DE COUR. — LA VIE DE COUR
Le ministère que le P. Bourdaloue remplissait auprès du roi, n'était point perdu pour les seigneurs de la cour. Tout en saluant le souverain au début du sermon, selon les règles des convenances et de l'étiquette, le prédicateur du roi faisait la leçon à tout l'auditoire. Les seigneurs, aussi bien que leur maître, étaient assez clairvoyants et assez loyaux, pour prendre chacun leur part dans l'enseignement du religieux orateur.
Il nous a semblé que la part faite aux courtisans était suffisamment large et définie pour pouvoir être mise en lumière avec intérêt et profit. En rassemblant dans ce chapitre les passages des sermons de Bourdaloue qui tendent plus directement à la réforme des courtisans, soit en critiquant et en condamnant leur conduite, soit en leur indiquant leurs devoirs, nous ferons ressortir plus vive-
ment les qualités et les défauts de cette brillante société du dix-sepliëme siècle, aussi bien que la hardiesse apostolique du prédicateur.
Louis XIV était trop absolu, trop indépendant pour avouer des semblables : il ne voulait reconnaître que des créatures. Il se faisait à l'idée, qu'en vertu du droit divin, il pouvait, au moins par des honneurs et des faveurs, changer la condition des hommes. L'histoire dit qu'il a eu la main heureuse dans le choix de ses capitaines et de ses ministres, il serait plus juste de dire que la divine Providence l'a bien servi ; elle a été prodigue envers lui de ses plus riches trésors.
A l'époque où nous prenons l'histoire de Louis XIV, de 167& à 1682, l'époque la plus glorieuse de son règne, nous voyons, rassemblés autour de son trône, tous les gentilshommes du royaume, amenés à ses pieds par la politique de Richelieu et de Mazarin.
Ces habiles ministres avaient fini par triompher de l'ancienne noblesse; ils avaient concentré toutes les forces de la France dans la main du roi. Avec leurs châteaux ruinés, leurs terres dévastées par les guerres de religion ou de parti, les seigneurs n'avaient plus qu'à se rappro» cher du souverain, pour retrouver, au prix de leur courage héréditaire, l'honneur de leur blason et même le padn de chaque jour.
Tous les documents du temps signalent la misère des gentilshommes français à cette époque, et, avec la misère, les vices qui s'enswvent : un grand nombre d'entre eux, élevés et formés au milieu des luttes civiles, étaient ignorants, grossiers, orgueilleux, ambitieux, jaloux et sensuels ; prêts à tout sacrifier pour avoir part aux honneurs et aux trésors de la cour : tels nous les présente le P. Bourdaloue; tels ils sont dépeints par le prévôt de l'hôtel du roi; tels, par M"* deSévîgné : témoignages pré-
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deux qui justifient les graves et dures leçons de l'orateur.
Les courtisans dont il est ici question, appartenaient tous, ou à peu près, à la noblesse militaire; ils étaient attachés à la maison du roi ou aux princes de la famille royale ; ils remplissaient ou se disposaient à remplir dans l'État les fonctions qu'ils demandaient à la faveur du mattre.
La noblesse de robe, la magistrature, vivait à part, retranchée dans la dignité de son ministère et dans l'indépendance de ses grandes fortunes; toutefois, on rencontrait encore des magistrats dans les antichambres de Versailles, dans les couloirs et les ruelles. Le haut clergé était généralement d'une tenue plus correcte, mais non sans subir l'influence du temps; beaucoup d'abbés, qui n'avaient d'autre vocation que Tordre de leur naissance, cherchaient fortune à la cour et se ressentaient de l'esprit qui y régnait.
La noblesse, dit le marquis de Sourches, en 1681 (1), ne croyait pas être bien, si elle n'était à la cour ou dans les cours... puis il ajoute en note : « Si la noblesse voulait être à la cour et dans les services, ce n'était que par un entêtement de vanité et parce qu'elle mourait de faim dans les provinces, au lieu qu'elle subsistait dans les troupes ou de ce que le roi leur donnait, ou d'industrie ; les troupes étaient belles, à la vérité, mais les officiers étaient épuisés et la plupart étaient obligés de quitter par nécessité ; et, comme tout le monde, en se plaignant toujours, ne laissait pas de faire des dépenses qui allaient à les rendre agréables au roi, il ne pouvait croire que chacun fût aussi réduit à l'extrémité qu'il l'était eifectivement. » M"' de Sévigné, en donnant à sa fille des conseils d'écono-^ mie, lui parle de la gueuserie des courtisans et cela en
(l) Méin, inéd., t. I, p. 9 et note 27.
1680, au mois d'août ; puis elle ajoute (!):<< Us n'ont jamais un sou, et font tous les voyages, toutes les campagnes, suivent toutes les modes, sont de tous les bals, de toutes les courses de bague, de toutes les loteries et vont toujours quoiqu'ils soient abimés ; j'oubliais le jeu qui est un bel article ; leurs terres diminuent, il n'importe, ils vont toujours... » Dans de pareilles conditions, la noblesse était sous la pression de la plus mauvaise des conseillères, la faim, et passait par toutes les exigences pour arriver à la faveur, source de tous les biens.
Bourdaloue connaissait son auditoire, aussi lui parlaitil avec autorité et n'usait-il à son égard que des ménagements rigoureusement inspirés par la charité.
Avant lui, Molière avait fait aussi de la morale à la cour ; il avait pris note de tous les défauts et surtout des ridicules de la société; avec un art infini, il rendit plaisants les vices de l'humanité, mais il ne les corrigea pas. Le frontispice d'un théâtre peut, il est vrai, porter cette légende prétentieuse : Castigai rideiido mores (2), mais le bon sens public convient que le ridicule corrige difficilement les mœurs vicieuses; s'il a du succès, c'est le succès du rire, non celui du repentir. Il est sans puissance auprès d&s hommes d'un âge mûr , surtout lorsque les mœurs publiques pactisent volontiers avec ce qui prête à rire. Quand le P. Bourdaloue se sert de l'arme du ridicule, c'est pour exciter le mépris du vice.
« La Cour, écrivait Corbinelli â Bussy-Rabutin, c'est un Protée qui change de face à tous moments. J'ai ouï dire â un officier de la Cour des plus assidus, que quand il a été deux jours â Paris, il tâte le pavé quand il retourne à Versailles, comme s'il ne reconnaissait plus
(1) Lettres, t. VU, p. 33. 21 août 1680. (2^ Il corrige les mœurs en riant.
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le mattre ni ses ministres ; on y change de maxime tous les huit jours pour le moins. Prenez donc tout ce que je vous ai mandé sur ce point-là et comptez qu'il n'y a rien de fixe dans ce pays-là que la grandeur du roi, sa magnanimité, sa bonté et sa piété (1). » Et pourquoi cette mobilité? c'est ce que nous expliquera le P. Bourdaloue. Tout y est vanité, mensonge et déception , tyrannie, cupidité, envie, amour de la fortune, ambition, impiété, suffisance, même en présence des choses de Diea.
••• État déplorable, dit-il, mais état ordinaire des gens du monde ; et particulièrement de ceux qui vivent à la cour ; il n'y a plus pour eux de parole de Dieu, parce qu'il n'y a plus de sujets qui aient les qualités requises pour la rendre supportable (2).
Quelle vie mène-t-on à la Cour? Une vie de plaisirs sans règle, vie d'intempérance poussée à l'excès ; il faut des spectacles prohibés, des romans, des promenades, enfin le jeu avec ses damnables conséquences. Bourdaloue traite ces sujets avec l'abondance et l'énergie que lui donne sa connaissance approfondie du cœur humain et de la société qui l'entoure ; rien ne lui échappe, et bien qu'il ne néglige aucun détail, il laisse encore beaucoup à penser, par la finesse et la fécondité de son langage ; d'où nous concluons que tout lecteur qui a traversé les orages de la vie, sans laisser atteindre son bon sens, sa loyauté et sa foi, trouvera toujours, dans la lecture des sermons du P. Bourdaloue, un attrait tout particulier, et l'intérêt s'accroîtra d'autant plus qu'il goûtera mieux les conseils de perfection chrétienne que le saint religieux sait associer à ses peintures morales.
(1) Lettres de M^^^ de Sévigné, 2 septembre 1687, t. VIII, p. 19.
(2) T. IV, p. 15. Sur la parok de Dieu.
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A la Cour tout est vanité.
On ne respire dams cette région corrompue qu'un certain idr de vanité, Ton n'y estime que ce qui a de l'éclat, l'on n'y parle que d'élévation ; et de quelque côté qu'on jette les yeux, l'on n'y voit rien ou qui ne flatte, ou qui n'allume les désirs ambitieux du cœur de l'homme. Quelle apparence donc que Jésus-Christ, le plus humble de tous les hommes, pût être écouté là où régnent le faste et l'orgueil? S'il eût apporté avec lui des honneurs et des richesses, il eût trouvé des partisans auprès d'Hérode, et il en trouverait enoore partout ailleurs; mais, ne prêchant à ses disciples que le renoncement au monde et à soi-même, ne nons étonnons pas qu'on lui ait marqué tant de mépris (1).
Bourdaloue parle ici de la cour du roi Hérode, et son pinceau reproduit exactement la cour de Versailles.
Dans le premier sermon pour la Fête de tous les Saints, U oppose aux récompenses abondantes du ciel les récompenses trompeuses de la terre, et met en évidence la vanité de ce monde et les tristes déceptions des hommes ; suivons-le :
Il est vrai, on voit dans le monde des hommes qui, selon le monde, paraissent amplement récompensés ; on en voit dont les récompenses vont même bien au delà de leurs services et de leurs mérites. Mais en voit-ou de contents? en voyez- vous? en avez-vous vu? espérez-vous jamais d'en voir? et s'ils ne sont pas contents, à quoi leur servent leurs prétendues récompenses? Us regorgent de biens et d'honneurs, je le veux; et il semble que le monde se soit épuisé pour les élever à une prospérité complète. Mais cependant leur cœur estril satisfait? ne désirent -ils plus rien? se croient-ils heureux? et, dans leur prospérité même, dans
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ce bonheur apparent, trouvent-ils en effet la félicité? N'estce pas au contraire, dit saint Ghrysostome, dans ces sortes d*états qu*il est plus rare, ou plutôt moins possible de la trouver? N'est-ce pas dans les grandes fortunes que se trouvent les grands chagrins? et qui pourrait dire le nombre de ceux qui n'y sont parvenus que pour être plus malheureux^ et pour le sentir plus vivement? Le monde n'avait pourtant rien épargné pour contenter leur ambition et pour les com* bler de ses faveurs. Mais en même temps le monde n'avait pas manqué de mêler parmi ses faveurs des semences, d'amertume qui en étaient inséparables, et qui devaient bientôt après produire des fruits de douleur. Le monde, en les rendant puissants et opulents, leur avait donné tout ce qui était de son ressort; mais il n'avait pu leur donner ce rassasiement, cette paix du cœur, sans quoi ni la puissance, ni l'opulence, n'empêchaient pas que leur état ne fût un état affligeant. Quelque heureux qu'ils parussent,, combien leur manquait-il de choses pour l'être (1)?
Encore si Tavenir était à eux I mais hélas ! poursuit l'orateur : Quelles déceptions l'avenir leur ménage si, d'icibas, ils ne font rien pour Dieu !
Quelle désolation, par exemple, pour tant de grands, lorsqu'après avoir tenu dans le monde des rangs honorables que leur donnaient leurs dignités, leurs emplois, leurs charges, il leur en faudra prendre d'autres que le mérite seul réglera, et où l'arrêt de Dieu les réduira? Si Dieu, au moment que je parle, leur faisait voir l'affreuse différence de ce qu'ils sont aujourd'hui et de ce qu'ils seront alors, dans quelle consternation cette vue ne les jetterait-elle pas ? et quand, à la mort, il faudra quitter en effet ces rangs de naissance et de fortune, pour passer à d'autres rangs qu'une exacte et rigoureuse justice leur assignera, quelle douleur pour eux de se trouver dans un si prodigieux abaissement, dans un
éloignement infini de Dieu, parce qu'ils n'auront presque rien fait pour Dieu (1)!
Sur le servilisme des cours, Bourdaloue est hardi et éloquent. On y devient esclave, idolâtre et lâche.
En parlant de la Providence, il gémit de voir tant de chrétiens secouer le joug de Dieu pour se mettre dans la dépendance des créatures.
Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de rindiiférence, de la dureté, de l'insensibilité de ces fausses divinités de la terre^ par une espèce d'enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles, qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ees esclaves du monde, ce qui se passe en eux, et voyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une perpétuelle captivité. N'est-ce pas ainsi qu'ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités ? Mais quand, après bien des intrigues, leur politique vient à échouer, et que, par une disgrâce imprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés, ah ! mes frères, s'écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils rendent un hommage solennel à cette Providence dont ils n'ont pas voulu dépendre. Et c'est alors même aussi que Dieu a son tour, et que, par une espèce d'insulte que lui permet sa justice et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre, avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt dit eorum in quitus habebant fiduciam ? Surgant, et opituientur vobis (Deut. 32; 37). Où sont ces dieux dont vous vous teniez sûrs, et qui devaient vous maintenir? ces dieux dont la protection vous rendait si fiers, où sontils ? Qu'ils paraissent maintenant, et qu'ils viennent vous secourir. C'étaient vos dieux, et vous faisiez plus de fonds
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sur eux que sur moi : hé bien ! adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous êtes; et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu'ils vous tirent de l'abîme et qu'ils vous relèvent : Surgant ^ et apitulenhar vobis {\).
Doué d'un caractère énergique, fier et indépendant, que n'exclut pas la profession d'obéissance, Bourdaloue exprime souvent sa pensée sur la servitude des hommes ; il a des formules de langage à lui, par lesquelles il s'afilrme luimême et fait entendre qu'il est au-dessus des préjugés vulgaires. Sur la servitude des gens de cour, il s'exprime en ces termes :
Quel est l'état du monde où l'on soit exempt de toute dépendance, et où l'on fasse toutes ses volontés ? Je dis plus, et je demande quel est même l'état du monde où Ton ne soit pas continuellement obligé de rompre sa volonté, de renoncer à sa volonté, d'agir contre sa volonté, et dans les choses souvent les plus rebutantes et les plus contraires à notre sens ?
Cet état de franchise dont je parle, cet état de pleine liberté, est-ce la Cour ? mais qui ne sait pas quelle est la vie de la Cour? et y a-t-il esclave plus esclave que tout ce qui s'appelle gens de Cour (2) ?
Nous trouvons le développement de cette affirmation dans le deuxième sermon sur la Pitrification de la sainte Vierge^ où il traite de la liberté des enfants de Dieu, acquise par le mystère de la rédemption. C'est un commentaire du texte de saint Paul : Nolite fieri servi hominum (3).
Car il y a, dit-il-, une servitude des hommes incompatible avec le bienheureux état de cette rédemption parfaite où
(2) T. XV, p. 208.
(3) I Corinth., vir, 23, t. XT, p. 225.
nous entrons aujourd'hui, une servitude des hommes, essen* tiellem.ent opposée à la liberté que Jésus- Christ nous a acquise, une servitude des hommes redoutable à tous les serviteurs de Dieu. Mais à qui le prédicateur de TÉvangile en doit-il donner plus d'horreur, qu'à ceux qui mènent la vie de la Cour ? où les effets que produit cette damnable servitude sont-ils plus funestes et plus pernicieux qu'à la Cour ? Servitude des hommes, engagement comme nécessaire à l'iniquité, disposition prochaine à l'injustice, assujettissement aux erreurs d'autrui, aux caprices d' autrui, aux passions d'autrui ; servitude des hommes dont on sent tout le poids, dont on voit toute l'indignité, dont on connaît les dangereuses suites, dont on gémit dans le cœur, dont on voudrait être délivré, et dont on n'a pas le courage de secouer le joug; servitude des hommes qui vous fait entrer dans toutes leurs intrigues et tous leurs desseins, quelque criminels qu'ils soient; qui vous fait acheter leur faveur aux dépens de tous les intérêts de Dieu, aux dépens de tous les intérêts de la conscience et du salut, aux dépens de vous-mêmes et de votre âme. Ah ! mes frères, êtes-vous hommes, et surtout êtes-vous chrétiens, pour servir de la sorte ? Prenez garde : je dis pour servir de la sorte. Car à Dieu ne plaise que je fasse d'ailleurs consister la liberté chrétienne à s'affranchir du juste devoir qui nous soumet aux puissances légitimes. Mais du reste cette dépendance que nous inspire la religion a ses bornes, et j'en reviens toujours à la maxime de saint Paul : Nolite fieri servi hominum. Non, vous ne devez point servir les hommes jusques à en faire vos divinités, jusques à les substituer en la place du premier et souverain Maître à qui vous appartenez, jusques à leur vendre sa loi, à leur vendre votre innocence, à leur vendre votre éternité, en vous rendant fauteurs de leurs vices, complices de leurs désordres, compagnons de leurs débauches, approbateurs perpétuels de tout ce que leur suggèrent la cupidité, le plaisir, l'ambition, l'envie, la haine, la vengeance, le libertinage et l'impiété. Toilà ce que j'appelle, non plus une obéissance raisonnable, mais une servitude, et la plus vile servitude :
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voilà de quoi un Dieu sauveur a prétendu nous dégager (1) .
La leçon est terrible pour le courtisan dont elle dévoile les faiblesses et les turpitudes ; elle est humiliante pour l'idole qu il sert, pour le Souverain que Ton déifie si volontiers; elle sera complète lorsque 1* orateur aura dénoncé à l'opinion publique l'origine, le développement et les funestes conséquences de cette idolâtrie moderne.
Dans le sermon sur Yamotfr et la crainte de la vérité^ nous lisons :
Savez-vous, chrétiens, ne perdez pas ceci, quelle a été la source de l'idolâtrie, et d'où est venu originairement ce désordre de la superstition et du culte des fausses divinités qui a si longtemps régné dans l'univers? C'est de ce penchant et de cette facilité qu'ont les hommes à croire ce qui leur est avantageux, quelque incroyable qu'il puisse être. Oui, voilà ce qui a rendu tant de nations idolâtres. On faisait entendre à certains hommes qu'ils étaient des dieux ; et à force de leur dire qu'ils étaient des dieux, on les accoutumait à être traités et honorés comme tels. Ceux qui commencèrent les premiers à leur tenir ce langage, savaient assez qu'il n'en était rien ; mais la flatterie ne laissait pas de les porter à faire tout ce qu'ils auraient fait de bonne foi, s'ils eussent été persuadés de ce qu'ils disaient. Les princes même et les conquérants à qui on rendait ces honneurs, n'étaient que trop convaincus qu'ils ne leur convenaient pas; mais le désir de s*élever, joint à un intérêt politique, faisait qu'ils les souffraient d'abord, et bientôt après qu'ils les exigeaient. C'était par une erreur grossière que les peuples se soumettaient à les leur déférer ; mais cependant cette erreur s'érigeant peu à peu en opinion, et étant devenue insensiblement une loi de religion, tout mortels qu'ils étaient, on leur bâtissait des temples, on leur consacrait des autels, on offrait en leur nom des sacriflces, et ces hommes profanes et impies pas-
(1) T. XI, p. 225.
saient pour les divinités de la terre. C'est ainsi que le démon se prévalait de Torgueil des uns et de la simplicité des autres. Or, nous n'oserions dire que le christianisme ait entièrement détruit ces abus; car il en reste encore des vestiges, et il n'est rien dans le monde de plus ordinaire qu'une espèce d'idolâtrie qui s'y pratique, et dont l'usage est établi. On ne dit plus aux grands et aux riches qu'ils sont des dieux; mais on leur dit qu'ils ne sont pas comme les autres hommes, qu'ils n'ont pas les faiblesses des hommes, qu'ils ont des qualités qui les distinguent et qui les mettent au-dessus des hommes ; et on les sépare tellement du commun des hommes, qu'enfin ils oublient qu'ils le sont, et qu'ils veulent être servis comme des dieux : ne considérant pas que ceux qui se font leurs adorateurs, sont, pour la plupart, des personnes intéressées, déterminées à leur plaire, ou plutôt gagées pour les tromper (1).
Encouragés par les seigneurs courtisans, les poètes ont été les premiers à brûler de l'encens en l'honneur de l'idole, les orateurs sont venus ensuite; quelques orateurs sacrés ont oublié la dignité de leur caractère, les uns naïvement, les autres avec une arrière-pensée coupable. M"® de Sévigné parle à sa fille d'une thèse dédiée au roi, où le soutenant le compare à Dieu, mais d'une manière 0(1 l'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. La thèse fut supprimée par décret de la Sorbonne (2). Dans les délibérations de l'assemblée de 1682, nous entendons le président Harlay de Ghampvallon dire, le 17 mars, que la qualité de roi imprime dans nos esprits l'idée d'une grandeur si élevée au-dessus de ce que sont tous les autres hommes, que nous regardons ceux qui la possèdent presque comme s'ils faisaient une espèce séparée (3)... Le promoteur Cbéron
|2i Lettres de if«« de Sévigné, t. VII, p. 402; 13 juin 1685. (3) ProcèS'Verbaux des assemblées du clergé, t. V, p. 491.
4G6 LE p. LOUIS BOORMUXm '
avait dit que Louis XIV était plits quam Rex,.. et mieux encore, dans l'Église, plus quam sacerdos (1). Dans son respect pour la majesté royale, Bourdaloue n'a jamais dépassé les limites que lui traçaient sa foi religieuse et son patiiotisme, et s'il tient un langage réservé, c'est qu'il sait que, le plus ordinairement, les fautes des rois sont les fautes de leurs ministres.
Bourdaloue, devant qui la maj.esté royale est peu de chose en comparaiâoa de la laajesté divine, devient plus incisif quand il reproche aux. courtisaoâ. de Louis; XIV de craindre bien plus de s'attirer la disgrâce de César, que d'offenser toutes les divinités du Capttole; puis il ajoute^ :
A combien de chrétiens ce reproche pris à la lettre ne convient-il pas? et quel droit n'aurais-je pas aujourd'hui de dire encore dans cet auditoire : Majori formidine Cœsarem observatîs ?
Grâces au Seigneur qui, par une providence particulière, nous a donné un roi Adèle et déclaré contre le libertinage et l'impiété^ un roi qui. sait honorer* sa religion et qui veut qu'elle soit honorée, un roi dont le. premier zèle^ ea se faisant obéir et servir lui-même, est que Dieu soit servi et obéi ! Mais si, par un de ces châtiments terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le Ciel nous avait fait naître sous la domination d'un prince moins religieux, combien verrions-nous de courtisans, tels que les concevait Tertullien, qui ne balanceraient pas sur le parti qu'ils auraient à prendre, et qui, sans hésiter et aux dépens de Dieu, rechercheraient la faveur de César? Majori formidine Cœsarem observa fis.
Sans faire nulle supposition,' combien e« voyons -nous dès maintenant disposés de la sorte, c'est-à^re^ noni'pas im^es et scélérats, mais prêts à VêtrSy s'il le fallait être, et si l'être
(1) Procès-Verbaux, t. V, p. 376. — -Pitre qne roi — plus* que prêtre. .
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«n effet était une marqae qu'on exigeât d'eux, de leur complaisance et de leur attachement? Auraient*ils là-dessus quelque scrupule, ou écouteraient-ils leurs remords et leurs scrupules? La concurrence de la créature et de Dieu les arrêterait-elle? et, emportés par l'habitude où ils sont élevés de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feraient-ils pas un principe, s'il était libertin, de l'être avec lui; et s'il méprisait Dieu, de le mépriser comme lui (1)?
Le reproche était sanglant, et cependant il était habile ; il flattait le roi converti et invitait les courtisans à le suivre dans sa vie exemplaire comme ils l'avaient imité dans sa vîe scandaleuse.
L'idole de la cour, dit l'orateur^ dans son sermon sur la Providence, c'est la fortune^
N'est-ce pas, chrétiens, ce que Dieu reprochait aux Israélites, quand il leur disait, par la bouche d'Isaïe : Pour vous, qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la Fortune, et qui, par une apostasie secrète, lui faites dans le fond de vos cœurs des sacriûces, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas (2). Or, ce sacrilège n'a pas seulement été le crime des Juifs et des païens, on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la Cour, et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi, Vidole de la Cour, c*€si la fortune; c'est à la Cour qu^on Padore^ c*est à la Cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut; c'est à la Cour qu'on règle par elle ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous : ses vices
(l) T. I, p. 341. Sur le respect humain, (2)Isaïe, Lvx, 21.
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nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire? qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'encens. Mais que ce même homme qu'on idolâtrait vienne à déchoir, et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on : tous ces faux adorateurs disparaissent et sont les premiers à l'oublier : pourquoi? parce que cette idole de la fortune qu'on respectait en lui ne subsiste plus (1).
Nous trouvons ici Ténumération des vices qu'engendre l'amour des richesses, vices ou désordres qui amènent si souvent la chute ou au moins, la décadence des familles, des sociétés et même des empires. .
Le sermon sur les Richesses met au grand jour cette vérité, nous en citerons quelques traits : ce sont autant de tableaux de mœurs où nous verrons l'homme et surtout le courtisan aux prises avec la passion des richesses, avec d'autant plus d'âpreté que son mérite et son blason sont moins équilibrés.
Tous les moyens sont bons pour l'homme atteint de l'amour de l'or; et ici, Bourdaloue, après saint Augustin, fait appel à la philosophie ancienne du satirique Horace. On voudrait bien, dit-il, employer des moyens honnêtes pour s'enrichir, mais à défaut de moyens honnêtes, on est secrètement disposé à en prendre qui ne le sont pas.
Laissons le prédicateur énumérer les moyens criminels qu'invente la passion.
Supposons un homme dans cette disposition; que ne ferat-il pas, et qui l'arrêtera? quelle conscience ne serc^-t-il pas en état de se former? à quelle tentation ne se trouvera-t-il
pas livré? le scrupule de l'usure l'inqùiétera-t-il? le nom de confidence et de simonie Tétonnera-l-il? manquera-tril d'adresse pour déguiser et pour pallier le vol? sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? s'il est en charge et en dignité, rougirat-il des émoluments sordides qu'il tire, et qui décrient son ministère? s'il est juge, balancera-t-il à vendre la justice? s'il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure? si le bien d'un pupille lui est confié, craindra-t-il de le ménager à son profit? s'il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus? Non, mes chers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S'il est faible et timide, il sera fourbe et trompeur; s'il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n'épargnera ni le pro. fane, ni le sacré; il prendra jusque sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra le sien ; et s'il lui reste encore quelque conscience, il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s'en fera. Il leur cachera le fond des choses ; i] ne s'expliquera qu'à demi, et, par ses artifices et ses détours, il en extorquera des décisions favorables, et les rendra^ malgré eux, garants de son iniquité. Que le public s'en scandalise, il aura un conseil dont il se tiendra sûr; du moins, quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à ses fins : il veut être riche, et il le veut absolument : Retn^ rem^ quocvmque modo, rem (4).
L'orateur ne craint pas de se faire l'écho des malédictions de la sainte Écriture, en demandant hardiment aux hommes qui entassent richesses sur richesses s'ils prétendent habiter seuk au milieu de la terre. On veut s'enri-
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chir en peu de temps, et il répond par cette observation ironique :
S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était rancienne route que Ton suivait dans la simplicité des premiers siècles; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où Ton entre, mille autres moyens que vous connaissez, voilà ce que Tempressement et l'impatience d'avoir a mis en usage. En effet, c'est par là qu'on fait des progrès surprenants; parla qu'on voit fructifier au centuple son talent et son industrie ; par là qu'en peu d'années, qu'en peu de mois, on se trouve comme transfiguré, et que, de la poussière où l'on rampait on s'élève jusque sur le pinacle (1).
Nous ne trouvons pas dans le moraliste La Bruyère de portraits mieux burinés que ceux de Bourdaloue, parlant du sot orgueil des enrichis, devenus suffisants et fiers envers les hommes leurs semblables, libertins et impies envers Dieu :
N'avoir besoin de personne, premier effet de l'opulence, et disposition prochaine et infaillible à mépriser tout le inonde. Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain et dans l'état où le met sa fortune, de se pouvoir passer du secours d'autruiy de Tamitié d'autrui, des grâces d'autrui il ne considère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui-môme. Affabilité, douceur, patience, déférence, ce sont des noms qu'il ne connaît point, parce qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ai-je affaire de celui-ci, et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là? Enflé qu'il est de oe sentiment, il ne sait oe que c'est que deoéder, que
de s'abaisser, ç»e de plier, dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent. Et comme Tamourpropre est le seul ressort qui le fait agir, n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne Test jamais par devoir et par piété (1).
Voilà le riche au milieu de ses semblables : l'orgueil envers les hommes le conduit jusqu'au mépris de Dieu. Pour l'avare, l'amour de l'or est une idolâtrie il marche à la suite de la tribu d'Éphraïm, qui répondait au prophète Osée que son or la rendait heureuse et qu'elle l'avait pris poOT îtlole (2). Voici maintenant la définition du riche en présence de ses devoirs de chrétien :
Qu'est-ce qu'un riche dans l'usage du siècle? ne vous offensez pas de ma proposition; plus vous l'examinerez et plus elle vous paraîtra vraie. Qu'est-ce qu'un riche enflé de sa fortune ? un homme, ou absolument sans religion, ou qui n'a que la surface de la religion, ou qui n'a que très peu de religion ; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite; un homme qui ne sait ce que c'est que de se contraindre, pour s'assujettir aux observances de l'Église ; un homme qui, sans autre raison que parce qu'il est riche, se dispenser de tout ce qu'ail lui plaît ; un homme qui ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point incommode; un homme pour qui les ministres mômes de Jésus-Christ ont non seulement des égards, mais de la crainte ; un homme qui, jusque dans le tribunal de la confession, où il paraît en posture de coupable, veut qu'on le respecte et qu'on le distingue ; un homme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts, au lieu de régler ses goûts et de corriger ses erreurs par la pureté du culte de Dieu (3).
(2) iôirf., p. 24.
.(3)iifaV/.,(p..26.
472 LE P. LOUIS BOURDALOCE
Les richesses engendrent la corruption.
Cette pensée à elle seule devrait être une source de salut ; parce que les richesses mettent celui qui les possède dans un danger continuel et Toblige à se tenir sur ses gardes par la mortification, par la pauvreté du cœur, par les réparations ; loin de se condamner à ce genre de vie, on se laisse aller à la corruption générale. Le tableau suivant qui nous met sous les yeux Paris corrompu par les richesses est d*un haut intérêt :
A Dieu ne plaise que je vous conduise, quoique seulement en esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux dont celle ville est remplie^ et que, tirant le rideau, je fasse paraître, comme sur la scène, toutes les impuretés qui s'y commettent, et que je pourrais justement appeler les abominations de cette capitale. Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter, votre pudeur en souffrirait. Je ne parle point des concubinages, dont l'argent prodigué est le soutien; des adultères, dont il est Tattrait ; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense. Car, dit saint Jérôme, c'est l'argent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages les plus honorables. C'est par les folles dépenses, où l'argent se consume, que l'on persuade qu'on aime et qu'on sait malheureusement se faire aimer; que l'on est recherché des plus ilères, et que Ton triomphe même des prudes et des spirituelles; c'est par là que subsistent ces damnables commerces qui, dans les familles les mieux établies, causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné, et l'on est surpris: mais voici d'où sa ruine est venue, et d'où elle a dû venir : une débauche secrète qu'il entretenait, une passion à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien, voilà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue, selon la parole de Salomon, qui crie
toujours : Apporte, apporte, et qui ne dit jamais : C'est assez; voilà ce qui dissipe les biens de la plupart des riches. Encore si Ton n'y employait que les biens ordinaires, le désordre serait moins grand; mais ce que nous appelons par respect les biens de TÉglise, ces biens qui, de droit naturel et de droit divin, sont des biens sacrés, depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus^Cbrist dans la personne de ses ministres : voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois, 6 opprobre de notre religion! combien de fois le revenu d'un bénéfice a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, et enfin vendue à l'incontinence sacrilège d'un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce ? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce que je dis, ni s'il avait vu de plus grandes abominations (1).
Bourdaloue termine ce remarquable discours en condamnant :
Ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu, non seulement supportable, mais louable, quoique essentiellement opposé aux lois de l'Évangile et de la raison. Parce qu'on a du bien, on veut jouir sans restriction, et dans toute rétendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sapersonne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres, nombre de domestiques, table bien servie, divertissements agréables, logements superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de JésusT-Christ, aussi bien qu'à la misère des pauvres ; luxe à qui Dieu, dans l'Écriture, a donné sa malédiction, quand il disait, par la bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem cum damo œstiva^ et peribunt damus ebumeœ^
474 LE P. LOUIS BOUBDALOUE
et disperiam' habit atores de domo voiuptatis (i) : Je détruirai ces maisons de plaisance^ ces appartements d'hiver et d'été ; ces édifices qui semblent n'être construits que pour y faire habiter la volupté môme, je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dons une molle oisiveté et dans un profond r^os (â).
Cette malédiction atteignait, un siècle plus tard, et les princes de la maison royale et les seigneurs qui avaient semé autour de Versailles et de la capitale tant de maisons de plaisance dont les ruines ne rappellent plus que le passage de la justice de Dieu, comme le saint orateur le dit en unissant :
Vous amassez de grands trésors; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront, au jugement de Dieu, des trésors de colère et de vengeance (3).
La même pensée est traitée et développée avec une vive éloquence à la fin du discours sur la restitution. Nous citons :
Qu'avez-vous donc fait en accumulant revenus sur revenus, profits sur profits, en prenant de toutes parts et à toutes mains, et ne vous dessaisissant jamais de rien ? vous l'éprouvez à présent et vous le sentirez pendant toute l'éternité. Vous vous êtes fait un trésor de colère pour le jour redoutable des vengeances divines. Vous avez suscité contre vous, autant d'accusateurs qu'il y a eu de malheureux que vous avez tenus dans l'oppression et dont la ruine yous a enrichis. N'entendez-vous pas leurs cris qui s'élèvent au trône du Seigneur ? du moins U les entend, et c'est assez.
(1) Amos, i; 5, m, 15.
(3) Ibid., p. 38.
LE P. BOlffiDiiLOUE ET LES COURTISANS 47^
Oui, il entend les cris de ces domestiques dont vous exigiez si rigoureusement les services, et à qui vous en refusiez si impitoyablement la récompense; les cris de ces marchands qui vous revotaient, qui vous nourrissaient, qui vous entretenaient de leur bien, et qui n'en ont jamais touché le juste prix ; les cris de ces ouvriers qui s'épuisaient pour vous de travail, et qui n'ont jamais eu de vous leur salaire; les cris de ces créanciers que vous avez fatigués par vos délais, arrêtés par votre crédit, privés de leurs plus légitimes prétentions par vos artifices et vos détours; les cris de ces orphelins, de ces pupilles, de ces familles entières : le Seigneur, encore une fois, le Dieu dlsraël les entend, ces cris ; et qui vous défendra des coups de sa justice irritée, et des foudres dont son bras est armé pour vous accabler (i) ?
Bourdaloue termine son discours sur les richesses par un conseil paternel ; il engage les riches à détourner les maux qui les menacent en partageant leurs biens avec les pauvres.
Cependant, voulez- vous en faire des trésors de justice et de sainteté ? après les avoir légitimement acquis, partagez- .les avec les pauvres ; cherchez-les, ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes et sombres retraites où ils languissent; allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais l'âme assez dure pour leur refuser votre secours : il y aurait là une inhumanité, une cruauté dont je ne vous puis croire capables ; votre cœur s'attendrira pour eux, vos mains s'ouvriront en leur faveur, et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu : voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens, voilà le saint emploi que vous en devez faire (2).
(i)T. vn,p.364.
Uambition est surtout le vice de la cour^ dit le P. Bourdaloue dans le sermon prêché devant le roi, le mercredi de la deuxième semaine de Carême, puis il ajoute :
Quoiqu'il n'y ait point d'état à couvert de cette passion, et que sa sphère, pour ainsi parler, soit aussi étendue que le monde, on peut dire néanmoins, et il est vrai, que c'est particulièrement dans les palais des rois que se trouvent les ambitieux ; que c'est là qu'ils forment de plus grands projets, là qu'ils font jouer plus de ressorts, et là même qu'il est beaucoup plus difficile de les détromper et de les guérir. Il y a des vices, dit saint Chrysostome, que l'on combat sans peine, et qui se détruisent d'eux-mêmes, parce que le monde, tout aveugle et tout corrompu qu'il est, a toutefois encore assez de lumière pour en voir la honte, et ass3z de raison pour les condamner. Mais à la cour, bien loin de se faire un crime de l'ambition, on s'en fait une vertu; ou si elle y passe pour un vice, du reste on la regarde comme le vice des grandes âmes, et l'on aime mieux les vices des grandes âmes que les vertus des simples et des petits (1).
L'orateur combat dans l'ambitieux trois erreurs qui le mènent infailliblement à sa perte : la présomption^ qui lui inspire la pensée de se faire de sa propre autorité, une place dans le monde, alors que Dieu seul est maître de nos destinées; l'esprit de domination^ qui lui fait oublier que les honneurs et les fonctions publiques sont de vrais assujettissements au service du prochain ; t amour du repos^ comme si les honneurs du siècle n'étaient pas des engagements à souffrir et à travailler.
Nous ne suivrons pas ce discours dans tous ses détails, mais nous ne pouvons nous dispenser de citer quelques
(1) T. U, p. 438. Sur Vamhition, pour le mercredi de la seconde semaine.
passages saillants où Bourdaloue fait preuve d'une grande connaissance du cœur humain, jointe au zèle de l'apôtre ; médecin spirituel des Âmes, il suit et décrit la marche de la passion dans Thomme, et dénonce les intrigues de l'ambitieux qui, poursuivant ses desseins en dépit des vues de la Providence, finit par effacer de son âme toutes les idées d'honneur que Dieu y avait imprimées.
Quand, à Texclusion du mérite, on voit, comme il n'arrive que trop, remuer tous les ressorts de l'intrigue, delà cabale, de rintercession, delà faveur; quand le crédit et Tamitié s'en mêlent, et qu'ils y ont la meilleure part ; quand on y emploie la ruse et la fraude; quand on y joint Timportunité, et qu'à l'exemple de la mère des deux disciples, on joue toute sorte de personnages, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client ; quand on ne se cache pas même d'user de tels moyens, mais qu'on s'en déclare, qu'on s'explique ouvertement de ses prétentions, qu'on se fait une politique d'en venir à bout, et qu'après n'y avoir épargné ni souplesse ni bassesse, on se glorifie encore du succès comme d'un trait d'habileté : le dirai-je? quand on s'introduit aux honneurs par la porte de l'infamie, et que, pour s'en ourar le chemin, on corrompt celui-ci par promesses, celui-là par présents, cet autre par menaces; enfin, quand pour y réussir plus sûrement on s'appuie du vice même et de l'iniquité dont on recherche la protection; quand tout cela, dis-je, à force d'être commun, passe môme pour innocent, pour légitime, pour honnête, que peut-on conclure, sinon que toutes les idées de l'honneur, j'entends celles que Dieu nous avait imprimées, s'effacent tous les jours de nos esprits, puisque nous n'envisageons plus ces honneurs du monde comme des rangs marqués par la Providence, mais comme des objets de nos passions, ou ccrmme des dons de la fortune, exposés aux entreprises des plus hardis (1).
(1} T. II, p. 4i7.
478 LE p. LOUIS BOURDAIOUB'
Il jette un trait d*iroaie à la surviTance :
C'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel, pour que le fils ait l'assurance. de vouloir ôlre tout ce qu'a été le père. Avec cela, quelles que soient son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne ; il jugera, il condamnera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes ; il sera, comme dit l'Évangile, sur le chandelier, lorsqu'il devrait être caché sous le boisseau (1).
Bourdaloue condamne à mots couverts 1* accaparement des bénéfices ecclésiastiques par des hommes indignes ou incapables :
Cette place estrelle faite pour reconnaître des services tels >que ceux dont vous voulez vous prévaloir? Est-il juste, par exemple, que le sacerdoce et ce qui lui est annexé, soit la récompense d'un service temporel et mondain? Y aurait-il simonie plus visible et plus condamnable que celle-là? fautil, parce que vous avez servi, qu'un pouvoir de mal faire et de vous perdre vous soit mis en main? Ayez servi avec tout le zèle, avec toute la fidélité qu'on pouvait attendre de vous, cette fidélité doit-elle être récompensée dans votre personne, souffrez que je m'exprime ainsi, par la prostitution de Taur torité? N'y art-il. point pour ces prétendus services, que vous mettez à un si haut prix, d'autre justice k vous rendre, que de vous faire monter à un degré où Dieu ne vous veut pas (2) ?
On ne trouvera pas les expressions de Bourdaloue trop fortes quand on se rappellera 1* usage que les maîtres du temps faisaient des honneurs et des biens de l'Église, consacrés au culte ou au soulagement des pauvres. La sœur de M""» de Monteej^ était abbesse de FontevrauU
(2) Ibid., p. 450.
la sœur de M"" de Fontanges devint abbesse de Ghelles ; le président de Nonvion aspirait à rarchevêché d'Albi, c'està-dire aux revenus du siège : nous ne finirions pas si nous voulions étaler ici la liste de ces scandales, le plus souvent donnés au détriment de l'honneur et des intérêts de l'Église.
Ambition des grands de la terre pour l'avenir de leurs enfants : voyons dans quels termes s'exprime, devant le roi et devant la cour, le généreux prédicateur :
Combien de pères, et même de pères chrétiens, oii plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens, tiennent le langage de cette mère de notre évangile : Die ut sedeani hi duo filii mei (Matth., 20 ; 21). Placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'ils aient, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, les plus hauts ministères de votre royaume. S'il y en a quelquesuns assez retenus pour ne s'en pas déclarer si grossièrement, où sont ceux qui, dans le cœur, ne se le disent pas à e\n> mêmes? car c'est là un des articles sur quoi je soutiens que la morale de Jésus-Christ, dont nous nous- glorifions tant quelquefois, ne nous a point encore réformés. Tant de dévotion, tant de régularité qu'on le voudra sur tout auiFe point, on y consent^ on s'en pique ; mais on veut voir sa famille honorablemewt établie, je dis honorablement selon les maximes du monde; on veut voir ses enfants pourvus, et pourvus avantageusement selen les idées du monde : c'està-dire, les uns dans l'Église, avec tout le fastts du monde; les autres dans le monde, avec tout le luxe du paganisme; les uns riches des dépouilles des peuples, les autres du patrimoine de l'autel; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne ; les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable; et parce que la corrai^bioH des mœurs suit presque infailliblement, de là les uns^ et les autres déréglés et sea&daleux dans leur état : Die ui sedtané'hi duo fiiii mihi (1).
(1) T. II, p. 451.
480 us P. LOUIS BOURDALOUE
Où trouver, en dehors de TÉglise, un moraliste qui ait osé parler si haut, en prose ou en vers, d'un abus si commun dans la société du dix-septième siècle? Si Tambition des familles est un désordre social, Tambition personnelle n*est pas moins redoutable pour un État, ambition par laquelle un personnage quelconque sans expérience, sans talent, ne pense aux honneurs que par des considérations toutes secondaires et complètement étrangères au bien public (1).
Après cet exposé des conséquences désastreuses de l'ambition pour le bien d'un État, Bourdaloue, sans tenir compte des susceptibilités de ses auditeurs, va leur dire qu'avec un pareil abus, il ne faut pas s'étonner si Dieu, jaloux de ses droits, s'élève contre nous. Il ne faut pas s'étonner si toutes les conditions du monde sont avilies, si elles se trouvent occupées par des sujets indignes, si l'on voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant de juges corrompus, tant de grands sans conscience et même sans religion ; puis il s'écrie :
Ahl Seigneur, je prêche une morale toute raisonnable, toute solide, toute chrétienne; mais où est-ce que je la prêche? au milieu de la cour, et devant des auditeurs appliqués à m'écouter, mais peu disposés à me croire : ce sont des mondains; et qui, parmi ces mondains, comprendra ce langage ou le voudra comprendre? Mais au moins, Seigneur, si le monde n'est pas touché de ces maximes, s'il ne les reçoit pas, elles lui auront été annoncées, il en aura été instruit, il ne se prévaudra pas contre votre loi de son ignorance, et les ministres, par leur silence, ne laisseront pas l'ambition prescrire contre votre Évangile; car, ce que je dis, je le redirai toujours, et toujours je rendrai contre le monde ce témoignage à la vérité, que les honneurs du siècle doivent être, de votre part, autant de vocations (1).
Autre erreur de l'ambitieux : il cherche dans les honneurs et les fonctions qu'il poursuit, un vain empire et une fière domination^ tandis que les honneurs du siècle ne sont que de vrais assujettissements à servir le prochain (1) . Les païens traitaient les petits avec empire, tandis que, parmi les chrétiens, les petits doivent être traités avec amour et même, selon les règles de la foi, avec un sentiment de respect. C'est la doctrine de Jésus-Christ qui éclaire d'un nouveau jour ce que la philosophie humaine n'avait fait que pressentir. Écoutons et admirons avec quelle autorité le prédicateur poursuit la lutte avec les ambitieux de la cour de Louis XIV :
Voyons donc si, parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve pas de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, et qui, joignant Torgueil à Tautorité, la rendent également impérieuse et insupportable ; voyons si, dans le christianisme, malgré l'exemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer; qui, usant de toute la force et souvent même de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de l'Apôtre, l'onction et la douceur de la charité. L'esprit de domination que je combats ne manquera pas de prétextes pour se justifier; mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre (i).
p Bourdaloue montre ensuite les conséquences funestes de l'autorité jalouse, qui foule aux pieds l'humilité de TÉvangile, si bonne conseillère, et cède à toutes les petitesses d'une ambition aveugle et sans frein :
(1)T. II, p. 441.
r2) Ihi(L, p. ifiO.
482 LE P. lOUIS BOITRBALOim
Jalousie d'autorité, s'écrie-t-iï», ahl tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes-tu pas tous les jours les hommes? combien de scandales as-tu causés? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés? de quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n*«B-tu pas mille fois arrêtés? Si rbumiUté, telle que notre Évangile nous la propose, servait à cette passion de correctif et de remède, Dieu en tirerait sa gloire, et ces droits qui nous touchent si sensiblement n'en seraient que mieux maintenus; mais, parce qu'on ne sait rien ménager, et que, pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition, il faut que, pour un droit souvent très frivole, somment douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinés, l'innocence opprimée, la patience outrée ; que le dépit et la haine s'emparent des cœurs, et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion (1).
L'orateur nous a (fit plus haut : « L'esprit de domination que je combats ne manquera pas de prétexte pour se justifier, mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficacité pour le confondre » : défi vraiment apostolique, admirablement exprimé par le trait final contre les parvenus :
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux^ ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. Des gens qui de leur fond ne sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui, pour relever leur fausse grandeur, se font ime gloire d'abaisser môme et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par là même à dépouiller, du
LE P. -BOmiDALOCE ET lEB flftURTISANS 483
moins à mépriser toute siipériorhé humaine, ce -sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstii>és dans leurs sentiments, les plus absolus dajis leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-îl pas, et quels scandales n'en Bri-^n pas vus (1) ?
Bans un autre sermon sur le même sujet, adressé non plus à des courtisans avîdes d'honneurs, mais au simple peuple, lui aussi avide de grandeur ou d'élévation, nous trouvons un tableau détaillé des troubles que l'ambition répand dans une âme; ce passage doit être médité par tout homme livré à Tétudè des passions humaines :
Pour parvenir à cet état où l'ambition se figure tant d'agréments, il faut prendre mille mesures toutes également gênantes, et toutes contraires à ses inclinations ; il faut se miner de réflexions et d'étude; rouler pensées sur pensées, desseins sur desseins, comjiter toutes ses paroles, composer toutes ^es démarches, avoir une attention perpétuelle et sans relâche, soit sur soi-même, soit sur les autres. Pour contenter une seule passion, qui est de s'élever à cet état, il faut s'exposer à devenir la proie de toutes les passions : car y en a-t-il une en nous que Tambîtion ne suscite contre nous; et n'est-ce pas elle qui, selon les drfTérentes conjonctures et les divers sentiments dont elle est émue, tantôt nous aigrit des dépits les plus amers, tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés, tantôt nous enflamme des plus violentes colères, tantôt nous accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélancolies les plus noires, tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies; qui fait souffrir à une âme comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques? Pour se pousser à cet état, et pour se faire jour au travers de tons les obstacles qui nous en ferment
(1) T. II, p. 463.
484 LE p. LOUIS BOURDALOUE
les avenues, il faut entrer en guerre avec des compétiteurs, qui y prétendent aussi bien que nous, qui nous éclaireut dans nos intrigues, qui nous dérangent dans nos projets, qui nous arrêtent dans nos voies ; il faut opposer crédit à crédit, patron à patron, et pour cela s'assujettir aux plus ennuyeuses assiduités, essuyer mille rebuts, digérer mille dégoûts, se donner mille mouvements, n'être plus à soi, et vivre dans le tumulte et la confusion. Dans Taltente de cet état où Ton n'arrive pas tout d'un coup, il faut supporter des retardements capables, non seulement d'exercer, mais d'épuiser toute la patience ; durant de longues années il faut languir dans l'incertitude du succès, toujours flottant entre l'espérance et la crainte; et souvent, après des détails presque infinis, ayant encore l'affreux déboire de voir toutes 5es prétentions échouer, et ne remportant pour récompense de tant de pas malheureusement perdus, que la rage dans le cœur et la honte devant les hommes. Je dis plus : c'est que cet état, si l'on est enfin assez heureux pour s'y ingérer, bien loin de mettre des bornes à l'ambition et d'en éteindre le feu, ne sert au contraire qu'à la piquer davantage et qu'à l'allumer ; que d'un degré on tend bientôt à un autre : tellement qu'il n'y a rien où l'on ne se porte, ni rien où l'on se fixe ; rien que l'on ne veuille avoir, ni rien dont on jouisse : que ce n'est qu'une perpétuelle succession de vues, de désirs, d'entreprises et, par une suite nécessaire, qu'an perpétuel tourment (1)...
Quel est le courtisan, quel est le favori qui no se reconnaisse dans les traits d'un pareil tableau de mœurs? Tous ont les yeux fixés sur l'orateur, et, suivant l'expression de M°" de Sévigné, la respiration est suspendue jusqu'à ce qu'il ait jugé à propos de se taire.
La troisième partie du premier sermon sur V ambition apprend aux courtisans que s'ils jouissent des honneurs -du siècle, c'est pour travailler et souffrir*
(1) T. VIT, p. 118.
Tel est renseignement que donnait le Sauveur aux fils de Zébédée (1); Bourdaloue ne veut point parler des revers de fortune, des tristes révolutions que Ton appelle décadences et malheurs du siècle^ et ici il fait allusion à la chute de Jacques II (2) ; il s'arrête à montrer que l'homme qui aspire aux honneurs du siècle se fait une étrange illusion, s'il croit trouver dans une position élevée une vie plus douce et plus commode. Le développement de cette pensée occupe la troisième partie du discours.
Je soutiens, moi, qu'il n'y a rien dans la vie de si amer à quoi il ne doive s'attendre, et rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi? en voici les preuves : écoutez-les. C'est que Télévation où il se trouve l'oblige à se faire de continuelles violences ; c'est qu'elle le réduit à la nécessité d'endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine de soins affligeants dont il ne lui esl pas permis de se décharger; c'est qu'elle exige de lui qu'en mille occasions il soit disposé à s'immoler, à se sacrifier comme une victime, tantôt de la vérité, et tantôt de la justice et de l'innocence. Or, se faire de telles violences, souffrir de la sorte, agir de la sorte, se sacrifier, s'immoler de la sorte, est-ce goûter le repos, et y a-t-il là de quoi contenter les sens (3) ?
La conclusion est un appel énergique au sentiment du devoir, même jusqu'à l'eiTusion du sang :
Il est bon que vous compreniez une fois qu'il n'y a point sur la terre de supériorité, point de dignité qui ne vous engage indispensablement à vous faire, en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de l'innocence, le martyr de la religion, le martyr de la gloire
(1) Math. XX, 20, t. H, p. 466.
486 LE p. LOUIS BOURDALOUB.
de Dieu; que vous devez alars abandcmner tous vos intérêts, et qu'autrement tout chrétien que voua êtes de profession, vous n'ôtes en effet qu'un mondain et un réprouvé- (!)•
Le mondain qui ne comprend pas œs vérités s'expose à de graves humiliations. L'orateur en appelle au témoignage de saint Bernard i
Ah ! mon cher auditeur, saint Bernard le disait dans un sentiment d'humilité, mais ne ponvez-vous pas le dire avec vérité : Je suis la chimère de mon siècle : Chimet^a sœculil car je suis tout, et je ne suis rien ; on plutôt, je vetrx pwvenir à tout, et ne m'acquitterde rien. Je suis duns la magistrat ture, et je n'ai du magistrat qne Tantorité et la robe : c'est l'être, et ne l'être pas. Je suis dans les affaires, et je n'ai de l'homme d^ affaires que l'opulence et le faste : c'est Tèlte, «t ne Tôtre pas. Je suis dans l'Église, et je n'ai d'eccfésiastSqne que le caractère et l'habit : c'est Pêtrc, et ne Têflre pa^. Cht^ mera swculî. Le beau spectacle, poursuivait le même Père; an sujet de certains ministres de Jésus-Christ, le bean specttelc de les voir engagés dans TÉglise :'pourquoi?pour en recueillir les revenus, pouTse montrer sous la mitï^ et soi»1e pourpre ",jamuis pour servir à l'autel, jamais pour assister à l'office divin, jamais pour subvenir aux besoins des pauvres, jamais pour vaquer à l'instruction des peuples, jamais pour s'employer à l'édification des âmes que la Providence leur a confiées. Que sont-ils ? on ne peut bien le dire, puisqu'ils ne sont, à proprement parler, ni du monde, ni de l'Église, ni de la robe,, ni de Tépée : Chimera sœculi.
Ouvrons, mes Frères, ouvrons aujourd'hui' les yeux; et pour nous apprendre, ô mon Dieul à bien user des honneurs du siècle, apprenez -nous seulement à être raisonnables; cacr il ne fatit qu'être raisonnable pour en comprendre les obligations. Détrompez-nous, Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses, et dissipez, par les lumières de votre
Évangile, les erreur» où nous soiames tombés par la corruption du moEfcde. Ne permettez pas qu'une lueur passagère nous éblouisee, et que des honneurs mortels et périssahles non» fassent perdre cette gloire immortelle où vous nous appelez (1).
Dieu ne peut habiter au sein d*une société où règne l'orgueil avec toutes ses vanités, ses ambitions, ses mensonges, ses tyrannies, ses cupidités. L'air qu'on y respire, celui qui domine à la Cour, est un air d'impiété repoussante; Bourdaloue l'analyse et nous en fait connaître les éléments délétères. Dans le deuxième sermon sur la Passion, il fait comparaître le Sauveur devant le tribunal d'Hérode et de sa Cour; après les précautions oratoires que réclame la présence du roi, il s'adresse aux courtisans et leur dit :
Ne craignons point de nous expliquer ; parlant ici devant le plus chrétien de tous les rois, et le plus zélé pour sa religion, je puis, hardiment et sans aucun risque, profiter de l'avantage que me fournît mon sujet, pour vous représenter dans toute son horreur le désordre d'une Cour profane et impie ; et si pamn mes auditeur» il y avait encore aujourd'hui de ces rourtisans réprouvés, qui se font un mérite et une gloire de leur libertinage, je sais trop les dispositions et les intentions du monarque qui m'écoute, pour ne pas seconder sa piété, en leur déclarant une guerre ouverte, et employant contre eux toute la force et toute la liberté dn ministère évangflique. Hérodç, homme sans religion, voit le Fils de Dieu soumie, non seulement à sa puissance, mais & «on jugement. Que fait-il, tout impie qu'il est? il reçoit d'abord Jésus-Christ avec honneur, et même avec joie, dans Tespérance de lui voir faire des miracles. Ne perdez rien, s'il vous plaît, des circonstances que je marque. Au lieu des
(1) T. II, p. 475.
488 LE p. LOUIS BOUaDALOUE
miracles que cherche Hérode, Jésus-Christ en fait d'autres devant lui, encore plus convaincants et plus touchants; mais Hérode ne les connaît pas. Frustré de son attente, il méprise cet homme, dont il avait entendu tant de merveilles : Sprevit illum cum exercitu suo (Luc, 23; n); et par dérision, il le renvoie revêtu d'une robe blanche. Quatre caractères de l'impiété, et surtout de celle qui règne plus communément à la Cour : savoir la curiosùéy Vignorance^ le mépris des choses de Dieu, Vesprit railleur. En peut-on produire un exemple plus approchant de nos mœurs et plus sensible que celui-ci (1)?
Il faudrait lire le discours entier et suivre l'orateur dans toutes ses critiques toujours pleines de vérité et aussi pleines de sel et d'à-propos ; il fait bien connaître l'esprit dominant des Cours : esprit de curiosité. Bourdaloue vient de parler du vif désir que le roi Hérode témoigne de voir Jésus et ses miracles ; Jésus-Christ ne tint pas compte de ces puérils désirs; il n'en fallut pas davantage pour irriter ce roi curieux et vain. Trompé dans son attente, Hérode méprise Jésus-Christ :
Yoilà Fesprit du monde, et en particulier l'esprit de la Cour. On les veut voir à la Cour, les hommes extraordinaires, les hommes rares et singuliers, les hommes même distingués par la sainteté de leur vie. On les veut voir, non pas pour les écouter, ni pour les croire, mais pour les examiner et pour les censurer, mais pour y découvrir du faible, mais pour en rabattre l'estime, car c'est à quoi aboutit cette maligne curiosité dont le monde se pique. Comme les entrées à la Cour sont toujours riantes et agréables, et que les issues en sont ordinairement tristes et funestes, c'est ce que le Sauveur éprouve lui-même : il est reçu dans la Cour d'Hérode comme un prophète et comme un faiseur de miracles ;
LE P. BOURDALOUE ET LES COURTISANS 4b9
mais il en sort bientôt après comme un misérable et comme un insensé (1).
£t pourquoi? parce que Jésus-Cbrist ne veut pas se prêter aux caprices d'esprits qui ne cherchent qu'à se satisfaire. S'il refuse d'accomplir des miracles devant Hérode et sa Cour, c^est que tous ils sont indignes de cette faveur ; du reste, ces miracles sont inutiles, soit parce que les gens de Cour ont assez de lumière pour arriver à la vérité par les voies ordinaires, soit parce que, en présence des miracles les plus visibles, ils ont l'art d'en éluder les conséquences pratiques.
Parce que l'impiété, indépendamment des miracles, n*a d'ailleurs que trop de lumières pour se convaincre, et qu'il n'est pas juste que Dieu s'oblige à employer des moyens extraordinaires, tandis qu'il nous en fournit d'autres suffisants, mais dont nous abusons par notre malice ; secondement, parce que tout impie et tout libertin qui demande des miracles pour se convertir, n'en serait pas moins libertin ni moins impie après les avoir vus ; et qu'ayant étoufië dans son cœur toutes les lumières de la raison et de la foi, il saurait bien encore, pour se maintenir dans la possession de son libertinage, éluder la preuve que formeraient contre lui les miracles, en les attribuant, soit à l'illusion des sens et à l'art magique, soit à toute autre vertu occulte, mais naturelle (2).
Après tout, continue Bourda1oue« ce ne sont pas les miracles qui ont manqué; ce qui manque aux gens du monde, c'est r intelligence pour les comprendre. Ici vient un tableau des humiliations miraculeuses du Sauveur, que rimpîe, dans son ignorance^ ne peut comprendre.
Que dis-je, chrétiens? Jésus-Christ fit des miracles en
iU T. X, p. 173. .
r2i Ibid., p. iTf'.
490 LE P. laUIS B0URBiy[4HiK
préseikee d'Hérode; mais il en fit gu'Hérode ne connut pas, et dont son ignorance^ compagne inséparable de V impiété^ ne lui permit pas de faire le discernement. Car la curiosité d'Hérode allait à voir des miracles de puissance, des miracles de grandeur, des miracles de gtoire et d'éclat; et Jésus- Chris t^ par une opposition à Tesprit du monde, qu'il soutint jusqu'à Textrémilé et aux dépens de luinnème, lui Qt voir des nûrades d'humilité, des nûrades de charité et de douceur : miracles que le monde ignore, et qu'il fait profession de méconnaître ; et c'est en cela que consiste la dépravation de son jugement. Car si Hérode eût bien raisonné, cette modestie d'un homme que tant de miracles avaient rendu célèbre et vénérable, ce silence si constant, ce refus de se justifier, cet abandon de sa propre cause et par conséquent de sa vie, cette tranquiUilé et cette patience au milieu des outrages et des insultes, cette fermeté à les souffrir sans se plaindre : tout cela lui aurait paru quelque chose de plus surnaturel et de plus divin que les miracles mêmes qu'il avait souhaité de voir. Et, en effet, c'est par là qu'un de ces deux criminels crucifiés avec Jésus-Christ fut non seulement touché, mais p^suadé et converti (1).
Au sujet du mépris que le roi Hérode témoigne à Jésus- Christ en présence de sa Cour, Bourdaloue insiste sur la haute influence de l'exemple damné par les rois et par les grands. Ce texte suppose que Louis XIV e^ devenu ua modèle, et aussi que ses courtisans ont encore besoin de leçons; l'orateur ne les épargne pas. Nous citons :
Hérode ne trouvant pas dans Jésus-Christ de quoi contenter sa curiosité, il le méprise; troisième caractère de l'esprit libertin du mofuie. Hérode avec sa cour : (rioservei, s'il vous plaît, cette parole, avec sa eour. Car que ne peut point l'exemple d'un roi, pour imprimer à toute une cour les^sentiments de mépris ou de respect dont il est prévenu à
LE P. BOUHDALOUB BT LB6 COURflSANS 491
regard de Dieu? etscdon les lois èa inonde, que doil-oa attendre antre chose de ceux que leur naissance, leur emploi, ou quelque antre engagement attachent à la coun, sinon qu'emportés par le torrent, ils se fassent un mérite, si le maître qu'ils servent est impie, de Tètre commeluL? L'usage du monde ne va-t^il pas là? et quand, par sa misémcosde, Dieu nous donne un roi qui respecte sa religion, et qui veut que sa religion soit respectée, vous, mes ohers auditeurs, qui, quoique courtisans, êtes chrétiens, et qui, Ibnsqull lorsqu'il s'agit d'être chrétiens, devez peu estimer d'être courtisans, ne devez-vous pas regarder un don si précieux comme une des gvftces les plus singulières? Hérode méprisa Jésus-Ghrist, et pllûft à Dieu que Jésus-Ghrist n'eût jamais âbé méprisé que dans la cour d'Hérode? c'était la cour d'un roi infidèle ; et ma douleur est que, de la cour d'un> roi infidèle, cette impiété et oe mépris de Jésufr-Ghrist ont passé dans.les cours des prînœs chrétiens (i)..
L'esprit railleur est un des caractères dé Tësprit dé cour; il régnait dans le grand siècle, en attendant quH s'incarnât dans la personne de Voltaire, au dîx-huitième siècle. Bourdaloue en quelques Egnes le décrit et le dénonce :
Enfin, dernier caractère du lihectinage, Hérode joint au mépris la raillerie la plus ontrageante.Le Verbe de Dieu, la Sagesse éternelle de Dieu lui sert de jouet; et il donne Jésu»-Gbrist en spectacle à toute sa cour et à tout le peuple, le faisant couvxir d'une robe blanche et le renvoyant conune un fou. Telle est la ressource la plus ordinaire du libertin et sa plus forte défense, un esprit railleur» Vous aurez beau vous i^uyer de» raisonnements les plus solides, pour con* vainere un de ces esprits malignement enjoués et agréables : une ¥aine plaisanterie lui tiendra lieu de réponse^ et parce que ceiu qui réooulent ne sont souvent ni mieux instruits ni
492 LE p. LOUIS 60URDAL0UE
mieux disposés que lui, ou s*atlachera plutôt à uu mot qu*il dira et qu'il saura assaisonner d'un certain sel, à un conte qu'il inventera, à un trait vif qui lui échappera, qu'aux solides vérités que vous voudrez lui faire comprendre. Esprit opposé à l'esprit de Dieu, surtout lorsqu'il s'attaque aux choses saintes : on traite de folies les plus sages maximes de l'Évangile, et d'amusements frivoles les plus salutaires pratiques du christianisme. Esprit le plus difficile à guérir, parce qu'il ne peut être guéri que par de sérieuses réflexions, et qu'on se fait de tout un badinage et un jeu. Esprit de la cour, où la conduite d'un homme de bien n'est souvent regardée que comme superstition, que comme vision, que comme simplicité, pusillanimité, lâcheté (1).
Bourdaloue attaque dans les courtisans un vice qui prête à tous les autres un funeste concours : la fausse conscience. Sans entrer dans tous les détails pratiques de ce sujet qu'il traite avec la finesse et la verve d*un moraliste consommé, nous citerons quelques-unes des pensées les plus frappantes. Un passage remarquable nous montre comment se forment ces fausses consciences, et aussi conunent elles se perdent.
Vous diriez, et il semble en effet, qu'il y ait pour la cour d'autres principes de religion que pour le reste du monde, et que le courtisan ait un titre pour se faire une conscience différente en espèce et en qualité de celle des autres hommes. Car teUe est l'idée qu'on en a, si bien confirmée, ou plutôt, si malheureusement justifiée par l'expérience. Voici, dis-je, ce qu'on en pense et ce qu'on en dit tous les jours : Que quand il s'agit de la conscience d'un homme de cour, on a toujours raison de s'en défier et de n'y compter pas plus que sur son désintéressement. Cependant, mes chers auditeurs, saint Paul nous assure qu'il n'y a qu'un Dieu et une foi : et malheur à celui qui le divisant, ce seul Dieu, le représentera k la cour
moins ennemi des dérèglements des hommes que hors de la cour; ou qui, partageant cette foi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre! Anathème, mes Frères, disait le grand Apôtre, à quiconque vous prêchera un autre Évangile que celui que je vous ai prêché I Fût-ce un ange descendu du ciel qui vous l'annonçât, cet Évangile différent du mien, tenez-le pour séducteur et pour imposteur (1).
D'où viennent donc ces erreurs et cette perversion des consciences ? le voici :
Elle n'est donc venue que de vos résistances à la grâce et aux vues que Dieu vous donnait. Elle ne s'est formée que parce que vous avez vécu dans une indifférence extrême à l'égard de vos devoirs; que parce que le dernier de vos soins a été de vous en instruire ; que parce qu'emporté par le plaisir, occupé des vains amusements du siècle, ou accablé volontairement et sans nécessité de mille affaires temporelles, vous vous êtes peu mis en peine d'étudier votre religion; que parce qu'aimant avec excès votre repos, vous avez évité d'approfondir ce qui l'aurait évidemment, mais utilement troublé. Elle ne s'est formée que parce que, dans dans le doute, vous vous en êtes rapporté à votre propre sens ; que parce vous vous êtes fait- une habitude de votre présomption jusqu'à croire que vous aviez seul plus de lumières que tous les autres hommes ; que parce que vous vous êtes mis en possession d'agir en effet toujours selon vos idées, rejetant de sages conseils, ne pouvant souffrir nul avis, ne voulant jamais être contredit, faisant gloire de votre indocilité, et, comme dit l'Écriture, ne voulant rien entendre, ni rien savoir, de peur d'être obligé de faire et de pratiquer.
C'est ainsi, dis-je, mon cher auditeur, que suivant le torrent et le cours du monde, vous vous êtes fait une conscience à votre gré, et vous êtes tombé dans l'aveuglement. Or,
494 XE p. lOUIS BOURDiOiODE
n^êtes^vous pas le plus injuste des hommes, si rons ppétendez qa'une conscience fondée snr de tels principes vous rende excusable devant Dieu (!).?
L'orateur signale, dans la deuxième partie du discours, les conséquences de cette erreur pernicieuse qui s*attache au principe et à la règle même des mœurs qui est la conscience (2). U n'y a. point de mal qu'on ne conunette, qu'on ne commette hardiment, tranquillement;, sans ressource et sans espérance de remède :
On s'abandonne aux plus violentes et aux plus ardentes passions, on se satisfait, on se venge, on s'empare du bien d -autrui, on le retient ii\}ufitement, on dévore la veuve et Torphelin, on dépouille le pauvre et le bible; tandis qu'à Texemple des Pharisiens, on se fait des crimes de certains poinis très pan importAuts.; on est exact et régulier eomme eux jusqu'au scru^ula sur de légères observanees qui ne regardent que les dehors de la religion, pendant que Ton se moque et que Ton se joue de ce qu'il y a dans la religion et dans la loi de Dieu de plus grand et déplus indlsfifinsoble, savoir, la justice, la miséricorde et. la f(û (3).
£t dans le sentiment profond de malheur irrénédiable qui menace ceux de ses auditeurs qui pourraient être victimes de leur fausse conscience, Il s'écrie :
Ah! Seigneur! quelque irrité que vous soyez, n'aveuglez point le cœur de ce peuple; n'aveuglez point les consciences de ceux qui m'écoutent : et que je n'aie pas encore le malheur de servir malgré moi, par l'abus qu'ils feraient de votre parole et de mon ministère, à la consommation et aux
{2)Ibid., p. 139.
(3) Ibid., p. 1/j3.
LE P. BOUBDALOUS ET ISS COURTISANS 495
tristes smtes de leur aveuglement. Déchargez Totre colère sur tout le reste, mais épargnez leurs consciences. Leurs biens et leur fortunes sont à vous; faites-leur en sentir la perte, mais ne les privez pas de ces lumières qui doivent les éclairer dans le chemin de la vertu. Humiliez-les, mortifiezles, appauvrissez-les, anéantissez -les selon le monde, mais n'éteignez pas le rayon qui leur reste pour ks cou-duive (1).
C'est bien là le lasngage apostolique d une charité clairvoyante.
Nous trouvons dans le sermon sur la sainteté^ prêché devant le roi, le trait suivant qui dërmit une des maladies les plus communes des sociétés gâtées par les fausses consciences, la négation de la vertu et de la sainteté :
La première injustice que le libertin fait à la sainteté chrétienne, est de ne la vouloir pas reconnaître, c'est-à-dire de prétendre que ce que Ton appeBe sainteté n'est rien moins dans les hommes que sainteté*; que dans les uns c'est vanité, dans les autres singularité; dans eenx-oi dépit et chagrin, dans ceux-là faiblesse et petitesse de génie ; et, malgré les dehors les plus spéciem, dans plusieurs, imposture et hypocrisie. Car c'est ainsl,rae8 chers a^diteurB, qu'on en juge dans le monde, mais particulièrement à la oour : dans «e grand monde où vous vivez, dans ce monde que je puis appeler Y abrégé du monde. Monde profane dont la malignité, vous le savez, est de n'admettre point de vraie vertu; de ne convenir jamais du bien ; d'être toujours convaincu que ceux qui le font ont d'autres vues que de le faire; de ne pouvoir croire qu'on serve Dieu purement pour le servir, ni qu'on se convertisse purement pour se convertir; de n'en avoir aucun exemple qu'on ne soit prêt à contester; de critiquer tout, et, à force de critiquer tout, de ne trouver plus rien qui édifie.
496 LE p. LOUIS BOURDALOUE
(( Malignité, reprend saint Jérôme, injurieuse à Dieu et pernicieuse aux hommes (1). »
Comment Thomme, ainsi livré à sa fausse conscience, avec sa seule raison pour guide, pourra-t-il échapper au désastre? Bourdaloue répond à cette question dans un sermon sur le jugement dernier prêché à la cour : c'est un tableau de Thomme déchu, dont la vie n*est plus une vie d*homme, c'est le portrait du libre penseur de tous les siècles. Il parle comme aurait parlé saint Paul :
Nous péchons contre toutes les vues de notre raison, et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il dire à tant de libertins et à tant d'impies, puisque votre raison était le plus fort retranchement de votre libertinage, il fallait donc exactement vous attacher à elle ; et pour ne donner aucune prise à ma justice, plus vous vous êtes licenciés du côté de la foi, plus deviez-vous être réguliers, sévères, irrépréhensibles du côté de la raison. Or, voyons si c'est ainsi que vous vous êtes comportés ; voyons si votre vie a été une vie raisonnable, une vie d*hommes. Et c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira cette suite affreuse de péchés dont saint Paul fait aux Romains le dénombrement, et qu'il reprochait à ces philosophes qui, par la raison, avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié comme Dieu : des impudicités abominables, et dont la nature même a horreur; des artifices diaboliques à inventer sans cesse de nouveaux moyens de contenter les plus sales désirs, et une scandaleuse effronterie à en faire gloire; des injustices criantes à l'égard du prochain, des violences, des usurpations, des oppressions soutenues du crédit et de la force ; des perfidies noires et des trahisons, communément appelées intriguer du monde; des jalousies enragées, qu'il me soit permis d'user de ce terme, fomentées du levain d'une détestable ambition ; des animosités et des haines portées jusques
à la fareur, des médisances jusques à la calomnie la plus atroce, des avarices jusques à la cruauté la plus impitoyid}le, des dépenses jusques à la prodigalité la plus insensée, des excès de table jusques à la ruine totale du corps, des emportements de colère jusques au trouble de Tesprit. Mais que dis-je, et où m'emporte mon zèle ? tout cela se trouve-t-il donc dans la conduite d*un homme abandonné à sa raison, et déserteur de sa foi? Oui, mes frères, tout cela s'y trouve communément, et Texpérience le vérifie (1).
Comment finiront ces déserteurs de leurfoU pour qui la justice de Dieu, l'enfer et son éternité ne sont plus que de vains mots?... L'orateur indigné est tenté d'appeler sur ces pécheurs incorrigibles les grands châtiments du souverain Juge; tout en exprimant ses craintes sur l'inutilité de son discours, il développe sa pensée et imprime fortement dans les esprits le dogme de l'enfer et de l'éternité :
De vous donner une idée juste de cette éternité, c^est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourrait ? plus on creuse dans cet abîme, plus on se confond, plus on se perd. Usez, tant qu'il vous plaira, de figures et de comparaisons : sans tant de comparaisons et de figures, je m'en tiens à la foi; et saisi d'une frayeur salutaire, je me prosterne devant cette redoutable justice, qu'il est encore temps de fléchir en notre faveur, mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah ! Seigneur, si jamais, et pour mes auditeurs et pour moi, j'ai formé des vœux à votre autel, voici le plus sincère et le plus ardent : c'est, mon Dieu, que votre grâce nous éclaire, et qu'elle dissipe, en nous éclairant, le charme qui nous aveugle. Tant de fois vous m* avez envoyé dans cette Cour pour y annoncer vos divines vérités; mais de toutes vos vérités, quelle autre dut plus exciter mon zèle ? J'y vois des mondains occupés du monde, possédés du monde, enchantés du monde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs
49B CE p. isms BOOMMJboim
d'eux-mêmes et esclaves de lem*s sens* Je les vois désolés, consternés, caname foudroyés au moindre rerers qm trouble leurs projets ambitieux et qui déooncerie leurs intrigues criminelles. Mais sur Tétemité, ofulle inçinétudef nulle atteation : soit prétendue force d* esprit et impiété, soit confianoe présomptueuse et témérité, soit oubli, négligence, aveuglement, quoi que ce soit, ils vivent eu paix et sans alaroaes. Cent fois on leur a représenté Thorreur d'une étemelle damnation : mais ils nous écoutent conome les entants de Lotb, dont il est parlé dans rÉcriture, écoutèrent leur père qui, de la part de Dieu, vint 1^ menacer d*un ifioendic général. Il semble que ce soit un jeu pour eux. Dans la juste indignation qui nous anime, ne pourrioiifi-nous pas, à Texemple de vos prophètes, vous presser en&a, Seigneur,, de vous faire connaître, et de faire éclater sur eux votre justice? Mais, mon Dieu, nous nous souvenons que s'ils tombent une fols dans les mains de cette justice inexorable, rien ne les en pourra retirer ; que s'ils se damnent une fois, ou s'ils vous obligent une fois à les damner, c'est pour toujours, et voilà ce qui réveille toute notre compassion. Nous savons d'ailleurs que ce sont des âmes précieuses, que ce sont des âmes rachetées de votre sang, que ce sont des âmes appelées à votre gloire : seront-elles éternellement perdues pour vous, ô mon Dieu ! et serez-vous éternellement perdu pour elles (1)?
Nous n avons pas à nous étendre davantage sur Tesprit qui anime rbomme de cour, nous savons dans quelle atmosphère il reqûre ; voyons maintanant à . quels actes iL se Mvre,
Par respect pour Téloquent rdJ@îeux, par re^ect pour nos lecteurs, nous nous dispenseniiis d'étaler ici les scandales bemioaap trop connusde la cour de Versailles, sous le règne de Louis XIV ; nous irons d^ons des récits
LE P. SOOBfiAXifniB Bt LES COURTISANS 499
passioimés de Sûnt-SimcMi, et pbia encore de la correspondance de M"^ la duchesse 4*0rléans, princesse Palatine ; nous n'acceptons pas sans réserve les propos de W^ de Sévigné, non plus que les découvertes^ de M. P. Clément, dans ses études sur Louis XIV et if"' de Montespan. On ne peut juger sainement un siècle d'après l'étude exclusive de ses vilains côtés. La lecture des œuvres de Bourdaloue nous suffit poiur apprécier la conduite morale de la cour ; et, avec l'auteur, nous nous préoccupons beaucoup plus de k guérisoQ des malades que des jouissaAcea malsaines que donne le spectacle du vice en actioUt quelque brillants 'qu'en soient les dehors.
Nous avons parié du Sermon de Ylmpureié^ au sujet de la mission de Bourdaloue auprès du roi; nous n'y reviendrons pas. D'autres sermons donnent sur la vie de la cour des détails intéressants ; en particulier, le sermon pour le troisième dimanche après Pâques, sur les divertissements du moiide (1) . Quand on sait quelle large place les divertissements ont occupée dans cette cour, combien d'hommes, et quels hommes, y ont épuisé leur esprit et même leur génie , combien d'autres y ont épuisé leurs forces, on s'explique Findignation de Téloqueot réformateur. Dans ce discours, on trouvera des tableaux très réussis des mœurs légères des courtisans, suivis de graves conseils et de sévères menaces ; il mérite donc que nous nous y arrêtions un moment.
L'orateur combat la passion du jeu et revient encore sur ce sujet dans d'autres sermons où il traite de la Pénitence^ et de la Restitution ; après le jeu, viennent les comédies, les bâte, la lecture des romans, certaines promenades publtquQs, autant d'écueils où vont échouer les natures les plus honnêtes.
500 LE p. LO0IS BOURDALOUE
Bourdaloue, ici moins que jamais, ne s'attardera aux généralités ; dans le sermon sur les divertissements du monde j il dit avec son grand sens pratique : « Ne condamnons pas les choses dans la spéculation, disons ce qui se pratique et ce qui se passe devant nos yeux(l). » Et les yeux rencontrent à la cour de Versailles, au premier rang, Marie-Thérèse que l'on disait atteinte de la triste passion du jeu (2) ; peut-être pour excuser les scandales bien autrement certains et bien plus inexcusables de M""** Montespan (3). Écoutons maintenant le P. Bourdaloue interpellant son auditoire :
Vous aimez le jeu ; et ce qui perd votre conscience , c'est ce jeu-là môme ; un jeu sans mesure et sans règle ; un jeu qui n'est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un traflc, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur; un jeu dont on peut bien dire à la lettre que c'est un abime qui attire un autre abime, ou même cent autres abîmes. Car de là viennent ces innombrables péchés qui en sont les suites; de là l'oubli de vos devoirs, de là le dérèglement de votre maison, de là le pernicieux exemple que vous donnez à vos enfants, de là la dissipation de vos revenus, de là ces tricheries indignes, et, s'il m'est permis d'user d'un terme plus fort, ces friponneries que cause l'avidité du gain; de là ces emportements, ces jurements, ces désespoirs dans la perte ; de là souvent, et plus que de la fragilité du sexe, ces honteuses ressources où Ton se voit forcé d'avoir recours; de là cette disposition à tout, et peut-être au crime, pour trouver de quoi fournir au jeu. Retranchez ce jeu; et parce qu'il est bien plus aisé de le quitter absolument que de le modérer, quittez-le, faites-en une déclaration publique ; donnez à Dieu une preuve de la
(2) Lettres de M"'^ deSévigné, 1675, 24 novembre, t. IV, p. 247.
(3) Pierre Clément, M'^^ de Montespanet LouU XIV. eh. vi.
sincérité de votre contrition, en coupant la racine du mal ; et pour vous assurer vous-mêmes que vous ne voulez plus pécher, imposez-vous la loi de ne plus jouer. Sans cela, vous aurez beau dire comme le publicain de TÉvangile : Seigneur, soyez-moi propice, je reconnais mon péché; votre voix est la voix de Jacob, mais vos mains sont les mains d'Ésaû (1).
La deuxième partie du sermon sur les divertissements du monde (2) est consacrée tout entière à combattre la passion du jeu, a principe de mille malheurs, dit Bourdaloue, et source de tant de désordres » ; il y condamne l'excès dans le temps qu'on y emploie ; t excès dans la dépense qu'on y fait ; F excès dans rattachement et t ardeur avec lequel on s'y porte. Donnons le tableau du joueur qu'il nous a laissé :
Un homme du monde qui fait du jeu sa plus commune et presque son unique occupation; qui n'a point d'affaire plus importante que le jeu, ou plutôt, qui n'a pas d'affaire si importante qu'il n'abandonne pour le jeu; qui regarde le jeu non point comme un divertissement passager propre à remettre l'esprit des fatigues d'un long travail et i le distraire, mais comme un exercice réglé, comme un emploi, comme un état fixe et une condition ; qui donne au jeu les journées entières, les semaines, les mois, toute la vie (car il y en a de ce caractère, et vous en connaissez) : une feoune qui se sent chargée d*eile-méme jusqu'à ne pouvoir, en quelque sorte, se supporter ni supporter personne, dès qu'une partie de jeu vient à lui manquer ; qui n'a d'autre entretien que de son jeu; qui, du matin ao soir, n'a dans l'idée qoe son jeu; qui, n'ayant pas, à l'entendre parler, ^sez de force pour soutenir quelques moments de réflexion
il) T« ly p. 110. 5er/A. tar la Pénitente, quatrième dimanche de rAYfut.
i2i T. V, p. yn.
502 us P. LOtlS BOURBAIiOlJE
sur les Térités du salut, trouve néanmoins afesez de santé pour passer tes nuits, dès qu'il est question de son jeu ; dites-le-moi, mes chers auditeurs, cet homme, cette femme, gardent- ils, dans le jeu, la modération conyenable? cela est-il chrétien? Ce jeu perpétuel, ce jeu sans interruption et sans relâche, ce jeu de tous les jours, et presque de toutes les heures dans le jour, s'accorde-t-il avec ces grandes idées que nous avons du christianisme, et que Jésus-Christ luimôme a pris soin de nous tracer? Car ce n'est point moi qui les ai imaginées : c'est le Sauveur du monde qui, dans toute la suite de son Évangile, ne nous a parlé d'une vie chrétienne que sous la figure d'un combat, d'un négoce, d'un travail, pour nous faire entendre que ce doit être une vie laborieuse et agissante. Or, y a-t-il rien de plus incompatible qu'une vie de travail et une vie de jeu (1) ?
 propos des excès condamnables par les dépenses qu'entraîne le jeu, le prédicateur prend à parti les joueurs endettés, dont le tort grandit avec le préjudice qu'ils causent à leurs créanciers; les chefs de famille qui se mettent hors d'état de « fournir à leurs enfants ce que demande non seulement une éducation honnête et sortable à leur naissance, mais quelquefois la nourriture et le vêtement (2) » ; les mitres qui privent leurs domestiques du fruit de lem*s pemes ; puis il continue :
Jeu plein d'injustice, jeu également odieux et à Dieu et aux hommes : à Dieu, qui voit Tordre de sa providence renversé et ses lois violées ; aux hommes, qui se trouvent par là frustrés de ce qui leur est dû et de ce qui leur appartient par de si justes titres. Ah! mon cher auditeur, acquittezvous, voilà votre principale obligation; n'engagez pas pour un vain plaisir le sang de vos frères et la substance des
(2) llnd., p. 401.
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pauvres. Jusque^à il n'y a point de jeu pour vous., ou il n'y en doit point avoir ; et povr peu que vous y puissiez mettre, c*est toujours trop, puisse c'est le bien d'aatrui que vous exposez, et dont vous faites la plus inutile et la plus injuste dépense. Si vous voulez jouer, que ce soit du vôtre; et souvenez-vous que le vôtre même n'est plus à vous pour le risquer, tandis qu'il est sujet à des charges et que vous en êtes redevaUe« Importante maxime que je voudrais pouvoir bien imprimer dans Tesprit de tant de grands et de tant d'autres ! Que tout à coup on verrait tomber de tables de jeu, si le jeu, par la loi des hommes, était iinterdit à ces débiteurs, qui, bien loin de le quitter pour se dégager de leurs dettes, entassent dettes sur dettes pour l'entretenir, et se rendent enfin insolvables ! Mais si la loi des hommes n'a rien ordonné là-dessus, faut-il une autre loi que la loi de l'Évangile, que la loi de la conscience, que la loi de la nature (1)?
Quelques lignes plus bas, Bourdaloue s'autorise du malheur du temps pour r^rocher avec une nouvelle amertome à ses auditeurs les excès auxquels ils se livrent» toujours par l'entraînement de cette même passion :
Qu'on dise après cela que les temps sont difficiles, qu'on a bien de la peine à se maintenir dans son état, qu'on est obligé de se resserrer, et qu'on ne peut pas aisément se dessaisir du peu qu'on a. Je ne contesterai point avec vous, chrétiens, sur le malheur des temps; sans en être aussi instruit que vous, je le connais assez pour convenir qu'on doit maintenant plus que jamais user de prudence et de réserve dans l'administration des biens ; mais n'est-ce pas justement ce qui achève de vous condamner? et quel témoignage plus convaincant puis-je produire contre vous que le vôtre? car voici ce qui me paraît bien déplorable dans la conduite du âècle : on n'entend parler que de calamités et de misères ; 3
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semble que le ciel irrité ait fait descendre tous ses fléaux sur la terre pour la désoler; chacun tient le même langage, et ce ne sont partout que plaintes et que lamentations. Mais voyez rinsoutenable contradiction I au milieu de ces lamentations et de ces plaintes, tant de jeux ont-ils cessé? tant de mondains et tant de mondaines se sont-ils retranchés sur le jeu, en ont-ils plus mesuré leur jeu, se sont-ils réduits à un moindre jeu? En vérité, mes chers auditeurs, n'est-ce pas insulter à l'infortune publique, n'est-ce pas faire outrage à la religion que vous professez, n'est-ce pas allumer tout de nouveau la colère du ciel (i ) ?
La description d'une table de joueurs au dix-septième siècle qui termine la seconde partie est d'une vérité frap* pante (2; :
Quel spectacle, de voir un cercle de gens occupés d'un jeu qui les possède, et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur cœùrl quels re-. gards fixes et immobiles, quelle attention! Il ne faut pas un moment les troubler, pas une fois les interrompre, surtout si Tenvie du gain s'y môle. Or, elle y entre presque toujours. De quels mouvements divers l'âme est-elle agitée selon les divers caprices du hasard I De là les dépits secrets et les mélancolies; de là les aigreurs et les chagrins ; de là les désolations et les désespoirs, les colères et les transports, les blasphèmes et les imprécations. Je n'ignore pas ce que la politesse du siècle vous a là-dessus appris; que sous un froid afTecté et sous un air de dégagement et de liberté prétendue, elle vous enseigne à cacher tous ces sentiments et à les déguiser, qu'en cela consiste un des premiers mérites du jeu, et que c'est ce qui en fait la plus belle réputation. Mais si le visage est serein, l'orage en est-il moins violent dans le cœur? et n'est-ce pas alors une double peine que de la
(2) Ibid., p. 405.
ressentir tout entière au dedans, et d'être obligé, par je ne sais quel honneur, de la dissimuler au dehors? Voilà donc ce que le inonde appelle divertissement, mais ce que j'appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions (1).
Voyons encore comment il met aux prises la passion du jeu avec le devoir pressant de la restitution :
On a des dettes à payer, on a une nombreuse famille à entretenir et des enfants à pourvoir, on a des domestiques à récompenser, on a des aumônes à faire et des pauvres à soulager. A peine les revenus y peuvent-ils suffire, et si l'on était fidèle à remplir ces devoirs, on ne trouverait plus rien, ou presque rien pour le jeu. Toutefois, on veut jouer, et c'est un principe qu^on a tellement posé dans le système de sa vie, que nulle considération n'en fera jamais revenir. On le veut à quelque prix que ce soit, et pour cela que foit-on? voilà le désordre et l'iniquité la plus criante. Parce qu'on ne peut pas acquitter ses dettes si Ton joue, ou qu'on ne peut jouer si Ton acquitte ses dettes, on laisse languir des créanciers, on se rend insensible aux cris de l'artisan et du marchand, on use d'industrie et de détours pour se soustraire à leurs justes poursuites et pour leur lier les mains, on les remet de mois en mois, d'années en années, et ce sont des délais sans fin : on n'a rien, dit-on, à leur donner, et néanmoins on trouve de quoi jouer (2).
(i) M™« la duchesse d'Orléans, qui n*aimait ni les Français ni leurs usages, écrivait à sa sœur, le 14 mai 1695 : c Ici en France, aussitôt que Ton est réuni, on ne fait rien que jouer au lansquenet..., on joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés; l'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tête; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir. »
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De tous les points de morale que notre orateur a touchés, r obligation de payer ses dettes est, avec le libertinage des mœurs, celui qu'il a traité avec le plus de hardiesse et de persévérance. Nous avons déjà vu, d'après le marquis de Sourches , que les courtisans , jeunes et vieux, s'endettaient facilement et comptaient sur l'aide des usuriers ou sur la faveur des dépositaires de la fortune publique; aussi Bourdalone, qui avait mission et grâce pour combattre les désordres royaux quels qu'ils fussent et de quelque part qu'ils vinssent, n'a-t-il pas cndnt de dire clairement sa pensée sur ce sujet.
Aux yeux du moraliste chrétien, la restitution n'est pas seulement un devoir de morale humaine; pour lui et pour tous les chrétiens, c'est un devoir de religion. L'orateur emprunte la pensée de saint Thomas, qui affirme a que l'intérêt de Bien est nécessairement renfermé dans l'intérêt du prochain et qu'il n'est pas possible de s'acquitter auprès du prochain sans s'acquitter par là même auprès de Dieu qui en est le protecteur et comme le tuteur (1) ».
Dans le discours sur cette matière, pour le vingt deuxième dimanche après la Pentecôte (2) , Bourdaloue ne veut parler que de la restitution par rapport aux biens delà fortune; et il se promet beaucoup de cette matière : c'est, qu'en effet, le plus grand nombre des auditeurs avait besoin de se remettre en mémoire les principes les plus vulgaires de l'honnêteté, et aussi de dissiper ks illusions qui portent la masse des hommes à prévenir l'injustice des autres par des injustices non moins criantes. Voici en quels termes l'orateur pose le fondement de la morale en matière de restitution :
Un homme chrétien, qui veut vivre selon les principes de
(1) T. VII, p. 331. Sur la BtUitiUwn.
(2) Ibid,, p. 329.
la loi de Dieu, doit avoir plus de délicatesse poar ne pas blesser les intérêts de son frère, que pour conserver les siens propres ; et sa principale étude ne devrait pas être de se préserver de la mauvaise foi de ceux qui l'approchent, mais de préserver ceux qui l'approchent et de se préserver soimême de la sienne. Cette conséquence passerait, même dans le paganisme, pour indubitable : jugez si elle peut être contestée dans la religion de Jésus-Christ. Or, voilà, mes chers auditeurs, l'important secret que je dois aujourd'hui vous découvrir, pour vous faire prendre selon Dieu une conduite sûre, et pour vous mettre à couvert de la rigueur de ses jugements : c'est cette exactitude de conscience, cette fidélité inviolable, cette horreur de tout ce qui ressent l'injustice (1).
Cette liberté de langage ne doit point nous étonner après ce que nous savons de Tautorité de l'orateur, et aussi d'après ce que nous savons du sans gêne des courtisans et des notables bourgeois, qui ne se mettaient nullement en peine de tout sacrifier à leurs privilèges et à leurs titres ; et d'après quel principe? parce qu'au milieu du monde, ce n'est ni la grâce, ni la raison, ni la nature même qui gouverne l'homme (2), c'est la passion : la passion, qui sait pallier les usures, trafiquer du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Église, qui considère le bien du prochain comme le supplément de son indigence ; qui enseigne l'art des contrats simulés qui se font tous les jours au mépris des lois divines et humaines.
Bourdaloue entre dans le détail des iniquités secrètement commises chaque jour, ou dissimulées par [éclat éblouissant dont on les entoure. Nous gémissons du spectacle de tant de bassesses dans le comm^ce des
(1) T. Vn, p. 333.
(2) Ibid,, p. 336.
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hommes, bassesses que l'on ne s'avoue pas, mais qui n'en sont pas moins réelles.
Car de croire, dit-il, qu'il n'y ait de violences et de vols que ceux qui se font dans les forêts et dans les lieux écartés, c'est une erreur trop grossière pour vous l'attribuer, et vous êtes trop éclairés pour ne savoir pas que, comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi y en a-t-il dont les hommes ne rougissent point, et qui se commettent dans les conditions les plus éclatantes, suivant cette parole du philosophe : Multi farto non eruàescunl (Senec.) (i).
Bourdaloue ne s'arrête pas à ces iniquités qui peuvent paraître exagérées ; il entre dans le secret de la vie pratique et montre combien il est facile de commettre Tinjustice : quand on a entre les mains le bien de son maître ; quand on est livré au commerce, que l'on donne et reçoit; quand on a des charges et des emplois qui sont, dit r orateur, « autant de spécieux moyens pour prendre commodément et honorablement ; quand on exerce la profession de juge ou d'officier de guerre, avec pouvoir de ruiner ceux mêmes dont on doit prendre la défense. »
Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus commun que tout cela? D'où il faut conclure que les grands, les riches, les hommes constitués en dignité, qui semblent être les plus éloignés de l'usurpation et du larcin, sont néanmoins ceux qui s'y trouvent les plus exposés : car ce riche mondain, au milieu de sa grandeur et de sa magnificence, est chargé du bien d'une infinité de pauvres, du bien d'un domestique qui le sert, du bien d'un artisan qui travaille pour lui, du bien d'un marchand qui le fournit; et ce bien, sans qu'il