I. — LES PEÉtiJIINAIRES DU DISCOURS
La suite de ces études montrera comment le P. Bourdaloue a rempli sa tâche, comment il a contribué à réformer les mœurs de son siècle. Mais avant de le suivre dans sa course apostolique, nous devons l'étudier dans la préparation de son œuvre, .nous rendre compte de sa méthode, apprécier son style et son action oratoire.
Cette méthode qui a contribué au succès du P. Bourdaloue est résumée comme il suit par l'éditeur de ses œuvres, dans l'avertissement qui précède les Dominicales.
(( Il n'est point précisément nécessaire de s'exprimer comme cet habile maître, d'avoir son feu, son action, son élévation. Ce sont des dons que le ciel départ à qui il lui plaît, et sans ces dons on peut, avec d'autres qualités, annoncer utilement la parole de Dieu. Mais de quelque manière qu'on l'annonce, il est toujours- nécessaire de faire un bon choix du sujet qu'on entreprend de traiter ; de l'accommoder, comme le P. Bourdaloue, à l'Évangile, et de ne vouloir pas que l'Évangile, par des applications forcées, s'y accommode; d'y chercher à instruire et à
toucher plutôt qu'à paraître et à briller, d'en bien distribuer toutes les parties, d'en bien appuyer toutes les propositions, et de les établir sur les solides fondements de la foi et de la raison. 11 est toujours d'une égale nécessité de ne se point éloigner de son dessein et de ne le pas perdre un moment de vue ; de satisfaire aux difficultés qu'on peut opposer et de les résoudre; après avoir développé les principes et la doctrine, de descendre à la morale ; et par des inductions fortes, mais sages, de peindre les vices, sans noter les personnes, ni faire connaître les vicieux; de donner à chaque chose le rang, l'étendue, tout le jour qu'elle demande; de n'affecter rien dans les expressions et de ne rien outrer dans les décisions ; de lier le discours, et de conduire par degrés l'auditeur à de salutaires conséquences, et aux saintes résolutions qu'il doit remporter pour la réformation de sa vie (1). »
Voilà pour l'âme du discours; quant à l'exécution matérielle, l'éditeur en parle dans l'Avertissement du volume des Pensées, où nous lisons : c Avant que de composer un sermon, le P. Bourdaloue faisait ce que font communément les prédicateurs. Il jetait d'abord sur le papier les différentes idées qui se présentaient à lui touchant la matière qu'il avait en vue de traiter. Il marquait tout confusément et sans aucune liaison. Mais s'étant ensuite tracé le plan de son discours, il choisissait ce qui lui pouvait convenir et laissait le reste (2) . »
Il est hors de doute que la préparation du P. Bourdaloue était laborieuse ; la perfection de l'œuvre le suppose, quand même nous n'aurions pas pour l'affirmer le témoignage du P. Bretonneau et de l'auteur lui-même. L'exactitude doctrinale des sermons, la juste proportion des
(2) T. XIV, p, 1.
parties, demandent une attention soutenue, sans parler du travail de la mémoire que le prédicateur avait facile et sûre.
Dans ses correspondances, la préparation des sermons est souvent l'excuse qu'il oppose aux exigences de ses amis, soit auprès de M""= de Maintenon , soit auprès du P. Bouhours et des Pères de Trêves (1). Dans le sermon sur la parole de Dieu, il l'insinue clairement, lorsqu'il reproche aux auditeurs de répondre par la paresse et la légèreté à la peine que se donne le « prédicateur , qui , après s'être consumé de veilles et d'études pour se rendre les vérités chrétiennes plus présentes et se les bien imprimer , épuise encore ses forces à les développer telles qu'il les a conçues et à les proposer dans tout leur jour (2) », .
Le P. Boudaloue monta dans la chaire chrétienne sans aucune prétention d'innovation ; il accepta les usages reçus, sans toutefois s'en rendre esclave. Esprit méthodique par excellence, il eut un instant le goût des plans généraux pour ses diverses stations : on a ti'ouvé dans ses papiers plusieurs projets de ce genre, imités des anciens prédicateurs; le P. Bretonneau en a conservé. deux, sous ce titre : Essai d'Avent (3); dessein général : Saint Jean, précurseur de Jésus-Christ, et disposant le monde à la venue du Messie.
Chacune des quatre semaines de l'Avent donne sa part de développement à l'idée générale; dans la première, l'orateur montre Jean-Baptiste annonçant Jésus-Christ au peuple. Le dimanche, un sermon sur l'Incarnation divine fera connaître Jésus-Christ comme Dieu-Homme.
(i) Corresp.
(2) T. V, p. 278, première partie.
(3) T. XV,. p. 219,
toucher plutôt qu'à paraître et à briller, d'en bien distribuer toutes les parties, d'en bien appuyer toutes les propositions, et de les établir sur les solides fondements de la foi et de la raison. Il est toujours d'une égale nécessité de ne se point éloigner de son dessein et de ne le pas perdre un moment de vue; de satisfaire aux difficultés qu'on peut opposer et de les résoudre; après avoir développé les principes et la doctrine, de descendre à la morale ; et par des inductions fortes, mais sages, de peindre les vices, sans noter les personnes, ni faire connaître les vicieux ; de donner à chaque chose le rang, l'étendue, tout le jour qu'elle demande; de n'afFecter rien dans les expressions et de ne rien outrer dans les décisions ; de lier le discours, et de conduire par degrés l'auditeur à de salutaires conséquences, et aux saintes résolutions qu'il doit remporter pour la réformation de sa vie (i). »
Voilà pour l'âme du discours; quant à l'exécution matérielle, l'éditeur en parle dans l'Avertissement du volume des Pensées, où nous lisons : c Avant que de composer un sermon, le P. Bourdaloue faisait ce que font communément les prédicateurs. Il jetait d'abord sur le papier les diiférentes idées qui se présentaient à lui touchant la matière qu'il avait en vue de traiter. Il marquait tout confusément et sans aucune liaison. Mais s'étant ensuite tracé le plan de son discours, il choisissait ce qui lui pouvait convenir et laissait le reste (2). »
Il est hors de doute que la préparation du P, Bourdaloue était laborieuse ; la perfection de l'œuvre le suppose, quand môme nous n'aurions pas pour Taffirmer le témoignage du P. Bretonneau et de l'auteur lui-même. L'exactitude doctrinale des sermons, la juste proportion des
(l) ï. XIV, p. 1.
parties, demandent une attention soutenue, sans parler du travail de la mémoire que le prédicateur avait facile et sûre.
Dans ses correspondances, la préparation des sermons est souvent l'excuse qu'il oppose aux exigences de ses amis, soit auprès de M°"= de Maintenon , soit auprès du P. Bouhours et des Pères de Trêves (1). Dans le sermon sur la parole de Dieu, il l'insinue clairement, lorsqu'il reproche aux auditeurs de répondre par la paresse et la légèreté à la peine que se donne le « prédicateur , qui , après s'être consumé de veilles et d'études pour se rendre les vérités chrétiennes plus présentes et se lesbien imprimer , épuise encore ses forces à les développer telles qu'il les a conçues et à les proposer dans tout leur jour (2) «.
Le P. Boudaloue monta dans la chaire chrétienne sans aucune prétention d'innovation ; il accepta les usages reçus, sans toutefois s'en rendre esclave. Esj^rit méthodique par excellence, il eut un instant le goût des plans généraux pour ses diverses stations : on a trouvé dans ses papiers plusieurs projets de ce genre, imités des anciens prédicateurs; le P. Bretonneau en a conservé. deux, sous ce titre : Essai d'AveiU (3); dessein général : Saint Jean, précurseur de Jésus-Christ, et disposant le monde à la venue du Messie.
Chacune des quatre semaines de l'Avent donne sa part de développement à l'idée générale; dans la première, l'orateur montre Jean-Baptiste annonçant Jésus-Christ au peuple. Le dimanche, un sermon sur l'Incarnation divine fera connaître Jésus-Christ comme Dieu-Homme.
(1) Corresp.
(2) T. V, p. 278, première partie.
(3) T. XV,. p. 219.
178 LE r. LOUIS BOUÏIBALOUE
Le lundi, le sermon sur la grâce le fera connaître comme auteur de la grâce et sanctificateur des âmes, et ainsi de suite.
L'essai d'Octave du Saint-Sacrement présente, comme dessein général, la vie de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et une suite de sermons sur la présence réelle, sur le culte d'adoration rendu à Jésus-Christ dans le saint Sacrement, sur le saint Sacrifice de la messe. On ti'ouve l'indication des sermons à la page 415, t. XV.
Il est vraisemblable que le P. Bonrdaloue ne tarda pas à s'apercevoir qu'un pareil système pouvait préjudicier notablement à sa liberté d'action aai milieu d'auditoires aussi variés, aussi capricieux que les auditoires de Paris; il laissa ses plans généraux sans exécution, et régla le choix des sujets de discours sur Tindication de la liturgie, méthode la plus conforme à l'esprit de l'Église.
Autrefois le sermon avait lieu le matin après l'évangile, et n'était qu'un commentaire du texte sacré; les prônes actuels ont conservé cette tradition. Lorsqu'il fallut donner à l'enseignement religieux plus de développement et de solennité, le sermon fut détaché de la messe solennelle et transporté à l'office du soir. Ce changement peut s'expliquer par la nécessité de ne point surcharger outre mesure les offices solennels du matin, et aussi par l'importance que prit l'instruction refigieuse dans le courant du dix-septième siècle, au point de vue dogmatique et au point de vue oratoire; quoi qu'il en soit, Fénelon critique cette mesure dans le second dialogue sur l'éloquence (1), parce que, dit-il, « le sommeil sm'prend quelquefois aux senïions de l'après-midi (2) » .
Le sermon, en changeant d'heure, acquit plus de so-
(1) P. 112, édit. 1764.
(2) Le cardinal de Bausset raconte qu'étant au sermon de la cour prêché par le P. Séraphin capucin, Fénelon fut apostrophé
MÉTHODE ORATOIRE DU P. BOUfiDALOUE 179
lennité, sans changer d'objet. L'usage de prendre le texte consacré à la solennité du jour fut conservé, et le P. Bourdaloue, fidèle à respecter en tout les moindres traditions de l'Église, se fit un devoir de prendre les sujets indiqués par l'office liturgique. C'est là qu'il va puiser son texte ou verset de l'Ecriture, qui résume en quelques mots l'enseignement que l'Eglise réserve à chaque jour de l'année.
Avec le signe de la croix, l'énoncé du verset de la sainte Écriture est une profession de foi, c'est un hommage rendu au Verbe divin par le prédicateur qui s'efface, pour laisser parler l'Église dont il est le ministre et l'écho.
Voltaire aurait désiré que le P. Bourdaloue, « bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, en ait banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte », et il en donne la raison qui n'est nullement convaincante. D'après lui, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à composer tout son discours sur cette ligne est un jeu peu digne de la gravité du ministère ; jamais, ajoute-t-il, « les Grecs et les Romains ne connurent cet usage, c'est dans la décadence des lettres qu'il commença et le temps Ta consacré. »
Voltaire est-il bien sur que les Pères des premiers siècles de l'Eglise grecque comme de l'Eglise latine, saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Augustin, n'aient point donné l'exemple? Il est inutile de nous arrêter à relever tout ce qu'il y a d'erroné et de ridicule dans ce langage; on s'étonne même qu'un esprit ainsi éclairé, au moins par l'éducation chrétienne qu'il avait reçue au collège Louis-le-Grand, ait pu confondre la tribune chrétienne avec la tribune du Forum. Si nous relevons une sem-
brusquement par le prédicateur qui dit tout haut : « Réveillez cet abbé qui dort et qui a'cst peut-être au sermon que pour faire la cour au roi. » [Eist. Fén., t. III, p. 108.)
blable critique, c'est pour montrer que la parole de' Voltaire ne mérite pas une confiance aveugle.
Bouixlaloue emprunte à son texte le sujet du sermon et souvent aussi les divisions de son discours. Le sermon pour la Fête de tous les Saints, sur la Récomjjense des saints (1), est inspiré par le texte suivant : Gaudeie et exultate, ecce enim merces vestra copiosa est in cœlis. — Réjouissez-vous et faites éclater votre joie, car une grande récompense vous est réservée dans le ciel (2). Et l'orateur d'ajouter : « Pour vous donner une idée juste de la récompense des saints, je m'arrête aux paroles de mon texte, dont l'exposition littérale va développer tout mon dessein. » La récompense des saints est une récompense sûre. La voilà, dit Dieu : ecce merces vestra; sujet de la première partie du sermon. Secondement, c'est une récompense abondante, copiosa; copiosa in cœlis , elle est éternelle; et la conclusion est qu'il faut se réjouir : gaudete et exultate.
Le sermon correspondant pour la même fête, dans le second Avent, a pour sujet la Sainteté et les merveilles qu'elle opère par la main de Dieu : Mirabilis Deus in sanctis suis. — Dieu est admirable dans ses saints (3). Ici le texte ne renferme que l'idée générale, dont le développement sortira des entrailles du sujet, c'est-à-dire du mystère de Dieu rédempteur, qui a détruit trois grands obstacles au salut des hommes : le libertinage, l'ignorance et la lâcheté.
Le P. Bourdaloue a prêché plusieurs fois le sermon sur la Sévérité évangéliqiie (4), qui est comme le complément du sermon non moins remarquable sur VEypocri-
(2) Math. III, i-2.
(;H) Ps. LXVII, 36.
sie (1). Nous le trouvons dans les œuvres complètes, édition Bretonneau, au troisième dimanche de l'A vent; nous le retrouvons dans l'édition frauduleuse de 1696, au jeudi delà troisième semaine de Carême : le premier a pour texte, extrait de l'évangile du jour, la parole de saint Jean le Précurseur : Ego vox clamantis in deserto, dirigite viam Domini (2). Le prédicateur, dans l'exorde, commente le texte et présente saint Jean-Baptiste comme modèle de la vie austère, de la Sévénté évangélique ; dans le second, le texte est différent, mais appartient aussi à l'évangile du jour. Notre- Seigneur est présenté comme guérissant tous les malades et se refusant aux honneurs qu'ils voulaient lui rendre. Notre-Seigneur donne ainsi l'exemple des vertus austères du chrétien, dévouement et désintéressement, humilité, charité ; le corps du discours est le même dans les deux circonstances. Le P. Bourdaloue reste fidèle à son principe : tout en traitant le même sujet, il tient à prendre les premières inspirations dans l'office de l'Eglise.
Les sermons des mêmes stations d'Avent, sur le Jugement dernier, n'ont qu'un texte descriptif. Notre-Seigneur annonce sa venue : Tune mdehunt Filium hominisvenientem in mibe, eum potestate magna et majestate. — Alors ils verront le Fils de l'homme venir sur une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté. L'orateur met l'auditoire sur le heu de la scène, par le texte de l'Écriture, et il emprunte le développement de son discours à TertuUien, dont il commente la pensée: Leus de suo optimus, de nostro justus; il montre que- la justice de Dieu, qui se manifestera au jugement dernier avec tant d'appareil, mettra en cause notre foi et notre raison (3).
(l) T. VI, 243.
(2i Joan. \, 23.
182 LE p. LOUIS BOURDALOUE
Quand l'orateur juge à propos de traiter un même sujet à divers jours, il reste fidèle à la règle qu'il s'est imposée : il prend dans l'office du jour le texte de son sermon; puis, avec habileté et sans effort, il amène le sujet qu'il sait être le plus utile à l'auditeur.
Il prêche surf Oisiveté, le dimanche de laSeptuagésime, avec un verset de saint Mathieu, chap. ii, où. Notre-Seigneur invite les ouvriers à ne point rester oisifs, mais à aller cultiver sa vigne ; et il prêche le même sermon le vendredi de la deuxième semaine de Carême (1), avec un autre texte du chap. xxi, 33, sur la parabole du maître de la vigne dont le fils est tué par les vignerons. Nous croyons superflu de nous arrêter davantage sur ce point. Passons aux différentes parties du discours.
L'exorde, dans les sermons du P. Bourdaloue, est une introduction au sujet qu'il veut développer; on y trouve le sens littéral ou accommodatice du texte ; puis les divisions générales de la pensée qui en découlent. Bourdaloue fait rarement usage des précautions oratoires; les exordes insinuants lui sont à peu près inconnus ; il ne paraît pas se préoccuper des dispositions de ses auditeuis ; il atïirme son autorité et ne demande aucune faveur : ce qu'il exige, c'est de l'attention; il l'exige en termes variés, mais souvent impératifs. La première partie du discours est terminée par l'invocation à la sainte Vierge, Ave Maria. Cet usage, consacré par la piété des orateurs et des fidèle^, remonte au quatorzième siècle; on l'attribue à saint Vincent Ferrier, le célèbre missionnaire de l'époque (1357-'lZi'J9). Saint Bernardin de Sienne suivit son exemple au quinzième siècle (1380-lM/i), et depuis ce pieux usage a été converti en règle dans toute l'Eglise.
Après la salutation angélique, Bourdaloue donne la
(1) Édit. 1G9G.
MÉTHODE QHA.TOIRE DU P. BOURDALOUE 183
division du sujet; cette disposition équivaut parfois à un second exorde, et l'on peut avec raison trouver que l'orateur pousse trop loin l'analyse de sa pensée. L'intérêt passionné qu'il mettait à faire saisir par chacun de ses auditeurs le fil de ses idées, pouvait faire accepter ces énumérations de parties ; jDOur les lecteurs, l'intérêt n'est pas le môme. On trouve quelques sermons, en petit nombre, où le P. Bourdaloue suit la marche scolastique, en établissant sa thèse, et en la, prouvant par TEcriture, les Pères et la raison théologique : cette forme a moins d'attrait de nos jours et moins de vivacité ; elle sent l'école et, pour cette raison, elle est moins goûtée des modernes; nous ne sommes plus, en effet, au temps de laSorbonne et de Navarre. Ajoutons qu'elle se prête moins au jeu des passions, de la sensibilité, de l'imagination, non plus qu'aux applications morales.