DE SES FRÈRES
Le P. Boardaloue, doué des plus riches dons de la nature et de la grâce, les lit fructifier par les travaux incessants de sa profession, et acquit cette réputation de sainteté qui a donné tant de force et tant d'efîicacité à sa parole. Il était homme d'oraison, homme de travail, et, quoique luttant sans relâche au miUeu d'un monde très agité, nul n'a porté plus loin que lui l'amour de la vie intérieure et cachée. Il ne quittait sa cellule que pour monter en chaire ou s'asseoir au tribunal de la pénitence : il y passait, dit le P. Bretonneau, cinq à six heures de suite ; il visitait les malades, les pauvres comme les riches, et tous recevaient de son cœur apostolique le même accueil et les mêmes soins. Il était la force et la consolation des agonisants. Dévoué jusqu'à l'immolation de lui-même au service de Dieu et du prochain, il mourra victime de son zèle.
Bourdaloue fuit les honneurs auxquels sa vertu et son mérite l'appellent par le suffrage de ses frères : député par la Province de France, pour la représenter à la douzième congrégation générale en 1682, il s'autorise de sa déUcate santé pour rester dans la vie commune ; nommé en 1694 Préposé (1) de la -maison professe de Paris, il demande à n'être point distrait de son travail habituel; sans attache pour le séjour de la capitale, il cherche à fuir ce monde qui l'estime et l'applaudit : il demande à ses" supérieurs la permission d'aller exercer son zèle dans les maisons de retraite, dans les noviciats, à La Flèche.
(1) Ou supérieur.
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Si nous pénétrons dans le secret de sa vie, nous y découvrons des trésors de simplicité, de docilité, d'abnégation, d'amour de la pauvreté religieuse, un ensemblede ces vertus modestes que le monde dédaigne mais que les anges admirent ; nous sommes heureux d'en recueillir le témoignage de la bouche même de ses supérieurs.
Le P. Bourdaloue avait prêché l'A vent de 1671, à Saint-Louis de la maison professe ; il devait prêcher pour la première fois la station du Carême à la cour (1) ; sa santé délicate, ébranlée par la fatigue des premières prédications , donnait des craintes à ses supérieurs. Le P. Bordier (2), Préposé de la maison professe, crut devoir en écrire au P. Général (3). Le P. Oliva, dans sa réponse, témoigne le plus vif intérêt pour la santé de l'éloquent rehgieux, et justifie ses recommandations par la connaissance qu'il a de ses hautes vertus, de son zèle infatigable, de son courage à toute épreuve même au détriment de sa frêle santé (4).
Plus tard il le félicitera de l'abnégation avec laquelle il abandonne à ses supérieurs la distribution des abondantes aumônes qui sont mises à sa disposition (5} ; scrupuleux observateur des exigences de la pauvreté religieuse qu'il a juré de maintenir dans toute sa pureté, on le voit pousser le scrupule jusque dans les plus minutieux détails de la vie privée : il remet au P. Maignan,
("2) Le P. fTacgues Bordier, de Paris, préposé de la maison professe de 1669 à 1672.
(3) Le P. Oliva, élu Yice-général avec succession en 1661, prit possession du généralat en 1664 et mourut le 29 novembre 1681.
(4) Intérim abundè et cumulatissimè P. Bourdaloue, tàni strenuè tàmque fructuosè desudanti suppediteniur otjmia non ad 7iecessitatem iantum, sed ad omne coimnodum ac votum... [Litt. gêner., P. Oliva, 12 janv. 1672, arch. rom. S. J.)
(5) Arch. rom. S. J. Litt. PP. gêner., 1672, 5 juillet.
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procureur de la maison, une modique somme de trois livres quinze sols, que le P. Fallu envoie de Rouen à son intention (1); il simplifie sa correspondance pour éviter des frais de poste (2). En mai 1679, il reçoit, en même temps que Mascaron, le brevet de prédicateur du roi avec une pension. Bourdaloue.fait part au P. Général de la faveur et des intentions de Sa Majesté (3) ; le P. Oliva répond en exprimant le regret de ne pouvoir donner satisfaction complète à la volonté de Louis XIV, dont les moindres désirs seraient pour lui des ordres en toute autre circonstance ; en tous cas il se rassure, quand il se rappelle combien le P. Bourdaloue estime la pauvreté et la discipline religieuses : « Nous nous réjouissons, ajoute-t-il, de voir naître l'occasion d'apprendre à tous par votre exemple, que les bienfaits du roi ne doivent être employés que pour subvenir aux seules nécessités. Nous aurons grand soin, à défaut de secours extérieurs, que les supérieurs vous accordent tout ce qui sera nécessaire pour vos études et pour votre santé si utile à l'Eglise. J'en suis bien certain, vous ne ferez jamais usage d'aucun privilège qui puisse être nuisible à l'ordre commun; je prie fbtre Révérence de se souvenir de moi dans ses saints sacrifices (4) , »
Les saintes femmes n'ont jamais fait défaut à l'Église de Jésus-Christ depuis Marthe et Marie : au dix-septième siècle, onlesvoit semultiplier pour venir en aide aux grandes œuvres du temps ; nous ne serons donc pas surpris que le P. Bourdaloue soit devenu l'objet de leur sollicitude. Deux noms échappent à l'oubli : M"= la comtesse de Pringy, auteur d'une Vie du P. Boiu^daloue, dont nous avons parlé
(1) Arcli. de la Seine-Inférieure, D. 55, p. 236, novemb. 1685. (l) Toir corresp. Lett. à un Père de trêves, 27 avril 1703.
(3) Le roi demandait que le P. Bourdaloue put disposer d'une manière absolue de la pension royale.
(4) Arch. rom. S. J. Litt. PP. gêner., 1679, 16 mai.
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plus haut, et une dame de Farsy. Cette dernière avait réclamé avec instance le privilège de subvenir aux besoins de son vénéré Père ; pour mettre un terme à ses instances, le P. Bourdaloue fit comprendre à cette indiscrète amie que la Compagnie avait des règles dont elle ne pouvait se départir, d'autant moins que jamais elle ne refusait à ses enfants ce qui pouvait leur être utile (1) .
L'année" 1692 fut une des années calamiteuses du règne de Louis XTV : les- guerres des années précédentes, puis l'intempérie des saisons amenèrent la misère publique. Les supérieurs de la Compagnie de Jésus profitèrent de la circonstance pour ramener ses membres à une pratique plus étroite de la pauvreté religieuse ; et, en effet, les Pères de la maison professe, par leurs relations fréquentes avec les princes et les seigneurs, avaient souvent à lutter contre les assauts de leur généreuse amitié. Le P. Bourdaloue avait dans sa cellule un portrait de Louis XIV, dont la richesse semblait contraster avec la modestie de sa condition; l'observation lui en fut faite; l'amour respectueux qu'il éprouvait pour son royal auditeur, et peutêtre aussi la crainte de blesser le susceptible monarque, lui inspirèrent la pensée de présenter des observations ; il écrivit au T. R. P. Thyrse Gonzalez, l'un des plus austères généraux de la Compagnie de Jésus, et il en reçut cette réponse, datée du 5 février 1692 : « Quoique le portrait de Sa Majesté Très Chrétienne, dont il est question, semble devoir être mis au nombre des meubles précieux, il y a tant et de si puissantes raisons de le conserver dans la chambre de votre Révérence, que je suis tout à fait d'avis de le laisser là où il est ; il me paraît très juste, en mettant de côté toutes les autres raisons, que l'image d'un roi si bienveillant pour vous et pour toute notre
(1) Lettre du 24 février 1683, arch. rom, S. J. Litt. S. gen.
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Compagnie reste gravée dans votre esprit et clans votre cœur, qu'elle soit toujours sous vos regards, dans le lieu et avec l'entourage qui convient à un si grand prince (1) . » La fréquentation de la cour n'altérait en rien la pureté de ses principes ; plus d'une fois dans ses sermons, Bourdaloue témoigne de son affectueuse estime pour la pauvreté religieuse. Il lui rend un touchant hommage dans un des sermons prêches à la cour, devant le roi, le jour de la Nativité de Notre-Seigneur.
Crèche adorable de mon Sauveur, s'écrie-t-il, c'est toi qui me fais aujourd'hui goûter la pauvreté que j'ai choisie; c'est toi qui m'en découvres le trésor; c'est toi qui me lu rends précieuse et vénérable ; c'est toi qui me la fais préférer à tous les établissements et à toute l'opulence du monde. Confondezmoi, mon Dieu, si jamais ces sentiments, seuls dignes de vous, seuls dignes de ma profession, et si nécessaires enfin pour mon repos, sortaient de mon cœur. Vous les y avez conservés jusqu'à présent, Seigneur, et vous les y conserverez (2).
De pareils sentiments expliquent et adoucissent bien des sacrifices.
Pour achever le portrait du saint religieux, nous emprunterons les lignes suivantes à la notice nécrologique que le P. Martineau (3) consacrait à sa mémoire au lendemain de sa mort.
« Ce qui doit rendre plus précieuse la mort du P. Bourdaloue, dit-il (4), ce sont les vertus solides qu'il a su
(1) Arch. rom. S. J. Lettre du T. R. P. général Thyrse- Gonzalez, 5 février 1692.
(2) Sermon sur la Nativité. Œuvres, t. I, p. 228.
(3) Supérieur de la maison professe.
(4) Plusieurs biographes, et entre autres Sainte-Beuve après "Villenave, donnent au P. Martineau la qualité de confesseur.
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joindre aux grands talents dont Dieu l'avait pourvu. Le zèle de la gloire de Dieu était le mobile de tous ses actes ; la sienne ne le touchait point... il était religieux observateur des saintes pratiques que la règle prescrit pour entretenir l'esprit de dévotion... tout ce qui concerne le culte divin lui était précieux, les moindres cérémonies de l'Église n'avaient rien que de grand pour lui. A l'exemple du prophète, il aimait la beauté de la maison du Seigneur, et le zèle qu'il avait pour elle lui faisait prendre un soin tout particulier de la décoration des autels... Content de plaire au souverain Maître, scrutateur des cœurs, il cachait aux yeux des hommes tout ce que la loi de l'édification ne l'obligeait pas de faire paraître; une dévotion d'appareil n'était point de son goût et l'on ne pouvait être plus ennemi de l'ostentation (1). »
Le P. Martin eau signale avec un intérêt tout particulier l'attachement de Bourdaloue pour la Compagnie dans laquelle il s'est engagé : « Bien des raisons, dit-il, le feront regretter dans la Compagnie, mais la plus touchante de toutes est le tendre et sincère attachement qu'il avait pour elle. On ne peut dire combien il l'estimait et jusqu'à quel point cette estime le rendait sensible à ses avantages et à ses disgrâces. »
Bourdaloue avait exprimé lui-même ces sentiments, en termes expressifs, dans le Panégyrique du saint fondateur.
Oui, mes chers auditeurs; s'écrie-t-il, c'est par elle (la Compagnie de Jésus) qu'Ignace, tout mort qu'il est, parle
C'est une erreur, le P. Martinoau était supérieur de la maison professe, et il n^est pas d'usage dans les communautés religieuses que le supérieur soit en môme temps le confesseur attitré de ses subordonnés.
(1) Cette lettre se trouve dans toutes les éditions des Œuvres de Bourdaloue et dans les Mémoires de Trévoux, 1704, août, p. 1410-1425.
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encore, et fait retentir sa voix dans toute la terre; c'est par elle qu'il distribue le pain d'une saine doctrine aux enfants du Père céleste ; c'est par elle qu'il va à travers les tempêtes et les orages, au milieu des bois et dans le fond des déserts, chercher les brebis égarées d'Israël et les appeler : c'est par •elle qu'il dirige tant d'âmes saintes, qu'il touche tant de pécheurs, qu'il convainc tant d'hérétiques, et qu'il éclaire tant d'idolâtres. Permettez-moi, chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce témoignage à une Compagnie dont je reconnais avoir tout reçu et à qui je crois devoir tout. Témoignage fondé sur une connaissance certaine de la droiture de ses intentions et de la pureté de son zèle, malgré tout ce que la calomnie a prétendu lui imputer, et les noires couleurs dont elle a tâché de la défigurer et de la ternir. Au reste, quand je m'explique de la sorte, ce n'est point à l'avantage des enfants que je le fais, ni pour les relever, mais uniquement pour relever le père, ou plutôt la gloire de Dieu, à qui les enfants, comme le père, doivent tout rapporter (1).
■Dans un sermon sur Vétat religieux, il se sent à l'aise au milieu de la pieuse assemblée qui l'écoute; aussi avec quel amour paiie-t-il du bonheur de sa vocation ! Après avoir énuméré les épreuves auxquelles sont exposés les gens du monde, il poursuit :
Ah ! mes chères Sœurs, vous et moi qui avons renoncé au monde, nous devons être, eu vue de tout cela, remplis, animés, pénétrés d'une vive et intime reconnaissance envers notre Dieu. Les actions de grâces que nous lui rendons pour le bienfait inestimable de notre vocation, ne procéderaient plus seulement de la foi qui nous élève à l'espérance des biens futurs, mais d'un sentiment presque naturel, que l'expérience même des biens présents produirait en nous. Sans
(1) Sermon pour la fèie de saint Ignace de Lovola. Œuv. , t. XIII, p. 67
attendre d'autre centuple que celui-là, nous éprouverions dès maintenant, mais avec un excès de douceur, qui serait comme l'avant-goût de notre béatitude, combien il est avantageux d'avoir tout méprisé pour Jésus-Clirist ; et la seule chose que nous aurions à craindre, en nous comparant avec les partisans du monde, c'est que la tranquillité et la paix de notre état ne nous tînt déjà lieu de récompense, et ne diminuât en quelque manière le mérite de notre sacrifice (1).
Il développe la même pensée et se l'applique à luimême dans un sermon sur la Récompense des saiiits (2) : il y parle un langage qui fait honneur à la sensibilité de son âme.
Avoir Dieu pour partage et pour récompense, s'écrie-t-il, voilà le sort avantageux de ceux qui cherchent Dieu de bonne foi et avec une intention pure. Le dirai-je, et me permettrez-vous de m'en rendre à moi-même le témoignage? Tout pécheur et tout indigne que je suis, voilà ce que Dieu par sa grâce m'a fait plus d'une fois sentir.
Si, en vertu de la profession que j'ai faite, quand j'ai quitté le monde pour vous suivre, je me tiens déjà si riche de votre pauvreté, que sera-ce, et que dois-je espérer des richesses de votre sainte demeure? Si de souffrir pour vous est un si grand bien, que sera-ce de régner avec vous ? et que serai-je dans la participation de votre gloire, puisqu'il m'est déjà si glorieux et si doux d'avoir part à vos abaissements?
La haute estime que le P. Bourdaloue professait pour la famille religieuse à laquelle il appartenait, était bien réciproque. Nous en avons recueilli les témoignages significatifs dans la correspondance des Généraux. Nous avons
(1) Sermon sur l'état religieux, t. XIII, p. 271.
(2) Avant, Sermon pour le jour delà Toussaint, 1. 1, p. 26.
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déjà vu avec quelle sollicitude le R. P. Oliva (1) recommande au Provincial de Paris d'avoir un grand soin de la santé du P. Bourdaloue.
Le même P. Général, dans une lettre du 26 juin 167Zi, •lui écrit, avec une grâce toute paternelle : « Je ne m'étonne plus que votre Piévérence attire autour de sa chaire un si grand nombre d'auditeurs avides de l'entendre, lorsqu'avec si peu de mots, vos lettres m'e touchent jusqu'au fond de l'âme, et 'font naître en moi la plus vive affection pour vous. Ne dites pas, je vous prie, qu'il vous manque d'avoir entendu prêcher celui qui depuis longtemps envie l'éloquence par laquelle vous vous conciliez tous les cœurs ; ce qui m'attache à vous de toute la tendresse d'un père, c'est le bon exemple que vous donnez à tous par la pratique des vertus et la fidélité à garder la disciphne religieuse. Soyez bien persuadé que vous me ferez un sensible plaisir toutes les fois que vous voudrez bien m' écrire : souvenez-vous de moi dans vos saints sacrifices (2). »
Pour comprendre le sens de cette lettre, il faut savoir que le Pv. P. Général, Paul Oliva, s'était fait à Pvome et en Italie une grande réputation d'orateur; en qualité de prédicateur apostolique, il était appelé à parler devant le Souverain Pontife et sa cour. On doit supposer, par la correspondance que nous venons de citer, que les deux célèbres orateurs du dix-septième siècle, Paul Oliva et Louis Bourdaloue, avaient échangé courtoisement des félicitations sur leurs succès respectifs (3).
Nous trouvons "encore, à la date du 30 octobre 1690, une lettre du Pi. P. Général non moins flatteuse : il exprime
(1) Onzième gi'inéral de la Compagnie de Jésus : 1664-1681.
(2) Lettre du 26 juin 1674. Arch. rom. S. J.
(3) D'après une lettre du P. de la Chaise, du 17 août 1675, Louis XIV, lui-même, appréciait le talent du P. Oliva dans l'art de bien dire : « Ce qui surtout charma le roi, c'est la variété de
en termes des plus affectueux l'estime qu'il fait du saint religieux : « Bien que nos corps soient séparés par la distance, mon âme se rapproche de la vôtre, et je serre étroitement contre mon cœur, dans les étreintes de la charité, cet homme bien-aimé qui fait tant d'honneur à. notre Société et travaille si efficacement à la gloire de Dieu (1). )>
Le R. P. Oliva étant mort le 26 novembre 1681, le R. P. de Noyelle, assistant de Germanie, fut nommé vicaire général. La congrégation XII% appelée à nommer le successeur du P. Oliva, fut convoquée pour le 21 juin 1682 ; la province de France députa le P. Bourdaloue à titre d'électeur. Dès que ce choix fut connu à P«.ome, le Père vicaire général écrivit au R. P. Collet, Provincial, le k février 1682 : « Nous aurons donc le bonheur d'embrasser le P. Bourdaloue, dont les qualités connues de tout le monde font tant d'honneur à la Compagnie; puissions-nous, par nos vœux, hâter son arrivée; en attendant, nous vous recommandons d'avoir sa santé grandement à cœur; veillez surtout à ce qu'il n'ait pas à souffrir d'un si long voyage; son mal serait le mal de tous (2), » Le même courrier porte la lettre suivante au P. Bourdaloue : « Que votre Révérence se hâte d'accourir à Rome dès que le moment du départ sera arrivé : tous nos Pères et moi, nous désirons ardemment vous voh'. Puissions-nous rac-
yotre style et, disait-il, cette éloquence native et qui coule d'ellemême. » {Le P. de la Chaise, par de Ghantelauze, p. 10.) Le P. Maimbourg était à cette époque un des prédicateurs célèbres de Paris; en 1677, il publia ses sermons; en tête du premier A'olume, on lit une épître dédicatoire au P. Oliva, élogieuse audessus de toute mesure, dans les termes du moins.
(1) Bislans corpore, propinquus anima, arctissimè complector hrac- Mis charitatis, dilectissimum mihi virum qui tantoperè honorem nostrœ Societatis et gloriam Dei promovet. (Arch. Gesù. Litt. gen.)
(2) Litt gen., 1682, 4 février.
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courcir les mois pour nous faire jouir plus tôt de votre présence ; bien qu'à votre arrivée la maison professe ne puisse vous loger à cause du grand nombre d'électeurs, nous aurons soin que votre Révérence n'habite pas loin de nous' (1) . ))
La santé du P. Bourdaloue ne lui permit pas de se rendre à la congrégation générale. Quelques jours avant la première séance, le 17 mai 1682, le Père vicaire lui en exprime ses regrets et répond vraisemblablement à l'expression des vœux prophétiques de Bourdaloue, lorsqu'il termine sa lettre en lui affirmant que les fonctions de Général ne seraient plus une charge, si tous les rehgieux de la Compagnie étaient autant de Bourdaloue.
Ces dernières paroles atteignaient directement plusieurs religieux de la Compagnie plus attachés aux droits contestés du roi qu'aux droits sacrés de l'Église dans l'affaire de la Régale (2) ; elles prouvaient en même temps que le P. Bourdaloue, malgré les difficultés de sa position, avait échappé à l'influence des cours.
A la même époque, nous le voyons user de son crédit auprès du P. Général, au nom de la charité fraternelle. Malgré l'austérité de son caractère et de ses principes, il consent à plaider la cause d'un jeune prédicateur, son confrère à la maison professe, assez oublieux de ses devoirs pour se livrer à des études de fantaisie, au mépris de toute convenance rehgieuse.
Pierre de Villiers était entré dans la Compagnie en 1666, à l'âge de dix-huit ans ; obsédé par le démon de la poésie, au préjudice de ses études de philosophie et de théologie, il suivait avec passion le mouvement httéraire de l'époque, alors que chaque année voyait éclore du génie de Racine
(1) Litt. gen., 1682, 4 février.
(2) Surtout le P. Maimbourg.
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quelque tragédie nouvelle. En 1675, il publiait clandestinement un Entretien sur les tragédies de ce temps (1); en 1682, il publiait dans les mêmes conditions un poème en quatre chants, intitulé : l Art de prêcher (2). Ce poème avait été composé pendant sa dernière année de probation ; après l'avoir fait autoriser par M. le Chancelier, il l'avait livré à l'imprimeur sans aucune autorisation des supérieurs, sous cette convention que le manuscrit du poème passerait pour avoir été surpris et livré à l'impression sans le consentement de l'auteur (3). La conduite de Pierre de Yilliers fut enfm connue et dénoncée à qui de droit. Le coupable ne tarda pas à entrevoir l'avenir qui le menaçait. Sachant tout le crédit dont jouissait à Rome le P. Bourdaloue, il crut pouvoir user de sa qualité de confrère à titre de prédicateur d'office à la maison professe, pour invoquer son assistance dans une affaire aussi compromettante. Bourdaloue consentit à plaider la cause du Jésuite infidèle, et le P. Général lui répondit en date du 6 janvier 1683 : « Votre Révérence, puissante en œuvres et en paroles, prêche toujours la miséricorde; elle porte vraiment trop d'intérêt au P. de Villiers ; nous ne voulons cependant pas qu'il soit toujours, grâce à vous, traité comme un innocent ; nous ne pouvons pas engager notre responsabilité dans des cas dont la gravité est prévue par nos règles (û); elles nous défendent en particulier d'acceptei* les excuses des écrivains qui prétendent n'avoir point donné leur composition à l'imprimeur, et affirment que tout s'est passé à leur insu. Cependant nous promettons de tout oublier et de ne point tenir compte du passé, à la condition que le coupable se soumettra aux réparations qui seront exigées
(1) Paris, Michallet, 1675.
(2) Cologne, P. Marteau (Paris), 1682.
(3) Arch. rom. S. J.
(4) Onzième congrég., 18 juin 1661.
L HOMME RELIGIEUX Ao
de lui. Je prie votre Révérence d'employer à obtenir ce résultat son éloquence persuasive (1). »
Bourdaloue, on l'a vu, était avare de son temps; cependant, dès que la charité faisait entendre sa voix, on était toujours sûr de le faire sortir de ses habitudes de travail et de recueillement. Nous en avons un exemple frappant dans la conduite qu'il tint à l'égard de ses confrères de la ville de Trêves, en deux circonstances différentes. En 1689, au moment d'une nouvelle invasion de l'Allemagne par l'armée française, les Pères Jésuites de Trêves, redoutant les suites de la guerre, s'adressèrent à leurs confières de Paris, pour obtenir quelques ménagements de la part des généraux en chef. Le P. Bourdaloue usa de son crédit à la «cour, et les Pères du collège et du noviciat de Trêves furent épargnés. Dès que le P. Général eut connaissance de cette charitable et utile intervention, il écrivit au P. Genevray, Provincial de France, pour le prier d'adresser des remerciements aux Pères de Paris, et en particulier au P. Bourdaloue, dont la recommandation avait sauvé du pillage les établissements de la Compagnie dans cette ville (1).
(l) Arch. rom. S. J. (Lettres du 3 février et du 28 août 1683.) Racine et Boileau faisaient assez peu de cas du P. de Villiers. Racine raconte à Boileau (Lettre du 5 septembre 1687) qu'il a été entendre l'oraison funèbre de M. le Prince, prononcée par le P. de Yilliers, et il ajoute : « Il y a joint la louange du dernier mort (le Grand Gondé mort en 1686), et il s'est enfoncé jusqu'au •cou dans le combat de Saint-Antoine, Dieu sait combien judicieusement. En vérité, il a beaucoup d'esprit, mais il aurait èien besoin de se laisser condui?-e. » En sortant de la Compagnie de Jésus (1689), Pierre de "Villiers entra dans l'ordre de Gluni : Boileau l'appelait le Matamore de Cluni, parce qu'il avait l'air audacieux et la parole impérieuse ; il est mort en 1728. (Œuvres de Boileau Despréaux. Biaise, 1821. Correspondance, t. IV, p. 109.)
(1) Rem quoque faciet Y. R. mihi jucundissimam, si meo nomine (jratias agat quàm maximas Patribus parisiensibus ac nominatim
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Le p. Bourdaloue rendit le même service à ses confrères de Trêves, au commencement de la guerre de la succession d'Espagne. Sa recommandation fut d'autant plus efQcace que le ministre de la guerre, Ghamillart, était le neveu de sa sœur. Le maréchal de Tallard, après s'être rendu maître de Trêves, le 20 octobre 1702, donna des ordres pour qu'on épargnât les Jésuites de la ville; dans leur reconnaissance, les Pères envoyèrent au P. Bom'daloue une abondante aumône (1) .
P. Ludovico Bourdaloue, pro opeprsestità nostris trevirensihus m hâc hellorum calamitate. lis enim eorumque commendationi et auctoritati, fatentur debere se rei suœ familians tum in Collegio, tum in domo prohationis conservationem, (Arch. Gésu. rom., Litt. PP. gen., 25 mars 1690.) (1) Lettre du P. Bourdaloue, 9 avril 1703.