‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 35 sur 86 · IL — APOSTOLAT DU P. BOURDALOUE AUPRÈS DU ROI · texte numérisé non relu

IL — APOSTOLAT DU P. BOURDALOUE AUPRÈS DU ROI

IL s'impose a la cour.

Le P. Bourdaloue paraît à la cour, non point en courtisan, mais en apôtre; devant cet auditoire composé de héros ou d'hommes de génie, redoutés et admirés du monde entier, il se présente avec la simplicité d'un religieux et la dignité d'un prophète; il remplit auprès de

la majesté terrestre les fonctions ^ambassadeur du Christ (1) ; il ne craint pas d'affirmer bien haut qu'il est l'interprète de ses volontés souveraines. Nous trouvons peu de discours où l'orateur ne produise ses titres; il tient à fixer l'attention des esprits distraits de l'auditoire ; dans ce but, il emploie mille formules de langage qui lui sont propres.

Dans le sermon sur la parole de Dieu, nous lisons (2) :

Sans celte qualité.'d'ambassadeur de Jésus-Christ, moi, qui parais aujourd'hui dans cette chaire, oserais-je soutenir la présence du plus grand des rois, et la soutenir de si près, tandis que des nations entières tremblent devant lui, et qu'il répand si loin la terreur? Oserais-je élever la voix au milieu de la plus florissante cour du monde, si, tout indigne que je suis, je n'étais prévenu, et vous ne l'étiez comme moi, de cette pensée, que Dieu m'a confié sa parole, et que c'est en son nom que je vous l'annonce.

11 ne se laisse pas intimider par la majesté royale, et pour affirmer sa volonté bien arrêtée de ne jamais transiger avec son devoir, c'est devant Dieu qu'il prend ses engagements. Dans le sermon sur la sévérité' de la pénitence, après avoir fait un éloge pompeux du roi qui approuve plus celui qui reprend les vices que celui qui les flatte, il ajoute :

Quand je parlerais devant les rois du monde les plus infidèles et les plus enaemis de votre nom, je leur dirais avec une confiance respectueuse ce que vous voulez qu'ils sachent:

(1) Pro Christo legatione fungimur, tanquam Beo exhortante per nos. (II Cor. ch. v, 20.)

(2) Parole de Dieu, t. IV, p. 28.

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que vous êtes leur Dieu, qu'ils doivent se soumettre à vous,, et que, puisqu'ils sont pécheurs comme le reste des hommes, la pénitence est un devoir pour eux aussi bien que pour le reste des hommes : Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum (1).

Et ailleurs, à propos de la sévérité évançjélique^ il fait savoir d'avance à ses auditeurs de cour qu'ils devront se résigner à l'entendre (2).

On dira que cette matière ne convient pas à la cour .* et moi je dis que c'est spécialement à la cour quelle convient. Car à la cour, comme partout ailleurs, on ne peut se sauver que par la voie étroite ; et n'est-ce pas à la cour, plus que partout ailleurs, qu'on a, dans cette voie étroite, à se défendre de l'intérêt, de l'orgueil, des aversions, des animosités, des envies, de tout ce qui peut envenimer un cœur et l'endurcir? Je n\j persuaderai pas, mais au moins f instruirai. La sévérité que j'y prêche n'y sera pas pratiquée, mais au moins elle y sera connue : et n'y eût-il que quelques âmes fidèles qui dussent profiter de cette instruction, ce sera assez pour moi. Dieu aura la gloire d'avoir trouvé jusque dans la cour, ou plutôt d'y avoir formé de parfaits adorateurs.

Parler ainsi, c'est parler en maître, comme un envoyé du ciel revêtu de la puissance même de Dieu, tanquani potestatem liahens (3) ; aussi sa parole captivait-elle au même degré V attention des auditeurs, leur admiration et leur confiance (à).

Pour nous rendre compte de la mission de l'éloquent religieux, nous n'avons pas besoin de faire ici la nomen-

(1) Sévérité de la Pénitence, t. I, p. 200. — Ps. 118; 46.

(2) Sévérité éva7igélique, t. Il, p. 366'.

(3) Math., VII, 29.

(4) Ihid., t. I, 28.

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clature non plus : que l'analyse de tous les discours d'Avent et de Garême prêches devant le roi ; il nous suffit de trouver et de mettre en évidence les sermons ou les passages de sermons que nous savons, de science certaine, avoir contribué efficacement à: sa. conversion et à la réforme de la cour; de science cei'taine, disons-nous, parce que les mémoires contemporains en désignent plusieurs que l'éditeur a eu soin de conserver dans leur intégrité et dans toute leur vigueur apostolique.

Ces sermons caractéristiques appartiennent surtout aux stations de Carême ; c'est sur eux que nous iixerons l'attention du lecteur, après -avoir dit quelques mots des stations d'Avent.

Dans les deux Avertis (1) du P. Bourdaloue, on trouve plusieurs discours d'une puissante éloquence; ils sont à nos yeux une préparation à l'oeuvre principale.

Avant de dompter la tyrannie des sens, il faut dompter la tyrannie de l'orgueil : c'est la marche que suit l'orateur dans les stations d'Avent. Il rappelle à l'homme ses fins dernières ; il lui parle du ciel et de la sainteté qu'il impose , du . Jugement derïiier que tout homme doit subir;, il rappelle au souverain que son premier devoir est de donner le bon exemple à ses peuples, et, avant tout, d'éviter le scandale; envers lui-même, il doit être un juge équitable et non un juge complaisant par sa fausse conscience; c'est en vivant conformément à ces enseignements que le pécheur pourra se présenter au berceau de l'enfant. Jésus, avec espoir de trouver dans le mystère de V Incarnation du Verbe un mystère de joie et non un mystère de.a'ainte.

Bourxialoue. respecte toujours la majesté royale, mais il ne veut pas- que :Louis XIV, infatué, de lui-même, écoute

(1) T. I, pp. J, 245.

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avec trop de complaisance les flatteurs qui le transforment en Dieu. C'est un des fruits qu'il doit recueillir du premier sermon de la Toussaint.

Dans ce discours sur la Récompense des saints, Bourdaloue, en opposant aux récompenses terrestres les récompenses célestes, donne la leçon aussi bien au souverain qu'aux courtisans (1).

Ne sommes-nous pas bien indignes de notre Dieu, si nous usons de réserve avec lui, si nous craignons d'en trop faire pour lui, si nous ne le servons pas en Dieu ? Je ne blâme point, à Dieu ne plaise! au contraire, je ne puis assez exalter, assez exciter le zèle que vous pouvez avoir, et que vous avez de mériter les grâces du gloiieux monarque h qui le ciel nous a soumis, et que Dieu nous a donné pour maître. Ce que je souhaiterais, c'est qu'en le servant, vos services fussent plus saints et plus dignes de l'esprit chrétien. C'est de lui que ■dépendent votre destinée et votre fortune selon le monde : je veux bien que votre intérêt, joint à votre devoir, vous attache à lui ; il est l'image de Dieu ; votre confiance après Dieu ne peut être mieux placée. Mais si vous avez tant d'empressement et d'ardeur pour des récompenses qui, par tant de raisons, peuvent vous manquer, comment pouvezvous soutenir le profond et aifreux oubli dans lequel vous vivez à l'égard de cette récompense souveraine qu'un Dieu vous assure? Et que répondrez-vous à Dieu, quand il vous reprochera dans son jugement un oubli si monstrueux et si criminel? C'est là toutefois votre désordre ; et si vous n'en gémissiez pas, j'aurais droit d'ajouter ici le terrible anathème de Jérémie : Maledictus qui confiait in komine, et ponit carnem bracinum suum (Jerem. 17; 5). Maudit celui qui met sa confiance dans l'homme, et qui s'appuie sur un bras de chair; mais plus maudit celui qui, pour avoir mis sa confiance dans l'homme, ne peut se résoudre à la mettre en Dieu.

(1) T. I, p. U. Toussaint.

Jusqu'ici le courtisan paraît plus condamnable que le prince ; bientôt la leçon frappera plus directement le souverain ; mais c'est saint Chrysostome qui portera la parole : l'orateur vient de gémir sur les malheurs des hommes qui abandonnent Dieu pour s'attacher à leurs semblables.

Certes, dit saint Chrysostome, si cette Providence aimable d'un Dieu pouvait être suppléée à notre égard par la protection des hommes, ce serait surtout par celle des princes que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs ministres et de leurs favoris, qui nous semblent tout puissants dans ce monde. Or ce sont justement là ceux sur qui l'Écriture nous avertit de ne pas établir notre espérance, à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux, non confidere in Principibus (1)...

Il reproduit cette pensée même en présence des courtisans les plus assidus, devant Mgr Feydeau de Broue, évêque d'Amiens. Dans le panégyrique de saint Jean- Baptiste, patron de la cathédrale, il fait ressortir la grandeur du saint précurseur, par le témoignage de l'ange : Erit magnus coram Domino, je le déclare il sera grand devant le Seigneur; puis, il ajoute (2) :

Témoignage, chrétiens, qui suffisait pour canoniser le précurseur de Jésus-Christ : car être grand devant les hommes, ce n'est rien : être grand devant les princes et les i-ois, qui sont les dieux de la terre, c'est peu, puisque ces dieux de la terre sont eux-mêmes très petits; mais être grand devant le Seigneur comme Jean-Baptiste, c'est être vraiment grand, c'est être sohdement grand, c'est être absolument grand, parce que c'est être grand devant celui qui est non seulement la grandeur même, mais la source et la mesure de toutes les

(1) Serm. sur la Providence, t. III, p. 282. — Ps. 145 ; 2.

(2) Serm. pour la fête de saint Jean-Baptiste, t. XII, p. 334. — Luc, i; 2.

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grandeurs : Erit magnus coram Domino. En effet, tout est petit devant Dieu, et les plus hautes puissances de l'univers ne sont, en présence de cette Majesté divine, que des atomes et des néants (1) .

Non seulement les dieux de la terre sont très j)etits, mais, de plus, ils sont impuissants à faire un liomme de valeur : saint Jean l'Évangéliste est le favori de Notre- Seigneur, et il en est digne ; pourquoi ?

Parce qu'il n'y a que Dieu, disent les Théologiens, dont le choix soit efficace pour opérer tout ce qu'il lui plaît de vouloir, c'est-à-dire, parce' qu'il n'y a que Dieu qui, choisissant un favori. Lui donne, en vertu de ce choix, le mérite qu'il faut pour Vêtre. Il n'en est pas de même des rois de la terre. Qu'un roi honore de sa faveur un courtisan, il ne lui donne pas pour cela ce qui lui serait nécessaire pour en être digne; il peut hien le faire plus riche, plus grand, plus puissant, il peut le combler de plus d'honneurs ; mais il ne peut le rendre plus parfait, et quoi qu'il fasse pour l'élever, par cet accroisment d'élévation et de fortune, il ne lui ôte pas un seul défaut, ni ne lui communique pas un seul degré de vertu.

Leçon au roi, leçon aux courtisans. Si le roi est impuissant pour le bien, il n'est, hélas! que trop puissant pour le mal ; ce qui arrive lorsqu'au lieu de donner le bon exemple, il devient un objet de scajidale. Qui oserait en effet rappeler au devoir un maître scandaleux aussi en vue que l'était Louis XIV? Bourdaloue ne recule pas devant la difficulté : dans le sermon sur le Scandale, nous trouvons la leçon donnée en manière d'anathème, d'abord aux dames mondaines de l'auditoire, puis au scandaleux qui

(1) T. XII, p. 157. Saint Jean l'Évangéliste.

devrait donner F exemple. C'est comme un écho du fameux Tu es ille vir, du prophète Nathan (1) :

Tout scandaleux, s'écrie-t-il, est homicide des âmes qu'il scandalise; et tout scandaleux doit répondre h. Dieu des crimes de ceux qu'il scandalise : mais si le scandale absolument et en soi est un si grand mal, que sera-ce du scandale causé par celui dont on doit attendre Pexemple? Malheureux celui qui est auteur du scandale ; mais doublement malheureux celui qui le donne, lorsqu'il est spécialement obligé à donner l'exemple.

Et quelle attention dans l'auditoire pour entendre le développement de cette doctrine si chrétienne, si actuelle, mais si délicate dans son application !

L'orateur, pour assurer le résultat de sa parole, en tirera lui-même les conséquences; il ajoute :

Si donc, au préjudice de ces devoirs, le scandale vient de la môme source d'où réclification et le bon exemple auraient dû venir, ou, pour m' expliquer plus clairement, si celui qui, dans l'ordre de Dieu, a une obligation spéciale d'édifier les autres, est le premier à les scandaliser, ah! chrétiens, c'est ce qui met le comble à la malédiction du Fils de Dieu, et c'est alors qu'il faut doublement s'écrier avec lui : Vœ autem homïni illil Malheur à cet homme! Pourquoi? Parce que c'est alors, dit saint Ghrysostome, que le scandale est plus contagieux, et qu'il fait dans les âmes de plus promptes et de plus profondes impressions; parce que c'est alors qu'il est plus difficile de s'en préserver ; parce que c'est alors que l'impiété en tire un plus grand avantage, et que la licence et le relâchement s'en font un titre plus spécieux, non seulement de possession, mais de prescription.

(1) T. I, p. 102. Scandale.

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Nous trouvons encore dans le sermon sur le Scandale (1) un grand nombre de traits qui s'adressent directement au roi. 11 parle du père de famille :

C'est à lui, dit-il, à régler les mœurs de ses enfants, et c'est lui-môme qui, par des débauches dont ils ne sont que trojy instruits, et qu'il n'a pas même soin de leur cacher, semble avoir entrepris de les enlraîner et de les plonger dans les plus infâmes dérèglements. A combien de pères dans le christianisme, et peut-être à combien de ceux qui m' écoutent ce caractère ne convient-il pas? (2)

Il est plus explicite encore dans l'énumération de tous les hommes qui ont charge d'àmes ; il approche du trône et sans désigner le souverain par son nom, il le montre du doigt :

Quel est le crime d'un maître, d'un chef de famille, qui, sans se souvenir de ce qu'il est, et s'oubliant lui-même, ou qui, abusant de son pouvoir et renversant tout l'ordre de la Providence divine, devient le corrupteur de ceux dont il devait être le guide et le sauveur? Saint Paul ne croyait point outrer les choses, et, en effet, il ne les outrait pas, quand il disait que quiconque n'a pas soin du salut des siens, et particulièrement de ses domestiques, a renoncé la foi, et est pire qu'un infidèle. Parole courte, mais énergique, dont je me promettrais bien plus pour la réformation et la sanctification de vos mœurs que de tous les discours, si vous vouliez, mon cher auditeur, vous appliquer sérieusement à la méditer : Si quis suorum, et maxime domesticorum, curam non habet, fidem negavit, et est iafideli deterior (i. Timoth. 5 ; 8). Mais si saint Paul parlait ainsi des maîtres peu soigneux et peu vigilants, comment aurait-il parlé des maîtres scanda-

(1) Scandale, t. I, p. 104.

(-2) Ibid., p. 105.

leux? Et s'il traitait d'apostasie la simple négligence ou le simple oubli de ce que doit un maître, comme chrétien, à ceux de sa maison, quel nom aurait-il donné à celui qui, bien loin de veiller sur eux et de s'intéresser pour leur salut, dont il est, comme maître, responsable à Dieu, les pervertit lui-même et est une des causes les plus prochaines de leur réprobation?

C'est néanmoins ce que nous voyons tous les jours et ce que nous voyons avec douleur et avec gémissement. Car il faut, homme du siècle qui m'écoutez (supportez-moi, parce que j'ai pour vous un zèle de Dieu qui me presse et qui m'oblige à m 'expliquer), il faut que ce domestique, qui vous est attaché et qui craint peu de se damner pourvu qu'il vous plaise, et que, par là, il fasse avec vous une misérable fortune, il faut qu'il soit l'instrument et le complice de votre iniquité, quand vous l'employez à des ministères que le respect dû à cet auditoire et à la chaire oii je parle, m'empêche de vous représenter dans toute leur indignité. Scandale abominable, et pour lequel j'aurais droit cent fois de me récrier sur vous : Vœ autem hcmini illi : malheur à ce grand, malheur à ce maître (1)!

L'orateur ne se contente pas de la menace, il met son royal auditeur en présence de la justice de Dieu et du châtiment qui lui est réservé ; il s'adresse à la foule des courtisans pour donner plus de liberté à sa parole, et finit par faire comprendre au coupable que la leçon lui est destinée.

Ah! chrétiens, ne vous rebutez pas de la supposition que je vais faire : peut-être blessera-t-elle la délicatesse de vos esprits; mais plût à Dieu que par là môme elle pût vous inspirer une sainte horreur de la corruption de vos cœurs ! Si l'on venait à remuer une eau bourbeuse et

(1) Scandale, t. I, p. 107, 108.

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dormante, et (ju'exposant devant vous toutes les immondices qu'elle renferme, on vous forçât à en soutenir toujours la vue, ce serait pour vous, non pas un spectacle, mais un supplice, mais un martyre aussi rigoureux qu'humiliant. Or, telle, et bien plus insoutenable encore, est la peine que Dieu réserve, dans l'enfer, à une âme, par exemple, sensuelle et impudique. Il lui fera voir du même coup d'oeil tout ce qu'il y a eu dans elle, par la concupiscence de la chair, de plus sale et de plus infect. Consentements secrets, désirs criminels, espérances conçues, occasions cherchées, commerces scandaleux, entretiens lascifs, libertés, regards, dissolutions, moUesses, il lui rendra tout cela présent; et, la fixant à cet objet dont rien ne pourra plus la détourner : Regarde, lui dira-t-il à chaque moment de l'éternité, voilà les suites de ton incontinence, voilà ce qu'a produit ton cœur. Que concevez-vous de plus intolérable que ce monstrueux amas d'impuretés? Jugez-en par ce que nous éprouvons dans ces revues plus générales et plus exactes de nos consciences. Quelle honte, quand tout à coup cette innombrable multitude de péchés se développe devant nos yeux? Mais si cette honte, toute surnaturelle et toute divine qu'elle est, si cette honte, lors même qu'elle est l'effet de la grâce, lors même qu'elle est le principe de notre réconciliation avec Dieu, nous tient lieu néanmoins de peine, et d'une peine que nous cherchons tant à éviter, que sera-ce de la honte des réprouvés et du sentiment qu'ils en auront ? Ah î Seigneur, s'écriait David dans la ferveur de sa pénitence, je ne puis plus vivre, et je suis hors de moi-même, quand je considère mes iniquités, et que je les vois multipliées à l'inflni; j'en suis ému jusque dans la moeUe de mes os. C'était un roi, chrétiens, et un roi dans la prospérité^ un roi élevé au plus haut point de la félicité humaine : cependant, il était troublé, il était saisi, il était consterné à la vue de cette affreuse scène qui lui retraçait ses égarements et ses désordres. Concluez donc quel sera l'état d'une âme qui, enlevée de la terre, et d'ailleurs bannie du séjour de sa béatitude céleste, se trouvera comme toute recueillie dans le souvenir de son

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péché, aura incessamment cette pensée ■: J'ai péché, se dira incessamment à elle-même : J'ai péché, et y pensera, et se le dira, sans jamais le pouvoir détruire, ce péché qu'elle haïra, qu'elle abhorrera comme la source irrémédiable de son malheur (1).

Louis XIV n'était pas insensible à ces vérités : elles réveillaient, à chaque station de carême, le remords dans son cœur, mais sans produire aucune résolution efficace.

Le prédicateur suivait les phases du mal et appliquait les remèdes que sa charité éclairée lui inspirait : il comprit que le plus grand danger que puisse courir une âme coupable, c'est de se former à elle-même un tribunal prévaricateur : le sermon sur \a. fausse conscience a pour but de prévenir ce malheur. L'orateur a cité les paroles de saint Jean-Baptiste : Je suis la voix qui crie dans le désert ; (2) il poursuit :

Quoique je ne sois ni ange, ni prophète, Dieu veut, mes chers auditeurs, que je rende à Jésus-Ghrist le môme office que saint Jean, et qu'à l'exemple de ce glorieux précurseur, je vous crie, non plus comme lui dans le désert, mais au milieu de la cour -; Dirigite viam Domini (Joan. 1) ; chrétiens qui m'écoutez, voici votre Dieu qui approche; disposez-vous à le recevoir; et, puisqu'il veut être prévenu, commencez dès maintenant à lui préparer dans vous-mêmes cette voie bienheureuse qui doit le conduire à vous et vous conduire à lui. C'est pour cela que Jean-Baptiste fut envoyé dans la Judée, et c'est pour cela même que je parais ici : c'est, dis-je, pour vous apprendre quelle est cette voie du Seigneur si éloignée des voies du monde. Il est de la foi que c'est une voie sainte ; et malheur à moi si je vous en donnais jamais une autre idée! Mais il s'agit de savoir quelle est cette voie sainte oiinous devons marcher; il s'agit de con-

(1) T. III, p. 53. Sur VEnfer.

(2) Ego vox damantis in desei-to.,,3 oa.n.^ i, 23.

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naître en même temps la voie qui lui est opposée, afin de nous en détourner (1) .

Cette voie, dont parle saint Jean-Baptiste, c'est la conscience , que la malice de l'homme peut fausser par ses désirs et ses intérêts, et alors :

Quoàcumqxie placet, sanclum est. Ge que nous voulons, quoique faux, quoique injuste, quoique damnable, pourîe vouloir trop, et à force de le vouloir, est pour nous vérité, est pour nous justice, est pour nous mérite et vertu. Que chacun s'examine sans se faire grâce : entre ceux qui m'écoutent, peut-être y en aura-t-il peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde pas (2).

L'orateur donne un exemple frappant qui doit dessiller les yeux des moins clairvoyants, en exposant la lutte coupable qui s'élève chaque jour entre la passion et le devoir :

Prenons de toutes les passions la plus connue et la plus ordinaire. On a dans le monde un attachement criminel, et on veut l'accorder avec la conscience : que ne fait-on pas pour cela? S'il s'agit de régler des commerces, de retrancher des libertés, de quitter et de fuir des occasions qui entretiennent le désordre de cette honteuse passion, du moment que le cœur en est possédé, combien de raisons fausses, mais spécieuses, ne suggère-t-elle pas à l'esprit pour étendre làdessus les bornes de la conscience, pour secouer le joug du précepte, pour en adoucir la rigueur, pour contester le droit, quoique évident, pour ne pas convenir des faits, quoique visibles? Par exemple, pour ne pas convenir du scandale, quoiqu'il soit réel, et peut-être même public; pour soutenir

(1) Se)-)n. sur la fausse conscience, t. I, p. 120.

(2) Ibid., p. 128. — Saint Augustin.

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que l'occasion n'est ni pi'ochaine, ni volontaire, quoiqu'elle soit l'un et l'autre; pour faire valoir de vains prétextes, des impossibilités apparentes de sortir de l'engagement où l'on est, pour justifier ou pour colorer les délais opiniâtres qu'on y apporte. De la manière qu'est fait l'homme, quand sa passion est d'un côté, et son devoir de l'autre, ou plutôt, quand son cœur a pris parti, quel miracle ne serait-ce pas s'il conservait dans cet état une conscience pure et saine, je dis pure et saine d'erreurs (1) ?

Après un semblable discours, les ennemis des Jésuites avaient bien mauvaise grâce à s'égayer encore des propos mensongers de Pascal sur la morale relâchée des Pères.

lid. seconde partie ÙM sermon expose les ravages qu'une fausse conscience fait dans l'âme, en autorisant tout mal, en aidant à le commettre hardiment et tranquillement, sans ressource et sans remède : état qui mène infailliblement à la damnation éternelle ; tandis qu'avec une conscience droite, il y a toujours lieu d'espérer du salut d'une âme. Ici nous trouvons une application frappante au roi adultère, mais toujours croyant.

Donnez-moi, dit-il, le mondain le plus emporté dans son libejtinage ; tandis qu'il a une conscience droite, il n'est pas encore tout à fait hors de la voie de Dieu : pourquoi? parce que, malgré ses emportements, il voit encore le bien et le mal, et que cette vue peut le ramener à l'un et le retirer de l'autre (2).

N^est-ce pas tendre charitablement la main au naufragé? Aux yeux de Bourdaloue, la conscience erronée ne saurait être présentée sérieusement comme excuse d'inconduite, surtout par ceux qui l'écoutent : réflexion finale qui lais-

(1) Œuv. Bourd. T. I, p. 129. Sur la fausse conscience.

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sera les auditeurs sous le coup des menaces adi'essées aux fausses consciences sous bénéfice d'erreur involontaire :

Non, chrétiens, dans un siècle aussi éclairé que celui oii Dieu nous a fait naître, nous ne devons pas présumer qu'il se trouve aisément parmi les hommes des consciences erronées et en môme temps innocentes. Il y en a peu dans le monde de ce caractère ; et dans le lieu où je parle, je ne craindrais pas d'avancer qu'il" n'y en a absolument point {i ) .

Nous ne nous étendons pas sur les preuves que l'orateur développe, nous en avons dit assez pour établir l'àpropos de son enseignement en présence de consciences d'autant plus coupables qu'elles manifestaient plus clairement au dehors l'inquiétude et l'agitation de leurs âmes.

Les extraits que nous avons mis en relief, tendent à constater les rapports d'autorité et de contiance qui s'établissent entre l'orateur et le souverain; Bourdaloue apparaît ici comme un prophète envoyé de Dieu, parlant en son nom et enseignant au royal disciple une doctrine qui l'éclairé sur sa nature d'homme semblable aux autres hommes, sur les prérogatives royales qui lui imposent de grandes obligations ; le bon exemple et un jugement sain, indépendant des passions. Le terrain est préparé.

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