisse refuser quoi que ce sait au souverain maître : Dieu a des droits devant lesquels toute créature doit s'incliner ; mais Dieu ne traite pas ses créatures avec tant de rigueur, il ne nous impose aucune loi qui ne noas soit avantageuse. Sans doute, il est cruel de renoncer à ce que l'on a de plus cher ; mais pourquoi Jie pas s'aider des grands et puissants motifs que Marie se proposa dans la Présentaticm de son Fils ? Bourda* loue gémit sisr la conduite des gens du monde qui ne se sentent pas le courage de faire des sacrifices pom* l'ac^ complissement de la loi divine, quand on les voit plier sous le joug des lois de ce même monde, sous prétexte qu'on ne leur demande pas le sacrifice du cosur; et Bourdaloue de répondre avec saint Ambroise, que la loi du monde se montre plus dure que la loi divine, puisqu'elle oblige à sacrifier tout, tandis que le cœur n'y consent pas et qu'il y contredit, au lieu que la loi de Dieu ne nous oblige à rien à quoi elle ne nous dispose, jusqu'à nous en faire akner la difficulté (1) .

Autre leçon que l'exemple de Marie doit graver dans nos écrits : elle sacrifie les douceurs de la vie, et cependant elle y avait droit comme la meilleure des mères à l'égard du meilleur des fils. Elle voit, dès ce jour, le glaive qtu doit percer son cœur, et ce souvenir dort abreuver sa vie tout entière d'une amertume indicible ; la loi de Dieu le

(1) T. XI, p. 172. Parification de la sainte Vierge.

280 LE p. LOUIS BOURDAIjOUE

commandait ainsi ; or, quand Dieu parle, il n'y a ni plaisir ni douceur de la vie à ménager.

Marie sacrifie ce qu'elle a de plus cher pour se sou-, mettre à la loi de Dieu; elle sacrifie jusqu'à son honneur. En se soumettant à la loi de la Purification, elle parait de la même condition que les autres femmes, Téclat de sa virginité est obscurci.

De toutes les humiliations, ajoute le pieux orateur, voilà, j'ose le dire, la plus difficile à soutenir, d'être pure devant Dieu comme le soleil, et de paraître impure aux yeux des hommes, tel est néanmoins le sacrifice que fait la plus sainte de toutes les vierges, afin de ne pas manquer à la loi (i).

L'orateur reproche à ses auditeurs d'agir tout autrement, et de vouloir rester pécheurs et paraître justes; de sacrifier toute loi divine et humaine pour sauver un faux honneur ; les applications suivent :

Parce qu'on veut s'élever et tenir un certain rang, on viole toutes les lois de l'équité et de la justice, on opprime le faible, on trompe. le simple, on forme mille intrigues contre des égaux et des concurrents : on emploie contre eux le crédit, l'artifice, la médisance, la calomnie, et sur leur ruine on établit sa fortune et les fondements de sa grandeur. Parce qu'on est prévenu de cette damnable maxime, qu'en matière d'injure, il faut avoir raison de tout, et qu'autrement on est sans honneur, malgré la loi la plus authentique et la plus expresse, qui nous ordonne de pardonner, quels ressentiments ne conserve-t-on pas? quels desseins ne conçoit-on pas? à quelles extrémités et à quelles vengeances ne se porte-t-on pas? On ne veut point entendre parler d'accommodement, on exige pour une oflense assez légère, dont on se fait un monstre, des satisfactions infinies; ou, pour

(1) T. XI, p. 181

mieux dire, on ne sera jamais satisfait qu'on n'ait vu périr cet tiomme de qui Ton se croit offensé, et que Ton ne Tait perdu. Parce qu'on craint la raillerie, et qu'on s*y exposerait en se distinguant des autres, tout instruit qu'on est de la loi, tout disposé qu'on est à l'observer, on se laisse aller au torrent, engager par l'exemple, dominer par le respect humain; et au lieu de mettre sa gloire à servir Dieu, on la met à le déshonorer et à l'outrager. Ah I mon Dieu, faudrat-il donc que, pour un fantôme d'honneur qui nous séduit, tous vos droits vous soient refusés, qu'on trahisse tous vos intérêts, qu'on renverse tous vos desseins, qu'on s'oppose à toutes vos volontés, qu'on méprise et qu'on foule aux pieds toutes vos lois? Et vous, ô hommes! ne comprendrez-vous jamais en quoi consiste votre véritable grandeur? que c'est à dépendre du premier de tous les maîtres, à vous attacher inviolablement à lui, à vous approcher continuellement de lui, à combattre généreusement pour lui, à vous rendre grands devant lui, à vous attirer son estime et à mériter ses faveurs : tout cela par où? par l'accomplissement de sa loi (1).

Le compliment qui termine le sermon sur la Purification de la sainte Vierge^ n'appartient plus à Tannée 1674; les allusions le placent à l'année 1680, année où le même sujet fut traité par Torateur dans les mêmes circonstances et dans le même but : redite que Louis XIV entendait avec plaisir, et qui, à six années d'intervalle, était encore une instruction neuve et pratique. Nous y reviendrons, lorsque nous rendrons compte des événements qui se passèrent à la cour en 1680.

Nous nous rappelons encore le témoignage de M'^'^ de la Vallière, au sujet d'une Passion qu'elle entendit le Vendredi saint 23 mars 167& (2).

(1) T. XI, p. 182.

(2) La lettre de M™« de la Vallière au maréchal de Bellefonds est datée du 19 mars et cependant elle parle du sermon de la

282 LB p. LOUIS BOURDALOUE

Des qoatre sermons sur la Passion de Jésus-Chrisi^ conservés par le P. Bretonneau, celui qui nous pandt répondre le nrieux aux impressions si vives de M"*' de la VaîKère, a pour texte : Judssisiffna petunt (1), avec cette division : La Passion de Jésus-Christ est la preuve de la sagesse et de la puissance divine. Étrange proposition à soutenir devant un auditoire aussi fier, aussi sensuel que Tauditoire de Versailles. L'orateur répond d'avance à l'opposition du monde, en s'appuyant sur l'autorité de saint Paul. Il faut entendre Bourdaloue exposer lui-même, en un langage qui lui est propre, sa pensée, son but, sa méthode, s'appropriant, avec les idées de saint PauU la fermeté du grand ap6tre :

Admirable idée que concevait le Docteur des nations, se représentant toujours la Passion du Sauveur des hommes comme un mystère à^ puissance et de sagesse. Or, c'est à cette idée, chrétiens, que je mi'attache, parce qu'elle m'a paru, d'une part, plus propre à vous édifier, et, de l'autre, plus digne de Jésus-Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre : car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu ; nos larmes si nous en avons à répandre^ doivent être réservées pour un autre usage, et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire,

Passion qu'elle n'a pu entendre que le 23 mars suivant; si la date est exacte, il faut admettre que la lettre a été t^crite à plusieurs reprises, et que le dernier alinéa, où il est question de la Passion de Bourdaloue, est d'une époque postérieure de quelques jours; cette supposition est d'autant plus vraisemblable que La lettre ne fut remise au maréchal de Bellefonds que le 6 avril avec une lettre de Bossuet. (Voir Hist. Bossuet, par le cardinal de Bausset, t. II, p. 38.) — (Confessions, lettre XI, p. 351, Ed. Romain Gornut.)

(i) Judœi signa petunt et Grseci sapientiam quœrunt, nos autem prasdicamus Christum crucifixum... Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse, pour nous, noua prêchons Jésus cruciûé. I Cor. i, 22. Œun., t. IV, p. 246.

LE P. DOUinUlBOîEr BT lyOUlS XIY 2B3

9ifTè& qtte lésus-Christ liiiniième noas Ta si positivement et si distind^aeiit marqué, lorsqiie, aUani au Calvaire, il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. // ne s'agit pas^ dis -je, de pleurer sa mort^maù il s'agit de la méditer, il s'agit d'en approfondir le mystère, il s'agit d'y reconnaître le dessein de Dieu ou plutôt l'ouvrage de Dieu, il s'agit d*y trouver l'établissement et raffermissement de notre foi; et c'est, avec la grâce de mon Dieu, ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douleureux de la Passion de Jésus-Christ, eije veut, moij vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits^ ont souvent ému vos entrailles, mais peutrètre d'uoe compassioo stérile, ou, toïHt an plus, d'une compassion passagère, qui n'a pas été jusqu'au ebangement de vos mceurs; mon dessein est de convaincre votjre ralsoa, et de vous dire quelque cbose encore de plus solide, qui, désormais, serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots, mes cbers auditeurs, qui vont partager cet entretien, vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa faiblesse ; et, moi, je vais vous montrer que c*est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute Yétendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusqu'à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie, et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautemetU sa sagesse : ce sera la seconde partie (1).

La première partie du discours expose la doctrine de saint Paul, d'un Dieu puissant dans sa faiblesse, dans sa mort, prévue, annoncée, entourée de miracles; miracle ellemême du premier ordre; mort infâme, dont Tinstiiiment, la croix, est devenu un objet d'admiration et de respect dans le monde entier. Emporté par son sujet, l'orateur ne

(1) Œuv., t. IV, p. 248.

284 LE p. LOUIS BOURDALOUE

descend pas aux conclusions morales : il veut élever les intelligencees, il ne veut point exciter de larmes factices, et cependant peu à peu Témotion le gagne ; le passage qui suit et qui sert de conclusion à la première partie du discours est bien propre à toucher les cœurs, et nous comprenons que M"* de la Vallière, dont l'esprit et le cœur ne manquaient pas d'élévation, ait pu dire en entendant cette Passion : « Bourdaloue a prêché une Passion merveilleuse et propre à toucher les cœurs. »

Pécheurs qui m'écoutez, voilà ce qui doit vous remplir de confiance. Tandis que vous êtes pécheurs, vous êtes, en qualité de pécheurs, les ennemis de Jésus-Christ; vous êtes ses persécuteurs : le dirai-je? mais puisque c'est après saint Paul, pourquoi ne le dirai-je pas? vous êtes même ses bourreaux. Car autant de fois qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché, vous crucifiez tout de nouveau le Sauveur dans vous-mêmes. Mais souvenezvous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer le péché même des Juifs qui l'ont répandu : Christi sanguis sic fusus esiy ut ipsum peccatum potuerit delere quo fusus est. C'est en cela, dit saint Augustin, qu'a paru la vertu toute divine de la rédemption de Jésus-Christ; c'est en cela qu'il a paru Sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés, de ses persécuteurs il a fait des saints : tous pécheurs que vous êtes, quel droit n'avez-vous donc pas de prétendre à ses miséricordes? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés, avec des cœurs soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles et susceptibles de toutes les impressions de l'esprit céleste. Car tel est le miracle que ce Dieu sauveur veut, par la vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous. Votre retour à Dieu et un retour parfait^ après de si longs égarements; votre pénitence et une pénitence exemplaire ^ après tant de désordres et de scandales; la profession que vous ferez, et une profession haute et publique de vivre en

LE F. BOURDAIOUE ET LOUIS XIY 285

chrétiens, après avoir véai en libertins : voilà le miracle qui prouvera que Jésus-Christ crucifié est lui-même personnellement la force et la vertu de Dieu. Ah ! Seigneur, serais-je assez heureux pour obtenir que ce miracle s'accomplit visiblement dans mes auditeurs, comme il s'accomplit en effet dans les soldats qui furent présents à votre mort, et dont plusieurs s'attachèrent à vous comme à l'auteur de leur salut? Donnerez-vous pour cela, Seigneur, à ma parole, assez de bénédiction ; et puis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent, il y en aura d'aussi touchés que le centenier, c'est-àdire, qui sortiront de cette prédication, non seulement attendris, mais convertis; non seulement baignés de larmes, mais commençant à glorifier Dieu par leurs œuvres; non seulement persuadés, mais sanctifiés et pénétrés des sentiments chrétiens que cette première vérité a dû leur imprimer ? Que le juif infidèle se scandalise de la croix; Jésus- Christ mourant est la puissance et la force de Dieu incarné : Christum crucifixum Dei virtutem (4).

Dans la deuxième partie, Bourdaloue montre que le mystère de la croix est un mystère de sagesse : seul moyen plus efficace pour expier le mal de l'homme, l'orgueil, que l'humilité de la croix. Mystère d'obéissance, mystère de justice qui me fait comprendre la proportion qui existe entre l'offense d'un Dieu et le châtiment éternel qui l'expie, qui me fait comprendre le prix du salut. Ecoutons maintenant cette apostrophe soudaine :

Mais, approche, me dit, par la voix de son sang, ce Dieu crucifié ; approche, et aux dépens de ce que je souffre, instruis-toi du mérite de ton âme. Tu t'estimes toi-même, mais tu ne t'estimes pas encore assez. Contemple-toi bien dans moi; tu verras ce que tu es et ce que tu vaux : c'est par moi que tu dois te mesurer; car je suis ton prix; et ce salut à

|i) T. IV, p. 270.

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quoi tu renonees'êB tant de rencoiitres, n^est rien moins cfiie ce que j9 suisj moinaièiiie, puisque je me Mvre moi-même pour te l'assurer. C'est ainsi, disrje, qu'il me parle. Or, eda seul me suffirait peur conclure, avec saint Pa«l, que le mystère de la croix^est donc le mystère de la sagesse divine (1).

C'était dire au roi et à tous les grandis de la cour qa*en effaçant Timage du Christ par le péché ils perdaient tout honneur et toute dignité. Myistère de sagesse^ parce que nul autre mystère que la Passion» ne répare efficacement le désordre de l'homme ; nul ne le guérit efficacement de& trois grandes maladies issues du péché originel i la coq* cupiscence des yeux» la eancupisceaee de la chair» l'orgueil de la vie.

L'exemple de l'homme» Dieu nous invite à prendre notre part de l'expiation ; son exemple va plus loin ; il adoucit l'amertume de l'expiation et, par des excès d'amour, sa sagesse a su trouver le moyen de corriger des excès d'ingratitude. Le discours est terminé par un passage sur les mérites de la Croix^ objet de notre vénération, de notre imitation, signe de bénédiction.

En voilà trop, chrétiens, je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu ; et plaise au ciel que ce jugement de Dieu, où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue, ne soit pas déjà commencé pour nous. Car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession déjuger le monde; et la croix a été le premier tribunal sur lequel il a paru, prononçant contre les hommes, ou en faveur des hommes, des arrêts de vie ou de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété^m'inspire, mais une vérité que la foi m'enseigne, quand je vous dis que le jugement du monde

(t) T. IV, p. 279.

LE P. BOUBDALOUB ET LOUIS XIY 287

commença au moment même que commença la Passiou de Jésus Christ, puisque c'est ainsi que lui-oiéme U s'en expliqua à ses apôtres. Ge ne sont point de vaines terireurs qu'on veut nous donner, quand on nous dit que la croix où cet Homme* Dieu fut attaché sera produite à la fin des siècles pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes. Pensée terrible pour un mondain I C'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera, cette croix si ennemie de mes passions; cette croix que je n'ai honorée qu'en spéculation, et que j'ai toujours eue en horreur dans la pratique ; cette croix dont je n*ai jamais fait aucun usage, et dont, à mon égard, j'ai anéanti tous les mérites; c'est cette croix qui me sera confrontée. Tout ce qui ne s'y trouvera pas coa^ forme, portera le caractère et le sceau de la réprobation. Or, quels traits de ressemblance puis-je découvrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et ma vie sensuelle? Ah I Seigneur, serai-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits et par le gage même de mon salut? et ce qui devait me réconcilier avec vous, ne servira-t-il qu'à me rendre devant vous plus criminel et plus odieux? Mais, au contraire, pensée consolante pour une âme fidèle et juste 1 c'est la croix de Jésus-Christ qui décidera de mon sort, cette croix en qui j'ai mis toute ma confiance, cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encore tous les jours dans mes peines» cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, mais d<mt je veux être moi-même une image vivante. Dieu crucifié, recevez mes hommages, agréez les sentiments de mon cœur; et faites que votre croix, après avoir été le sujet de ma vénération, et plus encore l'objet de mon imitation, soit éternellement pour moi un signe de bénédiction (1).

Ces dernières paroles étaient l'expression des sentiments qui agitaient le cœur de M"* de la Vainère : elle se trouvait entre Louis XIV et la croix qui la fortifiait depuis

(1) T. IV, p. 285.

â88 LE p. LOUIS BOURDALOUB

longtemps dam ses peines et dont elle voulait elle-même être une image vivante^ en s'enfermant au Garmel. En effet, elle assistait à la Passion, dans la chapelle de Versailles, le Vendredi saint, 23 mars 1674, et, le 19 avril suivant, elle entrait au Carrael de la rue Saint-Jacques, pour y mourir après trente-six années d'expiation. M"* de Sévigné rend, à sa façon, hommage à la générosité de son sacrifice, lorsquelle dit de l'illustre pénitente : ce La pauvre personne a tiré jusqu'à la lie de tout, elle n'a pas voulu perdre un adieu ni une larme (1). »

Les trois autres Passions ne méritent pas moins l'attention des lecteurs. Toutes ont été prèchées à la corn-, à la ville, et ont mérité les éloges de l'auditoire : prèchées devant le roi, elles avaient le privilège de réveiller le remords dans le cœur du souverain, et toutes ont contribué à l'œuvre de la conversion.

Au Carême de 1670, prêché à Saint-Louis, Bourdaloue avait prononcé , le Vendredi saint , un discours qui fit grand bruit; invité à prêcher le Carême de 1671, à Notre- Dame, il y attira une foule plus nombreuse que jamais. M"* de Sévigné, qui voulait s'assurer par elle-même du mérite de cette Passion si vantée, arriva trop tard et ne put trouver place (2).

L'année 1 672, Bourdaloue prêche le Carême à Saint- Germain-en-Laye, dans la chapelle du vieux château ; le jour du Vendredi saint, il prêcha la Passion « avec une merveilleuse satisfaction de toute la cour », dit la Gazette de France (3) .

En 1673, il donne la Passion à Saint-Eustache, en présence du duc d'Orléans et de sa femme, « avec une grande satisfaction de l'auditoire. »

{{) Lettres, avril 1674, t. m, p. 406.

(2) Lettres, t. Il, p. 132. Vendredi saint, 27 mars 1671.

Le 10 avril 1680, le roi et la reine assistent au sermon dn Vendredi saint (1 ) . Rourdaloue donne la Passion qu'il avsdt prëchée l'année précédente, 1679, à Saint-Jacquesla-Boucherie.

En 1682, la Gazette annonce encore une Passion prêchée par le P. Bourdaloue à Saint-Germain, le 27 mars.

Dans tous les discours qu'il a prononcés sur ce grave sujet, Bourdaloue poursuit et atteint par des voies différentes un but unique, la haine du péché ; c'est par l'exposé vivant et animé des œuvres du péché dans la Passion, qu'il arrive à faire naître dans les cœurs les sentiments de componction, avant-coureurs d'une conversion définitive. M"*" de la Valiière les avait éprouvés ; son témoignage, uni à celui de M™* de Sévigné, a plus d'autorité que le jugement de Maury^ dans ses principes sur FÉloquetice, où nous lisons que « Bourdaloue n'a point fait une seule Passion dont le caractère soit fi'Atre touchant. » Après ce que nous venons de dire, qu*il nous suflise de répondre que Maury parle en rhéteur, tandis que Bourdaloue prêche en apôtre.

Le second sermon sur la Passion a ces paroles pour texte : Filise Jérusalem^ nolite flere (2). L'orateur semble se défier de la sensibilité de ses auditeurs ; il leur enjoint de réserver leurs larmes pour un sujet plus important que tout ce qu'ils conçoivent : c'est son expression.

Jésus-Ghrist, leur dit-il, non seulement vous permet de ne pas pleurer sa mort, mais il vous le défend expressément, si de la pleurer est pour vous un obstacle à pleurer un autre mal qui nous touche de bien plus près... Pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Ghrist, le péché, cause essentielle de la Passion de Jésus-Ghrist, le péché qui renouvelle cette

(1) Gazelle de France, 4680, p. i91.

(2) Luc, eh. xxnr, 28. — T. X, p. 115.

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Paseion et qui anéantii les fruits de la Passion de Jésus* Christ (t).

Pour ne point nous écarter de notre sujet, nous nous trouvons dans la nécessité de passer rapidement sur chacun des points de ce discours. Bourdaloue commence par mettre Tauditeur en présence de Jésus-Christ, modèle d'une contrition parfaite dans l'agonie du jardin des Olives ; modèle d'un pénitent accompli sur le Calvaire, où il satisfait pleinement la justice de Dieu.

S'it est vraii comme l'affirme SI'"" de Caylus, que les fêtes de Pâques réveillaient de vifs regrets dans la conscience du roi et de ses favorites. Us ne pouvaient entendre sans émotion les paroles suivantes ;

Un Dieu se trouble à la vue de notre péché et nous sommes tranquilles; un Dieu s'en afflige et nous nous en consolons; un Dieu en est humilié, et nous marchons la tête levée; un Dieu en sue jusqu'à Teffusion de son sang et vous n'en versez pas une larme. C'est ce qui doit nous épouvanter... (2)

Les réflexions suivantes arrivaient à point aux fêtes de la Semaine sainte, aloi*s que le roi et les complices étaient aux prises avec le remords de la conscience :

Savez-vous ce qui nous condamnera davantage au jugement de Dieu? Ce ne sont point tant nos péchés que nos prétendues ooniritions : ces contritions languissantes, et si peu oonforcnes à la ferveur de Jésus^Cbrist pénitent; ces eontritions superfloielles, où nous savons si bien conserver toute la Uberté de notre esprit, tout répanouissement de notre cœur, tout le goût des plafeîrs, toutes les douceurs et tous les agréments de la société ; ces ooatritions imaginaires

(2) Ibid,, p. 126.

LE P. BOUR0ALOUE ET LOUIS XIY 291

qui ne nous affligoat point, et qui, par une suite infaillible, ne nous convertissait point (I).

Le tableau saivant de Jésus fait péché et expiant à ce titre les iniquités des hommes, méritait bien cette exclamation de M"* de Sévigné, parlant de Bourdaloue : « Il a poussé les choses c(Hnme les aurait poussées saint Paul. »

En cet état, remarque saint C^irysostome, il n'y avait point de supplice qm ne fût dû à Jésus-Christ : humiliations, outrages, foaets, elous, épônés, croix, tout cela, dans le style de TApôtre, était la 8(dde et le payement du péché; et pnsque le Fils de Dieu représentait alors le péché, et qu'il s'était engagé à être traité de son Père comme l'aurait été le péché même, il était de Tordre qu'il essuyât tout ce qu'il a eu à endurer. Le prenant de la sorte, a-t41 trop souffert? non : sa ekarité, dit saint Bernard, a été pleine et abondante, wms elle n'a point été prodigue. Il s'iypelle t* homme de douleurs; mais, répond TertuUien, c'est le nom qui lui convient, puisqu'il est l'homme de péché : nous le voyons déchiré et meurtri de coups; mais, entre le nombre des coups qu'il reçoit et la multitude des crimes quil expie, il n'y a que trop de proportion : on l'abandonne à des scélérats barbares et cruels, qui ajoutent i l'&rrèt de sa mort tout ce que la rage leur suggère; mais, quoi qu'ils ajoutent à l'arrêt de Pilate, ils n'ajoutent rien à celui de Dieu : on le maltraite et on l'insulte; mais aussi le péché, s'il se produisait en substance, mériterait-il d'être insulté et maltraité ; il expire sur la croix, aussi est-ce le lieu où le péché doit être placé. Rectifiez donc, chrétiens, vos sentiments; et tandis que ce divin agneau est immolé, au fieu de vous préoccuper du mérite de sa sainteté et de ses vertus, souvenex-vous que c'est pour vos désordres secrets et publics qu'on le sacrifie, que c'est pour vos excès, pour vos intempérances, pour vos attachements honteux et

SOâ LE p. LOUIS BOURDALOUE

VOS plaisirs infâmes. Si vous vous le figurez tel qu*il est, chargé de toutes nos dettes, cette flagellation à laquelle on le condamne n'aura plus rien qui vous choque; ces épines qui le déchirent ne blesseront plus la délicatesse de votre piété; ces clous dont on lui perce les pieds et les mains n*exciteront plus votre indignation. Mon péché, direz-vous, en vous accusant vous-mêmes, méritait toutes ces peines; et, puisque Jésus-Christ est revêtu de mon péché, il les devait toutes porter. Aussi est-ce dans cette vue que le Père éternel, par une conduite aussi adorable qu'elle est rigoureuse, oubliant qu'il est son Fils, et l'envisageant comme son ennemi (pardonnez-moi toutes ces expressions), se déclara son persécuteur, ou plutôt le chef de ses persécuteurs, l^es Juifs se font de leur haine un zèle de religion pour «xercer sur son sacré corps tout ce que peut la cruauté; mais la cruauté des Juifs ne suffisait pas pour punir un homme tel que celui-ci, un homme couvert des crimes de tout le genre humain : il fallait, dit saint Ambroise, que Dieu s'en mêlât, et c'est ce que la foi nous découvre sensiblement (1).

La trahison de Judas , la lâcheté des disciples reproduite dans r Église , tel est le tableau que présente la deuxième partie du discours ; il nous montre le Sauveur^ tiafai dans la suite des siècles par des hommes portant le caractère de ses disciples et n'ayant pas la résolution de le soutenir..., persécuté par des pontifes et des prêtres liypoctntes; et, ici qu'on nous permette 4^ laisser parler encore le P. Bourdaloue et de faire admirer sa liardiesse, mêlée de réserve, mais soutenue par l'autorité de son caractère et de Topinion publique constamment en pi^ sence de scandales contre lesquels il fallait protester :

Un Dieu mortdlsBMiit persécuté par des pontifes et des prêtres hypocrites. N'entnms fns, chrétiens, dans k dis-

cussion de cet article, dont votre piété serait peut-être scandalisée, et qui pourrait affaiblir ou intéresser le- respect que vous devez aux minisires du Seigneur. C'est à nous, raea frères, à méditer aujourd'hui cette vérité dans Tf^sprit d'une sainte componction, à nous, consacrés au ministère des autels, à nous prêtres de Jésos-Gbrist, et que Dieu a chois» dans son Eglise pour être les dispensateurs de ses sacrements. Il ne me convient pas de vous faire ici des remontrances, et je dirais avec bien. plus de raison que sainb Jérôme : Abiit hoc a me y ui de his judieem^ qui apostolic^^ gradni succedentes^ Christi corptts sacro ore conficiani; non est hoc humilitath meœ. A Dieu ne plaise que j'entreprenne de juger ceux dont la bouche a la vertu de produire le coi^ps tle^ Jésus-Christ : cela n'est pas du devoir de Thumililé à laquelle ma condition m'engage; surtout parlant, comme je. fais, devant plusieurs ministres dont la vie irrépréhcnsibIL^ contribue tant à Tédification des peuples : je n'ai garde, encore une fois, de me faire le juge, beaucoup moins le censeur de leur conduite. Mais quand ce ne serait que pour reconnaître les grâces dont Dieu vous prévient, par l'opposition de l'affreux aveuglement où il permet que d'autres tom- 1)ent, souvenez-vous que les prêtres et les princes des prêtres, sont ceux que l'évangéliste nous marque comme les auteurs de la conjuration formée contre le Sauveur du monde, et di.* l'attentat commis contre lui ; souvenez-vous que ce scandale est, de notoriété publique, ce qui se renouvelle encore tous les jours dans le christianisme; souvenez-vous, mais avec crainte et avec horreur, que les plus grands persécuteurs qu'ait Jésus-Christ, ne sont pas les laïques libertins, mais les mauvais prêtres, et qu'entre les mauvais prêtres, ceux dont la corruption et l'iniquité est couverte du voile d'hypocrisie^ sont encore les plus dangereux et les plus cruels ennemis ( I ) .

II poursuit et stigmatise ces hypocrites dont Tenvie est le mobile.

294 LE p. LOUIS BOURDALOUB

Malheureuse passion, s'écrie-t-il avec saint Bernard, qui répand le venin de sa malignité jusque snr le plus aimable 4ps enfants des hommes, et qui n'a pu voir ua Dieu sur la terre sans le haïr. Envie non seulement de la prospérité et du bonheur, mais ce qui est encore plus étrange du mérile et de la perfection d*autrui. Passion lâche et honteuse, qui, non contente d'avoir causé la mort de Jésus-Christ, continue à le persécuter, en déchirant son corps mystique qui est l'Église, en divisant ses membres qui sont les fidèles, en étoofTant dans les cœurs la charité qui est Tesprit (i)...

Les courtisans impies, eux aussi, remplissent leur rôle dans la Passion du Sauveur.

Entrez à la cour, dit Bourdaloue, et n*y paraissez avec Jésus -Christ que revêtus de la robe dlnnocence ; n'y marchez avec Jésus-Christ que par la voie de la simplicité ; n'y parlez avec Jésus-Christ que pour rendre témoignage à la vérité, et vous verrez si vous y serez autrement traités que Jésus- Christ. Pour y être bien reçu, il faut delà pompe et de l'éclat. Pour s'y maintenir, il faut de l'artifice et de l'intrigue. Pour y être favorablement écouté, il faut de la complaisance et de la flatterie. Or, tout cela est opposé à Jésus^hrist; et la Cour étant ce qu'elle est, c'est-à-dire, le royaume du prince du monde, il n'est pas surprenant que le royaume de Jésus- Christ ne puisse s'y établir. Mais malheur à vous, princes de la terre, reprend Isaie, malheur à vous, hommes du siècle, qui méprisez cette sagesse incamée : car elle vous méprisera à son tour ; et le mépris qu'elle fera de vous est quelque chose pour vous de bien plus terrible que le mépris que vous faites d'elle ne lui peut être préjudiciable : Vœ qui spamis, nonne et ipse sperneris (Isaï. 33; I) (2)?

Et pour tout l'auditoire, il fait parler la voix de la conscience et. la voix de l'homme déchu. Le dialogue est

(2) Ibid., p. 146.

LE P. BOURDALOUS BT LOUIS XIY S95

serré et bien capable d'émoavoir une assemblée profondément chrétienne s

Combien de fois, partagés entre la conscience qui nous gouvernait, et la passion qui nous corrompait, n*avons-nous pas renouvelé ce jugement abominable, cette indigne préférence donnée à la créature au-dessus même de notre Dieu? Prenez garde, chrétiens, à cette application, elle est de saint Chrysostome; et si vous la concevez bien, il est difficile que vous n*en soyez pas touchés. La conscience, qui, malgré nous, préside en nous comme juge, nous disait intérieurement : Que vas -tu faire? voilà ton plaisir d'une part, et ton Dieu de Tautre : pour qui des deux te déclares-tu? car tu ne peux sauver Tun et l'autre tout ensemble ; il faut perdre ton plaisir, ou ton Dieu; et c'est à toi à décider : Quem vis tibi de daobus dimiiti? Et la passion qui s'était en nous rendue la maîtresse de notre cœur, par une monstrueuse in&délitéy nous faisait conclure : Je veux mon plaisir. Mais que deviendra donc ton Dieu, répliquait secrètement la conscience, et qu'en ferai-je, moi qui ne puis pas m'empêcher de soutenir ses intérêts contre toi? Quid igitur faciam de Jesu (Matth. 27 ; 22) ? Qu'il en soit de mon Dieu ce qui pourra, répondait insolemment la passion ; je veux me satisfaire, et la résolution en est prise. Mais sais-tu bien, insistait la conscience par ses remords, qu'en t'accordant ce plaisir, il faut qu'il en coûte à ton Dieu de mourir encore une fois, et d'être eraciâé dans toi-même? Il n'importe, qu'il soit crucifié, pourva que je me contente : CrucifigcUur (Matth. 27 ; 23). Mais encore, quel mal a-t-il fait, et quelle raison as-tu de l'abandonner de la sorte? Quidenim malt fecit? Mon plaisir, c'est ma raison; et puisque mon Dieu est l'ennemi de mon plaisir et que mon plaisir le crucifie, je le redis, qu'il soit crucifié ; crucifigatur (1)...

L'orateur termine cette seconde partie en complé-

296 LE p. LOUIS BOURDALOUE

tant le tableau des scandales qui ne sont qu'une flagellation continue du Sauveur. Il arrive à la troisième partie, où il va montrer que le péché détruit les mérites de Jésus-Christ, rend sa Passion inutile et même préjudiciable.

Bourdaloue rappelle ici la parole de saint Paul aux Galates (1), sur l'inutilité de la Passion de Notre-Seigneur, et il prend occasion de la malédiction que les Juifs attirèrent sur eux par ce cri de forcenés, que son sang retombe sur nousj pour donner la preuve de l'éternité des peines, seul châtiment qui ait quelque proportion avec une volonté assez perverse pour repousser les effets de la tendresse d'un Dieu.

Le troisième sermon sur la Passion de Jésus-Christ^ avec le texte Nunc jiuiicium est mundU oppose le jugement de Jésus-Christ par le monde au jugement du monde par Jésus-Christ. L'antithèse est dans les mots, mais le fond de la pensée est de montrer l'opposition qui existe entre le bien et le mal.

L'orateur fait comparaître Jésus-Christ au tribunal de la passion humaine devant Caïpbe; au tribunal du libertinage, personnifié dans le roi Hérode; enfin, au tribunal de Pilate, qui est le tribunal de la politique (2).

Il est facile de saish* les applications que l'orateur fait aux gens de cour, et la part que chacun, le roi et son entourage plus que tout autre, peuvent s'attribuer dans un pareil tableau.

Jugement du monde, jugement de passion : les juges sont des ennemis personnels et notoires, pontifes, scribes, pharisiens ; les moyens qu'ils emploient sont la violence^ l'imposture, la calomnie; leurs jugements sont des juge-

(i) Ch. Il, 5. — T. X, p. 159.

ments de libertins (1), gens curieux, ignorants, contempteurs de tout bien, railleurs.

Tribunal du monde, tribunal politique : Caïphe qui doit se déclarer le protecteur de l'innocence, achève de sacrifier l'innocence du Fils de Dieu. Il est timide et faible pour les intérêts de Dieu ; ardent et zélé pour les intérêts du monde; subtil et artificieux pour accorder les intérêts du monde avec ceux de Dieu ; l'intérêt propre est son unique mobile (2).

Nous avons sous les yeux le monde tout entier, et nuU à la cour, ne peut échapper à la condamnation de sa conduite.

Louis XIV, dans la situation d'âme où le plaçaient ses luttes contre la conscience, pouvait prendre pour lui ce que Bourdaloue dit des bonnes intentions de Pilate :

Il avait pour Jésus-Christ les intentions les plus droites^ il cherchait les moyens de le délivrer, il protesta plus d'une fois qu'il ne trouvait point de crime en lui ; et pour s'en déclarer plus hautement, il lava ses mains devant le peuple, en disant : Je suis innocent de la mort de cet homme. Cependant c'est lui qui Ta sacrifié : pourquoi? parce qu'il n'eut pour le Fils de Dieu que de bonnes intentions, et rien de plus. Or, avec de bonnes intentions^ observez cette réflexion de saint Augustin, si propre ou à vous édifier, ou à vous faire trembler : (wec de bonnes intentions, on peut faire et on fait, tous les jours les plus giands maux; avec de bonnet intentions^ on commet des injustices énormes; avec de bonnes intentions^ on se damne et on se perd. Et tel est, mes chers auditeurs, le désordre, ou si vous voulez, le malheur des grands. Dieu leur ayant donné des ftmes nobles et natureUement ver-

(1) Nous nous étendons davantage sur cette partie du discours, lorsque nous mettons Bourdaloue en présence des courtisans (ch. I, n* II.)

tueuses, ils ont, aussi bien que Pilate, de bonnes intentions; «t si ces intentions étaient secondées, quels biens ne ferai^iiils pas, et quels maux n'empècheraient-ils pas? Mais parce qu'ils en demeurent là, c'est-à-dire, parce que ce ne sont que des intentions qu'une faiblesse pitoyable rend vaines et inutiles, et qui n'étant pas à l'épreuv^ de la politique du siècle, ne sont suivies de nul effet; avec ces bonnes intentions, ils se trouvent chargés devant Dieu d'un nombre infini de péchés, qu'ils commettent à tous moments, sans se les imputer jamais. D'autant plus criminels, qu'ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres iniquités, mais des iniquités d'autrui; et que les intentions qu'ils ont eues de faire le bien et de s'opposer au mal, les condamnent par eux-mêmes, parce que les ayant eues sincèrement, et ne les ayant jamais eues efficacement, ils se sont eux-mêmes jugés, et ont employé contre eux-mêmes l'intégrité de leur raison et la droiture de leur cœur. On sait assez que ce que je dis est l'écueil de leur condition, et l'un des endroits par où, malgré leur grandeur, ils sont plus à plaindre. On sait que ceux qu'ils écoutent, et qui, abusant de leur confiance, servent d'obstacle à leurs justes intentions, sont encore plus coupables qu'eux; mais cela les justifle-t-il, et de bonnes intentions anéanties ou par de pernicieux conseils, ou par une sagesse humaine, peuvent-elles leur tenir lieu d'une légitime réparation auprès du prochain qui en a souffert? Non, chrétiens, point d'excuse en cela pour eux. Us ont beau dire comme Pilate : Innocens ego sum à sanguine justi hujuê (Matth. 27; 24) ; ils ont beau, comme lui, se laver les mains de tant d'injustices et de violences, dès qu'elles sont autorisées de leur nom, ils en doivent être garants; et quelque louange qu'ils se donnent d'avoir été bien intentionnés, on leur dira toujours : Sanguis ejtis super vos {Ibid, 276; 25). Oui, vous étiez bien disposés; mais le sang de ce pauvre que vous avez laissé opprimer, mais le sang de cette veuve que vous avez abandonnée, mais le sang de ces misérables dont TOUS n^avez pas pris la cause en main, ce sang, dis-je, retombera sur vous, et vos bonnes dispositions rendront

LE P. BOUBDAIOUE ET LOUIS XIY S99

leur voix plus forte, ponr demander à Dieu vengetaee de Totre infidélité (I).

Quelle rude leçon sur les bonnes intentions du roi, excellentes sans doute, mais trop longtemps stériles I

La seconde partie, nunc judicium est mundi^ aujourd'hui le monde va être jugé^ transporte l'auditoire royal au sommet du Calvaire, au pied de la croix, où le Sauveur est cloué et d*où il va prononcer ses arrêts.

Bourdaloue établit Tanalogie entre le jugement du Galvsûre et le jugement dernier : mêmes signes extérieurs, même juge ; un trône, ici c'est une nuée, là c'est la croix ; sur la croix, Jésus-Christ est un Dieu sauveur ; au dernier jugement, il sera Dieu vengeur, vengeur du sang qu'il a versé et que les pécheurs ont profané : l'arrêt définitif, retirez-vons de moij maudits^ ne sera que la ratification des anathëmes tombés de la croix :

En effet, que fera-t-il lorsqu'il jugera les vivants et les morts ? ce qu'il faisait en publiant au monde son Évangile, et en fulminant contre les mondains ces fameux anathèmeâ, quand il disait : Vœ vobis (Luc. 6 ; 24) ; Malheur à vous I Or c'est sur la croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a fulminés solennellement et authentiquement; c'est sur la croix qu'il a eu droit de dire, et qu'il a dit : Ficp mundo (Matth. 18 ; 7). Malheur à vous, âmes sensuelles et voluptueuses, qui, quoique chargées de crimes, secouez le joug de la pénitence, et ne respirez que la joie et le plaisir. Malheur à vous, riches avares, qui, retenant vos biens sans jamais les répandre, ou les faisant servir à vos passions, êtes insensibles aux misères des pauvres. Malheur à vous esclaves de l'ambition et de la gloire, qui, vous croyant tout permis pour vous élever, sacrifiez à votre fortune votre conscience et votre religion.

300 LE p. LOU]S BOURDALOUE

Malheur à vous, cœurs durs et insensibles, qui, traitani de faiblesse Toubli des injures, vous faites de la vengeance un faux honneur et un faux triomphe. Malheur à vous, homicides des âmes, qui, par vos artifices et vos scandales, faîtes périr celles que je suis venu racheter. G*est sur la croix, disje, que cet Homme-Dieu, avec autant de raison que d*autorité, parlant, ou plutôt agissant, non pas en simple législateur, mais en juge et en juge irréprochable, frappe de tous ces anathèmes autant de mauvais chrétiens qu'il y en a qui se les attirent (i). *

L'orateur, entraîné par son sujet, en appelle au jugement de la croix et fait comparaître les coupables ; il s'écrie :

Parlons sans figure ; cette croix que nous révérons n'a-telle pas dès maintenant tout ce qui consternera, tout ce qui désolera, tout ce qui accablera les âmes mondaines au dernier avènement de Jésus-Christ? et quand elle paridlra à la fin des siècles, aura-t-elle quelque chose de plus affreux, je dis de plus affreux pour ym damné, que ce qu'elle a pour un pécheur dans le mystère de ce jour? Si présentement il n'en est pas ému, ce pécheur dont je parle, comme il le sera alors, n'est-ce pas l'effet de son endurcissement? Mais approche, lui dirais-je, s'il y en avait ici quelqu'un de ce caractère, et plût à Dieu qu'il n'y en eût qu'un seul, approche! et et quelque endurci que tu sois, rends par ton expérience propre un témoignage sincère à la vérité que je te proche. Pourras-tu aujourd'hui te présenter devant la croix de ton Dieu? Possédé (Tune passion criminel le y et livré à un amour impur, pourras-tu, selon Fusage de PÉglise^ Vadorer et ne te pas confondre en V adorant? Cette croix, tandis que tu lui rendras ce devoir apparent de ta religion, ne te reprockera-t-elle pas tes abominations et tes scandaleux attachements? ne te eon-vaincra-t-elle pas des extravagances de ton orgueil, des dérèglements de ta cupidité^ des injustices de tes projets et de tes entre-

LE P. BOURDALOUE ET LOUIS XIY 30f

pràes, et ne renversera-t^elle pas tous les prétextes dont tu vou-drais inutilement justifier devant Dieu^ et tan impénitence et ton péché? Pourras-iu, en te prosternant devant elle, sou* tenir les pressantes accusations qu'elle formera contre toi? Or, voilà ce que j'appelle le jugement du pécheur : Nunc judicium est mundi (1).

On se rappelle que la cour, à l'exemple du rot, était fidèle à célébrer les cérémonies de la Semaine sainte : le lavement des pieds, l'adoration de la croix; en parlant ainsi, Bourdaloue indique le sens pratique de ces saints mystères (2). •

Un autre châtiment réservé aux ennemis de Jésus-Christ, frappera leurs cœurs; saint Jean, l'apôtre de la charité, Tavait signalé ; ils verront celui qu'ils ont crMMS; Videbunt in quem transfixerunt (3); et cette vue, dit rlNiteur, accompagnée des reproches du Sauveur, sera plus iJIMNi tenable que la vue même de l'enfer (A).

Enfin, le temps de la Passion du Sauveur est le temps de la vengeance, c'est-à-dire de l'expiation du péché par une victime digne de la majesté divine offensée; les malheurs 4es juifs sont une preuve permanente de cette vérité.

Jusqu'ici l'orateur a parlé le langage de la justice et de Texpiation; avant de quitter son auditoire, il lui laisse cpielques paroles de consolation.

(Test donc ici le jour du salut, et de votre salut, pécheurs, 51 vous en voulez proSter. Le Dieu qui meurt sur cette croix y a établi le trône de sa miséricorde. Approchez, on vous y

(1) T. X, p. 192. — Joan. xii, 31.

(2) < Il manquait peu de sermons TAvent et le Carême et aucune des dévotions de la Semaine sainte... > (Mém. de Saint-Simon, i. VIII, p. 190;.

i 3) Joan. XIX, 37.

308 LE p. LOUIS BOUBDALOUB

appelle. Allez recueillir ce sasg divin; c'est poar vous qu'il coule : allez vous jeter entre Les bras de ce Dieu mourant ; Os sont ouverts pour vous recevoir. Ah l Seigneur, vous ne m'en désavouerez pmnt, et vous ratifierez la parole que je leur donne en votre nom. Yous vous souviendrez que tous êtes sur la croix encore plus Sauveur que juge. Au moment que le pécheur viendra à vos pieds confesser son injustice et la pleurer, vous vous attendrirez tout de nouveau sur lui^ vous le comblerez de l'abondance de vos mérites ; et par la vertu de ces mérites infinis, il sera purifié, il sera justifié,, il sera remis en grâce, il rentrera dans tous ses droits i rhéritage éternel que vous lui ayez acheté (1).

Dans la dernière Passion, Bourdaloue prend pour texte les paroles de saint Pierre : Peccata nostra ipse per^ tulit (2)}^^i? Sauveur a pris sur lui nos péchés. Il s'engage, pour^llxer l'attention de ses auditeurs et satisfaire leur pïêté, à suivre le récit des Évangélîstes ; et, en effet, îl nous montre, en premier lieu, comment le péché donne la mort à Jésus-Christ; ensuite comment Jésus-Christ donne la mort an péché.

Et d*abord Forateur montre le péché sous ses forme» sensibles : c'est le pécheur envieux dans la personne des scribes et des pharisiens, qui conspirent contre Jésus, devenu pour eux un rival importun ; c'est le pécheur avare^ représenté par Judas, qui livre Jésus et le vend... l'avarice, en effet, la passion de ï'or se prête à toutes les bassesses. Bourdaloue met en scène ce vice honteux, beaucoup trop commun ; suivons-le.

Quid nultis mihi dore (Matth. 26 ; 15}? Que me donnerezvous, dit-on dans le monde, je dis dans le monde même où

(2) I. Pet. 2; 24. — Troisième sermon sur la Passion, t. X^ p. 203.

LE P. BOUBDALOUB ET LOUIS XIV oO$

Ton parait plus sensible à Thonneur, je dis dans les maisons des grands, et jusqu'à la Cour; que me donnerez-vous? et je TOUS délivrerai de celui-ci, et je vous sacrifierai celui-li. En effet, avec cette espérance et dans cette vue de Tintérèt, point d'affaire qui ne passe, point d'innocence qui ne soit opprimée, point de violence et d'injustice qui ne soit soutenue. Dès qu'un homme a de quoi donner, il est en possession de tous les crimes, parce qu'il ne manque jamais de ministres déterminés à le servir, et qui lui disent sans cesse : Qw'd vultis mihi dore? Combien d'amitiés violées par les plus sordides conventions! combien de maîtres vendus par l'avidité d'un domestique qui s'est laissé cor*« rompre! combien de trahisons exécutées par l'entreprise d'une femme à qui il fallait de l'argent, et qui, sans s'expliquer, ne disait néanmoins que trop haut : Quid vultis mihi datT? Car de quelque droiture que le monde se pique, vous savez si j'exagère; et parce que ce commerce d'iniquité est encore plus abominable, lorsqu'il se pratique dans les choses saintes, et par des personnes consacrées comme Judas au ministère des autels; voilà, disait saint Bernard, ce qui fait aujourd'hui l'abomination de la désolation dans le temple de Dieu : ce désordre de la simonie dont Judas a été l'auteur, puisque ce fut le premier dans le christianisme qui sut vendre et nous apprit à vendre le spirituel et même le divin. De là tant d'abus dans les dignités et les bénéfices de l'Église, tant de permutations, de provisions, de résignations mercenaires, tant de pensions plutôt achetées qu'accordées. Commerce, poursuit saint Bernard, qui déshonore la religion, qui attire la malédiction sur les royaumes et sur les États, qui damne, et les traitants, et les négociants avec ceux qui les autorisent (1). *

La calomoie seconde la trahison de Judas : Bourdalotte* après un court développement des effets de ce vice, ae irent donaer d'autres leçons de morale à ses auditeurs

que le silence de Jésus: Jésus autem tacebat; il garde le silence en présence de la calomnie, il garde le silence devant ses accusateurs; voilà le prodige que la morale païenne, avec toute sa prétendue sagesse, n'a jamais connu.

Que ce silence, chrétiens, s'écrie l'orateur, que ce silence nous dit de choses, si nous savons bien le pénétrer ! et il l'explique à ses auditeurs avec le calme et la dignité que revêt la doctrine évangélique, lorsqu'elle est âux prises avec les folles conceptions du monde. Nous devons donner ce passage :

Mais, me dîrez-vous, pourquoi Jésus-Christ, quelque déterminé qu'il fût à épargner ses faux accusateurs, ne parlaitil pas ou moins pour sa légitime défense? ah! chrétiens, voilà le prodige que la morale païenne, avec toute «a prétendue sagesse, n'a jamais connu. A ce silence de soamission et de charité, le Fils de Dieu en ajoute un autre, ^K 3*appelle un silence de patience et d'humilité. Pilate le presse de répondre aux accusations des Juifs : N'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu'on dépose contre vous? Non audis quanta isti adversùm te die uni testimonia (Mat th. 27; 13)? Parlez donc, et si vous êtes innocent, faites-le paraître. Mais à^sela Jésus ne réplique rien : Et non respondit ei ad ullum verbum (Matth. 27 ; 14). Il était , ce semble, de la gloire de Dieu que la calomnie fût confondue. Il est vrai, reprend saint Bernard; mais il était encore plus de la même gloire qu'un juste calomnié demeurât dans le silence, et c'est pourquoi il se tait : Jésus autem tacebat (Matth. 26 ; 63). Il y allait de l'honneur cle son ministère, que, lui qui avait prêché les vérités du salut, ne passât pas pour un corrupteur du peuple ; je Tavoue : mais l'honneur de son ministère l'engageait encore plus à pratiquer lui-même ce qu'il avait enseigné, savoir : d'abandonner sa propre cause; et c'est pour cela qu'il ne dit pas un seul mot : Je$us autem tacebat. L'intérêt de la religion voulait que lui qui en était le chef et l'auteur, ne fût pas

LE P. BOUBDALOUE ET LOUIS XIY 305

regardé comme un criminel; j'en conviens : mais il n'était pas moins de l'intérêt de la religion que lui qui en devait être l'exemple et le modèle, apprit aux hommes à faire le plus grand de tous les sacrifices, qui est celui de la réputation ; et c'est ce qui lui ferme la bouche : Jésus autem iacebal. Il devait épargner à ses disciples la honte et l'opprobre d'avoir eu un maître séditieux, j'en demeure d'accord; mais il aimait encore mieux leur laisser celte belle leçor^ d'avoir eu un maître patient jusqu'à l'insensibilité et jusqu a un entier oubli de lui-même; et de là vient qu'il demeure muet : Jésus autem tacebai. Il se devait à lui-même la justification de sa vie et de sa conduite surtout en présence de Pilate, lequel étant étranger, ne pouvait pas le connaître, et qui, en qualité de juge, devait en faire son rapport à Rome ; à Rome, dis-je, oli il était si important à Jésus- Christ de n'être pas décrié, puisque c'était là que son Évangile devait être bientôt prêché, et qu'il voulait établir la siège de son Église; je le confesse ; mais son Évangile devait être un Évangile d'humilité, et son Église ne devant point avoir d'autre fondement que celui-là, il trouve sa vie mieux justifiée par son silence que par ses paroles; et cela fait qu'il ne parle point : Jésus auiem tacebat (1).

Umconstance et la légèreté du peuple condamnent aussi Jésus; à quelques jours de distance, on entend retentir dans Jérusalem Vhosawia et le crucifigatur. Suit la morale qui s'applique si bien au roi et à la cour.

Voilà, mes chers auditeurs, ce qui nous arrive, lorsque, par des inconstances crhninelles à l'égard de notre Dieu, nous sommes tantôt à lui, et tantôt contre lui; aujourd'hui pleins de zèle, et demain la lâcheté même; aujourd'hui chrétiens et religieux, et demain libertins et impies : renonçant à Dieu dans des circonstances toutes semblables à

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celles où le peuple Juif renonça Jésus-Christ, c'est*à-dire, immédiatement après l'avoir reçu dans nous comme notre Dieu par la communion, lui préférant un aussi indigne sujet que Barabbas, un vil intérêt ou un plaisir honteux, et pour ce plaisir et cet intérêt, consentant qu'il meure, et, selon Texpression de TApôtre, qu'il soit tout de nouveau crucifié. Si saint Paul ne nous le disait pas, jamais pourrions-nous croire que le désordre de notre inconstance pût aller jusque-là (4)?

Pilate aurait dû prendre la cause de Jésus-Christ et le défendre; par politique, il l'abandonne. Les pages qui suivent oOrent aux yeux du lecteur un tableau animé des scènes du prétoire; on n'analyse pas un pareil récit, il faut le lire, il faudrait l'entendre sortir des lèvres du P. Bourdaloue.

Dans la seconde partie, nous voyons comment Jésus- Christ a fait mourir le péché et comment nous devons le détruire en nous-mêmes.

La corruption du péché atteint Thomme dans son corps^ dans son esprit^ dans sa volonté^ dans ses passions. La Passion de Jésus-Christ fait mourir le péché dans tout l'homme ; dans son corps, Jésus-Christ flagellé tue la sensualité et la mollesse. L'orgueil de l'esprit est abaissé par r humilité de Jésus^hrist II a pris les apparences du pécheur; il est enfant, il est esclave. Dans la Passion, il a fait plus, il veut être mis au rang des scélérats; le voilà donc chargé du bois de !a crmx et marchant au supplice. Et devant ce Dieu humilié, Torateur fait comparaître l'auditeur orgueilleux, entêté des vaines grandeurs du monde^ qui ne cherche qu'à s^élever^ qu*à se distinguer^ qu'à paraître*

La corruption du péché est vsdncue, dans la Passion

LE P. BOUBDALOnS BT LOUIS XIY 301

de Jesas-Christ, par Thiroîque obéissance de F Homme- Dieu.

n est attaché à la croix et nous apprend ainsi la nécessité de Tobéissance et la mesure de l'obéissance.

La Passion du Sauveur éteint la passion de la vengeance, à laquelle Jésus-Christ oppose le pardon des injures ; doctrine qu'il enseigne du haut de sa croix par ces paroles : Pater ^ dimitte illis; Père, pardonnez-leur. Pénitence et conversion, tel est le fruit de ce discours.

D'après ces analyses succinctes, nous prenons une idée générale des sermons du P. Bourdaloue sur la Passion de Jésus-Christ. Elles apparaissent comme un exposé simple et clair du fait évangélique, et réveillent dans les cœurs la haine du péché, cause de cette grande iniquité; toutes les applications morales sont dirigées d'une manière précise, qui ne permet à personne d'hésiter sur la réforme de sa conduite. Roi, courtisans et peuple, tout le monde trouve dans ce langage de la foi un aliment à la piété, un encouragement à la pratique de la vie chrétienne.

Nous passons au sermon, prononcé le jour de Pâques, dont parlent les Mémoires sur M^^ de Mainienon. Sermon foudroyant sur les rechutes ^ dit Languet de Gergy (1). De quel sermon est-il ici question ? Nous trouvons un sermon sur la rechute dans le péchés au dix-huitième dimanche après la Pentecôte (2) ; d'après les sermons manuscrits de la famille des Hontiers, ce même sermon a été prêché un troisième dimanche de Carême; il est cependant hors de doute que ce discours ne répond point complètement au récit de Languet, c(Hrroboré des mémoires de la Beaumelle, qui prétend que, par ordre du P. de la Chaise, le Prédicateur fut prié de traiter le sujet de la rechute

(i) Mém. sur M^* de Maintenons p. 165. (2) T. Vn, p. 176.

308 LE p. LOUIS BOURDALOUE

dans le péchés pour assurer la conversion du roi (1). Or ce sermon sur la rechute n'a point été prêché devant le roi, lien ne l'indique; le ton général ne se ressent en aucune façon de la solennité d'un jour de Pâques; c'est une instruction méthodique, sans allusions soutenues aux circonstances présentes. Un seul passage dans le courant de la seconde partie mérite d'être signalé :

Cependant la volonté de l'homme se pervertit toujours, et la même rechute qui Taffaiblit pour le bien, lui donne de nouvelles forces pour le mal. Vous en savez le progrès, et en vain m'arrêterais-je à vous le décrire, puisque c'est par vous et par les tristes épreuves que vous en faites, que fen suis instruit. Après le premier péché commence Thabitude ; rhabitude venant à se former, elle jette peu à peu dans Taveuglement et dans Tendurcissement. De là, le vice s'enracine et passe comme dans une seconde nature. Cette seconde nature est ce que saint Augustin appelle nécessité; do cette nécessité suit le désespoir, et le désespoir cause l'impossibilité morale de la pénitence. Car voilà l'idée que nous en donne saint Paul : Desperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ (Ephes. 4 ; 19} ; et il s*est servi de l'exemple du péché de la chair et de l'amour impur, parce que c'est celui où la lechute opère plus infailliblement et plus ordinairement ces détestables effets. D'abord, l'âme chrétienne abhorrait comme un monstre le péché, parce que sa raison n'était pas encore aveuglée, ni sa volonté corrompue. Mais à force de rechutes, ce péché, par ordre et par degrés, prend un entier ascendant : on s'y accoutume, on se famiUarise avec lui, on le commet sans scrupule, on s'y porte avec passion, on en devient esclave, on désespère de le pouvoir vaincre, on s'y abandonne absolument : Desperantes^ semetipsits tradiderunt impudicitiœ. Mais encore, reprend saint Chrysostome, de qui désespère-t-on? est-ce de Dieu? est-ce de soi-même? De Dieu

(1) Mém. sur M'^'^de Maintenon, t. Il, p. 219, cd. Maestricht, 1778.

et de soi-même, reprend ce saint docteur. De Dieu, parce que c'est un Dieu de sainteté qui ne peut approuver le mal ; et de soi-même, parce qu'on est un sujet d*iniquité qui ne peut plus aimer le bien. De Dieu, parce qu'on a si souvent abusé de sa miséricorde et de sa patience; et de soi-même, parce qu'on a fait tant d^épreuves de son inconstance et de son infidélité. De Dieu et de soi-même tout ensemble, parce qu'on voit entre Dieu et soi des oppositions infinies : car voilà la source de ces désespoirs. Ces désespoirs sont-ils raisonnables? non, chrétiens, puisque, bien loin de l'être, ce sont de nouveaux crimes devant Dieu, n'étant jamais permis à un pécheur, tandis qu'il est en cette vie, de désespérer de Dieu et de sa bonté qui est sans mesure. Mais ces désespoirs, tent déraisonnables qu'ils sont, ne laissent pas d'être les premiers effets de la rechute dans le péché : Pourquoi? parce que l'espérance, qui est le fondement essentiel de la pénitence, se trouvant ébranlée par là, il faut que, contre l'intention de Dieu même, tout l'édifice de la pénitence le soit aussi, et que cette vertu qui devrait être la ressource de l'homme pécheur, par un défaut de confiance et de foi, lui devienne une pierre de scandale contre laquelle son désespoir le fait heurter : Desperantes^ semetipsos tradiderunt impudiciciœ (1).

Cette description du récidiviste est remarquable assurément, aussi bien que la conclusion du discours où l'orateur donne des conseils sages et pratiques au pécheur relevé comme au pécheur qui se relève ; nous soutenons cependant que le sermon sur la Résurrection est bien le discours cité par Languet.

Le sermon pour la fête de Pâques sur la Résurrection^ prêché devant le Roi (2), traite à fond la matière de la Rechute dans le péché sans prononcer le mot et

(1) T. VII, p. 207.

tî) Traditus est, t. IV, p. 287.

310 I.E F. U)U1S BOUBDALO€B

propose, ainsi que dans l'autre 8erm<m, comme conditions essentielles de tout retour à la vie chrétienne, la /er* meté et la persévérance.

Les premières propositions du discours pour le jour de Pâques nous rappellent que toute la vie de Notre -Seigneur sur cette terre, sa naissance, sa passion, sa mort, sa résurrection et sa gloire même n'ont d'autre but que la justification de l'homme, sa conversion.

Traditut ett propter delicta nostra^ et retvrreant propter justificatianem nottram,

H a été U?ré pour nos péché», et il e»t ressuscité pour notre justification.

(Aux Romains, ch. it; 25.)

Sire,

C'est sur ce témoignage de saint Panl que s'est fondé saint Bernard, quand il a dit que la résurrection du Fils de Dieu, qui est proprement le mystère de sa gloire, avait été au même temps la consommation de sa charité envers les hommes. Il n'en faut point d'autre preuve que les paroles de mon texte, puisqu'elles nous font connaître que c'est pour notre intérêt, pour notre salut, pour notre justification, que ce Sauveur adorable est entré en possession de sa vie glorieuse, et qu'il est ressuscité : Et resurrexit propter justificationem nostram. A en juger selon nos vues, on croirait d'abord que les choses devaient être au moins partagées; et que Jésus-Christ ayant achevé sur la croix l'ouvrage de notre rédemption, il ne devait plus penser qu'à sa propre grandeur, c'est-à-dire, qu'étant mort pour nous, il devait ne ressusciter que pour lui-même. Mais non, chrétiens, son amour pour nous n'a pu consentir à ce partage. C'est un Dieu, dit saint Bernard, mais un Dieu sauveur qni veut nous appartenir entièrement, et dont la gloire et la béatitude ont dû par conséquent se rapporter à nous, aussi bien que ses humiliations et ses souffrances : Totus in usus nostroi expensus. Tandis que ses humiliations nous ont été utiles et néees-

saires; il s'est humilié et anéanti. Tandis qae pour nous racheter, il a fallu qu'il souffrît, il s'est livré aux tourments et k la mort. Du moment que Tordre de Dieu exige que son humanité soit glorifiée, il veut que nous p:ofltions de sa gloire même. Car s'il ressuscite, poursuit le môme saint Bernard, c'est pour établir notre foi, pour affermir notre espérance, pour ranimer notre charité; c'est pour ressusciter lui-même en nous, et pour nous rendre capables de ressusciter spirituellement avec lui : en un mot, comme il est mort pour nos péchés, il est ressuscité pour notre sanctification : £t resurrexù propter justificatûmem nostram. Voilà le mystère que nous célébrons, et dont l'Église universelle fait aujourd'hui le sujet de sa joie. Mystère auguste et vénérable sur lequel roule non seulement toute la religion chré tienne, parce qu'il est le fondement de notre foi, mais toute la piété chrétienne, parce qu'il doit être la règle de nos mœurs.

Après cette entrée en matière, Bourdaloue va nous démontrer l'obligation où nous sommes de nous convertir et de paraître convertis. 11 faut se convertir vraiment et solidement, paraître converti pour la gloire de Dieu, librement et généreusement, sans laisser place à l'imposture, à Thypocrisie, à la faiblesse, et au respect humain.

Nous devons ressusciter, c'est-à-dire nous convertir à la vérité, et cependant, est-il bien sûr qu'après avoir reçu l'adorable sacrement du Sauveur, nous soyons vraiment renouvelés? A cette question Bourdaloue répond :

Avouons-le de bonne foi; et puisqu'une expérience malheureuse nous force à le reconnaître, ne nous en épargnons pas la confusion. Le désordre capital qu'on ne peut assez déplorer, ni trop vous reprocher, c'est que dans cette solennité de Pâques, abusant de la pénitence, qui, selon les Pères, est le sacrement de la résurrection des pécheurs, nous mentions souvent au Saint-Esprit, nous en imposions au monde.

312 LE p. LOUIS BOURDALOUB

et nous nous trompions nous-mêmes. Oui, mes frères, jusque dans le tribunal de la pénitence nous mentons au Saint-Esprit, en détestant de bouche ce que nous aimons de cœur; en disant que nous renonçons au monde, et ne renonçant jamais à ce qui entretient dans nous Tamour du monde; en donnant à Dieu des paroles que nous ne comptons pas de garder, et que nous ne sommes pas en effet bien déterminés à tenir; ayant avec Dieu moins de bonne foi que nous n'en avons avec un homme, et même avec le dernier des hommes. Nous en imposons au monde par je ne sais quelle fidélité à nous acquitter^ dans ce saint iemps^ du devoir public de la religion^ par Péclat de quelques bonnes œuvres passagèî^esy par une ostentation de zèle sur des points où, sans être meilleur, on en peut avoir, par quelques réformes dont nous nous parons, et à quoi nous nous bornons, tandis que nous ne travaillons pas à vaincre nos habitudes criminelles, et à mortifler les passions qui nous dominent. Nous nous trompons nous-mêmes, en confondant les inspirations ei les grâces de conversion avec la conversion même; en nous fifjuranl que nous sommes changés^ parce que nous sommes touchés du désir de Pêtre; et sans qu'il nous en ait coûté le moindre combat, en nous flattant d'avoir remporté de grandes victoires. Et parce qu'en fait de pénitence, tout cela n'est qu'illusion et que mensonge, à tout cela l'Évangile oppose aujourd'hui cette seule règle : Surrexit verè; il est vraiment ressuscité.

Ah! mes chers auditeurs, combien de fantômes de conversion, ou, pour user du terme de saint Bernard, combien de chimères de conversion ne pourrais-je pas vous produire ici, s'il m'était permis d'entrer dans le secret des cœurs et (le vous en découvrir le fond I Combien de conversions purement humaines, combien de politiques, combien d'intéressées, combien de forcées, combien d'inspirées par un autre esprit que celui qui nous doit conduire quand il s'agit de retournera Dieul Conversions, si vous voulez, fécondes en beaux sentiments, mais stériles en effets; magniflques en paroles, mais pitoyables dans la pratique ; capables d'éblouir,

mais incapables de sanctifier. Combien de consciences se sont présentées devant les antels comme des sépulcres blanchis, et sous celte surface trompeuse, cachent encore la pourriture et la corruption? Sont-co là les copies vivantes de cet Homme-Dieu qui renaît du sein de la mort, pour être, comme dit saint Paul, Taîné d'entre plusieurs frères? Non, non, chrétiens, ce n'est point par là qu'on a le .bonheur et la gloire de lui ressembler; il faut quelque chose de plus, et, sans une conversion véritable, on n'y peut prétendre (1).

Pour avoir rintelligence complète de ce passage» il faut nous placer au dimanche de Pâques 25 mars 167&, deux jours après cette Passion merveilleuse qui avait tant ému M""** de la Valliëre, Bourdaloue parle pour la dernière fois en sa présence à la cour, quelques jours encore et elle s'enferme au Garmel (2), personne ne doute de la sincérité de sa pénitence. — M"' de Montespan est à Clagny, Louis XIV écoute avec toutes les apparences d'un homme maître enfin de ses honteuses passions. // se croit changé parce quil est touché du désir de [être , dit Bourdaloue, qui pourrait en douter? s'écrient les courtisans. L'orateur cherche à les désabuser, et ils lui répondent, en blâmant la hardiesse du prédicateur. Le roi leur

(1) T. IV, p. 295. Résurrection.

(2) Voici le récit de la Gaieiie de France de 1674, p. 520.

c Dame Louise de la Vallière, duchesse de Vaujours, prend rhabit de religieuse au grand couvent des Carmélites (le 2 juin), où elle s'était retirée le 19 avril 1674; le curé de Saint-Nicolasdu-Ghardonnet, supérieur de la maison, fît la cérémonie, et la prieure lui donna le voile blanc : Tévêquc d*Aire y prêcha avec son éloquence ordinaire et Tapplaudissement de Tauditoire composé de Mademoiselle, de M™« de Guise, des duchesses de Longueville et de Bouillon, de la princesse de Mecklembourg et de plusieurs seigneurs et dames dû condition qui ne purent assez admirer la modestie, l'humilité et la piété tout à fait exemplaires de cette illustre novice. »

impose silence et loue le discours incriminé; il s'approprie ce qui lui revient, se fait des promesses à lui-même, et se fait honneur d'entendre la vérité. Bourdaloue lui rend cette justice à la fin du sermon ; mais malgré ce bon vouloir, l'orateur ne se fait pas illusion sur le succès final de sa mission. Il se met peu en peine des émotions qu'il éveille et cbntinue en définissant ce qu'il entend par une conversion véritable, une conversion de cœur et sans déguisement, une conversion surnaturelle. Suivons là description qu'il nous donne des manœuvres du faux converti :

On rompt une attache criminelle ; mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s*en réserve, pour ainsi dire, certains droits, à quoi Ton prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer, certains commerces que f honnêteté et la bienséance semblent autoriser^ certaines libertés que l'on s'accorde en se flattant qu'on n'ira pas plus loin. Voilà ce que saint Paul appelle le levain du péché : Neque in fermenta malitiœ et nequitiœ. Or, il faut, mes frères, ajoutait TApôtre, vous purifier de ce levain, si vous voulez célébrer la nouvelle pâque. II faut vous souvenir que comme un peu de levain quand il est corrompu, suffit pour gâter toute la masse, aussi ce qui reste d'une passion mal éteinte, quoique amortie en apparence, peut détruire et anéantir tout le mérite de notre conversion : Expurgate vêtus fermentum ut sitis nova conspersio (I Cor. 5; 7).

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu ; car que peuvent tons les respects humains et toutes les considérations du monde, quand il s'agit de nous faire revivre à Dieu, et de produire en nous tout de nouveau Tesprit de la grâce après que nous l'avons perdu? On nous dit que le désordre oti nous vivons peut être un obstacle à notre fortune, que cette attache nous rend méprisables, que ce scandale nous rend odieux, et sur cela précisément, nous nous corrigeons. On nous fait entendre que la piété pourrait servir à notre

LE P. BOCRDALOUB ET IjOUIS XIV 315

établissement, et pour cela, nous nous réformons. Qu'est-ce qu'une telle conversion, eût-elle d'ailleurs tout Téclat de la {dus exacte et de la plus siacère régularité? On s'éloigne du monde par un dépit secret, par impuissance d'y réussir, par désespoir de parvenir à certains rangs que l'ambition y cberche. On se détache de cette penonne, parce qu'on en est dégoûté, parce qu'on en a découvert la perfidie et Hn fidélité. On cesse de pécher j parce que roceasion du péché nous quitte et non pas parce que nous quittons Foeeasion de péché. Tout cela, CNDobres de conversion (1).

Quel est l'auditeur, du plus grand au plus petit seigneur de la cour, qui ne se reconnaisse dans quelqu'un de ces traits?

Bourdaloue demande encore davantage; Jésus, après sa résurrection, n'est plus reconnaissable, il est transfiguré ; ainsi l'homme converti ne doit plus même se reconnaître selon la chair.

Non, répond l'Apôtre sans hésiter, depuis que cet Homme- Dieu, dégagé des liens de ]a mort, a pris possession de sa via ^orieuse, je ne le connais plus selon la chair. Ainsi le disait le maître des Gentils : et n'en faites-vous pas d'abord l'application? G'est-à-dire, que si vous êtes vraiment convertis, il faut que l'on ne vous connaisse plus, ou plutôt que vous ne vous connaissiez plus vous-mêmes selon la chair; que vous ne cherchiez plus à satisfaire les désirs déréglés de la chair ; que vous ne soyez plus esclaves de cette chair qui vous a jusques à présent dominés; que cette chair, purifiée par la pénitence, ne soit plus désormais sujette à la corruption du péché, et que nous, les ministres du Seigneur, qui gémissions autrefois de ne pouvoir vous regarder que comme des hommes sensuels et charnels, maintenant nous ayons la consolation, non

(1) T. IV, p. 299, Serm. sur la Résurrection.

seulement de ne vous plus connaître tels que vous étiez' mais de vous connaître là-dessus divinement changés et transformés, -en sorte que nous puissions dire de vous par proportion : Etsi cognovirma vos secundum carnem, sed nunc Jam non novimus (S Cor. II; 16).

Car c'est par là, mes chers auditeurs, que nos corps, selon la doctrine de saint Paul, participent, dès cette vie, à la gloire de Jésus-Christ ressuscité; c'est par là qu'ils deviennent spirituels, incorruptibles, pleins de vertu, de force, d'honneur; mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela, qu'autant que nous y coopérons, et que, par une pleine correspondance, nous travaillons, selon la règle du Saint-Esprit, à en faire des hosties pures et agréables aux yeux de Dieu.

Et comment désormais vivre dans le monde?... comme Jésus-Christ après la résurrection :

Séparez-vous du monde, vivez hors du monde, non pas toujours en sortant du monde, puisque votre condition vous y retient ; mais n'y soyez ni d'esprit, ni de cœur ; surtout, si vous vous montrez dans le monde, que ce soit pour l'édifier par votre changement (1).

La seconde partie du discom*3 est plus pressante encore en ce qu'elle impose au pécheur l'obligation de s'engager par des actes sensibles. Jésus-Christ, en restant sur la terre après sa résurrection, veut soutenir son caractère de Sauveur et rapporter à notre justification aussi bien les mystères de sa gloire que les mystères de ses humiliations et de ses souffrances.

En restant sur la terre, il achève sa mission :

De même, répond Torateur, si nous négligeons, après notre conversion, ou si nous craignons de paraître convertis, nous ne faisons qu'imparfaitement Tœuvre de Dieu (2).

(!) T IV, p. 303-300.

(2) Ibid., p. 308.

Ces pai'oles s'adressent surtout à des hommes qui ont le devoir de seconder ici-bas Tœuvre de Dieu par le bon exemple, à des grands de la terre et, à plus forte raison^ au souverain; c'était donc imposer au roi l'obligation rigoureuse d'être fidèle à sa résolution. La conversion doit être sensible, l'intérêt de Dieu oiTensé publiquement l'exige et l'exige dans l'enceinte même de cette cour.

Ainsi, mes frères, devez-vous être persuadés qu*en qualité de pécheurs convertis et réconciliés avec Dieu par la grâce de son sacrement, Dieu attend de vous un témoignage particulier, un témoignage que vous lui pouvez rendre, un témoignage qui lui doit être glorieux. Comme s^il vous disait aujourd'hui : Oui, c'est vous que je choisis pour être me» témoins irréprochables, non plus dans la Samarie ni dans la Judée, mais dans un lieu où il nCest encore plus important (Tavoir des disciples qui souiienneni ma gloire; mais à la cour où ce témoignage que je vous demande m^est beaucoup plus avantageux : Eritis mihi testes. Vous, hommes du mondes qui vous êtes livrés aux passions chamelles, mais en qui j*ai créé un cœur nouveau ; vous à qui j'ai fait sentir les impres* sions de ma grâce ; vous qae j'ai tirés de l'oblme du péché^ c'est vous qui me servirez de témoins; et où? au milieu du monde et du plus grand monde ; car c'est là surtout qu'i> me faut des témoins fidèles : Eritis mihi testes. Il est vrai, vous avez jusqu'à présent vécu dans le désordre; mais^ bien loin que les désordres de votre vie affaiblissent votre témoignage, c'est ce qui le fortifiera et ce qui le rendra plus convaincant. Car, en vous comparant avec vous-même eb voyant des désordres si publics suivis d'une conversion si édifiante, le monde, tout impie qu'il est, n'en pourra conclure autre chose, sinon que ce changement est l'ouvrage de la grâce, et un miracle de la main tontei^nissante du Très-Haut : Eritis mihi testes. Et en effet, chrétiens, si vous aviez toujours vécu dans l'ordre, quelque ^oire que Diea en tirât d*ai]leurs, il n*en tirerait pas le témoignage dont je

318 us P. LOUIS BOURDALOUE

parle. Vous seriez moins coupables devant lui; mais aussi seriez-YOus moins propres à faire connaître Tefflcace de sa grâce. Pour lui servir à la cour de témoins^ il fallait des pécheurs comme vous; et c'est ainsi qu'il vous fait trouver dans votre péché même de quoi l'honorer (1).

La leçon au roi est conçue en termes plus clairs et plus précis. Le prochîdn y trouve son intérêt par le bon exemple et Fencouragement ; nous la reproduisons :

Je me dois à moi-même ma conversion, mais je dois aux autres les apparences et les marques de ma conversion : et pourquoi les apparences? pour réparer, par un remède proportionné, les scandales de ma vie; car ce qui a scandalisé mon frère, peut-il ajouter, ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Je ne fais donc rien, si je n'oppose à ces apparences criminelles de saintes apparences ; et je me flatte, si je me contente de détester intérieurement le péché, et que je n'en retranche pas les dehors. Il faut, mon cher auditeur, que ce prochain, pour qui vous avez été un sujet de chute, profite de votre retour, et qu'il soit absolument détrompé des idées qu'il avait de vous. Il faut qu'il s^ aperçoive que vous niâtes plus cet homme dont les exemples lui étaient si pernicieux ; qxxB vous n'entretenez plus ce commerce, que vous ne fréquentez plus cette maison, que vous ne voyez plus cette personne, que vous n'assistez plus à ces spectacles profanes, que vous ne tenez plus ces discours lascifs; en un mot, que ce n'est plus vous. Car d'espérer, tandis qu'il vous verra dans les mêmes sociétés, dans les mêmes engagements, dans les mêmes habitudes, qu'il vous croie, sur votre parole, un homme changé et converti, ce serait à lui simplicité de le penser, et c'est à vous une présomption de le prétendre (2) .

{{) T. IV. p. 312.

(2) IHd,, p. 313.

LE P. BOURDAIOUE ET LOUIS XIY 319

Les justes y trouvent leur consolation, et ici nous lisons un passage plein de sentiment qui devait s'appliquer à la reine et aussi à M""^ de Maintenon : « Combien d'âmes saintes pleuraient sur vous, » dit Bourdaloue, et, dans l'auditoire royal, il s'adressait à Louis XIV, dontl'égoïsme n'étouffait pas toute affection noble et pure.

Quelle douleur la charité qui les pressait ne leur faisaitelle pas sentir à la vue de vo$ désordres lAyeG quel serrement, ou, si vous voulez, avec quel épanchement de cœur n*en ont-elles pas gémi devant Dieul Par combien de pénitences secrètes n'ont-elles pas tAché de les expier! et depuis combien de temps ne peut-on pas dire qu'elles étaient dans la peine, demandant grâce à Dieu pour vous et soupirant après votre conversion! Dieu enfin les a exaucées, et, selon leurs vœux, vous voilà spirituellement ressuscité : mais on vous dit que, Tétant, elles ont droit d'exiger que vous leur paraissiez tel, afin qu'elles s'en réjouissent sur la terre, comme les anges bienheureux en triomphent dans le ciel; que c'est une justice que vous leur devez; que, comme votre péché les a désolées, il faut que votre retour à Dieu les console. Gela seul ne doit'-il pas vous engager à leur en donner des preuves, mais des preuves assurées, qui, d'une part, les comblent de joie, et qui, de l'autre, mettent comme le sceau à l'œuvre de votre salut (1)?

La conversion du maître, sensible et visible à tous les yeux, est un moyen de salut pour les frères pervertis et, par la même, une réparation ; elle devient un devoir d'autant plus rigoureux que les scandales ayant été plus grands, leur monstruosité même prépare à la cause de Dieu un triomphe plus éclatant ; le saint Evangile nous le montre par un exemple : l'apôtre appelé à rassembler ses frères et à les fortifier dans le devoir, n'est pas saint Jean,

(1) T. rv, p. 316.

320 LE p. LOUIS BOURDALOUE

le fidèle disciple, mais un disciple pécheur, malgré son rang ; le même saint Pierre qui avait renié son maître, écoutons :

Pourquoi cela? adorable conduite de la Providence I parce qu'il fallait, dit Origëne, un disciple pécheur pour attirer d'autres pécheurs, et parce que le plus grand pécheur de tous était le plus propre à les attirer tous. Ahl chrétiens, combien de conversions votre exemple seul ne produirait-il pas, si vous vous regardiez, comme saint Pierre, chargés de Thonorable emploi de gagner vos frères à Dieu! Et tu aliquando conversus^ confirma fraires tuos. (Luc, 21 ; 32.) Cet exemple, épuré de toute ostention, et soutenu d*un zèle également humble et prudent, quel succès merveilleux n'aurai t-il pas, et que pourraient faire en comparaison tous les prédicateurs derEvangUe(l)? -

Bourdaloue cite encore saint Thomas, apôti*e, comme un modèle accompli de conversion ; parce que sa foi, malgré son infidélité d*un jour, est un instrument de salut efficace auprès des libertins (2). L'intérêt personnel peut aussi devenir un motif puissant de conversion sensible (3), parce que la conversion visible met un frein aux habitudes, en engageant au bien Thonneur du converti. Ce motif d'honneur est longuement développé par l'orateur.

On sent que si le changement de vie s'accomplit, on est obligé de le soutenir; qu'on ne pourrait plus s'en dédire, et que rhonneur même venant au secours du devoir et de la religion, on se ferait de la plus difficile vertu qui est la persévérance, non pas un simple engagement, mais comme une absolue nécessité. Or, en quelque bonne disposition

(1| T. IV, p. 317.

(2) Ibid,, p. 318.

t3) Ibid., p. 319.

LE P. BOURDALOUE ET LOUIS XTV 32i

que Ton se trouve, on veut néanmoins se réserver le pouvoir de faire dans la suite ce que Ton voudra. Quoiqu'on renonce actuellement à son péché, on ne veut pas se lier ni s'interdire pour jamais l'espérance du retour. Cette nécessité de persévérer parait affreuse, et l'on en craint les conséquences. C'est-à-dire, on ne veut pas être inconstant, mais on veut, s'il était besoin, le pouvoir être; et, parce qu'en donnant des marques de conversion, on ne le pourrait plus, ou qu'on ne le pourrait qu'aux dépens d'une certaine réputatation dont on est jaloux, on aime mieux dissimuler et courir ainsi les risques de son inconstance, que de s'assurer de soi-même en s'Atant une pernicieuse liberté. Car voilà, mes chers auditeurs, les illusions du cœur de l'homme. Mais je raisonne tout autrement, et je dis que nous devons regarder comme un avantage de paraître convertis, puisque, de notre propre aveu, le paraître et l'avoir paru, est une raison qui nous engage indispensablement à l'être, et à l'être toujours. Je dis que nous devons compter pour une grâce d'avoir trouvé par là le moyen de fixer nos légèretés, en faisant même servir les lois du monde à l'établissement solide et invariable de notre conversion. Mais si je retombe, par une malheureuse fragilité, dans mes premiers désordres, ma conversion, au lieu d édifier, deviendra la matière d'un nouveau scandale. Abus, chrétiens : c'est à quoi la grâce de Jésus-Christ nous défend de penser, sinon autant que cette pensée nous peut être salutaire pour nous donner des forces et pour nous animer. Je dois craindre mes faiblesses et prévoir le danger; mais je ne dois pas porter trop loin cette prévoyance et cette crainte; elle me doit rendre vigilant, mais elle ne me doit pas rendre pusillanime; elle doit m'éloigner des occasions par une sainte défiance de moi-même, mais elle ne doit pas m'ôter la confiance en Dieu, jusqu'à m'empêcher de faire des démarches pour mon salut, sans lesquelles la résolution que j'ai prise d^y travailler sera toujours chancelante. Si je me déclare, on jugera de moi» on en parlera : hé bien I ce sera un secours contre la pente naturelle que j'aurais à me démentir, de considérer que

aS2 U p. LOUIS BOUBDALOI»

j'aurais à soutenir les jugements et la censure du monde» On m'accusera de simplicité, de vanité, d'hypocrisie, d'intérêt; je tâcherai de détruire tous ces soup^ns : celui de la simplicité, par ma prudence ; celui de Foi^eil, par mon humilité ; celui de Thypocrisie par la sincérité de ma pénilence ; celui de l'intérêt, par un détachement parfait de toutes choses. Du reste, disait saint Augustin, le monde parlera selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes ; si le monde est jusle, s'il est chrétien, il approuvera mon changement, et il en profitera; s'il ne Test pas, je dois le mépriser luirméme et l'avoir en horreur (I).

Nous retrouvons toujours ici le moraliste profond, le prédicateur insistant et poursuivant le pécheur jusque dans ses derniers retranchements.

Il n'y a pas jusqu'au compliment final qui ne soit encore un trait jeté à l'âme rebelle et aussi une donnée pour croire que le discours appartient au Carême de 167A. Bourdaloue parle en maître, et bien que dans son discours on ne découvre aucun mot qui a^rme la conversion

définitive on sent que bien des obstacles ont été brisés :

Quelque indigne que je sois de mon ministère, peut-être pourrai-je dire aussi bien que saint Paul, quand il quitta les chrétiens d'Ephèse et qu'il se ' sépara d'eux, que je «mis pur devant Dieu et innocent de la perte des âmes^ si, parmi ceux qui m'ont écouté, il y en avait encore qui dussent périr ; et pourquoi? parce que vous savez, 6 mon Dieu, que je ne leur ai point caché vœ térUét^ maie que foi prié eoin de la leur peprésenter (wee toute la liberté^ quoique respectueuee^ dont doit user un ministre de votre parole. Quand vous envoyiez autrefois vos prophètes pour prêcher dam les cours des roû, TOUS vouliez qu'ils y apparussent comme des colonnes de 1er ei comme des mufs d'airain, c'est^lHttre, comme des

(1) T. IV, p. 319.

LE P. BOUBDALOUE BT LOUIS XIY 323

ministres désintéressés, généreox, intrépides. Mais j'ose dire, Seigneur, que je n*ai pas mèmcT eu besoin de ce caractère d'intrépidité pour annoncer ici votre Évangile, parce que j'ai eu l'avantage de l'annoncer à un roi chrétien, à on roi qui honore sa religion, qui Vhonore dam le cœar, et qui fait au dehors une profession ouverte de l'honorer; en un mot, à un roi qui aime la vérité. Vous défendiez à Jérémie de trembler en présence des rois de Juda; et moi j'aurais plutôt à me consoler de ' ce que la présence du plus grand des rois, bien loin de m'inspirer de la crainte, a augmenté ma confiance; bien loin d'affaiblir mon ministère, l'a fortifié et autorisé. Car la vérité que j'ai prêchée à la cour n'a jamais trouvé dans le cœur de ce monarque qu'une soumission édifiante et qu'une puissante protection (1).

Louis XIY, en dfet, honore la religion, il l'honore dans le cœnr et fait publiquement profession d'honorer sa doctrine et son culte extérieur ; il admire sa morale, mais hélas! c'est ici que le souverain, image du Roi des rois, disparaît pour laisser la place au Gis d'Adam. Suivons Foratcur dans l'habile marche qu'il accomplit pour conduire son auditeur à une honorable victoire sur lui-même :

L'Écriture nous apprend que ce qui sauve les rois, ce n'est ni la force, ni la puissance, ni le nombre des conquêtes, ni la conduite des affaires, ni l'art de commander et de régner, ni tant d'autres vertus royales, qui^font les héros et que les hommes canonisent. Il a donc été de la sagesse de Votre Majesté et de la grandeur de son âme de n'en pas demeurer li, mais de se proposer quelque chose encore de plus solide. Ce qui sauve les rois, c'est la vérité ; et Yotre Majesté la dierche, et elle se plaît à l'écouter, et elle aime ceux qui la hn CoQt connaître, et elle n'aurait que du mépris pour quiconque la lui déguiserait; et bien loin de lui résister, elle se

(1) T. IV, p. 321.

324 LE p. LOUIS BOUBDALOUE

ferait une gloire d*en être vaincue : car rien, dit saint Augustin, n*est plus glorieux que de se lûsser vaincre par la vérité. C'est, sire, ce que j'appelle la grandeur de votre âme, et tout ensemble votre salut (1).

C'est le salut du roi, c'est-à-dire sa conversion définitive, qui est la grande préoccupation du P. Bourdaloue, et il veut que le roi comprenne bien sa pensée : en quelques mots, il trace le portrait d'un roi selon le cœur de Dieu; e'est une leçon sous la forme d'un compliment :

Nous estimons nos princes heureux, dit-il après saint Augustin, si pouvant tout, ils ne veulent que ce qu'ils doivent, si élevés par leur dignité au-dessus de tous, ils se tiennent par leur bonté redevables à tous; s'ils ne se consi- •dèrent sur la terre que comme les ministres du Seigneur; si •dans les honneurs qu'on leur rend, ils n'oublient pas qu'ils sont hommes; s'ils mettent leur grandeur à faire du bien; s'ils font consister leur pouvoir à corriger le vice ; s'ils sont maîtres de leurs passions, aussi bien que de leurs actions; si lorsqu'il leur est aisé de se venger , ils sont toujours portés à pardonner; s'ils établissent leur religion pour règle de leur politique ; si se dépouillant de la majesté, ils offrent tous les jours à Dieu dans la prière, le sacrifice de leur humilité ; portrait admirable d'un roi vraiment chrétien et que je ne crains pas d'exposer aux yeux de Votre Majesté, puisqu'il ne lui représente que ses propres sentiments (2).

Puis l'orateur adresse au ciel une prière fervente pour obtenir les grâces d'en haut ; il ne demande plus la prospérité des armes, le succès et la gloire des entreprises : sa demande serait trop intéressée ; c'est uniquement pour le

(!) T. IV, p. 323.

(2) Ibid.

LE P. BOURDALOUB ET LOUIS XIY 32»

roi qu'il adresse ses prières au ciel, c'est pour obtenir eu sa faveur des grâces de salut.

Puisqu'il n'y a rien pour lui ni pour tous les rois du monde de personnel et d'essentiel que le salut (1).

Nous devons reconnaître que ce sermon appartient à l'époque des combats de Louis XIV contre ses vicieuses inclinations; c'est le sermon du jour de Pâques, signalé par Languet de Gergy ; s'il ne porte pas en titre sermon sur les Rechutes^ il traite babilement et courageusement cet important sujet.

Nous rappelons ici l'observation déjà faite au sujet des quatre Passions que nous avons esquissées. Le temps de Pâques était, â la cour, un temps de réflexion, un temps de grâce et de retour à Dieu ; les mémoires de M""* de Ga^lus (2) ne le diraient pas, que les sermons prêches à la cour, à cette époque, nous le donneraient à penser. Nous trouverons donc encore dans les sermons de la semaine pascale des passages qui s'adressent au roi et à ses courtisans, luttant contre le cri de la conscience.

Le lundi, l'éditeur donne un discours sur la Per-sévérance chrétienne (3), prêché â la cour en l'absence du roi et vraisemblablement en présence des dames ; nous y trouvons un passage sur la situation des esprits et des cœurs que nous ne pouvons laisser passer inaperçu. Bourdaloue ne parle plus avec la véhémence de son indignation des scandales dont ses auditeurs ont pu être les auteurs et les complices ; il devient compatissant à leurs faiblesses ; il leur dévoile ce qui se passe dans leurs propres cœurs et les presse de se décider entre l'accomplissement du devoir

(1) T. rv, p. 325.

(2) Souvenirs, p. 387.

(3) T. IV, p. 326.

326 UB S« L0U13 BODBBALOUB

et la passion qui les retient, par le souvenir des heureux jours passés au service de Dieu. C'est un passage des plus touchants :

Quand saint Paul, leur dit-il, exhortait les Hébreux à k persévérance chrétienne, voici une des grandes raisons dont il se servait : Christus heriy et hodiè^ ipse et in sœcuia (Heb., 13; 8). Jésus-Christ, leur disait TApôtre, n'est plus sujet à aucun changement ; il était hier, il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans tous les siècles. Pourquoi donc, concluait-il, changeriez-vous à son égard de sentiment et de conduite? Ah I chrétiens, appliquons-nous à nous-mêmes ce raisonnement. Il est difficile que nous n'ayons été quelquefois touchés de Dieu, et que dans le cours de notre vie il n'y ait eu d'heureux moments où, détrompés de la vanité du monde et confus de nos égarements passés, nous n'ayons dit à Dieu de bonne foi : Oui, Seigneur, je veux être à vous, et je ne me départirai jamais de la résolution sincère que je fais aujourd'hui de vivre dans votre loi et en chrétien. Rappelons uu de ces moments, ou plutôt rappelons les sentiments de ferveur et de piété que le Saint-Esprit excitait alors dans nos cœurs ; car nous savons ce qui nous touchait, et nous n'en avons pas encore perdu le souvenir. Remettonsnous donc du moins en esprit dans l'état où nous nous trouvions , et sur cela raisonnons ainsi avec nous-mêmes : Hé bien! la résolution que je fis en tel temps de renoncer l mon péché et de m'attacher à Dieu, n'est-elle pas encore maintenant aussi bien fondée , et d'une nécessité aussi absolue pour moi que je la conçus alors? Les principes de foi sur lesquels je l'établissais ont-ils changé? m'est-il survenu quelque nouvelle lumière pour en douter? les choses, considérées de près et en elles-mêmes, sont-elles différentes de ce qu'elles étaient? Quand je comparus devant Dieu dans le tribunal de la pénitence, et que je confessai à Dieu mon iniquité, je me condamnais moi-même; je fus moi-même mon accusateur et mon juge, et par conséquent je fus convaincu moi-même que ce que j'appelais iniquité, Tétait en

LE P. BOUBDAUNIB CT LOUIS XIY 327

•efléi; et quand Je promis à Dieu d'avoir pour jamais en bor<iBur cette iniquité qui faisait le désordre de ma vie, quand je m'engageai à ea fuir Toccasion, je crus fortement que ma conscience, que ma religion me Tordonnait. Me trompais-je? était-ce prévention? était-ce erreur? Non, sans doute; car je suis obligé de reconnaître que c'était TEsprit de Dieu qui m*éclairait, et que je ne pensai jamais mieux, ni plus sainement. Tout cela était donc vrai; et s'il Tétait alors, il le doit être encore aujourd'hui, et il le sera demain et jusqu'à la fin des siècles, puisque la vérité de Dieu, aussi bien que son être, est immuable : Christus heri^ ei hodiè^ ipse et in HBCula (4).

Louis XIV, emporté par le tourbillon des aflaires du royaume, la guerre sur le Rhin où conmiandait Turenne, la guerre de Flandres où commandait Gondé, oublia bientôt sa résolution et subit de nouveau le joug de ses passions.

L'année suivante, 1675, l'obligation du devoir pascal rappela aux coupables la nécessité d'une conversion définitive. M""* de Montespan se présenta à sa paroisse et essuya un refus d'absolution (2). Louis XIV le sut et donna raison au confesseur, après avoir consulté Montausier et Bossuet; il promit, à cette occasion, de ne plus voir M""' de Montespan (3). En effet. M""* de Montespan quitta Versailles et se rendit à Paris; Bossuet devait achever l'œuvre de conversion devenue difficile par l'irritabilité hautaine de la favorite exilée.

Louis XIV rejoignit l'armée de Flandres, et M"" de Maintenon conduisit le duc du Maine aux eaux de Ba-

il) T. IV, p. 338. Persévérance chrétienne.

(2) Le curé était le P. Lécuyer de rOratoire, Mém. tur Jf"« ée Mmntenon, par Languet, p. 109.

(3) De Bausset, Hist. de Bossuet, t. Il, p. 54-55.

328 LE p. LOUIS BOUBDALOUE

règes (1). Pendant ce long voyage, elle fut fidèle à rendre compte au roi de la santé du jeune prince et de l'accueil qui était fait par la population au fils du roi. A ce sujet, il s'établit entre le souverain et la gouvernante (2) une correspondance très active, qui prépara son avenir et ébranla la domination de H"^ de Montespan.

Bossuet, de son côté, voyait à Paris M""' de Montespan, en gardant de son mieux l'incognito ; il l'encourageait au bien ; puis il écrivait au roi et le pressait, lui aussi, de changer de vie : c'était réveiller et entretenir entre les deux coupables des souvenirs dangereux. Ses efforts furent inutiles ; le roi donna des ordres pour qu'au retour de ses conquêtes, il trouvât M""' de Montespan à Versailles*

Le jubilé de 1676 ramena les mêmes velléités et les mêmes scènes : « Les grandes fêtes lui causaient des remords, dit M""' de Gaylus (3), en parlant du roi, également troublé de ne pas fsdre ses dévotions ou de les faire

mal. M""* de Montespan avait les mêmes sentiments n

Cette année, Bourdaloue prêche pour la troisième fois le Carême à la cour.

Le sermon sur les Tentations pour le dimanche de la première semaine de Carême doit être mis au nombre des discours qui ont contribué à la conversion du roi ; les allusions historiques, les leçons évangéliques que nous y recueillons, le placent au premier dimanche du Carême de l'année du jubilé de 1676, peu de temps avant la reprise des hostilités en Flandres et sur le Rhin contre la coalition

{{) Corresp, gén., 1. 1, p. 268. Lettre du 23 avril 1675.

(2) Ibid., t. II, p. 274. Lettre à l'abbé Gobelin : c Je ne reçois de lettres qae d'un seul homme, et si on continue, on me persuadera qu'il ne faut faire fond que sur des gens dont l'amitié est plus vive aue vous ne le voulez. » M™^' de Maintenon avait reproché à l'abbé Gobelin de l'abandonner.

(3) Souvenirs de if«« de Caylus, coll. Petitot. 2 S., t. LXVI, p. 387.

européenne, dans un moment où le roi et M'^'cleMontespan commencent à se montrer sensibles à la voix du remords. Bourdaloue prend pour sujet de son discours la Tentation de Notre-Seigneur (1). Le Fils de Dieu se rend au désert sous Yinspiration du Saint-Esprit^ il y passe quarante jours dans la pratique de la pénitence.

La tentation représente l'état de vie militante auquel il faut se résigner ici-bas, et dont l'homme ne peut sortir victorieux sans le secours d'en haut. Dès le début, Bourdaloue gémit sur la triste condition des honunes impuissants à triompher par eux-mêmes des épreuves, c'est-àdire des tentations auxquelles ils sont condamnés. Il a fallu que le Fils de Dieu vint lui-même sur cette terre nous apprendre à lutter par ses exemples et par ses leçons ; il devient ainsi notre soutien dans le combat ; il nous encourage, il nous guide, il nous instruit.

Bourdaloue se hâte de faire jour à la pensée qui le domine; il met un grand roi en scène, expose sa conduite, et fait en même temps la leçon à celui qui l'écoute.

En vue de conquêtes d'un autre ordre, le prédicateur fixe l'attention du roi guerrier; il montre Jésus-Christ entrant dans la lice pour nous apprendre à combattre :

En cela, semblable à un grand roi, qui, pour repousser les ennemis de son État et pour dissiper leurs ligues, ne se contente pas de lever des troupes et de donner des ordres, mais paraît le premier à la tète de ses armées, les soutient par sa présence, les conduit par sa sagesse, les anime par sa valeur, et toujours, malgré les obstacles et les périls, leur assure la victoire. Or, si l'exemple d'un roi a tant de force et tant de vertu, comme vous le savez ^ chrétiens, et comme vous

380 lA '• UmS BOOIDAUXIE

l'avez tant de fois recoKmn yonsHOièmes, foe doit faire l'exemple d'un Dieu (i) ?

Mds personne ne s'y méprend : les courtisans, aussi bien que leur maître, savent que la leçon est commune à tous; que les uns et les autres doivent se préparer an combat contre leurs passions, avec les armes que la foi met entre les mains et avec un dévouement au moins égal au dévouement des courtisans généreux qui répondront à rappel de leur souverain, dès que la campagne prochaine sera ouverte.

Il faut donc s'apprêter à combattre les tentations, et pour sortir triomphant de cette guerre, il est nécessaire avant tout de ne pas s'y exposer sans raison ; si la tentation nous surprend, nous avons droit à une grâce de secours; sinon, non. Mais laissons Bourdaloue exposer cette doctrine.

Sans insister davantage sur les promesses de Dieu ou sur ses menaces, je prends la chose en elle-même. £n vérité, mes chers auditeurs, un homme qui, témérairement et d'un plein gré, s*expose à la tentation, qui volontairement entretient la cause et le principe de la tentation^ a-t-il bonne grâce d'implorer le secours du ciel et de l'attendre? Si c'était Tintérèt de ma gloire, lui peut répondre Dieu, si c'était un devoir de nécessité, si c'était un motif de charité, si c'était le hasard et une surprise qui vous eût engagé dans ce pas glissant, ma providence ne vous manquerait pas, et je ferais plutôt un miracle pour vous maintenir ; et, en efTet, quand autrefois, pour tenter la vertu des vierges chrétiennes, on les exposait dans des lieux de prostitution et de débauche, la gr&ce de Dieu les y suivait ; quand les prophètes, pour remplir leur ministère, paraissaient dans les cours des princes

LB P. BOUIOALOCB ET LOUIS XTV 331

idolâlFes, la grâce de Dieu les y accompagnait; quand les solitaires, obéissant à la voix et à Tinspiration divine, sortaient de leurs déserts et entraient dans les villes les plus débordées, pour exhorter les peuples à la pénitence, la grâce de Dieu y entrait avec eux : elle combattait dans eux et pour eux, elle remportait d'éclatantes et de glorieuses victoires, parce que Dieu lùi-mème, tuteur et garant de leur salut, les conduisait ; ils étaient à Tépreuve de tout. Mais aujourd'hui, par des principes bien différents, vous vous livrez vous-mêmes à tout ce qu'U y a pour vous dans le monde de plus dangereux et de plus propre à vous perver* tir; mais aujourd'hui, pour contenter votre inclination, vous entretenez dei sociétés libertines et des amitiés pleines de scandaley des conversations dont la licence corromprait, si je puis ainsi parler, les anges mêmes; mais aujourd'hui, par un engagement ou de passion, ou de faiblesse, vous souffrez auprès de vous des gens contagieux, démons domestiques toujours attentifs à vous séduire et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans Fâme; mais aujourd'hui, pour vous procurer un vain plaisir, vous courez à des spectacles, vous vous trouvez à des assemblées capables de faire sur votre cœur les plus mortelles impressions; mais aujourd'hui pour satisfaire une damnable curiosité, vous voulez lire sans distinction les livres les plus profanes, les plus lascifs (i).

L'orateur refuse donc la grâce de Dieu à tout homme qui se livre lui-même à l'ennemi, qui s'expose sans raison à certaines tentations dont le danger n'échappe à aucun auditeur ; il insiste en montrant que notre présomption ne BOUS excuse pas, et que le sort de la femme de Lotb nous est réservé, si nous ne nous hâtons de fuir la ville de Sodome, un lieu de perdition.

Nous voulons que dans les lieux où le feu de l'impureté (!) T. n, p. 179.

332 LE p. LOUIS BOURDALOUB

est allumé de toutes parts, Dieu, par une grâce spéciale, nous mette en état de n'en point ressentir les atteintes ; nous voulons aller partout, entendre tout, voir tout, être de tout, et que Dieu cependant nous couvre de son bouclier et nous rende invulnérables à tous les traits. Mais Dieu sait bien nous réduire à Tordre et confondre notre présomption. Car il nous dit justement, comme il dit à Loth : Nec stes m ùmn^ circàregione (Gènes., 19,17); éloignez-vous de Sodome et de tous ses environs ; renoncez à ce commerce qui vous corrompt : Nec stes: rompez cette société qui vous perd : Nec stes; quittez ce jeu qui vous ruine, et de biens, et de conscience : Nec stes ; sortez de là, et ne tardez pas. Je n'ai point de miracle à faire pour vous; et dès à présent je consens à votre perte si, par une sage et prompte retraite, vous ne prévenez le malheur qui vous menace : Nec stes inomni circà regione (1).

Ne pas aller au-devant des occasions du péché, fuir les occasions du péché, voilà notre devoir.

Les courtisans et leur maître comprennent la leçon, ils sont ébranlés, c'est le moment de concentrer les moyens d'attaque et de livrer l'assaut. Pour assurer le succès, Bourdaloue donne à sa pensée une couleur chevaleresque qui doit fixer l'attention; il s'adresse au roi, flatte ses passions guerrières et met les courtisans en présence de leurs devoirs d'hommes d* honneur et de gentilshonmies ; ils doivent tout sacrifier pour le service du roi. A plus forte raison doit-on tout sacrifier pour le service de Dieu. Nous sommes en eiîet à l'année 1676 (2), la coalition est aux frontières, bientôt le roi va faire un appel aux armes ;

(2) Au commencement de Tannée 1676, le roi organisa quatre armées pour résister à la coalition : lui-même commandait en personne Tarmée de Flandres; le maréchal de Luxembourg commandait l'armée opposée aux impériaux; le maréchal de Rochefort commandait entre Sambre et Meuse ; le maréchal de Navailles était à la tête de Tarmée du Roussillon.

quel est le gentilhomme qui osendt refuser de marcher à sa suite? Quel est le gentilhomme qui refuserait le sacrifice d*un attachement profane quand le prince l'appelle au combat 7

La dispatùion où je vous pois m*est favorable pour cela^ et Dieu m'a inspiré d'en profiter. Elle me fournit une démonstration vive, pressante, à quoi vous ne vous attendez pas, et qui suffira pour votre condamnation, si vous n*en faites aujourd'hui le motif de votre conversion. Écoutez-moi, et jugez- vous.

Il y en a parmi vous, et Dieu veuille que ce ne soit pas le plus grand nombre, qui se trouvent, au moment que je parle, dans des engagements de péché si étroits à les en croire, et si forts, qu*ils désespèrent de pouvoir jamais briser leurs liens. Leur demander que, pour le salut de leur âme, ils s'éloignent de telle personne, c'est, disent-ils, leur demander l'impossible. Mais cette séparation sera-t-elle impossible^ dis qu'il faudra marcher pour le service du prince^ à qui nous faisons tous gloire d'obéir? Je m'en tiens à leur témoignage. Y en a-t-il un d'eux qui, pour donner des preuves de sa fidélité et de son zèle, ne soit déjà disposé à partir et à quitter ce qu'il aime? Au premier bruit de la guerre qui commence à se répandre, chacun s'engage, chacun pense à se mettre en route; point de liaison qui le retienne, point d'absence qui lui coûte et dont il ne soit résolu de supporter tout l'ennui. Si j'en doutais pour vous, je vous offenserais ; et quand je le suppose comme indubitable, vous recevez ce que je dis comme un éloge, et vous m'en savez gré (1).

Il est inutile de faire ressortir le sens de ce passage, quand Bourdaloue fait appel aux dispositions généreuses des courtisans prêts à tout sacrifier, jusqu'à leurs liaisons les plus passionnées, pour marcher avec le roi au secours

(1) T. II, p. 192.

334 U P. LOUIS BOUBDALOnS

de la patrie menacée, n'impose-t-il pas au roi le sacrifice que lui demandent sa conscience, les yoeux et les prières de tant d'amis dévoués et sincères ; que rend possible une première victoire sur les ennemis de son âme qui paraissait décisive en 1675 ? En un mot, il demande Téloignement définitif de M"'* de Hontei^n, auquel Bossuet travaille avec tant de zèle.

La suite du discours entre dans des détails que les mémoires du temps confirment. Arrêtons-nous un instant aux reproches que T austère religieux adresse aux directeurs trop indulgents qui suivent l'esprit du monde en sacrifiant les intérêts de Dieu aux intérêts du siècle ; Bourdaloue ajoute donc :

Ceux mêmes qui devraient s'opposer à ce relâchement, les prêtres de Jésus-Christ, malgré tont leur zèle, se laissent surprendre à de faax prétextes, et sont eux-mêmes ingénieux à en imaginer pour modérer la rigueur de leurs décisions. On écoute un mondain, on entre dans ses raisons, on les fait valoir, on le ménage, on a des égards pour lui, on lui donne du temps; on dit que F occasion quoique prochaine ne lui est plus volontaire, quand il ne la peut plus quitter sans intéresser son honneur, et on lui laisse à décider, tout mondain qu'Q est, si son honneur y est en effet intéressé suffisamment pour contrebalancer celui de Dieu... C'est-à-dire qu'on l'autorise dans son erreur, qu'on l'entretient dans son libertinage, qu'on le damne et qu'on se damne avec lui (i).

Bourdaloue fait-il allusion à l'archevêque de Paris, de Harlay, que M. Floquet fait intervenir dans ces négociations, d'après Amauld (S) ? parie-t-il de son confrère le

(2) Lettres à M«« de Fontpertuis, du 9 janvier 1694. Œuv. d'Ar^ nauld, t. m, p. 723.

LE P. BOURBALOUB ET LOUIS XIY 335

P. de la Chaise, si légèrement accusé de faiblesse envers le roi coupable? (1) Nous répondrons que le P. de la Chaise, tout compatissant qu'il fût, était incapable de forfaire à son devrâr ; il n'a jamais été désavoué par ses frères, dont la morale, attaquée dans les pamphlets et les écoles rivales, n'a point été condamnée par la sainte Église ; il allait jusqu'aux dernières limites de son pouvoir, il ne les dépassait pas; on sait qu'il n'a jamais donné d'absolution à son pénitent avant d'avoir obtenu la promesse de séparation, donnée et accomplie de bonne foi. Après le P. de la Chaise, en Tannée 1676, l'histoire signale Bossuet, auquel était confiée la conversion de M"^' de Montespan. Nous lui rendons cette justice qu'il lit beaucoup, dès l'année 1675, pour amener une séparation ; mais il ne parait pas avoir soutenu jusqu'au dernier jour la sévérité de ses principes. .. Écoutons M'"' de Caylus : la position qu'elle occupe à la cour d<Hme i sa parole une autorité que n'a pas le janséniste Amauld, ennemi personnel et de l'archevêque de Paris et des Jésuites. M"** de Caylus raconte, dans ses Souvenirs^ que les deux coupables, Louis XIV et M"' de Montespan, pressés par leur conscience, se séparèrent à l'occasion du jubilé de Tannée 1676 (2). a Ils se séparèrent de bonne foi, ou du moins ils le crurent. H""® de Montespan vint à Paris, visita les églises, jeûna, pria et pleura ses péchés ; le roi, de son côté, fit tout ce qu'un bon chrétien doit faire. Le jubilé fini, gagné ou non gagnée il fut question de savoir

(1) Floquet, Bossuet préceptewr du dauphin, p. 509. M. Henri Martin, dans son Hist. de France^ t. XIV, p. 610, prétend, sans preuve, que le P. de la Chaise n'osait refuser l'approche des sacrements au roi en état dépêché mortel; quant à fiossuet, dit-il, il était bien incapable de cette complaisance sacrilège. M. H. Martin ne comprend pas la portée de ses paroles.

(2) Souvenirs, Mém, Petit. 2 s., U LXVI, p. 388. L'éditeur soutient que M"^ de Caylus est diana l'erreur quand elle admet une séparation en 1676; nous croyons qu'il est dans son tort.

336 LE p. LOUIS BOURDALOCB

si M"''* de Montespan reviendrait à la cour. Pourquoi non, disaient ses parents et ses amis même les plus vertueux? M"" de Montespan, par sa naissance et'par sa charge (1), doit y être ; elle peut y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs. Mgr tévêque de Meaux fat de cet avis,.. Les mesures de prudence furent foulées aux pieds et dès la première entrevue, le scandale recommença. » En parlant de Bossuet, M'^' d'Aumale ajoute dans ses Mémoires : «c II ignorait donc que la fuite est le seul remède en pareil cas (2) ? »

Voici maintenant la doctrine de Bourdaloue exposée dans le même sermon sur les tentations :

Il n*y a personne qui n'ait, et en soi-même et hors de soimême, des sources de tentations qui lui sont propres : en soi-même, des passions et des habitudes ; hors de soi-même, des objets et des occasions dont il a personnellement à se défendre, et qui sont, par rapport à lui, des principes de péché : car on peut très bien dire de la tentation ce que saint Paul disait de la grâce, que, comme il y a une diversité de grâces et d'inspirations qui toutes procèdent du même esprit de sainteté, et dont Dieu, qui opère en nous, se sert, quoique difTéremment, pour nous convertir et pour nous sauver; aussi il y a une diversité de tentations que le même esprit d'iniquité nous suscite pour nous corrompre et pour nous perdre. Nous savons assez quel est le faible par où il nous attaque plus communément, et pour peu d'attention que nous ayons sur notre conduite, nous distinguons sans peine non seulement la tentation qui prédomine en nous, mais les circonstances qui nous la rendent plus dangereuse : car, selon la remarque de saint Ghrysostome, ce qui est

(1) Elle était snrintendante de la maison de la reine.

(2) Souvenirs de if«« de Cayhis. Ibid, note de l'éditeur, t. LXVI, p. 388.

LB P. BOUBDALOUE BT LOUIS XIV 337

tentation pour l'un ne Test pas pour l'autre, ce qui est occasion de chute pour celui-ci peut n'être d'aucun danger pour celui-là, et tel ne sera point troublé ni ébranlé des plus grands scandales du monde, qu'une bagatelle, si je l'ose dire par la disposiUon particulière où il se trouve, fera malheureusement échouer. Le savoir et ne pas fuir le danger, c'est ce que j'appelle s'exposer à la tentation contre l'ordre de Dieu • or, je prétends qu'un chrétien, alors, ne doit point attendre de Dieu les secours de grâce préparés pour combattre la tentation et pour la vaincre; je prétends qu'il n'est pas en droit de les demander à Dieu, ni même de les espérer; je vais plus loin, et je ne crains point d'ajouter que, quand il les demanderait, Dieu, selon le cours de sa providence ordinaire est expressément déterminé à les lui refuser : que puis- je dire de plus fort pour faire voir à ces âmes présomptueuses le désordre de leur conduite, et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes (i)?

Ce langage clair et précis avait dû ouvrir les yeux à la pécheresse aussi bien qu'à son complice; mais l'heure n'était point encore venue. M""* de Montespan, en reprenant ses fonctions imaginaires auprès de la reine, au lieu d'aider à la grâce contre les tentations, aidait à la tentation contre la grâce, suivant la pensée de Bourdaloue. Les leçons du jour de Pâques, données dans le sermon sur les rechutes, furent oubliées.

On rompt une attache criminelle, mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve, pour ainsi dire, certains droits, à quoi l'on prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer; certains commerces, que l'honnêteté et la bienséance semblent autoriser; certaines libertés que l'on s'accorde en se flattant qu'on n'ira pas plus loin (2).

|1) T. n, p. 175. Serm, sur Us tentations. (2) T. IV, p. 299.

338 LE p. L0T7IS BOURDAIOUE

Et en effet le scandale reprit son cours ; M"* de Blois naquit le 4 mai 1677 et le comte de Toulouse le 9 juin 1678. M"* de Maintenon ne fut plus chargée de ces enfants dont l'origine lui avait coûté, tant de larmes ; et, d'ailleurs, elle était montée trop haut dans l'estime du roi, pour avoir désormais de pareils services à rendre.

Il semble que le P. Bourdaloue va au-devant de toutes ces défaillances lorsqu'il parle, lui aussi, de la morale relâchée de certains confesseurs, se faisant ainsi l'interprète d'un enseignement dont il a été l'un des docteurs les plus expérimentés (1). Les confidences de M*' de Caylus et de M"' d'Aumale montrent que, dans l'intimité de la cour, la morale du P. Bourdaloue était la plus goûtée (2).

Bourdaloue demande à ses auditeurs, roi et courtisans, qu'ils ajoutent, à la grâce du combat promise et méritée, une volonté ferme d'aider à la lutte contre la tentation par la mortification de la chair. C'est le sujet de la deuxième partie du discours sur les Tentations (3).

Tout chrétien est soldat, les tentations sont des assauts que nous livre l'ennemi et contre lesquels nous sommes armés par une grâce, qui n'est pas une grâce de repos, mais une grâce de combat : Non vent pacem mit t ère ^ sed gladiwn. (Matth., 10; 34.) Dans un combat, le premier devoir du soldat est de chercher à affaiblir l'ennemi; notre ennemi, c'est la concupiscence delà chair; il faut donc lui donner la mort par la mortification chrétienne ; c'est la loi de la gperre,. nous en connaissons des exemples.

Et, en. efibt, commeoit estn»' qpie tous les saints ont com-

(1) Le P. Bourdaloue avait enseigné la théologie morale à Rouen.

(2) Voir Corresp, de BUssy Katiutin. t. m, p. 35^, mai 1.675.

LE P. BOURDALOUE ET LOUIS XrV 339

battu la tentation, et de quel stratagème se sont-ils servis, quel moyen ont-ils employé contre elle? la mortification de la chair. N'est-cepas ainsi que David, au milieu des pompes et des plaisirs de la cour, se couvrait d'un rude cilice, lorsqu'il se sentait troublé par ses propres pensées et que les désirs de son cœur le portaient au mal et le tentaient? N'est-ce pas pour cela que saint Paul traitait rigoureusement son corps, et qu'il le réduisait en servitude? Quoi donc! la grâce est-elle d'une autre trempe dans nos mains que dans celles de cet apôtre? avons -nous, ou un esprit plus fervent, ou une chair plus soumise que David? l'ennemi nous livre-til d'autres combats, ou sommes-nous plus forts que tant de religieux et tant de solitaires, les élus et les amis de Dieu? Pas un d'eux qui ait compté sur la grâce séparée de la mortification des sens : et sans la mortification des sens, que dis-je? dans une vie douce, aisée, commode, dans une vie môme voluptueuse et molle, nous osons tout espérer de la grâce! Un saint Jérôme, comblé de mérites, ne crut pas, avec la grâce môme, pouvoir résister, s'il ne faisait de son corps une victime de pénitence ; et nous prétendons tenir contre tous les charmes du monde et les plus violents efforts de l'enfer, en faisant de nos corps des idoles de l'amour-

propre!

C'est ainsi qu'ont raisonné les Pères que Dieu nous a donnés pour maîtres, et qui doivent être nos guides dans la voie du salut. Ne vous étonnez donc pas si des mondains marchant, comme dit l'Apôtre, selon la chair, et ennemis de la croix et de la mortification de Jésus-Christ, se trouvent si faibles dans la tentation. Ne me demandez pas d'où vient qu'ils y résistent si rarement, qu'ils y succombent si aisément (1) .

Que deviennent les mondains, ennemis de la mortification de Jésus-Christ? Bourdaloue leur répond en citant un passage de Tèrtullien, dont le rude langage ne pâli) T. II,. p, 200*

raitra pas exagéré à ses auditeurs, tous braves gentilshommes décidés à affronter les fatigues et les hasards de la guerre pour la gloire du roi.

Non, non, disait Tertullien, parlant aux premiers fidèles dans les persécutions de TÉglise, je ne me persuaderai jamais qu'une chair nourrie dans le plaisir puisse entrer en lice avec les tourments et avec la mort. Quelque ardeur qu'un chrétien fasse paraître pour la cause de son Dieu et pour la défense de sa foi, je me défierai toujours, ou plutôt je désespérerai toujours que de la délicatesse des repas, des habits, de Féquipage et du train, il accepte de passer à la rigueur des prisons, des roues et des chevalets. Il faut qu'un athlète, pour combattre, se soit auparavant formé par une abstinence régulière de toutes les voluptés des sens, et par une épreuve constante des plus rudes fatigues de la vie; car c'est par là qu'il acquiert des forces. De même, il faut qu'un homme, pour entrer dans un champ de bataille où sa religion l'appelle, ait fait l'essai de soi-même par une dure mortification, qui l'ait disposé à supporter tout et à n'être étonné de rien (!}...

Si on lui demande comment pratiquer la mortification de la chair, l'orateur hésite à répondre ; puis allant audevant des répugnances de la nature corrompue, il se contente d'en appeler à la loi de l'Église, à l'observation du jeûne du Carême; tout le monde sait, après avoir lu les souvenirs de M""" de Caylus, que M""' de Montespan poussait jusqu'au scrupule l'observation de la loi de pénitence (2) . « Je me souviens, dit-elle, d'avoir ouï raconter que, vivant avec le roi de la façon dont je viens de parler, elle jeûnait si austèrement les carêmes, qu'elle faisait peser son pain. Un jour, la duchesse d'Uzës, étonnée de ses

II) T. II, p. 202.

(2) Souvenirs, coll. Mém, Petit. 2 s., t. LXVI, p. 388.

scrupules, ne put s'empêcher d'en dire un mot : « Eh quoi, (( madame, reprit M""" de Montespan, faut-il parce que je <( fais un mal, faire tous les autres? » Heureuse inconséquence qui devait contribuer à la ramener un jour au bercsil. Cette anecdote est racontée à la date où nous plaçons le sermon sur les Tentations^ à l'année 1676.

Nous croyons avoir mis en pleine lumière toutes les applications ménagées par notre orateur dans son discours sur les Tentations : il a un but général qui s'adresse à tous les habitués de la cour, il a pour but particulier d'aider à briser les liens qui tiennent encore dsms la captivité du démon le roi et son impérieuse favorite.

1677. — Vint le jour où Louis XIV, lassé du joug de M""*" de Montespan, promena ses faveurs de droite et de gauche ; l'année 1677 fut pour lui fort agitée : il passa près de trois mois à l'armée, à partir du 28 février, jusqu'au 31 mai ; puis il revint à la cour et reprit ses anciennes habitudes. Bourdaloue prêcha cette année le Carême à Rouen.

1678. — Aux fêtes de Pâques de l'année 1678 (1), même combat intérieur et même résistance de la part des confesseurs. Le roi, après le siège de Gand (9 mars), revint à Paris et voulut faire ses pàques. Le P. de la Chaise, qui l'avait suivi dans les Flandres, était resté à Lille; le roi le pria de venir le confesser; le Père prétexta une maladie et ne vint pas. Le P. Deschamps fut appelé à la cour, tt Après un long tête-à-tête avec le roi, dit le marquis de Sourches (2), il ne voulut point lui donner l'absolution et sut néanmoins lui parler si sagement, que le roi, bien loin d'être offensé de son refus, demeura très satisfait de lui, et en dit du bien à tout le monde. »

(1) 10 avril.

(2) Mém., note sur le P. Deschamps, t. III, p. 15/ année 1685.

312 LE p. LOUIS BOUKDALOUE

Cette année, le P. Bourdaloue prêcha le Carême, à Paris, dans l'église Saint-Sulpice. L'année suivante, 1679, il prêcha la station de Carême à Saint-Jacques-la-Boucherie.

De notables événements se déroulèrent dans le cours de ces deux années, 1678 et 1679. Nous en rendrons compte pour nous tenir au courant des péripéties qui aboutirent à la réforme des mœurs à la cour.

Le roi , absorbé par le mouvement de ses troupes et le ^ succès de ses armes, réglait les conditions de la paix de Nimègue (1678) ; à peine était-elle conclue que déjà il retournait à ses vieilles habitudes.

Dégoûté ou lassé du joug de M"' de Montespan, il 8*était épris d'une fille d'honneur de Madame^ de Marie- Angélique de Scorraille de Roussille, dite M"* de Fontanges, jeune fille d'une grande beauté, disait-on, mais de peu de jugement. Cette intrigue nouvelle avait pris naissance dès le mois de novembre 1678 (1) ; personne ne douta du succès, lorsque l'on apprit que M""" de Montespan succédait à la comtesse de Soissons dans la charge de surintendante de la maison de la reine. Pai* sa présence & la cour, l'ancienne favorite voilait, pour un instant du moins, l'accès de la nouvelle maîtresse.

1679. — M""* de Main tenon, qui se préoccupait toujours de la conversion du roi, découvrit bientôt le mystère; au mois de mars 1679, elle fait part de ses inquiétudes à l'abbé Gobelin en ces termes : « Je vous le demande encore et de prier et de faire prier pour le roi, qui est sur le bord d'un grand précipice (2). » On peut charitablement croire que Louis XIV n'avait pas encore touché le fond de l'abîme, lorsque les fêtes de Pâques lui rappelèrent ses

(1) Corresp. de Bussy, t, IV, p. 239.

(2) Corresp, gén, de ir«« de Maintenon, U H, p, 47^

devoirs de chrétien. La solennité tombait cette année le 2 avril. « On ne sait comment Pâques se passera à la cour » , écrivait le P. Rapin à Bussy-Rabutin, le 15 mars (l). Le 21, Bussy répond : v La crainte qu'on a de Pâques à la cour fait bien voir que les joies n'y sont qu'imparfaites et que ceux qui sont au-dessus de tout sont quelquefois assez honnêtes pour ne vouloir pas se mettre au-dessus des bienséances (2) ». Cette réponse, bien qu'un peu équivoque, nous montre que l'esprit de foi était encore vivace à la cour ; et en effet, d'après la môme correspondance, nous savons que Louis XIV jeûna trois jours, fit ses dévotions à la paroisse avec un certain éclat ; le grand aumônier, cai^dinal de Bouillon, lui donna la communion le 1" avril, veille de Pâques, suivant la coutume, puis le roi toucha les malades. M'^.^ de Montespan, pendant la sainte quinzaine, s'absentait de la cour ; elle allait tantôt à Paris, tantôt à iMaintenon; elle assistait aux offices de la Semaine sainte; le Jeudi saint, elle servit la reine pendant les cérémonies de la cène; après les fêtes, elle ne vit le roi qu'en présence de Mo?isicîtr; enfin, le mercredi de Pâques, elle entra en fonctions auprès de la reine Marie-Thérèse; dès lors son ancien rôle était fini (3). « On me mande que la vieille affaire est rompue, mais qu'il y en a une nouvelle » , écrit Bussy au P. Rapin (4) ; et, en effet, le succès de la rivale ne fut bientôt plus un mystère ; toutefois l'opinion publique avait reçu une première satisfaction. « Le père de la Chaise y gagne toujours quelque chose, » disait Bussy dans la

(l) Corresp., t. IV, p. 329.

(2J Ibid,, p. 332.

(3) Lettre du marquis de Trichâteau à Bussy, 14 avril 1679. Carresp,, t. IV, p. 344.

(4) Lettre de Bussy au P. Rapin. 26 avril 1679. Con^esp., t. IV, p. 351.

344 LE P. LOUIS BOURDAtOUE

même lettre; « le scandale est bien moindre et les nouvelles habitudes sont plus aisées à déraciner que les anciennes. »

Le roi se fatigua bientôt de ses nouvelles amours ; la duchesse de Fontanges était sotte et d'une santé délicate ; c*en était assez pour éteindre la passion royale : « Un honnête homme peut s'engager par les yeux, disait un courtisan ami de Bussy-Rabutin (1 ) , mais le seul mérite le retient. . . ; je m'imagine que le roi, las des passions, voltigera désormais. »

Telle était le bruit qui circulait à la cour, et bien des intrigues allaient se renouer pour obtenir la honteuse succession de la dernière victime. Louis XIV, sensible au remords de sa conscience, las de cette vie aventureuse qui ternissait sa plus solide gloire, allait au contraire se fixer. Cette pensée secrète de son cœur prit une première apparence de réalité, lorsque l'on vit M""* de Maintenon appelée i remplir à la cour une des situations les plus enviables. Le roi, dans la formation de la maison princière de sa belle-fille, la duchesse de Bavière (2), appela M""' de Maintenon aux honneurs de seconde dame d'atour de la nouvelle Dauphine, honorable sinécure qui lui présageait une vie tranquille et un accès auprès du roi, dont elle était toujours le bon génie. M""^ de Sévigné lui rend justice, lorsqu'elle annonce cette nouvelle à sa fille; le 13 dé« cembre 1679, elle lui écrit de Paris : « Il y en a qui disent que M""* de Msdntenon sera placée d'une manière à surprendre ; ce ne sera pas à cause de Quanta (M"'° de Montespan), car c'est la plus belle haine de nos jours; elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon

(1) Lettre de La Rivière à Bussy. Corresp. de Bussy, 15 décembre 1679, t. Y, p. 21 .

(2) Le mariage eut lieu le 28 Janvier 1680.

LE P. BODBDALODB ET LOUIS XIY 345

esprit (1). » Sa pi*ésence était pour le roi un rappel constant à un changement de conduite.

M"* de Fontanges occupait toujours dans le cortège royale la place que Fétiquette lui assignait; elle était entourée d'honneurs, mais personne n'ignorait que les faveurs éblouissantes dont elle était l'objet au commencement de l'année 1680, annonçaient la fin de son règne.

1680. — C'est encore aux fêtes de Pâques (2) que le dénouement s'annonça. M*"^ de Mamtenon commençait alors à jouir d'une vie plus calme qui lui permettait de se livrer à ses occupations de préférence, la prière et les bonnes œuvres. Le cœur chrétien se repose lorsqu'il rencontre au milieu de cette cour de Versailles le spectacle d'une haute vertu, remplissant aux yeux de Dieu le rôle des justes qui auraient sauvé Sodome et Gomorrhe. C'est le spectacle que nous offre la vie privée de M"''' de Maintenon. Dès qu'elle reçut le brevet de dame d'atour de la Daupbine, elle écrivit à son directeur (3) et lui ouvrit sa conscience. Après avoir parlé du chiffre de ses aumônes, elle ajoute : « Quant à mes habillements, je vais les changer, et les prendre pareils à ceux de M''*' de Richelieu ; j'ai une indifférence là-dessus qui m'ôte tout scrupule; j'ai été vêtue d'or, quand j'ai passé mes journées entre le roi et sa maltresse ; je vais être à une princesse, je serais toujours en robe noire ; si j'étais hors de la cour, je serais en tourière, et tous ces changements ne me font nulle peine..., mes journées sont présentement assez réglées et fort solitaires : je prie Dieu un moment en me levant ; je vais à deux messes les jours d'obligation, et à une les jours ouvriers ; je dis mon office tous les jours et je Us un cha-

(1) Lettres, t. VI, p. 142.

(2) La fête de Pâques tombait le 21 avril.

(3) Corresp. gén., t. II, p. 95, 8 janvier 1680.

846 LE p. LOUIS BOUBDALOUE

pitre de quelque bon livre ; je prie Dieu en me couchant, et quand je m'éveille la nuit, je dis un Laudate ou un Gloria PatrL Je pense souvent à Dieu dans la journée, je lui offre mes actions ; je le prie de m'ôter d*ici, si je n'y fais mon salut, et du reste, je ne connais point mes péchés. J'ai une morale et de bonnes inclinations qui font que je ne fais guère de mal ; j'ai un désir de plaire et d'être aimée qui me met sur mes gardes contre mes passions ; aussi ce ne sont presque jamais des faits que je puis me reprocher, mais des motifs très humains, une grande vanité, beaucoup de légèreté et de dissipation, une grande liberté dans mes pensées et dans mes jugements et une contrainte dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine. Voilà à peu près mon état : ordonnez le remède que vous croirez le plus propre. Je ne puis vraisemblablement envisager bientôt une retraite ; il faut donc travailler ici à mon salut; contribuez-y, je vous supplie, autî^nt que vous le pourrez, et comme c'est le plus essentiel de tous les seiTices, comptez aussi sur la plus entière reconnaissance. »

Cette même année 1680, Bourdaloue, après une longue absence, reparut à la cour. Mascaron et le Boux avaient tenu la chaire royale depuis 1676.

Le 6 mars, il commence la station de Carême ; depuis sa dernière prédication, l'aspect de l'auditoire a bien changé. Les révélations du procès des poisons (1), encore présentes à tous les esprits et compromettantes pour un grand nombre de familles, répandaient la terreur sur toute cette société coupable, par le fait ou par la complicité, des désordres qui sont l'origine des grands crimes.

Louis XIV, toujours ferme au milieu des agitations du dehors et du dedans, commença à tenir une conduite

(1) La Voisin fut brûlée le 10 février 1680,

LE P. BOUBDALOUE ET LOUIS XIY 347

pins digne de la majesté royale; il ménagea, avec une discrétion plus conforme à l'étiquette royale qu'aux lois de la morale chrétienne, l'éloignement de la favorite. La duchesse de Fontanges étant tombée malade au commencement de l'année, le roi lui témoigna beaucoup d'intérêt, et l'envoya auprès de sa sœur passer les fôtes de Pâques & Tabbaye de Maubuisson : « Voilà une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du confesseur, disait M"' de Sévigné; il y a des gens qui disent que cet établissement sent le congé ; en vérité, je n'en crois rien ; le temps nous l'apprendra. Voilà ce qui est présent : iM"* de Montespan est enragée, elle pleura longtemps hier; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil ; il est encore plus outragé par la haute faveur de M"** de Maintenon (1) ».

En effet, à partir de ce jour. M™* de Maintenon exerce à la cour une influence que nous savons être saine et chrétienne. Toutefois l'avenir reste toujours menaçant; M"* de Sévigné doute encore d'une conversion décisive..., le temps nous P apprendra j disait-elle; tout courtisan sérieux pouvait en douter, en voyant combien la succession de la dernière favorite excitait de convoitises. Cepen* dant le confesseur et M"* de Maintenon avaient préparé les voies, et Louis XIV lui-même semblait solliciter un dernier ébranlement et chercher une main secourable qui l'aidât à sortir de l'abime. Le prédicateur avait donc le droit de tout dire, et il en fit usage.

C'est au milieu du Carême de cette année, qu'il nous fàat placer le sermon sur V Impureté (2) .

Ce sermon répond seul à l'émotion que M""* de Sévigné décrit d'une manière si pittoresque dans sa lettre du ven-

(1) Lettres, t. VI, p. 347, 6 avril 1680.

(2) Œuvres, t. III, p. 79.

348 LE p. LOUIS BOURDALOUE

dredi 29 mars 1680 (1) : c< Avant hier, écrit-elle à sa fille, j'étais tout au beau milieu de la cour. . . Nous entendîmes après dtner le sermon de Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant contre l'adultère à tort et à travers. Sauve qui peut, il va toujours son chemin. »

En ne tenant compte que des dates, il est évident que la marquise était présente au sermon du mercredi de la troisième semaine, 27 mars, sur Vobservation de la loi^ sermon auquel le roi n'assistait pas ; nous y trouvons plusieurs passages d'une vérité frappante contre l'immoralité du siècle ; mais l'ensemble du discours, dont le but est de montrer qu'il ne faut pas négliger ce qui parait peu de chose, parce que les petites fautes amènent les grandes, l'ensemble de ce discours, disons-nous, n'est pas capable, à notre avis, d'exciter de grandes émotions. Il faut donc admettre avec toute vraisemblance, que pendant le cours de cette journée passée tout au beau milieu de la cour^ M""* de Sévigné eut occasion d'entendre les dames attitrées se répandre en commentaires sur le sermon du mercredi, et plus amèrement encore au sujet du sermon du dimanche précédent, 24 mars, sur V Impureté^ sermon dont l'efTet fut tel que le P. Bourdaloue dut donner des explications quelques jours après. Au nombre des dames présentes à la cour, M"' de Sévigné cite M"" de Chaulnes, M"" de Richelieu et de Rochefort, M"'"' de Soubise ; la princesse de Gonti, aussi présente, suffisait, à elle seule, pour soulever une tempête; fille légitimée (2), méchante comme un petit aspic pour son mari, dit M"" de Sévigné (3), belle-fille

11) />«., t. VI, p. 329-332.

(2) Anne-Marîe de Bourbon dite M><«de Blois, fille de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière.

(3) 14 juillet 1680, Lett, t. VI, p. 522.

LE P. BOURDALOUE ET lOUIS XIV 349

d'une des plus célèbres mères de F Église (1), elle trouvait, dans tout son être, mille motifs de décrier le prédicateur. Bourdaloue, après avoir donné son texte (2), signale parmi les démons ennemis de Thomme, le démon de Vlmpureté^ cause la plus générale de la damnation des hommes.

En traitant cette matière, ajoute-t-il, je me souviendrai toujours que la parole du Seigneur, dont je suis le ministre, quoique indigne, doit être une parole chaste, plus épurée que Targefit qui passe par le feu, et qu'on éprouve jusqu'à sept fois. Plaise à Dieu que nos cœurs, aussi purs que cette divine parole, soient disposés à en profiter (3).

La division du discours est très simple : l'impureté est un signe de réprobation et un principe de réprobation. Les caractères de la réprobation, empruntés aux victimes de Tenfer, se retrouvent infailliblement dans Thomme impur : aveuglement profond^ désordre complet^ esc lavage^ ver rongeur. Par l'asservissement de l'esprit à la chair, résultat infaillible de ce péché, Thomme raisonnable devient Y homme animal défini par saint Paul, il ne connaît plus les choses de Dieu : animalis homo non percipit ea quœ sunt Dei (ij . Bourdaloue ajoute :

Quand il s'abandonne aux sales désirs de la chair, il pèche, et il pèche en bête, parce qu'il suit le mouvement d'une passion prédominante dans les bêtes. Or, s'il pèche en bête, il n'a donc plus ces lumières de l'esprit qui le distinguent des

(1) Anno-Marie Martinozzi, nièce de Mazarin.

(2) Cum immundus spiritus exierit ah homine , ambulat per loca arida, queerens requiem, et non invenit. Tune dicit : Rêver tar m domum meam unde exivi. Et veniens invenit eam vacantem , scopis mundatam, et omatam, Tum vadit, et assumit septem aUos spiritus secum nequiores se, et intrantes habitabant ibi. (Matth. xii, 43.)

(3) T. III, p. 79.

W I. Cor. II, 14.

360 Ui B. LOUIS BOGBDALOUE

bêtes et qui le font agir ea homme ; il est donc réduit à Ti- * gnominie de Nabuckodonosor, il est dégradé de sa condition, il est même au-dessous de la condition des bêtes, puisque entre les bêtes et lui il n'y a plus d'autre différence, sinon qu'il est criminel dans son emportement, ce que les bêtes ne peuvent être : Homo cùm in honore esset^ non intellexit : cornparatus est jumentis insipientibus, et similis foetus est illis (Ps. XLVIII). C'est le raisonnement de saint Bernard, et l'expérience le justifie tous les jours (1).

Un pareil début articulé avec cette force de conviction et cette voix éclatante que nous connaissons, en présence d'une cour où les révélations de la chambre des poisons avaient fait tant de vides; cette évocation de Nabuchodonosor, roi lui aussi et cependant changé en bete^ tout cet ensemble de circonstances était bien de nature à impressionner vivement l'auditoire ; l'orateur achève le tableau:

L'homme impur perd la connaissance de lui-même : témoins ces deux vieillards qui attentent à la chasteté de Suzanne ; ils oublient leur caractère, eux, magistrats, juges, hommes vénérables dans la synagogue par leur âge, et qui devraient servir de modèles au peuple (2).

Témoins les héros de l'antiquité psuènne, parfaitement définis par les théologiens du temps, les poètes, et transformés par eux en bêtes quand ils décrivent les pratiq[ues honteuses de ces fausses divinités.

C'est de là,, remiarque Clément Alexandrin,, que les poètes, qui furent les théologiens da paganisme, lorsqu'ils décrivaient, les pratiques honteuses et tes infâmes commerces de leurs

(2) Ibid,, p. 85.

LE P. BOURfiALOXIB ET' LOUIS' XIY 3S1:

fausses divinités, ne les représentaient jamais dans leur forme naturelle, mais toujours déguisées et souvent métamorphosées en bêtes. Pourquoi cela? Nous les blâmons, dit ce Père, d'avoir ainsi déshonoré leur religion et outragé la majesté de leurs dieux; mais, à le bien prendre, ils en jugeaient mieux que nous : car ils voulaient nous dire par là que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnaître, et qu'en devenant adultères^ non seulement ils s'étaient dépouillés de Vêtre divin, mais qu'ils avaient même renoncé à Tétre de l'homme (1).

Quelles seront les conséquences? oubli complet de tous les devoirs sociaux : le père ruine ses enfants par ses débauches ; un juge sacrifie le bon droit à ses plaisirs ; Tanû déshonore la maison de son ami ; le prêtre déshonore son sacerdoce par des actions abominables ; une femme compromet rhonneur de son mari ; une fille devient un suj[et d^opprobre. Il est inutile de faire ici les applications ;. les. noms propres viennent à l'esprit.

Le comble du malheur est que le débauché ne sait point profiter des leçons de Texpérience, et qu'il n'est jamaismoins capable de se soustraire à son* joug que lorsqu'il laisse prolonger sa servitude ; il finit par tirer vanité de sa condition et parle de conquêtes quand il est vaincu ; se vante de ce qu'il fait et souvent même de ce qu'il ne fait pas : aveuglement pire que celui des démons.

Aux yeux de Bourdaloue, le roi est sans doute le grand eoupable,, mais il le sait pénitent,, il le suppose hors de. combat; l'orateur va. donc porter la lutte: contre ses comfpllces, contre les femmes scandaleuses de la cour. C'est d'abord un tableau animé de tous lesi artifices en^Ioyés par elles pour arriver à leur but (2) :

(iVF, m Pi 86.

(«).J*iA,.p.90j.

352 LE P. LOUIS BOURDALOUB

Mais qu'est-ce de voir des femmes dans le christianisme s*accoutamer à de semblables discours (1), en faire un divertissement et un jeu, en aimer la raillerie et les équivoques, se plaire à les entendre, ou ne témoigner là-dessus qu'une fausse répugnance, et d'un air qui, bien loin d'arrêter la licence, ne sert qu'à la rendre encore plus hardie et qu'à l'exciter? Car, je ne parle pas seulement ici, femmes chrétiennes, de ces derniers désordres dont le seul honneur du monde vous fait abstenir, et à l'égard desquels on peut dire que Dieu doit peu compter vos victoires, puisque, si vous remportez des victoires, c'est moins pour lui que pour vousmêmes (2) . Je parle de ces autres désordres, moins odieux, ce semble» mais qui sont toujours autant de crimes, et qui, tout irrépréhensibles que vous vous flattez d'être selon le monde, ne fournissent à Dieu que trop de matière pour vous damner ; je parle de ces conversations libertines d'où naissent tant de maux, et qui portent à une âme de si mortelles atteintes ; je parle de ces entretiens secrets et familiers, mais dont la familiarité même et le secret sont de si puissants attraits aux plus funestes attachements; je parle de ces amitiés, prétendues honnêtes, mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent pour infecter les cœurs et pour les corrompre; je parle de ces commerces assidus de visites, de lettres, de parties, que saint Jérôme appelait si bien les derniers indices d'une chasteté mourante : Mortturœ virginiiatis xndicia (Hier.) ; je parle de ces artifices de la vanité humaine, employés à relever les agréments d'une beauté pernicieuse ; je parle de cette détestable ambition d'aoir des adorateurs, au préjudice du souverain Maître, à qui seul tout culte et tout hommage appartient; je parle de ces douceurs, vraies ou fausses, témoignées à un homme

(1) Discours de galanterie.

(2) Il est ici question du procès des poisons dans lequel furent compromis la comtesse de Soissons, la marquise de Montespan, la duchesse de Vivonne, Fouquet, sans parler de la Brinvilliers, de la princesse de Tingry, du maréchal de Luxembourg. (Sévig.^ Lett,, t. VI, p. 213 et note. 1680. — Clément, Police de Louù XIV.

mondain , dont on entretient par là les criminelles espérances, pour être un jour responsable de ses iniquités les plus secrètes; je parle de ces habillements immodestes cfue ni la coutume, ni la mode n'autoriseront jamais, parce que ni la mode, ni la coutume ne feront jamais de prescription contre le droit divin. Ce ne sont là, dites-vous, que des bagatelles; mais la question est de savoir si Dieu en jugera comme vous, et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal, vous n'en jugerez pas autrement

Nous ne suivrons pas le P. Bourdaloue dans tous les développements qu'il donne à sa pensée ; il épuise la matière jusqu'à conduire le coupable plus bas encore que les réprouvés^ c'est son expression, puisque, entouré des lumières et des secours de la grâce, il ferme les yeux et • se révolte contre l'action de cette grâce, crime que le réprouvé saurait éviter.

Le désordre qui règne dans l'enfer, règne aussi dans le débauché : d'après saint Chrysostome, le désordre de V Impureté dans l'homme est de se porter à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Avant de parler si haut des turpitudes de l'impudique, Bourdaloue avait jeté un coup d'œil sur son auditoire et, persuadé qu'il ne trouverait pas une âme simple et innocente qu'il pût scandaliser, il n'avait pas hésité à ouvrir la bouche :

Disons la vérité, chrétiens, où est aujourd'hui Tinnocenco et la Simplicité? si Ton ne fait pas tout le mal, on veut le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la nature ne soit pas assez corrompue et qu'il faille y ajouter l'étude pour se faire une science de ces désordres mêmes. Paraît-il un livre diabolique qui révèle un système d'iniquités, c'est celui qu'on recherche, celui que l'on dévore avec tout l'empressement d'une avide curiosité (i)...

(1) Sainte-Beuve, qui devait être au courant des productions

354 LB p. LOUIS fiODRDALOUE

Que de monstruosités dont Tlmpuretë est la source f

C'est pour lui — pour Tesprit impur — que rhomicide répand le sang humain, pour lui que la perfidie prépare des poisons, pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer, pour lui que l'injustice est toute-puissante quand il s'agit de sollicite<', pour lui que l'avarice épargne, pour lui que la prodigalité dissipe, pour lui que le parjure trompe, pour lui que le sacrilège attente sur ce qu'il y a de plus saint. Voilà, disait Tertullien, la pompe infernale que je m'imagine voir, quand je considère les démarches de cette dangereuse passion : Pompam quamdam atque suggestum aspic io mœchiœ, L'impudicité est à la tête de tout cela, et tout cela lui fait escorte. Pensée qui s'accorde parfaitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu'il nous représente, dans l'Évangile, l'esprit impur accompagné de sept autres esprits, ou aussi méchants, ou encore plus méchants que lui ; *puisqu'il est certain que le démon d'impureté est presque toujours suivi du démon de vengeance, du démon de discorde, du démon d'impiété, du démon d'injustice, du démon de médisance, du démon de prodigalité, du démon d'efTronterîe et de licence : et combien pourrais-je enjoindre d'autres (1)?

Le vice de l'Impureté est la cause des guerres homicides; chez les anciens, la guerre de Troie en est la preuve ; il a été la cause des empoisonnements; Bourd^loue rappelle ici le sou^^nir de la marquise de Brinvilliers et de son complice Sainte-Croix, puis il soulage sa conscience en laissant échapper l'apostrophe suivante {%) :

Nous les avons vus avec effroi, et tant d'événements tra-

légores et scandalouses de toutes les époques, cite : la Confession de la marquise de Brinvilliers, VAioïsia, les Annales galantes, le Journal amoureux.

(■2) Voir la Police de Louis XIV, par Clément; il entre dans les détails au sujet de tous les crimes commis à cette époque du règne de Louis XIV.

LE P. BOORDALOUB ET LOUIS XIY 355

gigues nous ont appris plus que nous ne voulions, ce qu'un commerce criminel peut produire, non plus dans les États, mais dans les familles, et dans les familles les plus honorables. L'empoisonnement était parmi nous un crime inouï; Tenfer, pour lintérêt de cette passion, Fa rendu commun. On sait, disait le poète, ce que peut une femme irritée : mais on ne savait pas jusqu'à quel excès pouvait aller sa colère, et c'est ce que Dieu a voulu que nous connussions. En effet, ne vous fiez point à une libertine, dominée par l'esprit de débauche : si vous traversez ses desseins, il n'y aura rien qu'elle n'entreprenne contre vous ; les liens les plus sacrés de la nature ne l'arrêteront pas : elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera. C'est par rhomicide, poursuivait Tertullîen, que le concubinage se soutient, que l'adultère se délivre de l'imporlunité d'un rival, que l'incontinence du sexe étouffe sa honte en étouffant le fruit de son péché (1).

Autre désordre plus affreux encore : la profanation et le sacrilège; des prêtres étaient intervenus dans le procès des poisons et s'étaient rendus coupables des plus hideux sacrilèges ; de là surgît encore la division dans les familles, puis la calomnie ingénieuse à former des accusations et à suborner des témoins, crime dont le maréchal de Luxembourg avait failli être victime (2); puis viennent les injustices criantes; et ici, Bourdaloue, l'ami des Lamoignon, ne craint pas de parler haut :

Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toutepuissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter ? Ou sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et l'on sait bien, au

{'2) Il fut impliqué dans le procos dos poisons, ainsi que la comtesse de Soissons et M"»« de Montcspan elle-même.

356 LE p. LOUIS BOURDALOUE

môme temps, le moyen d'intéresser cette femme et de la gagner : c'est assez; car avec cela il n'y a point de bon droit qui ne succombe, point de chicane qui ne réussisse, point de violence et de supercherie qui ne l'emporte. Combien de juges ont été pervertis par le sacriflce d'une chasteté livrée et abandonnée ; et pour combien de malheureuses, la nécessité de solliciter un juge impudique n'a-trclle pas été un piège et une tentation (i) ?

L'orateur signale un autre désordre qui semble être la limite des infamies dont la débauche est l'origine, et c'est en même temps la plus dure leçon que l'orateur puisse donner aux femmes coupables de son auditoire :

Le désordre ancien et commun était de voir avec compassion un insensé sous le nom d'amant, prodigue, et prodigue jusqu'à l'extravagance, contenter l'avarice, et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il idolâtrait : mais le désordre du temps est de voir, au contraire, une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s'épuiser, s'endetter, se ruiner pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume; le domestique s'y fait; on obéit à cet étranger; ses ordres sont respectés et suivis, parce qu'on s'aperçoit de l'ascendant que son crime lui donne : tandis que celle-ci, ne gardant plus de mesures, et libre du respect humain dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer (2).

11 est difficile de rencontrer un tableau plus sombre de

la moralité du temps où nous sommes et de la société que le P. Bourdaloue évangélise; bientôt il reviendra sur le même sujet, dans le sermon sur la conversion de Madeleine, non point pour s'excuser, comme on a bien voulu le dire, mais pour achever de confondre les coupables et les réduire au silence : il ne s'abaissa jamais à faire des excuses, parce qu'il ne se mit jamais dans le cas d'avoir à en faire.

Loin de se laisser intimider par l'irritation mal contenue de ses auditeurs, l'orateur qui a la conscience de son devoir et l'assentiment tacite du roi, renouvelle son apostrophe directe aux dames de la cour, les rend responsables des désordres présents et, avec l'autorité de son caractère, leur indique le remède qu'elles doivent appliquer :

Ne vous offensez pas, mesdames; et quand il y aurait de rimprudence à pousser trop loin ces reproches, souffrez qu'à l'exemple de saint Paul, je vous conjure de la supporter. Dieu, témoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes, et avec quel zèle pour votre salut je parle aujourd'hui; mais Dieu a ses vues, et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans effet. C'est de vous, mesdames, le savez-vous, et jamais y avezvous bien pensé devant Dieu? c'es/ de vous que dépend la sainteté et la ré formation du christianisme; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez Tôtre, le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendrait chrétien. Le désordre qui m'afflige, est que l'on prétend maintenant, et peutrêtre avec justice, vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour; et que l'on n'en accuse plus simplement vos lâchetés, vos complaisances, vos faiblesses, mais qu'on l'impute à vos artifices et à la dépravation de vos cœurs. N'estil pas étonuant qu'au lieu de cette modestie et de celte régularité que Dieu vous avait données en partage, et que le

358 LB p. LOUIS BOtTRDlLOUE

vice même respeclait en vous, il y en ait parini vous d'assez endurcies pour aiïecter de se distinguer par un enjouement et une liberté (I) à quoi tant d'âmes se laissent prendre comme à l'appât le plus corrupteur? L'excès du désordre, c'est que toutes les bienséances qui servaient autrefois de rempart à la pureté soient aujourd'hui bannies comme incommodes. Cent choses qui passaient pour scandaleuses, et qui auraient suffi pour rendre suspecte la vertu môme, ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le bel air du monde les autorise, tandis que le démon d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir (2).

Après de semblables discours. M™** de Sévigné pouvait s'écrier : « Que Bourdaloue frappe comme un sourd, disant des vérités à bride abattue... sauve qui peut, il va toujours son chemin (3)... »

Le péché d'impureté rend l'homme esclave du démon. Le sensualisme fait plus de victimes que la pei^sécution ne fait de martyrs; et saint Augustin, avant sa conversion, se plaint du poids de ses chaînes. L'esclavage du démon impur entretient dans l'Ame le ver rongeur de la conscience et le trouble; de quelque côté que se retourne l'impudique, il ne peut ni espérer, ni trouver le repos: impossible du côté de Dieu, juge de ses actions et de sa vie; impossible du côté de ses habitudes coupables, parce que c'est le péché que le remords suit de plus près ; pas de péché plus incompatible avec le repos et la tranquillité del'àme; avec lui, pas d'illusion possible, même avec l'affaiblissement de la foi. 11 y a des combats, des retours secrets, des difficultés, des doutes à résoudre.

(i) M»"° de Montespan s'était distinguée par son enjouement et sa liberté.

(1) T. III, p. 103.

(3j Lettre du 29 mars 1680.

LE F. BOURDAIOUE ET LOUIS XIY 359

Pas de ref>os à attendre du côté de l'objet aimé, suivons TcHBteur :

Trouble encore plus sensible du côté de Tobjet qu'il adore : ne le voyons-nous pas tous les jours , et en faudrail-îl davantage que ce que nous voyons pour apprendre à nous préserver d'une pareille maladie? Soit qu*on la considère dans sa naissance, soit qu'on la suive dans son progrès, soit qu'on en juge par Tissue, n'est-elle pas de tous les maux, sans exception, le plus inquiet? Dans sa naissance : car, quel tourment, par exemple, est comparable à celui d*un esprit blessé qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts? Celte passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir; et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans Tirapiûssance de s'en aider? En sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne Test qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou en ont pitié.

Voilà, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle est sa déplorable destinée (1).

L'orateur continue en montrant que le succès dans la passion ne présente pas plus de chance de félicité; le tableau des agitations d'un cœur épris est tracé en profond moraliste, en connaisseur clairvoyant des ruses et

(l)T. m, p. Itî.

360 LE p. LOUIS BOURDALOUE

des bassesses du cœur humain, et c'est ainsi ^e Timpu* dique trouvfe dans sa vie de désordre une réprobation anticipée ; citons quelques passages :

Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu*on n*y réponde pas sincèrement, qu*on n'y réponde pas constamment? Qu'on n'y réponde pas également, car où trouver un retour parfait; et lors môme qu'il se trouve, où sont ceux qui, pour leur repos, veulent s'en tenir assurés? En aimant, est-on jamais content de la personne qu'on aime? Qu'on n'y réponde pas sincèrement : car, dans ce commerce d'amitiés mondaines, et par conséquent impures, combien de fausses apparences? Combien de dissimulations! combien de tromperies, de ruses, surtout quand l'ambition ou l'intérêt engagent l'une à jouer tel personnage? Et pour peu que l'autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légitimes, mais affligeants et désolants, doivent lui déchirer l'âme et le consumer ?

Je dis plus; et dans la suite de cette même passion, que ne faut-il pas essuyer? Ou celle dont on a fait son idole est vaine et indiscrète, ou elle est fière et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou elle est légère et inconstante. Or, à quelles épreuves, à quelles bassesses, à quelles misères n'est-on pas alors réduit? Que la passion, comme il arrive presque immanquablement , se tourne en jalousie , quel enfer! Dieu peut-il mieux se venger d'un impudique qu'en le laissant venir là? Du moment que la jalousie s'est emparée (le son cœur, lui faut-il un autre bourreau que luimôme pour le mettre à la torture et à la gône?Que de veilles qui le fatiguent, qui l'caccablent! que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes et à se remplir de liel et de venin contre des rivaux peut-être imaginaires ! Mais si sa curiosité lui découvre, en effet, ce qu'il craignait de voir, quoiqu'il le cherchât avec tant d'empressement et tant de vigilance, quels dépits et quelles fureurs! Et quelle image plus naturelle pourrais-je vous en

donner, que les pleurs des damnés et leurs grincements de dents (1) ?

Dans la seconde partie du discours, Bourdaloue montre que rinjpureté opère la réprobation en conduisant l'àme à Xlmpénitence finale. Il ne veut pas cependant porter le découragement dans les âmes coupables , et, pour cette raison, il établit nettement que le vice honteux, regardé par Tertullien comme péché sans remède et irrémissible, n'exclut point le pécheur de la miséricorde divine. L'exposé de la doctrine de Tertullien sur cette matière et la réfutation de ses erreurs sont pleins d'intérêt; l'orateur en tire des conséquences pratiques pour ses auditeurs; il en appelle à leur foi et demande qu'avec Tertullien ils prennent comme règle de leur jugement ce principe fondamental : a Que la chair de l'homme ayant été adoptée, ennoblie, sanctifiée par l'incarnation divine, le péché qui la déshonore et qui la souille ne devrait plus seulement passer pour un crime, mais pour un monstre. » Le vice honteux est un principe de réprobation et conduit à l'impénitence finale; parce que l'impudique est plus que tout autre pécheur exposé à la rechute ; le démon de l'impureté ne quitte une âme que pour y revenir avec du renfort, il détruit dans l'âme tout l'édifice de la grâce en étouiïant Yespérance chrétienne; l'impudique désespère de Dieu et de lui-même; l'empire de l'habitude est tel qu'il est rare de trouver un pécheur impudique solidement converti ; et il est vrai de dire, lorsqu'il s'agit de ce crime, que la pénitence est encore plus rare que l'innocence.

Il faut en convenir, la conversion est possible, mais les exemples ne sont pas fréquents : on cite saint Augustin, sainte Madeleine, mais, ajoute Bourdaloue, le petit nombre est cent fois plus capable de nous faire trembler que de

ll)T. III, p. 113.

362 X<E P. LOUIS BOUBDALOUE

nous donner de la présomption ; suit le portrait d'un mpudique au tribunal de la pénitence :

Cependant, me dîrez-vous, on voit ces hommes esclaves de la chair, se présenter avec douleur au sacrement de la pénitence. Avec douleur, chrétiens I Ah ! quelle douleur! car, pour vous en découvrir l'abus ordinaire, si vous Tignorez, ils se présentent, dit le chancelier Gerson, à ce sacrement de la pénitence, bien plus communément pour être condamnés de Dieu, que pour être absous de ses minisires; ils s'y présentent, mais avec des circonslances qui font bien connaître que leur dessein n'est pas de déraciner le mal. Car pourquoi ces craintes, ces réserves en s'accusant? Pourquoi ces vains ménagements d'une prudence toute humaine? pourquoi ces changements de confesseurs? pourquoi môme ce choix affecté des moins sévères et des plus commodes?* Le grand secret, pour un chrétien en qui ce péché prédomine, est de se mettre sous la conduite d'un homme de Dieu, intelligent, exact, zélé : mîiis c'est ce qu'ils ne veulent pas. Enfin, ils s'y présentent faisant trêve avec leur passion, et ne rompant jamais avec elle. Car, observez-les dans la suite, et vous verrez si j'ai raison de me défier de leur pénitence. Ils détestent, ce semble, leur péché, mais ils ne cessent pas pour cela d'en aimer l'objet et d'en entretenir les occasions ; ils se défont d'un engagement, mais ce n'est que pour en former un autre. La fréquentation de cette personne leur devenant même nuisible selon le monde, ils s'en éloignent; mais ils prennent parti ailleurs : au défaut de celleci ils trouveront celle-là. Je dis plus : au défaut de tout le reste, ils se retrouveront toujours eux-mêmes, et ce sera assez. Ainsi ils changent de sujets, mais ils ne changent pas de sentiments ; et malgré leur douleur prétendue, leur péché subsistera toujours. Quand donc feronl-ils une vraie pénitence? Dans cette vie? Ils ne s'y déterminent jamais; dans l'autre? elle y est inutile et sans effet; à la mort? c'est alors le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. Les voilà donc sans pénitence, et dans le temps, et dans l'é-

ierniié, et par conséquent dans un état de réprobation. Or, qui les réduit en cet état? l'impureté (1).

Dans le cours de ce sermon, nous avons vu le P. Bourdaloue poursuivre à outrance l'auditeur impudique, puis lui tendre la main pour l'aider à se redresser : ici encore, après avoir entr'ouvert à ses yeux les portes de l'enfer, il le ramène à l'espérance de la victoire et du salut^ en lui indiquant les voies nouvelles qu'il doit suivre; qu'il prie, qu'il fuie les occasions, qu'il mortifie ses sens, et le ciel est à lui.

La seconde partie du sermon est moins animée que la première, mais tout aussi pratique : les esprits auront le temps de se calmer et de recueillir les leçons tombées du haut de la chaire. Cependant nous savons que bien des susceptibilités furent blessées et que plusieurs dames, attachées à l'école de Port-Royal, condamnèrent la sainte liberté du prédicateur; elles trouvaient que l'orateur avait parlé trop crûment des désordres de la cour, elles se rendaient juges de l'opportunité de la parole évangélique ; on peut aussi admettre qu'elles voyaient avec dépit l'accusation de morale relâchée^ portée contre les Jésuites, recevoir un démenti aussi solennel. Bourdaloue eut connaissance des menées secrètes de ces dames, et il leur ménagea, quinze jours après, la réponse qu'elles avaient provoquée, dans un sermon sur la conversion de Madeleine (2) .

Entre ces deux discours, nous devons placer deux autres sermons dont la portée ne peut échapper aux lecteurs, bien que nous ne les trouvions pas signalés dans les mémoires contemporains; ils contiennent plusieurs traits remarquables, dans le même ordre d'idées.

(2) T. IV, p. 107. Sermon pour le jeudi de la cinquième semaine.

364 LE p. LOUIS BOURDALOUfi

Nous parlons du sermon sur la parfaite observation de la loi et d'un autre discours sur F éloigiiement et le retour à Dieu,

Le sermon sur la parfaite observation de la loi (1), pour le mercredi de la deuxième semaine de Carême, a été prêché devant la reine en l'absence du roi. Bourdaloue sut mettre à profit cette circonstance, pour la plus grande confusion des dames coupables qui osaient l'accompagner.

Dans la première partie du sermon, nous trouvons le passage suivant dont l'application est frappante :

Il vous plaît d'entretenir encore quelque commerce avec celle personne, de lui écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes sûr de vous-même comme si tout cela était innocent : voilà la vanité ; mais ce reste de commerce rallumera bientôt le feu, que la grâce de la péni'ence avait éteint j, et fera revivre toute la passion : voilà Tiniquité : A vanitate ad iniquitatem, D*abord ce n'est qu'enjouement^ que galanterie^ que belle tiumeur : et c'est ce que saint Grégoire appelle vanité; mais de là s'ensuit ce que Guillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercilus et actes camis, c'est-à-dire de là les premiers sentiments du péché, de là les consentements criminels aux désirs du péché, de là les actions honteuses qui mettent le comble au péché , de là les attachements opiniâtres à l'habitude du péché, de là les prétendues justifications dont on s'autorise dans l'état du péché, de là la gloire impie et scandaleuse que Ton tire ou que l'on veut tirer du péché, de là Tinsolence avec laquelle on soutient le péché. Car, tout cela, chrétiens, a une liaison et un enchaînement nécessaire; et dire : J'irai jusque-là et je ne passerai pas outre ; je me permettrai telle chose et je ne m'accorderai rien davantage, c'est n'avoir pas les premiers principes de la connaissance de soi-même :

pourquoi? parce que la règle est infaillible, que de la vanité nous allons & Tiniquité : A vanitate ad iniquitatem (i).

En parlant ainsi^ Torateur avait certainement en vue la rechute si grave de 1676.

A la fin de la seconde partie, il laisse ses auditeurs sous rimpression d*une morale qui dut exciter le remords dans bien des consciences :

Oui, chrétiens, je dis qu'il y a certains genres de péchés où nous nous trompons toujours, quand nous les supposons légers, parce qu'ils ne sont jamais tels dans Tidée de Dieu. Ainsi cet abominable péché^ ce péché honteux que saint Paul nous défend de nommer^ est-il toujours mortel et toujours un sujet de damnation, dès qu'il est accompagné d'un consentement libre. Opinion constante, et si autorisée parmi les théologiens, que ce ne serait pas seulement une témérité de la contredire, mais un scandale. Dans l'impureté, dit le savant Guillaume de Paris, rien de léger, rien de véniel. Cependant, qui le sait? qui de vous en est persuadé? qui de vous a pris soin de s'en instruire? combien y a-t-il là-dessus d'erreurs répandues dans le monde, et, par uue suite nécessaire, combien de q^imes se commettent tous les jours dans la fausse et malheureuse prévention que ce ne sont point des fautes qui attirent la haine de Dieu (2) ?

Le sermon sur VÉloignement et le Retour à Dieu (3) est placé dans les plus anciennes éditions (1693), comme dans Tédition du P. Bretonneau (1707), au vendredi de la quatrième semaine de Carême; il a été prêché devant le roi; jusqu'en 168011 est plein d'actualité. Les stations des Carêmes de 167&, 1676, avaient fortement ébranlé la volonté

(2) Ibid,, p. 188.

(3) Ibid,, p. 427.

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du roi, la station de 1680 fut décisive; les heureux événements qui la suivirent nous semblent répondre à Teffet général du discours; il appartient donc au 20 avril de cette année. Cette dernière phase des égarements du roi comporte mieux la liberté et nous dirions volontiers le sansfaçon du langage qui n'exclut ni la clarté, ni la force doucement irrésistible des arguments de l'orateur. Nous entendons ici non point un discours, mais une instruction, une homélie sur la résurrection de Lazare, figure de la conversion du pécheur enseveli dans l'iniquité.

Pour donner plus de relief à sa pensée, Bourdaloue rapproche de cette résurrection solennelle les résurrections plus faciles, à certains titres, de la fille du prince de la synagogue et du fils de la veuve de Naïm :

La fille du prince de la synagogue venait d'expirer : elle avait encore, pour ainsi dire, son âme sur ses lèvres : lui rendre la vie, c'était, ce semble, un miracle facile à Jésus-Christ; aussi ne lui en coûta-t-il que de le vouloir. Le fils de la veuve de Naïm n'était pas seulement mort, mais sur le point d'être inhumé; car on le portait en ierre, et l'on faisait actuellement la cérémonie des funérailles : le .ressusciter, c'était l'eflet d'un pouvoir plus absolu ; et voilà pourquoi le Sauveur des hommes usa de commandement. Mais Lazare était déjà dans le tombeau, et il y était depuis quatre jours : faire revivre un mort de quatre jours, ce devait ôtx^e le chef-d'œuvre et comme un dernier effort de la toute-puissanee du Fils de Dieu (i).

Lazare était au pied de la chaire et se demandait si toute résistance ne devait pas cesser devant u le dernier effort de la toute-puissance du Fils de Dieu. » On se demandait comment l'orateur osait traiter pareil sujet et le com-

LE P. BOUBDALOUB ET LOUIS XIV 3ft7

meflter ; parler d'un cadavre réduit à l'état d'une putréfaction de quatre jours, quand il avait sous ses yeux des cadavres qui comptaient déjà tant données de désordres, surtout après avoir signalé ces résurrections faciles d'une jeune fille qui avait encore, pour ainsi dire, son âme sur ses lèvres et du jeune fils de la veuve de Naïm. Avec la tendance de ces esprits éveillés et sagaces de la cour de Louis XIV, quel était l'auditeur qui ne voulût reconnaître la duchesse delaVallière et la duchesse deFontanges dont on a pu dire qu'elles avaient conservé leurs âmes sur les lèvres, et les opposer à M"*" de Montespan, qui longtemps vécut dans l'ombre de la mort avant de ressusciter à une vie meilleure ? Bourdaloue, impassible au milieu de ces émotions, ne cherche que Tutilité de son ministère, il va nous dire comment on s'éloigne de Dieu. Il s'arrête au texte de rÉcriture et trouve dans ce langage inspiré, commenté par les Pères, tous les degrés d'abaissement par lesquels une âme passe avant d'arriver au fond de l'abîme. Le pécheur languit, il s'assoupit, il s'endort, il meurt, il se décompose et répand Fhorreur autour de lui. Recueillons ici une description de l'âme qui court à sa perte (1) :

Quelle idée plus juste peut-on se former du malheur d'une âme qui, séduite par la passion el entraînée par le charme du monde, vient insensiblement à se corrompre, et qui, d'abord, n'a point d'autre mai»que de son dérèglement qu'une certaine langueur dans le service de Dieu; qui, de là, tombe dans une espèce de léthargie et dans un profond assoupissentent sur tout ce qui regarde ses devoirs et l'affaire de son salut ; qui bientôt après, perd la vie de la grâce par le péché ; qui, par de fréquentes rechutes, s'ensevelit^ pour ainsi dii'e, dans rhabitude du crime; et, afin que TappUcaLion soit entière, qui, corrompue elle-même et dans ses maximes, et

368 LE p. LOUIS BOURDALOUB

dans ses mœurs, répand encore au dehors une contagionmortelle^ et infecte les autres de son mauvais exemple ? N*eslH:e pas ainsi que s'accomplit tous les jours ce mystère d*iniquité, et que l'on descend, sans y prendre garde, jusqu'au fond de Tabîme ? Écoutez-moi, et ne perdez rien d'une moralité aussi chrétienne que celle-là.

La première partie du discours est le développement de cet exposé : c'est le tableau d'une âme chrétienne qui s'éloigne de son Dieu, tableau vivant, animé, vrai et surtout apostolique où le chrétien déchu se reconnaît, et, avec la conviction de ses erreurs, trouve le moyen de sortir des voies du péché et d'arriver à une condition meilleure. Le premier symptôme de la mort de l'âme, c'est la langueur : langueur injurieuse à Dieu, pernicieuse à l'homme ; cette vie languissante provoque le vomissement, suivant la parole de l'Esprit-Saint : Parce que vous êtes tièdes^ je vous vomirai de ma bouche, La langueur conduit à Y assoupissement^ état dans lequel les sens sont fermés à la lumière et à la voix des plus zélés prophètes. Suivons l'orateur :

L'enchantement du siècle, l'éclat de la prospérité, l'amour du plaisir, la liberté, l'indépendance, l'impunité, tout cela l'endort peu à peu, jusqu'à le réduire au déplorable état où l'Écriture nous représente l'infortuné Jonas, lorsqu'au milieu de la tempête, tandis que les autres étaient dans l'effroi, il demeurait seul plongé dans un profond sommeil. Un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, exhorter, menacer, après avoir bu ce calice d'assoupissement, et s'en être comme enivré dans le progrès d'une vie mondaine et sensuelle, on ne se réveille plus. Et c'est ainsi, lâche chrétien, que vous devenez tous les jours plus insensible, en buvant, selon le langage du même Isaïe, le calice de la colère du Seigneur, et en le buvant jusques au fond (1).

Le mal peut aller plus loin, dit Bourdaloue, et, en eiïet, cet assoupissement conduit enfin à la mort. Suivent de longs détails sur les apparences de vie dont se contentent les mauvais chrétiens, commentaires de cette parole que Dieu adresse à Tévêque de F Apocalypse : Nomeyi habes quod vivas et mortiius es^ vous avez les apparences de la vie et vous êtes mort (1 ) .

Voici comment Bourdaloue s'adresse aux courtisans ; il commence par les femmes :

Combien de femmes, prétendues régulières et honnêtes, sont à couvert de la censure sur un certain honneur du monde, et dès là croient avoir accompli toute justice et être en assurance auprès de Dieu, quoique mille péchés qu'elles ne comptent pour rien, immodesties, luxe, folles dépenses, amour d'elles-mêmes, dureté envers les pauvres, oisiveté molle, jeu sans règle, divertissements continuels et sans mesure, soient pour elles autant de principes de mort ? Combien d'hypocrites dont la vie, sous le faux éclat de quelques actions saiates et vertueuses, n'est qu'un fautôme qui séduit? et combien d'autres, trompés par eux-mêmes et ne se connaissant pas, prennent pour sainteté, pour vertu, pour religion, ce qui, dans l'idée de Dieu, n'est que vanité, n'est qu'intérêt, n'est qu'imperfection ? Tous, autant de sujets à qui Ton peut dire : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Tous, dans la pensée de saint Augustin, autant de Lazares sur qui il faut que Jésus-Christ fasse agir sa grâce toutepuissante, pour leur rendre cette vie divine que le péché leur a fait perdre (2) .

Quand on connaît le personnel de la cour, on reconnaît tout son monde à ces traits, femmes et hommes. Mais l'orateur ne pouvait oublier le plus coupable de son audi-

(1) Apoc. m, 1.

370 liB P. LOUIS B01JRDAI0U&

toire ; il avait à lui faire camprefràre que s'il est difiiciie de ressusciter des âmes atteintes des vices signalés jusqu'ici, les difficultés et les obstacles sont encore bien plus insurmontableSf quand Tàme, morte par le péché, s* ensevelit dans le péché par l'habitude du péché. Ici le langage de Vorateur est tellement précis que Tillusion n'est possible pour personne; et quand Bourdaloue parlera d'un mort de plus de quatre jours, mort de quatre années, de dix années et même de vingt années et au-delà (l), on s écriera, toujours avec vérité, il frappe comme un sourd; donnons ce passage :

S'il peut y avoir de Tordre dans le dérèglement d'une âme qui se pervertit, voilà l'ordre qae le Saint-Esprit nous y fait remarquer. Ce péché qui, selon l'expression du prophète royal, est comme une fosse que l'impie s'est creusée, devient un tombeau pour lui. Ce n'est plus seulement un mort de quatre jours, mais, par le délai qu'il apporte à sa conversion, par la tranquillité avec laquelle il demeure dans la disgrdce de Dieu, c'est peut-ôtre un mort de quatre années, souvent môme de dix, de vingt années et au delà. Voulez-vous, mes chers auditeurs, que je vous représente en un mot, maïs d'une manière sensible, l'affreux état où il se trouve alors ? Figurez-vous l'état de Lazare dans le tombeau. Il avait, dît rÉvangéliste, les pieds et les mains liés, le corps enveloppé d'un suaire, serré de bandes, sous une pierre d'une énorme grosseur. Tel est l'homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagements le lient et l'attachent à la créature ; mille embarras de conscience l'enveloppent sans qu'il voie de jour pour en sortir; le poids d'une longue habitude l'accable, et met le comble à son malheur aussi bien qu'à sa malice (2).

(l) Les scandales donnés par Louis XIV durèrent pendant une période de vingt années, de 1660 à 1680.

(?) T. III, p. 442. Sut l'éloignemeni de Dieu et le retour à Dieu,

Prédicateur compatissant^ Bourdaloue décrit le triste état du pécheur embarrassé dans les filets de l'iniquité ; par ce tableau, il fait naître dans le cœur du coupable le sentiment de sa misère et provoque sur ses lèvres le cri rfu grand Apôtre : Infortuné que je suisj qui me délivrera de ce corps de mort (1)? II veut faire comprendre qu'un pécheur sans attache à son péché, est près de la vie ; puis il ajoute, comme une menace au pécheur endurci, Ténumération des difficultés qui s'opposent à un retour à Dieu :

Mais quand, après le péché, il se voit étroitement serré par les liens du péché ; quand le péché, outre la mort qu'il lui a causée, Ta fait entrer en de malhenreuses intrigues, Ta embarqué dans des commerces d'où il ne lui est plus libre de se retirer sans faire dans le monde des éclats auxquels il ne peut se résoudre, l'a jeté dans un gouffre et dans un labyrinthe d'affaires qui n'ont point de fin, Ta rendu personnellement responsable des crimes d'autrui; quand le péché attire après soi des restitutions, des réparations, des satisfactions qui doivent coûter, et dont rien néanmoins ne peut dispenser; ah ! c'est alors qu'il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa grâce pour arracher celte âme du sein de la mort. C'est alors, et en vue d'une résur* rection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mômes mouvements dont il fut agité à Taspect du tombeau de Lazare : c'est alors qu'il a de quoi pleurer, de quoi frémir, de quoi se troubler. Car qu'y a-t-il, dit saint Augustin, de plus digne des larmes d'un Dieu qu'une âme créée à l'image de Dieu et devenue l'esclave du démon et du péché? Quel sujet plus capable de troubler un Dieu sauveur, que de voir dans rhabitude du crime et dans le centre de la perdition ce qu'il a sauvé (2) ?

(I) Rom. vir, -24.

372 ♦ LE P. LOUIS BOURDALOUfi

Le dernier degré de réloignement de Dieu par le péché mortel n'est autre que Xétat de putréfaction :

Enfin, après la sépulture, suit la corruption du cadavre et rinfeclion même qui en sort : Domine, jam fœtet (Joan., XI, 39) . Car un pécheur dont le fond est gâté et corrompu, ne s'en tient pas là ; et (juand il le voudrait, il ne le peut pas. Son libertinage, qu'il avait intérêt de cacher, se répand malgré lui au dehors : peu à peu, il se fait connaître ; et, à mesure qu'il se fait connaître, il devient contagieux. Gomme il n'est rien de plus sublil à se communiquer que l'exemple, chaque exemple qu'il donne porte avec soi cette odeur de mort dont parlait l'Apôtre : Odormoriis in mortein (II, Cor. II, 16). Et parce que le monde est plein d'àmes faibles qui n'ont pas la force de résister aux impressions qu'elles re^^oivent, non seulement il les scandalise, mais il les corrompt. Ainsi, un père vicieux pervertit, sans le vouloir, môme ses enfants. Ainsi, une mère coquette inspire l'air du monde à une fille qu'elle él^ve. Ainsi un maître débauché rend des domestiques complices et imitateurs de ses débauches. Ainsi, une femme sans conscience dérègle toute une maison. Ainsi, un homme libertin et sans religion, abusant de son esprit et débitant ses fausses maximes, suffit pour infecter toute une cour. Ah! mon Dieu! un ouvrage digne de vous, c'est la conversion de ce pécheur. C'est un homme pernicieux, et pour lui-môme, et pour les autres ; c'est un homme corrompu dans ses mœurs et dans ses sentiments ; .mais enfin, tout corrompu qu'il est, il peut encore servir de sujet à votre grâce (i).

Les allusions parlent d'elles-mêmes.

La seconde partie traite du retour à Dieu. La mort de Lazare avait été la figure de la chute de l'homme pécheur, la résurrection de Lazare sera la (îgure de sa conversion à

(l) T. III, p. i 'M.

Dieu. Ici encore nous retrouvons des applications frappantes à l'état des consciences, connu aujourd'hui par les indiscrétions des mémoires du temps et des correspondances privées, mais comprises alors uniquement par les confidents les plus intimes. L'enseignement du prédicateur s'adresse à tout un auditoire, et cependant, la précision que l'orateur met à la description de certains détails, invite le lecteur à désigner le personnage mis en scène. Bourdaloue commence par rehausser dans l'esprit de son auditoire le prix d'une conversion, d'un retour à Dieu ; c'est un miracle de la toute-puissance de Dieu, bien supérieur au miracle plus sensible de la résurrection des piorts; en relevant la dignité du mystère de la conversion des âmes, il prépare le retour du souverain passionné pour tout ce qui est grand et exceptionnel.

Comment s'accomplissent la conversion parfaite et la justification du pécheur? Comment Louis XIV va-t-il rentrer dans le bercail ? Par les mêmes voies qui amenèrent la résurrection de Lazare. Notre orateur met la prière en tête des moyens de salut, et il en donne pour modèle la conduite des meilleures amies de Lazare, le zèle de Marthe et de Madeleine qui vont au-devant du Sauveur, se jettent à ses pieds, le prient avec foi et confiance, et toute cette conduite est inspirée par Jésus-Christ lui-même, qui voulait « que Lazare fût redevable à ses sœurs de cette seconde vie à laquelle il allait renaître. »

Ce n'est pas que le Sauveur du monde, pour d'autres raisons, n'eût déjà résolu de faire ce miracle ; mais il voulait encore être prié. Il voulait que les pressantes sollicitations de Marthe et de Madeleine fussent un des motifs qui Ty portaient. Il voulait par là donnera connaître ses sentiments pour elles. En un mot, il voulait que Lazare fût redevable à ses sœurs de cette seconde vie à laquelle il allait renaître ; et par un secret de Providence qu'il était important de nous

374 LE P. LOUIS BOURDALDDE

révéler, il voulait faire dépendre de rintercession et de la charité de ces saintes âmes ce qui ne dépendait absolument que de lui-même (1).

Par la correspondance de M**° de Maintenon, on reconnaît les âmes si chères et au roi pécheur et à Jésus, Tami de Lazare. M"''* de Maintenon est désignée par Marthe, femme d'un zèle actif; nous voudrions nommer la reine, encore inaperçue au moment de la conversion et dont l'initiative laissait à désirer : on ne peut cependant douter de la ferveur de sa prière. Cette Madeleine, priante et toujours chère, rappelle la sœur Louise de la Miséricorde, autre Madeleine non moins convertie que celle du jardin de la Résurrection.

A ce sujet, Torateur missionnaire, pour achever de démontrer TefTicacité de la prière dans le mystère de la justification, cite plusieurs illustres convertis dont l'Église est fière : saint Paul, converti à la foi chrétienne par les prières de saint Etienne; saint Augustin, par les larmes de sainte Monique.

Ni Augustin, ni Paul n'étant pas alors en disposition de prier pour eux-mêmes, c'était à ceux que Dieu avait choisis et qui avaient grâce pour cela, de leur rendre ce favorable office. Autrement, qui sait si ces deux hommes, les lumières du monde chrétien, ne^ seraient pas toujours demeurés dans les ténèbres, Tun'du vice, et l'autre de l'erreur? Or, ce qui a paru d'une manière miraculeuse, dans ces conversions éclatantes, se passe encore tous les jours à l'égard de tant de pécheurs, sur "qui Dieu ne répand ses dons que parce qu'il y a des justes charitables qui lui offrent pour eux des sacriftces, et que sa providence se

LE P. BOURIlAIiOUE ET LOUIS XIV 37S

plaît à sanctifier les uds par rentremîse et le secours des autres (1).

Bourdaloue, qui était dans le secret de M""" de Maintenon, savait combien de fois cette pieuse femme avait insisté pour que les vrais amis du roi obtinssent sa conversion par d'incessantes prières. En mars 1679, elle recommandait à Tabbé Gobelin de prier et de faire prier pour le roi (2). Bourdaloue, aussi désireux du succès de sa mission, va au-devant de ses désirs ; il voit le précipice ouvert sous les pas de son royal auditeur, et gémit amèrement dans la pensée que tant d âmes qui lui sont chères vieillissent dans le désordre, parce que personne ne se présente pour leur donner la main ou l'aumône de la prière.

Ah ! mes chers auditeurs, combien pensez-vous qu'il y ait dans le monde d'âmes perdues et comme abandonnées de Dieu, parce qu'il n'y a personne qui prie, ni qui s'intéresse pour leur salut? Combien pourraient dire à Dieu ce que le paralytique disait à Jésus-Christ : Domine, hominem non habeo (Joan., V, 7) : il y a tant d'années que je suis dans l'état déplorable de mon péché, parce que je n'ai pas un homme qui soit touché de ma misère et qui pense à m'aider. Si cette mère, d'ailleurs passionnée pour son fils, l'avait aimé en mère chrétienne, à force de solliciter auprès de Dieu pour sa conversion, elle l'aurait retiré de son libertinage et de ses débauches. Si cette femme mondaine, au lieu de certaines jalousies qui l'ont si cruellement tourmentée, et qui la piquent encore si vivement, avait eu une jalousie sainte et telle que l'avait TApôtre; c'est-à-dire, si, dans un vrai désir de voir ce mari changer de conduite et quitter ses habitudes, elle se fût adressée au ciel, elle aurait eu la consolation de le ramener à Diea. Si cet ami faible et complaisant s'était fait

(1) T. III, p. 448.

(2) Corresp, gén., t. H, p. 47.

316 LE p. LOUIS BOURDALOUE

un point de conscience de remettre son ami dans Tordre, et qu'il eût eu recours aux autels, d'un impie il en aurait fait un serviteur de Dieu. Mais où sont maintenant ces amitiés solides? où est ce ztle pur, cette charité divine? On s'inquiète, mais d'une inquiétude toute païenne; on a du zèle pour des enfants, mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair. Que ce fils qu'on idolâtre tombe dans une maladie dangereuse, on fait cent fois à Dieu pour lui la prière de Marthe : Domine^ eccequem amas infii-matur (Joan. XI, 3). Mais est-il dans un engagement criminel, mais entretient-il un commerce qui le perd, mais mène-t-il une vie libertine et scandaleuse, on y est insensible; c'est un jeune homme, dit-on, que le torrent du monde entraîne ; il en reviendra : cependant on le laisse dans son désordre, et il y vit peut-être pour n'en sortir jamais et pour y mourir (1).

Cette pensée oppresse le cœur de notre généreux apôtre ; aussi menace-t-il des plus terribles jugements de Dieu les chrétiens qui négligent par leur insensibilité de contribuer au salut de leurs frères.

Il ne veut pas exclure les plus grands pécheurs du bénéfice et du succès de la prière, réflexion qui doit frapper nécessairement les coupables notoires, le roi tout le premier ; l'application à sa personne ne peut lui échapper, quand Bourdaloue en appelle à l'intercession puissante des femmes chrétiennes bien connues à la cour.

Toujours est-il vrai que, dans l'ordre de la prédestination, tel qu'il a plu à Dieu de l'établir et de nous le déclarer, la conversion des pécheurs est communément attachée aux prières des justes; que c'est ainsi, mon cher auditeur, que vous-même qui m'écoutez, avez peut-être été autrefois tiré de l'abîme, et que vous seriez le plus méconnaissant des hommes, si vous ne faisiez pas pour les autres ce que l'on a fait pour vous ; que c'est en cela que consiste le zèle chré-

tien, et qu'au lieu de tant déclamer contre les impies, si, par une charité solide, vous preniez soin de prier pour eux. Dieu qui veut, tout impies qu'ils sont, les convertir, vous accorderait la grâce qui les doit sauver. Je sais qu'il y a des péchés pour lesquels le disciple même bien-aimé ne nous a pas conseillés de prier, parce que ce sont des péchés atroces qui vont à la mort. Mais alors, dit saint Augustin, il faut recourir à TartiOce de Marthe : il faut^ comme elle^ faire prier Jésus-Christ ^A<à grand avocat des pécheurs auprès de son Père, le souverain prêtre, le médiateur par excellence, et lui dire, avec cette bienheureuse flUe : Il est ATai, Seigneur, il ne m'appartient pas de demander un miracle, aussi singulier que la conversion de ce pécheur endurci; mais je suis certain que si vous l'entreprenez, si vous employez pour lui votre intercession toute -puissante, rien ne vous sera refusé. Oui, chrétiens, Jésus-Christ, si je puis parler de la sorte, entrera en cause avec vous : ce cœur rebelle, ce cœur de pierre sera tout à coup fléchi et attendri ; la grâce y ranimera les sentiments de religion que le péché semblait y avoir étouffés ; ce pécheur ouvrira les yeux, il reconnaîtra son injustice, et son repentir l'effacera. On en sera surpris dans le monde ; mais ce prodige viendra d'une âme fidèle, d'une Martlie pieuse^ d'une Madeleine fervente qui se sera prosternée devant le Seigneur, et qui l'aura touché par ses pleurs et par ses gémissements (1).

Nous avons déjà donné les vrais noms de Marthe et de Madeleine. Jésus-Christ, maître de ses grâces, veut encore que tous les obstacles opposés à l'action de sa puissance soient levés par les intéressés, pensée qui est le développement mystique de ces mots ; Toile lapidem^ c'est au pécheur à lever les obstacles (2) :

On voudrait qu'avec tous les obstacles que nous opposons

(1) T. III, p. 450.

(2) Ibid., p. 452.

37S LE p. LOUIS BOURDALOUE

à notre conversion, et qu il nous plaît d'entretenir ou dans nous-mêmes ou hors de nou«-mèmes, il opérât en nous les plus merveilleux eflets de sa grâce viviGante. On le voudrait, mais en vain. Jésus-Christ est le Dieu des miracles; mais ce n'est point un Dieu aveugle, pour prodiguer ses miracles et pour les avilir. De tous les miracles, notre conversion est celui qu'il souhaite le plus ardemment ; mais il la souhaite selon les r^gles de cette sage miséricorde à laquelle il prétend que nous répondions, et qui doit ôtre accompagnée de notre fidélité. D'espérer que pour parvenir à ce miracle, il sera toujours disposé à faire un autre miracle encore plus grand, qui serait de nous convertir et de nous sauver sans nous, c'est prendre plaisir à nous tromper nous-mêmes. Levez la pierre : c'est-à-dire, quiltez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu, brûlez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occasions; car tout cela, ce sont comme des pierres qui vous rendent impénétrable aux traits de la grâce (i).

Dès que Tobstacle est levé, Jésus-^brist agit par luimême.

D'une voix impérieuse il se fait entendre à Lazare, et lui ordonne de paraître : Clamavit voce magnd : Lazare^ veni foras (Joan., XI, 43). Cette voix de majesté, qui, selon le témoignage de Jésus-Christ môme, pénètre jusque dans le creux des tombeaux; cette voix de tonnerre, qui, selon Texpression du prophète, brise les cèdres du Liban, divise la flamme du feu, ébranle et fait trembler les déserts, c'esl^ à-dire dompte Torgueil de la plus fière impiété, éteint Fardeur de la plus vive cupidité, force la résistance de l'infidélité la plus obstinée : c'est cette voix qui frappe Lazare et qui le rappelle du séjour de la mort; et c'est pour obéir à cette voix que Lazare sort au môme instant de l'obscurité de son tombeau. Tandis qu'il était caché dans ce lieu de

ténèbres, la vertu de Jésus-Christ demeurait comme suspendue : il faut qu'il sorte dehors, qu'il se produise, qu'il se montre au jour pour être parfaitement ressuscité : Lazare^ veni foras (4).

Nous laissons de côté les détails où s'engage l'orateur en appliquant, à la conversion d'une âme infidèle, chacune des circonstances de la résurrection de Lazare ; ils ne rentrent pas directement dans notre dessein, et nous arrivons à la conclusion dont le sens et la portée ne peuvent échapper à personne.

Plaise à Dieu, chrétiens, que ce ne soit pas en vain que je vous aie développé ce grand miracle de la résurrection des âmes ! plaise à Dieu qu'entre ceux qui m'écoutent il y ait quelque Lazare qui sorte de son tombeau, converti et justifié ! Peut-être le plus endurci et le plus abandonné de ceux à qui je parle, est celui que Dieu a destiné pour cela; peutêtre celui dont vous attendez moins ce merveilleux changement, et que vous savez y avoir plus d'opposition, est l'heureux sujet que Dieu a choisi. Pourquoi ne Tespérerais-je pas? pourquoi mettrais-je des bornes à la grâce de mon Dieu? le bras du Seigneur est-il raccourci? le Dieu d'Élie n'est-il pas encore le Dieu d'Israël? n'est-il pas toujours le maître des cœurs? n'a-t-il pas le môme pouvoir qu'il avait lorsqu'il ressuscitait les morts? et n'est-ce pas dans les plus grands pécheurs qu'il se plait à faire éclater sa miséricorde? Faites, ô mon Dieu ! que ce ne soit point là un simple souhait, mais que l'effet réponde à ma parole, ou plutôt à la v6tre; opérez ce miracle, non seulement pour la conversion particulière de celui de mes auditeurs que vous avez en vue, mais pour l'exemple de tous les autres. Ainsi vous vérifierez, ô divin Sauveur, ce que vous fîtes dire à Madeleine et à Marthe, que la maladie de Lazare n'allait point jusques à la

(i) T. III, p. 454.

mort, mais qu elle était pour la gloire de Dieu et du Fils unique de Dieu : fnfirmitas hœc non est ad mortem^ scd pro gîorid Del, ut glorificetur Filins Dei per eam (Joan., XI ; 4) ou si l'état de ce pécheur est un état de mort, cette mort passagère, reprend saint Augustin, n'ira pas jusques à une mort éternelle, mais elle servira à faire paraître, à faire admirer la vertu toute-puissante de Dieu (I).

Quand on se rappelle que ce discours a été prêché devant le roi, on n'hésite pas à nommer le personnage auquel s'adressaient les vœux de l'orateur et l'on s'explique sa hardiesse, en tenant compte des marques sensibles de conversion dont la cour était témoin.

Le sermon sur la conversion de sainte Madeleine^ certainement prononcé la même année que les précédents, en 1080, est marqué au jeudi de la semaine de la Passion, jour où l'Église commente l'évangile de la sainte pénitente (2). Le prédicateur ne veut pas faire l'éloge de la pécheresse convertie, mais l'éloge de l'amour qui l'a sanctifiée, amour qui inspire la vraie pénitence et la sincère reconnaissance.

L'auditeur, alléché par l'énoncé du sujet, attendait un tableau vivant de la pécheresse coupable, son espoir fut déçu; dès les premiers mots, le prédicateur prévient l'assemblée qu'il n'a nullement l'intention d'entrer dans les détails de la vie scandaleuse de Madeleine. Il ne parlera que de sa conversion. Il convient que son péché fut le libertinage des mœurs, mais il n'en dira rien de plus; par respect pour cette pénitente encore plus célèbre par son changement qu'elle ne se rendit fameuse par ses désordres, il ne veut pas s'expliquer davantage. Mais que de

(2) T. IV, p. 107.

rapprochements dans les esprits avec M"** de la ValUère, soeur Louise de la Miséricorde, représentée dans Tauditoire par sa fille Anne-Marie de Bourbon, épouse, depuis le 16 janvier 1680, du prince Armand de Conti ; avec M"" de Montespan, avec M"" de Fontanges, dont les conversions étaient encore bien douteuses!

Le prédicateur profite de la disposition de son auditoire pour revenir sur le sermon du troisième dimanche, sur ï Impureté^ et donner des explications provoquées par des rapports qui lui ont été faits à son sujet. D'après ces explications, on voit que l'orateur est accusé d'avoir parlé trop ouvertement des scandales publics, .de s'être servi d'expressions choquantes; l'orateur, de son côté, accuse ses censeurs de l'avoir condamné sans l'avoir entendu, d'avoir parlé de lui en termes inconvenants; il s'autorise de l'exemple de saint Paul, prêchant la même morale dans l'Église naissante, au siècle de la sainteté. L'affectation avec laquelle Bourdaloue insiste sur cette Église naissante^ qui avait besoin de pareilles leçons, malgré sa sainteté^ montre qu'il a reconnu dans l'auditoire quelques disciples de Port-Royal. En terminant, il rappelle avec fierté que s'il juge à propos de revenir sur le passé, c'est uniquement pour l'honneur de la parole divine.

Il faut l'entendre lui-même : ce passage qui n'est qu'un cri d'indignation contre les vices de la cour, et surtout contre le vice des mauvaises langues, est un de ceux où s'accentue plus énergiquement la verve de notre orateur ; on y trouve la fierté concentrée de l'apôtre avec une pointe de satire :

Si dans un autre discours j'ai parlé plus en détail de ce péché, c'est des paroles toutes pures de saint Paul que je me suis servi. J*ai cru qu'étant consacrées, je pouvais, à l'exemple de ce grand apôtre, les employer dans un audi-

382 LE p. LOUIS BOURDALOUB

loîre chrétien ; et ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve, toutes consacrées qu elles sont, bien loin d'en développer tout le sens, je n'ai fait que l'effleurer. Quand saint Paul, avec une entière liberté, reprochait aux fidèles certains vices énormes, ou quand il tâchait à leur en imprimer l'horreur par le dénombrement et la peinture qu'il leur en faisait, il se contentait de les prévenir, en leur disant : Plût à Dieu, mes frères, que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence ! et supportez-la, je vous prie ; car vous savez le désir ardent que j'aurais de vous voir tous dignes d'être présentés à Jésus-Christ comme une vierge sans tache. J'ai usé de la môme précaution ; et quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique, Dieu m'est témoin que le môme zèle m'a porté à vous fiûre les mômes reproches ou les mômes remontrances. Confondez-moi, Seigneur, si j'oublie jamais la fin pour laquelle vous m'avez confié la grâce de votre Évangile. Or, non seulement les chrétiens de ces premiers temps ne s'offensaient pas de ce que saint Paul leur représentait avec tant de force et sans nul adoucissement; mais, persuadés de l'importance et de la nécessité de cette instruction, ils la recevaient avec une docilité parfaite : ils en étaient édifiés, touchés, pénétrés ou d'une sainte componction, s'ils y avaient part, ou d'une crainte salutaire, s'ils étaient encore dans l'innocence. J'avais droit de croire que je trouverais dans vous les mômes dispositions, et qu'une morale que saint Paul avait cru bonne pour le siècle de Y Église naissante, c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvait l'être encore à plus forte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti que le nôtre. Je me suis trompé; ce siècle, tout corrompu qu'il est, a eu sur cela plus de délicatesse que celui de Y Eglise naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde; et Dieu veuille que le monde^ en me condamnant^ ait au moins gardé les mesures de respect j de religion^ de piétéj qui sont dues à mon ministère : car, pour ma personne, je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux, si, me voyant condamné du monde, je pouvais espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieu. Trop heureux, si la

censure du monde n'a rien fait perdre à ce que j'ai dit de son efficace et de son utilité, et s'il y a eu des âmes, qui, comme les premiers chrétiens, en aient été, non seulement instruites, mais converties! Ce qui plaît au monde n'est pas toujours le meilleur ni le plus nécessaire pour le monde. Ce qui lui déplaît est souvent la médecine qui, tout amère qu'elle peut être, le doit guérir. Se choquer de semblahlcs vérités et s'en scandaliser^ c'est une des marques les plus évidentes du besoin qu'on en a; s'en édifier et se les appliquer, c'est la preuve la plus certaine d'une ame solide qui cherche le royaume de Dieu. Mais c'est à vous, Seigneur, à faire le discernement, et de ceux qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous êtes le scrutateur des cœurs ; et vous savez que ce n'est point pour ma justification que je m'en explique ici, mais pour l'honneur de votre parole. Qu'importe que je sois condamné? mais il importe, ù mon Dieul que votre parole soit respectée (i) .

A propos de ce passage, Tabbé Maory, dans son Essai sur t Éloquence, s'exprime sûnsî : « Bourdaloue me pénètre d'an saint respect, lorsqu'il est réduit à faire l'apologie de son sermon sur t Impureté^ dans son homélie sur la Madeleine ». Sfaury n'a pas compris la situation; Bourdaloue ne fait nullement acte dTiumilité, il fait acte d'autorité, il s'explique, mais en termes qui jettent une nouvelle confusion sur ses auditeurs indiscrets et de mauvaise foi.

Bourdaloue n'avait pas à se justifier devant une société rnoodaine; il tenait avant tout à montrer le miracle de l'amour divin dans la sainte pénitente ; son discours doit être la en entier. Nous nous contenterons ici de citer le passage où l'oraCeur présente Madeleine comme un modèle acheré de conversion ; elle a donné da scandale, elle a donné de pernicieux exemples ; nous allons voir comment

11) T. IV, p. 114.

384 LE p. LOUIS BOURDALOUB

elle a tout réparé, et en conséquence, ce qu'ont à faire les dames de la cour qui se sont rendues coupables des mêmes désordres.

C'était une pécheresse connue dans toute la ville par sa vie mondaine et déréglée ; mais elle aima : Dilexit : et désormais, autant qu'elle s'était déclarée pour le monde, autant voulut-elle se déclarer pour Jésus-Christ. Elle ne chercha point à lui parler en secret, elle voulut que ce fût au milieu d'une nombreuse assemblée ; elle ne craignit point ce qu'on en dirait; au contraire, elle voulut que le bruit s'en répandit de toutes parts; elle prévit tous les raisonnements quon ferait, toutes les railleries qu'elle s'attirerait, et c'est justement ce qui l'engagea à rendre son changement public : pourquoi? aQn de glorifier Dieu par sa pénitence, autant qu'elle l'avait déshonoré par son désordre; afin de gagner à Dieu autant d'âmes par sa conversion, qu'elle en avait perdu par son libertinage; afin de se mieux confondre et de se mieux punir elle-même, par cette confession, de tous les faux éloges et de tous les hommages qu'elle avait reçus et goûtés avec tant de complaisance. C'est pour cela qu'elle entre dans la maison de Simon le Pharisien, remplie d'une sainte audace : elle n'avait rougi de rien, lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion, et maintenant elle ne rougit de rien, lorsqu'il s'agit de faire au Dieu qu'elle aime, une solennelle réparation; on l'avait vue dominer dans les compagnies, et maintenant elle veut qu'on la voie prosternée en posture de suppliante; on avait été témoin du soin qui l'avait si longtemps occupée, de se parer et de s'ajuster, de se conformer aux modes et d'en imaginer de nouvelles, et maintenant elle veut qu'on soit témoin du mépris qu'elle en fait : elle le veut, et ne le vouloir pas comme elle, c'est n'être pas pénitent comme elle; et ne l'être pas comme elle, c'est ne le point être du tout (1).

Il) T. IV. p. 1-28.

M"* de la ValUère, sœur Louise de la Miséricorde, trouvait ici son éloge, mais d'autres, M"' de Mpntespan et même M"" de Fontanges, étaient encore loin de leur modèle.

Le dimanche des Rameaux, le P. Bourdaloue prêche sur la communion pascale (1) ; il en fait ressortir l'obligation rigoureuse pour tout chrétien, obligation qui commande l'innocence de la vie, conservée ou recouvrée. L'homme est ici son propre juge : s'il se présente à la sainte table, coupable avec un semblant d'innocence, il boit et mange son jugement et sa condamnation; mais, reprend l'orateur, un grand de la terre, un roi ne trouvera-t-il pas une absolution complaisante qui lui rendra une dignité factice et le réhabilitera au moins aux yeux des peuples? Bourdaloue répond que, quant à lui, il n'y a pas d'apparence qu'il se détermine jamais à la donner (2).

11 y avait encore assez de foi dans les cœurs pour qu'un pareil non possumus^ exprimé avec tant de netteté, agitât les consciences coupables. Bourdaloue, d'ailleurs, n'avait pas oublié qu'en 1675 M"* de Montespan n'avait pu obtenir l'absolution de son curé, le P. Lécuyer de l'Oratoire, que le P. de la Chaise, aidé de Bossuet, avait obtenu la séparation des deux coupables ; le prédicateur de la station de 1680 se devait donc à lui-même, et au succès de sa mission, de rappeler à ses auditeurs la nature et retendue de leurs devoirs.

Le prédicateur entre en matière avec la mansuétude d'un ministre du Dieu de paix ; sa peraonne, sa parole et son regard sont pleins de compassion pour les criminels auxquels il s'adresse. Jésus-Christ, dit-il, vient à vous

(1) Œuv., t. IV. p. 181.

(2) Ibid., p. 192.

386 LE p. LOmS BOUBBAIjOUE

plein de douceur: le pei4>le va au-devant de lui pour chanter le libérateur de Lazare, le puissant prophète qui ressuscite les morts les plus avancés dans la pourriture du tombeau (1).

Deux sortes de personnes saluent l'entrée du Sauveur à Jérusalem : les amis de Jésus-fJirist et les Pharisiens ; des justes comme les apôtres et les disciples fidèles, et des impies tels que les Pharisiens. L'orateur fait ensuite le portrait du disciple digne de participer à la communion ; il faut être disciple de Jésus-Christ, extérieunem^t, et auBsi parle focKlde l'âme. C'est uoe obligation d'approcher des sacrements, mais avec réflexion, maturité, et l'orateur de préciser les conditions requises surtout de la part des courtisans. Ici Bourdaloue expose la doctrine de l'Église et défend sa Compagnie du reproche que ses adversaires lui adressent, de donner des absdiutioiis sans discernement :

Car enfin, dirai-je à «n de ces pécheurs, si vous vous adressez à moi dans ces jours de solennité, et que je ne vous trouve pas en état de recevoir cette grâce de réconciliation, sans laquelle il ue vous est pas permis ds communier (or, qu*y a-t-il de plus ordinaire à des hommes comme vous?) que ferai-je alors ? Vous accorderai-je la grâce de l'absolution que vous me demandez ?je trahirai donc mon ministère. Ne vous l'accorderai-je pas? il faudra donc que vous ne mangiez point Tagneau avec le reste des fidèles, et que vous soyez absent de la table de Jésus-Christ. Si je vous y admets, je suis prévaricateur, et je me damne avec vous : si je vous en exclus, vous scandalisez l'Église. Voyez-vous Textrémilé où vous vous jetez, pour n'avoir pas pris les mesures que la loi de Dieu et la prudence chrétienne vous presorivaiefit ? Que, par conùdéraXion pour votre ^rsoane^ j'intéresse l'honneur du sacrement qui m'a été confié, c'est à quoi il n'y a

(1) Œuv,, t. IV, p. 182.

pas éTupparence que Je me détermine jamais. Je sais trop quelles sont les bornes de mon pouvoir; l'éclat de votre fortune et de votre dignité ne m'éblouira pas. Qu'arrivera-t-il donc? ce que je dis : qu'il n'y aura ni pâque, ni sacrement, ni culte de religion pour vous, et qu'ensuite on vous remarquera; que celui qui se trouve chargé, comme pasteur, du soin de votre âme, en sera dans l'inquiétude et dans le trouble; que votre mauvais exemple se communiquera; que le libertinage prendra sujet de s'en prévaloir^ et que vous serez responsable de l'abus qu'il en fera : pourquoi ? parce que vous n'avez pas usé de la diligence nécessaire pour vous préparer. Si dès l'entrée de ce saint temps, convaincs comme vou» tétiez du dâotdre de votre conscience^ vous eussiez eu recours au remède que l'Église vous présentait, et que, par une prévoyance chrétienne, vous fussiez venu dès lors vous soumettre à son tribunal, on aurait mis ordre à tout. Vous n'étiez pas encore en état de participer au corps de Jésus- Ghrist, mais on vous y aurait disposé ; vous étiez trop faible pour manger ce pain de vie, mais on vous aurait fortifié ; on aurait guéri vos plaies, on vous aurait excité à sortir de v^os habitudes, on vous aurait fait passer par les épreuves de la pénitence, revêtu de la robe de noces, on vous recevrait enfin maintenant dans la salle du festin (1).

C^est ainsi que Bourdaloae savait allier la fermeté des principes avec la charité du Samaritain. Les Jésuites confesseurs à la cour ne suivaient pas d'autres règles, et le P. de la Chaise lui-même ne s'en est jamais écarté ; on oublie que les premiers retours du roi à la vertu datent de son entrée à la cour à la fin de Tannée 167Â ; les relations du temps, quand elles ne disent pas nettement que le confesseur refusa Tabsolution, le font entendre indirectement en signalant ses absences par suite de voyages ou de maladies qui sont autant de refus colorés, les seuls que

(1) T. IV, p. 192,

388 LE p. LOUIS BOURDALOUE

le roi pût accepter publiquement et sur les lesquels l'erreur n'était pas possible.

La morale de Bourdaloue était comprise, et tout l'auditoire, avec M"" de Caylus, voyait bien qu'elle soulevait de violentes tempêtes dans les cœurs des coupables.

L'orateur, plein de son sujet et fort de son autorité, loin de faiblir, poursuit son idée et ses leçons. Il rappelle les règlements prescrits autrefois contre les infracteurs de la loi pascale; il ajoute :

Aujourd'hui on a trouvé moyen d'abréger ces choses et si je puis me servir de cette expression, d'en être quitte à bien moins de frais (1).

En effet, d'après la doctrine du livre de la fréquente communion d'Arnalild, avec un Domine non sum dignus (2), on pouvait se dispenser de l'accomplissement de la communion annuelle.

L'innocence du cœur ne suffit pas, au dire du prédicateur, pour se présenter dignement à la communion : il faut encore aller au-devant du Christ, il faut- avoir en main la palme du vainqueur, il faut être dépouillé des vaines parures et les mettre sous les pieds du Sauveur. Bourdaloue ne manque pas l'occasion de condamner les vanités scandaleuses des dames de la cour et d'entrer ainsi dans des détails pratiques, toujours dirigés contre la scandaleuse influence des femmes :

Pour recevoir dignement le Sauveur des hommes dans le sacrement de ses autels, dit-il, vous devez quitter tout ce

(1) T. IV, p. 194.

(2) Seigneur, « je suis indigae. » Nous aurons occasion de re- Ycuir sur ce sujet, en parlant des Jansénistes.

qui s'appelle superfluiié mondaine, surtout cette superfluité d'habits, d'ajustements, de parures, qui, selon la pensée de Tertullien, est comme une idolâtrie et une espèce de culte que vous rendez à votre corps : vous devez, dis-je, la quitter, non par des considérations humaines, mais par un respect religieux. On vous l'a dit tant de fois, mesdames, et personne ne le doit mieux savoir que vous-mômes : vous le reconnaissez devant Dieu, combien ce luxe profane est opposé à rhumilité de votre religion, de combien de péchés il est le principe, à combien de scandales il vous expose. Mais ce que je ne puis comprendre c'est qu'étant aussi portées que vous l'êtes à tout ce qui regarde la vraie piété, on vous engage néanmoins avec tant de peine à la pratique de ce détachement. Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'après tant de remontrances que Ton vous a faites, après les règles que vous a données saint Paul, l'organe et l'interprète du Saint-Esprit, après les exhortations pressantes des Pères de l'Église, qui ont traité ce point de morale comme un des plus essentiels à votre état ; après votre propre expérience, plus capable de vous convaincre que tous les discours, vous contestiez encore avec Dieu pour conserver ces restes du monde dont on ne peut vous déprendre. Ce qui m'étonne, c'est qu'après tant de communions, on en voit toujours parmi vous d'aussi passionnées pour cette vanité, d'aussi affectées dans leurs personnes, d'aussi curieuses de plaire que les âmes les plus libertines et les plus déréglées. Voilà ce qui me surprend. Mais ce scandale ne cessera-t-il point, et refuserez-vous à Jésus-Christ, je dis à Jésus-Christ entrant dans votre cœur, un sacrifice aussi léger, et néanmoins aussi nécessaire et aussi agréable à ses yeux que celui-là ? Ah ! mes frères, conclut saint Ambroise, quel avantage pour vous de pouvoir faire un triomphe à votre Dieu des mêmes choses qui font le sujet de vos désordres ! Quelle consolation de le pouvoir honorer, non seulement de vos superfluités, mais de vos vanités mêmes I II faut mettre sous les pieds de Jésus- Christ tout ce que l'orgueil du monde invente pour se donner un faux éclat et pour se distinguer ; c'est ainsi que

390 LE P. LOUIS BOUimAlOUB

TOUS sanctifierez la communion, et que la comnmnioir tod» sanctifiera (1).

Jésus entre dans les cœurs, et parce qu'il n'est point accueilli en ami, il devient juge redoutable, et maudit les ingrats. Recueillons maintenant tes passages du discours qui vont directement à notre sujet, qui s^adressent au roî et à la cour. Bourdaloue, parlant des pharisiens modernes, s'exprime ainsi :

Hommes^ dans le fond, ennemis de Jésus-Christ, ma.is qui n'osent pas se déclarer, et qui s'aveuglent quelquefois jusqu'à se le dissimuler à eux-mêmes, ils voudraient bien ne communier jamais, mais ils y sont engagés par des bienséances de condition et d'état dont ils ne peuvent pas se dispenser : c'est un magistrat, et le scandale qu'il causerait retomberait sur sa personne; c'est un père de famille, qui serait infailliblement remarqué ; c'est une femme de qualité, qui ferait tort à sa réputation; c'est un homme d'Église, qui se décrierait et qui passerait pour un libertin (:2).

Autant de communions sacrilèges dont 1* orateur va faire connaître les suites :

De là, vous jugez, chrétiens, ce qui accompagne ordinairement de semblables communions : c'est qu'au moment même où ces hommes perdus et impies reçoivent le sacrement de Jésus-Christ, ils conjurent contre lui dans le cœur; ils forment des projets pour satisfaire leurs passions brutales, et le jour de la communion devient pour eux un jour d excès et de débauche. Voilà, mes chers auditeurs, ce qui arrive, et il vaut mieux vous le dire, pour vous en donner de l'horrew, que de s'en taire, tandis que vous êtes exposés à la conta*

(U T. IT, p. 199-200.

(2j Ibid., p. 209.

LE P. BOUBDALOUB ET LOUIS XIV 30f

gion de cette impiété. On déclame tant tous les jours contre d'autres désordres, et Ton ne parle point de celui-ci; mai? c'est celui-ci néanmoins qui attaque directement la religion : on insiste sur de légères imperfections qu'on remarque dans quelques èmes dévotes qui fréquentent les sacrements, et l'on ne dit presque rien des chrétiens sacrilèges qai profanent le corps de Jésus-Christ ; mais c'est contre eux qu'il faudrait employer le zèle évangélique. Si, de temps en temps, on leur représentait le malheur de leur état, peut-être enfin y seraient-ils sensibles, et de vives mais salutaires remontrances les réveilleraient de leur profond assoupissement (1).

Et alors ce sacrement de vie est transformé en sacrement de démon et de mort éternelle. Voilà pourquoi Notre-Seigneur ne vient à eux qu'en versant des larmes : Videns civitatem flevit super illam (2).

Faudrait-il donc ne communier jamais plutôt que de communier indignement? Question captieuse, s'écrie l'Apôtre, que le libertinage seul inspire, sur laquelle le P. Bourdaloue s'étend avec clarté, force, éloquence :

Non, mon cher auditeur, l'un ne vaut pas mieux que l'autre ; et cette comparaison, faite par ceux dont je parle, je veux dire par les libertins, marque un principe encore plus mauvais et plus corrompu que n'est la conséquence même d'une communion indigne : car ils ne raisonnent de la sorte que parce qu'ils sont impies et déterminés à vivre dans leur impiété. Ce n'est point par respect pour Jésus-Christ : ils font bien paraître dans tout le reste qu'ils sont peu touchés de ce motif; ce n'est point en vue de la sainteté du sacrement : à peine en croient-ils la vérité ; ce n'est point dans le dessein d'une prompte conversion, ils en sont bien éloignés, et ils

(!) T. rV, p. 210.

(2) Luc, XIX, 41..

n'y pensent pas. Ce n*est donc que par un esprit d'irréligion ; or, dire par un esprit d'irréligion : Il vaut mieux ne point communier du tout que de communier mal, je soutiens que c'est un raisonnement d'athée.

A quoi j'ajoute une proposition que je soumets à votre censure, mais que je crois vraie, savoir : que de ne point communier du tout par ce principe de libertinage et d'irréligion, est un désordre encore plus abominable devant Dieu que de communier indignement par principe de négligence ou de fragilité. Et, en effet, on a toujours cru que de manquer au devoir de la communion pascale, de la manière que je viens de l'expliquer, c'était une espèce d'apostasie, parce qu'un des caractères les plus marqués du christianisme, c'est la communion. On a toujours cru que de manquer à ce devoir de Pâques, c'était s'excommunier soi-même, mais d'une excommunication plus funeste encore que celle que fulmine l'Église par forme de censure : car, être excommunié par l'Église, c'est une peine que saint Paul môme prétend être utile; mais s'excommunier soi-même, c'est un crime qui va droit à la ruine du salut et à la damnation. On a toujours cru qu'un chrétien qui ne faisait pas la Pâque devait être considéré comme un païen et comme un publicain, selon la parole du Sauveur môme, parce qu'il n'écoute pas la voix de l'Église, et qu'il méprise ses ordres : et moi, non seulement je le regarde comme un publicain et comme un païen, mais il me paraît pire qu'un païen, parce que je suis persuadé qu'un bon païen, je dis bon, autant qu'il le peut être dans sa religion, vaut mieux qu'un chrétien de nom, mais au fond sans religion. Tel est le désordre que je combats, et plût au Ciel que ce fût un fantôme! mais ce désordre n'est pas si rare que vous le pouvez penser; on ne sait que trop combien il y a de ces libertins, et de ces libertins distingués par leur qualité et par leurs emplois, qui se flattent d'une prétendue bonne foi, en ne communiant jamais, parce qu'ils ne veulent pas, disent-ils, se rendre sacrilèges en communiant. Ne les scandalisons point ici, gardons-nous de les faire connaître; mais aussi, je les conjure

LE P. BOURDALOUE ET LOUIS XiV 3U3

de ne pas scandaliser Jésus-Christ, leur Sauveur, par le mépris de son sacrement, de ne pas scandaliser l'Église, leur mère, par une désobéissance opiniâtre; de ne pas scandaliser les fidèles, leurs frères, par leur exemple pernicieux ; de ne pas se scandaliser eux-mômes par le dérèglement de leur conduite. Que feront-ils donc? Communieront-ils indignement? A Dieu ne plaise ! Mais, entre ces deux extrémités, il y a un milieu : c'est de communier, et de bien communier. Toute dévotion qui porte à ne point communier, est une fausse dévotion ; et toute maxime qui porterait à communier en état de péché, serait une abomination; mais le point solide e&t d'approcher de la table de Jésus-Christ, et d'en approcher avec des sentiments de religion, de pénitence, de piété, de ferveur, qui sanctifient une àme, et qui la disposent à manger ce pain céleste qui doit être pour nous le gage d'une éternité bienheureuse (1).

Voilà un enseignement complet et pratique sans obscurité, sans détours. L'orateur se met au-dessus de la censure des disciples d*ÂmauId, et affirme hautement qu'il faut faire la sainte communion et la bien faire. Cette leçon s'adressait à tous les courtisans, aussi bien au roi qu'à ses complices ; reproduite à plusieurs reprises comme on peut l'admettre, elle finit par triompher : en 1674, elle ébranle pour une première fois le souverain ; en 1680, elle décide l'exil de la dernière favorite. M*^" de Fontanges, étant tombée malade au commencement du Carême 1680, fut éloignée de la cour ; elle se réfugia auprès de sa sœur, puis, après quelques mois de repos , elle rentra à Versailles, où elle vécut dans un état de langueur doublement amère, jusqu'en avril 1681 ; puis on la conduisit à Paris, et de là au couvent de Port-Royal de la rue Saint-Jacques, où elle mourut le 28 juin 1681. Le roi avait manifesté le

(1) T. IV, p. 212.

394 LE p. LOUIS BOURDALOUB

désir de voir le P. Boardalouc l'assister à ses derniers moments (l).

De cette époque date la vie régulière du roi; il se rapprocha de son épouse Marie-Thérèse, et la consola de ses infidélités passées.

Pendant les années qui s'écoulent de 1681 à 1684, M"'' de Maintenon goûta la jouissance de ses succès dans la sécurité d'une vie indépendante et honorée ; elle reçut la récompense de ses constants efforts par les témoignages non équivoques de reconnaissance que lui prodiguaient le roi et la reine, et par le concours efficace qu'elle trouva de leur part pour l'établissement de l'institut de Saint- Louis.

Nous plaçons le sermon sur la résurrection de Jésus- Christ (2) du premier volume des Mystères^ à une époque postérieure à la conversion définitive du roi. Ce sermon, au jugement de Maury, est un des plus remarquables discours de notre orateur : il montre ce mystère comme le fondement de notre foi; le miracle de la résurrection est la preuve la plus convaincante de la divinité de Jésus- Christ.

Cette première partie, dit Maury, est inimitable (3). Elle nous apprend ce qu'est Jésus-Christ par sa résurrection : il est Dieu. Cette résurrection est le fondement de notre espérance^ elle est le gage de notre résurrection future, elle en est le principe, le motif et le modèle.

Nous ne nous arrêtons pas à analyser la première partie; elle ne renferme guère qu'un seul passage qui fasse allusion à la conversion du roi; nous signalons cependant quelques pages où l'orateur s'élève, avec ses auditeurs, audessus de ce pauvre monde, rend gloire et grâce au Dieu

(1) Clément, Police de Louis XIV, p. 194.

(3) Essai sur V éloquence de la chaire, p. 163.

LE P. BOURDAtOUE BT LOUIS XIV 39$

ressascité, et invite les anges du eieï à suppléera Tinsuflli^sance âes habitants de la terre.

L'orateur a donné la preuve de la résurrection de Jésus- Christ par les faits :

Arrêtons-nous ici, s'écrie-t-il, pour rendre à Jésus ressuscité l'honneur qui lui est dû.

Puis se rappelant que les anges ont été seuls appelés à rendre à Jésus- Christ l'adoration qui lui s^artient, il s'écrie :

Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ; et vous me le faites • connaître si évidemment dans votre résurrection, que j'jiu rais presque lieu de craindre qu'elle ne fît perdre à ma foi une partie de son mérite. Car je sens mon âme toute pénétrée des vives lumières qui sortent de votre humanité sainte, et qui sont comme les rayons de la divinité qu'elle renferme. Je ne comprenais pas ce que saint Paul voulait faire entendre aux Hébreux, quand il leur disait que le Père éternel avait commandé aux anges d'adorer son Fils dans le moment qu'il ressuscita, et qu'il fit sa seeonde entrée dans W monde : £t cum iterum introduit primogeniiam in orbem ten*œ^ dicit : Et adorent eum omnes angeli Dei (Hébr., i, 6). Mais j'en vois maintenant la raison : c'est que Jésus-Christ en ressuscitant montra à tout l'univers qu'il était Dieu, et que l'adoration est le culte propre de Dieu et uniquement affecté à Dieu. Voilà pourquoi le Père éternel voulut que ce culte fût rendu solennellement à Jésus-Christ par tous les esprits bienheureux. De savoir pourquoi il s'adressa aux anges et non pas aux hommes pour leur donner cet ordre : Ah ! mes frères, dit saint Jérôme expliquant ce passage, c'est notre instruction d'une part, mais notre confusion de l'autre. Car il ne s'adressa aux «nges que dans la connaissance aiiticipée quil eut de l'ingratitude, de la dureté, de l'insensibilité des hommes. Il ne s'adressa aux anges que parce qu'il prévit

396 LE p. LOUIS BOURDALOUE

que les hommes seraient des esprils mondains, qui, bien loin d'adorer Jésus-Christ en vérité, l'outrageraient, le blasphémeraient, et, par le dérèglement de leur vie, le couvriraient de honte et d'opprobre. Il est vrai que les hommes, encore plus que les anges, devaient adorer ce Dieu renaissant du tombeau, puisque c'était leur Sauveur, et non pas le Sauveur des anges; mais le désordre des hommes, le libertinage des uns, l'hypocrisie des autres, l'orgueil de ceux-ci, la lâcheté de ceux-là, c'est ce qui détermina le Père céleste à recourir aux anges comme à des créatures plus fidèles, quand il voulut procurer à son Fils unique le tribut d'honneur qui lui était dû en conséquence de sa résurrection. Gomme s'il eût dit : Que les anges soient ses adorateurs, puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. Car c'est le reproche que chacun de nous a dû se faire aujourd'hui dans l'amertume de son âme : reproche qui suffirait pour nous tirer de l'assoupissement où nous sommes, et pour ranimer notre foi ; reproche qui, par une suite nécessaire, produirait notre conversion et le changement de nos mœurs (1).

On saisit facilement la portée de cette pensée si vivement dé^loppée : « Que les anges soient ses adorateurs^ puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. »

Le prédicateur expose ensuite les conséquences de cette résurrection divine : elle est le gage de notre résurrection et le fondement de notre espérance; cotnme Jésus-Christ ^ nous ressusciterons ; avec lui nous ressusciterons, parce que nous sommes ses membres ; et nous lui serons semblables, mais à cette condition que nous travaillerons, dès la vie présente, à notre sanctification. Il en sera bien autrement, si nos corps restent à Tétat de corps de péché; car alors ils ressusciteront , mais comment : <( Comme des objets d'horreur pour servir à la confusion de 1 ame et

pour partager son tourment, après avoir servi et avoir eu part à ses crimes. »

L'orateur ne s'en tient pas à cet enseignement général : il voit sur le front et dans les yeux de ses auditeure un reflet d'incrédulité qui le courrouce ; il veut que tous, avec lui, tirent du mystère de la résurrection la conséquence pratique qu'il impose ; il réfute donc l'une après l'autre les difficultés que l'incrédulité oppose.

Il faut se transporter à l'année 1682 pour saisir les allusions historiques que contient le discours; le langage du prédicateur est d'accord avec l'état moral du prince. Louis XIV a vu mourir M'^" de Fontanges en juin 1681 ; docile aux leçons de M"' de Maintenon, et à l'action de la grâce, fatigué, si l'on veut, de la domination de ses mauvais penchants, il s'est rapproché de la reine, mais les inquiétudes de ceux qui aiment son âme, sont toujours les mêmes. C'est dans l'appréhension de nouvelles rechutes que Bourdaloue s'écrie :

Mais, hélas! qui persévérera? souffi'ez, mes chers auditeurs j que je nCattache particulièrement à ce point en finissant ce dernier discours. Qui, dis-je, persévérera? où sont ces âmes fidèles à leurs promesses et inébranlables dans leurs résolutions? Il n'y a que vous, ô mon Dieu! qui les connaissiez, puisqu'il n'y a que vous qui puissiez connaître et le cœur de l'homme et l'avenir; deux choses qui vous sont toujours présentes, mais qui nous sont également cachées, et jusqu'où nos faibles lumières ne peuvent s'étendre.

J'ai lieu néanmoins, Seigneur, de me consoler par les conjectures que je puis avoir d'un secret dont la parfaite connaissance vous est réservée; et je sais en particulier, tout l'univers le sait avec moi, qu'il y a ici un cœur que votre main a formé, un cœur ennemi de l'inconstance et de la légèreté, fidèle dans ses paroles^ égal dans sa conduite, inviolablement attaché aux lois qu'il veut bien se prescrire; qui s'étant proposé de

aOS VE p. LOUB BOUBStâLOCB

graads desseiiis, n'en peut être détourné par aucun obstacle ; qui a fait des prodiges de valeur pour les exécuter; et ce qui n'est pas un moindre prodige, qui a renoncé pour cela non seulement au repos et aux plaisirs, mais à ses avantages mêmes et à ses intérêts. Jusqu'où la perfection de votre loi ne peut-elle point porter, ô mon Dieu I ce cœur ferme et intrépide? et qui jamais dans ce sens a été plus propre que lui au royaume du ciel (1)?

Bourdaloue suit son idée, et Ton s'explique facilement que les courtisans puissent encore trouver l'orateur indiscret. Dans sa péroraison, il loue le roi de la fermeté dont il fait preuve dans le gouvernement du royaume, et en particulier dans les faits de guerre récents, mais c'est pour arriver à son but, à décider enfîn Louis XIV à un changement complet de vie sans retour aucun, sans rechute aucune. Cest surtout pour se vaincre lui-même que le roi doit user de fermeté, laissons la parole au prédicateur :

Mais après tout, Sire, Votre Majesté sait assez que la fermeté d'un roi chrétien ne doit pas en demeurer là; qu'elle doit être occupée dans lui à quelque chose encore de plus digne de lui; qu'il en doit être lui-même le sujet, et que, comme toutes les qualités qu'on admire dans les héros seraient peu estimées des hommes, si la fermeté y manquait, ainsi la fermeté même est peu estimée de Dieu, si elle n'est jointe avec sa grâce, qui seule fait à ses yeux notre mérite. Oui, c'est pour conserver la grâce, que Votre Majesté a reçu de Dieu ce caractère de fermeté et de constance ; et jamais la guerre, ce théâtre si éclatant pour elle, ne lui a fourni de plus nobles triomphes que ceux d'un monarque qui fait triompher dans sa personne la grâce de son Dieu. Si, dans tous les états, la persévérance chrétienne est le dernier eifet de la grâce, on peut dire que c'est une espèce de

LE P. BOUBAAIjOUB 6T U)UIS XIV 399

miracle dans un roi, et surtout dans le plus absolu des rois, puisqu'il trouve dans sa grandeur même les plus dangereux ennemis qu'il ait à combattre. Mais aussi, de quel mérite devant Dieu ne doit pas être la persévérance d'un prince qui, se voyant au-dessus de tout, et maître de tout, s'étudie à Tôtre encore plus de lui-même ; qui, recevant à tous moments les hommages des hommes, n'oublie jamais ce qu'il doit à Dieu; qui joint avec la majesté du trône Thumilité de la religion ; avec Tindépendance d'un souverain, la charité d'un chrétien; avec le droit d'impunité, l'équité la plus droite et tous les sentiments de la plus exacte probité?

Voilà, Sire, les victoires que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ doit remporter dans vous. Demeurant ferme dans cette grâce, vous confondrez les libertins, qui craignent votre persévérance; vous consolerez les gens de bien, qui en font le sujet de leurs vœux; et constant pour un Dieu si constant lui-même pour vous, en gouvernant un royaume de la terre, vous mériterez de posséder le royaume éternel, que je vous souhaite, etc. (!)•

On voit par ces extraits quelles sont encore, en 1682, les préoccupations du zélé prédicateur ; la hardiesse de son langage prouve qu'il est toujours l'apôtre infatigable dans l'œuvre si importante de la conversion du roi, qui, du reste, à cette époque, marchait à son accomplissement définitif.

Le sermon pour le lundi de Pâques (2) n'entre pas dans la série des sermons de la cour; il reproduit la première partie du sermon de la veille sur le miracle de la Résurrection, et dans la deuxième partie, il s'applique à montrer que ce mystère doit servir à exciter pour ce Dieu- Homme toute la tendresse de notre amom*, parce que Jésus-Christ est ressuscité pour nous, est resté sur la terre

(I) T. IX, p. 294.

après sa résurrection encore pour nous, en qualité de maître et de docteur, se familiarisant avec ses disciples comme avec des frères ; il conserve les cicatrices de ses blessures, pour conserver dans la gloire le souvenir des hommes et apaiser la colère de Dieu ; pour nous apprendre à garder le souvenir de ses plaies, pour nous apprendre à aimer les beautés célestes au mépris des beautés terrestres, par la contemplation de la divine humanité revêtue de gloire. Après avoir excité dans les cœurs Tamour de Notre-Seigneur, l'homme de Dieu cherche à conduire Tâme de, son auditeur à des degrés de perfection plus élevés :

Je dis que vous devez à Jésus-Christ votre amour, mais je ne dis pas que vous le devez sentir, cet amour : car \l peut être dans vous, quoique vous ne le sentiez pas. Il doit être dans la raison, et non dans le sentiment; il doit être dans la pratique et dans Taction, et non dans le goût ni dans la douceur de raffection : il peut môme quelquefois être plus parfait, lorsque sans être ni sensible, ni doux, il est généreux et efficace, embrassant tout, et ne goûtant rien, surmontant la nature par la pure grâce et, dans les aridités et les sécheresses, soutenant une exactitude et une fidélité qui ne se dément jamais (1).

Le P. Bourdaloue en tenant ce langage semble pressentir les destinées futures du roi converti; une vie tissue d'épreuves généreusement acceptées, en expiation d'une longue suite de triomphes et de plaisirs trop facilement recueillis et trop humainement goûtés.

Cependant la transition fut lente : Louis XIV, vers la fin de l'année 1681, se détacha doucement du vice et commença à éprouver le sentiment chrétien de sa dignité.

M""* de Main tenon avait été et était encore auprès de

LE P. BOURDALOUE ET LOUIS XIY 40i

lui rîDstrument des miséricordes divines ; elle avait grâce pour cet étrange ministère par la réunion de toutes les qualités qui attirent et des vertus qui commandent Testime et le respect. Depuis en\îron douze ans que le roi la voyait à l'œuvre, il avait pu apprécier la sensibilité de son cœur et la solidité de son jugement; de toutes les femmes qu'il avait aimées, elle seule lui avait parlé de vertu ; il n'ignorait . pas que toute son ambition était de le voir triompher de ses ennemis. Devenue la confidente habituelle du monarque, elle parvint par ses conseils à rapprocher Louis XIV de son épouse Marie-Thérèse; dès lors une ère nouvelle de bonheur sans mélange commença, Marie-Thérèse, plus que tout autre, en goûta les charmes. Ce résultat inespéré était, de la part de M"' de Maintenon, le fruit de ses prières et d'une vigilance discrète et persévérante. Après la disgrâce de M"" de Montespan, elle n'eut plus un instant de repos ; l'apparition de M^^* de Fontanges lui fit perdie un instant courage ; elle frémissait dès qu'elle rencontrait sur ses pas, dans les salons de Versailles, quelque nouvelle venue qui pût être un danger pour sou néophyte ; elle faisait aussitôt part de ses inquiétudes à son directeur et aux amis dignes de sa confiance et capables de l'aider à détourner le danger. Peu de temp& après la mort de M'^* de Fontanges, le 5 août 1681, elle écrivit à M. de Montchevreuil : « Vous connaissez M"' d'Oré, elle fit samedi Médianoche s.yecle roi, on dit qu'elle a une sœur plus belle qu'elle, ce nest pas là nos affaires (1). » Cette demoiselle d Oré faisait partie de la suite de M""* de Montespan, encore attachée à la maison de la reine; pendant quelque temps, elle attira Tattention du roi, mais il n*y eut point de scandale. Six mois après, M"'' de Maintenon trahit encore ses préoccupations dans

M) Corresp, gén., t. D, p. 197.

une lettre à son frère d'Auhigné, où elle lui annonee que les (( filles de M''* la Daupbine vivent toujours dans une régularité qui étonne toute la cour (1). » Vers le même temps, 2 juin 1682, elle fait part à son directeur, Tabbé Gobelin, du nouveau et touchant spectacle que présente la société de Versailles : « Le plaisir de voir à la messe le roi très chrétien et très aimable ne saurait vous- manquer, lui écrit-elle, non plus que celui de la simplicité ^e ma chambre... Je suis ravie de ce que le monde loue ce que fait le roi... » En effet, Taspeot de la cour avait totalement changé depuis que le scandale avait cessé; noua en avons la preuve dans un tableau des plaisirsde la cour que nous a laissé le grand prévôt de Thôtel du roi^ le marquis de Sourches. Il n'est plus question ni de bonne obère, ni de gros jeu, ni d'usuriers, ni de fêtes galantest il y règne tant de réserve, que M"*" de Maintenon elle^ même craint que la reine, sous l'influence d'une direction trop sévère, ne nuise, par ses scrupules^ à l'union qui 'doit exister entre tous les membres de- la famille royale, w Si la reine, dit-elle à l'abbé Gobelîn • dans la même lettre, avait un directeur comme vous, il n'y a pas de bien qu'on ne dût espérer de l'union de la famille royale; mais^» eut toutes les peines du monde à persuader, sur la médianoche, son confesseur, qui la conduit par un chemm p)a» propre selon moi à une carmélite qu'à une reine {2). w

Nous présentons* maintenant le tableau* de* la^ cour esp fête à Tarrièi^e-saison de Tannée 168^; tableau qui fait contraste avec la description de Tabbé de Gboisy que nous avons donnée au commencement de ce chapitre.

(( On y avait comédie trois fois la semaine, disent les mémoires (3) , un bal tous les samedis^ et les trois autre»

(1) Corresp. gén,, T. II; p. 231.

(2) Ibid., p. 240.

(3) Mém.du marquis de Sourches, t. I, 1682, p^- IW.*

jours, tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes de condition à la cour s'assemblait à six heures du soir dans le grand appartement du roi, lequel était magnifiquement meublé, y ayant pour plus de 6 millions d''argenterie. Il était très bien éclairé, il était orné d'un grand nombre d'excellents tableaux, et tous ceux qui y venaient avaient une liberté entière de se divertir à tout ce qui leur plai^ sait. Dans une chambre, il y avait des violons et des hautbois, avec lesquels on dansait quand on en avait envie ; dans l'autre, la reine jouait au reversy, et le roi était de part du jeu; dans l'autre. M""" la Dauphine jouait avec les dames, Monseigneur jouait de son côté et Monsieur et Madame du leur, et dans cette même chambre, il y avait un grand nombre de tables couvertes de tapis magnifiques ot chacun jouait au jeu qui lui plaisait le plus; et Ton y était suivi par un grand nombre de domestiques qui ne songeaient à autre chose qu'à prévenir l'intention des joueurs. Dans la quatrième chambre, il y avait un billard où le roi jouait très souvent avec les meilleurs joueurs de la cour. Dans la cinquième, il y avait une magnifique collation où chacun allait boire et manger quand il lui plaisait. Mais ce qui était le plus charmant, était l'esprit de liberté qui était répandu par la bonté du roi qui ne permettait pas même qu'on lui fît ces jours-là aucune cérémonie, et qui allait et venait familièrement au milieu de tous les joueurs et spectateurs sans avoir personne qui le suivit que son capitaine des gardes. »

Tout profane que puisse paraître ce tableau de la cour, on doit convenir que l'on était bien loin des scandales des années 1662 et suivantes, provoqués ou tolérés jusqu'au moment où Louis XIV, en réparation de ses déplorables exemples, éloignait de la cour et exilait les principaux fauteurs de désordre, le chevalier de Lorraine, les jeunes seiprneurs mal notés et ses propres enfants léd^im*"»^.

comme le duc de Vermandois qu il ne réintégra à la cour qu'en cette année 1682, après promesse de vivre désormais plus chrétiennement.

A cette époque, M"* de Maintenon poursuivait avec constance l'œuvre de Saint-Cyr en faveur des jeunes fillesi nobles et sans fortune; le roi l'assura de son puissant concours et considéra cette création comme une œuvre expiatoire ; c'est ce qu'il fit entendre lui-même dans une visite à l'Institut de Saint- Louis. M"''' de Maintenon, en lui présentant ses pensionnaires, lui dit que a certainement le plus grand nombre d'entre elles vivrait et mourrait dans l'innocence... — Ah! répondit le roi, si je pouvais en donner autant à Dieu que je lui eu ai ravi par mon mauvais exemple (1) 1 ».

La mort de la reine (30 juillet 1683) vint trop tôt mettre un terme à cette ère de bonheur ; les vrais amis du roi, M"* de Maintenon la première, craignirent que la mort de Marie-Thérèse ne servît de prétexte pour ramener à la cour l'empire du désordre.

Dès le 12 du mois d'août, elle faisait part de ses inquiétudes à M™° de Brinon, ancienne religieuse qui la secondait dans ses bonnes œuvres ; elle la priait de ne point se lasser de prier pour le roi. « Il a, dit-elle, plus besoin de grâce que jamais, pour soutenir un état contraire à son inclination et à ses habitudes (2) ».

La pensée de Louis XIV se reporta bientôt sur M"*" de Maintenon. « Elle n'était plus alors dans une fort grande jeunesse, dit l'abbé de Choisy (3), mais elle avait des yeux si vifs, si brillants; il pétillait tant d'esprit sur son visage, quand elle parlait d'action, qu'il était difficile de la voir souvent t^ans prendre de Tinclination pour elle. Le roi,

(1) Languet, Mém. sur M^^ de Maintenon, p. 319.

(2) Lett. hist., t. I, p. iO.

(3) Coll. Petit., 2 s., t. LXIIT, p. 309.

accoutumé dès son enfance au commerce des femmes, avait été ravi d'en trouver une qui ne lui parlait que de vertu ; il ne craignait pas qu'on dît qu'elle le gouvernait ; il l'avait reconnue modeste et incapable d'abuser de la familiarité du maître. »

Louis XIV prit enfin M"* de Maintenon pour compagne, et le mariage eut lieu secrètement dans la courant de l'année 1684. Bien qu'il n'y ait jamais eu d'acte public de ce contrat, personne n'a douté de sa réalité; on connadssait la familiarité respectueuse du roi avec M"* de Maintenon ; on eut bientôt conscience de l'autorité dont elle jouissait à la cour sur tous les membres de la famille royale ; sa conduite toujours grave et édifiante garantissait la régularité de sa position. Ce n'est pas un léger mérite pour cette femme célèbre que d'avoir su rendre insensible la transition d'une condition inférieure et précaire à la position la plus souhaitable (1), conmie dit M™" de Sévigné, et de n'avoir jamais laissé échapper le moindre acte ni le moindre mot qui pût trahir son secret. Sa tenue extérieure ne changea pas, ses habitudes de piété changèrent encore moins ; elles se fortifièrent au contraire de la toute-puissance qui lui était donnée et dont elle fit un bon usage.

« M"''' de Maintenon, dit Languet, profita de la confiance que Louis XIV prit en elle pour le tourner du côté de la vertu, et elle y réussit par sa douceur, sa modestie et cette souveraine raison^ animée par la piété qui se faisait sentir en elle et qui dans ses discours avaient tant de charmes (2). »

De tout ce qui précède, nous tirons cette conséquence incontestable, que M""' de Maintenon a été l'instrument

(1) Utt. du 6 avril 1680. t. VI, 348.

(2) Languet, Mém, sur if«« de Maintenon, p. 183.

le plus efficace de la conversion de Louis XIV; elle seule a pu faire entrer dans cet esprit grossier au point de vue surnaturel, dans ce cœur éperdu de vanité et de folles amours, les austères vérités enseignées par les directeurs, confesseurs et orateurs; avec l'arrivée du P. de la Chaise à la cour de 1674, commencent les premiers retours du roi à la vie chrétienne. Bossuet ménagea Téloignement momentané de M"*' de Montespan ; et de tous les orateurs le P. Bourdaloue est celui dont Faction a été, au dire des contemporains, comme nous l'avons montré, la plus continue, la plus efficace et la plus décisive. Cette conversion n'est pas évidemment l'œuvre de quelques sermons isolés ; elle est le résultat d'un ensemble de sermons et d'événements, que la Providence avait ménagés dans une période de sept années, de 1674 à 1681. Louis XIV revint à Dieu à la belle époque de son règne. Cet acte généreux a rehaussé son mérite et soutenu sa gloire au milieu des adversités qui assombrissent la fin du règne.

C'est du sein même de sa famille que partit le premier trait qui blessa son cœur de père et de souverain. Pour se soustraire au nouveau régime inauguré à la cour 'par M"^ de Maintenon, devenue l'épouse secrète mais incontestée du roi, un grand nombre déjeunes seigneurs quittèrent la France à la suite du prince de Conti et se rendirent à la guerre de Hongrie; cette équipée chevaleresque eût été pardonnable si le roi n'avait appris, par la correspondance des princes qui tomba sous ses yeux, les motifs secrets de cette campagne. « Le roi ayant voulu savoir, dit M"*' de Maintenon, ce qui obligeait MM. les princes de Conti d'envoyer incessamment des courriers, en fit arrêter HB; on^a. pria toutes vses lettres et on<ena trouvé, pluskurs pleines de ce vice abominable qui règne présentement, de très grandes impiétés et de sentiments pour le roi bien contraires à ce que tout le monde Jui doit et bien éloignés

LE e..BOURDAU)U£.ET LOUIS XIY 407

de ceux que devraient avoir les enfants de gens comblés de bienfaits et d'honneurs ; ceux de M. de la Rochefoucault sont les plus criminels... » Le roi ne fut pas moins sensible à l'ingratitude de la princesse de Conti, fille de M"** de la Vallière; cette jeune princesse faisait comprendre hautement au roi qu'elle se plaisait peu à la cour, entre Sa Majesté et les dames de son entourage; aussi s'attira-t-elle de M"''* de Maintenon ce reproche cruel mais mérité, un jour qu'elle était venue s'excuser en versant un torrent de larmes : (( Pleurez, Madame, pleurez, car il n'y a pas de plus gi^and malheur que de n'avoir pas un bon cœur (1). »

Nous ne devons pas tenir compte des propos répétés par des historiens de mauvaise foi, qui attribuent au changement de vie du roi les malheurs de la France, que, du reste, ils exagèrent à dessein ; nous n'avons pas non plus à remonter aux causes de cette décadence, mais il nous sera bien permis de dire que si les chefs du royaume, ministres et grands seigneurs, avalent secoué l'influence morale des vingt-cinq premières années de scandales, pour accepter et perpétuer les traditions sévères des trentecinq dernières années du règne de Louis XIV, le dixhuitième siècle n'aurait pas vu naître cette ère de révolution qui secoue si violemment, encore aujourd'hui, les fondements de notre société française.

(i) Corresp. gén., de M'^'^ de Mninlenon, t. II, p. 409 (1G85) et note.

408 LE p. LOUIS BOURDALOUE

IV. — LES COMPLIMENTS. — TU ES ILLE VIR. — COMPU- MENTS AU ROI. — A LA REINE. — AUX PRINCES. — AUX ÉVÊQUES.

Avant de passer aux compliments adressés au roi par le P. Bourdaloue, nous avons un mot à dire au sujet de l'apostrophe tu es ille vir, que notre orateur se serait, diton, permise à l'imitation du prophète Nathan, reprochant au roi David Tadultère dont il s'était rendu coupable. On fait à Bourdaloue une gloire de cette hardiesse, et nous affirmons qu'il ne la revendique nullement. Bourdaloue attaque les vices, mais il respecte toujours les personnes. A l'époque où le P. Bourdaloue occupait la chaire royale, les mœurs publiques simples ou plutôt sans façon du seizième siècle, avaient bien changé, et ce qui pouvait être toléré par Henri IV et sous son règne n'était plus de mise sous Louis XIV.

Un Jésuite, le P. Gontery, prédicateur du roi Henri IV, religieux aussi pieux qu'éloquent, s'était permis, à Saint- Gervais de Paris, d'interpeller le roi du haut de la chaire, au sujet de regards inconvenants qu'il échangeait, pendant le sermon, avec une dame de la cour. Le roi ne s'en offensa pas outre mesure, mais il fit comprendre au zélé prédicateur qu'il n'aimait pas recevoir en public de pareilles leçons. Louis XIV qui s'oubliait d'une manière scandaleuse dans la vie privée, gardait toujours au dehors les convenances de sa position ; il ne parait pas qu'il ait jamais trahi ses préoccupations, lorsqu'il était à sa chapelle ; les courtisans qui portaient plainte contre les hardiesses du prédicateur, recevaient toujours la réponse

convenable. D'ailleurs, BourJaloue avait été trop bien élevé pour dépasser les limites de la discrétion. Nous avons de lui une profession de foi à ce sujet qui peut, au besoin, lever tous les doutes. Dans son sermon sur la Résurrection (l), il déclare devant Dieu qu'il n'a jamais caché la vérité à ses auditeurs, qu'il a toujours pris soin de la leur présenter avec toute la liberté, quoique respectuetisey dont doit user un ministre de la parole divine. Avec les caractères si connus de Louis XIV et du P. Bourdaloue, il est impossible d'admettre le propos en question.

Nous ajoutons une raison puissante contre son authenticité, c'est qu'aucun des contemporains n'en a parlé; or, que de témoins intelligents et communicatifs nous avons des événements de la cour! M"' de Sévigné, M"*' de Maintenon n'en disent rien ; cependant M"* de Sévigné ne ménage pas ses termes quand elle parle des témérités de Bourdaloue u prêchant contre l'adultère à tort et à travers. » Peut-on supposer que M"' de Sévigné se fût privée du malicieux plaisir de raconter le fait du tu es ille vir et de gloser sur David et le prophète Nathan, si le P. Bourdaloue avait renouvelé la scène; et si elle avait eu lieu, eût-elle pu l'ignorer? on se rappelle l'émotion produite par le sermon sur l'Impureté, Comment admettre que le roi eût été plus endurant et surtout que les favorites n'eussent pas réclamé une satisfaction proportionnée à l'affront?

Nous avons parlé du sermon de Pâques sur les rechutes, qui parut foudroyant, et que les courtisans signalèrent au roi comme manquant de discrétion : le propos de Nathan aurait fait une bien autre impression .

M"' de Maintenon elle-même s'inscrit en faux contre cette anecdote, lorsqu'elle compare les prédications du

(!) T. rv, p. 321.

410 LE P. LOUIS BOUfiOALOUE

P. Mascaron avec celles du P. Bourdaloue qu elle trouve ,plus poli que son collègue.

L*anecdote du tu es ille vir ne date point du règne de Louis XIV, c'est beaucoup plus tard que les critiques se sont donné le plaisir d'humilier le grand roi par la bouche de son prédicateur. L'abbé Oroux, dans son histoire de la chapelle du roi, en parle en 177& sur la foi de l'auteur des Mémoires de M^^ de Maintenons La Beaumelle, dont on connaît le génie inventif; et encore La Beaumelle ne sait-il auquel des orateurs habituels de la cour, il doit attribuer ces paroles. Si le fait avait été certain, il serait resté attaché au nom de son téméraire auteur, surtout si l'on admet toutes les circonstances accumulées par La Beaumelle (1) ; il suffit de l'entendre pour douter de sa véracité. La Beaumelle vient de parler d'une des conversions de Louis XIV, à la suite d'un sermon véhément contre V amour de la gloire et des femmes^ il ajoute : Les Jésuites dont le zèle est si prudent, parlèrent avec autant de liberté que s'ils ne l'étaient pas ; un d'eux, expliquant la parabole de Nathan (2), en osa faire l'application au roi et, s'échauflant contre lui, l'apostropha vingt fois de ce mot, tu es ille vir. Le roi demanda ce que signifiaient ces paroles. Personne n'osait les traduire : l'un disait qu'il ne les avait pas entendues, l'autre qu'il avait oublié le latin ; on dit. Sire, que tu es cet homme-là^ répondit le duc de Montausier (3). Le roi ne put se défendre d'un mouvement d'indignation... cependant, se rappelant les reproches de M"""* de Maintenoa, Louis aurait répondu : il

(1) Mém. pour servir à l'hùt. deM^^ de Maintenon.,, Maestricht, 1778, t.U, p. 95.

(2) Reg. xir, 7.

(3) M. Roux, auteur d'une histoire détaillée de Montausier, ue parle pas de cette anecdote. Voir Oroux, Hist. de la chapelle et des cours de France, t. II, p. 510.

a lait son devoir, faisons le nôtre. Autant de paroles, autant de contes invraisemblables, et d'autant plus invraisemblables que toutes ces impertinences ne peuvent s'appliquer qu au P. Bourdaloue, seul prédicateur Jésuite à la cour, depuis 1670 jusqu'à l'Avent 1681 prêché par le P. Gaillard (1), et alors tout scandale avait cessé. Or après ce que nous avons dit du caractère de la prédication du P. Bourdaloue à la cour, il nous paraît inutile d'insister davantage sur les propos de La Beaumelle et d'Oroux son copiste.

Depuis la fin du dernier siècle, le tu es ille vir a passé dans la tradition, à l'aide de l'esprit moderne qui aime à faire la leçon aux rois. Anquetil en fait mention ; son autorité, unie à celle de La Beaumelle, ne présente pas une grande garantie ; elles ne valent pas un mot de M""" de Sévigné, et ce mot nous manque.

Les compliments occupent une place assez importante dans les discours du P. Bourdaloue pour mériter, à notre avis, de fixer notre attention : ils ont été jugés trop légèrement par les uns et trop sévèrement par les autres. Il est donc de notre devoir de chercher la vérité entre ces deux extrêmes et de ramener les lecteurs à une plus juste appréciation. Nous montrerons par des explications et des faits que Bourdaloue, tout en prenant d'office le langage des hommes de cour, n'a jamais dérogé ni à la gravité ni à la dignité de son caractère.

Le compliment oratoire, dans la chaire chrétienne, est une partie de discours en forme d'éloge, adressée au roi, aux princes de la terre ou de l'Église qui président l'assemblée. Cet usage remonte à la plus haute antiquité dans

(1) Le P. Gaillard prêcha un seul sermon au Carême, de cette année; les autres furent prêches par divers prédicateurs réguliers et séculiers.

l'Eglise qui a toujours été une école de respect et d'attachement à ses chefs spirituels et temporels.

Du haut de sa chaire à* éloquence sacrée^ Maury traite du compliment oratoire; il présente Bossuet et Fénelon comme des modèles du genre et donne les règles à suivre : « Il faut lier, dit-il, le compliment qu'on fait, louer par les faits pour louer sans flatterie ; ennoblir l'éloge en l'associant avec courage à quelque grande et utile vérité; éviter les généralités qui ne caractérisent et ne satisfont personne; exercer un pareil ministère public avec dignité et retenue, pour ne compromettre ni son estime ni son héros; mêler avec une sage hardiesse l'instruction aux louanges, ou plutôt la faire sortir de l'instruction ellemême (1)... »

Bourdaloue, dans ses compliments, n'a point suivi d'autres règles; nous serions même tenté de croire que Maury a emprunté sa théorie à la pratique de Bourdaloue, s'il n'ajoutait plus bas (2) : « Bourdaloue n'a jamais excellé dans cette partie, tous ses compliments sont sages mais communs. » Pour preuve, il cite le compliment final du sermon sur la Conception de la sainte Vierge (3) et concentre tout l'intérêt du passage sur un texte latin, où il ne voit qu'un jeu de mots déplacé.

Bourdaloue prêchait à la cour deux jours après le mariage d'Adélaïde de Savoie avec le duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin qu'on appelait à la cour Monseigneur ; après avoir rempli son ministère par des présages qui deviennent des leçons, dit Maury, Bourdaloue s'écrie avec le fidèle messager d'Abraham, Eliézer, lorsqu'il rencontra Rebecca : Ipsa est mulier quam prœparavit Dominus

(1) Essai sur l'éloq, de la chaire, t. I, p. 259.

(2) Ibid., p. 260.

(3) Œuv,. t. XI, p. 52-55.

filio Domini mei ; oui, s'écrie-t-il, voici la femme que Dieu a préparée pour le fils de mon maître, de mon Seigneur ! et Maury d'ajouter « La plupart des courtisans trouvèrent cette allusion très heureuse, et ceux dont le goût était plus délicat, jugèrent qu'à force Jètre exacte et littérale, elle dégénérait en jeu de mots. » Nous nous permettons de croire que jamais Bourdaloue n'a prémédité un pareil trait d'esprit, et que toute sa préoccupation s'arrêtait à la comparaison flatteuse des fiancés avec les personnages bibliques. Maury, en relevant une semblable puérilité et en basant tout un jugement sur un propos de ce genre, mériterait ici le reproche qu'il adresse à Bourdaloue, si l'on ne savait que bien souvent l'imagination l'entraîne au delà de ses propres pensées. Nous verrons plus loin que, dans ce compliment de circonstance, il y a des leçons à recueillir qui laissent bien loin le misérable jeu de mots.

On trouve les compliments de Bourdaloue un peu longs, et peut-être, en effet, doit-on leur reprocher une certaine prolixité; si l'on veut cependant étudier de près la marche du discours, on verra que, dans ces longueurs apparentes, il y a toute une série de leçons que le royal auditeur ne pouvait digérer qu'à petite dose. Ajoutons que les personnes et les faits mis en scène dans le compliment, étaient, pour les auditeurs, palpitants d'intérêt, tandis qu'après deux siècles, ils nous laissent Iroids et insensibles. Mieux vaudrait, pour juger sainement des choses, se mêler à la foule des courtisans de Louis XIV et suivre leurs impressions consignées dans les mémoires du temps. Laissons de côté les admirateurs d'office, rédacteurs de la Gazette^ du Mercure de France^ ou du Journal de Dangeau^ mais ne dédaignons pas les jugements désintéressés de M"'*' de Sévigné, de M"' deMaintenon, dans leurs correspondances intimes; du marquis de Sourches et même de Bayle, qui

étaient bien plus que nous en état de juger de Tàrpropos et des délicatesses de l'orateur. Convenons enGn que Tëre de révolution sous laquelle nous vivons, a trop affaibli en nous les sentiments de respect, d'honneur et même de politesse, pour que nous puissions porter sur la matière un jugement équitable. Quoi qu'il en soit de l'appréciation de Maury, nous verrons bientôt que le P. Bourdaloue a rempli toutes les conditions posées par le rhéteur. Il loue par les faits et mêle avec hardiesse l'instruction à l'éloge.

Nous n'avons pas, dans les œuvres imprimées du P. Bourdaloue, tous les compliments qu'il a prononcés dans les douze stations, dont cinq de Carême et sept d' A vent. Ceux que l'éditeur a publiés au nombre de quatorze, ont été conservés à cause de l'intérêt historique qui s'y rattache et de la nature des leçons qu'ils renferment ; à ces titres, ils méritent d'être étudiés.

L'usage demandait que l'orateur ouvrit chaque station* d' Avent par un compliment au roi, le jour de la Toussaint ; un autre compliment devait terminer le discours de clôture, le jour de Noël.

La station de Carême commençait au jour de la Purification de la sainte Vierge avec un compliment au roi, et se terminait le jour de Pâques avec un compliment d'adieu.

Les mémoires contemporains parlent d'un compliment au roi sur le rétablissement de sa santé, qui fit sensation ; M"* de Maintenon en fait part avec émotion à son amie M"** de Brinon, et Dangeau le signale comme étant « le plus touchant et le plus pathétique qu'il. ait jamais entendu (1). » Cette pièce oratoire n'a point été conservée.

En suivant l'ordre adopté par l'éditeur, qui n'est autre que l'ordre de Tannée ecclésiastique, nous trouvons pour

(1) Journal, 1686, t. I, p. 436.

rouvertnre de la station de l'Avent, fête de la Toussaint, quatre compliments.

Tous renferment Tallusion historique, la louange et la leçon.

Le premier sermon de la Toussaint traite de la récompense des saints; récompense méritée par une vie laborieuse que l'orateur propose à l'imitation de ses auditeur»; il conclut son discours par ces mots : Vivons comme les saints, combattons comme eux, souffrons coaune eux, si nous voulons régner avec eux et participer à leur gloire. Cette pensée sert de thème au compliment. L'orateur demande poar le roi une sainteté glorifiée dans le ciel. II lui accorde tous les talents qui font les grands rois, Tart de régner sur les hommes, le nombre de conquêtes, mais il ajoute cette leçon :

Votre Majesté est trop éclairée pour croire que ce qui fait la perfection d'un roi selon le monde, sufQse pour faire le bonheur et la solide félicité d'un roi chrétien. Régner dans le ciel, sans avoir jamais régné sur la terre, c'est le sort d'un million de saints, et cela sufOt pour être heureux. Régner sur la terre, pour ne jamais régner dans le ciel, c*est le sort d'un million de princes, mais des princes réprouvés, et par conséquent malheureux (1) .

Bourdaioue ne laissera pas le roi sous cette impression, il lui rappellera lès encom-agements que saint Bernard adi'esse à une tête couronnée et lui promettra le concours de ses prières en quelques mots où se révèle la sensibilité de son cœur d'apôtre ; laissons-le parier (2) :

Ma confiance est que vous régnerez sur la terre et dans le

(2) Ibid., p. 39.

câel : que, malgré tous les dangers, malgré tous les obstacles du salut auxquels la condition des rois est exposée, Votre Majesté, sanctifiée par la vérité, je dis par la vérité des maximes de sa religion, en gouvernant un royaume temporel, méritera un royaume éternel. C'est dans cette vue, Sire, que j'offre tous les jours à Dieu le sacrifice des autels : trop heureux, si, pendant que tout le monde applaudit à Votre Majesté, éloigné que je suis du monde, je pouvais attirer sur elle une de ces grâces qui fout les rois grands devant Dieu et selon le cœur de Dieu !

Car, c'est à vous, ô mon Dieu ! et à votre grâce, de former des rois de ce caractère, de saints rois; et ma consolation est que celui à qui j'ai l'honneur de porter votre parole, par la solidité et par la grandeur de son âme, a de quoi accomplir vos plus grands desseins. La sainteté d'un chrétien est comme l'effet ordinaire de la grâce ; la sainteté d'un grand en est le chef-d'œuvre; la sainteté d'un roi en est le miracle; celle du plus grand et du plus absolu des rois en sera le prodige; et vous en serez. Seigneur, la récompense. Puissions-nous tous y parvenir, à cette récompense immortelle I

Cte discours nous transporte aux années de prospérités, de grandeur et de régularité ; nous le plaçons à l'année 168â . Colbert est mort (1) et Louis XIV règne par lui-même; il a pris les armes pour forcer l'ennemi à respecter le traité de Nimègue, et ses succès en Flandre et en Espagne, les soumissions des Génois et des Algériens, autorisent l'orateur à prononcer ces paroles flatteuses :

Si le bonheur d'un prince pouvait consister dans le nombre des conquêtes, s'il était attaché à ces vertus royales et éclatantes qui font les héros et que le monde canonise, Votre Majesté, contente d'elle-même, n'aurait plus rien à désirer...

(1) 6 septembre 1683.

Puis viennent les leçons que nous avons rappelées.

Le sermon sur le jugement dernier^ pour le premier dimanche de TAvent, contient, dans l'introduction, un compliment qui porte le caractère de moralité habituel chez Bourdaloue. Il a pompeusement relevé la gloire du roi, juge souverain dans ses États ; il ajoute cette leçx)n qui devait être comprise d'un prince aussi chrétien et aussi coupable que Louis XIV :

Mais, Sire, si c*esl le propre des rois déjuger les peuples^ il n'est pas moins vrai que c'est le propre de Dieu de juger les rois ; et comme le grand privilège de la souveraineté est de ne pouvoir être jugé que de Dieu seul, on peut dire que la grande marque de l'autorité suprême de Dieu est d'être lui seul le juge de tous les souverains. Il nous l'a lui-même marqué en cent endroits de l'Écriture; et si son jugement doit être terrible pour toutes les conditions des hommes, il semble néanmoins qu'il affecte de le faire paraître plus redoutable pour les grands et pour les rois de la terre.

C'est de ce jugement, Sire, où les rois seront appelés aussi bien que les peuples, que j'ai à parler aujourd'hui. Autrefois saint Paul, prêchant cette matière en présence des infidèles mêmes et des païens, la traitait avec tant de force et tant d'énergie, qu'ils en étaient émus, saisis, effrayés : DispuiatUe autem illo dejustitia et castitate, et de judicio futuro treme foetus Félix (Act, 24; 25). Je n'ai ni le zèle, ni l'éloquence de saint Paul; mais aussi j'ai l'avantage de parler devant un roi chrétien et très chrétien, devant un roi docile aux vérités de la religion et disposé, non seulement à les écouter, mais à en profiter. Ainsi j'ai droit d'espérer de «non ministère, tout indigne que j'en suis, un succès beaucoup plus heureux (1).

On répétait bien souvent aux oreilles du roi qu'il ne

418 LB p. LOUIS BOURDALOUE

relevait que de Dieu» mais ou ne lui disait pas si souvent que ce Dieu était un juge plus rigoureux pour les rois que pour tout autre, et que, pour prévenir leur condamnation, les rois doivent se montrer dociles aux enseignements de la religion.

Le second sermon pour la fête de la Toussaint^ sur la sainteté^ Mirabilis Deus in sanctis suis (t) , a dû être prononcé après la révocation de Tédit de Nantes, en \ 686 au plus tôt, ou plus vraisemblablement en 1691. Le résultat de cette mesure est rappelé comme un des faits les plus notables du règne.

Dieu est admirable dans ses saints, parce qu'il apprend au monde, par leurs exemples, à estimer la pauvreté, à aimer les pleurs et l'adversité; par eux, il nous apprend à renverser tous les obstacles opposés à la sainteté : le libertinage, Fignorance et la lâcheté. L'orateur finit la troisième partie de son discours, en montrant au roi et aux courtisans que nul ne peut se soustraire à l'obligation de devenir saint, que la sainteté est'accessible à tout le monde ; dans le ciel, il y a des représentants de toutes les races et de toutes les positions sociales. Avec cette pensée, il entre dans la partie élogieuse et amène cette dernière leçon que, par la sainteté seule, un roi gouverne bien son royaume et mérite la récompense des élus.

Cette morale regarde généralement tousceux qui m'écoutent; mais j'ai la consolation, Sire, en la prêchant devant Votre Majesté, de tro\|ver dans son cœur et dans la grandeur de son âme tout ce que je puis désirer de plus favorable et de plus avantageux pour la lui faire goûter à elle-même. Car je parle à un roi dont le caractère particulier est d'avoir su se

rendre tout possible, et même facile, quand il a fallu exé- (1) T. I, p. 245.

LE P. BOURDAiOUB ET LOUIS XI Y 419

enter des entreprises, on pour la gloire de sa couronne, ou pour la gloire de sa religion. Je parle à un roi qui, pour triompher des ennemis de son État, a fait des miracles de valeur que la postérité ne croira pas, parce qu'ils sont bien plus vrais que vraisemblables; et qui, pour triompher des ennemis de TÉglise, fait aujourd'hui des miracles de zèle qu'à peine croyons-nous en les voyant, tant ils sont audessus de nos espérances. Je parle à un roi suscité et choisi de Dieu pour des choses dont ses augustes ancêtres n'ont pas môme osé former le dessein, parce que c'était lui qui seul en pouvait être tout à la fois et Tautear et le consommateur.

Dieu vous a donné, Sire, par droit de naissance, le plus florissant royaume de la terre, et il vous en prépare un autre dans le ciel, qui est le royaume de ses élus. C'est entre ces deux royaumes que Votre Majesté se trouve comme partagée; miais avec cette différence, qu'elle doit regarder le premier comme le sujet de ses obligations^ et le second comme la récompense de ses vertus. Or, elle n'apprendra jamais mieux le secret de les accorder ensemble, je veux dire de bien gouverner l'un et de mériter l'autre, que dans les maximes de la sainteté chrétienne. Car c'est par elle, dit rÉcriture, que les souverains exercent sur leurs sujets l'absolue puissance que Dieu leur a donnée : Per me reges regnant (Prov., 8; o). C'est par elle que les souverains s'acquittent envers leurs sujets des devoirs que Dieu leur a imposés.

En un mot, c'est par la sainteté chrétienne que les rois sont les images de Dien, les ministres de Dieu, les hommes de Dieu, et voilà, Sire, ce que Dieu vous dit par ma bouche, et ce qu'il vous a dit depuis tant d'années({) (}ue j'ai l'honneur de vous annoncer sa sainte parole. Votre Majesté l'a reçue; elle l'a honorée comme la parole du Tout-Puissant et du Roi

(1) T. I, p. 28i. — Après la révocation de l'édit de Nantes, Bourdalone a prêché les Avents de 1586, 1689, 1691, 1693, 1697.

420 LE p. LOUIS BOURDALOUE

des rois : ce sera pour elle une parole de vie et de salut étemel (i)..-

Un troisième discours sur la fête de la Toussaint^ avec le même texte : Dieu est admirable dans ses saints^ développe cette pensée : Dieu est admirable de nous avoir donné les saints pour intercesseurs et pour patrons (2) , et il n'est pas moins admirable de nous les avoir donnés pour exemples; d'où naît l'obligation de les honorer et de les imiter, hQ compliment n'est qu'une application au roi, aussi flatteuse que digne, de cette double obligation, tout en lui rappelant que la gloire de ce monde est éphémère, tandis que le royaume du ciel ne fmira jamais :

Qui que nous soyons , nous avons tous une obligation générale de nous sanctifier; mais il est vrai que les grands en ont une particulière; et je ne craindrai point d'ajouter que cette obligation particulière pour les grands est encore plus étroite pour Votre Majesté. Ce n'est point assez ; et pourquoi ne dirais-je pas que vous avez sur cela une obligation qui vous est personnelle, et qui ne peut convenir à nul autre qu'à vous? Cette obligation, Sire, qui vous est si propre, cette raison d'aspirer à la sainteté et à la plus sublime sainteté, c'est votre grandeur même, et le haut point d'élévation où nous vous voyons. Car, puisque le ciel a mis Votre Majesté au-dessus de tous les monarques de l'univers, et puisque, entre toutes les puissances humaines, il n'y a rien qui l'égale, elle se trouve spécialement obligée par là, pour ne pas descendre, de se porter vers Dieu, de ne rechercher que Dieu, de ne s'attacher qu'à Dieu. C'est pour cela que Dieu vous a donné ces qualités éminentes, qui font l'admiration de tous les peuples : c'est pour cela, et pour cela seul qu'il vous a fait naître. Non, Sire, il ne

(1) En 1686, Bourdaloue prêchait son troisième Avent.

(2) T. XI, p. 383.

LE P. BOURDALOUB ET LOUIS XIY 421

VOUS a point fait naître précisément pour être grand dans le monde, ni pour être roi; mais il vous a fait roi, et le plus .^rrand des rois, pour être saint. Sans la sainteté, tout Téclat de votre couronne, toute la splendeur de votre règne, tous ces titres qui vous sont si justement dus, de roi puissant, de roi sage, de roi magnifique, de roi conquérant, ne sont rien, ou ne sont, selon le langage de l'Écriture, qu'illusion et que vanité : Vanitas vanitatum. Voilà, Sire, ce qu'ose représenter à Votre Majesté le dernier de vos sujets qui, jugeant des choses par les lumières de TÉvangile qu'il aThonneur de vous prêcher, s'estimerait mille fois plus heureux de donner sa vie pour le salut de votre âme que pour l'accroissement de vos États. Non point qu'en fidèle et zélé sujet, je ne puisse et ne doive prendre part à ces succès éclatants qui font de votre royaume le plus florissant empire du monde ; mais après tout, ce royaume de la terre passera, et le royaume du ciel ne finira jamais : l'un aura son temps, et Fautre que Dieu réserve à ses saints n'aura pour terme que l'éternité bienheureuse (1).

En plaçant ce discours à T Aven t de 1689, nous donnons l'époque où Louis XIY se met au-dessus de tous les monarques de l'Univers, en tenant tète à la nouvelle coalition, et achève de ruiner la France par les exigences de son ambition. L'orateur ne parle point d'ambition , non plus que des abus de force dont le roi se rend coupable sous l'inspiration de Louvois, pour mettre le désett et la dévastation entre l'Empire et la France ; il se contente de lui rappeler qu en dehors de la sainteté^ tout est vanité ; qu'tV aimerait mieux le voir ci^oître en sainteté plutôt qu'en puissance^ bien, qu'en fidèle sujet, il prenne part atix succès éclatants de ses armes. C'était faire com prendre qu'il n'approuvait pas la prodigieuse levée de

(1) T. XI, p. 422.

422 LE P. LOUIS BOURDALOUS

boucliers qui mettait FËurope en feu. Encore ici la leçon se fait jour.

Le quatrième sermon pour la Fête de tous les Saints^ prêché devant le roi, a pour texte ces paroles de saint Mathieu : Accesse'runt ad etim discipuli ejus^ et aperiens os stmm^ docebat eos (1). Notre-Seigneur enseignait à ses disciples la science des saints, A son exemple, l'orateur espère seconder les faibles dispositions de ses auditeurs, en leur enseignant : 1" à concilier entre elles leur condition et leur religion ; 2° à corriger leurs désordres par leur religion ; 3" à s'aider de leur condition même mondaine, pour se perfectionner dans leur religion (2).

Le compliment est étendu, mais il est fécond en graves enseignements. Il commence par cette interpellation hardi :

C'est à vous, Sire, de posséder éminemment la science des saints ; il faut à un roi de la grandeur dans la sainteté même, puisqu'avec une sainteté vulgaire et commune, il est impossible qu'il satisfasse aux importants devoirs dont il est chargé comme roi. £ki effet, si, selon TÉvangile de ce jour, une partie de la science des saints est d'être pacifiques, la science d'un saint roi, et d'un roi chrétien, doit être, dit saint Augustin, démettre sa gloire adonner la paix, doit être d'employer sa puissance et de n'épargner rien pour établir, pour affermir, pour faire fleurir et régner la paix. Aussi est-ce particulièrement aux princes et aux rois de ce caractère qu'il es t dit aujourd'hui : Beatipacifici (Matth. , 5; 9) . Or, suivant cette règle, Sire, si jamais prince sur la terre a eu droit de prétendre au mérite de cette béatitude, on ne peut douter que ce ne soit Votre Majesté, car elle vient de donner la paix à toute V Europe^ de la manière la plus chré-

(1) Matlh., V, 2.

(2) T. XI, p. 428.

LE 9. BOUBDALOUE ST LOUIS XIY 423

tienne dont jamais monarque chrétien Tait donnée et l'ait pu donner : je veux dire, au milieu de ses conquêtes, dans le •comble des prospérités et des succès dont Dieu jusqu'à la fin a béni ses armes, dans le désespoir où étaient ses ennemis, malgré leur formidable ligue, de pouvoir lui résister, et lorsqu'ils étaient forcés de reconnaître et de confesser que vous étiez, Sire, le seul victorieux et le seul invincible. C'est en de si favorables conjonctures que vous avez voulu être le pacificateur du monde chrétien, et c'est ainsi que toute l'Europe vous est redevable de son bonheur. Non content d'avoir éîé jusqu'à présent le plus glorieux et le plus puissant des rois, vous voulez encore, Sire, être le meilleur de tous les rois; après avoir été, comme conquérant, l'admiration de tous les peuples, vous voulez, pour couronner votre règne, être le père de votre peuple. Le dirai-je. Sire, avec la respectueuse liberté que me fait prendre mon ministère? Votre peuple n'en est pas indigne : car jamais peuple sous le ciel n'a tant aimé son roi, n'a été si passionné pour la gloire de son roi, ne s'est épuisé pour son roi avec tant de zèle, n'a fait pour la conservation de son roi tant de vœux à Dieu. Votre Majesté l'a senti, et elle ne l'oubliera jamais : tous les cœurs sur cela se sont ouverts, et le vôtre. Sire, en a été touché. Ce peuple, encore une fois, n'est donc pas indigne de vos bontés ; et si l'on pouvait les mériter, je dirais qu'il les a méritées par son attachement sans exemple, par sa fidélité à toute épreuve, par son obéissance sans bornes, par son amour tendre pour Votre Majesté. BecUi pactfici : Heureux les pacifiques, et encore plus les pacificateurs, puisque, malgré les faux raisonnements de la politique mondaine, c'est ce qui fait les saints rois, les rois selon le cœur de Dieu, les rois dignes de posséder le royaume de Dieu (1).

Du haut de la chaire, Boordaloue se fait ici Tinterprëte de tout un peuple et nous pouvons ajouter de toute l'Eu-

(1) T. XI, p. 462.

424 LE P. LOUIS BOURDALOUB

rope ; depuis M"" de Maintenon (1) jusqu'au dernier deg sujets et des rivaux du roi de France, tout le monde demandait la paix; le traité de Riswick (septembre 1697) répondit aux vœux de la nation.

Le P. Daniel, dans son journal historique de Louis XIV, s'exprimait ainsi, à l'année indiquée, 1697 (2) : a C'est ici l'heureuse année de la paix, dont toute l'Europe avait tant besoin et après laquelle tous les peuples soupiraient. » Cette invitation à la paix fut la dernière parole que le pieux et éloquent orateur adressa au monarque conquérant.

On peut lire, dans la correspondance générale de M""" de Maintenon, une lettre de Tévêque de Chartres au roi, à la date de 1697 (3) , dans l'esprit de cette péroraison : « Tous les peuples, lui dit~il, sentent les obligations qu'ils vous ont dans cette paix si désirée de tous côtés, ils élèvent leurs mains au ciel pour demander la conservation de votre sacrée personne... » Il faut aussi noter le passage où Bourdaloue rappelle au roi combien son peuple l'aime et combien, par cet amour, il est digne d'avoir un père aussi dévoué à son peuple. Le cœur de M"*" de Maintenon, si sensible aux bonnes paroles que Bourdaloue avait dites, à l'occasion du rétablissement de la santé du roi en 1686, en dut être vivement touché. Si la correspondance est muette à ce sujet, c'est qu'alors elle était en délicatesse avec le prédicateur et se livrait entièrement à Mgr de Noailles.

La station de l'Avent était terminée avec le sermon de

(1) Legeodrc raconte dans ses mémoires tous les efTorts que M™« de Maintenon fit pour décider le roi à faire la paix {Métn. p. 401). M»"« de Maintenon ne cesse pas d'exprimer son amour pour la paix dans sa correspondance de 1693 à 1697.

(2) Eût. de France, t. XVI, p. 264.

(3) Corresp. gén,, t. IV, p. 194.

la fêle de Noël. Nous trouvons trois compliments à la suite des trois sermons prêches le jour de cette solennité.

Le premier compliment pour clôture de la station, attaché au premier sermon de la Nativité de Notre-Seigneur, avec le verset (1) : Et subito facta est cum angelo,. . gloria in altissimis^ répond par le contexte à Tannée 1693; il mérite l'éloge que le grand prévôt, marquis de Sourches, fait du compliment final de cette année, lorsqu'il dit dans ses Mémoires (2) : « Le célèbre P. Bourdaloue, jésuite, termina ce sermon (de Noël) par un magnifique compliment qu'il fit au roi. » L'éloge ne fait qu'un avec le sujet du discours, qui traite de la paix apportée par Jésus- Christ sur la terre, paix avec Dieu, paix avec nousmêmes, paix avec le prochain; c'était un discours de circonstance en cette année où, de toutes parts, on demandait la paix avec d'autant plus d'insistance, que les succès des généraux (3) pouvaient faire craindre une nouvelle période de guerres qui viendrait accroître les misères d'une année de disette.

Avant de s'adresser au roi, le prédicateur, profitant de la disposition générale des esprits, demande à ses auditeurs de commencer par rétablir la paix entre eux, il leur dit (4) :

Mais quel est notre aveuglement et le sujet de notre confusion? Le voici : dans les temps où Dieu nous afflige par le fléau de la guerre, nous lui demandons la paix; et dans le cours de la vie, nous ne travaillons à rien moins qu'à nous procurer la véritable paix.

(1) Luc, II, 13.— T. I, p. 203.

(2) Mém. inéd,, t. XVI, p. 123.

(3) Luxembourg à Nerwinde, 29 juillet 1693; Gatinatà Marsaille, 4 octobre; le maréchal de Noailles guerroyait du côté des Pyréuées.

426 LE P. LOUIS BOUBOALOUB

Nous faisons des vœux afin que les puissances de la terre s'accordent entre elles pour donner au monde une paix que mille difficultés presque insurmontables semblent quelquefois rendre comme impossible; et nous ne voulons pas finir de pitoyables différends dont nous sommes les maîtres, qu'il nous serait aisé de terminer, que notre seule obstination fomente : et ces puissances de la terre, si difficiles à réunir, sont souvent plus d'accord que nous ne le sommes les uns avec les autres. Celte paix entre les couronnes, malgré tous les obstacles qui s'y opposent, est plutôt conclue qu'un procès, qui fait la ruine et la désolation de toute une famille, n'est accommodé. Ah I Seigneur, je ne serais pas un fidèle ministre de votre parole, si, dans un jour aussi solennel que celui-ci, où les anges, vos ambassadeurs, nous ont annoncé et promis la paix, je ne vous demandais, au nom de tous nos auditeurs, cette paix si désirée, qui doit pacifier tout le monde chrétien, cette paix dont dépend le bonheur de tant de nations, cette paix pour laquelle votre Église s'intéresse tant et avec tant de raison, cette paix que vous seul pouvez donner, et qui désormais ne peut être que l'ouvrage de votre providence miraculeuse et de votre absolue puissance. Je n'aurais pas, comme ministre de votre parole, le zèle que je dois avoir, si, à l'exemple de vos prophètes, je ne vous disais aujourd'hui : Donnez la paix. Seigneur, à votre peuple, afin que ce ne soit pas en vain que nous l'ayons engagé à apaiser votre colère pour l'obtenir.

Ces paroles sont l'expression d'un vœu et aussi l'expression d*une leçon indirecte au roi; pour la faire accepter, Bourdaloue invitera Sa Majesté à partager la gloire de ce Messie nouvellement né, qui veut être aujourd'hui glorifié par toute la terre en quaUté de roi pacifique : Magnifi--

caius est Mexpacificus super faciem universâB terrâe (1). Écoutons :

Le Seigneur et le Dieu des années qui vient au monde pour y faire régner la paix, et qui veut être aujourd'hui glorifié par toute la terre en qualité de roi pacifique : voilà, Sire, ce que chante TBglise dans cette auguste solennité; voilà ce que nous célébrons : modèle admirable pour Votre Majesté, et que je lui propose ici avec d*autant plus d'assurance, que je sais que c'est le modèle qu'elle se propose ellemême et sur lequel elle se forme. Car, sans oublier la sainteté de mon ministère, et sans craindre que Ton m'accuse de donner à Votre Majesté une fausse louange, je dois, comme prédicateur de TÉvangile, bénir le ciel, quand je vois. Sire, dans votre personne, un roi conquérant, et le plus conquérant des rois, qui met néanmoins toute sa gloire à être aujourd'hui reconnu le roi pacifique, et distingué comme tel entre tous les rois du monde. Je dois, en présence de cet auditoire chrétien, rendre à Dieu de solennelles actions de grâces, quand je vois dans Votre Majesté un monarque victorieux et invincible dont tout le zèle est de pacifier l'Europe, dont toute l'application est d'y travailler et d'y contribuer par ses soins, dont toute l'ambition est d'y réussir, et qui, par là, est sur la terre l'image visible de celui dont le caractère est d'être tout ensemble, selon l'Écriture, le Dieu des armées et le Dieu de la paix.

Cette paix est l'ouvrage de Dieu, et nous reconnaissons plus que jamais que le monde ne la peut donner : mais notre confiance, Ske, est que, malgré le monde même. Dieu se servira de Votre Majesté, de sa sagesse, de ses lumières, de la droiture de son cœur, de la grandeur de son âme, de son désintéressement, pour donner cette paix au monde. Ce qui nous console, c'est que Votre Majesté, suivant les règles de sa religion, ne fait la guerre aux ennemis de son État que pour procurer plus utilement et plus avantageusement

438 LE p. LOUIS BOURDALOUE

cette paix à ses sujets. Ce qui nous rassure, c'est que, dans les vues qui la font agir, toutes ses conquêtes aboutissent là, et qu'elle ne gagne des batailles, qu'elle ne force des villes, qu'elle ne triomphe partout que pour parvenir plus sûrement et plus promptement à cette paix. Ce qui soutient nos espérances, et au même temps ce qui augmente notre vénération et notre zèle pour Votre Majesté, c'est que son amour pour son peuple l'emportera toujours en ceci pardessus ses intérêts propres ; et que, touchée de ce motif, il n'y aura rien qu'elle ne sacrifie au bien de cette paix : qu'ainsi, en véritable imitateur du Dieu des armées et du Dieu de paix, vous aurez. Sire, l'avantage, après avoir été le héros du monde chrétien, d'en être encore le pacificateur. Car voilà ce qui mettra le comble à vos travaux héroïques ; voilà ce qui couronnera votre règne ; voilà ce qui achèvera votre glorieuse destinée.

Malgré l'étendue de cette péroraison, nous la donnons dans son entier : on y trouve le cœur du religieux priant Dieu de mettre un terme au fléau de la guerre. Il sait qu'il est l'écho d'un grand nombre d'amis et de courtisans et en particulier de M°° de Maintenon, qui écrit sous la même inspiration que le P. Bourdaloue, à la fin d'août 1693 : « Je languis de la continuation de la guerre, et je donnerais tout pour la paix. Le roi la fera dès qu'il le pourra et la veut aussi véritablement que nous (1)... »

Voici la fin du discours, où se révèlent toutes les grandes qualités de l'esprit et du cœur de l'éloquent j-eligieux : il trahit son embarras par la prolixité de son langage, il veut et ne veut pas rendre Louis XIV responsable de la durée de la guerre, et finit par recourir au Dieu des armées qui voit le fond des cœurs et peut seul mettre un terme à tant de calamités.

(1) Corresp. gén., lettre à M™» de Brinon, p. 384, 28 août 1693.

Accomplissez mes vœux, Seigneur, ou plutôt bénissez les intentions de ce roi pacifique et conquérant, qui sait si bien se conformer aux vôtres. Donnez-nous, par lui, cette paix que vous nous promettez aujourd'hui par le ministère de vos anges ; et, s'il était vrai que vous fussiez encore irrité contre les hommes, si les péchés des hommes méritaient encore les fléaux de votre justice, permettez-moi. Seigneur, de vous faire ici la prière que vous fit autrefois David, et de vous dire comme lui, dans le même esprit : Dissipa gentes quœ bella voiunt (Psalm., 67; 31). Dissipez ces nations opiniâtres qui veulent la guerre ; renversez leurs desseins, rompez leurs alliances, rendez vaines leurs entreprises, troublez leurs conseils. Souffrez que j'ajoute avec le même prophète : S'il faut, ô mon Dieu! que votre colère éclate, répandez-la sur ces nations qui ne vous connaissent point, et sur ces royaumes qui n'invoquent point votre nom; c'est-à-dire, sur ces nations où la vérité de votre religion n'est pas connue, et sur ces royaumes où l'hérésie a aboli la pureté de votre culte. Mais, par un effet tout contraire, répandez votre miséricorde sur ce royaume chrétien, où vous êtes invoqué, servi, adoré en esprit et en vérité ; répandez-la sur ce monarque qui m'écoute, et qui, plus zélé pour votre gloire que pour la sienne, met aujourd'hui à vos pieds, non seulement son sceptre et sa couronne, mais toute la gloire de ses conquêtes, pour vous en faire un hommage comme au Dieu de la paix ; qui, pour le bien de votre Eglise, préfère cette paix à l'accroissement de son empire, et qui, au milieu de ses prospérités et du succès de ses armes, ne refuse pas pour elle de se relâcher de ses droits. Dans des dispositions aussi saintes, que ne doit-il pas attendre de vous, et quels effets, ou plutôt quels miracles de protection, n'avons-nous pas droit de nous promettre pour lui (1) ?

Ces discours font justice d'une accusation bien téméraire adressée au P. Bourdaloue par Fauteur d'une com-

430 LE P. LOUIS BOURDÂLOUB

pilation intitulée : les Éphémérides universelles^ où vont puiser, en toute confiance, les faiseurs de journaux. Dans un article sur Bourdaloue, l'auteur dît que, fidèle à > l'adresse des Jésuites, Bourdaloue mesurait prudemment les vérités, et que, suivant la remarque de Voltaire, Bourdaloue n'a point fait de sennon contre les maux de la guerre (1).

Avant de parler du compliment final de XAvent de 1697, nous devons signaler un compliment de circonstance, prononcé à la suite du sermon pour la fête de la Conception de la Vierge^ deux jours après le mariage du duc de Bourgogne. L'union des deux époux avait été consacrée le samedi 7 décembre précédent par le cardinal de Coîslin (2), premier aumônier du roi, assisté de M. le curé de Versailles. Le lendemain 8 décembre, deuxième dimanche de l'Avent, la jeune duchesse de Bourgogne entendit pour la première fois la messe à côté de Monseigneur; le soir, le jeune couple entendit le sermon et vêpres en bas^ avec le roi et dans son rang,,. Ils entendirent le salut dans la tribune avec le roi et dam leur rang. Enfin le lundi 8 décembre eut lieu la solennité de la Conception de la sainte Vierge, avec sermon sur la fête par le prédicateur de la station ; l'orateur ne pouvait manquer de faire allusion à l'heureux événement qui mettait la cour en joie. Il abandonne donc son sujet pour ne plus s'occuper que de l'union des jeunes princes ; et donner satisfaction aux convenances du moment, non moins qu'au zèle qui l'entraîne, comme il s'en explique lui-même, zèle qui lui inspirera bien des leçons utiles, utiles à tous, au roi, aux jeunes époux, à toute la cour « qui jamais n'avait été si nombreuse, ni si magnifique, dit la Gazette de

(1) Éphétn. univer., mai, 1829, 8% t. V.

(2) Mém, du marquis de Sourches, 1697, p. 42.

LE F. BOUfiDALOUB BT LOUIS XIY 431

France (1), chacun s'empressant de prendre part à une joie publique, et sans exemple en France, du roi mariant son petit-fils. » L'esprit de foi seul in^ire l'orateur; l'intérêt de l'Église et de la religion aussi bien que l'intérêt de l'État sont les seuls mobiles de sa conduite et de son langage élogieux ; en parlant du jeune prince, il rend hommage à ses éminentes qualités, hommage qui remonte à son précepteur, l'archevêque de Cambrai, alors écarté de la cour, et gravement compromis auprès du roi au sujet du Quiétisme. La princesse Marie- Adélaïde de Savoie qui nous apporte la paix^ a sa part de l'éloge; et son premier titre, c'est d'être un ange de paix; elle est riche de toutes les qualités qui la rendront parfaite devant le monde, et personne n'ignore qu'elle est entre les mains de M""" de Maintenon.

Nous trouvons ici quelques phrases pleines de sens et de leçons pratiques; elles sont précieuses à recueillir. En parlant de la jeune princesse, Bourdaloue s'exprime ainsi : « On est charmé... de cette science du monde si avancée, de ce talent qu'elle a de savoir plaire à qui elle doit plaire.,. »; et plus bas : « Instruite de la religion qu'elle professe, elle fera son capital de la pratiquer,.. » C'est ainsi que Bourdaloue comprend son rôle ; il rappelle à la jeune épouse ses devoirs envers le roi, envers le grand Dauphin son beau-père, envers son époux et son entourage ; il l'invite à reprendre les traditions laissées par les grandes reines^ Anne d'Autriche et Marie-Thérèse^ dont la mémoire est en bénédiction, a Voilà, dit Bourdaloue» voilà plus que son rang^ ce qui me la rend vénérable. . . »» Ces paroles plus que son rang... ont sur les lèvres du prédicateur une portée qui peut échapper aujourd'hui, mais que les préoccupations du temps nous feront corn-

432 LE p. LOUIS BOURDAIOUB

prendre. C'était alors un grand événement à la cour que de prendre son rang^ et tous les mémoires contemporains en conservent le souvenir.

Bourdaloue recueille ce propos et ne craint pas de dire à Tauditoire que son attention devrait bien plutôt se porter sur les bons exemples des princes que sur des détails d'étiquette.

Ces quelques mots nous dispensent de reproduire le texte du compliment trop étendu pour être donné ici; on le trouvera dans le deuxième volume des Mystères^ XI* volume des Œuvres complètes de Bourdaloue , p. 52 à 55.

Le deuxième compliment de clôture, en suivant l'ordre de l'éditeur, se trouve dans le second Avent, au jour de la fête de la Nativité (1). Le sermon a pour texte : Ecce evangelizo vobis gaudiiim magnum (Luc, ii, 10).

L'orateur présente le mystère comme un mystère de joie et un mystère de c?*ainte; un mystère de crainte pour les mondains, un mystère de joie pour les chrétiens fidèles; par les allusions du compliment, il appartient à l'année 1697. Bourdaloue, alors âgé de soixante-six ans, prêche son septième Avent à la cour devant le roi alors âgé de cinquante-neuf ans, dont cinquante-quatre ans de royauté et trente-six de règne depuis la mort de Mazarin. Le traité de Riswick, qui donne la paix à toute l'Europe, avait été signé avec l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande et l'Empire, du 20 septembre 1697 au 31 octobre; le mariage du jeune duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, avec une princesse de Savoie, avait eu lieu le 7 décembre et, le 9, Bourdaloue avait prêché, le jour de la célébration de la fête de la Conception de la sainte Vierge, devant la cour et les

jeunes princes, l'espoir du roi et de toute la France.

Bourdaloue prend part à la joie publique, mais avec la gravité de l'apôtre blanchi au milieu des luttes et des vicissitudes du monde et de la cour; en terminant son sermon, il célèbre les dernières splendeurs du règne et donne de sévères leçons. Planant au-dessus de cette splendide cour, dont l'éclat le trouve insensible, il apparaît comme le juge des vivants et des morts, des élus et des réprouvés, rappelant ce texte du jour : Hic positus est in ruinam et resurrectionem multorum (1). La venue de Jésus-Christ est un motif de joie et un motif de crainte; à chacun des auditeurs de se faire la part de joie ou de crsdnte qui lui revient. La péroraison est un éloge du prince, les allusions y sont nombreuses et n'ont plus aujourd'hui qu'un intérêt historique, mais alors elles avaient un grand intérêt d'actualité. Quelques mots peuvent être interprétés comme des adieux du P. Bourdaloue à la chaire royale; il félicite le roi d'avoir consacré sa vie et sa force à établir le règne de Dieu dans ses États, d'avoir toujours réussi dans ses entreprises ; il regarde comme un insigne bonheur, pour le prédicateur du roi, « dans la place qu'il occupe depuis si longtemps », d'avoir toujours eu de nouveaux sujets de se féliciter de sa mission (2).

L'orateur passe ensuite en revue les événements et les personnages de l'époque; tous ont un mot d*éIoge qui rejaillit sur le souverain. Si nous pouvions oublier les années malheureuses qui suivirent les derniers beaux jours du grand règne, nous ne pourrions ne pas nous associer à la joie commune. L'orateur loue le zèle du roi pour le maintien de la religion dans sa pureté et dans son autorité; il le félicite de sa longévité, et lui fait hon«

(1) Luc, n, 34.

434 IiE V. M)UIS B0aRBA1X)UE

neur de la nombreuse fandlle présente sous ses regards.

Dès maintenant mes Tœux «ont accomplis; et la prière que j*en ai faile cent fois à Bien, 6an« préfudu^e de Taveiiir, me parait déjà exaucée. Car, depuis rétablissement de la monarchie, aucun de nos rois a-tnil régné,. et si longtemps, et si beureuseoient, et si glorieusement, que Votre Majesté? Et pour le bonheur de la France, non seulement Votre Majesté règne encore, mais nous avons des gages solides, et presque des assurances qu'elle régnera jusqu'à Taccomplissement le plus parfait qu'ait eu jamais pour un roi cette sainte prière : Dies super dies régis adjicies (Ps. lx, 7). Depuis rétablissement de la monarchie, aucun de nos rois a-l-il vu dans son auguste famille autant de degrés de générations et d'alliances, que Votre Majesté en voit aujourd'hui dans la sienne? EL sans être ni oracle, ni prophète, j'ose (irédire avec confiance à Votre Majesté, du moins j'ose espérer pour elle qu'elle n'en demeurera pas là; mais qu'un jour elle verra les fruits de cet heureux mariage qu'elle vient de faire (1), et qui étendra ses années à june nouvelle génération. Après tant de glorieux travaux, voilà, Sire, les bénédictions de douceur dont vous allez désormais jouir, et que Dieu vous préparait : une profonde paix dans votre État (2) , un peuple fidèle et dévoué à toutes vos volontés, une cour tranqulDe et soumise, attentive à vous rendre ses hommages et ?t mériter vos grâces; la famille royale dans une union qui n'a peut-être point d'exemple (3), et que rien n'est capaWie d'altérer; un fils, digne héritier de votre trône, et qui n'eut jamais d'autre passion que de tous plaire; >un petît-file

(1) Mariage du pûtit-fili; do Louifi XIV, le duc de Bourge^e, et delà princosse Adélaïde de Savoie, morts tous deux eu 1712, ainsi que leur fils aîné Louis de Bourgogne. Leur secrmd fils Louis, devint roi sons le nom de Louis XV.

(2) Ciette paix ne fut pas de longue durée; la guerre de la succession d'Espagne y mit un terme dès 1700 et 1701.

(3) M™« de Maintcnon avait beaucoup contribué à conser\^er l'union entre tous les membres de la famille royale.

LE F. BOURDAI.OUE ET.IOUIS XIY 435

formé par vous (i), et déjà établi par vous; une princesse, son épouse, votre consolation et votre joie (2), de jeunes princes dont vous devez tout vous promettre, et qui déjà répondent parfaitement aux espérances que vous on avez conçues (3). Yoilà, dis-je, les dons de Dieu qui vous étaient réservés. C*est aîn«i, concluait David, que sera béni l'homme qui craint le Seigneur; et c'est ainsi qu'est bénie Votre Majesté (4).

Bourdaloue parlait ici sous l'inspinition de son cœm*, *dBDB un temps où Theure de la justice approchait.

Le troisième sermon sur la nativité de Jésus-Christ, Et hoc vobis signiim (5), par les allusions du compliment final, doit être placé aux fêtes de Noël de Tannée 1684.

Bourdaloue développe cette vérité de notre foi, que Y humilité ei la pauvreté At Notre-Seigneur sont les signes les plus naturels et les plus efficaces de la mission du Dieu Sauveur. Il termine la deuxième partie, en montrant comment et combien ce mystère d'iiumilité a triomphé de l'orgueil des grands et les a transformés, et il attend de ses auditeurs rachèvemeot de cette transformation, s'ils veulent que ce signe de salut ne soit pas pour eux un signe de réprobation. Mais il a confiance dans Tefficacité de ce mystère d'humilité, parce que le souverain en a donné l'exemple.

Mais, grâces soient rendues au Dieu immortel qui nous fait voir encore aujourd'hui, pour notre consolation, ce signe respecté, révéré, adoré par le premier roi du monde, je veux dire, qui nous fait voir le premier roi du monde fidèle à

(!) Le duc de Bourgogne a été l'élève de Fénelon.

(2) M"« de Maintenon s'était chargée de faire son éducation.

(3) Il edt question des jeunes princes des familles d'Orléans, de Condé et de Qonti.

436 LE P. LOUIS BOURDALOUB

Jésus-Christ, déclaré pour Jésus-Christ, saintement occupé à étendre la gloire de Jésus- Christ, et à combattre les ennemis de son Église et de sa foi. L*hérésie abattue (1), Timpiété réprimée, le duel aboli, le sacrilège recherché et hautement vengé, tant d'autres monstres, dont Votre Majesté, Sire, a purgés la France, et qu'elle a bannis de sa cour, en seront d'éternelles preuves. Le dirais-je néanmoins, et pourquoi ne le dirais je pas, puisqu'il y va des intérêts du Seigneur, et que je parle devant un roi à qui les intérêts du Seigneur sont si chers? de ces monstres que Votre Majesté poursuit (2) , et contre qui elle a déjà si heureusement employé son autorité royale, il en reste encore, Sire, qui demandent votre zèle et tout votre zèle. L'Écriture me défend de les nommer; mais il me suffit que Votre Majesté les connaisse, et qu'elle les déteste. Elle peut tout et la seule horreur qu'elle en a conçue sera plus efficace que toutes les lois pour en arrêter le cours. Ils ne soutiendront pas sa disgrâce, ni le poids de son indignation; et quand elle voudra, ces vices honteux au nom chrétien cesseront d'outrager Dieu et de scandaliser les hommes. C'est pour cela, Sire, que le ciel vous a placé sur le trône ; c'est pour cela qu'il a versé si abondamment sur votre personne sacrée les dons de force, de sagesse, de piété qui vous distinguent entre tous les monarques de l'univers. Mais c'est par là même aussi que Votre Mjaesté attirera sur elle toutes les bénédictions dont Dieu récompensa autrefois la religion de David : Car je le protégerai, dit le Seigneur, parlant de ce saint roi, je Tappuierai, ma main s'étendra pour le secourir et mon bras le fortifiera; j'exterminerai ses ennemis de devant ses yeux, toutes ses entreprises réussiront; enfin, j'en ferai mon fils aîné, et je relèverai au-dessus de tous les rois de la terre, oracle accompli dans votre Majesté, encore plus visi-

(1) L hérésie abattue : La révocation de Tédit de Nantes n'était pas publiée, mais elle était préparée efficacement par de nombreuses missions et des mesures de répressions peut-être excessives en quelques endroits.

(2) Il s'agit de monstres d'immoralité.

blemenl que dans le religieux prince en faveur duquel il fut d'abord prononcé. Nous n'en doutons point, Sire : voilà d'où sont venus et d'où viennent sans interruption ces prospérités et ces succès qui ont étonné toute V Europe^ et dont le bruit s^est répandu jusqu'aux extrémités de la terre, A ces succès, 6 mon Dieu! à ces prospérités passées, vous en ajouterez de nouvelles; vous bénirez toujours un roi dont le premier soin est de vous honorer et de vous servir, dont le souhait le plus ardent est de faire de sa cour, une cour chrétienne , et du monde même, s'il en était maître, un monde chrétien (1).

La leçon découle de Ténumération des prospérités de la France sous le règne de Louis; on sent que l'orateur se tient sur la réserve ; il parle des intentions du roi, de quelques sages mesures obtenues au profit de la religion et de la morale, mais il reste encore beaucoup à faire. Le journal de Dangeau parle de ce discours et donne à penser légitimement que le passage avait frappé les auditeurs; il dit à la date du 25 décembre 168/i : <( Le P. Bourdaloue prêcha et, dans son compliment d'adieu au roi, il attaqua un vice qu'il conseilla fort à Sa Majesté d'exterminer dans la cour. Ce complimentrlà fut remarquable aussi bien que son sermon. » Les princes et les seigneurs coupables furent en effet éloignés de la cour ; déjà en 1682, le marquis de Suurches parle de scandales contre lesquels le roi avait sévi rigoureusement; le récit s'accorde avec ce que nous trouvons dans ce compliment qui date de deux années plus tard (2). De nouvelles bénédictions récompenseront le zèle que le roi met à faire de la cour une cour chrétienne. L'orateur exprime l'espoir que le roi n'en demeurera pas là ; l'avenir répondra au

(2) Voir Appendice n» XIX. L'immoralité punie à la cour; détails extraits des mémoires du marquis de Sourches, année 1682.

438 LE r. Louis^ BÊmmkVomiBL

passé... On ne peut s'empêcher d^admirer la diserétion^ du prédicateur malgré son ardent désir de louer le souverain. Suivant toutes les probabilités, le mariage du roi avec M"* de Mainienon était accompli ; mais cette mesure était-elle assez rassurante? Une vague inquiétude domine la langage du prédicateur, maïs elle va disparaître bientôt pour faire place à la plus ferme confiance dans la persévérance du nouveau converti.

Nous avons trois sermons d'ouverture de Carême, prêches le 2 février, fête de la Purification de la sainte Vierge, pour cinq Carêmes, et une ouverture prêchée le jour de la Purification, avec deux sermons de clôture, suivis de compliments, pour la fête de Pâques.

Le premier sermon, qui se présente dans Tordre adopté par l'éditeur, traite de F obéissance à la loù nous en avons parlé au sujet de la conversion du roi à Tannée de 1674 ; quelques allusions aux événements de Tannée 1679, au traité de Nimègue et aux réformes accomplies à la cour, nous autorisent à supposer que Bourdaloue a prêché le même sermon le 2 février 1680.

Le deuxième sermon d'ouverture du Carême, pour le jour de la Purification, a été prononcé en février 1682 ; le compliment final l'indique clairement; nous en parlerons dans notre chapitre : Bourdaloue et FÉglise. L'allusion la plus saillante s'adresse à l'assemblée du clergé et au décret d'extension de la Régale (1).

Le troisième sermon d'ouverture du Carême, pour la fête de la Purification de la sainte Vierge, a dû être prononcé en février 1689. Le verset raconte le mystère et nous présente la sainte Vierge et saint Joseph offrant le divin Sauveur à Dieu d'ans le temple de Jérusalem : Postquam impleti stmt dies purgationis e/us secundum legem

. (1) Voir T. K; Bourdidim et PÊgUu.

MoysU iulerurU eum û» terusalera ut sistereni eum Domino (1).

Le journal de Dangeau annoiice eette prédication unique du P. Bourdaloue le jour de cette fête; la station do Carême fut remplie par le P. de la Rue.

Dans ce sermon, T orateur montre que le domahte de Dieu sur l'homme est un domaine essentiel^ universel et étemel (2) ,

En ce jour, fête solennelle de Tordre de Saint-Michel, les grands seigneurs de la cour se rassemblaient autour du roi, fiers de sa faveur et de leurs privilèges. De i le début, Torair leur va les ramener à l'idée juste qu'ils doivent avoir d'euxmêmes. C'est la pensée qui doit un jour inspirer à Mas-< siUon ce premier mot de l'oraison funèbre de Louis XIV ; «Dieu seul est grand, mes Frères ».

11 n'y a qu'un Seigneur^ dit saint Paul : Unns Dominu^ (Eph.4; 5); et Dieu seul a droit de prendre absolument cette qualité à l'égard de l'homme. Quand on dit, en parlant des grands de la terre que les hommes qu'ils ont élevés et dont ils ont fait la fortune, sont leurs créatures, c'est une flallerie que l'usage a introduite» mais que la religion, bien loin de 1 approuver, contredira toujours. En effet, les grands peuvent bien avoir des serviteurs, ils peuvent bien avoir des sujets, ils peuvent bien même avoir des esclaves; mais il ne convient qu'à Dieu (favoir des créatures qui, dans le fond de leur être, soient à lui et dépendent de lui (3)...

C'est dans cette dépendance qu il fait consister le domaine essentiel de Dieu sur l'homme; son domaine universel consiâte dans une entière oblation de aou5-mêmes

(!) Lnc, rr, K.

(2) T. XI, p. 235.

(3) T. XI, p. 236.

440 LE P. LOUIS BOURDÀLOUB

à la divine Majesté ; dans la troisième partie du discours, Torateur invite les fidèles à s'offrir au plus tôt à Dieu comme Jésus-Christ s'est offert de lui-même, c'est-à-dire par Marie sa mère. Ainsi nous reconnaîtrons le domaine éternel de Dieu sur nous.

Le compliment au roi nous place au commencement de Tannée 1689, à la veille des épreuves de la nouvelle coalition entre l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande et l'Allemagne, au moment où se dénoue la révolution d'Angleterre ; le roi est encore glorieux des succès passés, mais son orgueil commence à souffrir de la stérilité de se.s victoires. Le langage de l'orateur reste dans les formules ordinaires de l'éloge, avec des allusions à la coalition qui menace de nouveau ; en cet éloge qui exprime la pensée publique sur la prééminence du plus grand roi du monde sur tous les souverains de la terre, nous trouvons ce commentaire : '( Que s'il est de l'intérêt et de Thonneur de Dieu, de maintenir Sa Majesté dans le lustre qui lui attire les regards du monde entier, c'est que plus le roi Louis sera grand, plus Dieu tirera de gloire des hommages qui lui sont rendus (1). » Bourdaloue ne doutait pas que le fils aîné de l'Église ne se fit toujours un honneur d'être son défenseur. C'est la pensée qu'il développe dans le compliment, c'est aussi un engagement qu'il lui fait contracter en l'honneur de l'Église. Nous en citerons les passages les plus saillants.

Cette morah^ Sire^ d*un Dieu souverain mattre^ est pour les rois aussi bien que pour les autres hommes; et je le dis avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation en présence de Votre Majesté, qu'entre tous les autres monarques, il n'en est point qui rende au souverain Maître du monde de plus éclatants témoignages d'une soumission vraiment chré-

(1) T. XI, p. 292.

tienne. Nous vous voyons, Sire, au comble de la grandeur humaine; tout ce qui peut relever un roi, et lui donner dans le monde un grand nom, le ciel Ta réuni dans votre personne sacrée : l'éclat de la majesté, retendue de la puissance, la sagesse des conseils, le succès des entreprises, la gloire des armes. Yoilà ce que nous admirons.

Et plus bas :

Qu'il est beau. Sire, après avoir paru sur le trône en souverain, pour imposer aux peuples la loi; après avoir tant de fois paru à la tête des armées en conquérant, pour soutenir les droits de votre empire, et pour abattre Torgueil et confondre les projets de tant de nations ennemies, de paraître ensuite aux pieds du Seigneur en suppliant, pour honorer son domaine, supérieur à toute dominationy ou plutôt le principe et Tappui de toute domination ; pour lui faire une protestation solennelle de la plus religieuse et de la plus humble dépendance: pour lui soumettre, par Toblation la plus parfaite, tout ce qu'il vous a soumis I Qu'il y a là de fermeté d'âme et de noblesse, qu'il y a d'équité et de droiture, qu'il y a de solide piété, et par conséquent de véritable grandeur! Il est, si je l'ose dire, de Vintérêt et de V honneur de Dieu, de maintenir Votre Majesté dans ce même lustre qui lui attire les regards du monde entier, puisque, plus vous serez grand, plus Dieu tirera de gloire des hommages que mus lui rendez. 11 aura, Sire, dans votre personne royale, aussi bien que dans la personne de David, un roi selon son cœur, fidèle à sa loi, zélé pour sa loi, protecteur et vengeur de sa loi. Mais ce ne sera pas sans retour de sa part, ni sans récompense : après vous avoir couronné si glorieusement sur la terre, il vous prépare dans le ciel une couronne immortelle, que je vous souhaite au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit (1).

La leçon est ici habilement jointe à l'éloge, et, ne ces- (!) T. XI, p. 290.

l& Lr p. LOUIS BOVRDAUfUB

sons de le remarquer, c'est par la pratique des vertus solides,' c'est toujours par rhumilité que Boardaloue amène sou auditeur à la vie chrétienne.

II ne nous reste que deux sermons pour ïa fête de Pâques, avec deux compliments de clôture. Le premier (1) a pour texte : Traditus est propter drlicta nostra et resurrexit propter jiistificationem nostram (2), et pour sujet, les caractères essentiels d'une vraie résurrection spirituelle, indiqués par la résurrection du Sauveur. Il ressuscite et paraît ressuscité, ce qui veut dire qu il/atif se convertir et paraître cofiverti. Le compliment final (3) fait partie du sermon pratique sur lequel nous nous sommes suffisamment étendu en parlant des discours qui ont le plus efficacement contribué à la conversion du roi (4).

Nous en disons autant du deuxième compliment de clôture, qui sert de conclusion au deuxième discours sur la Résurrection de Jésus-Christ (5), dans lequel l'orateur invite le roi à mettre autant de fermeté à vaincre ses passions qu'il en met à vaincre ses ennemis.

Les compliments directs i la reine Marie-Thérèse sont rares; ils s'adressent à sa piété bien connue et ne laissent aucun indice sur l'époque où ils furent prononcés.

Le premier termine l'introduction au sermon sur la religion chrétienne (6) pour le mercredi de la première semaine de Carême. Dans ce sermon, Bourdaloue condamne la curiosité des hcgnmes qui demandent des pn>diges pour affirmer leur foi ; et il montre qu^avec Jésus-

(1) T. lY, p. 287.

(2} Rom., IV, 25.

(3) ŒutL, t. IV, p. 321.

(4) Voir p. 309.

LE P. BOURDAEOUff ET LOUIS XIY 443*

Christ et aoni évangile, l'esprit de T homme n'a plus rien à demander : Forateur trouve, dans la conduite de la reine, la preuve sensible et convaincante de ce qu'il annonce. Aux yeux de l'orateur, la reine, par sa vertu, sa piété, était une merveille vivante, produite par Jésus-Christ, l'auteur de tout don parfait ; il s'exprime en ces termes r

Quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne, que de sanctifier au milieu de la Cour, et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde ; et cela seul ne doitil pas déjà nous faire conclure que cette religion esl nécessairement l'ouvrage de Dieu, et non pas des hommes? Plaise au del, chrétiens, qu'un tel miracle ne serve pas un jour de témoignage contre nousl mais ne puis-je pas bien vous faire la môme menace que nous fait à tous le Fils de Dieu dans notre évangile, en nous proposant l'exemple d'une reine : Reginnswget injudicio (Matt.,12; 42). Le Sauveur du monde parlait d'une reine infidèle, et je parle d'une reine toute chrétienne. Cette reine duMidi n'est tant vantée que pour êtrevenue entendre la sagesse de Salomon : mais, Madame, outre que vous écoutez ici la sagesse même de Jésus-Christ et saptrole, que n'aurais-je point à dire de la pureté de votre foi,, de Tardeur de votre zèle pour les intérêts de Dieu, de la tendresse de votre amour pour les peuples^ des soins vigilants* et empressés de votre charité pour les pauvres, de ces ferventes prières au pied des autels, de ces longues oraisons dans le secret de l'oratoire, de tant de saintes pratiques qui partagent une si belle vie, et qui font également le sujet de notre admiration et de notre édification? Cependant, Madame, Votre Majesté n'attend point aujourd'hui de moi de justes éloges, mais une instruction salutaire ; et c'est pour seeondër sa piété toute royale que Je m'adresse au Saint- Bsprit, et que je lui> demandé, par rinieroesftiœat dfe Marie, lea lumières nécessaires (i).

444 LE p. LOmS BOURDALOUE

On connaît la vie de Marie-Thérèse : délaissée dès la première année de son mariage, elle ne jouit guère de son royal époux que pendant les deux dernières années de sa vie, de 1681 à 1683, après avoir vécu en présence de rivales et s'être pliée, plus encore par vertu que par caractère, à leurs caprices. On lui a reproché de n'avoir point fait assez d'avance au jeune roi ; mais n'était-ce pas au roi à venir au-devant d'une jeune princesse timide et pieuse, au milieu d'une cour fastueuse, évaporée? Sa piété qui ne s'est jamais démentie, fit sa force et sa consolation. Ainsi dès 1660, année du mariage, jusqu'en 1681, plus de vingt ans s'écoulèrent, sans que jamais la reine eût donné le moindre signe de mécontentement ; les deux dernières années de sa vie lui suffirent pour compenser cette longue épreuve. Elle aimait à remercier M"" de Maintenon de l'avoir fait rentrer dans les bonnes grâces du roi, auxquelles la mort vint sitôt mettre un terme.

Bourdaloue avait donc raison de dire : « Quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne que de sanctifier, au milieu de la cour, et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde (1)... » La parole suivante, qui donne place à la pieuse reine au tribunal du souverain Juge, Regina surget in judicio^ dut faire pâlir les favorites coupables, menacées d'être un jour appelées à comparaître au même tribunal, pour rendre compte de leurs sacrilèges usurpations.

Le deuxième compliment termine l'exorde du sermon sur la parfaite obse?wation de la loi, dont nous avons déjà fait ressortir la morale pratique. Ce sermon, sous un titre sans éclat, renferme les enseignements les plus élevés et les plus fermes que Bourdaloue ait donnés à la cour. L'orateur parle devant la reine, et montre

(1) T. II, p. 255.

qu'en transgressant volontairement et habituellement les préceptes qui paraissent de moindre importance, on s'expose à violer bientôt et en mille rencontres les plus graves préceptes et ce que la loi nous ordonne sous les plus grièves peines. Le compliment, conçu dans les termes les plus modestes, rend hommage aux vertus de la reine beaucoup trop oubliée; tout l'auditoire y applaudit et, par ses applaudissements, il proteste contre les scandales qui s'étalent autour d'elle :

Quelle consolation pour moi, Madame, de parler à une reine, ou devant une reine qui, sur le trône et malgré tous les dangers de la Gour, sait si bien rendre à Dieu ce qui lui est dû; qui, fidèle à la loi^ et à toute la loi, va bien encore, dans la pratique, au delà de la loi; en un mot, qui, par la plus rare et la plus merveilleuse alliance, réunit dans son auguste personne tout Téclat de la grandeur humaine, et tout le mérite de la sainteté chrétienne? Ce n'est donc point ici pour vous, Madame, une morale trop sublime et nouvelle ; mais sans que ce soit une morale nouvelle, ni trop relevée pour Votre Majesté, elle y trouvera toujours de quoi animer de plus en plus la ferveur de sa piété (1).

A l'occasion d'un sermon de charité, prêché devant Monsieur, frère du roi, à Saint - Eustache, paroisse du prince, le P. Bourdaloue ajoute quelques mots flatteurs à l'adresse du duc d'Orléans (2). Le style et la pensée appartiennent au langage d'étiquette; vers la fin, cependant, Bourdaloue se révèle. Le prince, en effet, avait beaucoup de réformes à faire dans son entourage. On se plaignait de l'influence que le chevalier de Lorraine exer-

(1) T. in, p. 163.

(2) Premier vendredi de Carême, t. U, p. 127.

446 I*E P. LOUIS BOURDALOUB

çait 6ur sa conduite. On condamnait avec raison ses faimliarités avec M"° de Monlespan.

Nous donnerons la conclusion de ce compliment; il est peut-être trop flatteur, mais la dernière leçon rétablit les droits de la vérité. Le grand prévôt de la cour, marquis de Sourches, convenait que le duc d'Orléans, frère du nri, avait de grandes qualités {1); Bourdaloue, se contentait de lui reconnaître beaucoup de dispositions naturelles et ajoutait avec finesse :

S'il m'est permis de le dire, Monseigneur, pour m' acquitter de mon ministère et pour votre édification, ces qualités que nous admirons ne doivent pas seulement servir à faire de Votre Altesse Royale un prince selon le cœur des hommes, mais un prince vraiment chrétien, et selon le cœur de Dieu (2) .

Et en eflet Dieu a droit d'être est plus exigeant que les hommes.

Toujours la leçon unie à Téloge.

Le jour de la Pentecôte, Bourdaloue se vit en présence de la reine d'Angleterre, Marie-Beatrix d'Esté, épouse en secondes noces, du roi Jacques. Elle était fille d'Alphonse d'Esté IV, duc de Modène, et de Laure Martinozzi, nièce de Mazarin. Obligée de quitter le royaume, elle arriva en France sous la conduite de Lauzun, le 21 décembre 1688; le roi Jacques II la rejoignit à Boulogne le & janvier 1669.

Le compliment du P. Bourdaloue termine le discours sur le mystère de la Pentecôte (3). Le Journal des savants de 1709 (A) le signale comme touchant. Quand on se rappelle à quelles épreuves cette famille fut soumise par

(1) Mém. du marquis de Sourches, 1. 1, 1681.

(2) T. II, p. 128.

(4) Journal des Savants, année 1709, p. 346.

LE P. JBlOaBJlALOU£ ST U)ms XIY S|47

La révolution anglsdse de 1688, on prend part à la vive émotion que Ton dut -éprouver en voyant cette reine déchue faire revivre le spectacle de la vertu chrétienne aux prises avec F adversité, au milieu de la cour de Louis XIV, alors dans tout Téclat du faste de son siècle.

L'orateur ne se perd pas dans les considérations politiques; il ne voit dans la reine qu'une femme, une héroïne chrétienne, victime de sa fidélité à la foi catholique, et, à ce titre seul, digne de l'estime et de l'admiration des peuples.

Et vous, 6 Esprit de mon Dieu, principe de toutes'les grâces, auteur de toute sainteté, venez nous éclairer et notis fortifier ; venex sanctifier cette maison qui vous est dévouée^ et qui ne veut être gouvernée que par vous, parce que tout autve -esprit que vous ne la -tiendrait pas dans Tordre qui y règne, et dans cette parfaite charité qui y a toujours eatreteau la paix de Dieu. Vous nous mettez ici devant les yeux un exemple aussi éclatant qu'édifiant, seul capable de nous convaincre du souverain empire* que vous avez sur les esprits et sur les cœurs; une des plus grandes reines du monde, sanctifiée par îa pratique de toutes les vertus chrétiennes, qui, dans l'élévation de son rang, a su conserver Tesprit d'une profonde humilité, d*une solide piété, d'une sainte et exacte régula- TÎié ; une reine qui a tout sacrifié, et qui s'est sacrifiée ellemême pour sa religion ; une reine victime de sa foi, et persuadée de la vérité catholique, jusqu'à la défendre aux dépens de trois royaumes ; une reine dont les malheurs n'ont jii ébranlé la constance, ni ralenti le zèle ; enfin, une reine qui sert aujourd'hui de spectacle au monde, aux anges et aux hommes, mais encore plus à Dieu gui l'éprouve : voilà, divin Esprit, ce que nous regardons comme un chef-d'œuvre de votre grâce ; et telle est aussi, Madame, l'heureuse et glorieuse destinée de Votre Majesté. Dieu vous a choisie pour être une preuve, mais une preuve Ulustre *et mémorable de la toute-puissance de son Esprit. Il vous a choisie pour

448 LE p. LOUIS BOUBDALOUE

allier dans votre personne toute la perfection du christianisme avec toute la grandeur du siècle. Il vous a remplie de Tesprit de vérité, de l'esprit de sainteté, de Tesprit de force, pour faire de vous un modèle des plus héroïques vertus. C'est ce qui nous inspire pour Votre Majesté une si profonde vénération (1).

Enfin nous trouvons deux compliments adressés à deux évêques d'Amiens, François Faure et Henry Feydeau de Brou. Les attaches du P. Bourdaloue avec les deux prélats avaient une double origine : son séjour prolongé dans la ville d'Amiens, où il avait été régent de 1650 à 165ii, puis prédicateur et confesseur, de 1666 à 1667 ; plus tard ils s'étaient rencontrés à la cour & titre de prédicateurs du roi.

Le premier compliment que nous ayons à citer, s'adresse à Mgr Faure, évêque d'Amiens en 165 A et mort en 1687. Cet évêque, d'abord religieux cordelier, s'attira, par son zèle et son talent oratoire, les bonnes grâces de la reine Anne d'Autriche, qui ne cessa par la suite de lui témoigner de l'estime et de la confiance. Il prêcha avec succès à la cour, ramena à la vraie foi plusieurs grands seigneurs: le duc d'Yorck, qui devint l'infortuné Jacques II, roi détrôné d'Angleterre, lui dut son retour dans le sein de l'Église catholique (2). Son activité et son zèle furent récompensés; la reine nomma Faure, évêque de Glandèves en Provence ; le roi Louis XIV le mit en possession du siège d'Amiens en 165&, et le nomma maître de sa chapelle en 1657. Mgr Faure était un évêque de cour, prédicateur habile, porté par tempérament à la conciliation ; il sut à la fois ménager les Jansénistes et les Je-

(2) Hist. des Évéq. (TAmiens, par M. J. B. M. D. S. Abbeville, 1770, p. 233,

suites; il faut cependant lui rendre cette justice, qu'il ne fut point appelé à siéger dans rassemblée de 1682. On lui doit l'institution des confréries du Saint-Sacrement dans le diocèse d'Amiens. Pendant les années 1668-69-70, il se dévoua au service des malades de son diocèse atteints de la peste ; doué du don de la parole, il en fit usage pour l'instruction et l'édification de son diocèse. A la fin de sa vie, sachant par expérience, combien la liberté est nécessaire pour attirer les pécheurs au tribunal de la pénitence, il soutint les religieux, et en particulier les Jésuites, contre certaines exigences des curés au sujet de la communion pascale.

Le compliment qui nous occupe est extrait d'un sermon pour la fête de saint François Xavier. Ce grand saint était le patron de l'église du noviciat de la Compagnie au faubourg Saint-Germain. Il est vraisemblable que l'évèque d'Amiens, se trouvant à Paris pour prêcher l'or^dson funèbre d'Henriette d'Angleterre à Saint-Denis, le 20 novembre 1670, fut invité à oiBcier pontificalement le jour de la fête titulaire du noviciat, qui tombait un mardi 2 décembre. Le P. Bourdaloue, alors en résidence dans cette maison, prêchait pour la première fois l'Avent à la cour; il pouvait et devait se croire et se dire inférieur en éloquence à l'évèque d'Amiens, dont la réputation était depuis longtemps établie et comme prédicateur et comme pasteur.

L'orateur vient d'exposer son sujet : la propagation de la foi par saint François Xavier, miracle non moins surprenant, ni moins divin que celui de la propagation de l'Évangile (1). L'orateur ajoute :

C'est, Monseigneur, ce que nous allons voir ; et je ne puis douter qu'entre les honneurs que reçoit de la part des

(1) T. XU, p. 37.

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hommes, l'illustre saint dont nous célébrons la mémoire, il n'agrée surtout le culte et le témoignage de piété que Votre Grandeur vient ici lui rendre. On sait quel fut son respect et sa profonde vénération pour les évoques, légitimes pasteurs du troupeau de Jésus-Christ, et les dépositaires de l'autorité de Dieu ; on sait avec quelle soumission il voulut dépendre d'eux; que c'était sa grande maxime; que c'était, disait-il lui-même, la bénédiction de toutes ses entreprises, et que c'est enfin une des plus belles vertus que l'histoire de sa vie nous ait marquées. Mais, Monseigneur, si Xavier eût vécu de nos jours, et qu'il eût à travailler sous la conduite et sous les ordres de Votre Grandeur, combien, outre ce caractère sacré qui vous est commun avec plusieurs, eût-il encore honoré dans vous d'autres grâces qui vous sont particulières? Aussi zélé qu'il était pour l'honneur de l'Évangile,, combien eût-il révéré dans votre personne un des plus célèbres prédicateurs qu'ait formé notre France ; un homme dont le mérite semble avoir eu du ciel le môme partage que celui de Moïse, et à qui nous pouvons si bien appliquer ce qui est dit de ce fameux législateur : Dieu l'a glorifié devant les têtes couronnées par le ministère de sa sainte parole, et lui a donné ensuite l'honorable commission de gouverner son peuple. Voilà, Monseigneur, ce qui eût sensiblement touché le cœur de Xavier; et Votre Grandeur n'ignore pas comment les nôtres sur cela même sont disposés. Que n'aije, pour traiter dignement le grand sujet qui me fait aujourd'hui monter dans cette chaire et paraître en votre présence, ce don de la parole et cette éloquence vive et sublime qui vous est si naturelle ! mais le secours du Saint-Esprit suppléera à ma faiblesse, et je le demande par la médiation de Marie.

Le sermon pour la fête de saint Jean-Baptiste renferme un éloge adressé à Tévêque d'Amiens, Mgr Feydeau de Brou, successeur de Mgr Faure. Nommé en 1687, il ne fut canoniquement institué qu'en 1692. Prélat dis-

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tingaé par sa science, il remplît h, fonction de prédicateur et d'aumônier du roi ; c'est à la cour que des relations d'une certaine intimité s'établirent entre les deux orateurs.

En 1685, lorsque Bourdalone fut enyoyé à Montpellier, l'abbé Feydeau de Brou le remplaça pour la station de TAvent.

Devenu évêque d'Amiens, trouvant dans son diocèse la réputation du P. Bourdaloue toujours vivante par les ministères qu'il y avait remplis, Mgr Feydeau de Brou se fit honneur de l'inviter à prêcher dans sa cathédrale. Bourdaloue répondit à l'invitation, bien certainement après Tannée 1692, année du sacre de l'évêque, et avant l'année 1697, année dans laquelle l'évêque d'Amiens se compromit de nouveau ^vec la cour romaine, en protestant, avec quelques autres évoques français (1), contre l'approbation donnée à Home au traité du cardinal Sfondrate, intitulé : Nodus prœdestmationis dissohitus. On se rappelle que le cardinal Sfondrate avait combattu les prétentions gallicanes de l'assemblée de 1682 , et , plus tard, les privilèges exagérés des ambassadeurs français à Rome.

L'éloge du prélat appartient à un sermon pour la fête de saint Jean- Baptiste (2), dont le chef est une des plus insignes reliques du trésor de la cathédrale d'Amiens.

Bourdaloue adresse à l'évoque des paroles très flatteuses, et qui portent le caractère de la vraisemblance ; il loue son zèle, sa ferveur, sa vigilance, sa vigueur pour l'observation de la discipline et en même temps sa dou-

(1) Voir d'Avrigny, Mém. chron., an 1697. Le Tellier, archevêque (le Reims; de Noailles, archevêque de Paris; Bossuet, évéque de Meaux; et de Sève, évêque d'Arras. Les jansénistes les appuyaient.

(2) T. XU, pv 308.

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ceur pour la faire aimer. Il retrouve en lui a un prélat qui, comme saint Jean-Baptiste, à édifié la cour, et que la cour a respecté. •• qui n'a pas craint de reprocher aux grands leurs désordres... » Cet éloge nous présente le portrait de Tévèque accompli :

Du reste, chrétiens, parlant devant un prélat que je considère ici, non seulement comme Tévèque et le pasteur de vos âmes, mais comme un des maîtres de l'éloquence de la chaire, où tant de fois il s'est distingué, j'aurais eu besoin, dans tout ce discours, des dons excellents qu'il a reçus du ciel, et qu'il a su si dignement et si saintement employer. Du moins. Monseigneur, ai -je eu l'avantage de trouver en vous de quoi persuader à votre troupeau les saintes vérités que je viens de lui annoncer, et de quoi les lui rendre sensibles : car en faisant l'éloge du précurseur de Jésus-Christ, je n'ai pu m'empècher de bénir le ciel, qui, pour ma consolation, me fait voir encore aujourd'hui dans voire personne, un prélat rempli de l'esprit de Jean-Baptiste et imitateur de ses vertus ; je veux dire, un prélat aussi éclairé que zélé, aussi fervent que vigilant, et si j'ose m'exprimer de la sorte, aussi aimable que vénérable : un prélat plein de vigueur et de force pour faire observer la discipline, mais en même temps plein d'onction et de douceur pour la faire aimer; un prélat qui, comme Jean-Baptiste, a édifié la cour, et que la cour a respecté ; que le plus grand des rois a honoré de son estime ; qui, préchant aux grands du siècle avec une liberté tout évangélique, mais aussi avec une égale sagesse, les a instruits de leurs devoirs, et n'a pas craint de leur reprocher leurs désordres ; un prélat dont la saine doctrine, la solide piété, la vie édifiante lui ont mérité l'auguste rang qu'il tient; et qui, sans cesse occupé de ses fonctions, n'a en vue que la gloire de Dieu, que les intérêts de Dieu, que l'accroissement du culte de Dieu ; enfin, un prélat qui, dévoué aux travaux apostoliques, et, selon l'expression de saint Paul, n'estimant pas sa vie plus précieuse que lui-même, sacrifie

tous les jours sa santé aux exercices de son ministère, à consacrer de dignes sujets et à les former pour servir utilement à son Église, à visiter les ouailles que la Providence lui a confiées, à sanctifier son peuple et à le conduire dans le chemin de la perfection chrétienne. Voilà, Monseigneur, les exemples que vous donnez; et qui, plus efficaces que mes paroles, sont, pour toute cette assemblée, autant d'exhortations pressantes et touchantes (1).

(1) T. XII, p. 345.

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