L*HOMME RELIGIEUX
Nous ne nous écarterons pas de notre sujet en complétant cet état du personnel de la maison professe au dix-septième siècle, par le programme des ministères que remplissaient les religieux de Saint-Louis ; c'est, il est vrai, l'œuvre de tous, mais c'est aussi l'œuvre de chacun, et la suite montrera avec quel zèle et quel succès incomparables le P. lîourdaloue s'est acquitté des fonctions brillantes et humbles dont il a été chargé.
La maison professe de Saint-Louis était un centre d'action catholique dont Theureuse influence s'étendait sur toute la ville. Les différentes classes de la société y trouvaient des secours spirituels : elle était la résidence liabituelle des confesseurs des rois et de la famille royale ; les congrégations des Messieurs et des Artisans s'y rassemblaient sous la direction de leurs pères spirituels, et les procureurs des missions lointaines étendaient ses relations avec le monde catholique.
Quarante religieux prêtres y résidaient habituellement : les uns étaient occupés à l'administration de la province religieuse ou de la maison; les autres, en grand nombre, se livraient au ministère apostolique; ils prêchaient, confessaient, dirigeaient les Congrégations.
Les prédicateurs se partageaient l'année ecclésiastique en sept stations. Le tableau suivant, que nous empruntons à la liste des prédicateurs de l'année 1689, donnera une idée exacte de cette répartition (J ) pour l'église Saint- Louis.
(1) La liste véritable et générale de tous les prédicateurs. Bibl. nat.
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1» Carême. Dimanches et fêtes principales. P. Dorléans.
— Mercredis et vendredis, médita-
tions sur la Passion, à 4 h. P. Grangeron'.
— Jeudis et petites fêtes de l'année, \
catéchisme j
— Samedis à 4 h., instruction fa- > P. Bobvnet.
milière, sur la communion et \
la confession ,)
2° de Pâques à la Pentecôte, prédicateur . . P. de La Rue.
3° de la Pentecôte au mois d'août P. Gaillard.
4» du mois d'août jusqu'à N.-D. de Septembre. P. Bourdaloue. 5° de Notre-Dame de Septembre jusqu'à la
Toussaint P. Jobert.
6" l'A veut P. EusTACHE.
7» de l'Avent au Carême P. de Gonnelieu.
Outre ces stations régulières, les Jésuites de la maison professe prêtaient encore leur ministère aux renfermés {\ ) de l'hôpital général; au Carême de 1686, on en comptait cinq dans les diverses maisons dépendantes de l'hôpital : Notre-Dame de Pitié, Sainte-Magdeleine du Refuge, Sainte- Marthe de Scipion, Saint-Louis de la Salpètrière, Saint- Jean-Baptiste de Bicêtre.
On les trouvait encore dans les prisons de la Conciergerie et au For-l'Évêque prêchant les mardis et jeudis de toute l'année, tandis que les Carmes-Billettes et les Barnabites apportaient aux prisonniers les consolations et les aumônes des fidèles.
Lorsque le P. Bourdaloue quitta la résidence du fauiDOurg Saint-Germain et vint se fixer à la maison de Saint- Louis, il y rencontra pour collègues, dans l'office de prédicateur, les PP. Brossamin, Jacques Giroust, François Ménétrier, Germain de Verville, François Ridelle, Etienne Macheret (2). Seize années plus tard, en 1688, d'après un
(1) On appelait ainsi les misérables vagabonds de tout genre que l'on était parvenu krenfenncr dans les différents refuges préparés à leur usage.
(2) Voir les notices sur les prédicateurs. — Appendice XIII.
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catalogue manuscrit, la liste des prédicateurs donne encore les noms du P. Bourdaloue, du P. Brossamin et du P. Ménétrier; ses nouveaux collègues sont les PP. Louis Jobert, Honoré Gaillard, Joseph Dorléans, Jérôme de Gonnelieu, Charles de la Rue, Pierre de Villiers, auxquels il faut ajouter les PP. Mathurin Duhamel, Jean Dubois, Jean d'Avril, désignés comme prédicateurs et confesseurs à l'église ; le P. Labbe est prédicateur d'office dans la chaire de Saint-Louis.
L'année 1679, Louis XIV ayant enfin rompu tout commerce avec M""" de Montespan, sans avoir encore brisé toutes ses chaînes, voulut donner au P. Bourdaloue un témoignage public de son estime et nous ajoutons de sa reconnaissance. Depuis plusieurs années, Bourdaloue, dans les stations, du Carême, en 1672, 167^, 1676, et dans les stations d'Aven t des mômes années, avait attaqué fortement les scandales de la Cour ; en 1679, M""" de Montespan était éloignée de Versailles et l'on prévoyait que la grâce d'en haut ne tarderait pas à triompher : c'est à ce moment que Louis XIV lui donne le brevet de prédicateur royal avec une pension. Voici en quels termes le Mercure (1) annonce cette nouvelle au public :
« En vous parlant dans une lettre du dernier mois de l'honneur que M. de Tulle (Mascaron), nommé à l'évêché d'Agen, avait reçu par le brevet de prédicateur ordinaire du roi, j'oubliai de vous dire qu'on en avait envoyé un pareil au P. Bourdaloue, Jésuite, avec les mêmes appointements. Ainsi ces deux grands hommes prêcheront alternativement à l'avenir les Avents et les Carêmes.
Propos de joui'nal, ces deux grands hommes n'eurent pas le privilège exclusif de se faire entendre à la Cour ; d'autres rateurs montèrent dans la chaire royale; mais
(1) Mercure galant, 1679, p. 274.
Bourdaloue ei Mascaron furent appelés plus souvent que les autres.
Moins absorbé par la composition de ses sermons, Bourdaloue put, en 1690, ajouter à son ministère de la prédication, l'office de confesseur dans l'église de la maison de Saint-Louis; en mars 1691, il est nommé consulteur de la Province ; trois ans après il était question de l'appeler à la direction de la maison professe ; sa santé et ses nombreuses occupations l'autorisèrent à présenter ses respectueuses réclamations, et le P. général Thyrse Gonzalez en tint compte. Le plus grand bien demandait, en effet, que le P. Bom'daloue restât libre de l'emploi de sou temps et continuât ses prédications si utiles au salut des âmes : il sera plus facile, ajoutait le P. Thyrse Gonzalez, de trouver des supérieurs pour le remplacer dans le gouvernement que des prédicateurs pour le remplacer dans la chaire (1) .
Depuis cette époque, le P. Bourdaloue est resté jusqu'à sa mort attaché aux fonctions de prédicateur, de confesseur et de directeur des consciences ; nous le suivrons dans chacun de ses ministères, et nous verrons comment, de son vivant, il justifiait la haute opinion dont le Mercure de 1696 rend si bon témoignage en ces termes :
« Le P. Bourdaloue excelle dans la conduite des âmes, dit-il, il est humble, courageux, fort, il se fait tout à tous; tel est le P. Bourdaloue, savant et pieux religieux de la Compagnie de Jésus ; une des plus grandes lumières de l'Éghse, il enseigne la justice aux magistrats, la bonne foi aux commerçants ; apprend aux soldats à bénir Dieu ; prédicateur, il a la noblesse qui relève les sentiments, la force pour supporter le travail, le courage pour résister au mal,
(\\ Arcli. Gésu. Lettre du P. Thyrse Gonzalez, 15 janvier' ifiO^.
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la vivacité et la pénétration pour prévoir les meilleures choses ; il est directeur zélé, charitable, indulgent, mais sage et prudent; il donne l'exemple des vertus qu'il enseigne; tout le monde sait les bénédictions que Dieu a répandues sur ses prédications; quel bonheur pour la savante et pieuse Compagnie de posséder un si digne sujet. Fasse le Ciel que ceux qui entreprennent d'annoncer la parole de Dieu et de conduire les âmes, se règlent sur cet illustre et sage directeur qui sera l'admiration de tous les siècles et recevra du Seigneur dans le ciel la récompense qui est due à ses travaux apostoliques (1). >■)
François de Lamoignon (2), président au Parlement, l'ami le plus intime du P. Bourdaloue, le plus fidèle témoin de sa vie publique, a laissé un portrait de Bourdaloue, ouvrier évangélique, qui trouve ici sa place. Après avoir pai'lé de la grande réputation oratoire du religieux, il ajoute : « Parlons plutôt de ses vertus que nous nous flattons d'avoir plus senti que ceux qui ne l'ont pas pratiqué aussi souvent que nous...
« Jamais personne n'a plus gagné que lui a être vu tel qu'il était. Ses moindres qualités ont été celles qui l'ont fait honorer et respecter du public. Il était naturellement vif et vrai : il ne pouvait souffrir le déguisement et l'artifice. . . toute sa vivacité ne lui laissait jamais échapper la moindre impatience quand il s'agissait d'une affaire importante... Quoiqu'il eût la confiance de tout ce qu'il y a de plus élevé en France, on ne peut pas dire qu'il l'ait jamais désirée : il se dévouait de la même manière à tous ceux que la Providence lui envoyait, sans rechercher les grands
(1) Éloge du P. Bourdaloue, extrait dn Mercure galant, 1696, décembre. Le Mercure reproduisit, en juin 1704, l'éloge publié par les Essais de littérature de l'abbé Tricaut. — Appendice n° XIV.
(2) Longtemps avocat général, il fut nommé président à mortier, au parlement de Paris, en 1690.
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et sans mépriser les petits... Sévère et implacable contre le péché, il était doux et compatissant pom* le pécheur ; loin d'affecter une austérité rebutante, il prévenait par un air honnête et affable. Austère pour lui-même, exact à observer ses devoirs, il était indulgent pour les autres, sans rien perdre de la sévérité évangélique... Je ne finirais point, si je voulais vous marquer en détail toutes les actions de ce grand homme; son amour pour son état, son zèle pour le salut.des âmes. .. Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire, imitons ses vertus si nous voulons marquer le respect et la vénération que nous avons pour lui (1). »
Le P. Bourdaloue était jaloux, dans une, certaine mesure, des applaudissements des hommes, non pour luimême, mais pour l'honneur de son ministère et la plus grande gloire de Dieu; il tenait surtout au bon témoignage de sa conscience, acquis par une fidélité constante aux obligations de son état. Suivons-le quelques moments dans l'intérieur de sa vie reUgieuse, sous l'œil de Dieu et de ses frères, et nous verrons qu'il ne se démentit jamais : c'est le religieux exemplaire que nous voulons mettre en lumière.
(1) A la Cn du troisième volume des Sermons de Bourdaloue pour le' Carême, éd. Rigaud, 1707. Sous le titre de : Lettre de Monsieur ***, à une personne de ses proches. — Appendice n» XV.
Ou trouvera à l'Appendice n° XVI la Vie du P. Bourdaloue, par M°"= la comtesse de Pringy.
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iii. — i50urdal0ue en communauté, estimé et vénéré de ses frères
Le P. Boui'claloue, cloué des plus riches dons de la nature et de la grâce, les lit fructifier par les travaux incessants de sa profession, et acquit cette réputation de sainteté qui a donné tant de force et tant d'efficacité à sa parole. Il était homme d'oraison, homme de travail, et, quoique luttant sans relâche au milieu d'un monde très agité, nul n'a porté plus loin que lui l'amour de la vie intérieure et cachée. Il ne quittait sa cellule que pour monter en chaire ou s'asseoir au tribunal de la pénitence : il y passait, dit le P. Bretonneau, cinq à six heures de suite ; il visitait les malades, les pauvres comme les riches, et tous recevaient de son cœur apostolique le même accueil et les mêmes soins. Il était la force et la consolation des agonisants. Dévoué jusqu'à l'immolation de lui-même au service de Dieu et du prochain, il mourra victime de son zèle.
Bourdaloue fuit les honneurs auxquels sa vertu et son mérite l'appellent par le suffrage de ses frères : député par la Province de France, pour la représenter à la douzième congrégation générale en 1682, il s'autorise de sa délicate santé pour rester dans la vie commune ; nommé en 169Zi Préposé (1) de la .maison professe de Paris, il demande à n'être point distrait de son travail habituel; sans attache pour le séjour de la capitale, il cherche à fuir ce monde qui l'estime et l'applaudit : il demande à ses" supérieurs la permission d'aller exercer son zèle dans les maisons de retraite, dans les noviciats, à La Flèche.
(l) Ou supérieur.
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et sans mépriser les petits... Sévère et implacable contre le péché, il était doux et compatissant pour le pécheur ; loin d'affecter mie austérité rebutante, il prévenait par un air honnête et affable. Austère pour lui-même, exact à observer ses devoirs, il était indulgent pour les autres, sans rien perdre de la sévérité évangélique... Je ne finirais point, si je voulais vous marquer en détail toutes les actions de ce grand homme; son amour pour son état, son zèle pour le salut des âmes. . . Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire, imitons ses vertus si nous voulons marquer le respect et la vénération que nous avons pour lui (1). »
Le P. Bourdaloue était jaloux, dans mie. certaine mesure, des applaudissements des hommes, non pour luimôme, mais pour l'honneur de son ministère et la plus grande gloire de Dieu; il tenait surtout au bon témoignage de sa conscience, acquis par une fidélité constante aux obligations de son état. Suivons-le quelques moments dans l'intérieur de sa vie religieuse, sous l'oeil de Dieu et de ses frères, et nous verrons qu'il ne se démentit jamais : c'est le religieux exemplaire que nous voulons mettre en lumière.
(1) A la fin du troisième volume des Sermons de Bourdaloue poui' le" Carême, éd. Rigaud, 1707. Sous le titre de : Lettre de Monsieur ***, à une personne de ses proches. — Appendice n» XV.
On trouvera à l'Appendice n° XVI la Vie du P. Bourdaloue, par M"" la comtesse de Pringy.
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