‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 27 sur 86 · I. — SA YOGUE · texte numérisé non relu

I. — SA YOGUE

L'étude des caractères de l'éloquence du P. Bourdaloue nous met en présence d'un fait unique dans Thistoire de la chaire sacrée : nous parlons de "/a vogue dont il a joui depuis le premier jour où il prit la parole à Paris, jusqu'à son dernier soupir. Vogue constante, universelle, qui suffirait à elle seule pour justifier le titre de Roi des orateurs que ses contemporains lui ont décerné. Il parut au milieu de la société parisienne, à la cour aussi bien qu'à la ville, c^mme le divin Réformateur chassant du temple (1) les vendeurs et les acheteurs qui en profanaient la sainteté, et captivant l'admiration des peuples par l'autorité de sa parole.

Quelques années de prédication en province, et surtout en Normandie , avaient suffi pour établir et étendre sa renommée. M'^^ de Montpensier l'avait connu à

(1) Joan. II, 14-17.

Eu (1), OÙ le p. Bourdaloue était alors préfet des études.

Son zèle apostolique, sa hardiesse', sa liberté de parole avaient plu à la duchesse; dès lors elle lui voua une confiance qui ne s'éteignit qu'avec la vie. En rentrant à la cour, elle fit l'éloge de l'orateur; et bientôt le P. Bourdaloue, appelé à Paris, justifia les prévisions de la grande Mademoiselle.

Dès son arrivée dans la capitale, les supérieurs l'invitèrent à prêcher les exercices préparatoires à la fête de la Toussaint.

Son début fut un succès ; les Lettres annuelles de la Compagnie de Jésus en rendent compte en ces termes : « Paris n'avait pas encore vu ce qui s'est passé dans l'église de la maison professe. Vers la fin de l'année 1669, le P. Bourdaloue, après deux ou trois discours prononcés aux calendes de novembre, attira autour de la chaire un si grand nombre d'Evèques, de Seigneurs et de hauts dignitaires, que nos Pères eux-mêmes ne purent trouver place dans l'église ni dans les tribunes. Le sérénissime roi de Pologne (2), le prince de Condé, le duc d'Enghien, honorèrent l'assemblée de leur présence ; on y voyait aussi des pairs de France, des généraux illustres, des dames et des seigneurs de la plus haute noblesse. Dès six heures du matin, les valets se rendaient à l'église et gardaient les places de leurs maîtres pour le sermon de trois heures de l'après-midi. Les ennemis de la Compagnie rendent eux-

(1) M"° de Montpensier habitait le château d'Eu.

(2). Casimir, roi de Pologne, avait toujours été attaché à la Compagnie de Jésus, dont il fut membre pendant trois années de sa vie, de 1643 à 1646. — Promu, malgré lui, au cardinalat, le 18 mars 1646, il rentra en Pologne. Hoi en 1648, ii renonça à la couronne en 1668 et se retira en France. Louis XIV lui donna l'abbaye de Saint-Gerroain-des-Prés, où il est mort le 16 décembre 167:2. Pendant son séjour à Rome, il avait contribué à l'érection de la chapelle Saint-Ignace.

mêmes témoignage au mérite de l'orateur; ils vantent sa doctrine, son action ; ils retrouvent en lui toutes les qualités du parfait orateur (1). « Nous n'aurions pas cité ce passage extrait de nos archives, si nous n'avions, pour le contrôler, la parole de M""" de Sévigné, dont l'autorité n'est pas suspecte quand elle parle des Jésuites, Avec sa correspondance, nous avons encore les Mémoires du marquis de Sourches, grand prévôt du roi, écho fidèle, judicieux et honnête des hruits de cour ; le Journal du marquis de Dangeau, rapporteur exact, mais trop servile et trop sec, des événements qui se passent sous ses yeux ; les Gazettes du temj)s, interprètes de l'opinion publique; \q Mercure Galant, la Gazette de France. Ces témoignages sont d'autant plus frappants, qu'ils conservent le même ton pendant tout le cours de l'apostolat de Bourdaloue, sans trouver un rival qui lui dispute les faveurs de la renommée. Ils sont confirmés par les jugements des personnages contemporains les plus compétents : Gui Patin, l'abbé Legendre, les historiens de Paris et des principaux ordres religieux de la capitale, Bénédictins et Génovéfains.

D'après la Gazette de France du 13 mars 1672 (2), « LL. MM. Louis XIV et Marie-Thérèse, avec lesquelles étaient Monsieur ei Madame, vinrent entendre dans la chapelle du château de Versailles la prédication du P. Bourdaloue jésuite qui s'en acquitta avec un grand applaudissement de son auditoire\; » le 25 mars, fête de l'Annonciation de la sainte Vierge, il y prêche avec son succès ordinaire (3); Monsieur et Madame étaient venus de Saint- Cloudpour l'entendre. Le dimanche des Rameaux (4) , zY^se fait adm.irer de toute la cour suivant sa coutume, àajûs> la

II) Arch. S. J. Litt. ann., 1669.

(4) 10 avril 1672, p. 370.

chapelle du vieux château à Saint-Germain-en-Laye. Le Vendredi saint; il y prêcha la Passion avec une merveilleuse satisfaction de toute la cour (1). En 1673, il prêcha la Passion à Saint-Eustache, en présence de Monsieur, frère du roi, avec un merveilleux succès et grande édification de son auditoire (2) ; en 167/i, même sujet, même succès, mêmes éloges.

L'année 1676, dans la chapelle du vieux château à Saint- Germain-en-Laye, Leurs Majestés entendent la belle prédication du P. Bourdaloue, le jour de la Purification de la sainte Vierge, 2 février (3); le premier dimanche de Carême, il prêche avec son succès oi^dinaire {h). Monsieur et Madame vont l'entendre prêcher la Passion, en 1681, dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le 10 décembre 1683, Bourdaloue prononce l'oraison funèbre de Henri de Bourbon, prince de Condé, dans l'église Saint-Louis de la maison professe, en présence de toute la famille du prince, avec beaucoup d éloquence (5); quelques années plus tard (6), au même endroit, il prononce l'oraison funèbre du prince Louis de Condé, avec son éloquence accoutumée.

Le second dimanche de l'Avent, 10 décembre 168Zi, le roi assurait, « en sortant de la chapelle, qu'il n'avait jamais entendu un si beau sermon (7) ; tous ceux qui étaient au sermon étaient de cet avis-là. » C'était la seconde fois que Bourdaloue prêchait l'Avent à la cour. Le dimanche 17 décembre, on le trouva parfaitement beau (8). Le

(1)10 avril 1672, p. 395.

(3) Gaz. de Fr. 1676, p. 96.

(4) Ihid., p. 260.

(5) Ibid., 1683, p. 708.

(6) 26 avril, 1687.

(7) Journal de Bangeau, dimanclie 10 décembre 1684, 1. 1, p. 79.

(8) Ihid., p. 81.

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jour de la Toussaint 1686, le roi entendit, à Fontainebleau, un excellent sermon du P. Bourdaloue jésuite, « le plus célèbre et le plus grand prédicateur de son temps, et d'ailleui's un très homme de bien » , ainsi s'exprime le marquis de Sourches (1).

En 1691, il prêcha pour la cinquième fois l'Avent à la cour; et, le dimanche 16 décembre, le roi et Monsieur furent au sermon du P. Bourdaloue, qui prêcha sur VHi/poc}'isie et fit le plus beau sermon du monde (2).

Nous ne pousserons pas plus loin ce genre de citations; les autorités que nous avons en réserve ont un caractère d'indépendance et même d'hostiUté ou de rivalité à l'égard des Jésuites, qui donne plus de poids à leurs jugements.

Le premier témoin de ce nouveau genre sera le docteur Gui Patin, un esprit fort, un libre-penseur. Il écrit de Paris à Falconnet, le \.h janvier 1670 : « Il y a ici un certain Jésuite, natif de Bourges, en Berri, fils du doyen des conseillers de ce Présidial, nommé Bourdaloue, qui prêche aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, avec tant d'éloquence et une si grande affluence de peuple que leur église est plus que pleine. Son père était parti de Bourges pour le venir entendre prêcher à Paris, mais il est mort en chemin. Ces bons Pères de la Société le prêchent à Paris comme un ange descendu du ciel (3) . »

Bourdaloue n'était à Paris que depuis le mois de novembre précédent, et déjà le vieux docteur de soixantedix ans, connaissait les brillants succès du nouveau prédicateur; il les signalait à ses amis, en décochant un léger trait de sa malice habituelle, à l'endroit des bons Pères.

Ecoutons encore M™' de Sévigné, ce n'est point une

(1) Mém. inéiL, t. III, 1686, p. 71.

(2) Dangeau, 1691, p. 412.

l3) Lettres, t. in, p. 1629, in-S», 1846.

ennemie, c'est une janséniste mitigée; la marquise qui entend volontiers les beaux discours à Saint-Louis, n'y va pas chercher la -direction de son âme, elle prend ses inspirations auprès des Mères de ï Église {ï) et des Saints Frères solitaires de Port-Royal ; elle cherche la vérité de la religion chrétienne dans l'ouvrage du protestant Abbadie (2), lit les Petites lettres à un Provincial, et s'écrie, le livre en main: « Bon Dieu, quel charme... quel amour pour Dieu et pour la vérité' (S) ». Nous savons par ce peu de mots à qui nous avons affaire ; à coup sur, M™° de Sévigné est sans attache pour la Compagnie de Jésus, et cependant c'est elle qui a fait la grande vogue du P. Bourdaloue.

Dès la première apparition du nouveau prédicateur dans les chaires de Paris, on avait parlé, dans la société poHe, du jeune orateur venu de Piouen ; on avait applaudi à ses succès mais non pas sans restriction : « Il ne prêchera bien, assurait- on dans les salons de la rue Saint- Avoye (4), séjour de M™^ de Sévigné, il ne prêchera bien que dans son t7'ipot (5) ; en d'autres termes, Bourdaloue ne devait être goûté que clans l'église de son ordre et par ses. amis. Bientôt il fallut changer de ton; Bourdaloue vint en effet prêcher le Carême de 1670 dans l'église Saint- Louis, rue Saint -Antoine; M""" de Sévigné entendit la Passion avec M™° de Grignan, et, malgré ses préventions, elle la trouva parfaitement belle, si belle qu'elle désirait l'entendre une seconde fois : elle est ainsi d'accord avec les lettres annuelles de la Compagnie, où nous lisons ce

({] Lett. Sévig., t. II, p. 103.

(2) IbicL, t. VIII, p. 33, aa 1687.

(3) mil., 1" décembre 1689, t. IX, p. 367.

(4) Portion de la rue du Temple actuelle, depuis la rue Sainte- Groix-de-la-Bretonnerie jusqu'à la rue des Yieilles-Haudriettes.

(5) 3 décembre 1670, Sé^'ig., Lett., t. II, p. 20.

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compte rendu, au sujet des prédicateurs Jésuites à Paris en 1670 : « Le premier orateur que nous avons à signaler est le P. Bourdaloue ; il a attiré pendant toute l'année un grand nombre d'auditeurs dans notre église de Saint- Louis, il a prêché pendant l'Avent, à la cour du roi très <;hrétien; il a traité avec une grande force d'éloquence, les sujets qui tiennent à la réforme des mœurs, tout l'auditoire l'a applaudi; les princes et le roi lui-même lui ont témoigné leur approbation ; il fait grand honneur à la Compagnie, et tout le monde l'appelle le Prince de l'éloquence (i). h M""" de Sévigné revient complètement sur le compte du nouveau prédicateur; son expérience personnelle, confirmée par l'approbation de la cour, l'amène à réformer son premier jugement. « Il prêche divinement aux Tuileries (2), écrit-elle au comte de Griguan, nous nous trompions dans la pensée qu'il ne jouerait bien que dans son tripot; il passe infiniment ce que nous avons ouï. »

Le Carême de 1671 arrive et Bourdaloue prêche à Notre- Dame, l'église étant ordinairement mal pourvue d'auditeurs, le Chapitre se contentait d'ouvrir le chœur aux fidèles et invitait le prédicateur a parler dans cette étroite enceinte. Quand le nouvel orateur paraît, la vaste. nef devient insufiisante. La lutte s'engage pour s'assurer de bonnes places, les laquais viennent retenir les chaises plusieurs jours à l'avance. M™" de Sévigné avait grande envie d'entendre de nouveau la belle Passion qu'elle avait déjà admirée, l'année précédente, à l'égUse Saint-Louis : « mais l'impossibilité lui en avait ôté le goût (8). »

Les titres de noblesse sont invoqués pour arriver aux meilleurs sièges. M. de Noyon, un Clermont-Tonnerre, en

(1) Arch. S. J. Lit. ann. 1670.

^2) 3 décembre 1670, Sévig. LetL, t. II, p. 20.

(3) 27 mars 1671, Sévig. Lett., t. II, p. 132.

appelle à son nom pour revendiquer la place de l'abbé de Coulanges, oncle de M""' de Sévigné (1) ; on rit dans Fentourage de cette prétention : pour nous elle constate l'affluenceet l'empressement des auditeurs (2).

La nef de Notre-Dame est comble ; la ville et la cour s'y sont donné rendez-vous; société noble, lettrée et polie; société amie, prévenue, ennemie, tous attendent l'orateur; les uns pour s'édifier, d'autres pour admirer, d'autres enfin pour surprendre le Jésuite dans ses paroles. On y reconnaît les dames patronnesses de Port-Royal, les princesses de Conti (3) et de Longueville, les Mères de l'Église {h), au dire de M""" de Sévigné; M"'= de la Fayette paraît aussi pour la. première fois aux sermons du Jésuite; en un mot, u tout ce qui est au monde était à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l' écoutait (5). »

M""" de la Fayette « était transportée d'admiration (6) » . Il a prêché ce matin au delà de tous les beaux sermons qu'il ait jamais faits, écrit la marquise (7). « Bon Dieu 1 ajoutet-elle, tout est au dessous des louanges qu'il mérite (8) ; on dit qu'il passe toutes les merveilles passées et que personne n'a prêché jusqu'ici (9) . » La foule le suit partout; on comprend l'affluence à Saint-Louis, Bourdaloue

(1) SéYig. Lett., t. Il, p. 102.

(2) La vieille noblesse française au dix-septième siècle était très jalouse de son ancienneté, et les nouveaux venus avaient beaucoup de peine à se faire accepter par les anciens, surtout lorsqu'ils y mettaient de la prétention : c'est ainsi que les Glermont et les Bouillon eurent beaucoup à souffrir de leurs contemporains.

(3) Marie- Anne Martinozzi, nièce de Mazarin, 4 février 1672.

(4) 13 mars 1G71, Lett. Sévig., t. II, p. 103.

(5) Ibid., p. 107.

(6) IMd., 13 mars 1671, t. II, p. 107.

(7) Ibid., 6 mars 1671, t. II, p. 97.

(81 Ibid., 11 mars 1671, t. n, p. 102.

(9j Ibid., Noël 1671, t. II, p. 449.

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était dans son trijjot, les amis des Jésuites pouvaient s'y donner rendez- vous ; on la comprend à la cour ; dès que le roi approuve, tous les comtisans s'inclinent ; mais à Saint-Jacques-la-Bouclierie, une petite paroisse, dans le quartier le plus vulgaire et le plus encombré du vieux Paris, qui voudra disputer la place au petit peuple? Cependant le P. Bourdaloue tonne à Saint -Jacques-la- Bouclierie (1). « Il fallait, s'écrie M""" de Sévigné, qu'il prêchât dans un lieu plus accessible; la presse et les carrosses y font une telle confusion que le commerce de tout ce quartier-là en est interrompu (2). »

Si vous vous étonnez du merveilleux succès du prédicateur Jésuite, M""' de Sévigné vous répondra qu'il fait rage, et cela en 1680, dix ans après ses premiers débuts : « Vous êtes étonnée, dit-elle à sa fille, que la presse fût si grande, vous n'êtes pas seule, mais la rage est d'être là in ogni modo (3) , » au point qu'elle finit par en être entêtée (A). Qui pourrait, après tout, soutenir la concurrence, avec un semblable orateur : « Il prêche comme un ange du ciel (5) . » Aussi les prédicateurs les plus habiles sont-ils éclipsés, lorsque le P. Boui'daloue prêche à Paris : « Tous ceux de cette année sont écoutés quand le grand Pan ne prêche pas (6) ; ce grand Pan, c'est le .P. Bourdaloue, qui faisait languir, l'année passée, le P. de la Tour de l'Oratoire, le P. de la Roche, M. Anselme, qui brille

(1) L'église Saint-Jacques-la-Bouclierie ne répondait en rien au caractère de grandeur et de richesse de sa tour, conservée depuis comme objet d'art. Elle abrite aujourd'hui la statue de Pascal, celle de Bourdaloue y ferait meilleure figure.

(2) Sévig. Lett., 27 février 1679, t. V, p. 522.

(3) Ihid.; 17 janvier, 1680, t. VI, p. 196.

(4) Ibid., 5 mars, 1683, t. YII, p. 221.

(5) Ihid., 1 mai 1680, t. YI, p. 368.

(6) En 1680, Bourdaloue prêcha le Carême à la cour à Saint- Germain-en-Laye. Gaz., 1680, p. 31.

à Saint-Paul (1). » Enfin, en 1692, M'"'^ de Sévigné écrit encore que le P. Bourdaloue prêche mieux que jamais à l'hôpital général de la Salpêtrière (2).

Germain Brice, dans la Descriptio7i nouvelle de ce qiiily a de remarquable dans la ville de Paris en 1684, rend un hommage exceptionnel à notre orateur; nous lisons à la page 189° de la première partie, au sujet de la maison de Saini-Louis : a Je ne dirai rien à la louange de cette société, outre que ce serait m' écarter de mon sujet, cette matière est réservée à une plume plus éloquente que la mienne ; j'avertis seulement le lecteur que ceux de cette maison qui font à présent le plus de bruit, sont le P. Bourdaloue, dont les sermons sont fort courus et écoutés avec beaucoup de fruit et d'applaudissement ; son vrai caractère est la morale, qu'il débite avec une éloquence si délicate, si vive et si pénétrante, qu'il enlève tous ses auditeurs, les PP..,, etc. »

L'abbé Legendre , chanoine de Paris , secrétaire de Mgr de Harlay, avait quitté Rouen où il avait connu Bourdaloue, et s'était attaché au diocèse de Paris; en arrivant dans la capitale, cet abbé, qui voulait se faire une position, alla trouver l'orateur : « Je croyais, dit-il dans ses Mémoires (3), qu'il se souviendrait des services que des gens à qui j'appartenais lui avaient rendus à Rouen, où il avait commencé à briller, mais il les avait tout à fait oubliés et je fus loin d'être satisfait. Je n'hésite pas toutefois à rendre justice au P. Bourdaloue, quoique je n'aie pas lieu de me louer de lui. Peut-être n'y a-t-il pas eu de prédicateur plus suivi que le P. Bourdaloue, j'ajoute, ni qui ait plus mérité de l'être... Ses sermons ont été ac-

(1) 28 mars 1689, t. Yin, p. 559.

(2) 12 avril 1692, t. X, p. 75.

(3) Mém. de l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame, édités par M. Roux. Paris 1863, in-8», p. 20.

cueillis par les acclamations de tous ceux qui les ont entendus, et on les a trouvés aussi beaux quand ils ont été imprimés; ils ont été traduits en latin et en italien, en espagnol et en allemand, il n'y a pas jusqu'aux protestants qui ne les estiment. »

Les Bénédictins de Saint-Maur, dans YHistoire de Paris (1), en parlant des illustrations de la maison professe des Jésuites, signalent les PP. de Lingendes (Claude), Cheminais et Bourdaloue, « comme ceux qui ont porté l'éloquence de la chaire au plus haut degré de perfection où nous l'avons vue dans le siècle passé ».

Les Génovéfains eux-mêmes, dans la personne de leur poète, Louis de Sanlecque (2), ont célébré les louanges du Jésuite ; dans sa Satire IP nous lisons :

Chrysostôme français, auteur évangélique, Aussi profond docteur qu'orateur pathétique, Bourdaloue, il est vrai, qu'on voit dans tes discours Des beautés que l'art même ignorera toujours ; Il est vrai que toi seul tu sais te faire un style, Que l'on trouve à la cour aussi bien qu'à la ville. Mais tu n'es pas moins grand, lorsque quelque pécheur Te découvre en secret la lèpre de son cœur.

C'est là que faisant taire et l'art et la nature, Ta bouche fait parler la grâce toute pure ; Et que ta charité, pieux Samaritain, Yerse sans intérêt de l'huile avec du vin

... Louez donc tous ceux qui, comme Bourdaloue, Débourbent les pécheurs sans entrer dans la boue, Et qui, par l'onction d'un air mortifié, Embaument les chrétiens qu'ils ont purifiés.

(1) Hist. de Paris, de D. Lobineau, t. Il, p. 1102 (xvir, S.)

(2) Né en 1652, mort en 1.714.

Terminons ces glorieuses dépositions de témoins par un mot de Bossuet ; il est court, mais sur ses lèvres il est d'une grande portée : « Le P. Bourdaloue, dit-il, nous a fait un sermon qui a ravi tout notre peuple et tout le diocèse (1). » Nous savons, du reste, par la correspondance de l'Évêque de Meaux, que le P. Bourdaloue allait de temps en tem'ps évangéliser ses ouailles.

La réputation du célèbre prédicateur s'étant répandue en province, la ville de Rouen, qui avait été le premier témoin de ses aptitudes oratoires, réclama l'honneur d'entendre encore le prédicateur de Sa Majesté. C'était en l'année du grand jubilé de 1677; l'Archevêque de Rouen, Mgr Roussel de Médavy, se fit l'interprète des désirs de la ville archiépiscopale. Pendant un séjour à Paris, il vit le Jésuite, et Bourdaloue, en homme bien élevé, en religieux toujours prêt à travailler pour la plus grande gloire de Dieu, témoigna la plus grande satisfaction de prendre la parole devant un auditoire qu'il avait connu et apprécié.

Le 1" août 1676, le chapitre de la Cathédrale arrête que M. Tarchidiacre Duhamel écrira au P. Bourdaloue, Jésuite, nommé pour prêcher le Carême en cette église ; « il

(1) Lettre du 4 août 1694, à M""= d'Albert deLuynes, religieuse de l'abbaye de Jouarre. Œuv., éd. Vives, t. XXVIII, p. 192, 193, 194. Il était passé en usage, dit le cardinal de Bausset {Vie de Bossuet, t. II, p. 375), que tous les prédicateurs qui avaient prêché à la cour, sollicitassent l'honneur de venir, la même année, prêcher devant Bossuet, le jour de la fête de son église cathédrale. Ils regardaient cette distinction comme le sceau des éloges qu'ils avaient reçus à Versailles et comme le titre le plus incontestable de leur talent pour la chaire. Nous ne savons sur quel document l'historien de Bossuet s'appuie pour affirmer cet usage. Il est possible que Bossuet ait invité les orateurs de la cour à venir se faire entendre à Meaux, de là à un usage constant, à une manière de redevance en Thonneur du grand évêque, il y a loin. Tous les orateurs n'auraient pas accepté cette servitude tout honorable qu'elle fût.

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le remerciera de l'honnêteté avec laquelle il a témoigné le désir de prêcher ce Carême ». M, Duhamel écrira aussi à Mgr l'Archevêque, alors à Paris, et le <i remerciera, de la part du Chapitre, de ce qu'il a eu la bonté de désigner le P. Bourdaloue pour prédicateur (1) » .

Bourdaloueouvrit la station du Carême, à Rouen, le jour des Cendres, 3 mars 1677 (2) . Dès le premier sermon, le Chapitre dut prendre des mesures d'ordre exceptionnelles.

Il paraît que le public avait eu l'indiscrétion de s'emparer des places de MM. les chanoines ; c'est du moins l'interprétation qu'autorise la mesure prise par délibération du k mars 1677, le lendemain de l'ouverture de la station ; en voici le texte : « MM. les intendants de la fabrique sont priés de faire en sorte qu'il y ait des formes (chaises) commodes pour Messieurs du Chapitre, dans la nef au jour de la prédication, et de faire défense aux officiers de l'égHse d'y donner place à qui que ce soit, fors à Messieurs des Cours souveraines (3). »

De son côté, le peuple réclama, et demanda au moins un déplacement de la chaire ; en la rapprochant du centre de la nef, la portée de la voix du prédicateur s'étendrait à un plus grand nombre d'auditeurs ; le Chapitre s'y opposa ; le peuple lui donna tort en faisant rouler la chaire à sa convenance : de là, délibération nouvelle en vertu de laquelle « le coùtre (4) sera admonesté de laisser le di-

(1) Précis des travaux de P Académie de Rouen pour 1848; Bourdaloue à Rouen, par M. l'abbé Picard. Séance du 21 janvier 1848, t. L, p. 220. Cf. Registres du chapitre métropolitain, note p. 221, registres capitulaires, délibér. du samedi 1" août 1676.

(2) Une délibération du Chapitre, du 1" mars 1677, désigne MM. Charles et Dieppedale pour présenter le pain du Chapitre au prédica,teur, selon la coutume.

(3) Reg. du chap. délibér. du jeudi 2 mars 1677.

(4) Le coùtre, officier préposé à l'ordre et à la police d'une église.

CARACTÈRES DE l'ÉIOQDENCE DU P. BODRDALOUE 143

ê manche la chaire du prédicateur à la même place où elle

est journellement. » Les places réservées furent envahies;

le Chapitre dut encore délibérer et, en date du 15 avril 1677,

solennité du Jeudi saint, il est dit que les « matines du

lendemain (Vendredi saint) se commenceront à cinq heures

du matin. » Puis, « il est ordonné aux coûtres et aux autres

officiers de conserver les places de MM. les chanoines pour

entendre le sermon, à laquelle fin ils renverseront les

formes sur, lesquelles ils ont accoutumé de se servir (1), »

Nous avons encore un témoignage du succès de Bourdaloue à Rouen, en 1677 ; nous l'empruntons au Predicatoriana de Peignot : « Le P. d'Harrouis, orateur loué par l'abbé Legendre, et surtout mathématicien astronome avantageusement connu dans le monde savant, disait à Ménage, avec une piquante modestie : « LorsqueleP.Bourdaloue prêcha l'année dernière à Rouen, les artisans quittaient leurs boutiques pour aller l'entendre; les marchands, leur négoce ; les avocats, le palais ; les médecins, leurs malades, qui s'en trouvaient mieux ; mais pour moi quand j'y prêchai ensuite, je remis toute chose dans l'ordre ; personne n'abandonna son emploi (2) . »

En 1686,- le même enthousiasme accueiUit le P. Bourdaloue à l'autre extrémité de la France, à Montpellier, où il était envoyé par le roi pour travailler à la conversion des hérétiques : le généreux missionnaire n'hésita pas à mettre la vogue dont il jouissait au service de sa mission ; il se sentait trop au-dessus des puériles atteintes de l'amour-propre pour ne point faire usage de son crédit au profit de la vérité, il le fit hautement et éloquemment.

Le discours pour le dimanche de la Sexagésime, sur la

(1) Extraits du registre du Chapitre de Notre-Dame de Rouen. Cinquante-deux ans auparavant le Chapitre de Rouen avait pris les mêmes mesures à l'occasion des prédications du P. Coton.

(•2) Prédic, éd. 1841, p. 257.

144 LE p. LOUIS BODRDALOUE

ê Parole de Dieu (1), nous a conservé ces mouvements oratoires, où le missionnaire fait indirectement la preuve de sa grande réputation, en reprochant à ses nombreux auditeurs de venir l'entendre, non pour se convertir, mais pour satisfaire leur curiosité, vice qu'il dénonce comme opposé à l'efficacité de la parole de Dieu. « Qu'un ministre de l'Evangile, dit l'orateur, ait quelque avantage qui le distingue et qui lui ait acquis un certain nom, on le veut connaître par soi-même (2), on est peu en peine d'en profiter, on veut en pouvoir parler... »

La vogue dont a joui le P. Bourdaloue est donc un fait établi par des documents incontestables, contemporains, persévérants; elle s'est étendue jusqu'aux pays étrangers. Les libraires de Hollande, de Belgique, ont spéculé sur sa réputation, en imprimant frauduleusement ses sermons.

Ces éditions qui ont circulé longtemps avant la publication des œuvres du P. Bourdaloue par le P. Bretonneau, aussi bien que les sermons manuscrits que l'on trouve soit dans les bibliothèques publiques, soit dans les bibliothèques d'anciennes familles, constatent l'empressement des fidèles à relire et à méditer ses éloquentes leçons.

« Qu'on demande à tout Paris, si le P. Bourdaloue n'était pas un des plus grands orateurs du royaume, tout Paris répondra sans balancer qu'il l'était: » ainsi s'exprime le P. Gisbert, auteur distingué d'un traité d'éloquence à la fin du dix-septième siècle (3). En rassemblant d'aussi nombreux témoignages sur la vogue méritée du P. Bourdaloue, nous n'avons d'autre intention que d'opposer un fait certain aux allégations téméraires de plusieurs critiques modernes, contre la réputation du grand prédicateur, nous croyons avoir atteint notre but.

(3) Biblioth. des prédic. P. Houdry, t. XXII, p. 169.

On a cherché à l'expliquer par l'abaissement des intelligences à la cour, sous le règne de Louis XIV ; on dit encore que Bourdaloue, étant Jésuite, a dû. sa réputation à l'esprit de corps (1) : erreur qu'un homme de bon sens ne peut partager, le siècle de Bossuet et de Racine n'était pas un siècle sans intelligence et sans goût ; quant à l'esprit de corps, il suffit de se rappeler que les plus ardents panégyristes de Bourdaloue appartiennent à l'école de Port-Royal. A défaut d'autres témoignages hostiles, on cite un mot de M'"^ de Montespan, qui prétendait que Bourdaloue ne remplissait pas l'idée qu'elle s'était faite d'un prédicateur : mais quelle valeur peut avoir un propos de M™" de Montespan, que Bourdaloue voulait exiler non point à Clagny (2), mais à quarante lieues de Versailles ? Cette antipathie de la favorite nous rappelle que Louis XV, surpris par M"" de Pompadour, pendant qu'il faisait la lecture d'un sermon de Bourdaloue, demanda à la marquise la permission d'achever en sa présence ; la proposition ne fut pas goûtée, et le roi eut la sagesse de se retirer (3) ; évidemment, dans les deux cas, la répugnance des favorites est à rhonneur du P. Bourdaloue. On dit aussi qu'au moment où Bourdaloue parut, Port-Royal était en disgrâce, c'est encore une erreur; Bourdaloue parut en 1669, date de la paix de Clément IX (19 janvier 1669), l'un des triomphes momentanés des jansénistes ; quand on commençait à parler de ses succès dans la chaire, le marquis de Pomponne entrait en faveur (1671) , et cette époque est encore célèbre dans l'histoire de la secte.

{!) Les Orateurs sacrés de l'abbé Hurel, t. II, p. 14. — Voir aussi Nisard, Yinet, etc.

(2) Le château de Glagay, bâti par les ordres de Louis XIV pour la favorite, était situé dans un faubourg de Versailles, à l'endroit aujourd'hui occupé par la station du chemin de fer rive droite,

(3) Màn. de Luynes, t. VII, p. 310.

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Il nous reste à découvrir les causes qui amenèrent un fait aussi notoire et des résultats aussi puissants. Nous les trouvons dans l'excellence personnelle de l'orateur; dans sa science, son désintéressement apostolique, sa haute autorité ; dans V excellence des moyens de pcrsuasioii qu'il mit en œuvre : foi, raiso7i, bon sens; ûans l'imité de but qu'il poursuivit avec autant de fermeté que d'indépendance : la morale, larcfonnationdesinœurs.

IL — EXCELLENCE PERSONNELLE DE l'oRATEUR

Nous ne demanderons point aux rhéteurs de profession ridée qu'ils se forment de l'orateur catholique; Bourdaloue, dans ses œuvres, nous en donne la définition, et sa théorie oratoire est la règle de sa vie aj)ostolique.

« Toute l'excellence de la prédication, dit-il, consiste en deux points : à éclairer et à toucher, à instruire et à émouvoir (1) », et cette parole qui porte la lumière et l'émotion, doit être prêchée, dit-il ailleurs (2), saintement, fortement et utilement. Pour instruire et émouvoir, c'est toujours Bourdaloue qui parle, il faut posséder des qualités qui ne se trouvent pas toujours unies dans le même homme; parmi les dispensateurs de la parole de Dieu « les plus fervents et les plus zélés ne sont pas les mieux pourvus de science et de lumière; les plus intelligents et les plus habiles ne sont pas ordinairement ceux qui ont le plus de zèle et d'ardeur, les uns éclairent et ne touchent pas, les autres touchent mais n'instruisent pas (3). » Plus

(1) T. XII, p. 338. Pour la fête de saint Jeaa-Bàptiste.

(2) T. lY, p. 14. Sur la parole de Dieu.

(3) T. XIÏ, p. 338.

loin, il ajoute: «L'esprit sans la vertu ou la A^ertu sans- . l'esprit ne suffisent pas, .et c'est parce que Jean-Baptiste, a possédé éminemnient l'un et l'autre qu'il a été un pré- • , dicateur parfait. »

En développant sa pensée, Bourdaloue dessine son portrait ; il unit dans sa personne la ferveur et le zèle^ là. science etla. lu7nière,Ycsp?'k et la vertu; c'est pourquoi . il éclaire et émeut! son auditeur ;: s'il is'impose à lui, c'est, que toujours il i lui 1 parle 5«mfemew/, fortement, et utilement.

La science sacrée,' chez le P. Bourdaloue, était complète, nous l'avons- dit en parlant de son éducation religieuse; à la connaissanc-e approfondie des Écritures- et des Pères de^ l'Église, il joignait la. connaissance du cœur humain, qui s'accrut dans- le commerce habituel et successif d'hommes de tout âge et de toute condition.

L'étude^, la- prière et l'expérience développèrent les talents naturels- eti surnaturels dont Dieu l'avait enrichi, et firent éclore cette éloquence originale qu'ont admirée les meilleurs juges. .

« C'est un des plus excellents modèles, dit le P. Bretonneau, pour ne pas dire le plus excellent, que puissent^ se proposer ceux. qui aspirent: à l'éloquence de la chaire. Maisen voulant se former sur un si beau modèle, il y a d^ailleurs des écueils à crain.dre, et si le P. Bourdaloue a beaucoup perfectionné le goût de la prédication, il n^enest ■ pas moins vraiqu'ila gâté beaucoup de prédicateurs (1).» Le P. Bourdaloue, en effet, par l'originaUté de son talent et de sa manière, fait école; les prédicateurs fraîchement éclos- et attirés dans la capitale pour y chercher une voie, témoins des succès dé cet' orateur, s'avisèrent de l'étudier pour arriver, par l'imitation, au même succès; l'intention

(1) Avcrtiss. Domiuical, t. I, Œuvres, t. T,.p..5.

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était bonne mais téméraire. Le P. B retonneau fait mention de ces imita tem'S que Boileau devait plus tard appeler ^singes de Bourdaloue ; il leur reproche de n'avoir point su discerner ce qu'il y avait à imiter dans notre orateur ; il ajoute : c'est ainsi que « des prédicateurs qui n'avaient ni la vivacité et l'imagination, ni le nom et l'autorité, ni les qualités extérieures et la voix du P. Bourdaloue, ont mal réussi à vouloir imiter ou son style diffus et périodique, ou sa façon de parler dont plusieurs lui étaient particulières, ou cette rapidité dans la prononciation qui l'emportait de temps en temps et qui entraînait avec lui ses auditeurs (1). w Ces disciples improvisés ramassaient le manteau d'Élie, mais ils ne recueillaient pas son esprit (2). Bourdaloue n'a pas la sublimité de Bossuet, ni la correction de Massillon, ni les grâces de Fléchier; il est luimême, original par ses qualités personnelles et par ses procédés oratoires. Le désintéressement nous paraît être un des caractères distinctifs de notre oratem', l'une des causes de son succès ; quand Bourdaloue se met en scène, le moi disparaît pour faire place à l'intérêt de la cause qu'il défend. Cette abnégation de soi-même est accentuée dans l'entraînante péroraison du discours d'ouverture de la mission de Montpellier, sur la parole de Lieu. Bourdaloue ne veut pas que ses auditeurs viennent à lui pour faire honneur au prédicateur du roi; ce qu'il demande, «'est leur retour à la vérité et aux mœurs chrétiennes. La pensée est de saint Augustin, mais la parole humble et animée est bien du P. Bourdaloue :

Vous êtes chrétiens, disait ce saint docteur à une foule de peuple qu'il voyait assemblée autour de lui, et, comme chrétiens, vous venez entendre la parole de Jésus-Christ, votre

(1) T. V, p. 5, Avertissement. {2J IV Reg. ch. II.

CARACTÈRES BE l'ÉLOQUBNCE DU P. BOURDALOUK 149

législateur et votre maître. C'est en son nom que je vous la prêche, et je suis le dispensateur de cette parole de vérité. Mais que faites-vous en l'écoutant ? vous donnez au prédicateur de vains éloges, et ce n'est point ce qu'il demande. Pratiquez ce qu'il enseigne, et il consent que vous ne pensiez plus à la manière dont il le traite et dont il l'enseigne : Laudas tractantem, quœro facientem . Ainsi, mes Frères, il y a encore maintenant de ces prédicateurs de l'Évangile dont l'éloquence vous plaît, et que vous favorisez d'une attention particulière. Soit de leur part, et toujours, avec la grâce d'en haut, mérite réel; soit de votre part heureux préjugé, et je ne sais queUe opinion; soit de la part de Dieu, assistance spéciale et secrète disposition : quoi que ce soit qui vous attire, vous paraissez en foule à leurs prédications, vous exaltez leurs talents, vous admirez la force de leurs raisonnements, vous vous laissez éblouir à l'éclat brillant de leurs pensées, de leurs expressions, de leurs traits. C'est la matière de vos entretiens, et à force de les vanter, vous les rendez célèbres et leur faites un nom dans le monde. Mais sur cela que doivent-ils vous dire? Laudas tractantem, quœro facientem. Hé ! chrétiens auditeurs, donnez toute gloire à Dieu, car c'est à lui seul que la gloire est due, et tout notre ministère ne tend qu'à le glorifier ; mais pour nous et pour notre consolation, l'unique chose que nous y avons en vue, ou que nous y devons avoir, c'est que la saine morale et les règles de conduite que nous vous traçons, soient exactement et constamment suivies (1),

Le protestant Vinet, professeur d'éloquence, avait entendu et compris ce langage lorsqu'il écrivait : « Parce que l'orateur est vide de lui-même, il n'est pas seulement hardi et ferme, mais péremptoire et impérieux... c'est la puissance de Bourdaloue sur lui-même qui fait ou qui assure sa puissance sur nous (2). »

(1) T. Vj p. 302.

(2) Journal le Semeur, 13 août 1843, p. 270.

loO LE P. LOUIS 130UHDALOUE

Les locutions elles-mêmes dont il ■ se sert' pour ramener et fixer l'attention, sont une nouvelle preuve clu peu d'état qu'il fait des exigences du beau langage; rien, en effet, n'est moins propre à donner de l'élégance ou du nombre à la phrase que ces appels à l'auditoire : « Ecoutez-moi,. . . suivez-moi,... appliquez-vous,... comprenez ceci,... écoutez-en la. preuve,... ceci mérite vos réflexions...)' C'est qu'avant tout, il veut instruire et convaincre; obsédé qu'il estparson zèle, que Vinet appelle « une intraitable jalour •sie pour la cause de Dieu (1) », il veut suivre dans les regards de ses auditeurs la marche de ses raisonnements et voir de ses yeux le triomphe de sa parole.

Marmontel, comparant nos grands orateurs du dixseptième siècle, vante l'éloquence onctueuse de Massillon, l'éloquence impérieuse de Bossuet; il admire enfin « l'éloquence dominante deBourdaloue sur la raison, qui donne à son éloquence l'impénétrable solidité et l'impulsion irrésistiJDle d'une colonne -guerrière qui s'avance à pas lents, mais dont l'ordre. et le, poids annoncent que devant elle tout va plier (2)... » Ce jugement, tout oratoirement exprimé qu'il est, ne dit rien de trop; nous y trouvons parfaitement rendu ce que d'autres, avec M™" de Sévigné, ont exprimé d'une manière différente, soit en accusant l'orateur de suspendre la respiration de ses auditeuis jusqu'à ce qu'il lui plaise de finir, soit en disant qu'il frappe comme un sourtl, soit en poussant avec elle le cri des vaincus : Sauve qui peut l Eloquence dominante plus encore à la cour que partout ailleurs ; nous en verrons des j)reuves dans son apostolat auprès du roi, des courtisans et de leur entourage : sa parole est sévère dans le fond et austère dans la forme, et cependant le roi aime mieux ses redites

(1) Journal le Semeur, 22 décembre.

(2) Esmi sur l'éloquence, t.I, p. 439.

pour lui-même et pour ses courtisans, il aime mieux la parole qui combat et corrige que les fades discours qui frappent les oreilles et ne rendent qu'un vain son.

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