‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvresChapitre 37 sur 38 · T. VII · texte numérisé non relu

T. VII

y prenne garde, est autant le sujet de ses iniquités que de sa honte (1).

Bourdaloue serre encore de plus près le puissant de la terre qui ne se contente pas de commettre l'injustice quand l'occasion se présente ; il gémit de voir des gens assez esclaves de la corruption de leurs désirs, pour rechercher sciemment et délibérément les occasions particulières d'attenter sur le bien du prochain. Voici comment il s'exprime :

Vous savez, chrétiens, quelle est leur ambition : c*esl d*avoir des deniers à manier, c'est d* entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission : voilà le plus haut point de leur fortune; et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime : celle où il y a plus d'affaires, c'est-à-dire, celle où il y a plus de périls, celle où il est plus à craindre de se damner, celle où un homme, s'il veut oublier les lois de la religion et les violer, le peut plus sûrement et plus avantageusement. Car voilà l'idée véritable de ce genre d'emplois, et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moins de mal (2).

L'auditeur, anxieux, rassemble des prétextes pour se soustraire aux étreintes d'une morale aussi nettement définie ; l'Qrateur lui répond qu'il ne doit pas s'exposer à l'injustice ; et l'auditeur d'objecter qu'il faut bien remplir les emplois publics. S'il faut quelqu'un pour ces emplois, répond Bourdaloue, « c'est quelqu'un qui craigne d'y être, quelqu'un qui tremble en y entrant, quelqu'un qui gémisse et qui s'afflige sincèrement d'en porter la charge »• Il termine par le trait suivant, où nous voyons une allusion

(1)T. vn, p. 341.

(2) Ibid,, p. Wl

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à la catastrophe qui fit tomber le ministre Fouquet (1) du faîte de la fortune dans l'exil et la prison. Au contradio teur qui objecte que tout emploi est avantageux, quand on peut s'enrichir en peu de temps, l'orateur répond :

Quiconque veut devenir Ticbe en peu de temps, ne peut guère être juste selon Dieu : Permettez-moi, mes Frères, de faire ici une réflexion : vous en fîdtes souvent de politiques sur les affaires du monde; en voici une chrétienne, que la politique la plus intéressée ne détruira pas« Toutes les règles de la conscience vous apprenaient qu*il n'est rien de plus contraire au salut qu'un emploi où il est aisé de s'enrichir ; mais toutes les règles de la conscience n'avaient pas assez de force pour vous le faire fuir dans cette vue. Qu'a fait Dieu? il a permis que les considérations hamaines vinssent au secours de votre devoir, et qae l'intérêt même temporel vous obligeât à ne plus tant désirer ce qui se trouvait sujet à tant de recherches et à de si tristes décadences. Je ne sais si vous profiterez de cette leçon, mais malheur à ceux pour qui ce dernier remède de la miséri* corde et de la sagesse divine n'aura d'autre effet que d'exciter leurs murmures et de les jeter dans le désespoir! Foim nCentendez, et il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage (2).

La difficulté de restituer n'est que trop manifeste ; tout le monde est de cet avis, et l'auditoire interrogé n'y contredira pas.

Je vous le demande, chrétiens, c'est à vous-mêmes que j'en appelle, et à ce long usage du monde que vous avez encore plus que moi. En voyons-nous aujourd'hui beaucoup qui, pour satisfaire au christianisme et h la loi de Dieu,

(1) Fouquet fut arrêté en 1661 et mourut en 1680.

(2) T. Vn, p. 343.

LE P. BOUBDALQUE ET tES COURTISANS 511

prennent le parti de restituer nn bien mal acquis? je ne veux que cette preuve de ma seconde proposition (1).

Bourdaloue cite deux traits de probité dans l'antiquité, leur rareté en fait autant de phénomènes qui n'établissent pas une loi; il oppose l'expérience telle que la connaissance des hommes l'établit et il prend l'auditoire encore à témoin de ce qu'il avance :

Vous savez ce qui arrive, surtout parmi les grands du siècle : on traite un homme d'importun et de misérable parce qu'il demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s'il poursuivait une grâce, parce que c'est à un grand qu'il a affaire; n'en obtenant jamais d'autre réponse, sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'en même temps il y ait tout ce qu'il faut pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le crime ; et avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d'affecter tout l'extérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite (2).

Suivons encore l'orajteur dans l'énumération des vaines excuses que sait entasser le débiteur avec autant d'hypocrisie que de déloyauté; elles sont d'une vérité toujours actuelle.

Hé quoi ! dit un mondain délibérant avec soi-même sur une importante restitution, faudra-t-il donc ruiner mes enfants, en leur ôtant ce qu'ils ont toujours envisagé comme l'héritage de leur père ; et tout innocents qu'ils sont de mon injustice, aaront-ils la disgrâce et le malheur d'en porter la

(1)T. VII, p. 34 i.

(2) Ibid., p. 3i7.

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peine? Faudra-t-il déchoir du rang que je liens dans le monde, et, d'une fortune opulente me voir réduit dans une vie obscure? Faudra-t-il me faire connaître pour ce que je suis, pour un ravisseur du bien d*autrui et, en le restituant, exécuter contre moi-même un jugement si sévère? Où prendre de quoi réparer toutes les injustices dont je me sens coupable? où trouver ceux qui les ont souffertes et à qui je devrais satisfaire? Toutes ces raisons se présentent à son esprit, le jettent dans la confusion et dans le trouble, le portent à des désespoirs, lui donnent des dégoûts de sa religion, lui en rendent Texactitude odieuse, le tentent de ne plus rien croire, le mettent au terme de tout risquer et de mourir impénitent : en un mot, lui représentent cette restitution plus fâcheuse que la mort môme, et malgré les sollicitations pressantes de l'Esprit de Dieu, lui font conclure : Non, je ne le puis. Vous ne le pouvez, mon cher auditeur? Ah! plût à Dieu que cette parole fût sincère et véritable; et qu'au lieu de Textrème difficulté dont je conviens, elle signifiât dans vous une impuissance absolue? Quelque déplorable que fût votre sort, votre sclut du moins serait hors de risque ; car si vous n'aviez pas de quoi satisfaire les hommes, vous auriez de quoi contenter Dieu. Mais la question est de justifier cette impuissance dont vous vous prévalez; et je vais vous faire voir qu'il n'est rien de plus faux que le prétexte de cette impossibilité allégué par la plupart des hommes en matière de restitution, comme aussi rien n'est plus vrai que l'impossibilité réelle du salut sans la restitution (1).

L'autre partie du sermon sur la restitution donne la réponse aux objections qu'invente le débiteur, ainsi que la solution aux difficultés qu'il a lui-même multipliées autour de lui sans pouvoir justifier sa conduite ; Bourdaloue fait voir que l'impossibilité de la restitution est imaginaire, que, faute de restitution, l'homme coupable de retenir le bien d'autrui se met hors la voie du salut.

(1) T. VII, p. 349.

Nous ne suivrons pas l'orateur dans le détail des réponses qui sont celles d'un directeur de conscience éclairé, prudent et ferme; nous citerons cependant un passage qui donne la mesure de cette sûreté de principe qui caractérise le moraliste, défenseur des droits éternels du Dieu de justice : tout se réduit à ce principe incontestable : Point de salut sans la restitution (1), et voici les raisons :

De toutes les obligations à quoi le salut est attaché, il n'en est pas de plus étroite que celle-ci, ni qui souffre moins d'adoucissement, de tempéramment, d^açcommodement : obligation rigoureuse, dit TAnge de Técole, soit à regard des hommes ministres de Dieu, soit à Tégard de Dieu même. A Tégard des hommes ministres de Dieu, parce qu'ils n'en peuvent jamais dispenser; à Tégard de Dieu, parce que s'il le peut, il ne le veut pas. Remarquez, s'il vous plalt, ce que je dis. Dieu a donné aux hommes qui sont ses ministres sur la terre une puissance presque sans bornes. Ils peuvent, en vertu de la juridiction qu'ils exercent, considérée dans sa plénitude, dispenser des lois de l'ÉgUse les plus saintes, absoudre des censures les plus foudroyantes, relever des serments les plus authentiques, faire cesser l'engagement des vœux les plus solennels, effacer les crimes les plus énormes, remettre les peines et les satisfactions les plus légitimement imposées. Ils ont, dls-je, tous ces pouvoirs en mille rencontres. Mais s'agit-il de restituer? chose étonnante, chrétiens I ces hommes que l'Écriture appelle des dieux, et qu'elle traite de tout-puissants, ne peuvent plus rien. Ces clefs données à saint Pierre n'ont pas la vertu d'ouvrir le ciel à quelque usurpateur que ce soit, tant qu'il se trouve volontairement chargé du bien de son prochain ; et l'Église, à qui il appartient de lier et de délier en tout le reste, nous fait entendre que là-dessus elle a les mains liées

(1) T. VU, p. 358.

514 U p. LOUIS BOURDALOUE

eUe-mème. Ce n'est pas assez; mais selon de très savants théologiens, après le Docteur angélique, Dieu même à notre égard, et à proprement parler, ne peut user sur cela de dispense. Il peut bien, disent-ils, comme Seigneur absolu de toutes choses, transporter la propriété et le domaine de mon bien à celui qui me Ta ravi, parce que je n'ai rien dont Dieu ne soit le maître plus que moi-môme. Mais s1l ne fait pas ce transport et tandis que ce bien est à moi, Dieu, tout Dieu qu'il est, ne peut dégager quiconque me Fa enlevé de Tobligation de me le rendre : pourquoi? parce que cette obligation est nécessairement renfermée dans la loi éternelle et invariable de la souveraine justice (!).

Bourdaloue termine ce discours en rappelant aux mauy^ riches, détenteurs du bien d* autrui, les malédictions qui pèsent sur leur tête; il s'écrie :

Qu'avez-vous donc fait en accumulant revenus sur revenus, profits sur profits, en prenant de toutes parts et à toutes mains, et ne vous désaisissant jamais de rien? vous réprouvez à présent et vous le sentirez pendant toute l'éternité. Vous vous ôtes fait un trésor de colère pour le jour redoutable des vengeances divines. Vous avez suscité contre vous autant d'accusateurs qu'il y a eu de malheureux que vous avez tenus dans l'oppression et dont la ruine vous a enrichis. N'entendez-vous pas leurs cris qui s'élèvent au trône du Seigneur? du moins il les entend, et c'est assez. Oui, il entend les cris de ces domestiques dont vous exigiez si rigoureusement les services, et à qui vous en refusiez sî impitoyablement la récompense ; les cris de ces marchands qui vous revêtaient, qui vous nourissaient, qui vous entretenaient de leur bien, et qui n'en ont jamais touché le juste prix ; les cris de ces ouvriers qui s'épuisaient pour vous de travail, et qui n'ont jamais eu de vous leur salaire; les cris de ces créanciers que vous avez fatigués par vos délais,

(1} T. Vn, p. 358.

arrttés par votre crédit, privés de leurs plus légitimes prétentions par vos artifices et vos détours ; les cris de ces orphelins, de ces pupilles, de ces familles entières : le Seigneur, encore une fois, le Dieu d'Israël les entend, ces cris; et qui vous défendra des coups de sa justice irritée, et des foudres dont son bras est armé pour vous accabler?

Il n*y a, mes Frères, qu'une restitution prompte et parfaite qui puisse vous préserver de ces foudroyants anathèmes, que Dieu, vengeur des intérêts du prochain, est prêt à lancer sur vos tètes (I).

Nous trouvons, sur les lèvres de Bourdaloue, dans une des circonstances les plus solennelles de sa vie, un passage qui témoigne de Fimportance qu'il attachait à ce point de morale pratique, à la restitution, de la part des grands de la cour. Il prêche, à Saint-Louis, devant l'auditoire le plus distingué de la capitale, rassemblé pour honorer les funérailles du prince Henri de Gondé, père du grand Gondé, le 10 décembre 1683, il le présente comme un modèle à suivre aux seigneurs endettés :

L'homme contre lui-même le plus droit et le plus équitable, se retranchant pour payer ses dettes {écoutez, grands, et instruisez-voiÂS d^un devoir que quelques-uns goûtent si peu)^ se retranchant pour payer ses dettes, et aimant mieux rabattre sa grandeur que d'intéresser la justice; n'ayant jamais su ce secret malheureux de soutenir sa condition aux dépens d'autrui; et, dans le désordre où il trouva les affaires de sa maison, s'étant mesuré à ce qu'il pouvait, et non pas à ce qu'il était; persuadé, malgré le dérèglement de l'esprit du siècle, que ses dépenses devaient au moins être bornées par sa conscience. Voilà, ajoute l'orateur, ce que je soutiens être dans un prince l'ornement de la vraie religion (â).

(il T. VII. p. 364.

(2) T. XIII, p. 379. Oraison fanèhrtde Henri de Bourbon.

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La parenthèse accentuée est un trait qui devait porter coup, et Bourdaloue seul pouvait sans témérité dire des vérités aussi crûment ; et quand bien même l'orateur aurait voulu défendre la maison de Condé contre le reproche d'une économie exagérée qu'on lui imputait à tort ou à raison, toujours est-il qu'en pareil circonstance ces quelques mots peuvent être mis au rang des hardiesses de la chaire. Elles sont aussi une réponse aux impertinences de M. Sainte-Beuve, qui prétend que jamais Jésuite n^aurait imposé, au prince de Conti converti, la nécessité de restituer, comme l'exigèrent, dit-il, les directeurs de Port- Royal (1).

L'oisiveté n'est pas moins redoutable pour l'homme du monde que la vie agitée des plaisirs incessants. Bourdaloue l'a compris lorsqu'il a mis au nombre des enseignements utiles à répandre dans son auditoire le sujet de F oisiveté. Il établit la nécessité du travail comme suite du péché originel qui l'a transformé en châtiment, et en second lieu il le présente comme imposé à l'homme pour remplir ici-bas une mission ; mais Dieu a-t-il distingué les chrétiens, a-til dit à ceux-ci : « Vous arroserez la terre de vos sueurs ; et à c^ux-là : Vous n'en goCiterez que les délices? » Non, certes, Dieu n'a pas tenu ce langage, et tous les hommes étant pécheurs, tous sont condamnés au travail.

Que faut-il donc penser des désordres d'une vie oisive? C'est une seconde révolte de la créature contre Dieu. La première est la transgression de la loi, la désobéissance du non serviam; la deuxième est la fuite du travail, c'est-àdire le refus formel de subir la peine de sa révolte.

Bourdaloue aime à faire entrer sa morale par les sens ; c'est pourquoi il va nous dépeindre l'homme oisif sous toutes ses faces; laissons-le parler et n'oublions pas ici

(I) Histoire de Port-Royal, t. V, p. 39.

que le mal de F oisiveté ne consiste pas seulement à ne rien faire^ mais aussi et surtout à faire des riens. Nous lisons, à la iin de la première partie du sermon, la page suivante, qui est une critique très spirituelle des occupations ordinaires de la société contemporaine :

Ne parlons point seulement en général, mais pour Tédificalion de vos mœurs; et pour vous rendre ce discours utile, entrons dans le détail. Un homme du monde tel qu'à la confusion de notre siècle nous en voyons tous les jours; un homme du monde dont, par une habitude pitoyable, la sphère est bornée au plaisir ou à Tennui; qui passe sa vie à de frivoles amusements, à s'informer de ce qui se dit, à contrôler ce qui se fait, à courir après les spectacles, à se réjouir dans les compagnies, à se vanter de ce qu'il n'est pas, à railler sans cesse, sans jamais rien faire ni rien dire de sérieux; un chrétien réduit à n'avoir point de plus ordinaire ni de plus constante occupation que le jeu, c'est-àdire qui n'use plus du jeu comme d'un relâchement d'esprit dont il avait besoin pour se distraire, mais comme d'un emploi auquel il s'attache, et qui est le charme de son oisiveté; un chrétien déconcerté et embarrassé de lui-môme quand il ne joue pas : qui ne sait ce qu'il fera, ni ce qu'il deviendra, quand une assemblée ou une partie de jeu lui manque; et, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, qui ne joue pas pour vivre, mais qui ne vit que pour jouer: une femme professant la religion de Jésus-Christ, tout appliquée à l'extérieur de sa personne; qui n'a point d'autre exercice que de consulter un miroir, que d'étudier les nouvelles modes, que de parer son corps; qui, négligeant ses propres devoirs, est toujours prête à s'ingérer dans les affaires d'autrui; ne sachant rien, et parlant de tout; ne s'instruisant pas où il le faut, et faisant la suffisante où il ne le faut pas! qui croit qu^elle accomplit toute justice, quand elle va inutilement de visite en visite, qu'elle en reçoit aujourd'hui, qu'elle en rend demain; qui se fait un devoir prétendu d'entretenir par de vaines lettres mille com-

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merces superflus, et même suspects et dangereux, et qui, à rheure de la mort, ne peut rendre à Dieu d'autre compte de ses actions, que celui-ci : J'ai vu le monde^ j'ai pratiqué le monde. Encore une fois, un homme, une femme peuvent-ils se persuader que tout cela soit conforme à cet ordre de justice que Dieu a établi sur nous en qualité de pécheurs ? Cette continuité de jeu, cette vie de plaisir, estril rien de plus (^posé aux idées que Jésus-^Ghrist nous donne de notre condition (1) ?

Nous avons ici le tableau complet d' une vie tissue de riens. Quelqu'un osera-t-il dire qu'il est d'une qualité et dans une élévation où le travail ne lui convient pas ?

Bourdaloue répond :

Quelle conséquence I Parce que vous êtes grand selon le monde, en êtes-vous moins pécheur, et Téclat de votre dignité efface-t-il la tache de votre origine? cette dignité estelle au-dessus des pontifes et des souverains {2) ?

n termine en citant de nombreux exemples qui établissent soit les conséquences funestes de t oisiveté^ tels que les idolâtries des Israélites» les abominations de Sodome, la chute de Samson, les désordres de Salomon ; soit les avantages d'une vie de travail, comme nous en troQVons d'admirables preuves dans la vie des Pères du désert et dans les familles solidement chrétiennes. C'est le langage pratique auquel il nous a habitués.

Disons la vérité, s'il y a de l'innocence dans le monde, où est-elle, sinon dans les conditions et dans les états où la loi du travail est inviolablement observée? Parmi les grands, les nobles, les riches, c'est-à dire, panm ceux dont la \1e

(2) Ibid, p. 242.

LE P. BOUB0ALOUE ET LKS COURTISANS 519

n'est qu'amusement et que mollesse, ne ctaercbez point la vraie piété, et ne vous attendez point à y trouver la pureté des mœurs ; ce n'est plus là qu'elle habite, dit le patriarche Job. Où est-ce donc qu'elle peut se rencontrer? dans les cabanes d'une pauvre fainéante, qui n'a point d'autre occupation que la mendicité? non, chrétiens; l'oisiveté perd aussi bien ceux-là que les riches ; et ce genre de pauvres, que Jésus-Christ ne reconnaît point, est également sujet au libertinage. Où est-ce donc enfin que l'innocence est réduite? je vous l'ai dit : à ces médiocres états de vie qui subsistent par le travail ; à ces conditions moins éclatantes, mais plus assurées pour le salut, de marchands engagés dans les soins d'un légitime négoce, d'artisans qui mesurent les jours par l'ouvrage de leurs mains, de serviteurs qui accomplissent à la lettre ce précepte divin : Vous mangerez selon que vous travaillerez ; c'est là, encore une fois, qu'est rinnooence, parce que c'est là qu'il n'y a point d'oisiveté (i).

La condition des hommes sur la terre leur impose rigoureusement la loi du travail. Tel est le sujet de la deuxième partie du sermon sur t Oisiveté y et nous admirons avec quelle clarté et quelle sûreté Bourdaloue impose à son auditoire la loi éternelle du travail. Elle s'étend à tous et en tout temps, et chacun a ses engagements particuliers : le jeune homme aide le vieillard, la femme soutient le juge et le soldat par les soins domestiques, l'artisan travaille pour le riche, et le riche par justice et par charité s'emploie pour l'artisan.

Plus une position est élevée, plus elle est sujette à des devoirs qu'on ne peut accomplir sans une action assidue et constante. Une dignité dans le monde, oblige un homme à s'intéresser p*our tout un peuple ; suivons cet enseignement :

520 LE p. LOUIS BOURDALUUE

Si je suis sage et si je raisonne bien, la grandeur et l'élévation de mon état, au lieu de flatter mon orgueil, sera pour moi un fonds d'humilité et de crainte, dans la pensée que plus je suis grand, plus j'ai d'obligations devant Dieu, dont je ne puis m'acquitter que par mon travail. Ah I s'écrie saint Bernard, écrivant au . même pontife dont j'ai déjà parlé, ne vous laissez pas enfler de la pompe qui vous environne, puisque le travail qu'on vous a imposé est encore plus grand que votre dignité (1) .

Arrivons aux conclusions : la première touche l'éducation des jeunes gens, qui n'échapperont aux désordres de leur vie que par le travail.

Dites-moi un genre de vie où l'homme puisse être oisif sans manquer aux devoirs essentiels de sa conscience : et pour ne point sortir des exemples que je viens de marquer, si ce jeune homme de qualité passe ses premières années dans les divertissements et les plaisirs, comment acquerrat-il les connaissances qui sont le fondement nécessaire sur lequel il doit bâtir tout ce qu'il sera un jour? N'ayant pas ces connaissances, comment sera-t-il capable d'exercer les emplois où on le destinera; et s'engageant dans ses emplois avec une incapacité absolue, comment pourra-t-il s'y sauver? Quoi donci Dieu lui donnera-t-il une science infuse, au moment qu'il entrera en possession de cette dignité? Commencera-tril à s'instruire lorsqu'il sera question de juger et de décider? Fera-t-il l'apprentissage de son ignorance aux dépens d'autrui? justiflera-t-il ses fautes et ses erreurs par l'oisiveté de sa jeunesse? Dira-t-il qu'il est excusable parce qu'il a prodigué son temps, qui lui devait être d'autant plus précieux qu'il ne pouvait plus être réparé? Cependant, chrétiens, rien de plus commun : car si le^monde est aujourd'hui plein de sujets indignes et incapables de ce qu'ils

sont, il n'en faut point chercher d'antre principe. La vie paresseuse et inutile des jeunes gens est la cause principale de ce désordre, et ce désordre, la source funeste de leur réprobation (!).

Après cette leçon indirecte aux pères de famille auxquels incombe le devoir de préparer l'avenir de leurs enfants, l'orateur expose les conséquences de la paresse dans les hommes appelés par leur naissance à prendre la direction des affaires publiques, et termine par cette pensée de saint Ghrysostome, qui n*est pas sans noblesse :

S'il arrivait, dit ce Père, qu'une étoile de la dernière grandeur interrompit son cours et qu'elle perdit toute sa vertu, ce serait un défaut dans le monde, qui néanmoins n'y ferait pas une grande altération. Mais si le soleil venait à s'obscurcir tout à coup, et que toute son action fût suspendue, quel trouble et quelle confusion dans l'univers! Il en est de même des états de la vie. Que dans une condition médiocre un homme oublie et néglige ses devoirs, le préjudice qu'en reçoit le public ne s'étend pas toujours fort loin, et souvent cet homme ne fait tort qu'à lui-même; mais qu'un grand, mais qu'un prince, mais qu'un roi, si vous le voulez, abandonne la conduite des affaires, c'est comme Téchpse du premier astre qui fait souffrir toute la nature. Il me semble que cette vérité n'a pas besoin d'autre preuve (2).

Le discours sur t Oisiveté^ qui est attaché au dimanche de la Septuagésime dans Tédition du P. Bretonneau, a été prêché à la cour et devant un auditoire de courtisans ; le contexte le montre clairement. D* après Tédition des sermons de 1693, le même sujet aurait été traité le vendredi de la deuxième semaine de Carême.

(2) Ibid., p. 258.

53S LE p. LOUIS BOVIDALODB

Nous tenninoDS ce que nous avons à dire sur la vie de cour, par Tanalyse du sermon de Bourdaloue, prêché, d'après le P. Bretonneau, le sixième dimanche après la Pentecôte (1) . Ce sermon sur la Tempérance chrétienne est d'une vérité frappante; il a été adressé à un auditoire spécial, à une réunion d'auditeurs qui avaient besoin d'être ramenés à la pratique d'une vertu ordinairement respectée par les fidèles ordinaires. Quand Bourdaloue met en cause les excès ^intempérance dont les cours donnent le scandale, nous ne pouvons croire qu'il dénonce devant un public quelconque des coupables absents.

On est assez disposé à condamner les excès d'intempérance auxquels se livraient nos ancêtres ; et c'est justice, les excès sont toujours condamnables ; mais nous ne savons si c'est à notre siècle à se récrier contre les désordres du dix-septième siècle. Les abstinences de FÉglise qui sont après tout hygiéniques, étaient généralement observées à la cour. Le roi n'a de sa vie manqué un jour maigre, dit Saint-Simon (2), à moins de vraies et très rares incommodités. Quelques jours avant le Carême, il tenait un discours public à son lever, par lequel il témcHgnsdt qu'il trouveradt très mauvais qu'on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnait au grand Prévôt d'y tenir la main et de lui en rendre compte... M"* de Montespan, au rapport de M"' de Caylus, jeûnait austèrement les carêmes.

Personne n'ignore que le grand débordement des mœurs publiques appartient à l'histoire du dix-huitième siècle. La débauche, encore dissimulée au déclin du dixseptième, devint un scandale public quand on entendit parler des soupers du Temple^ où régnait le duc de Ven-

(1) T. VI, p. 213.

(2; Mhn,, t. Vm, p. 189.

LE P. BOUBDALOUB RT LES COUaTISANS 523

dôme, et des orgies du Palais Royal, où le régent et la duchesse de.Berry préparaient le triomphe d'un sensua* lisme éhonté sur ce que Ton appelait alors le parti dévot, qu'il ne faut pas toujours confondre avec les jansénistes. On prit d'abord avec le ciel des accommodements; on arriva bien vite aux excès ; dès lors la plus grossière intempérance devint une source de désordres monstrueux.

C'est ainsi qu'à la cour, les médianoches (1) étaient condamnés par les dévots^ à l'exemple de la reine ; c'était, à la veille du jour consacré au Seigneur, un exerdce de bouche qui paraissait peu digne d'un chrétien. Mais ces médianoches de cour n'étaient rien en comparaison de ce qui se passait clandestinement dans des rendez-vous de princes ou de grands seigneurs, en compagnie de femmes à mœurs légères. M"* de Sévigné décrit, le 6 avril 1672, un de ces soupers au passage du samedi au dimanche de la Passion; et à cette époque tout chrétien s'abstenait de viande pendant le Carême entier. Sans tenir compte du temps et des convenances du moment, M. le Duc, fils du grand Condé, après un souper à Saint-Maur, des plus beaux poissons de la mer^ donna rendez- vous à la société, dans une petite maison près de F hôtel de Condé, où, après minuit, on servit le plus grand médianoche du monde en viandes très exquises (2). « Cette petite licence, dit M"* de Sévigné, n'a pas été très bien reçue » ; puis elle cite les personnages qui figurent dans cette partie de plaisir sus* pecte, dames et messieurs, entre autres le chevalier de Lorraine, sans oublier les hautbois, les musettes, les violons, puis elle ajoute : « De madame la Duchesse (3) ni

(1) Repas servi en gras dans les soirées de la cour, à l'heure de minuit, passage du samedi au dimanche, le samedi était jour d'abstinence.

(2) Lettres de lf'»« de SMgné, t. m, p. il.

(3) Épouse du duc d'Enghien, M. le Duc, Tamphytrion.

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du Carême, pas un mot, Tune était dans les appartements et r autre dans les clôt très, n Ces sortes <}e scandales n'étaient pas rares dans la haute société; et nos mangeurs de viande du Vendredi saint des temps modernes, courtisans eux aussi et puissants du jour, avaient été devancés par des courtisans et des princes de la cour de Louis XIV. Écoutons maintenant le P. Bourdaloue, entendons-le parler de la Tempérance chrétienne comme d'un remède contre les désordres^ qui n'exercent que trop facilement leur empire dans les cours chrétiennes.

Et pourquoi pensez-vous, dit-il, qu'il y ait tant de corruption parmi les grands du monde, et dans les cours des princes? n'en cherchons point d'autre source que celle même que nous a marquée Jésus-Christ : c'est qu'on y vit mollement, c'est qu'on s'y nourrit délicieusement, c'est que le corps y a toutes ces commodités et toutes ses aises abondamment. Je sais qu'il n'y a point d'état que le vice ne puisse corrompre ; mais après tout il faut convenir que ces conditions médiocres et laborieuses, où les facultés ne permettent pas d'accorder si libéralement à la chair ce qu'elle demande, sont plus à couvert de la contagion, et qu'elle y fait moins de ravages ; au lieu que ce serait une espèce de miracle, si dans ces palais des rois et dans ces maisons des puissants et des opulents du siècle, où la sensualité est sans cesse écoutée et flattée, la vertu ne succombait pas aux atteintes des plus vicieuses passions, et si la parole de l'Ecriture ne s'y accomplissait pas : IncrassaiuSy impinguaiuSj dilatatus (Deut. 32, 15) ; ce peuple ne s'est rien refusé, rien épargné, et au milieu d'une afQuence somptueuse, il s'est mis dans un embonpoint qui tui fait plaisir et qu'il a bien soin de conserver; mais que s'ensuit-il de là? c'est qu'il ne connaît plus le Dieu qui l'a créé, et qu'il l'a renoncé pour se livrer tout entier à lui-même, et ne s'occuper que de lui-même : Dereliquit Deum factorem suum (Ibid,). Ah! Seigneur, n'est-ce pas ainsi que ceux à qui vous avez dispensé vos dons avec

moins de réserve, les tournent contre vous, et ne vous en font point d'autre hommage que de s*ensevelir, non seulement dans la vie la plus oisive, mais, par une conséquence immanquable, dans la vie la plus lascive et la plus dissolue (i)?

On ne saurait trop peser cette phrase qui exprime si bien Tindignation méprisante du religieux, en présence du peuple des cours qui s'est mis dans un embonpoint qui lui fait plaisir et quil a bien soin de consei^er.

Dans ce sermon, Bourdaloue, commentant le mystère de la multiplication des pains, montre à ses auditeurs ce qu il peut y avoir de déréglé et de défectueux dans la réfection du corps, et comment on peut la sanctifier (2).

Il demande au chrétien de secouer le joug de ses appétits, de ne les satisfaire que par besoin et nécessité et d'en éloigner toute recherche et toute délicatesse.

Dans la première partie, nous découvrons une applicacation touchante du mystère. Bourdaloue compare au peuple juif turbulent, ingrat et rebelle sous la conduite de Moïse, le peuple nouveau conduit par Jésus-Christ le maître des âmes, peuple qui oublie tout pour le suivre : en récompense de son oubli des besoins de la vie, Jésus par sa puissance, arrache des cœurs les passions animales et terrestres pour y substituer les passions toutes spirituelles et toutes pures. Réprimons donc les appétits de la chair, si nous voulons être dignes de suivre Notre-Seigneur et d'entendre sa voix. C'est saint Paul que Bourdaloue fait parler :

Oui, mes Frères, leur disait ce maître des Gentils, il y en a plusieurs parmi vous dont je vous ai déjà parié, et

(1) T. VI, p. 232.

l2) Ibid,, p. 216.

S26 LE P. LOUIS BODBSALOUB

dont je vous parle encore avec douleur, qui viTeat en vtais «postais de la croix de Jésus-Christ. Hommes livrés i leurs sens, plongés dans leurs sens, idolâtres de leurs sens, et qui ne doivent pas attendre d'autre Do qu une damnation éternelle : pourquoi? parce qu'ils se font une divinité de leur corps, et que toute leur attention est à satisfaire cette chair mortelle et corruptible. Or, ce que cet apôtre remontrait en des termes si forts aux premiers chrétiens, n'ai-je pas droit de vous le dire à vous-mêmes, et ne puis-je pas vous adresser les mêmes paroles? Car ne savonsnous pas qu'il n'y en a que trop de ce caractère dans le siècle où nous sommes, qui ne semblent vivre que pour nourrir et engraisser leur corps ; qui n'ont d'autre pensée, d'autre vue, d'autre occupation que celle-là; qui, pour une partie de plaisir et de bonne chère, abandonnent, aux plus saints jours, tous les exercices de piété ; et bien loin de se priver du nécessaire comme ces troupes de notre Évangile, pour venir entendre Jésus-Christ dans la personne de ses ministres, laissent les prédications les plus importantes et les plus salutaires enseignements, pour ne pas manquer une occasion de satisfaire leur cupidité? Je veux croire, mes chers auditeurs, que vous n'êtes pas de ce nombre, mais je dois toujours condamner ici ce scandale pour vous en préserver (1).

L'orateur cite l'exemple de Notre-Seigneur, des saints, des solitaires, et il met en action saint Augustin, luttant contre la concupiscence :

Je me vois engagé dans une guerre continuelle et contre qui? contre la concupiscence qui règne encore dans- moi malgré moi, et qui me doit être d'autant plus suspecte, qu'elle me paraît moins criminelle, parce qu'elle se couvre du prétexte de la nécessité (â).

(1) T. VI, p. 219.

(2) Ibid., 222.

Il faut fuir F excès : c*est par l'excès que Thomme se rabaisse à la condition de la bète, et quel opprobre pour notre siècle, s'écrie l'orateur, quel opprobre pour la société que de voir de pareils exemples donnés par des personnes du sexe (1)1 II fallait que le scandale fût bien connu pour que Bourdaloue, avec sa prudente discrétion, se crût permis de révéler ces turpitudes.

Nous ne parlerons ni de la ducbesse de Berry ni de ses excès à la cour si brutalement décrits par Saint-Simon (2); ni des orgies du Temple : ces derniers appartiennent au siècle qui suit. Mais déjà les rendez-vous suspects étaient connus, et l'orateur comprenait qu'il était de son devoir de détourner ses auditeurs de la fréquentation de ces lieux de débauche :

Parce que les excès se commettent plus ordinairement en certaines assemblées, le moyen de se maintenir dans une vie sobre et tempérante, c'est de les éviter, autant que le permettent la charité du prochain et votre état. C'est de méditer souvent ces paroles que saint Augustin confesse avoir été le principe de sa conversion : Non in comessaiionibus et eàtieiadbus; sed induimini Duniiaum Jesum Càristum (Rom., 13; 13, 14). L'esprit de Dieu n'est point dans ces fréquents repas, ni dans ces fausses joies du monde ; mais pour se revêtir de Jésus-Christ, il faut se résoudre à vivre frugalement. C'est de îtdre divorce avec ses faux amis et ces compagnons de débauche, qui sont les vrais ennemis de la piété et autant de corrupteurs. C'est de fuir ces maisons publiques où l'intempérance semble être dans un plein règne; de considérer qae si l'Église en a défendu l'entrée à ses ministres sur les plus grièves peines, si les Pères généralement en ont

(!) T. VI, p. 228. — Nous aurons roccasion de revenir sur ce sujet, lorsque nous étudierons la mission du P. Bourdaloue auprès des dames de son siècle.

(2) Mém., t. V, p. 343.

528 LE p. LOUIS. BOUBDALOUE

donné horreur aux chrétiens, c'est parce qu'ils ont cru que si l'excès n'y était pas toujours, au moins l'occasion prochaine de l'excès en était moralement inséparable (1)/

Bourdaloue savait à qui il parlait; il n'était pas sans connaître, par les rapports de ses amis, les lieux de rendezvous, les hôtels, les tripots où les gens de qualité, oubliant toute pudeur, se livraient à toutes sortes de débauche; nous avons cité l'hôtel de Gondé, le prieuré du Temple surtout était bien connnu, et certainement il était le plus légitimement diffamé.

L'austère prédicateur regarde toute recherche, toute délicatesse sensuelle, comme une faute contre la tempérance chrétienne. Lui objecte-t-on la conduite de Dieu à l'égard des Israélites rebelles, ses attentions pour nourrir délicatement ce peuple ingrat dans le désert; il répond que si Notre-Seigneur se montre plus difficile pour ses disciples que le Dieu d'Israël ne s'est montré pour son peuple, c'est que celui-ci était un peuple maudit, tandis que les disciples de Jésus-Christ étaient un peuple de prédilection.

Autre question que l'orateur se pose : de quelle perfection la réfection du corps est-elle capable (2)? Elle peut et doit être sanctifiée par la prière; et l'orateur entre dans les détails de la vie chrétienne et rappelle le devoir de la prière à ceux de ses auditeurs qui ont plus de raisons pour y satisfaire et qui s* en préoccupent le moins.

Disons plutôt, mes chers auditeurs, que c'est à ce signe qu'il devrait et qu'il voudrait nous reconnaître pour ses disciples et pour chrétiens, mais qu'il ne nous reconnaît plus : car ce saint usage n'est-il pas presque aboli dans le monde?

(1) T. VI, p. 229.

(2) Ibid., p. 234.

du moins, où n'est-il pas négligé? où n'esUil pas traité de menue pratique et de léger exercice? combien même de ces auditeurs mondains à qui j'en parle, de ces esprits forts ou prétendus forts, m'accusent peut-être présentement de descendre à un détail frivole et puéril? Hé quoi! Thomrne vivra des bienfaits de Dieu sans penser à Dieu, et je ne pourrai pas lui rappeler le souvenir de son bienfaiteur qu'il oublie I et, ce qu'il y a de plus étrange, c'est à ces tables où tout abonde, tandis qu'ailleurs on mange à peine, selon l'expression de l'Écriture, un pain étroit et mesuré; à ces tables où tout est servi avec tant de propreté, avec tant d'assaisonnements et tant d'apprêts, avec tant de pompe et tant de magnificence, lorsqu'au tre part on ne mange qu'un pain de douleur, qu'un pain détrempé dans les larmes et dans les sueurs : c'est, dis-je, à ces tables si bien dressées et si bien couvertes, qu'on refusera impunément au souverain Seigneur, de qui seul on tient tout cela, et à qui seul on est redevable de tout cela, les justes hommages qui lui sont dus! Vous en penserez, mes Frères, et vous en direz tout ce qu'il vous plaira : pour moi quoi que le monde en puisse penser et quoi qu'il en puisse dire, je ne craindrai point de me faire entendre là-dessus, et, pour éviter la censure du monde, je ne me tairai point sur un devoir si légitime et si raisonnable {i).

En deux mots, le P. Bourdaloue rappelle à tous l'obligation de la prière avant et après le repas, le Benedicite et les Grâces. C'est ainsi qu'on donne à la table la première place à Jésus-Christ, et sa présence chassera du repas les discours dissolus, qui en font le plus mortel agrément^ suivant l'expression de notre prédicateur.

On n'y débitera plus de ces maximes corrompues, et même si abominables, sur l'usage de la vie, comme si nous ne

(1) T. VI, p. 236.

530 LB P. LOUIS BOuasiOjoirB

Tavions reçue que pour jouir de ses plaisirs; sur remploi do temps, comme s'il n'était donné que pour se divertir, et que la brièveté de ses années dût être un motif pour les rendre plus voluptueuses et pour les passer avec plus de licence : Comedamm et bibamu$; cras enimmoriemur (Isaïe 22 ; i3). On n*y célébrera plus, et Ton n'y exaltera plus tant ces divinités fabuleuses dont les noms portent avec eux les plus sensuelles idées, et expriment les plus grossières et les plus sales passions. On n'y déchirera plus personne, ou par piquantes railleries, on par de ruelles médisances : ponrqam? parce qu'on y respectera la présence de Dieu (i).

Dans ce passage, nous trouvons le programme habituel des entretiens de table.

Enfin, c'est un devoir pour le chrétien de faire la part du pauvre. Cette dernière partie du discours est un appel à l'aumône des plus entraînants. L'orateur, de Tune des circonstances de son évangile, tire cette conclusion : le mystère de l'aumône. C'est avec un motif mystérieux que Notre-Seigneur a multiplié les pains de manière qu'il restât sept paniers pleins des restes ; ils étaient destinés aux pauvres qui pouvaient survenir. Et dès lors ils n'étaient point superflus (2). C'est ainsi que dans les maisons des riches il doit y avoir du superflu pour les membres de Jésus- Christ. Imitons l'exemple de saint Louis, qui invitait les pauvres à sa table et souvent, par respect pour les membres de Jésus-Christ, ne voulait manger qu'après eux. Bourdaloue convient qu'il n'en demande pas tant de ses auditeurs, et avec malice il leur expose ce qu'il attend d'eux.

Quoi qull en soit, il n'est point ici question de tout cela, et ce n'est point ce que j'exige de vous. Tout cela était

(1) T. VI, p. 240.

(2) Ihid,, p. 243.

LE P. BOURDtAIOUK ET LES COURTISANS 531

héroïqae dans saint Louis, et peut-être serait pour vous un sujet de complaisance et de vaine gloire. Ce que je vous demande, mes chers auditeurs, c*est qu'au lieu de nourrir les pauvres dans vos maisons et à vos tables, comme saint Louis, vous les nourrissiez dans les hôpitaux, où ils sont malades; vous les nourrissiez dans les prisons, où ils sont captifs; vous les nourrissiez dans leurs familles et dans ces tristes demeures où la honte les retient; vous les nourrissiez dans ces communautés religieuses, où ils attendent votre secours, après s'être volontairement dépouillés eux-mêmes de ce qu'ils pouvaient posséder comme vous. Voilà à quoi doivent au moins servir vos superfluités, que vous faites étaler avec tant de faste devfint vos yeux, et que vous laissez quelquefois dissiper avec si peu d'ordre et si peu de fruit (i).

Pour fixer dans les esprits les grandes vérités qu'il vient d'annoncer, Bourdaloue termine son discours en rappelant la parabole du mauvais riche qui est toujours une menace pour les heureux du monde, oublieux de leurs devoirs envers les pauvres, leurs ^ères; et, en réveillant le souvenir de ces- règles sup/.ieures de conduite qui doivent diriger l'homme par la noblesse des pensées et des sentiments, il ne veut pas qu'une âme faite pour Dieu se laisse absorber par la préoccupation de la chair; qu^un chrétien tienne ce langage que Jésus-Christ ne veut pas entendre sortir de la bouche de ses disciples : Que mangerons-nous, que boirons-nous? Il ne compi*end pas que l'on puisse ne se rien refuser à soi-même et retrancher tout à nos frères qui sont les pauvres; comme si tous les biens n'étaient que pour nous, et qu'ils n'y dussent avoir aucune part; comme si Dieu prenait plus de soin des oiseaux du ciel que de ces hommes formés à son image...

Ce sermon est, on le voit, un sermon sur la vie pratique

(1) T. VI, p. 244.

dans ce qu'elle a de plus vulgaire, la réfection du corps; nous ne pouvons nous lasser, d* admirer la clarté, la sagesse et la fermeté de sa doctrine ; il dit tout^ il le dit clairement, sans ménagement pour les personnes, et toujours en s' appuyant sur l'Évangile et les saints Pères.

La mission de Bourdaloue s'étend au delà de la peinture des mœurs contemporaines et des hardies interpellations aux coupables assez osés pour aflicher le scandale ; hardiesse excusable dans un temps où les hommes de lettres, moralistes profanes, poètes, satiriques et comédiens, mettaient en scène les fanfarons du vice, toujours sous prétexte de corriger les mœurs, •mais en réalité pour en répandre le scandale plus loin.

Bourdaloue, s'inspirant de Vesprit de l'Église, après avoir lavé et essuyé la plaie morale, ajoute l'huile et le vin qui calment et fortifient le blessé; il s'emploie à indiquer le remède, et à tracer devant ses auditeurs le chfemin du salut. Les courtisans peuvent être saints et doivent devenir saints, et plus que tous autres, ils doivent contribuer au salut de leurs frères. Bourdaloue leur enseigne cet art difficile, et par sa méthode il aplanit les difficultés de l'entreprise.

Il convient, en premier lieu, des difficultés de l'œuvre : en même temps il affirme que ces difficultés s'évanouissent pour tout homme qui ne s'ingère pas de son propre mouvement dans la vie des cours, et n'y entre que conduit par la main de Dieu. Nous trouvons cet enseignement dans le sermon su?' la Tentation :

Oui, chrétiens, je l'avoue, la Cour est un séjour de tentations, et de tentations dont on ne peut presque se préserver, et de tentations où les plus forts succombent : mais pour qui Test-elle? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Dieu, pour ceux qui s'y poussent par ambition, pour ceux qui y

entrent par la voie de Tintrigue, pour ceux qui n'y cherchent que rétablissemeut d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur devoir, contre leur profession, contre leur conscience; pour ceux dont on demande ce qu'ils y font, et pourquoi ils y sont, dont on dit : Ils sont ici, et ils devraient être là ; en un mot, pour ceux que l'Esprit de Dieu n'y a pas conduits. Etes-vous de ce caractère et de ce nombre? alors j'en conviens, il est presque infaillible que vous vous y perdrez. C'est un torrent impétueux qui vous emportera; car comment y résisterez-vous, puisque Dieu n'y sera pas avec vous (1) ?

Ce langage donne la mesure de la sagesse chrétienne de Torateur, de sa prudence, de ce jugement droit qui sait rattacher les événements de ce monde à Tactidn incessante et trop peu connue du Maître du monde. Bourdaloue fait connaître le danger de la situation et en fait connaître le point fort, la vocation ou, en d'autres termes, la volonté de Dieu : l'abbé Gobelin, directeur modeste mais sûr, ne disait pas autre chose à son illustre pénitente, M""' de MaintenoD, lorsqu'il lui imposait l'obligation de rester à la Cour.

Bourdaloue ne défend pas l'entrée de la Cour, mais il veut qu'on y entre à l'appel de Dieu, et qu'après avoir répondu à cet appel, on vive conformément à la voix de sa conscience : il faut répondre à cette vocation et se bien persuader que la vie des courtisans est une vie de sacrifices. Le sermon sur les Tentations^ déjà signalé, est un modèle d'éloquence apostolique, il doit être lu et médité tout entier ; Tesprit et le cœur chrétien aussi bien que le goût littéraire y trouveront de pures et vives jouissances. L'orateur montre successivement avec rapidité et lumière comment un courtisan peut faire son salut à la Cour, en y

(1) T. II, p. 190.

534 LE p. LOUIS BOQBBllOnE

accomplissant sérieusement son devoir ; comment au contraire il court à sa perte en n'y poursuivant que les libertés et les plaisirs faciles.

Dans le sermon sur le Zèle pour F honneur de la Religion^ Bourdaloue indique à ses auditeurs les obligations que leur impose la considération dont ils jouissent aux yeux du vulgaire :

Un grand par son élévation est plus en état de faire honneur à sa religion ; de même aussi que sa grandeur et la distinction de son rang, par un malheur inséparable, le met en pouvoir de nuire davantage à la religion et de lui porter des coups plus mortels. Devoir particulier pour vous, pères et mères : un père et une mère, par Tautorité qu'ils ont dans leur famille, sont plus capables d'y entretenir Tesprit de religion, et par conséquent en deviennent beaucoup plus criminels s'ils ne prennent pas soin de Ty conserver et que, par un abandon total des œuvres religieuses, ils le laissent peu à peu se détruire, soit dans eux-mêmes, soit dans ceux que le ciel leur a soumis. Devoir particulier pour vous, à qui la réputation, Térudition, le génie, donnent, sans autre droit, un certain crédit dans le monde : il ne faut souvent qu'une parole d'un homme de ce caractère pour maintenir ou pour affaiblir la foi et la religion dans des esprits prévenus en sa faveur et disposés à Técouter (1).

Bourdaloue pousse plus loin ses enseignements ; il va montrer que la Cour elle-même peut devenir une école de vertu et de sainteté :

On s'étonne qu'il y ait eu des saints à la Cour, et moi je prétends que c'est la Cour même, où, par l'ordre de Dieu, ils se trouvaient attachés, qui les faisait saints. Oui, la Cour les formait à la religion; la Cour, qui, pour tant d'autres, a été et est si souvent une école d'impiété, par un

(1) T. vn, p. 267.

don singulier de Dieu, apprenait à ceux-ci le christianisme, •et les élevait à la sainteté. Gomment cela? rien de plus naturel ni de plus simple. Attachés à la €k>ur par leur condition, ils avaient honte de n^avoir pas pour Dieu une obéissance aussi prompte et une fidélité aussi inviolable que celle dont ils se piquaient i Tégard de leur prince ; et cette comparaison les portait à tout entreprendre : ils se reprochaient avec douleur d'être moins vifs et moins empressés pour le Dieu de leur salut, que pour le maître de qui dépendait leur fortune j.emporelle ; et à force de se le reprocher, ils parvenaient enfin à pouvoir se rendre le témoignage favorable que leur conscience sur ce point exigeait d'eux, et où consistait pour eux le capital et Tessentiel de la religion. Je veux dire, ils parvenaient enfin à avoir pour Dieu cet amour de préférence si nécessaire au salut, et néanmoins si rare i la Gour ; mais Dieu qui les avait choisis, voulait que la Gour même le leur enseignât, et leur en fournit un motif auquel ni leur raison, ni leur foi ne puss^it résister; et quel était ce motif? je le répète : l'application sans relâche avec laquelle ils faisaient leur cour à un homme mortel, la disposition sans réserve à n'épargner rien pour lui plaire, le parfait dévouement à ses intérêts^ la soumission aveugle à ses volontés, l'infatigable assiduité auprès de sa personne, Tattention à mériter ses bonnes grâces, l'ambition d'être à lui, la crainte d'être oubliés de lui, beaucoup plus d'en être disgraciés et réprouvés : tout cela c'était pour les saints autant de leçons du culte suprême et de l'amour souverain qu'ils devaient à Dieu; et ces leçons, bien étudiées, bien méditées, bien appliquées, faisaient sm* eux des impressions qui les sanctifiaient. De même, on est surpris qu'il y ait eu des hommes qui, dans la profession des armes, soient arrivés à la sainteté ; et moi je dis que rien ne pouvait mieux les disposer à la sainteté que la profession des armes. Gomment les Maurice, les Sébastien, les Eustache l'y ont-ils trou- 'vée? Ils devenaient sans peine les majrtyrs de iésus-Ghrist (i).

(1) T. XI, p. 456.

536 LE p. LOUIS BOUBDALOUE

Et la conclusion, la voici :

Si vous vous perdez à la Gour, ce n'est point aux tentations de la Cour que vous vous en devez prendre ; c'est à vous-mêmes, et à votre lâcheté, à votre infidélité, puisque le Saint-Esprit vous le dit en termes formels : Perdùio tua, Israël (Osée. 43; 9). Et, en effet, n'est-ce pas à la Cour que, malgré les tentations, Ton a pratiqué de tout temps les plus grandes vertus? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires? n'est-ce pas là que se sent formés tant de saints? n'est-ce pas là que tant d'autres peuvent se former tousles jours? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatants, être continuellement assiégés d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés, d'hommes passionnés ; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d'autrui, à écouter des plaintes, à donner des ordres, à tenir des conseils, à négocier, à délibérer, tout cela et mille autres soins pris en vue de Dieu, selon le gré de Dieu, n'est-ce pas assez pour vous élever à la plus sublime sainteté (i)?

Il ne veut pas que l'homme de Cour s'autorise des scandales publics pour rester dans la mauvaise voie; outre qu'il n'est pas sage de se laisser entraîner aux exemples pernicieux du grand nombre, il y a injustice à ne pas faire la part du bon exemple et ne pas reconnaître que les bons exemples sont encore nombreux et méritent qu'on se fasse honneur de marcher à leur suite. C'est un des raisonnements que nous trouvons dans le sermon sur rHypocrisie :

Non, mes Frères, Dieu n'a point tellement abandonné son Église, qu'il ne se soit réservé de parfaits adorateurs, comme autrefois il s'en réserva parmi les Juifs, lorsque cette aveugle nation tomba dans l'infidélité. Nous voyons

LE P. BOURDÂLOUE ET LES IlOURTISANS 537

encore des hommes tels que la religion les demande, dont la vie exemplaire nous peut servir de modèle. Nous voyons des femmes, des vierges, dont la ferveur nous édifie et dont la dévotion ardente, charitable, humble, désintéressée, a tous les caractères de la sainteté évangélique. Outre ceux ou celles que la Providence, par une vocation particulière, a renfermés dans les solitudes et dans les cloîtres, il y en a dans tous les états : Il y en a jusqu'à la' Cour; et si le libertin les méconnaît, ils ne feront pas moins devant Dieu sa condamnation, parce qu*il affecte de les méconnaître (i).

Le passage suivant s'applique plus directement à nos courtisans :

J*ai dit que les saints ont trouvé dans leur condition des moyens de glorifier Dieu, dont ils ont su avantageusement se prévaloir pour acquérir tout le mérite de leur religion ; et je n'en veux d'autre preuve que l'histoire de leur vie : combien y en a-t-il dont la sainteté n'a été si éminente ni si éclatante, que parce qu'ils ont eu dans leur condition des occasions de fain; pour Dieu de grandes choses ? Ils avaient dans le monde de la qualité (ne quittons point ce qui vous est propre, et qu'il n'y ait rien de vague dans cette morale), ils avaient dans le monde de la qualité, de la dignité, de l'autorité : comme élus de Dieu, ils ont fait servir tout cela à la piété, à la charité, à l'humilité. Si saint Louis n'eût été roi, aurait-il fait pour Dieu ce qu'il a fait? auraitril réprimé l'impiété, aurait-il puni le blasphème, aurait-il dompté l'hérésie, aurait-il établi tant de saintes lois? la royauté donnait de la force à son zèle, et son zèle pour Dieu n'avait du succès que parce que la royauté en était le soutien (â).

£t plus bas il montre que le courtisan trouve les moyens les plus eflTicaces de salut dans les humiliations, les morti-

(1) T. VI, p. 200.

(2) T. XI, p. 458. Toussaint.

538 LE t. LOUIS BOUBDALODE '

fications auxquelles il est constamment exposé; il ajoute qu'à la Cour, l'alliance entre la piété et la grandeur est facile.

Les courtisans peuvent avoir de grands défauts, mais à ces défauts il y a des remèdes que la piété fournît : l'extrait suivant du livre des Pensées exprime avec force cette vérité.

Ce qui nous indispose à Tégard des grands, et ce qui nous porte le plus souvent contre eux aux murmures et aux mépris, ce sont leurs hauteurs et leurs fiertés, ce sont leurs airs dédaigneux et méprisants, ce sont leurs façons de parler, leurs termes, leurs gestes, leurs regards, toutes leurs manières, ou brusques et rebutantes, on trop impérieuses et trop dominantes. Ce sont encore bien plus leurs tyrannies et leurs duretés, quand, par Tabus le plus énorme du pouvoir dont ils ont été revêtus, ils tiennent dans Toppression des hommes comme eux, et leur font sentir sans ménagement tout le poids de leur grandeur; quand, par rindifférence la plus mortelle, uniquement attentifs à ce qui les touche, et renonçant à tous les sentiments de la charité, ils voient d'un œil tranquille et sans nulle compas* sion des misères dont assez ordinairement ils sont euxmêmes auteurs; quand, par une monstrueuse ingratitude, ils laissent sans récompense les services les plus importants, et oublient des gens qui se sont immolés et qui s'immoleat sans cesse pour leurs intérêts. Ce sont leurs injustices, leurs violences, leurs concussions, et, si je puis user de ee terme, leurs brigandages, soit connus et publics (car souvent même ils ne s'en cachent pas), soit particuliers et secrets, mais qui ne causent pas moins de dommages et ne donnent pas moins à souffrir. Ce sont les désordres de leur vie, leurs débauches, leurs excès, leur irréligion, tous les vices où ils s'abandonnent avec d'autant plus de liberté, que c'est avec plus d'impunité. Yoilà, tout grands qu'ils sont, ou par la naissance, ou par la faveur, ce qui les

rabaisse infinifflent dans les espcits et ce qui les avilit. On respecte dans eux leur caractère ; oq redoute leur puissance ; on leur rend les hommages qu'on ne peut leur refuser, ni selon les lois du monde, ni selofi la loi de Dieu : mais leurs personnes, comment les regarde-t-on? et tandis qu'au -dehors on les honore^ quelle estime en fait-on dans le cœur, et quelles idées en conçoit-on? S'ils en étaient instruits, il faudrait qu'ils fussent bien insensibles, pour n*en être pas pénétrés jusque dans le fond de Tâme.

Or^ la piété retranche tout cela, réforme tout cela, change tout cela. En faisant de la grandeur une grandeur chrétienne, elle en fait une grandeur aimable et vénérable : comment? parce qu'elle en fait une grandeur modeste et humble, qui, sans abandonner ses droits ni oublier ses prérogatives, du reste ne s'enorgueillit point, ne s'enfle point, ne fie laisse point in£atuer d'elle-même ; qui n'offense personne, ne choque personne, ne s'éloigne de personne ; qui, tout au con^traire, se rend affable à l'égard de tout le monde, prévenante, honnête, douce, condescendante (1).

£t en mènie temps, le jour de la Toussaint, Bourdaloue ouvrait le ciel aux yeux de ses auditeurs et leur montrait des rois, des seigneurs et des courtisans parmi les bienheureux, bien dignes d'eux par la noblesse du sang «et la subUmitë des vertus.

Entrez en esprit dans oet auguste temple de la gloire, où régnent avec Dieu tant de bienheureux. Vous y verrez des saints qui ont tenu danfi le monde les mêmes rangs que "VOUS y tenez Aujourd'hai; qui ee sont trouvés dans les mêmes eingageme[nt&, dans les mêmes affaires, dans les mêmes emplois; et qui, non seulement s'y sont sanctifiés, mais, oe que je vous prie de bien remarquer, qui s'en sont servis pour se sanctifier^ Parconrez tous les ordres de oes

{{) T. XIV, p. 409. Pensées.

540 LE p. LOUIS BOURDALOUE

illustres prédestinés, vous en trouverez qui ont vécu comme vous auprès des princes; et qui n'ont jamais mieux servi leurs princes que quand ils ont été plus attachés à leur religion et à Dieu. Vous en trouverez qui se sont signalés comme vous dans la guerre, et peut-être plus que vous, parce la sainteté, bien loin de les affaiblir, n'a fait qu'augmenter en eux la vertu militaire et la vraie bravoure. Vous en trouverez qui ont manié comme vous les affaires, et si vous n'êtes pas aussi saints qu'eux (ne vous offensez pas de ce que je vous dis), qui les ont maniées plus dignement et plus irréprochablement que vous. Vous en trouverez que leur probité seule a maintenus à la Cour; qui s'y sont avancés sans avoir recours aux artifices de la politique mondaine, et qui n'ont dû le crédit qu'ils y avaient qu'à leur droiture et à leur piété. En un mot, vous en trouverez qui ont été tout ce que vous êtes, et qui, de plus, ont été saints (i).

Et même aux yeux de Dieu, les grands de la terre sont plus propres que tous autres à rendre gloire à la majesté divine, à cette condition qu'ils seront, avant tout, grands par d'héroïques vertus :

C'est un grand miracle que, malgré la bassesse de leur condition, Dieu ait suscité les pasteurs pour être comme les premiers apôtres du Messie, et pour publier dans le monde sa venue : mais un miracle encore bien plus grand, c'est que, malgré l'orgueil presque inséparable de la puissance humaine. Dieu, dans les Mages, ait inspiré aux puissants du siècle tous les sentiments de la vraie humilité ; car l'humilité dans la grandeur est le chef-d'œuvre de la grâce. Ainsi, sans me contenter de vous dire avec l'apôtre saint Paul, que Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts, et les petits pour humilier les grands je puis ajouter qu'il

a pareillement choisi les forts pour instruire les faibles, et les grands pour servir de modèles aux petits (1).

Par cette nouvelle grandeur, le courtisan ajoute à la noblesse du sang un titre plus glorieux encore, le titre d'enfant de Dieu.

Au milieu de la Cour, se déclarer pour Jésus-Christ par une pratique constante, solide, édifiante de tout ce que vous prescrit la religion, voilà ce que vous prêche le divin pré curseur? Et qui peut vous déposséder de cette liberté chrétienne? qui le doit? S'il faut être esclave, ce n'est point l'esclave du monde, mais le vôtre, ô mon Dieu ! Il n'y a que vous, et que vous seul, dont nous puissions Tètre justement; et quand nous le sommes de tout autre, nous dégénérons de cette bienheureuse adoption qui nous met au nombre de vos enfants, et qui nous donne droit de vous appeler notre Père (2).

IL — LE p. BOURDALOUE ET LES DAMES DE LA COUR.

Le 9 décembre 1697, deux jours après le mariage de Louis de France, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, avec Marie-Adélaïde de Savoie, le P. Bourdaloue, prédicateur de la station de l'A vent, prononça un sermon sur le mystère de la Conception de la sainte Vierge (3). Pour la première fois, la jeune duchesse paraissait en son rang (4) .

(3) La f(f»te av^t éU» remise an lundi, à cause de la coïncidence avec le deuxième dimanche de TAvent.

(i) Dangoau, le Mercure de France et la Gazette donnent, à celte date idécembre 1697), le détail des fêtes splendides qui eurent lien à Toccasion du mariage du duc de Bourgogne.

513 I^ p. lOUIS BOUBDALOUB

Cet événement, joint à la solennité religieuse, avait rassemblé autour de la chaire une assistance nombreuse et brillante ; tous, seigneurs et dames , étaient jaloux de prendre part à la joie du souverain et tenaient à afiirmer leurs droits de préséance dans la nouvelle organisation de la maison royale.

Le P. Bourdaloue arrivait alors à la fin de sa carrière oratoire, sans avoir rien perdu de son zèle et de son énergie; ses forces physiques avaient pu baisser, mais son autorité morale allait toujours en croissant : aussi le voyons-nous conserver son sang-froid et sa fierté habituelle au milieu des joies et des splendeurs de cette brillante fête, et profiter de ce grand concours de dames» de ce déploiement inouï de luxe dans un moment de calamités publiques, pour leur adresser une énergique leçon de morale.

Dans le courant du sermon, nous trouvons ces paroles :

En vous réglant sur Texemple de Marie, vous sanctifierez le christianisme dans vos personnes ; car je vous l'ai déjà dit plus d'une fois, Mesdames, et j'ose encore une fuis vous le redire, c'est de vous^ et presque uniquement de vous^ que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme; j'en appelle là-dessus à vos propres connaissances ; et pour vous convaincre de cette vérité, je ne veux point d'autres témoins que vous-mêmes (1).

Bourdaloue revient souvent sur cette idée que partage avec lui tout homme philosophe, historien, homme de lettres et homme d'Église, s'il est au courant de la vie intime de la société française au dix-septième siècle. Les femmes y ont rempli un grand rôle, bon ou mauvais, mais toujours puissant. Bien que Louis XIV les ait toujours

(l) T. XI, p. 46.

laissées en dehors de la politique, il faut avouer que sa sagesse s'est montrée bien courte et bien aveuglée par les passions» en ne prévoyant pas les conséquences que ses tristes exemples ménageaient à l'avenir de sa race et de son empire.

Il faut donc pardonner à Bourdaloue la hardiesse de sa parole; son âge, son caractère sacré et sa longue expérience Tautorisaient à parler haut et ferme : dans sa chaire de Versailles, il est plus souverain que le roi sur son trône,

A Fépoque où nous place le sermon sur la Conception de la sainte Vierge^ Louis XIV mène une vie régulière, mais il ne peut arrêter les funestes conséquences du passé : Bourdaloue n'ignore pas ce qui se passe et il n'est pas homme à tenir la vérité captive.

Le mal remontait aux années de prospérité, alors que la royauté, dans toute sa force et dans tout T éclat de son prestige, s'était comme déifiée ; le paganisme était entré dans les mœurs, fe sens moral chrétien avait disparu. Et comment en douter quand nous voyons M°** de la Vallière, sur le point d'entrer au Carmel, parer de ses mains M"' de Montespan ; l'abbesse de Fontevrault, Gabrielle de Mortemart, en tiers avec sa sœur, doublement adultère, rendre visite à Louis XIV; la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, conduire elle-même, en 1670, M"'* de Keroual à la cour de son père Charles II (1); M"** de Main tenon, se faire un mérite de consacrer son temps et ses facultés, son intelligence et son cœur, à l'éducation du /ils du Roi^ le duc du Maine (2) ; M"** de Sévigné, avec son cousin Bussy de Rabutin, trouver que la condition des filles

(1) Lettres (/eif'"*^ de Sévigné, 11 septembre 1675; t. IV, p. 128. M^*' de Keroual, paya de son honaeur le titre de duchesse de Porstmouth.

(2) Légitimé de M. de Montespan.

544 LE P. LOriS BOURDALOUE

de la reine n'était pas à dédaigner même en perspective des suites qu'elle peut avoir pour Thonneur de sa propre fille. Bussy, avec sa désinvolture habituelle, écrivait à sa cousine en 1681, après la retraite de M"° de Fontanges à Port-Royal de Paris, où elle mourut peu de temps après (1) : « Si ce temps dure, un chemin sûr aux belles filles pour se sauver, ce sera de passer par les mains du roi (2) I ))

M"* de Sévigné fréquente les salons de Ninon de Lenclos, bien qu elle trouve cette femme dangereuse et très dangereuse pour son fils; elle avoue que Ninon est une femme sans foi, comme sans mœurs, qui semble vouée à pervertir les jeunes gens ; elle se plaint aussi des relations du jeune marquis son fils avec la Champmëlé. Racine et Boileau, tout jansénistes qu'ils sont, se donnent rendez-vous chez la célèbre actrice, et là, au frais du gentilhomme, on se permet toute espèce de diableries^ au dire de la marquise sa mère, qui en prend facilement son parti (3).

Nous ne soulevons que timidement lé voile qui couvre les désordres de la société à la fin du dix-septième siècle, et nous nous contentons de cet aperçu pour expliquer le zèle, souvent amer, avec lequel Bourdaloue attaque aussi bien la licence des mœurs des femmes de son siècle que leur vanité, leur légèreté, leur immodestie, leur fausse piété, leur sensualité. Dans tous ses discours nous retrouverons, avec le prêtre compatissant, le moraliste accompli, l'observateur fin et clairvoyant. Sa doctrine n'a rien d'exagéré, il le dit et le répète sans cesse, et il en apporte luimême la preuve lorsqu'il met le doigt sur la plaie. Nous allons le voir à l'œuvre.

(l) Juin 1G81.

(^2) LeUre de Bussy -Rabuiin à if»»» de Sévigné, 12 avril 1681, t. VII, p. 147.

(3) Lettres de M^^^ de Sévigné, t. II, p. 137.

Dans le sermon sur la Conception de la sainte Vierge (1), Bourdaloue commence par exposer F enseignement de rÉglise d'après les saintes écritures et d'après la tradition, puis il en tire les conséquences morales. II nous apprend ce que nous sommes sans la grâce, ce que nous sommes par la grâce.

Le mystère de la Conception de la sainte Vierge nous fait voir que sans la grâce il n'y a que corruption de notre nature par le péché; cette considération amène, dans la première partie du discours, un tableau remarquable de l'homme déchu; c'est l'image d'une société ou d'une cour corrompue :

Nous savons que ce premier péché nous a attiré un déluge de maux, et que, par les deux plaies mortelles qu'il nous a faites, rignorance et la concupiscence, il a répandu le venin de sa malignité dans toutes les puissances de notre âme; que c'est pour cela qu'il n'y a plus rien en nous de sain, que notre esprit est susceptible des plus grossières erreurs, que notre volonté est comme livrée aux plus honteuses passions; que notre imagination est le siège et la source de rillusion; que nos sens sont les portes et les organes de rincontinence ; que nous naissons remplis de faiblesses, assujettis à l'inconstance et à la vanité de nos pensées, esclaves de nos tempéraments et de nos humeurs, dominés par nos propres désirs. Nous n'ignorons pas que de là nous vient cette difficulté de faire le bien, cette pente et cette inclination au mal, cette répugnance à nos devoirs, cette disposition à secouer le joug de nos plus légitimes obligations, cette haine de la vérité qui nous corrige et qui nous redresse, cet amour de la flatterie qui nous trompe et qui nous corrompt, ce dégoût de la vertu, ce charme empoisonné du vice : de là cette guerre intestine que nous sentons dans nous-mêmes, ces combats de la chair contre

(1) T. XI. p. i.

546 le P« UH7I6 BOU]U)AIX)UE

la raison, oe& lévolles Becrèies de la raison même contre Dieu, cette bizarre obstination à vouloir toujours ce que la loi nous défend, parce qu'elle nous le défend, et à ne vouloir point ce qu'elle nous commande, parce qu'elle nous le commande, à aimer par entêtement ce qui souvent en soi n'est point aimable, et à rejeter injustement et opiniâtrement ce qu'on nous ordonne d'aimer, et ce qui mériterait de l'être. Renversement monstrueux, dit saint Augustin, mais qui, par là môme qu'il est monstrueux, devient la preuve sensible du péché que nous contractons dans notre origine, et que nous apportons en naissant. Voilà, encore une fois, ce que nous éprouvons et ce que nous regardons comme les suites malheureuses de notre conception (1).

L'orateur n'est pas moins éloquent lorsqu'il poursuit, dans l'àme déchue, les progrès de la corruption originelle : on est dans kmiaëre, dit>-il, et l'on n'en est pas humilié, on n'en gémit pas ; si par hasard on en gémit, c'est parce que les passions troublent le repos, causent de mortels chagrins. Le pécheur, au lieu de déplorer sa misère, s'en glorifie...; il se soumet à ses passions et veut que tout le monde s'y soumette. « Entrer dans vos passions, dit Bourdaloue à l'auditoire que nous connaissons, cest savoir vous plaire {^). » Seul il pouvait énoncer hautement une vérité aussi humiliante; il poursuit : Plus elles sont honteuses, plus on est jaloux de les voir respecter. On tourne contre Dieu les dons qu'il a prodigués à sa créature : talents de l'esprit, force du <^orps, capacité* santé, dons de la nature, et par conséquent du Créateur, tout est infesté parla malignité du péché.

Écoutons maintenant la parole même de l'orateur :

Malgré la grâce du baptême, qui efface en nous ce péché,

(1) T. XI, p. 9.

(2J /ôirf.p. 14.

LE P. BOUWDAUM» ET US OOUBTISANS oV!

par an dernier désordre qui ne peut être attribué qm'à la dépravation de notre ec&ur, uqub cHiscitons encore tous les jours dans le christianisme, &i j'ose aJbisi ro'ex.primer, de nouveaux péchés, originels, jpires que le premier, et d'une conséquence pour nous plus pernicieuse. Qu'est-ce à dire, nouveaux péchés originels? c'est-à-dire, certains péchés dont nous sommes les auteurs, et qui, par une fatale propagation, se communiquant et se répandant, passent de nos personnes dans celle des autres. J'appelle péchés originels, ces péchés de scandale contres lesquels le Fils de Dieu a prononcé dans l'Évangile de w foudroyants anathèmes; j'appelle péchés originels, certains péchés des pères et des mères à Tégard de leurs enfants : d*un père qui, par succession, inspire à son flls ses inimitiés et ses vengeances ; d'une mère qui, oubliant qu'elle est chrétienne, penertit sa fllle en lui inspirant la vanité et l'amour du monde; j'appelle péchés originels, certains péchés des chefs de famille h l'égard de leurs domestiques : d'un maître, qui, pire qu'un infidèle, fait des siens les ministres de ses débauches ; d'une femme qui, abusant de son autorité, engage la conscience d'une jeune personne que Dieu lui a confiée, et la perd en l'obligeant à être la confidente de ses intrigues ; j'appelle péchés originels, certains péchés des grands à l'égard des peuples, des prêtres à Tégard des laïques, des supérieurs à l'égard de leurs inférieurs. En quoi le péché d'Adam fut-il si énorme devant Dieu? en ce qu'il ne fut pas le péché d'un seul, mais de plusieurs ; en ce qu'Adam, violant le précepte, nous comprit tous dans le malheur de sa désobéissance; en ce qu'étant notre chef, il ne put commettre ce péché sans nous en rendre coupal^les (1).

Quelle terreur un pareil langage devait répandre sur un auditoire aussi coupable mèaie après tant d'expiations!

Il faut cependant mettre le baume sur la plaie; et Bourdaloue ramène son auditoire à la confiance ; se tournant

(1) T. XI, p. 20.

548 LE p. LOUIS BOURDALOUE

vers la sainte Vierge et s' adressant à sa compatissante miséricorde par le titre de mère de Dieu qu'elle doit à nos iniquités, et par le privilège de sa Conception sans tache, il lui demande de bien connaître Tétat de grâce où elle a vécu et où Dieu nous appelle à vivre. G* est le sujet de la deuxième partie du discours.

Bourdaloue établit les heureux effets du privilège de Marie, ce que nous sommes par la grâce et avec la grâce.

Ce fut, dit Torateur, comme un germe divia qui se forma dans son cœur, mais dont la vertu se répandit ensuite dans tout le corps de ses actions (i).

Voilà ce que nous devenons nous-mêmes avec la grâce et par la grâce, c'est-à-dire par le baptême : Thomme, de pécheur, devient enfant de Dieu; ses actions sont dignes de Dieu et de la vie éternelle que nous devons posséder en Dieu.

Le titre d'enfant de Dieu, voilà, aux yeux de Bourdaloue, le titre par excellence, et il veut que son auditoire partage sa pensée; avec sa piété tout apostolique, il rappelle que la noblesse du sang, bien loin d'être un titre d'exclusion, est au contraire un motif de sainteté.

Ma confiance doit être dans ce titre honorable d*enfant de Dieu; et malheur à vous, mes chers auditeurs, si jamais il vous arrivait de faire consister la vôtre dans une grandeur seulement humaine. Je ne prétends point pour cela diminuer les avantages, même extérieurs et temporels, que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie, je dis la grandeur du monde sanctifiée par la grâce du Créateur, doit mlnspirer un autre sentiment. Car Dieu n'a point méprisé dans Marie cette

(!) T. XI, p. 27.

grandeur de la naissance, dont l'Église même semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fût d'un sang noble et royal : pourquoi? pour faire éclater, dit saint Gbrysostome, la vertu de sa grâce, et pour donner aux grands du monde cette consolation dans leur état, non seulement que la grandeur peut servir de fond à la plus éminente sainteté, mais que la sainteté, pour être éminente, ne trouve point de fond qui lui soit plus propre que la grandeur : pour leur marquer que, selon le dessein de la Providence, ils peuvent, sans rien confondre, être grands et être saints; mais qu'ils ne sont grands que pour être saints, et que plus ils sont grands, plus ils sont capables d'honorer Dieu, quand ils sont saints (1).

Puis revenant à la masse des auditeurs, il ajoute cette parole :

Je parle donc à tous sans exception, puisqu'il n'y a point de juste sur la terre, de quelque condition qu'il soit, qui n'ait droit de dire comme chrétien : Je suis né de Dieu, et cette grâce, qui me sanctifie, n'est rien moins, dans moi, qu'une participation de la nature de Dieu (2).

Titres de noblesse qui ne doivent point être stériles, et que nous devons soutenir par la pratique des vertus, zèle, ferveur, reconnaissance, pureté de mœurs ; adoption divine qui doit étouffer les désirs charnels et développer la vie raisonnable.

Le chrétien, sanctifié par la grâce, est enfant de Dieu, héritier de Dieu, cohéritier de Jésus-Christ.

Troisièmement, enfin l'exemple de Marie va nous apprendre ce que nous devons à la grâce. L'usage qu'elle a fait de la grâce de sa Conception^ est le modèle le plus

(1)T. XI, p. 31.

(2) Ibid,, p. 32.

550 Lft P« I.O01B myClOikiKM»

parfait (ppe Dîetï puisse mettre detamt no» yeax, poor ikoos apprendre Ttisage que nous derons faire de la grâce de notre sanctification (1).

Marie fuit le monde et la corruption du monde; elle travaille à sa perfection, et tous les jours croît en perfection (2)... en un mot elle marche constamment dans la crainte du Seigneur» dans l'austérité et la pénitence. A cet exemple de la sainte Vierge, Bourdaloue oppose la vie des gens du monde et tir« cette eooclusion qui s'adresse, comme on le verra, aux daines delà cour; il ne reste pas dans les généralités, ii précise sa pensée.

On ne nous oblige pas à fuir le monde en général, mais on nous oblige à fuir un monde partieolier qni nous pervertit et qui nous pervertira toujours, parce que c'est un monde où règne le péché, un monde d'où la charité est bannie, un monde dont la médisance fait presque tous les entretiens, un monde où le libertinage passe non seulement pour agréable, mais pour honnête; un monde d'où nous ne sorr tons jamais qu'avec des consciences, ou troublées de remords, ou chargées de crimes ; un monde au torrent duquel nous sentons bien que nous ne pouvons résister.

Voilà Tessentielle et importante vérité que nous prêche Marie par son exemple; et c'est à vous, âmes fidèles, dont elle a honoré le sexe y de vous l'appliquer personnellement. €ar l'exemple de Marie est fait pour vous ; et quand saint Ambroise parlait aux femmes chrétiennes de son siècle, c'était la règle qu'il leur proposait. Considérez Marie, leur disait-il; il n'y a rien dans sa conduite qui ne tous instruise. Voyez avec quelle réserve et avec quelle modestie elle reçut la visite d'un ange ; et vous apprendrez comment vous devez traiter avec des hommes pécheurs^ C'était un ange^ mais sous une figure humaine; et voilà pourquoi elle prétendit

(1) T. XI, p. 37

(2) Ibid,, p. 40.

LE P. BOURBALOUC BT LES COURTISANS 551

avoir raison et même obligation de se troubler. C'était le ministre de Dieu, Tambassadeur de Dieu; mais elle savait qu'une épouse de Dieu doit se défier des serviteurs de Dieu môme. Elle était confirmée en grâce, et le Seigneur était avec elle; mais il n'était avec elle, reprend saint Ambroîse, que parce qu'elle ne pouvait être sans peine avec tout autre qu'avec lui; elle n'était confirmée en grâce, que parce qu'elle était confirmée dans la défiance d'elle-même. Voilà le modèle et le grand modèle sur lequel Dieu vous jugera; mais sur lequel j'aime bien mieux que vous vous jugiez dès aujourd'hui vous-mêmes (1).

C'est après cette application que Bourdaloue répète une fois de plus aux dames de la cour :

C'est de vous et presque uniquement de vous que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme (1)...

Marie, malgré son innocence, marche au-devant des rigueurs de la pénitence; tandis que nous, pécheurs, chargés de crimes, nous cherchons les avantages de Tinnocence, qui sont le repos, la tranquillité, le plaisir, la joie, auxquels nous n'avons aucun droit, et nous fuyons l'assujettissement, le travail» l'humiliation, la souffrance, les larmes, qui sont le juste payement et la solde du péché. Et cependant, où voit-on plus de sujet et de matière de pénitence qu'à la cour? s'écrie l'orateur; n'est-ce pas là que régnent avec plus d'empire l'orgueil de l'esprit, la mollesse des sens et l'amour de soi-même ?

Enfin, Marie travaille sans cesse à sa perfection» tandis que l'homme du monde croit toujours en faire assez : pour «n homme du monde, dit-on, pour un courtisan, il n'en

(1) T. XI, p. 44.

(2) Ibid., p 46.

faut pas davantage. Voici le dernier trait par lequel Bourdaloue, toujours avec la même autorité, la même énergie, impose à son royal auditoire Tobligation du travail de la perfection chrétienne :

Dans cette vie, ou il faut croître, ou il faut déchoir. C'est ce que saint Paul enseignait aux premiers fldèles. Croissez, mes Frères, leur disait-il, dans la science de Dieu; croissez dans son amour et. dans sa grâce ; croissez daus la foi et dans toutes les vertus : sans cela vous êtes dans la voie de perdition. Or, pour croître de la sorte, il faut agir, et c'est ce qu'a fait Marie. Sans laisser jamais la grâce oisive, elle Ta rendue agissante, fervente, appliquée à de continuelles pratiques de piété et de charité. Mais quelles bonnes œuvres pratiquez-vous, et à quels devoirs de charité envers les pauvres vous adonnez-vous? S'il y a pour vous un moyen sûr et infaillible de persévérer dans la grâce, au milieu du monde où vous vivez, c'est celui-là. Car au lieu que saint Bernard vous déclare, et avec raison, que quoi que vous fassiez, vous ne conserverez jamais l'humilité dans le luxe, la chasteté dans les délices, la piété dans les intrigues et dans les vaines occupations du siècle, je vous dis, pour votre consolation, qu'en donnant vos soins aux pauvres de Jésus- Christ, et eu vous employant pour eux, vous corrigerez votre délicatesse par la vue de leurs misères, votre vanité par les services que vous leur rendrez, votre froideur et votre indévotion par la sainteté de cet exercice, et qu'ainsi, malgré les périls mêmes de votre état, mettant cette grâce en œuvre et la faisant agir pour Dieu, vous la sauverez pour vousmêmes. Et de quoi nous sert-il, mes chers auditeurs, de posséder celte grâce si précieuse, et de n'en faire aucun usage (i)?

C'est donc ainsi que Marie a honoré la grâce, et que nous devons l'honorer.

{!) T. XI, p. 49.

Ce discours, tout moral et d'une pratique clairement définie, est terminé par un compliment adressé à la jeune duchesse de Bourgogne; l'orateur énumère toutes les qualités qui brillent ou doivent briller dans une princesse de sang royal. Nous en avons parlé ailleurs (1).

Il faut convenir que Bourdaloue semble ici se préoccuper beaucoup moins de la solennité des naces royales que de la sanctification des jeunes époux et des nombreux témoins qui viennent faire leur cour au petit-fils de Louis XIV.

Dans le sermon sur le Scandale^ que nous datons de l'année 1686, Bourdaloue fait encore une large part aux dames de la cour; il prêche devant le roi, et sa présence ne l'intimide pas; nous pouvons même affirmer qu ri s'en applaudit, parce qu'il compte sur le sens droit du souverain pour l'intelligence des applications personnelles.

Bourdaloue relève avec esprit, mais toujours avec gravité, les illusions dont les femmes mondaines se rendent coupables dans le commerce de la vie :

Ainsi, dit-i], une femme, remplie des idées du monde et vide de l'esprit de Dieu, se trouve engagée dans les visites, dans des conversations dangereuses et qu'elle ne veut pas interrompre, se portant à elle-même témoignage qu'elle ne s'y propose aucune intention criminelle : toutefois, elle voit bien que par ce commerce elle entretient la passion d'un homme sensuel, qu'elle excite dans son cœur des désirs déréglés, qu'elle le détourne des voies de son salut, qu'elle donne lieu à ses folles cajoleries ; elle voit bien qu'en souffrant ses assiduités, sans qu'elle le veuille perdre, elle le perd néanmoins : en est^elle moins homicide de son âme? non, chrétiens; le scandale qu'elle donne est un péché pour elle, et un péché grief. Son intention, dans ce commerce,

(1) Page 431.

554 tR P. I4)UIS BOURDALOUB

n'est que de satisfaire sa vanité ; mais, indépendamment de son intention, sa vanité ne laisse pas d'allumer dans ce jeune homme et d'y nourrir une impudicité secrète. Elle ne répond à l'attachement qu'on a pour elle que par des complaisances qu'elle appelle de pures honnêtetés, et elle est bien résolue d'en demeurer là ; mais sa résolution n'empêche pas que l'effet de ses complaisances n'aille plus loin, et que, malgré elle, elle ne fasse périr celui qu'elle voudrait seulement se conserver, et à qui elle n'a pas le courage de renoncer (I).

Illusions qui tiennent à des appréciations fausses de la fragilité humaine. Ces femmes veulent ignorer que la mort des âmes est souvent attachée à des choses légères suivant l'opinion du monde, et qui sont des abominations devant Dieu :

A des immodesties dans les habits, à un certain luxe dans les parures, à des nudités indécentes, à des modes que le dieu du siècle, c'est-à-dire que le démon de la chair a inventées ; à des légèretés et des privautés où l'on ne fait point difficultés de se relâcher d'une certaine bienséance ; à des entretiens particuliers dont le secret, la familiarité, la douceur affaiblit les forts et infatué les sages; h des airs d'enjouement peu réguliers et trop libres; à des affectations de plaire et de passer pour agréable. Tout cela, dites-vous, est innocent. Hé quoil répond saint Jérôme, vous appelez innocent ce qui fait à l'âme de votre prochain les plus profondes et les plus mortelles blessures! £t quand, selon vos vues que Dieu saura bien confondre, tout cela en soi-même serait innocent, du moment que les suites en sont si funestes, devez-vous vous le permettre, ou plutôt ne le devez-vous pas avoir en horreur?

Est-ce ainsi qu'a raisonné saint Paul, et sont-ce là les

LE P. BOCROALÛVE ST LES GOtmTISANS 555

principes de morale qu'il nous a donnés? Non, non, disait cet homm« apostolique, je ne me croirai jamais permis ce que j'aurai prévu^ et ce que je saurai devoir être nuisible au salut de mon frère (i).

Bourdaloue est admirable lorsqu'il charge le scandaleux des péchés dont il est la cause, bien qu'ils lui soient inconnus; il n'en est pas moins responsable parce qu'il en a été le principe : de là l'obligation de demander à Dieu, avec le saint roi David, l'oubli des iniquités passées et inconnues : Ab occultis mets mimda me (2). Prière que Bourdaloue veut entendre sortir de la bouche des femmes mondaines qui l'écoutent, et il explique ce qu'il entend par femme mondaine.

Quand je dis une femme mondaine, je ne dis pas une femme sans religion, ni même une femme sans règle, qui vit dans le libertinage et le désordre; mais je dis une femme du monde qui, contente d'une spécieuse régularité dont le monde se laisse éblouir, est toutefois bien éloignée de vouloir se gêner en rien, ni s'assujettir à marcher dans la voie étroite de la loi de Dieu. Je dis une femme du monde, qui, se piquant d'être irrépréhensible dans l'essentiel,, ne laisse pas, par mille agréments qu'elle se donne et qu'elle veut se donner, d'être un scandale pour les âmes. Je dis une fenmie du monde qui, sans être passionnée, ni attachée, n'est pas souvent moins criminelle que celles qui le sont, et qui, avec la fausse gloire dont elle est si jalouse et dont elle sait tant se prévaloir, d'être à couvert de la censure et au-dessus des faiblesses de son sexe, n'en est pas moins, par les péchés qu'elle entretient, ennemie de Dieu. Prière qui serait déjà le commencement de sa conversion, si, à l'exemple de David, elle disait chaque jour à Dieu : Ab alienis parce : Pardonnez-

(2) Ps. xvni, 13.

556 LE p. LOUIS BOURDALOUB

moi, Seigneur, tant de péchés dont je me croyais en vain justiflée devant vous, et que Faveuglement de mon amourpropre m*afait jusqu'à présent envisager comme des péchés étrangers, mais dont je commence aujourd'hui à sentir le poids. Pardonnez-moi toutes ces pensées, pardonnez- moi tous ces désirs, pardonnez-moi tous ces sentiments que j'ai fait naître par mes ajustements étudiés, par mes discours insinuants, par mes manières engageantes, quoiqu'accom^ pagnées d'ailleurs d'une modestie que m'inspirait plutôt une fierté profane qu'une retenue chrétienne : Ab alienis parce (!].

Après cette énumération, combien restait-il de femmes innocentes dans l'auditoire?

Dans la seconde partie du discours, l'orateur fait ressortir la gravité du scandale quand ceux ou celles qui le donnent, sont obligés, par devoir, de donner bon exemple. Quel sera le désordre d'une mère mondaine, qui, chargée de l'obligation d'élever, dans la personne de ses filles, des servantes de Dieu et des épouses de Jésus-Christ, est assez aveugle, disons mieux, est assez cruelle pour en faire des victimes de Satan et des esclaves de la vanité du monde; qui, sous ombre de leur apprendre la science da monde, leur apprend celle de se damner ! . . L'orateur continue en signalant ces mères dépravées qui donnent des leçons qu'elles contredisent par leurs exemples :

£t de quel effet, poursuit-il, peuvent être les instructions et les remontrances d'une mère dont la réputation est ou décriée ou douteuse, à une fille qui n'a plus la simplicité de la colombe, et qui, à force d'ouvrir les yeux, est peutêtre devenue aussi clairvoyante et aussi pénétrante que le serpent (2)?

(2) Ibid., p. 106.

Sévère leçon pour une mère chrétienne ! Cette femme a contracté aussi des obligations de bon exemple envers ses servantes : et ici nous admirons Fesprit vraiment apostolique du prédicateur qui ne craint pas de traiter la matière en présence d'une cour si orgueilleuse; il insiste énergiquement sur les devoirs du maître envers ses serviteurs, n accuse cette femme qui se dit chrétienne, d*apprendre à une pauvre fille innocente qui s'est vouée à son service, ce qu'elle devrait éternellement ignorer; elle en fait la confidente de ses intrigues, et exige d'elle des services où l'obéissance fait son crime.

Qu*aurez-vous à répondre, s'écrie Bourdaloue avec un redoublement de force, qu'aurez-vous à répondre à Dieu, quand il vous la produira dans son jugement couverte de péchés, et quand vous la verrez dans Tenfer, compagne inséparable de votre peine? Ne vous offensez pas de la véhémence avec laquelle il vous parait que j'en parle; peut-être ne fut-elle jamais plus nécessaire. Mais sans rien dire davantage de ces scandales qui vont jusqu'à rendre ceux qui TOUS servent les complices de vos désordres, que ne peut point et que ne fait point sur eux votre exemple, lors même que vous y pensez le moins et que vous le voulez moins ? Car de croire que votre conduite lui doit être inconnue et qu'elle demeure secrète pour elle, abus, chrétiens; cela ne peut être et ne fut jamais. Autant de domestiques que vous avez, ce sont autant de témoins de votre vie ; et non seulement autant de témoins, mais autant de censeurs qui vous éclairent, qui vous observent, et qui vous rendent toute la ' justice que vous méritez (1).

Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce sujet que le P. Bourdaloue traite avec étendue et éneiçie; pour le moment, suivons-le dans le combat qu'il engage contre

558 LE P. liOUie BOmaAIiOUE

les scandaleuses vaoités des grandes dames du monde et écoutons les derniers conseils qu'il leur donne pour les détourner du danger qui les menace.

Aujourd'hui, femme mondaine, par une malheureuse vanité de votre sexe, vous vous piquez de paraître partout, d'être partout applaudie, de voir le monde et d'en être vue^ de briller dans les compagnies, de vous produire avec tout Tavantage et tous les artifices d'un luxe affecté, et dans «ne telle disposition, vous vous flattez que Dieu sera votre soutien et votre appui! Or je dis, moi, qu'il retirera son bras, qu'il vous laissera tomber, et que quand, par des vues tout humaines, vous sauriez vous garantir de ce que le monde même condamne et traite de dernier crime, vous ne vous garantirez pas de bien d'autres chutes moins sensibles, mais toujours mortelles par rapport au salut; je disque ces grâces, sur quoi vous fondez votre espérance, n'ont point été destinées de Dieu pour vous fortifier en de pareilles conjonctures, et que vous ne les aurez jamais, tandis que vous vivrez dans le désordre où je viens de vous supposer (1).

Elles ne sont pas d'une plus solide vertu que la vierge Eustoctiium, disciple du grand saint Jérftme :

Pourquoi ce grand maître de la vie spirituelle, ce docteur si sage et si éclairé, obligeait-il cette sainte vierge ËustO" chium à s'interdire pour jamais certaines libertés dont on ne se fait point communément de scrupule, les rendez-vous dérobés, les visites fréquentes, les mots couverts et à double sens, les leUres enjouées et mystérieuses, les démonstrations de tendresse et les privautés d'une amitié naissante? pourquoi, dis-je, lui faisait-il des crimes de tout cela? pourquoi lui en faisait-il tant appréhender les suites, s'il savait que Dieu nous a tous pourvus d'un préservatif infaillible et d'un remède toujours présent (2)?

(1) T. II, p. 180.

(2) Ibid., p. 182.

Il faut fuir les occasions, mais il faut aussi s'instruire et agir :

Demandez, dis-je, à cette femme mondaine si elle compte comme un péché de ne vouloir jamais ménager quelques moments pour écouter la parole de Dieu et pour y assister avec le commun des fidèles, tandis qu'elle perd les heures qui y sont destinées, et qu'elle les emploie, à quoi? le matin, dans un repos lent et plein de mollesse, et le soir, dans un soin frivole de ses ajustements et de ses parures (1).

Et dans le sermon sur les Œuvres de Foi :

Elle passe sa vie dans un embarras d'occupations vaines et frivoles, ou dans une oisiveté monstrueuse à Tégard du salut. Elle est chrétienne, et à peine lui voit-on jamais faire une action du christianisme : point de retraite, point de pratique de charité envers le prochain, point de visite des hôpitaux, point de soins d'élever ses enfants ni d'instruire ses domestiques ; une messe par cérémonie, un sermon par curiosité, une légère aumône par forme d'acquit ou par une compassion humaine : voilà à quoi se réduit toute sa vie selon Dieu. Que s'ensuit-il de là? je vous l'ai dit, un assou* pissement, une léthargie, et enfin une extinction entière de la foi (2).

Les femmes devront s'instruire à l'école de Jésus-Christ, et fermer l'oreille à la voix du monde qui n'enseigne qu'erreur et mensonge, surtout quand il s'agit de pureté des mœurs :

On vous Ta dit cent fois, femmes chrétiennes, et l'on ne peut trop vous le redire : en matière d'impureté, notre reli-

(2) T. VI, p. 152.

560 LE p. LOUIS BOURDALOUB

^on condamne mille libertés comme criminelles, qui, dans Testime commune, passent pour de simples vanités, et pour des légèretés dont on ne peut croire que Dieu se tienne si grièvement offensé. Si Ton était bien persuadé que ce sont des péchés et souvent des péchés mortels, est-il croyable que lant de personnes élevées dans la piété fussent néanmoins là-dessus si peu régulières, et qu elles voulussent exposer ainsi leur salut? Non; mais parce que le monde, ou pour mieux dire, parce que le libertinage du monde s'est mis en possession de qualifier tout cela comme il lui plaît, sans consulter d'autre règle, on se le permet sans scrupule, et ce sont ces erreurs du monde qui entretiennent dans les âmes le règne de Tesprit impur (1).

Bourdaloue se déclare l'ennemi de la fausse piété, dans quelque condition de la vie qu'elle se manifeste; les moralistes, poètes ou prosateurs, n'ont pas mieux parlé :

Une femme est la première à toutes les saintes assemblées ; elle a l'usage de la méditation, et elle aspire à Toruison la plus relevée; elle ne se pardonnerait pas de s'ôtre dérangée seulement une fois d'une certaine méthode qu'elle suit, et dont elle s'est fait une règle invariable. Mais venez à la contrarier dans une rencontre, vous la trouverez fière, hautaine, impatiente et aigre, se prévalant de sa vie régulière et de son exacte vertu, pour vouloir être d'ailleurs en liberté de faire tout ce qui lui plaît, et selon qu'il lui plaît. Mais tâchez à pénétrer dans l'intérieur de son ménage, et sachez comment elle s'y comporte : elle n'a ni complaisance pour un mari, ni affection pour des enfants, ni vigilance sur des domestiques. Il faut que chacun souffre de ses caprices et tour à tour essuie ses chagrins. Pourvu qu elle ait passé devant les autels une partie de la journée, qu'elle ait assisté à certaines cérémonies, tout serait renversé dans

II) T. III, p. 3il.34-2.

une maison, qu'à peine elle y prendrait garde et y donnerait quelque soin. Que n'aurais-je point à dire de tous les autres états, si je voulais pousser plus loin ce détail (1)?

Dans le livre des Pensées^ il condamne encore, dans les femmes, la dévotion zélée; la vérité de la scène égale la vivacité du coloris :

Dévotion zélée, mais fort zélée pour autrui et très peu pour soi. Depuis que telle femme a levé l'étendard de la dévotion, il semble qu'elle soit devenue impeccable, et que tous les autres soient des pécheurs remplis de défauts. Elle donnera dans un jour cent avis, et dans toute une année elle n'en voudra pas recevoir un seul. Quoi qu'il en soit, nous avons du zèle, et le zèle le plus ardent, mais sur quoi? sur quelques abus assez légers que nous remarquons, ou que nous nous figurons dans des subalternes, et dans des états qui dépendent de nous. Voilà ce qui nous occupe, sans que jamais nous nous occupions des véritables abus de notre état, dont nous ne sommes pas exempts, et qui quelquefois sont énormes. Cependant on inquiète des gens, on les faligue, on va même jusqu'à les accabler. Le prophète disait : Mon zèle me dévore (Ps. 68; 10); mais combien de prétendus zélateurs ou zélatrices pourraient dire : Mon zèle^ au lieu de me dévorer moi-même, dévore les autres (2)«

Plus bas, nous lisons ce portrait de la fausse dévote en face de ses devoirs d*épouse :

Que n'aurions-nous point lieu de penser et de dire, mes chers auditeurs, de ces femmes pieuses, ou se ilatlant de l'être, mais qui, sans égard à l'engagement d'un légitime mariage et au sacré lien dont elles sont attachées, demeu-

(1) T. VI, p. 184.

(2) Pensées, t. XIV, p. 398.

562 US P* LOUIS BOURDALDOB

rent tranquillement dans des divorces qu'elles tâchât de justifier par de spécieux prétextes, et que le public équitable et droit est forcé de condamner? Que ne pourrions-nous point penser et dire de tant d'autres sur divers sujets que je passe, qui ne sont que trop connus? qu'en pense-t-on en effet, et qu'en dit-on? On demande comment telle ou telle chose, dont elles n'ont aucun remords de conscience, peut s'accorder avec la dévotion. On ne le comprend pas, et il est aussi très difficile et môme impossible de le comprendre. Cependant elles s'en tiennent à leurs pratiques ordinaires, elles y appliquent toutes leurs pensées, elles y donnent tous leurs soins; et si elles s'accusent au saint tribunal, si elles croient avoir des reproches à se faire, ce n'est que de quelques négligences là-dessus, et de quelques fragilités qu'elles se représentent comme de grièves transgressions (I).

Avant de tracer, d'après Bourdaloue, le portrait de la femme vraiment dévote, de la femme chrétienne» nous rassemblerons quelques pcM-traits bien dessinés qui reproduisent au naturel les personnages du temps :

Que pense-t-il de la déivotîon des gens de cour?

Elle prend toutes les formes, dit-il, surtout à la Gonr elle prend toutes les qualités de la Cour. La Cour (ee que je ne

prétends pas néanmoins être une règle générale), la Cour esf le séjour de l'ambition : la dévotion y devient ambitieuse; la Cour est le séjour de la politique : la dévotion y devient artificieuse et politique; la Cour est le séjour de l'hypocrisie et de la dissimulation : la dévotion y devient dissimulée et cachée ; la Cour est le séjour de la médisance : la dévotion y devient critique à Texcès et médisante. Ainsi du reste. La raison de ceci est que, dans la dévotion même, il y a toujours, si Ton n'use d'une extrême vigilance, quelque chose d'humain et un fonds de notre nature corrompue,

(1) T. VI, p. 188.

qui s'y glisse et qui agit imperceptiblement. On est pieux, ou l'on croit l'être; mais on Test selon ses vues, mais on l'est selon ses avantages personnels et temporels, mais on Test selon Tair contagieux du monde, que Ton respire sans cesse (!)...•

Nous relevons encore dans les sermons de Bourdaloue quelques tableaux de mœurs, d'où nous concluons que nos églises présentent aux yeux des anges moins de scandales qu'au dix-septième siècle ; les sociétés mondaines trouvant moins souvent alors l'occasion de se rencontrer, de se voir, de s'étudier, de se critiquer, transformaient le lieu de la prière et l'assemblée des fidèles en champ d'observations profanes et souvent coupables.

A propos de la cérémonie des Cendres^ Bourdaloue interpelle les dames de son auditoire en ces termes :

Combien de femmes mondaines et criminelles ont paru devant les autels pour y recevoir cette cendre, mais y ont paru avec toutes les marques de leur vanité, avec tout l'étalage de leur luxe, et, ce qui en est comme inséparable, avec toute l'enflure de leur orgueil? Or en de telles dispositions ont-elles eu l'esprit de la pénitence? et n'ayant eu que l'extérieur de la pénitence sans en avoir l'esprit» ne sontdles pas du nombre des hypocrites que condamne aujourd'hui le Fils de Dieu dans l'Évangile? Ce sont néanmoins, me diriez-vous, des femmes réglées, et du reste, hors la vanité qui les possède, irréprochables dans leur conduite ; mais, chrétiens, jugerons-nous toujours des choses selon les fausses idées du monde, et jamais selon les pures maximes de la loi de Dieu? Appelez-vous femmes réglées celles qui n'ont pour principe de tontes leurs actions que l'amour d'elles-mêmes? Appelez-vous femmes irréprochables celles qui voudraient n'être au monde que pour y être adorées et

(1) T. XIV, p. 400,

564 LE p. LOUIS BOURDALOUE

idolâtrées? Appelez-vous simple vanité celle qui exclut et bannit d'une âme deux vertus, les plus nécessaires au salut, savoir : Thumilité et la pénitence? Terre, terre, disait le prophète, écoutez la voix du Seigneur : c'esirà-dire, pécheurs» qui, formés de la terre, devez bientôt retourner dans le sein de la terre; vous cependant qui oubliez ce que vous êtes, et qui vivez tranquiUes dans Tétat de votre péché, écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche, et ne méprisez pas sa voix. Pour faire Tie dignes fruits de pénitence, humiliez-vous sous sa toute-puissante main; et que cette humiliation ne soit pas seulement extérieure et superficielle, mais qu elle pénètre jusque dans Tintérieur de vos âmes : déchirez vos cœurs et non point vos vêtements (i).

11 demande donc rhumilité dans le lieu saint, rappelle aux chrétiens qu'ils sont les ministres du sacrifice que le prêtre offre en leur nom ; à ce titre, l'orateur condamne comme autant de profanations, comme autant de sacrilèges, les irrévérences commises au saint sacrifice de la messe, il condamne la femme coupable qui se présente devant les saints autels pour y disputer à Dieu l^encens qui lui est dû, pensée qu'il exprime par forme d'interpellation, dans un sermon sur le culte d adoration rendu à Jésus-Christ dans le sacremetit. Après avoir exposé la conduite des âmes vraiment dévotes à l'égard du Saint Sacrement, il leur oppose la conduite des gens du monde, et conclut :

De tout ceci, jugez, femmes mondaines, avec quelle affreuse indécence vous venez dans nos temples, non pas honorer un Dieu humilié, mais vous donner en spectacle, mais attirer sur vous les regards, et vous faire voir parées comme des idoles; mais, si j'ose dire, vous faire encenser vousmêmes et adorer (2) .

(1) T. II, p. G7.

(2) T. XV, p. 436.

Dans le sermon sur F Amour et la Crainte de la Vé^ rite (1), Bourdaloue condamne cette tendance qu'ont les hommes à se créer de fausses divinités, à se créer des idoles. Les grands de la terre s^y laissent prendre, ne considérant pas que ceux qui se font leurs adorateurs sont, pour la plupart, des personnes intéressées, déterminées à leur plaire ou plutôt gagnées pour les tromper (2). Il nomme, par leurs noms, les désordres qui devraient faire rentrer en elles-mêmes les femmes mondaines qu'il évangélise : c'est le jeu qui devient pour elles une passion insurmontable ; il y en a, dit-il, qui ne peuvent se supporter ni supporter personne dès qu'une partie de jeu vient à leur manquer, qui n'ont pas la force pour soutenir quelques moments de réflexion, et trouvent assez de santé pour passer des nuits dès qu'il est question de leur jeu (3) . Bourdaloue ne craindra pas de dénoncer en public un vice plus ignoble encore : rintempérance des femmes de son siècle; il la qualifiera d abomination; et, en effet, dans le sermon sur t Intempérance^ il s'écrie :

Quel opprobre pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous ; et en particulier (car je ne puis ici passer sous

(îl Ihid., p. 441.

(3) Nous citons un fait qui donne la mesure du désordre; Bussy- Rabutin garde la responsabilité du récit. Il est tiré de sa Correspondance, 6 mars 1679, t. IV, p. 320. Le marquis de Trichàteau à Bussy.

« On m'écrivit par le dernier ordinaire que, la nuit du lundi au mardi, M"»" de Montespan perdit quatre cent mille pistoles contre la banque, qu*elle regagna à la fin sur les huit heures du matin étant quitte. Bouyn qui tenait la banque voulut se retirer, mais la dame lui déclara qu'elle voulait encore s'acquitter d'autres cent mille pistoles qu'elle devait de vieux, ce qu'elle fît avant que de se coucher. Monsieur fut au lever du roi eu sortant de chez M"»» de Montespan ; ainsi fînit la bassette qui a été abolie pour jamais... »

5G6 LB P. IX)UIS BOOftDâLOUB

silence nn des plus grands scandales de notre siècle ; je dis de notre siècle où nous Vêaxnu ne naître^ et où nous le voyons croître tous les jours), quel opprobre pour les p«sonnes du sexe! Que le sexe soit vain, qu'il soit jaloux d'un agrément périssable, qu'il mette sa gloire à paraître et à briller, ou par la richesse des ornements dont il se pare, ou par Téclat de la beauté que la nature lui a donnée en partage, c'est une mondanité qu'on lui a reprochée dans tous les temps. Mais que, par une corruption toute nouvelle, il en soit venu à des intempérances qui lui étaient autrefois inconnues; qu'il affecte sur cela une prétendue force, et qu'il s'en glorifie, c'est un abus que l'iniquité de ces derniers âges a introduit parmi nous, et plaise au ciel qu'il n'achève pas de bannir du christianisme toute vertu I Encore ose-t-on quelquefois demander si ce sont là toujours devant Dieu des excès criminels. Mais je demande, moi, si l'on peut former là-dessus le moindre doute. Faut-il recourir à la morale chrétienne pour résoudre une telle question; et les païens ne s'élèveraient-ils pas contre nous au jugement de Dieu, si nous ne condamnions ces désordres, non seulement comme des crimes, mais comme des abominations (1)?

Ce jeu, cette intempérance, ces désordres qui en laissent supposer bien d'autres, ne sont, hélas ! que trop certains ; les Memoi7'€s de Saitit-Simoîi^ les Lettres de J/™" de Sévigné nous Font connaître la société compromise dans l'affaire des poisons. La marquise résume son récit par ce jugement du maréchal de Villeroî : « Ces messieurs, ces dames, disait-il, ne croient pas en Dieu, ils croient au diable »; puis elle ajoute : « Que l'on contait des sottises ridicules de tout ce qui se passait chez ces coquines de femmes (2). » La duchesse d'Orléans ne ménage point ses termes lorsqu'elle parle des dames françaises à sa sœur

(1) T. YI, p. 2-28.

(2) Lettres de M^^ de Sévigné, t. VI, p. 229.

LE P. BOURDilLOUE ET LES COURTISANS S67

Louise. Le 7 août 1699, la Palatine écrit : « s'enivrer est chose fort commune chez les dames de France, et M"* de Mazarin a laissé une fille, la marquise de Richelieu, qui s'en acquitte à la perfection (1) »; et le 28 janvier 1705 : « Les cavaliers boivent aussi volontiers avec la femme de chambre qu'avec sa dame, lorsque celle-ci est coquette ; mais, à vrai dire, ce n'est pas tant ces filles qui boivent ici jusqu'à l'ivrognerie que des personnes de bien plus grande qualité (2). »

fiourdaloue veut que les femmes chrétiennes emploient les moyens efficaces pour arrêter les désordres qui déshonorent leur sexe ; qu'elles fuient les occasions, qu'elles imitent les saintes femmes de l'Église, disciples de saint Jérôme ; qu'elles renoncent aux vains divertissements du monde et surtout à ces promenades dangereuses alors fort en vogue à Paris, soit au beaic boulevard (aujourd'hui boulevard Beaumarchais), soit au Cours la Reine ^ où commençaient toutes les inti'igues scandaleuses.

Quel avenir l'orateur assure-t-il à ces femmes qui n'auront jamais vécu que dans la vanité et le sensualisme ? Écoutons la leçon qu'il leur donne dans son sermon sur t Eloignement et la fuU.edu Monde ^ à l'usage des femmes mondaines qui voient avec regret leurs charmes s'efiacer.

Vous, surtout, femmes mondaines (car il est certain, et nous le voyons, que ce sont communément les personnes du sexe qui s'enlôtent davantage du monde, et qui y demeurent attachées avec plus d'obstination,) vous dis-je, femmes du siècle, ayez devant Dieu et devant le monde môme, le mérite d'avoir quitté le monde, avant qu'il vous ait quittées. L'accès favorable que vous y avez, Tencens que vous y recevez, l'empire que vous semblez y exercer, tout cela n'a qu'un

(1) Lettres de la duchesse d'Orléans, 1. 1, p. 40.

(2) Ibid., t. I, p. 76.

568 LE p. LOUIS BOURDALOUE

temps, et qu'un temps bien court. Ce temps est suivi d'un autre où le monde s'éloigne; où il n'a plus que de l'indifférence, pour ce qu'il idolâtrait, et même que du mépris, lorsqu'il voit que, malgré toute son indifférence, on s'opiniâtre à le rechercher. Faites par devoir ce qu'il faudra bientôt faire par nécessité. Et vous au moins que le cours des années a, en effet, réduites dans cette nécessité qui vous est si dure, n'en ayez pas la peine sans en recueillir le fruit. D'involontaire qu'elle est par elle-même, changez-la, par une sainte résolution, dans un moyen salutaire de retourner à Dieu, et de vous remettre dans la voie du salut. Tout contribuera à seconder ce dessein, tout le favorisera. Dieu par sa grâce vous y aidera, et le monde y ajoutera son suffrage. Car, si vous avez à craindre les railleries du monde, ce n'est plus désormais quand vous vivrez séparées de lui, mais au contraire quand vous voudrez toujours entretenir les mêmes liaisons avec lui. Autrefois il eût demandé pourquoi l'on ne vous voyait point ici ni là; mais peut-être commence-t-il maintenant à demander pourquoi l'on vous y trouve, et ce qui vous y attire. Heureuses que votre Dieu soit encore disposé à vous recevoir, quoique vous n'ayez que les restes, et, si j'ose le dire, que le rebut du monde à lui offrir (1) !

Voilà un conseil sage donné aux dames déjà mûres et souvent les plus attachées aux vanités d'un autre âge, un conseil sage qui est assaisonné d'ironie; les traits abondent dans ce passage que Molière exprimait en d'autres termes, sans dire plus vrai ni plus fort.

Ajoutons un motif tiré des fins dernières.

Que faire donc : croire et bien vivre ^ dit l'orateur aux dames de la cour, dans son sermon sur la Hésurrection :

C'est à vous, femmes du monde, à profiter de ce point de religion et à en profiter. Peu en peine de l'avenir vous ne

(1) T. VII, p. 70.

^mtm^

pensez qu'au présent ; en refusant à votre àme tous vos soins, vous n'ôtes occupées que de votre corps. Hélas! en voulant le conserver, vous le perdez ; voilà à quoi vous ne pensez pas et à quoi vous penserez, mais trop tard, quand au son de la dernière trompette, ce corps renaîtra de sa propre cendre et que vous entendrez sortir de la bouche de Dieu ces formidables paroles : Quantum in deliciis fuit, iantùm date iili lo)7nentum (Apoc. 18, 7); que les délices où ce corps a vécu, soient la mesure de son tourment. Après que vous en avez fait votre idole, que vous l'avez tant ménagé et tant flatté, la mort en a fait la pâture des vers; et la nouvelle vie que je lui rends en va faire la pâture des flammes, dont le sentiment lui sera d'autant plus douloureux, qu'il a plus goûté les faussses douceurs où vous Tavez nourri : Quaniiim in deliciis fuit, tantùm date iili tormentum (1).

Quitter le monde n'est pas tout ; il faut encore agir en conséquence d'une si généreuse résolution; il faut, à l'exemple de sainte Madeleine, renoncer effectivement à la vanité, y renoncer non par sentiment humain, mais par amour pour Jésus -Christ. Écoutons et nous apprendrons les conditions d'un retour sincère à Dieu, dans le récit que trace Bourdaloue de la conversion de la sainte Pénitente :

Elle aima, dilexit; et du moment qu'elle aima, elle cessa d'avoir ces soins excessifs d'une beauté fragile, dont elle s'était toujours occupée. Voyez-la aux pieds de Jésus-Christ, les cheveux épars, le visage abattu, les yeux baignés de larmes. Voilà ce que l'Évangile nous présente comme un modèle de l'amour-propre anéanti. Pense-t-elle encore, dans cet état, à ce qui la peut rendre plus agréable? Craint-elle, à force de pleurer, de ternir et de défigurer son visage? A-telle sur cela, dans la douleur que lui cause son péché, la

IS70 LE p. LOUIS BOUBOALOUB

moindre inquiétude ? Non, non, mes frères, dit saint Grégoire pape, ce n'est plus là ce qui la touche. Que ce \isage, disait la bienheureuse Paule, détrompée du monde et animée d'un vrai désir de satisfaire à Dieu; que ce visage dont j'ai été idolâtre, et que tant de fois, contre la loi de Dieu, je îne suis efforcée d'embellir par de damnables artifices, soit couvert d'un éternel opprobre : Turpetur faciei illa^ quam tolies contra Dei prœceptum cerutsâ et purpurisso depinxi. Remarquez, mesdames, ces paroles de saint Jérôme; et si vous êtes chrétiennes, ne préférez pas au sentiment de ce grand homme, qui est le sentiment de tous les Pères, Terreur d'une fausse conscience qui vous séduit : Faciei iila^ quam toties contra Dei prœceptum cerussd et purpurisso depinxi; ce visage quêtant de fois j'ai voulu déguiser par des couleurs empruntées, à qui tant de fois j'ai donné un faux lustre, malgré les défenses et contre la volonté de mon Dieu. Ainsi en jugea Madeleine convertie. Ahl que cette grâce périssable soit pour jamais effacée; que ces yeux deviennent comme deux fontaines, pour arroser la terre de mes larmes ; que ces cheveux, sujet ordinaire de ma vanité, ne servent plus qu'à mon humiliation ; que cette chair soit désormais une victime de mortification et d'austérité (1).

Ainsi Madeleine commence par négliger le soin de sa personne ; elle est aux pieds de Jésus qui lui fait oublier tous les agréments qu'entretenait sa vanité ; elle ne craint pas d'user son corps par les rigueurs de sa pénitence ; son visage qui a fait sa perte, pourra être sans regret couvert d'opprobres; elle voudrait être anéantie, elle se résigne à devenii' aux yeux de Dieu une hostie vivante.

Bourdaloue résume toute la perfection qu'il réclame de ses auditeurs en ces quelques mots :

Quelle est donc la perfection, et par conséquent la vraie (1)T. IV, p. 117-118.

LE P» BOUIDALOUE ET LES COURTISANS 57i

piété ? c'est cette plénitude de fidélité qui réunit tout et qui embrasse tout^ le précepte et le conseil : le précepte par devoir, et le conseil par amour; le précepte, parce que c'est Tordre de Dieu, et le conseil, parce que c'est le gré de Dieu (1).

Puisque nous sommes à la Cour de Louis XIV, nous terminerons ce chapitre par un passage des mémoires du temps, où nous trouvons le tableau d'une vraie dévote à la cour^ dû au pinceau d'un courtisan célèbre. L'auteur, qui est homme de qualité, s'adresse à une demoiselle d'un âge mûr ; elle a quarante ans, et dès lors elle ne peut prendre plaisir à la vie des jeunes filles de quinze à vingt-quatre ans ; il la détourne du mariage et l'engage à se mettre dans la dévotion. Il continue en ces termes : « Ainsi je vous dois dire ou qu'il vous faut faire religieuse, ou vous mettre dans la dévotion. Si vous prenez ce dernier parti, vous devez vous habiller modestement, renoncer à tous les plaisirs du monde, en connaître l'abus; et tout au plus à cause de votre qualité, vous pourriez une fois l'année aller à l'Opéra pour faire votre cour au roi, et il faudrait qu'il vous l'eût ordonné; ne témoignez point y avoir pris plaisir, n'y louez rien, afin que l'on apprit que vousavez été inappliquée (2). Il ne faudrait manquer ni à grande messe, vêpres, salut ni sermon; vous trouver aux assemblées des pauvres, aller aux hôpitaux, faire beaucoup de bien aux pauvres, assister les malades et les familles dans les nécessités, ne sentir de plaisir des biens que Dieu vous a donnés, que par celui que vous prendriez à en faire une distribution qui lui serait agréable (3) . » Nous étonnerons bien des lecteurs en leur

(1) T. VI, p. 189.

(2) Cette direction d'intention n'appartient pas à la morale de Bourdaloue.

(3) Collée. Petitot, 2« ser., t. XLIII, p. 154.

572 LE p. BOURDALOUE ET LES COURTISANS

disant que le conseiller n*est autre que le duc de Lauzun, s'adressant à M"* de Montpénsier; on ne pourrait mieux définir une sincère dévote de Cour. Bourdaloue lui-même ne tiendrait pas un langage différent.

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