‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 32 sur 86 · SA DICTION · texte numérisé non relu

SA DICTION

Les critiques émettent sur le style du P. Bourdaloue des jugements contradictoires. Pour les uns, le style est clair, limpide, d'une correction à l'abri de tout reproche ; il est sévère, il a de l'ampleur et même un peu de diffusion [i] dans le goût du temps ; il aie mérite de ne point distraire le lecteur qui cherche, non le plaisir de l'oreille, mais la science d'une bonne morale ; les autres, critiques de profession, sont plus difficiles sur le choix et l'harmonie des sons ; en se soustrayant aux influences de la doctrine, ils n'entendent plus que des phrases et des mots, des distinctions, divisions et locutions nouvelles ; et, trop légèrement, ils censurent le vêtement, parce qu'ils méconnaissent le personnage.

Les plus exigeants sont aussi les plus éloignés du siècle de l'auteur, ils sont de notre époque; et, chose étrange, ils s'autorisent de documents contemporains que les auditeurs du dix-septième siècle n'ont point connus.

(l) Œuv. du P. BounL, t. I, Préface du P. Bretonneau.

Il nous paraît inutile d'entrer bien avant dans les détails de cette querelle littéraire qui transforme les Dialogues sur l'éloquence, attribués à Fénelon, en un factum contre le mérite et la réputation du P. Bourdaloue; parmi les dialogues, le second surtout dit trop de mal du prédicateur dont il parle, pour qu'on puisse l'appliquer à l'orateur admiré du dix-septième siècle et des suivants ; il n'en dit pas assez pour qu'on ne puisse démêler quelques traits applicables à Bourdaloue. Par respect pour la vérité et pour l'honneur de Fénelon, nous osons soutenir que le personnage mis en scène n'est point le Bourdaloue que nous connaissons, et que Fénelon, non plus jeune abbé de cour, mais archevêque et académicien, présentait comme modèle à tous ceux qui voulaient aller à la gloire par la parole. Nous jugerons Bourdaloue et son style d'après des contemporains dignes de foi, interprètes fidèles de l'opinion publique, et après nous ne craindrons pas d'aborder les Dialogues de Fénelon, dont la critique ne peut rien prouver contre les jugements autrement sérieux des meilleurs juges de la cour et de la ville.

Au lendemain de la mort du P. Bourdaloue, le Mercure galant émettait son jugement sur le prédicateur que la chaire chrétienne venait de perdre. Pour nous, ce témoignage est d'une haute valeur ; il est adressé à toute une société encore pénétrée du souvenir de l'orateur; le témoignage pubhque du gazetier mérite donc notre confiance, surtout s'il est appuyé par toutes les voix de la publicité du temps : « Son éloquence, dit le Mercure,. n'était soutenue que de la grandeur des choses et nullement de la pompe des mots : la vérité, la raison, la clarté en était le but et la règle;... elle ne s'échappait pas dans ces enthousiasmes qui transportent un auditeur dans des pays perdus et qui ne le ramènent au sujet qu'après avoir épuisé son attention... Bourdaloue savait allier la.subli-

mité de la pensée à la simplicité de réimpression.... Dan s .sa bouche, les vérités les plus abstraites et les plus élevées se laissaient comprendre aux intelligences les plus communes. La diction était toujours pure et propre à son sujet, riche et ornée sans fard, forte et serrée sans sécheresse, et toujours convenable à un orateur chrétien, aux lieux, aux temps et aux auditeurs. On remarquait dans ses discours plus de soin de se rendre intelUgible que de paraître docte, cependant en se laissant entendre au peuple, il se faisait toujours louer par les savants ; on remarquait dans sa narration un caractère singulier de désintéressement et de bonne foi... ses comparaisons étaient justes et courtes, ses métaphores suivies et naturelles, ses citations choisies et peu frécpientes : on ne remarquait jamais dans ses discours ces endroits froids, ces proverbes, ces équivoques, ces fausses pointes, ces jeux de mots qui sont ordinairement le fruit d'une éducation basse, et un ornement indigue de la véritable éloquence. Les figures y étaient disjDOsées avec beaucoup de délicatesse, et l'art y. était toujours caché avec beaucoup de discrétion (1). »

Le P. Bretonneau, en publiant les œuvres de Bourdaloue, revues et corrigées pour la convenance des lecteurs, n'ajoute rien de nouveau, dans la Préface, au jugement de ses prédécesseurs. « Son expression, dit-il, en parlant de Bourdaloue, répond parfaitement à ses pensées,; elle est noble et naturelle tout ensemble. Il parle bien et ne fait point voir qu'il veut bien parler (2). )> On l'écoute et on oublie tout, sauf la leçon qui découle de sa parole. Maury, avec cette solennité qu'on lui pardonne, admire dans Bourdaloue « la simplicité d'un style nei'veux et touchant, natm'el et noble, lumineux et concis,

(1) Mercure galant, mai 1704, p. 208.

.(2).T.I, Préface Xn.

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OÙ rien ne brille que par Téclat de la pensée, où règne toujours le goût le plus sévère et le plus pur, et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique ni rampante (1)... »

Nous nous rappelons à ce sujet un propos de l'abbé Trublet,dans ses Réflexions sur H Eloquence (2), qui peint la pensée de Bourdaloue, au sujet du style : l'abbé raconte, vers 1755 : « J'ai toujours ouï dire que le P. Bouhours chicanait toujours le P. Bourdaloue sur la pureté de sa langue , la correction du style , et qu'il l'invitait à en prendre soin, mais que le P. Bourdaloue se moquait des avis de son confrère. » Cette anecdote n'est pas sans vraisemblance; mais, vu les caractères des interlocuteurs, le purisme de l'un, le dédain de l'autre pour tout ce qui n'est que brillant, on ne doit en tirer aucune conséquence contre notre orateur. M. Sainte-^euve se montre équitable, sans restriction aucune, pour le P. Bourdaloue; la manière dont il l'apprécie est à notre sens la preuve la plus forte de son bon jugement, j'allais dire de son bon cœur, car M. Sainte-Beuve a laissé des traces de son émotion, en parlant du pieux orateur ; il a fait ressortir l'onction de sa parole en plusieurs endroits. C'est donc un devoir pour nous de faire connaître la pensée de l'éminent critique sur le P. Bourdaloue, d'autant plus que, dans le monde lettré de notre siècle, nul n'a mieux parlé de l'orateur jésuite. Sainte-Beuve est un personnage multiple et c'est uniquement au Uttérateur d'un goût parfaitement sur que nous faisons appel ; nous laissons de côté le libre penseur et le courtisan.

Il faut lire les Causeries du lundis de décembre 1853, pour trouver sa bonne critique; Bourdaloue, à cette

(1) Essai, t. I, p.. 441.

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époque, est jugé sans passion . Le P. Bourdaloue, qui figure dans la galerie de Vort-Royal du même Sainte-Beuve, est un autre homme; on sent que l'esprit de secte a envahi cette intelligence mobile et qu'il faut désormais sacrifier le Jésuite à une nouvelle école.

Dans la première Causerie^ Sainte-Beuve, comparant le P. Bourdaloue à La Bruyère, comme peintre de mœurs, donne la préférence au premier. « La Bruyère, dit le critique, laisse toujours à deviner... Il pique, il aiguillonne, il irrite, c'est une partie de son art; il ne satisfait pas. Bien de tel pour Bourdaloue, sa personne et tout ce qui touche l'homme; l'individu, auteur ou orateur, a disparu dans l'excellence ordinaire de sa parole, ou plutôt il y est passé et s'y est produit tout entier. Il a dit tout ce qu'il savait, il a dit les remèdes ; il a eu de bonne heure cette science prudente qui est le don de quelques-uns, et que la pratique du christianisme est incomparable pour aiguiser et développer; il l'a continuellement distribuée et versée à tous par l'organe d'un puissant et infatigable talent... le propre de Bourdaloue, c'est qu'il rassasie... » Après quelques détails sur la vie de l'orateur, le critique continue (p. 1\K) : « Bourdaloue était avant tout un orateur, non un écrivain... il avait l'action, le feu, la rapidité; et, en déroulant ce fleuve de la parole qui, chez lui, à la lecture, nous paraît volontiers égal et surtout puissant par sa vigueur suivie et sa continuité, il y avait des endroits où il tonnait... » Et plus loin : n Bourdaloue a l'expression claire, ferme, puisée dans la pleine acception de la langue; il ne l'a jamais neuve... il s'occupait des choses et non des mots; il n'avait pas la splendeur naturelle de l'élocution, et il ne la cherchait pas ; il s'en tenait à ce style d'honnête homme, qui ne veut que donner à la vérité un corps sans lui imposer de couronne... »

Nous en avons dit assez pour l'honneur de Bourdaloue

et aussi- pour l'honneur du critique; plut à Dieu que Sainte-Beuve eût entendu la voix secrète qui s'échappait du tombeau de Bourdaloue! Moins sensuel et plus logique, il ne se serait pas laissé aheurter à des préventions étroites, et la bonté de son cœur n'aurait pas été viciée par la faiblesse du caractère.

M. Alexis de Tocqueville, l'un des maîtres en l'art de bien dire à notre époque, homme de goût et de saine littérature, estimait hautement* le P. Bourdaloue. Il le regardait, dit un critique du Correspondant (1) (( comme un véritable maître dans l'art de choisir le mot nécessaire, toujours unique, et de vider, pour ainsi dire, la pensée de toutes les choses qu'elle contient. »

Voyons maintenant les jugements portés sur le style du ]"*. Bourdaloue par certains critiques de l'école moderne. L'auteur des Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV (2; est d'avis que le P. Bourdaloue a été mal jugé par son siècle, et qu'il faut désormais s'en tenir au jugement d'un témoin oculaire, l'auteur des Dialogues sur l'Eloquence^ Fénelon. Si M. Hurel et M. Albert (3) étaient les seuls à soutenir l'autorité des dialogues contre le P. Bourdaloue, nous nous mettrions peu en peine de leur répondre ; il y a dans leur langage un ton de légèreté et de paiti pris qui permet de passer outre ; mais nous avons le regret de rencontrer sur cette voie M. Feugère, et dès lors nous croyons utile de protester en quelques mots et de rétablir les faits. Opposons d'abord à ces messieurs l'autorité d'un des leurs, l'autorité de M. A>"eiss, littérateur distingué, 11 critique à sa manière l'œuvre du P. Bourdaloue; il loue, comme protestant, son esprit de tolérance, puis il continue: «Si l'on excepte Fénelon de qui le goût fin et peut-être aussi la

(1) M. Charles do Granclmaison, 10 mars 1870, p. 933.

(2) M. l'abLé Hurel.

(3) T. II, p. 23-2G. Paul Albert, UProsc, p. 342-355. Ed. 187 i.

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secrète et involontaire jalousie n'a pu se tromper aux imperfections d'un rival, les meillews juges du terni:) s admirèrent Bowdaloue sans réserve (1). » Nous admettons ce jugement comme équitable pour le P. Bourdaloue; nous le repoussons comme injurieux à Fénelon.

Nous le répétons encore une fois, l'auteur des Dialogues n'a pas eu en vue le P. Bourdaloue ; il a créé un prédicateur imaginaire , une charge de prédicateur sur lequel il a pu décocher en toute liberté les traits de sa mordante critique. Fénelon, en admettant qu'il soit l'auteur des Dialogues, veut établir une théorie de prédication, dont les détails ne manquent pas d'intérêt, mais dont l'ensemble ne peut tenir devant la pratique de la chaire que Fénelon, du reste, a peu connue.

Il repousse les sermons de mémoire et, pour se donner gain de cause, il peint en couleurs criardes le portrait de son prédicateur de mémoire : « Ton monotone voix mélodieuse mais sans expression, action uniforme comme la voix. Style uni, rien de familier, d'insinuant, de populaire ; c'est un cours réglé de paroles qui se pressent les unes les autres; il n'a rien d'affectueux, de sensible. Il ne reste presque rien de tout ce qu'il a dit dans la tête de ceux qui l'ont écouté, c'est un torrent qui a passé tout d'un coup et qui laisse son lit à sec. . il donne à ses bras un mouvement continuel, pendant qu'il n'y a ni mouvement ni figure dans ses paroles... Le prédicateur a les yeux fermés d'ordinaire; quand on le regarde de près, cela choque, c'est qu'on sent qull lui manque une des choses qui devraient animer son discours... il se hâte de prononcer et il ferme les yeux, parce que sa mémoire travaille trop; elle est fort chargée, quelquefois même il

(1) Remic des cours littéraires, troisième année, 15.septembre 1866.

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reprend plusieurs mots pour retrouver le fil du discours. Ces reprises sont désagréables et sentent l'écolier gui sait mal sa leçon ; elles feraient tort à un moindre prédicateur... Ce n'est pas la faute du prédicateur, c'est la faute de la méthode qu'il a suivie après tant d'autres ; tant qu'on prêchera par cœur et souvent, on tombera dans cet embarras (1)... » Il est impossible de reconnaître ici la physionomie de l'orateur admiré de la cour et de la ville aux plus beaux temps du grand siècle ; si l'on rencontre quelques traits qui nous rappellent sa manière, nous les appliquerons à ces nombreux imitateurs que Boileau appelait les Singes de Bourdaloue ; ils lui empruntaient maladroitement ses locutions, ses divisions, sa parole précipitée, ses gestes multipliés, ses interpellations hardies, sans rien prendre de la sagesse et de la solidité de. son enseignement.

Nous ne comprenons pas comment des critiques jaloux de l'estime de leur siècle, ont pu tomber dans une pareille méprise et se flatter d'avoir découvert un monument inédit, un témoignage irréfragable contre la réputation usm-pée du P. Bourdaloue, dans la découverte des Dialogues sur l'Eloquence de Fénelon, œuvre d'une authenticité douteuse ou, pour le moins, œuvre de la jeunesse de l'auteur. Cet écrit, dit-on, est appelé à réformer les jugements du grand siècle; l'entreprise est hardie et nous ne chercherons pas à en démontrer la témérité ; il nous suffira d'en appeler à Fénelon lui-même, qui signale le P. Bourdaloue, dans ?>Qn Mémoire sur les occupations de r Académie, comme le prédicateur par excellence : « Combien de styles différents, dit-il, avons-nous admirés dans les prédicateurs avant que d'avoir éprouvé celui duP. Boui-

(1) Dialogue sur l'éloquence, par Fénelon, deuxième dialogue, p. 84, passim.

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daloue qui a effacé tous les autres, et qui est peut-être arrivé à la perfection dont notre langue est capable dans ce genre d'éloquence! (1) » Or, ce prédicateur par excellence nous est connu, Fénelon nous en a laissé le signalement; dans le même mémoire, il s'exprime en ces termes : « L'éloquence est un art très sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois... à rendre les hommes bons et heureux... Je cherche un homme sérieux qui me parle pour moi et non pour lui, qui veuille mon salut et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. » Et plus loin : « Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps, en général, pour acquérir un fonds de connaissances et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette j)réparation générale le mit en état de se prépai-er moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très sensé et qu'il ramenât tout au bon sens; qu'il fît de solides études, qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse et exactitude , se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable dont il tirerait la conséquence naturelle (2)... » Si vraiment nous avons sous les yeux le type du véritable orateur selon la pensée de Fénelon, ne retrouvons-nous pas dans ce tableau tous les traits qui caractérisent l'éloquence de Bourdaloue : science, sainteté, raison, bon sens?

L'auteur des Dialogues soulève deux questions qui semblent toucher notre orateur : la première au sujet des

(1) Œuo. Fénelon, édit. Lebcl, t. XXI. p. 153.

(2) Ibid., p. 176.

sermons débités de ménïDire, la seconde au sujet des yeux fermés du prédicateur. Bourdaloue apprenait ses sermons de mémoire, nous le savons, non point par Fénelon, mais par le P. de la Rue, son confrère.

Le P. de la Rue, ancien rhéteur distingué du collège de Clermont, doué d'une grande facilité de parole et d'une imagination vive, se reprochait à la fin de sa vie, en publiant ses sermons, de s'être rendu trop esclave de sa mémoire et de lui avoir assujetti son style ; dans sa pensée, qui paraît toute pénétrée de l'esprit de l'école et d'estime de soi-même, en s' assujettissant au régime de la mémoire, « il avait refroidi, disait-il, plusieurs traits qui auraient pu être plus touchants avec moins d'ai't et de nombre. » Puis il expose ses idées sur la matière; il regarde l'usage de la mémoire comme un travail pénible, une grande perte de temps, nuisible à l'effet du discours; à ses yeux, la mémoire est un frein qui embarrasse l'orateur, arrête son zèle et retarde ses plus vifs mouvements. Le P. de la Rue convient cependant qu'il y a du danger à s'abandonner au feu du talent naturel, et il donne ses raisons : « On risque, dit-il, de laisser passer des termes rampants, des redites ennuyeuses, et, ce qui est plus fâcheux, des imprudences considérables qui rebutent l'auditeur et ruinent le fruit du sermon (1). » Et c'est ici le dangereux écueil que voulait éviter le P. Bourdaloue, homme sérieux avant tout, d'une imagination réglée, esclave des convenances, surtout quand il devait paraître à la cour qu'il respectait profondément ; ses auditeurs lui en ont su gré, ils ne songeaient point à admirer ses périodes à critiquer son action ; on l'écoutait, on se frappait la poitrine, on s'écriait qiiil avait raison (2).

{!) Préf. Sera, du P. de la Rue, t. I. ISi» II.

(2) « Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté

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Du reste le P. de la Rue n'est joas très conséquent avec lui-même; il soutient que Bourclaloue, pour ne pas s'être affranchi du joug de la mémoire ; en fut cjourmandé jiisqiCà la fin de ses jours (1), puis quelques lignes plus bas, il reconnaît que lorsqu'il le voulait ou le jugeait à propos, il savait très bien s'affranchir du joug de la mémoire, surtout quand il prêchait dans les refuges ou les assemblées de charité. On peut encore s'étonner que le même P. de la Rue, homme d'expérience et d'observation en l'art de parler, soutienne avec insistance que le travail de la mémoire est essentiellement préjudiciable à la richesse et à la chaleur du style et de la diction dans un orateur. Auteur tragique et ami de Corneille, il avait pu voir cent fois l'auteur Baron débiter avec succès des rôles bien autrement difficiles à rendre qu'un modeste sermon.

II. — ACTION ORATOIRE DU P. BOURDALOUTE. — IL KE PRÊCHAIT PAS LES YEUX FERMÉS.

Deux passages dus aux PP. Bretonneau et de la Piue résument tout ce qui a été dit et peut être dit sur l'action oratoire de Bourclaloue : « Le feu dont il animait son action, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse : tout était orateur en lui et tout servait à son talent, » tel est le jugement du P. Bretonneau.

de la beauté d'un sormoa de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut dans un endroit : « Mordieu il a raison! » [Lett. Scvigné, 8 avril 1672, t. m, p. 18.)

(1) Prôf. Serm. du P. de la Rue, 1. 1. No y.

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Le P. de la Rae, l'un des prédicateurs les plus en vogue à la cour et à la ville, homme de grandes manières et appréciateur assez froid de la méthode, austère de Bourdaloue, convenait cependant qu'il avait toujours" le même succès lorsqu'il parlait en toute liberté aux pauvres dans les hôpitaux de Paris, parce qu'il y portait toujours le même art de peindre les mœurs et la même force à convaincre le pécheur, soutenue diune voix enlevante par son éclat et sa rapidité. « Sa voix, était d'une étendue prodigieuse, dit le chanoine Legendre (1), il prononçait fort vite et cependant si distinctement qu'on ne perdait pas une seule de ses paroles. Quoiqu'il gesticulât un peu trop, son action ne déplaisait point. » Après une pareille description de Bourdaloue en chaire, comment peut-on demander sérieusement s'il prêchait les yeux fermés?

L'école moderne,, la critique à outrance, a voulu renverser la réputation que des siècles avaient faite à l'orateur, en ajoutant une foi aveugle ^mx Dialogues deFénelon, Pour appuyer le système de la prédication par improvisation, l'auteur met sur la scène un prédicateur qui parle les yeux fermés, parce que, dit-il, sa mémoire est trop chargée; on y ajoute la pantomime d'un écolier qui récite une leçon mal apprise, et l'on affirme que c'est là le portrait, un peu forcé peut-être, mais réel, de Bourdaloue ; la raison qu'on en donne, c'est que Bourdaloue a toujours été représenté les yeux fermés. Tous les portraits, d'après Maury, le représentent ainsi. Quelques mots suffiront pour ramener l'opinion publique à la vérité.

L'erreur qui circule au sujet de l'attitude en chaire du P. Bourdaloue prêchant les yeux fermés, a pour origine le choix du portrait adopté par l'éditeur pour orner le frontispice de la première édition de ses œuvres publiée en

(1) ife'în./p. 20.

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1707. Là, il est représenté dans l'attitude de la méditation, les yeux fermés, les mains appuyées sur un livre, non point en chaire, mais dans sa cellule. Pour prévenir toute fausse interprétation, Féditeur ajoute ces mots dans la Préface : « Gomme on n'a tiré le P. Bourdaloue qu'a- ■près sa mort, on a été obligé de lui laisser les yeux fermés dans le portrait qui est en tête de ce volume, et l'on n'a pas cru pouvoir mieux le mettre que dans la posture iiiun homme qui médite. » Ce passage est significatif. Jl suppose que le public sera fort étonné de voir dans une attitude aussi calme un orateur qui se distinguait par une action vive, une parole rapide; il lui faut une explication que l'éditeur lui donnera complète. C'est par respect pour le dessin de Jouvenet qu'il conserve cette physionomie du rehgieux, et encore a-t-elle été modifiée par le graveur, pour corriger ce qu'il y avait de trop funèbre dans le dessin original. En effet, Jouvenet, après avoir j^ris la figure sur le visage du mort, c'est l'expression dont il se sert, avait redressé son personnage ; pour raviver cette tête inanimée, il le représente assis devant une table de travail, le bras droit appuyé sur le coude; la main droite tient un grand crucifix; la main gauche est étendue sur la poitrine : au-dessus du dessin lavé à l'encre de Chine, on lit ces mots écrits avec le plus grand soin :

Dessin original de Jouvenet, tiré sur le visage du mari.

Louis Bourdaloue.

Modèle de la chaire, il fut tout à la Ibis Le roi des orateurs et l'orateur des rois.

Dans la gravure, œuvre de Simonneau d'après Jouvenet, l'attitude de Bourdaloue a été simplifiée; on respecta

les traits recueillis par le grand artiste et l'on se contenta de redresser la tête et le buste, de donner l'expression et la pose d'un homme qui médite, les mains jointes, sur un livre ouvert, et les yeux fermés, avec cette légende tirée de l'Écriture : Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum et meditabar in mandatis tuis. Je vous rendais témoignage en présence des rois et je méditais vos commandements (1).

Maury n'avait vu que ce seul portrait, lorsqu'il disait, avec son aplomb ordinaire et souvent inconsidéré, que Bourdaloue, dont il vante Y action très dominante et très noble, Idi voix pleine et touchante, la digjiité d'un prophète, se défiait tellement de sa mémoire, qu'il s'imposait la loi d'avoir sans cesse les yeux fermés, ainsi que tous les po7'traits nous le représentent... Et il ajoute : « Bourdaloue affligeait quelquefois son auditoire par la triste nécessité de recourir à son cahier qu'il plaçait toujours humblement à côté de lui sur le siège de la chaire (2). »

L'impossibilité de concilier de si belles quahtés avec d'aussi graves défauts inconnus aux contemporains am-ait dû engager Maury à prendre ses assurances; avec un peu de recherches, il aurait découvert, sans grande peine, le portrait dessiné par Elisabeth Chéron ; un portrait gravé par Desrochers, dans la collection d'Odieuvre (3), sans parler d'un portrait de famille, aujourd'hui exposé dans le musée de la ville de Bourges. Ces portraits représentent le P. Bourdaloue, dans la force de l'âge, les yeux tout grands ouverts, le front haut, les cheveux livrés au vent, avec l'expression d'un homme très sûr de lui-même.

Quant au cahier humblement consulté, c'est une pure invention qui ne mérite pas la réfutation.

(1) Ps. GXYIII.

(2) Essai, t. II, p. 280.

(3) Éditeur de portraits des célébrités du dix-liuitième siècle.

Maury n'était pas le premier à parler des yeux fermés; un littérateur de moindre valeur, grand ami de Voltaire, auteur des Querelles littéraires^ avait déjà jeté quelques nuages sur la réputation du P. Bourdaloue; mêlant, comme beaucoup d'autres critiques, la louange au blâme, il prétendait que sa vaste érudition avait desséché son génie : « Bourdaloue, disait-il, avait un air concentré en lui-même, faisait très peu de gestes, avait les yeux le plus souvent fermés, pénétrait tout le monde par un son de voix uniforme et terrible (1). » Par ce dernier trait, Irailh confond Bourdaloue avec le P. Bridaine, prédicateur célè])re du dix-huitième siècle (2) : il lui resterait à concilier son jugement avec celui des contemporains. Nous n'avons pas craint de signaler ces critiques étranges, pour n'avoir pas à suivre, dans le détail, certains littérateurs modernes qui n'ont fait que répéter les mêmes erreurs avec autant de légèreté; ils ont en cela fait preuve d'une érudition mal digérée.

D'autres mieux avisés se sont montrés plus équitables, en comparant Bourdaloue avec le prince des orateurs grecs, Démosthène. Nous finissons cette étude, en montrant les convenances du rapprochement. Il y a entre ces deux orateurs des points de contact qui ne peuvent échapper à l'observation des hommes réfléchis : là, c'est Philippe, roi de Macédoine, qui veut envahir la république d'Athènes; ici, c'est le génie du mal, le vice sous toutes ses faces, Satan, en un mot, qui cherche à envahir le domaine du Christ ; l'orateur grec s'adresse à un peuple généreux, mais léger et mou ; notre apôtre n'a qu'un but devant les yeux, la lutte contre l'ennemi du Christ, avec des soldats gâtés par la vie des cours ; de part et d'autre,

(1) T. II, p. 225.

.(2) Hùt. de la Préd., par Romain Joly. Yoir Bridaine.

même générosité, mêmes faiblesses. Nous laissons maintenant la parole à Fénelon, et nous verrons qu'en nous donnant son jugement sur Démosthène, il ne dit rien qui ne doive s'appliquer à notre orateur. Dans la lettre sur les occupations de l'Académie française, il s'exprime ainsi : « Démosthène paraît sortir de soi et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y penser, il est au-dessus de l'admiration ; il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir; il tonne, il foudroie, c'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer parce qu'on est saisi, on pense aux choses qu'il dit, et peu à ses paroles. On le perd de vue, on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout (1)... »

Il nous semble, d'après ce qui précède et ce que nous répéterons bien des fois, que le P. Bourdaloue a sui\i constamment cette marche : un seul ennemi à combattre; mille nobles passions à soulever pour le vaincre ; une seule méthode : la raison qui convainc, le patriotisme qui émeut.

Tout le monde admet, critiques et lecteurs, que le P. Bourdaloue a dominé son auditoire, et nous osons dire son siècle, par la sûreté de sa dialectique et la vérité de ses peintm-es morales ; on doit ajouter par l'efficacité de sa. mission, si l'on tient compte de la vogue dont il a joui, de l'assiduité de ses auditeurs et des marques d'estime et de confiance dont nous trouvons les témoi- ,gnages dans les mémoires du temps. Le P. Bourdaloue a donc rempli les conditions du véritable prédicateur, tel qu'il le définit lui-même : éclairer et émouvoir; émouvoir, c'est-à-dire agiter les grandes passions, d'amour ou de haine, et les soumettre au joug de la foi et de la raison ; Voilà son triomphe ifi contés table.

(1) Œm. de Fénelon, t. XXI, p. 181.

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A ses yeux, V émotion ne consiste pas dans la sensibilité; il s'explique souvent en ce sens; toutes les fois qu'il traite le sujet de la Passion du Sauveur, il met son auditoire en garde contre l'illusion ; il se sert alors d'expressions qui peuvent être mal comprises par les auditeurs ou les lecteurs superficiels, mais l'impression est passagère et l'on reconnaît bientôt que l'orateur a des vues supérieures à toute nature vulgaire.

Dans le premier sermon sur le mystère de la Passion de Jésus-Christ (1) , sous l'inspiration de Jésus-Christ luimême, qui demande aux filles de Jérusalem de pleurer sur leurs péchés et non sur lui-même (2), Bourdaloue s'attache, dans son exorde, à montrer les convenances rigoureuses de cet ordre du Sauveur. Il prêche à la cour.

Sire,

Est-il donc vrai que la Passion de Jésus-Christ, dont nous célébrons aujourd'hui l'auguste, mais le triste mystère, quelque idée que la foi nous en donne, n'est pas l'objet le plus touchant qui doive occuper nos esprits et exciter notre douleur? est-il vrai que nos larmes peuvent être plus saintement et plus utilement employées qu'à pleurer la mort de riîomme-Dieu, et qu'un autre devoir plus pressant et plus nécessaire suspende, pour ainsi dire, l'obligation qu'une si juste reconnaissance d'ailleurs nous impose de compatir par des sentiments de tendresse aux souffrances de notre divin Rédempteur? Nous ne l'aurions jamais pensé, chrétiens; et c'est néanmoins Jésus-Christ qui nous parle, et qui, pour dernière preuve de la charité la plus généreuse et la plus désintéressée qui fut jamais, allant au Calvaire, où il doit mourir pour nous, nous avertit de ne pas pleurer sa mort, et de pleurer tout autre chose que sa mort : Nolite flere sujper me, sed super vos fiete

(2) Luc, XXIII, 28.

Laissons aux astres et aux éléments, ou si vous voulez leur associer des créatures intelligentes, laissons aux anges bienheureux le soin d'honorer les funérailles de Jésus -Christ par les marques de leur deuil : ces anges de paix, dit Isaïe, l'ont amèrement pleuré. Pour nous, sur qui Dieu a d'autres desseins, au lieu de pleurer Jésus-Christ, pleurons avec Jésus- Christ, pleurons comme Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Christ : c'est ainsi que nous sanctifierons nos larmes, et que nous nous les rendrons salutaires (1).

Il s'exprime de même dans le sermon de la Passion, qui fit une impression si vive sur M"" de la Vallière (2). Si donc le P. Bourdaloue n'arrache point les larmes des yeux, il prépare les cœurs aux solides émotions, aux larmes dont Dieu seul est témoin, aux résolutions efficaces.

Ajoutons que les sermons écrits du P. Bourdaloue nous donnent une idée bien incomplète des diseours déclamés, surtout quand il s''agit d'apprécier les nuances délicates des passions mises en jeu par un orateur qui rassembla dans son action tant de qualités oratoires : voix puissante et flexible, prononciation claire et rapide, gestes animés, autant d'éléments de succès que la parole écrite ne peut rendre. On peut comparer un discours imprimé ou lu à une statue de marbre ; les yeux ne peuvent saisir que des contours plus ou moins bien dessinés; ils ne peuvent admirer que les proportions d'ensemble et quelques détails, mais l'âme de la statue, ses chastes et vives passions restent incolores et muettes.

(2) T. IV, p. 246.

214 LE p. LOUIS BOtlRDALOUE

m. — ONCTION DANS LES DISCOURS DE BOURDALOUE.

Outre qu'aucun critique contemporain n'a signalé le défaut de sensibilité dans notre orateur, nous avons été trop souvent témoin des émotions qu'il a réveillées, pour convenir qu'il n'a fait preuve ni de pathétique, ni d'onction dans ses discours. Bien des fois les dames de la cour rendent témoignage aux qualités de son cœur. M""" de Sé- ^4gné nous le montre, consolant le duc de Gramont sur la mort de son fils. « Le P. Bourdaloue pleurait, dit-elle, sans pouvoir exprimer un seul mot ; enfin il lui parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle, ils furent six heures ensemble ; et puis le Père, pour lui faire faire ce sacrifice entier, le mena à l'église (1) . » M™° de Maintenon est émue jusqu'aux larmes en l'entendant parler de la santé du roi ; la sensible M"° de la Vallière, après avoir entendu l'une des Passions prêchées par Bourdaloue, en est toute pénétrée : elle avoue au maréchal de Bellefonds qu'27 fait passer dans ses auditeurs tous les sentiments qu'il éprouve lui-même ; enfin les quelques lettres familières que nous avons prouvent évidemment que cet homme, ce religieux aux apparences austères, était accessible aux douces émotions du cœur.

Sans doute Vonction n'est point le caractère général de sa prédication; sa haute raison lui avait fait comprendre qu'elle n'aurait pas été opportune dans un siècle connue le sien, devant l'auditoire que nous connaissons,.

(1) Lett., t. m, p. 301, 8 décembre 1673.

arrivé par l'éclat de sa prospérité aux derniers raffinements du vice et par suite à l'affiacljssement du cœur.

Donnons cependant quelques extraits pour montrer qu'il n'était pas complètement étranger 'aux douces émotions : au milieu même de ses invectives contre les excès des gens du monde, nous l'entendons s'apitoyer vivement en faveur des pauvres, des nouveaux catholiques, des orphelins, des prisonniers, et triompher de l'indifférence des riches.

Dans les exhortations pour les assemblées de charité^ quand il plaide la cause des nouveaux catholiques, il somme les dames de T assemblée de faire oublier aux convertis les attentions dont ils étaient l'objet dans leur secte, par des attentions plus tendres encore.

Il est encore vivement ému lorsqu'il accuse les dames de charité de se montrer dures commue des inerres^ quand il s'agit de soutenir le droit des pamTes.

C'est surtout dans l'exhortation sur la charité envers les orphelins (1) qu'il met la sensibilité de son cœur au service de ses habiletés oratoires, pour animer la générosité des dames de charité.

Toute la religion est là, dit-il, dans la charité et surtout dans la charité pour les orphelins ; Dieu s'est déclaré leur père, les dames de charité deviendront leurs mères, et les mères de Jésus-Christ lui-même. Ce n'est pas assez, ces orphelins sont des enfants abandonnés, ils sont désavoués de tout le monde (2) . . .

Quelles paroles saintement gracieuses et émouvantes, lorsque, parlant de ces pauvres êtres abandonnés, il dit :

C'est entre les bras de Dieu seul que ces pauvres enfants

(1) T. VIII, p. 74.

(2) IbicL, p. 82.

216 LE p. LOL'IS BOURDALOUE

sont déposés, et c'est dans vos mains, mesdames, qu'il les remet pour les retirer de la mort et leur conserver une vie, dont vous aurez à répondre...

Et cette apostrophe aux pauvres enfants orphelins :

Et vous, troupe infortunée, enfants que le crime a fait naître sans vous rendre criminels, bénissez dans votre malheur môme le Dieu souverain, le Père de miséricorde, laudate pueri Dominum...

Il faut lire la suite de cette péroraison touchante, où les enfants orphelins, rebut de la société, fruits du crime, sans être criminels, mais puissants sur le cœur de Dieu par leur innocence, nous sont présentés comme les avocats de leurs bienfaiteurs, par ces paroles touchantes : « Levez, avec vos voix, vos mains encore pures, et servez à toute cette assemblée d'intercesseurs (1).

Nous trouvons un autre genre di' émotion dans l'exhortation sur la charité envers Les prisonniers (2j. Après avoir proposé à l'assemblée l'exemple de Jésus-Christ, le libérateur par excellence, le P. Bourdaloue accorde à ses auditeurs le droit de jouir des biens de la fortune, de la liberté, de toutes les faveurs et des dons de Dieu. Puis, par un brusque retour aux droits des malheureux, il s'écrie :

On ne vous envie point, mesdames, votre opulence, votre prospérité, vos grandeurs, jouissez-en... mais au milieu de vos prospérités, serez-vous seules heureuses en ce monde, aurez-vous, seules, toutes vos commodités et toutes vos aises... »

(1) T. VIII, p. 88.

(2) Ibid., p. 48.

Et sur le même ton, il impose aux dames de l'assemblée la rigoureuse obligation de sui\Te l'exemple de Jésus- Christ (1).

Nous signalerons encore quelques passages oii l'onction domine, sans avoir la prétention de n'en laisser échapper aucun.

Le P. Bourdaloue, dans le sermon sur les afflictions des justes et la prospéi'ité des pécheurs (2), avoue qu'il se regarde comme envoyé de Dieu, pour reprocher à ses auditeurs leurs infidélités et les menacer des jugements éternels ; puis il ajoute :

Je l'ai fait selon les occurrences, je le fais encore, et je ne puis assez bénir le ciel de l'attention que vous donnez à mes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce, mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines ; et puisque je tiens la place de Jésus- Christ, qui vous parle par ma bouche, et dont je suis l'ambassadeur et le ministre, c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disait au peuple : « Venez, âmes tristes et affligées, venez vous qui gémissez sous le poids de la misère humaine et dans la douleur, venez à moi. . . »

Il faut lire ce qui précède et ce qui suit, pour connaître le cœur compatissant de l'apôtre.

En parlant de la récompense des saints, son cœur s'épanche devant son auditoire, il fait l'aveu du bonheur anticipé qu'il goûte au sein de la vie religieuse en termes dignes du disciple bien-aimé ; il n'est pas moins touchant lorsque, prêchant devant une communauté religieuse, il exprime la crainte que la tranquillité et la paix de notre

(1) T. YTH, p. 58.

218 LE p. LOUIS BOURDALOUE

état ne nous tienne déjà lieu de récompense et ne diminue en quelque manière le mérite de notre sacrifice (1) .

Quel langage de douce émotion, quand, au sujet de la ■persévérance chrétienne^ il demande si Jésus-Christ a jamais changé de conduite à notre égard! « Pourquoi donc, s'écrie-t-il, avec saint Paul, pourquoi changerait-on à son égard de sentiment. » Quelle douceur et quelle fierté réunies dans cette apostrophe aux chrétiens qu'il appelle les enfants de Dieu^ les membres de Dieu!

Voilà, mes frères, ce que nous sommes, et voilà les augustes caractères que la grâce, à proportion de vos états, imprime dans vous. Mais aussi quelles conséquences suivent de ces principes? Voyez quelle ferveur de charité, la charité d'un Dieu pour nous doit allumer dans nos cœurs. Voyez à quel retour de zèle elle nous engage ; par quelle intégrité de mœurs nous devons soutenir ce degré de gloire, où la grâce nous a fait monter. Est-ce trop exiger de nous que de nous ohliger à être parfaits, pour remplir, non pas l'étendue, mais en quelque sorte l'immensité de ce devoir? Enfin, tout ce que la loi chrétienne nous commande, quelque héroïque qu'il puisse être, est-il trop relevé pour des enfants de Dieu? Ah! Seigneur, s'écriait saint Ambroise, méritons-nous de porter ce beau nom, si, par une lâche conduite, nous venons à dégénérer et à déchoir des hauts sentiments de l'esprit chrétien, dans les bassesses infinies de l'esprit du monde : et ne faut-il pas que nous renoncions pour jamais à l'honneur de vous appartenir, si nous prétendions nous borner à des vertus médiocres ? C'est ainsi, mes chers auditeurs, que le concevaient les Pères de l'Église, et c'est le fonds de moralité sur lequel saint Paul étabhssait les plus fortes remontrances qu'il faisait aux chrétiens. Il ne les appelait point autrement que du nom de saints; et quand il

(1) Récompense des saints. Serm. Toussaint, fin de la deuxième partie, t. I, p. 58.

écrirait aux Églises dont le soin lui était commis, son épître portait pour inscription : Aux saints de l'Église ée Corinthe ; aux saints qui sont à Ephèse : Ecclesice Dei quœ est Corinthi, vocatis sanctis (I, Cor. 2). Pourquoi? parce qu'il supposait que l'on ne pouvait être l'un sans l'autre, et que, l'essence du chrétien étant d^être consacré à Dieu, être chrétien par profession, c'était être saint. De là vient qu'il n'employait guère d'autre motif que celui-là pour porter les chrétiens à cette inviolable pureté du corps et de l'esprit, par oii il voulait qu'ils fussent distingués dans le monde. « Ne savez-vous pas, mes frères, leur disait-il, que par le baptême vous êtes devenus le temple de Dieu : Nescitis quia templnm Dei estis (I Cor., 3) ? » Or, le temple de Dieu doit être saint, et quiconque profane ce temple. Dieu le perdra (]).

Sa parole n'est pas moins émouvante dans un autre passage ,du sermon sur la Conception de la sainte Vierge, où l'orateur rappelle les obligations d'un véritable enfant de Dieu.

Yoyez, mes frères, disait saint Jean, exhortant les premiers fidèles (et pourquoi dans le même sens ne vous le dirais- je pas aujourd'hui?). Voyez quel amour le Père, qui est notre Dieu, nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfants, et que nous le fussions en effet : Videte qualem charitatem dédit Pater nobis, ut filii Dei nominemur et simus (Joan. i, 3). Mais voyez aussi, ajoutait-il et dois-je ajouter, quel retour de zèle, de ferveur., de reconnaissance, demande cette charité d'un Dieu; voyez à quelle pureté de mœurs elle vous engage; voyez l'obligation qu'elle vous. impose de vous sanctifier en esprit et en vérité, pour n'être pas indignes de cette adoption, qui vous donne un Dieu pour père; voyez si c'est trop exiger de vous, quand Dieu prétend que pour cela vous cessiez d'être des hommes charnels, et

(1) T. Yn, p. 168, Caractère du chrétien.

220 LE p. LOUIS BOURDALOUE

que vous commenciez à vivre en hommes raisonnables; voyez si toute la perfection contenue dans la loi chrétienne est trop pour des enfants de Dieu: Videte. Ah! Seigneur, s'écriait saint Léon pape, méritons-nous de porter un si beau nom, si nous venons à le flétrir, oubliant la noblesse de son origine, pour nous laisser dominer par des vices honteux, et ne faut-il pas que nous renoncions pour jamais à l'honneur de vous appartenir, si nous marchons encore dans les voies corrompues du siècle? Etre enfants de Dieu, et succomber à toutes les passions de l'homme, et être sujets à toutes les faiblesses de l'homme, et s'abandonner aux désirs déréglés de l'homme, ne serait-ce pas un monstre dans l'ordre de la grâce? C'est néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui doit confondre tant d'âmes mondaines, et sur quoi je veux bien me promettre que, dans l'esprit d'une sainte componction, chacun s'appliquera de bonne foi à reconnaître devant Dieu son injustice et à la pleurer (1) .

On trouve encore un mouvement oratoire, plein de foi et de tendre piété dans la conclusion de la première partie du sermon sur la Résurrection de Jésus-Christi^). Nous le citerons, en parlant des sermons qui ont contribué à la conversion du roi.

On sait quelle horreur inspirait à l'âme droite de notre religieux orateur le vice de l'hypocrisie; aussi son émotion s' élève-t-elle jusqu'au plus haut pathétique, lorsqu^il se trouve en présence de ce vice honteux si commun dans la société de son temps ; alors il se montre sévère et s'anime d'autant plus contre les coupables, qu'ils affectent de se montrer insensibles aux reproches qu'ils méritent : son discours devient alors entraînant, il les accable des traits de son ironie mordante et de ses malédictions, il

les fait comparaîti'e au Jugement de Dieu (1) et, prenant la parole en son nom, il énumère toutes les turpitudes dont ils se rendent coupables ; nous doutons que le pathétique puisse monter plus haut. Citons quelques traits (2) .

Hypocrisie, caractère de notre siècle, ou, pour mieux dire, caractère de tous les siècles où le libertinage a régné, puisque le libertinage, quelque déterminé qu'il puisse être, ne se soutiendrait jamais s'il ne se couvrait du voile de la religion; hypocrisie, compagne inséparable de l'hérésie, et qui as fomenté toutes les sectes, puisqu'il n'y en a pas une qui ait osé se produire sans être revêtue des apparences d'une spécieuse réforme; hypocrisie qui, sous prétexte de perfection, vas à la destruction, et qui, sous ombre de ne vouloir rien de médiocre dans le culte de Dieu, anéantis visiblement, quoique insensiblement, le culte de Dieu; bypocrisie qui, sous l'austérité des paroles, caches les actions les plus basses et les plus honteuses, et qui, sous le masque d'une fausse régularité, insultes à la véritable et solide piété; hypocrisie qui, par un raffinement d'orgueil déguisé sous le nom de zèle, condamnes tout le genre humain, fais de la médisance une vertu, n'épargnes pas les puissances établies de Dieu et n'as de charité pour personne ; hypocrisie qui, pour parvenir à les fins, remues toutes sortes de ressorts, formes toutes sortes d'intrigues, emploies toutes sortes de moyens, ne trouvant rien d'injuste dès qu'il te peut être utile, rien qui ne soit permis dès qu'il sert à ton avancement et à ton progrès : c'est là, c'est à ce tribunal que tu comparaîtras, et que Dieu, pour l'honneur de la vérité, révélera toute ta honte. Lui-môme, il nous le dit, mais avec des expressions dont j'aurais peine à user, si elles n'étaient consacrées : Ostendam gentibus nuditatem tuam, et regnis ignominiam tuam (Nahum. 3). Oui, je découvrirai à toute la terre ton opprobre, c'est-à-dire, tes artifices, tes

(1) T. YII, p. 419.

(2) Ibid.

222 LE P. LQDIS BOURDAIOUE

fraudes, tes impostures, tes cabales, tes ahorninations d'autant plus ignominieuses pour toi, qu'elles auront été plus secrètes pour le monde : Ostendam; tout cela sera connu, et par là non seulement je me satisferai, mais je satisferai tout l'univers. Tu séduisais les peuples, tu leur en imposais, tu te les attachais par une vaine montre de probité, de simplicité, de sévérité, tu recevais leur encens, et tu te repaissais de leurs éloges. Or, je produirai au grand jour tous ces mystères d'iniquité et toute cette turpitude. On la verra, et tu auras à soutenir les regards de tous ceux que tu as trompés : Ostendam gentibus nuditatem tuam^ et regnis ignominiam tuam. Yoilà, chrétiens, la menace, et jugez de l'effet. ■Que dis-je, et qui peut l'imaginer et le concevoir? Je vous le demande.

Si l'on se représente l'assistance qui prête une oreille respectueuse et confiante à l'orateur qu'elle aime; si l'on se rappelle combien susceptible est cette société, fîère, ombrageuse, sensible à l'excès au point d'honneur, et cependant respirant encore une atmosphère de foi, on pourra se rendre compte des émotions vives et profondes que le P. Bourdaloue devait éveiller dans les âmes vindicatives de ses auditeurs, lorsqu'il les pressait de pardonner comme leur avait pardonné un Dieu mille fois outragé par eux : écoutons encore.

Je ne vous ai parlé qu'en général de tout ce que Dieu reçoit d'outrages de la part des hommes, et de tout ce qu'il leur remet si libéralement et si aisément; mais que seraitce, si de toutes les personnes qui composent cet auditoire, prenant chacun en particulier, je lui remettais devant les yeux tout ce qu'il a fallu que Dieu, dans le cours de sa vie, lui pardonnât, et tout ce qu'il se flatte en effet que Dieu lui a pardonné? Que serait-ce, si je; présentais à ce mondain toutes les abominations d'une habitude vicieuse, où il s'est livré à ses désirs les plus déréglés ; où, sans retenue et sans frein, il s'est abandonné aux plus honteux débordements;

OÙ, mille fois révolté contre sa propre conscience, il a étouffé la voix de Dieu qui se faisait entendre à lui, il a rejeté la grâce de Dieu qui l'éclairait et qui le pressait, il a foulé aux pieds la loi de Dieu qui l'importunait et qui le gênait, il a raillé des plus saints mystères de Dieu dont la créance le condamnait et dont l'idée le fatiguait et le troublait, il a sacrifié Dieu et tous les intérêts de Dieu à l'objet périssable qui l'enchantait et le possédait? Que serait-ce si, parcourant tous les autres états, j'appliquais cette morale à l'impie, à l'ambitieux, à l'avare (car il n'y a que trop lieu de croire que dans cette assemblée il se trouve de toutes ces sortes de pécheurs) ; que serait-ce, dis-je, mon cher frère, si je TOUS retraçais le souvenir de toutes vos iniquités, et que je raisonnasse ainsi avec vous : Yoilà ce que Dieu a toléré, voilà sur quoi il a usé à votre égard de toute son indulgence, voilà ce qu'il a cent fois oublié pour vous' rapprocher de lui et pour se rapprocher de vous? Par où jamais pourrez- vous vous défendre de suivre un exemple si puissant et si présent? Or, ce que je vous dirais, Dieu vous le dit actuellement dans le fond de l'âme : Serve nequam, omne debùum dimisi tibi. Méchant serviteur, c'est spécialement à vous que j'ai tout remis : Tibi. ie, pouvais vous perdre, et je me suis employé à vous sauver; je pouvais vous bannir éternellement de ma présence et je vous ai recherché ; vous étiez pour moi dans une indocilité, dans une insensibilité, dans une dureté de cœur capable de tarir toutes les sources de ma miséricorde, et rien ne les a pu épuiser. De quel front et par quelle monstrueuse opposition un débiteur à qui l'on a fait grâce, et grâce sur des dettes accumulées et dont il serait accablé, peut-il poursuivre avec une sévérité inexorable l'acquit d'une dette aussi légère que celle qui vous intéresse? Omne debitum dimisi tibi : nonne ergo oportuit et te misereri conservi tui (1) ?

Le sermon sur ï Enfer ne dissimule pas aux chrétiens

(1) T. YEE, p. 308. Serm. sur îe pardon des injures.

les rigoureuses doctrines de l'Église ; au nombre des supplices réservés aux réprouvés, il compte l'indissoluble union qui règne entre le Créateur et sa créature, entre l'âme du pécheur et son Dieu; avec cette pensée, l'orateur met en lutte les grandes passions d'amour et de haine, et présente un tableau d'une grande beauté oratoire.

Mais je me trompe, chrétiens, toute réprouvée qu'elle est, elle sera encore à Dieu, et Dieu à elle. Dieu lui sera encore inséparablement uni, et elle à Dieu; mais c'est cela môme qui doit faire son malheur. Si elle pouvait être tout à fait privée, tout à fait séparée de Dieu, elle ne serait malheureuse qu'à demi. Le comble de sa misère sera d'en être privée d'une façon, et de ne l'être pas de l'autre; d'en être séparée d'une façon, et inséparable de l'autre : privée de Dieu en tant que Dieu était l'objet de sa félicité, et pénétrée de Dieu en tant que Dieu sera le sujet éternel de ses plus violents transports; c'est ce qui la consternera. Dieu la renoncera en qualité de père, en qualité d'époux, en qualité de protecteur, en qualité de dernière fin, c'est-à-dire dans toutes les qualités qui le rendent bienfaisant, doux et aimable; et il s'attachera à elle en qualité déjuge, en qualité d'ennemi, en qualité de vengeur, en qualité de persécuteur, c'est-à-dire selon toutes les qualités qui le rendent, tout Dieu qu'il est, non seulement sévère et redoutable, mais dur et impitoyable. De là donc cette âme sera doublement malheureuse : malheureuse d'avoir encore un Dieu, et malheureuse de n'en avoir plus; d'avoir encore un Dieu conjuré, déclaré, armé contre elle, et de n'avoir plus de Dieu favorable, propice et miséricordieux pour elle; d'avoir encore un Dieu pour exciter sa haine et ses plus mortelles aversions, et de n'en avoir plus pour contenter ses désirs et ses plus ardentes inclinations. Car ce sera là son grand supphce, de sentir éternellement que Dieu l'avait créée pour lui-même, et qu'elle ne pouvait être heureuse qu'en lui et que par lui, et de ne recevoir éternellement de Dieu que des rebuts et des

mépris; de ne trouver éternellement, entre Dieu et elle, qu'une insurmontable opposition. Elle estimera Dieu malgré elle, et eUe aura une inclination naturelle pour lui, et cependant elle le haïra; elle l'estimera tel qu'elle ne le possédera jamais, et elle le haïra tel qu'elle l'aura toujours présent. Or, ce conflit d'estime et de haine, de désir et d'aversion, d'éloignement et de poursuite à l'égard du môme objet, c'est, chrétiens, ce que nous appelons l'enfer (1).

Dans la péroraison, nous retrouvons le langage de la charité apostolique; l'indignation et la compassion se compénètrent pour réveiller l'insensibilité du pécheur et l'éloigner des malheurs qui le menacent.

Nous rapprochons de ce tableau l'élan de charité que nous trouvons à la fin du discours sur la parole de Dieu. Bourdaloue remplit ici-bas le rôle d'accusateur; mais s'il accuse le pécheur, c'est pour l'amener à la réforme de ses mœurs et le rendre enfin digne de paraître devant Dieu.

Ah ! Seigneur, serai-je donc employé à ce triste ministère ? après avoir été le prédicateur de cet auditoire chrétien, en serai-je l'accusateur, en serai-je le juge ? prononcerai -je la sentence de réprobation contre ceux que Je voudrais sauver au prix même de ma vie? Il est vrai, mon Dieu, ce serait un honneur pour moi d'avoir place auprès de vous sur le tribunal de votre justice ; mais cet honneur, je ne l'aurais qu'aux dépens de tant d'âmes qui vous ont coûté tout votre sang; peut-être même, en les condamnant, me condamneraisje moi-même, puisque je suis encore plus obligé qu'eux à pratiquer les saintes vérités que je leur prêche. J'aurai donc plutôt recours, dès maintenant, et pour eux et pour moi, au tribunal de votre miséricorde ; je vous supplierai de répandre sur nous l'abondance de vos grâces, afin que, par la vertu de

(■1)T. III, p. 63.

226 LE P. LOmS BODBDAIOUE

votre grâce, votre parole nous soit une parole de sanctification et une parole de la vie éternelle (1).

II avait déjà rendu la même pensée, en commençant un sermon sur le Jugement de Dieu, sans dépouiller toutefois le caractère réformateur de son apostolat; lorsqu'il dit à la lin de l'exorde :

Plût au ciel, chrétiens, que je fusse en état un jour de prendre votre défense auprès de ce juge tout-puissant et de vous rendre son jugement favorable ! Mais puis-je mieux vous disposer à y paraître avec assurance qu'en vous apprenant à le craindre de bonne lieure et utilement (2)?

Nous sommes heureux de trouver pour terminer une touchante prière du pieux orateur, adressée à la sainte Vierge, le jour de l'octave de l'Assomption ; sa gloire dans le ciel et sur la terre, son titre de corédemptrice du genre humain, sa puissance sur le cœur de Dieu pour obtenir les grâces du salut^ tous ses titres sont invoqués; il s'écrie donc en terminant son discours :

Vous nous recevrez. Vierge sainte, vous agréerez la résolution que nous formons en ce jour, de nous dévouer plus que jamais à vous et à votre culte. L'éclat de votre gloire ne vous éblouira point jusqu'à nous oublier, et dans votre souveraine béatitude vous vous souviendrez de nos misères : elles sont grandes, elles; sont innombrables, et vous les connaissez mieux que nous ne pouvons vous les représenter. Or, voilà. Mère de miséricorde, ce qui vous intéressera en notre faveur, et ce qui excitera toute votre

(1) T. IV, p. 38.

(2) T. vn, p. 402.

compassion. Tandis que nous ferons monter vers vous nos vœux, vous ferez descendre sur nous les grâces du ciel, et vous userez de tout votre pouvoir pour relever et pour fortifier notre faiblesse. Vous n'en pouvez faire, j'ose le dire, sainte Vierge, vous n'en pouvez faire un usage plus digne de vous, ni plus conforme aux desseins de Dieu sur vous, puisque c'est par vous qu'il a voulu nous donner le Rédempteur qui s'est revêtu de nos infirmités pour les guérir et pour être le salut du monde. En agissant pour nous, vous seconderez les vues de ce Fils adorable que vous avez porté dans voire sein, que vous avez accompagné au Calvaire, et qu'aujourd'hui vous revoyez, au milieu de la cour céleste, tout rayonnant de gloire et couronné de toutes les splendeurs des saints. Que dis-je, ô Mère secourable ! vous suivrez vos propres sentiments, et vous agirez selon les inclinations de votre cœur. C'est donc de vous, ou plutôt c'est par votre entremise que nous attendons des grâces en quelque sorte semblables à celles que vous avez reçues, et qui vous ont conduite à ce bienheureux terme où vous aspiriez, et où nous devons adresser nous-mêmes toutes nos prétentions et toutes nos actions. Oui, Vierge sainte, ce que nous attendons et ce que nous demandons par votre secours, c'est la grâce d'une vie innocente et fervente, la grâce d'une mort chrétienne et d'une heureuse persévérance, la grâce d'une pureté inaltérable et de l'âme et du corps, la grâce d'une humilité sincère et d'un vrai mépris de nous-mêmes, la grâce d'un amour solide pour Dieu, d'un amour sensible, d'un amour libéral, généreux, constant; toutes les autres grâces qui vous ont sanctifiée, celle d'un vif ressentiment des bienfaits de Dieu, celle d'une ardeur empressée pour la gloire de Dieu, celle d'une foi pure, simple, soumise, et d'un plein abandonnement au bon plaisir de Dieu, celle d'une patience invincible en tout ce qui nous peut arriver de plus fâcheux par la volonté ou par la permission de Dieu. Ce sont là les moyens qui ont servi à votre élévation, en servant à votre perfection ; et ce sont aussi les puissants moyens qui nous serviront à suivre vos traces et à marcher dans la même voie

228 LE p. LOUIS BOURDALOUE

que vous, pour parvenir, sinon au même rang, du moins à la même terre des vivants et au même royaume (1) .

Prière où le cœur de l'apôtre et son zèle apostolique gardent chacun leur rôle. Les vœux qu'il met entre les mains de la sainte Vierge ne sont autre chose que les devoirs qu'il impos?. aux serviteurs de Dieu.

(1) T. IX, p. 258.

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