ORIGINE. — ÉDUCATION PREMIÈRE
Louis Bourdaloue naquit à Bourges, sur la paroisse du Fourchaud (1), le 20 août 1632. Un biographe berrichon, M. Chevalier, de Saint-Amand, rejette cette date universellement admise, sur la foi d'un acte de baptême découvert dans les registres de la paroisse. Il corrige ce qu'il appelle un lapsus calami du P. Bretonneau, un mendum tyjjographicum de son imprimeur, et ne veut accepter d'autre date que le 29 août, d'après l'acte suivant :
« Le vingt-neuf An. mois d'août mil six cent trente-deux, a été baptisé Louis, fils de noble homme Estienne Bourda-
(1) Cette paroisse a été supprimée par la révolution du dernier siècle.
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loue, avocat au parlement et de damoiselle Anne Le Large : fut parrain, maître Louis Le Large, lieutenant des aides de Charost, aïeul maternel ; marraine, dame Marie Besse, aïeule paternelle, femme de noble liomme Estienne Bourdaloue, lieutenant général au bailliage de Vierzon. (Signé) Le Large, M. Besse, Dagoret (curé). »
De cette pièce authentique, nous concluons que Bourdaloue a été baptisé le 29 août, mais rien ne prouve qu'il soit né le même jour. M. Sainte-Beuve, de son autorité privée, affirme que Bourdaloue naquit le 28 et non le 20 ; il s'appuie sur l'acte de baptême découvert par M. Chevalier, et, se conformant aux usages ordinaires de l'Église, il met vingt-quatre heures d'intervalle entre le baptême et la naissance (1).
Nous trouvons, il est vrai, dans nos catalogues triennaux, à la colonne des naissances, et au nom du P. Bourdaloue, un 19 effacé et remplacé par un 29, mais cette mention est unique; les autres catalogues du même genre donnent tous la date du 20 août 1632, date attestée d'ailleurs par le père de l'enfant dans le cahier des titres de noblesse (2) , et toujours donnée par les biographes contemporains : le P. Martineau, supérieur de la maison professe; le P. B retonneau, éditeur des œuvres de son confrère; la comtesse de Pringy, amie de la famille du P. Bourdaloue.
La statistique du département du Cher qui parut à Bourges en 1829, sous le nom de M. Butet, fait naître Bourdaloue, en 1633, à Mehun-sur-Yère ; cette assertion sans preuve s'écarte trop de la tradition commune pour mériter la moindre discussion.
Louis Bourdaloue appartenait à une famille des plus
(1} Causeries du lundi, t. XI, p. 211.
(2) Bibliot. uat. mss. Cabinet des titres, n° 1019.
honorables du Beny ; ses titres de noblesse (1) , quoique de fraîche date, avaient été mérités par un dévouement constant aux intérêts de la ville de Bourges.
Claude Bourdaloue, sieur du Bouchet et de Saint- Martin des Laps, arrière- grand-père de Louis, fut élu échevin de la ville de Bourges en 1613 ; à ce titre, il reçut des lettres de noblesse et portait cVaziir au lion couronné dor. aclextré d'un soleil de même; il remplissait en même temps les fonctions d'avocat des affaires communes de la cité ('2) .
Etienne Bourdaloue, son fils, reçu avocat au bailliage de Bourges en 1607, devint lieutenant général au siège de Vierzon.
Il eut un iils, du même nom, aussi bailli de Vierzon, qui fut nommé conseiller au présidial de Bourges, puis doyen de la même cour; il épousa Anne Le Large, fille d'un lieutenant au bailliage de Chàteauneuf, et membre d'une famille dont le nom figure souvent parmi les
(1) Depuis le règne de Louis XI, les titres et privilèges de noblesse appartenaient de droit aux maires et aux échcvins de Bourges; les lettres patentes de cette institution sont datées du mois de juin 1474 ; les titres et privilèges passaient de droit à leur lignée et postérité née et à naître en légitime mariage, en tout acte et tous lieux.
Le privilège de Bourges, par déclaration de Louis XIII, du mois de décembre 1C34, ne reconnaissait pas de distinction entre nobles de race et anoblis. (Pallet, Histoire du Berry, t. V, p. 42.) La noblesse des maires et échevins n'était pas restreinte au temps de l'exercice des charges; elle restait à la famille, en considération des services importants rendus par les habitants au roi Charles YII, à l'époque de l'invasion des Anglais. Par décret du conseil d'État, en date d'octobre 1678, les droits de noblesse furent retirés aux échevins nommés depuis 1667 *. (Voir Appendice I. Généalogie et alliances de la famille du P. Louis IBourdaloue.)
(2) Appendice IL Armoiries de la famille Bourdaloue.
* Histoire duBemj, Thaum, p, 258.
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premiers magistrats de Bourges au dix-septième siècle (1).
Trois enfants sont issus de ce mariage : Louis Bourdaloue ; sa sœur Anne, née le 9 janvier 1634 ; et un frère nommé Robert, né le 10 juillet 1637 et mort en bas âge (2).
Anne Bourdaloue épousa M. de Chamillart-Villatte, frère cadet de M. de Chamillart, maître des requêtes et intendant de basse Normandie, père du ministre de Louis XIV (3).
Anne de Cliamillart-Villatte eut quatre fils : l'aîné devint président à la chambre des comptes; les trois autres, Etienne, Gaston et Pierre sont entrés dans la Compagnie de Jésus. Le P. Etienne Chamillart, numismate distingué, né en 1656, novice en 1673, fît la profession solennelle en 1690, et mourut en 1730, après avoir rempli pendant vingt ans le ministère de la prédication. Gaston étudiait en deuxième année de théologie, en 1688, au collège Louis-le-Grand. Pierre était à la même époque professeur non-prêtre de la classe de seconde au même collège (/i) ,
Dans la famille Bourdaloue, la noblesse du nom était rehaussée par des vertus solides et des qualités personnelles, dont les contemporains nous ont gardé le souvenir. « Etienne Bourdaloue, père du célèbre Jésuite, était, dit le P, Bretonneau (5), un homme très recommandable ;
(1) Appendice III. Acte de mariage.
(2) Bibl. nat. mss. Galiier des titres, n" 1019.
(3) La sœur de Bourdaloue était ainsi la tante de Michel de Chamillart, contrôleur des finances en 1699 et ministre de la guerre en 1701. Par les alliances contractées entre les enfants du ministre et les premières familles de la cour, elle se trouva alliée aux Mortemart, aux Dreux, aux de la Feuillade, aux Durfort. (Yoir tableau généalogique, Appendice I.)
(4) Entré au noviciat le 24 septembre 1679, il est mort, le 3 avril 1733, à la maison professe de Paris.
(5) Œuvres du P. Bourdaloue, préface, p. 9, édition Guyot.
surtout par son exacte probité et par une grâce singulière à parler en public. » Après avoir hésité entre la vie du monde et la vie religieuse, au sortir des études, il s'était décidé à vivre dans le siècle ; si les préjugés de noblesse n'ont point été tout à fait étrangers à cette décision, nous sommes autorisé à penser qu'il n'eut d'autre ambition que de perpétuer dans sa famille d'honorables traditions de dévouement à la chose publique.
Il faut aussi faire la part de la divine Providence, cjui ménageait, par la libre détermination d'Etienne Bourdaloue, à l'Eglise un vaillant apôtre; à l'État et au règne de Louis XIV, un grand homme de plus ; à la Compagnie de Jésus, un modèle et une apologie vivante.
Le mère du P. Bourdaloue, au témoignage de M""" de Pringy (1), était une femme d'un esprit distingué et d'une conduite fort exemplaire ; elle est morte à quatre-vingtneuf ans, peu de temps avant son fils Louis. Nous apprenons, par une lettre de Gui Patin (2), qu'Etienne Bourdaloue, père de l'orateur, était mort subitement au moment où il quittait Bourges pour se rendre à Paris, et s'assurer par lui-même des succès de son fils.
Bourdaloue n'avait jamais songé à se prévaloir de la noblesse de son origine, lorsqu'il se rendit à Nancy (3) pour y passer sa troisième année de probation ; ses confrères de Lorraine, qui ne le connaissaient encore que par l'éclat de sa réputation, jugèrent à propos d'orner son nom de la particule nobiliaire, et pendant cette seule année il est désigné dans les catalogues sous le nom de Louis de Bourdaloue [h). Depuis son retour en France, son nom n'appa-
(1) Vie du P. Bourdaloue, p. 1. — Appendice n" XV.
(2) Lettres, t. IH, p. 1629.
(4) Une seule branclae a conservé la particule, c'est la branche ûe Pierre de Bourdaloue etc., seigneur de la Creusée, La Noue,
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raît plus que dans sa modeste simplicité ; il semble vouloir ne conserver de l'héritage de ses pères que l'élévation des pensées et des sentiments, l'austérité de la vie, et cette distinction des manières qui facilite l'accès auprès des hommes du monde et surtout auprès des hommes de cour.
Lorsque le jeune Louis eut atteint l'âge des études, il fut confié aux Pères Jésuites de Bourges (1) ; il entrait au collège Sainte-Marie six ans après la sortie du prince Louis de Condé, qui y termina sa philosophie, en 163/i, avec les plus brillants succès. Cette confraternité littéraire contribua à resserrer les liens qui , plus tard , unirent ces deux grands hommes : la même école les avait formés; le même temple, témoin de leurs pieuses confidences, entendra leurs communes prières et rapprochera leurs cendres (2).
A défaut de renseignements précis sur les premières années de Louis Bourdaloue, nous devons nous en tenir aux généralités exprimées dans la notice de M""= de Pringy, seul biographe contemporain qui ait pénétré dans l'intimité de la famille.
Dès son enfance, le jeune Louis annonça ce qu'il devait être un jour ; il se montra digne de ses ancêtres, digne d'un père qui nous est signalé comme un modèle accompli
Contres, etc., dont le lils, Claude de Bourdaloue, était un amateur de tableaux et d'antiquités, très connu à la fin du xvii"= siècle. Son portrait a été peint, en 1687, par le célèbre Largillière et gravé par Pitau en 1704. Elisabeth Chéron, peintre de portraits estimé, avait dessiné les plus belles pièces de son cabinet d'antiquités; c'est à elle que nous devons le portrait du P. Bourdaloue, gravé depuis par Desrochers.
(1) Appendice IV. Le collège Sainte-Marie de la Compagnie de Jésus, à Bourges.
(2) Le corps de Bourdaloue repose dans les caveaux de l'église Saint-Paul-Saint-Louis , au-dessous de la chapelle des Condé, où l'on conservait les cœurs des Condé, Henri et Louis.
du parfait honnête homme. « Les heureuses dispositions du jeune Bourdaloue, dit M"" de Pringy, avaient lieu de faire espérer à sa famille de grandes choses de lui. Il était vif, il avait l'esprit élevé et d'une pénétration merveilleuse, rien n'échappait à sa perception ; il ne lui fallait, pour comprendre une vérité, que le quart du temps qu'il en faut à un autre pour l'exprimer. Il avait tout ce qui promet un très grand mérite; il était d'un naturel plein de feu et de bonté (1). »
Louis entra au collège Sainte-Marie de Bourges le 1" octobre 16/iO, fête de saint Rémi; trois années de grammaire le conduisirent dans la classe d'humanités, qu'il commença à l'automne de '16/i3 ; il fit deux années de rhétorique {iQMi à 16Zi6), suivies de deux années de philosophie, de 1646 à 16/i8.
La bibliothèque de Bourges conserve un monument précieux du séjour et des succès du jeune élève ; c'est un petit in-folio, doré sur tranche, aux armes de l'archevêque de Bourges, entourées d'un semis de fleur de lis d'or. A la première page, une inscription faite à la main atteste que le livre a été donné en prix au jeune Bourdaloue, élève de seconde, le 31 août 16Zi/i. L'ouvrage a pour titre : Ecclesiasticx historiée sa'iptores (2). M. ProfiUet, membre de l'Université, auteur d'une excellente notice sur notre ora-
(1) Yie du P. Louis Bourdaloue.
(2) Nous donnons ici le titre de l'ouvrage et le texte latin do l'inscription : Ego infra scriptus collegii Bituricensis Beatœ Mariœ Soc. Jesu studiorum prœfectus testor ingenuum adolescentem Ludovicum Bourdaloue hune librum qui inscribitur Ecclesiasticse historiœ auciores, pro primo solutae orationis latinœ prœmio in secunda schola menasse et in publiée ejusdem collegii theatro ex munificentia illustris- ■nnu ac reverendissimi DD. Pétri d' Eardivillicrs patriarchœ archiepiscopi Bituricensis, etc., eonsecutum esse. In cujus rei fidem chirographum hic meum collegii nostri sigillum apposui. Biiurigibus, die irigesimo primo Augusti anno Domini 1644.
Ludovicus DU Pont.
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leur, signale un autre prix remporté, dit-il, par le même écolier, en rhétorique; le titre seul : Adagia Erasmi Roterodami, nous fait croire qu'il y a erreur; les ouvrages d'Érasme ont toujours été interdits dans les anciens collèges des Jésuites ; de plus , si M. Profillet a eu ce prix sous les yeux, ce n'est point à Bourges; nous ne l'avons trouvé ni dans le catalogue ni sur les rayons de la Bibliothèque de cette ville.
A la fm de ses études, Bourdaloue, élève de philosophie, trouva l'occasioii de mettre en évidence le talent et les grâces naturelles dont il était doué. Le prince Henri de Condé venait de mourir (1646) ; à cette nouvelle, la consternation fut générale ; les nombreux services qu'il avait rendus au Berry, et en particulier à la ville de Bourges, le firent vivement regretter par les habitants. Le collège Sainte-Marie, dont il avait été l'ami et le bienfaiteur, donna à l'expression de ses regrets l'éclat d'un exercice littéraire en l'honneur du prince; un drame funèbre fut représenté sur le théâtre du collège par Y élite de la Jeunesse, dit le programme ; or nous aiïïrmons sans témérité que nul autre n'avait plus de droit à être rangé dans cette élite que le jeune philosophe Bourdaloue, déjà signalé à l'attention publique par la noblesse de sa famille et par ses succès scolaires (1).
Ses études achevées, Louis se sentit appelé à la vie religieuse, dans la Compagnie de Jésus ; il fit part à son père de sa vocation et ne put obtenir son consentement.
(1) In f ancre serenissimi Principis Henrici Borhonii Condssi Clearchus, ejusdem adumhrata effigies. Drama funèbre dabitur in theatrum ah selecto flore juventutis coUegii Bituricensia societatis Jesii, die tertia aprilis an 1647, hora post meridiem prima, k°, pp. 25, en latin et en Ters français. Biturigis, ap. J. Christo typographum et bibliopolamprojn collegium Societatis Jesu. MDCXLVII.
Cléarque, esquisse du prince, à l'occasion de la mort du prince Henri de Bourbon de Condé. Drame funèbre qui sera représenté
Ce refus suscita les difficultés auxquelles le P. Bretonneau fait allusion (1), lorsqu'il dit : « Son père se crut obligé, après quelques difficultés^ de condescendre aux instances de son fils et d'en faire le sacrilice. « Etienne Bourdaloue doutait-il de la vocation de son fils, comme il avait douté de sa propre vocation en d'autres temps? était -il accessible à un excès de tendresse paternelle, ou bien à l'excusable ambition de perpétuer un nom honorable? nous l'ignorons; ce que nous savons, c'est que Louis, plus docile à la voix de Dieu qu'à la voix de la chair et du sang, ou à l'honneur mondain, ne sollicita plus le consentement de son père; il quitta famille et patrie, se rendit à Paris et s'enferma au noviciat du faubourg Saint-Germain.
Le grand fond de raison (2) que le P. Bretonneau reconnaît dans Bourdaloue ne permet pas d'attribuer sa conduite à un coup de tête : Dieu s'était manifesté à lui, comme il se manifesta au jeune Samuel ; comme Samuel, Louis avait répondu à l'appel d'en haut (3) ; il avait consulté ses directeurs, il avait aussi consulté l'histoire de sa famille et, dans un moment de ferveur, peut-être s'était-il cru obligé de réparer une infidélité à la grâce. Il était soutenu dans son dessein par l'exemple du jeune Polonais Stanislas Kostka ; comme lui, il prenait à la lettre les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, imposant le sacrifice le plus absolu à ceux qu'il honore de son choix ; sous ses yeux, il avait l'exemple encore récent de son condisciple César de la Trémoille : ce jeune seigneur, laissant dans le monde un grand nom et un brillant avenir, avait pris
sur le théâtre par la fleur de la jeunesse du collège de la Compagnie de Jésus, à Bourges, le 3 avril 1647, aune heure de l'aprèsmidi. (Bibl. des écriv. de la G° de J., in-foL; art. Bourges, 1. 1, col. 832.)
(1) Œuvres, préface, t. I, p. 10.
(2) IbicL, p. 11.
(3) I. Reg., m, 10.
l'habit religieux au noviciat du faubourg Saint-Germain, le lA août de la même année 1648.
Nous savons par M""" de Pringy qu'Etienne Bourdaloue, père du jeune postulant, après avoir repris possession de son fils et l'avoir ramené au domicile paternel, le reconduisit lui-même au noviciat (1) : « 11 ne l'eut pas trois mois avec lui, dit-elle, que, pénétré de la solidité de sa vocation, il se reprocha sa vivacité; et quoiqu'il n'eût que lui de garçon, il le reconduisit au noviciat, en protestant qu'il était ravi de le voir dans un ordre où il avait voulu être lui-même. »
Le 10 novembre 16Zi8, Louis Bourdaloue entrait définitivement au noviciat de la Compagnie de Jésus, à Paris, situé au faubourg Saint-Germain, sur la paroisse Saint- Sulpice.
(I) Vie du p. Bourdaloue, p. 11.
l'uomme religieux 13