LA CONVERSION DU ROI
Au saint temps de Carême, le P. Bourdaloue deviendra plus pressant, il sait que les obligations du devoir pascal
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réveillent chaque année dans le cœur du roi les plus vifs remords; il profitera de cette disposition. Nous sommes heureux dans l'accomplissement delà tâche que nous nous sommes imposée, de pouvoir rapprocher des discours qui ont le plus contribué à la conversion du roi, les récits des contemporains intéressés à suivre jour par jour les diverses phases de cette heureuse réforme.
Sept années s'écoulèrent depuis les premiers symptômes de retour à la vie honnête en lQ7h, jusqu'à la conversion définitive en 1681 : œuvre de quelques personnages appartenant à la société intime du roi, dont les noms méritent d'être bénis de Dieu et connus des hommes. Nous citons avec quelques historiens les noms du duc de Montausier et de Bossuet, tous deux attachés à la personne du Dauphin : leur rôle, à notre avis, n'a été que secondaire et nous ne craindi-ons pas d'affirmer que l'œuvre de la conversion du roi appartient, après Dieu, à M""" de Maintenon et au P. Bourdaloue, sans oublier le P. de la Chaise. Pendant que la^ marquise, par une habileté toute surnaturelle, préparait l'esprit et le cœur du roi aux touches de la grâce, le P. Bourdaloue, dans ses sermons de Carême, frappait des coups prudents mais décisifs, qui triomphèrent enfin d'une longue résistance.
Pour mettre plus de clarté et de précision dans notre travail, nous commençons par donner la nomenclature, par ordre chronologique, des discours les plus notables avec les dates qui leur appartiennent. Dans la suite du récit, nous ajouterons successivement les détails historiques et les analyses des sermons qui confirment nos conjectures et les transforment en témoignages véritablement incontestables.
1° Nous signalons, en premier lieu, le sermon d'ouverture de la station de Carême, prêché à Saint-Germain-
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en-Laye, le 2 février 1674, sur la Soumission à la loi, prêché une seconde fois avec un compliment qui le fait paraître de nouveau en 1680.
2° Le sermon pour le Vendredi saint, sur la Passion de Jésus-Christ (1), dont parle la duchesse de la Vallière dans une lettre au maréchal de Bellefonds. Nous rapprochons de ce sermon les trois autres Passions prêchées devant le roi et toutes dirigées vers le même but.
3° Un sermon sur la Résurrection (2) , qui, en réalité, traite de la rechute dans le péché, signalé par l'abbé Legendre, avec la date du 25 mars 1674. — Nous donnerons, à l'occasion, une analyse des autres sermons prononcés sur le même mystère.
h" Pour l'année 1676, nous trouvons au 25 février, premier dimanche de Carême, le sermon sur les Teyitations (3). Le P. Bourdaloue demande que ses auditeurs se montrent aussi disposés à la lutte contre le péché, que les gentilshommes de la cour sont disposés à voler aux frontières pour défendre le roi contre la coalition.
5° Le discours sur la Communion pascale (4), pour le dimanche des Piameaux, doit être placé au dimanche 29 mars 1676. Bourdaloue fait entendre clairement aux coupables que, s'ils ne changent pas de conduite, le confesseur devra leur refuser l'alDSolution, comme le curé de Versailles l'a refusée l'année précédente (1675) à M"'' de Montespan.
6° Vient ensuite le sermon sur \ Impureté (5), prêché devant le roi le troisième dimanche de Carême, 24 mars
(1) T. IV, p. 24G.
(2) Ihid., p. 287.
(3) T. II, p. 170.
(4) T. IV, p. 181.
(5) T. III, p. 79.
1680 : les allusions au procès des poisons déterminent cette date.
T Le mercredi suivant, 27 mars, Bourdaloue donne le sermon sur \^ parfaite observation de la loi (1).
8° Nous plaçons à la même année le sermon sur VÉloignement et le retour à Dieu (2), pour le vendredi de la quatrième semaine de Carême; il appartient encore à l'année 1680, 20 avril.
Le millésime de ces derniers discours est déterminé par la nature des leçons qu'ils contiennent, et la date, par les jours auxquels l'éditeur les a attachés.
9° Nous devons rapprocher du sermon sur l'Impureté celui qui traite de la Conversion de sainte Madeleine, prêché quinze jours après, le jeudi de la cinquième semaine ; c'est un complément au sermon sur Vhnpureté, à l'usage particulier des dames de la cour; le roi était absent (1680) .
Lorsque le P. Bourdaloue arriva à la cour pour prêcher l'Avent de 1670, le scandale était à son comble : la duchesse de la Vallière était encore présente avec deux enfants en bas âge, M"° de Blois et le comte de Vermandois. Par un reste de tendresse idolâtrique pour le roi, elle se faisait la servante d'une rivale triomphante, de Françoise-Anastasie de Piochechouart, épouse depuis sept ans du marquis de Montespan. Louis XIV, âgé de trentedeux ans, vivait ainsi dans une double adultère ; entouré d'honneur, de gloire et de plaisirs, entouré de courtisans, gens d'épée et de plume, qui s'empressaient d'encourager ses désordres. Bourdaloue n'ignorait point l'état moral de cette brillante cour, et il comprit, dès ses premiers débuts dans la chaire royale, que le temps de la con-
(2) T. IV, p. 107.
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version n'était pas encore venu. Les premières prédications de l'Avent et du Carême, en 1670 et 1672, lui attirèrent l'admiration de ses auditeurs, et c'est le seul souvenir que la lenommée nous en ait laissé. Il nous faut aller jusqu'au Carême de 1674 pour entrevoir les premières lueurs d'une conversion possible, et c'est à M"" Scarron que nous devons cette confidence.
Cette femme célèbre a rempli un rôle trop important sous le règne de Louis XIV, elle s'est trouvée trop fréquemment en rapport de bonnes œuvres avec le P. Bourdaloue, pour que nous perdions l'occasion de la faire connaître et apprécier par nos lecteurs.
Lorsque M""" de Maintenon commença à attirer l'attention des courtisans au palais de Versailles, en 1674 (1), on disait d'elle que « c^était une pauvre demoiselle du Poitou, nommé d'Aubigny ; qu'après un voyage en Amérique, étant veime à Paris, par je ne sais quelle aventure, raconte le marquis de Sourches (2), elle épousa le fameux estropié Scarron, qui a si bien écrit en vers burlesques; son mari étant mort, elle cultiva l'amitié de ceux qu'elle avait connus de son vivant; de ce nombre était le maréchal d'Albret, proche parent de M. de Montespan, et intime ami de M°'° de Montespan qui était alors en faveur; il lui donna la connaissance de M""^ Scarron dont l'esprit lui plut extrêmement. Elle la fit venir à la cour et lui fît donner la charge imaginaire de dame dit lit de la reine ^ avec une pension. Ensuite quand les enfants qu'elle avait eus du roi furent reconnus, elle leur donna M""" Scarron pour gouvernante, qui ne le fut pas longtemps sans trouver le moyen d'acheter des bienfaits du roi
(1) Elle avait, depuis 1669, la charge et la responsabilité des enfants naturels du roi.
(2) Mém. inédits du marquis de Sourches, 1681, 1. 1, p. 16, note 59. — Il écrit à'Aubigny au lieu de dJAubigné.
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le marquisat de Maintenon (1), dont elle prit le nom aussitôt (2). »
Languet de Gergy, dans ses Mémoires, nous montre M™° de Maintenon se préparant par les bonnes œuvres et la prière à sa pieuse entreprise, la conversion du roi ; elle sait intéresser à son succès les jeunes enfants ses élèves. Forte de l'amour qu'elle leur témoigne et du respect qu'elle inspire à tous ceux qui l'entourent, elle fait entendre au roi les leçons du devoir. « Ses conversations fréquentes avec le roi furent bientôt la nouvelle du jour, » dit Languet (3); et, pour rassurer son directeur sur sa conduite, elle lui écrivit ces paroles significatives : « Vous entendrez dire que je vis hier le roi ; ne craignez rien ; il me semble que je lui parlai en chrétienne et en véritable amie de M""* de Montespan. » Personne, en effet, ne s'est mépris sur la nature de leurs entretiens, au point que l'homme le mieux placé pour en juger, le grand prévôt (7i), nous dit dans ses mémoires qu' '< elle sut si bien gagner l'esprit du roi, qu'elle devint plus puissante que W^" de Montespan, avec laquelle elle eut depuis plusieurs démêlés que le roi prenait soin d'apaiser. On croyait, ajoute-t-il, qu'elle portait le roi à la dévotion. »
La transformation eut lieu en effet après de longs et constants efforts, et ce n'est pas un petit mérite pour le
(1) EUe le paya 240,000 livres.
(2) Dans son Dictionnaire critique, M. Jal dit que le titre de marquise de Maintenon ne fut reconnu qu'en 1688. Le marquis de Sourches doit être mieux informé. M"" de Maintenon parle de son nouveau titre, dès le 26 février 1675, dans une lettre à l'abbé Gobelin. M™" de Caylus, dans sesSouvenirs (Coll. Petitot, deuxième série, t. LXVII, p. 380), dit que « le roi avait acheté pour elle la terre de Maintenon, en 1674 ou 1675, dont il voulut qu'elle prît le nom. »
(3) Mém de Languet, p. 165.
(4) Mém. du marquis de Sourches, 1681, t. I, p. 16, note 59.
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P. Bourdaloue que d'y avoir puissamment contrDDué dès le début (1) .
Après M""' de Main tenon, qui parle, dans sa correspondance, des memcïlles du P. Bourdaloue (2), viennent les commentaires donnés par la Gazette de France (3).
Le 2 février 167A, elle annonce que, « après dîner. Leurs Majestés et toute la cour 'ouïrent, dans la chapelle du château à Saint-Germain-en-Laye, la prédication du P. Bourdaloue, jésuite, qui satisfît merveilleusement son auditoire. » M™" de Sévigné enchérit encore par ses développements et donne bien le caractère de cette prédication. Elle écrit, le 5 février, à sa fille : « Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta tout le monde ; il était d'une force qui faisait trembler les courtisans, et jamais un prédicateur évangélique n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes : il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au temple {h); enfin, ma bonne, cela fut poussé au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul (5). « Voilà l'orateur qui devait plaire àM™° de Maintenon et seconder son action.
Le h mars 167/i, M™" de la Vallière écrit dans le même sens au maréchal de Bellefonds ; à la veille de quitter la
(1) Dans l'impossibilité où nous sommes d'accorder ensemble les récits faits des alternatives de chutes et de retours de Louis XIV, nous avons cherché et nous croyons avoir trouvé le moyen de les concilier tous, sans tourmenter les dates généralement admises.
(2) Corresp. générale, t. I, p. 196. Lettre du 2 mars 1674.
(3) Gazette de France, février 1674.
(4) Premier sermon sur la Purification de la Vierge, 1674. Œm., t. XI, p. 143.
(5) Lett. de if'"» de Sévigné (édit. Monmerqué), t. III, p. 401. Paris, 5 février 1674.
cour pour s'enfermer au Carmel, elle lui rend compte de ses dernières impressions et ajoute : « Nous avons le P. Bourdaloue qui nous fait des sermons admi7^ables; je voudrais que vous les entendissiez, je suis sûre que vous en seriez ravi : comme vous êtes confirmé dans le bien, vous en profiteriez beaucoup mieux que moi, qui n'ai que le désir de le faire, avec mille défauts qui m'en empêchent (1). ))
Le 19 mars de la même année, elle lui écrit encore : « Je perds M. de Condom (il suivait le Dauphin à l'armée de Flandres), que j'avais engagé à faire le sermon de ma prise d'habit; s'il n'est pas revenu dans le temps qu'on me jugera capable de le prendre, je crois que je choisirai le P. Bourdaloue. Il nous a prêché une Passion merveilleuse et propre à toucher les cœurs les plus endurcis ; je l'ai même entretenu il y a peu de jours ; il me plaît fort, et il est tellement pénétré des vérités qu'il prêche, que vous en êtes pénétré d'avance (2). »
Nul doute que ce Carême de 167^ ne soit bien celui dont Languet de Gergy parle dans ses Mémoires sur M""" de Maintenon, en ces termes : « On put bientôt s'apercevoir que les conversations de M"° de Maintenon avec le roi étaient chrétiennes, puisqu'on en vit le fruit en ce que ce prince changeait de conduite d'une manière marquée, qu'il devenait plus sérieux et plus retenu avec les femmes (3), et que
(1) Les Confessions de if'»'^ de la Vallière, par Romain Cornut, p. 349.
(2) Les Confessions de M"^" de la Vallière; Ami de la 7-eligion, 1852, p. 156.
(3) Le '!<='• janvier 1674, M™« de Sévigné écrit à sa fille [Lett., t. III, p. 343) : « On a fait cinq daines du palais : M^^^^ ^e Souhise, de Chevreuse, la princesse d'Harcourt, lah'^'^ d'Albret, et M™e de Rochefort. Les filles ne serviront plus et M™'= de Richelieu ne servira plus non plus. » Il est très vraisemblable que M"'c de Maintenon n'était pas étrangère à cette mesure.
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la faveur de M"'' de Montespan tirait à sa fin. Plusieurs choses concoururent à ce changement. Les sermons du P. Bourdaloue/)en(/an^ /e Carême firent un grand effet à la cour, et le roi parut touché. Le P. de la Chaise (1), de son côté, refusa, à Pâques, de venir confesser le roi, et il prétexta une infirmité. Le roi comprit son motif, il lui écrivit de sa main pour l'engager à revenir, et l'assura qu'il serait content de son pénitent. Le P. de la Chaise revint en effet, et le roi envoya W"" de Montespan à sa maison de Clagny. Le P. Bourdaloue fit, le jour de Pâques, un sermon foudroyant sur les Rechutes. Les courtisans crurent qu'il manquait de discrétion. Le roi imposa silence à tout le monde, en louant hautement le discours en présence des seigneurs qui se hasardèrent à le critiquer. Le Carême fini, le prédicateur vint prendre congé du roi, selon la coutume; le roi, faisant allusion au sermon du jour de Pâques, et voulant marquer qu'il en était satisfait et qu'il voulait en profiter, dit : « Mon père, vous serez
(1) Languet, dont l'exactitude est sujette à caution, met ici, à tort, le nom du P. de la Chaise. En 1674, année de la i^rédication du P. Bourdaloue qui fit grande sensation à la cour, le confesseur du roi était encore le P. Ferrier, qui mourut le 29 octobre de la même année, à l'âge de soixante ans. Nous aimons mieux admettre une erreur dans le récit de Languet que de reporter à une autre année les cii'constances si bien établies du premier retour du roi aune vie plus chrétienne. Le P. de la Chaise ne fut nommé confesseur que le 2 mars 1675, et le P. Bourdaloue ne prêcha pas cette année à la cour. Le P. Mascaron occupa la chaire en 1675 : « Il divertit l'esprit, dit M™= de Maintenon (lettre du dimanche 3 mars 1675), et ne touche pas le cœur, et son éloquence même choque les gens de bon goût, parce qu'elle est hors de sa place. Il a parlé un peu trop fortement sur les conquérants, et nous a dit qu'un héros était un voleur, qui faisait à la tète d'une armée ce que les larrons font tout seuls. Notre maître n'en a pas été content ; mais jusqu'à cette heure c'est un secret. » [Corresp. générale, t. I, p. 256). Après un carême de ce caractère, Louis XIV devait être peu porté à changer de vie : nous verrons bientôt ce qui se passa en 1675.
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« content de moi, j'ai renvoyé M""" deMontespan à Clagny. » Le bon religieux, plus zélé que politique, répondit avec fermeté et modestie : « Sire, Dieu serait bien plus con- « tent si Clagny était à quarante lieues de Versailles. » Le roi ne s'offensa pas de cette liberté ; elle était d'autant mieux placée que le Jésuite devinait juste (1). » En effet, peu de temps après, M"" de Montespan revenait à Versailles, et le scandale recommençait.
Nous n'avons pas craint de citer le passage dans toute son étendue, parce qu'il met bien en scène tous les personnages qui nous intéressent, le roi surtout et le prédicateur de la station ; celui-ci toujours fidèle à sa mission, le roi toujours en lutte avec lui-même, riche de bonnes intentions, mais impuissant contre les assauts de ses passions. Ce Carême de 1674 ne passa pas sans résultat : il y eut une première rupture, suivie d'une rechute, il est vrai, mais un premier effort est, aux yeux de Dieu, un acte digne de compatissante miséricorde et un gage pour l'avenir.
Témoin de cette défaillance du roi, M"" de Maintenon perdit courage et retourna à ses pensées de vie religieuse et d'éloignement de la cour (2), vers lesquelles elle se laissait entraîner toutes les fois qu'elle éprouvait de pareilles déceptions; son plan de conduite, qu'elle soumet à l'abbé Gobelin, en mars 167Zi, en est la preuve.
Nous allons passer en revue les sermons qui se rapportent à la première période que nous venons d'exposer.
Trois sermons sont signalés pour ce Carême de l'année 1674 :
(1) Mém. sur il^'^'^ de Maintenon, par Languet de Gergv, p. 1G5,
(2) Corresp. générale, t. I, p. 221, 223, 259; 2 mars, 13 et 30 septembre 1674. — Souvenirs de 31"^" de Caylus, p. 398,
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1° Le sermon d'ouverture de la station sur la Purification de la sainte Viei^ge;
2° Le sermon sur la Passion de Notre-Seignew\ pour le Vendredi saint, qui tombait le 23 mars ;
3° Le sermon pour la fête de Pâques, du 25 mars, sur la Résurrection, où le prédicateur traite de la rechute dans le péché.
En 1674, le P. Bourdaloue, quoique familiarisé avec son auditoire, têlQ encore le terrain ; il pose des principes, fait appel à de généreux sentiments ; il engage le combat, sans porter les coups décisifs dont l'insuccès pourrait compromettre l'avenir; il découvre encore trop d'attaches secrètes au vice, trop de symptômes de défaillance prochaine.
Le premier des trois sermons pour la Purification (i) répond aux applaudissements du noble auditoire du 2 février 1674.
L'orateur n'attaque pas directement les scandales ; il procède avec ordre, il commence par poser la solide base de tout édifice spirituel : V obéissance à la loi du Seigneur.
Cette obéissance, dit-il, que la présentation d'un Dieu sauveur et la puriflcation d'une mère vierge nous prêchent si hautement; cette vertu si inconnue et néanmoins si nécessaire... (2).
Bourdaloue comprenait qu'en parlant d'obéissance à un roi absolu, il traitait un sujet délicat, mais il savait aussi que la foi chrétienne avait jeté de profondes racines dans son âme, et que le maître de la terre reconnaîtrait les droits du souverain législateur, dût-il y trouver la condamnation de sa conduite ; c'est dans cette pensée qu'il
(1) Œuv., t. XI, p. 143,
(2) Ibid. p. 144.
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entre en matière après avoir invoqué les lumières du Saint- Esprit, pour faire bien comprendre à ses auditeurs cette vérité que
Sans cette loi, il n'y a dans nous que conniption et que désordre; en sorte que du moment que nous sortons hors des bornes de la loi, nous devenons incapables de tout bien et déterminés à tout mal.
Puis, pour fixer l'attention du roi, il ajoute dans une invocation à l'Esprit-Saint qui termine l'exorde :
Tant de crimes qui se commettent tous les jours, et que je puis appeler les abominations et les horreurs de notre siècle, en sont une preuve visible ; mais peut-être l'endurcissement de nos cœurs ferait-il perdre à cette preuve toute sa force, si les lumières de votre grâce ne venaient au secours de nos réflexions. Je parle devant le plus grand roi du monde; et sûr que je suis de sa religion, je ne crains point de parler avec trop de liberté, tandis que je parle pour les intérêts de la loi de Dieu. Je ne vous demande pas même, ô mon Dieu ! comme la vertueuse Esther, que mes paroles lui plaisent ; parce que je me promets de sa piété, qu'en lui parlant de l'excellence et de la prééminence de votre loi, non seulement je lui plairai, mais je le persuaderai et le toucherai (1).
Par cette apostrophe indirecte, l'orateur fait appel à la foi du roi très chrétien, à la fierté du plus grand roi du mo7ide, et, nous le croyons, au cœur de l'époux infidèle, en invoquant le souvenir de la vertueuse Esther.
Devant cet auditoire, Bourdaloue pouvait présenter avec succès l'exemple de la sainte Vierge, mère de Dieu, comme règle de conduite, mais il fallait son talent pom' l'ajuster aux besoins des coupables avec autant de discrétion et de
(1) Œuv., t. XI, p. 144.
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force. Nous trouvons en effet peu de discours où, sous un titre aussi modeste, l'orateur se montre plus pressant dans ses raisonnements, aussi rigoureux dans ses conclusions. Il développe ces deux pensées : La sainte Vierge en obéissant humblement à la loi, confond notre orgueil;
La sainte Vierge en obéissant courageusement et héroïquement à la loi, condamne notre lâcheté.
Notre orgueil se trahit par la révolte du cœur qui pousse le cri des démons non serviam ; tandis que Marie, mère de Dieu, obéit à la loi ; elle fait plus, elle lui soumet son fils. Puis de suite vient l'application : la loi de l'obéissance est une loi générale qui atteint également le grand et le petit.
Voilà, dit l'orateur, le double miracle que le ciel nous découvre dans cette fête, une reine sujette, et assujettissant un Dieu ; un Dieu obéissant, et présenté par une mère obéissante : pourquoi? ah! mes chers auditeurs, comprenez-le bien. Vous qui tenez dans le monde les premiers rangs, et vous qui vous trouvez réduits aux derniers; vous que vos conditions distinguent, et vous qu'elles ne distinguent pas ; grands et petits, riches et pauvres, car je suis redevable à tous, écoutez-moi : c'est ici que l'intelhgence d'une des plus importantes vérités vous est donnée, et c'est par la comparaison môme de vos états que je vais vous la rendre sensible (1).
La leçon suivante s'adresse au roi :
Pourquoi un Homme-Dieu sujet à la loi.^ pour vous faire entendre, grands du monde, l'obligation spéciale où vous êtes de vivre dans un parfait assujettissement aux lois de Dieu. Vous ne l'avez peut-être jamais bien conçue ; et, par
(1) T. XI, p. 150-152.
un renversement de raison et de religion, vous vous flattez que la rigueur des lois divines n'est pas pour vous comme pour le reste des hommes. Mais détrompez-vous aujourd'hui de cette fausse prévention, et pour cela entrez en esprit dans le temple de Jérusalem (1).
La première leçon que le souverain y pourra recueillir, c'est que plus on a dans le monde ou de puissance ou de pouvoir, mieux on peut rendre à Dieu l'hommage qui lui est dû.
Autre leçon, c'est que Dieu ne distingue les hommes ici-bas ni par les honneurs ni par les richesses ; Bourdaloue ajoute :
Ne croyez pas, chrétiens, qu'il y ait des hommes, ou revêtus d'honneurs, ou pourvus de Mens, pour être plus en droit que les autres de faire leurs volontés, et de vivre selon leurs lois. Cela ne peut être, et Dieu, dont la toute-puissance est inséparable de sa sagesse et de sa sainteté, n'a pu, dans l'inégalité des conditions humaines, se proposer une telle lin; les y^ois mêmes, qui, selon l'expression du Saint-Esprit, sont comme les divinités de la terre, ne régnent que pour servir le Seigneur ; Bt reges ut servianl Domino (2) .
La conclusion s'adresse au roi directement, elle est conçue en termes qui justifient ce propos de M™° de Sévigné, que jamais prédicatem" évangélique « n'avait prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes. »
Voilà l'ordre de la Providence et même de la création, selon lequel ce qui approche le plus de Dieu n'est défini que par une servitude plus immédiate, et une plus grande dépen-
(1) T. XI, p. 150.
(2) Œuv., T. XI, p. 152. — Ps. CI, 23.
dancede Dieu. Et pourquoi cet ordre ne subsisterait-il pas, puisque Jésus-Glirist, qui est le chef des prédestinés, n'a été prédestiné lui-même que pour y être soumis? En quoi consiste tout le mystère de son humanité (1).
Autre leçon, la troisième, l'obligation pour les grands de la terre de servir de modèles aux petits, comme Jésus et Marie ont été les modèles d'une parfaite fidélité à la loi.
Bourdaloue n'avait pas seulement pour auditeurs des rois et des grands ; il s'adresse aussi à leurs créatures, non plus avec fierté, mais avec affection ; leur salut lui est d'autant plus cher et leurs âmes d'autant plus précieuses, qu'ayant moins de part aux avantages du siècle, ils participent moins à ses désordres et à sa corruption ; il les encourage à l'obéissance, et leur apprend que l'exemple de Jésns et de Marie doit être pour eux une consolation dans l'état de sujétion où ils vivent, une instruction sur la manière dont ils doivent obéir : obéir aux hommes pour Dieu et à Dieu dans les hommes. Nous aimons encore à trouver dans cette application incidente du mystère une leçon nouvelle donnée au roi. Il exige et obtient une obéissance parfaite de la part de ses sujets; comment, au fond de son cœur chrétien et honnête, ne verrait-il pas dans la soumission universelle de la France envers son roi, une leçon ménagée par la Providence? c'est le but de cette exclamation qui s'adresse aux auditeurs :
Quelle indignité, que je me trouve obligé de souhaiter pour vous, qu'au moins les choses ici fussent égales, et de me contenter que vous eussiez pour votre Dieu une obéissance aussi prompte, aussi humble, aussi fidèle que celle qu'exigent
(1) T. XI, p. 152.
de vous les liommes, et que vous leur rendez si exactement (1) !
Avant de passer aux avantages que présente la soumission à la loi divine, l'orateur renverse les préjugés opposés au but de son discours; nous recueillons, avant toute autre, une réflexion dont l'opportunité n'a pas vieilli depuis le dix-septième siècle :
Je sais, mon cher auditeur, que cet assujettissement aux lois de Dieu vous paraît gênant et humiliant; je sais que vous vous aveuglez jusqu'à croire qu'iY répugne à cette liberté naturelle dont vous êtes jaloux, et que vous ne distinguez pas d'un amour déréglé de l'indépendance et d'un esprit de libertinage ; mais votre ignorance là-dessus vient encore de n'avoir pas bien pénétré le mystère de Jésus-Ghrist et de Marie obéissants à la loi du Seigneur (2).
Puis il énumère les heureux fruits de la soumission chrétienne à la loi divine ; elle est la vraie gloire de l'homme, son bonheur, sa véritable indépendance; elle donne le repos de l'esprit, avantages qui ressortent par le contraste d'une âme qui se laisse envahir par l'esprit de révolte.
A force de violer la loi, la crainte de Dieu s'affaiblit, le libertinage se fortifie et prend le dessus. Après bien des péchés commis et bien des transgressions réitérées, on se trouve dans l'abominable état de celui qui disait en insultant à Dieu : Peccaoi, et quid mihi triste accidit (Eccles. 5 ; 4) ? J'ai péché, et que m'est-il arrivé de mal? De là cette tranquillité que l'on conserve même en péchant ; de là cette hauteur et cette fierté avec laquelle on soutient le vice; de là cet endurcissement qui y met le comble. On rejette sans distinction
(1) T. XI, p. 156.
(2) Ibid.
274 LE p. LOUIS BOURDALOUE
toute loi de Dieu qui est incommode : si l'on en respectequelqu'une, ce n'est pas parce qu'elle est la loi de Dieu, maisparce qu'elle est autorisée des lois du monde, et que les lois du monde forcent à la garder. Au commencement on sauve les dehors, mais à la fin on lève le masque, on ne se contraint plus en rien, on ne ménage plus rien, et Dieu veuille qu'on ne fasse pas môme gloire de son impiété et de ses excès? Yoilà ce que les saints et les serviteurs de Dieu ont tant déploré, et ce qu'ils déplorent tant tous les jours : voilà ce qui leur a fait répandre des larmes. Defectio tenuit, me pro peccatoribus dei^elinquentibus legem tuant (Ps. 118; 53.) Je suis tombé, disait le prophète royal, dans une espèce de défaillance, quand j'ai vu, Seigneur, jusqu'à quel point votre loi était profanée; quand j'ai vu les pécheurs de la terre la mépriser avec insolence et la rejeter. Voilà ce qui obligeait les prophètes à paraître dans les cours des princes, pour opposer au torrent de l'impiété le zèle de la loi qui les animait; et me voici, chrétiens, chargé du même ministèi-e, et envoyé pour la même fin. Quand je prêche ailleurs la parole de Dieu, il me suffît de dire à ceux qui m'écoutent, s'ils ne vivent pas en chrétiens : Infortunés que vous êtes, vous avez abandonné la loi de votre Dieu, et c'est ce qui vous a perdus. Mais, parlant aujourd'hui à des grands du monde, je leur fais un reproche encore plus terrible; je leur dis avec le prophète Malachie : Vos aulem scandalizastis plurimos in lege (Malach. 2 ; 8) . Non seulement vous avez abandonné la loi de votre Dieu , mais vous la faites abandonner à je ne sais combien d'autres que vous scandalisez, et qui ne sont pas à l'épreuve de votive exemple (d).
Ce dernier trait s'adressait au roi. Après la révolte du cœur, Bourdaioue signale comme cause dlnsubordination à la loi de Dieu Y aveuglement d'esprit. On se fait des principes à son gré, on interprète à sa façon la loi divine, tandis que nous avons l'exemple de Marie et de Jésus-
(1) T. Xr, p. 159.
Gbrist même qui se conforment à une loi dont ils sont incontestablement exceptés. L'orateur dévoile ici toutes les ruses que l'esprit propre invente pour secouer le joug de la loi ; il passe en revue toutes les illusions et les condamne avec cette sainte liberté qui ne tient compte d'aucune considération humaine.
Je sais, encore une fois, dit-il, que si chacun de nous veut s'écouter, il n'y aura personne qui ne se croie fondé en raison pour se dispenser des lois de Dieu les plus indispensables. Et pour en venir aux espèces particulières, je sais, par exemple, que la loi qui défend l'usurpation du bien d'autrui, et qui en ordonne la restitution, se trouvera anéantie, si l'on veut consulter la politique, qui ne manquera pas de décider en faveur de V ambition et de la cupidité. Je sais que la loi qui défend de se venger, n'aura plus de lieu, si l'on se met en possession de donner aux vengeances les plus déclarées le nom de justice, et si chacun, se faisant droit sur ses propres injures, s'opiniâtre à ne rien rabattre de la satisfaction qu'il se croit due. Je sais que la loi qui fait de l'occasion prochaine du péché recherchée ou entretenue, un péché déjà consommé, ne sera plus qu'un fantôme de loi, si chacun en veut être cru, ou sur ses prétendus engagements qu'il proteste ne pouvoir rompre, ou sur la confiance qu'il a dans ses forces et dans sa disposition présente. Je sais que cette loi de l'abstinence et du jeûne du Carême que l'Église va bientôt publier, deviendra une loi cbimérique, si chacun, idolâtre de sa santé, ne veut avoir égard qu'à sa délicatesse, ou pour mieux dire, qu'à sa mollesse. En un mot, je saisqu'en suivant l'esprit du monde, qui est un esprit de licence,, nous secouerons le joug des plus rigoureuses obbgations et de nos devoirs les plus essentiels. Mais où va une telle conduite, et qu'en pouvons-nous attendre? avons-nous affaire à un Dieu qui puisse être surpris, et à qui nous puissions en imposer? lui qui a fait la loi selon les vues de sa sagesse infinie, et qui ne nous a pas appelés à son conseil quand il a
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voulu l'établir, s'en rapportera-t-il à nous? en passera-t-il par nos avis? s'en tiendra-t-il à nos décisions, quand il viendra pour nous juger? Si Jésus-Christ et Marie avaient raisonné comme nous, ce mystère de leur obéissance que Je viens de vous représenter, et qui a tant contribué à notre salut, aurait-il eu son accomplissement (1)?
Écoutons maintenant comment l'orateur expose la doctrine fondamentale de la religion chrétienne, Y obéissance, et admirons la sainte audace avec laquelle il impose à la. cour un enseignement que l'on croirait réservé aux cloîtres les plus austères.
Dieu, ajoute saint Augustin, par une disposition merveilleuse de sa providence, ne voulut pas que notre religion, dont Jésus et Marie jetaient alors, pour ainsi dire, les premiers fondements, commençât par une dispense, quoique légitime; cette dispense, quelque autorisée qu'elle eût été, aurait pu, par les fausses conséquences que nous en aurions tirées, servir à nos relâchements; et notre amour-propre n'eût pas manqué à s'en prévaloir. Ainsi, pour nous ôter ce prétexte, le christianisme, qui devait être l'idée de la plus irrépréhensible sainteté, a-t-il commencé par une obéissance volontaire, par une obéissance gratuite, par une obéissance qui anéantit tout ce qu'une vaine subtilité peut nous suggérer contre les saintes lois que la religion nous impose ; par une obéissance qui condamne sans réserve tant de dispenses abusives que nous nous accordons, tant de singularités odieuses que nous affectons, tant d'exceptions du droit commun que nous couvrons du voile d'une prétendue nécessité, tant de raisonnements frivoles et mal fondés, tant d'opinions hardies et trop larges, tant de probabilités chimériques, tant de détours et de raffinements où nous altérons la pureté de la loi ; en sorte que, tout étroite qu'elle
(1) T. XI, p. 161.
est, elle ne nous oblige plus qu'autant que nous le voulons, et de la manière que nous le voulons. Car, quelle vertu l'exemple de l'Homme-Dieu et de sa bienheureuse Mère n'at-il pas pour nous détromper de tout cela, et pour en découvrir l'illusion (1)?
Dans la deuxième partie du discours, le prédicateur exhorte son auditeur à l'accomplissement de la loi de Dieu par l'exemple de la sainte Vierge qui ne recule devant aucune difïiculté pour se soumettre à la loi, ni le sacrifice de son Fils bien-aimé, ni le sacrifice quelle fait de toutes les douceurs de la vie, en acceptant le glaive de douleur qui lui sera présenté par le vieillard Siméon ; ni le sacrifice de son honneur, en restant aux yeux du monde sous les dehors d'une créature vulgaire. Son exemple, en un mot, condamne notre lâcheté.
Nous remarquons avec quel soin Bourdaloue appuie tous ses raisonnements sur des principes de foi; il en déduit des conclusions qui subjuguent l'auditeur; sans doute il fait appel à la raison et à l'expérience, mais on sent qu'à ses yeux, le motif le plus efficace de tout sacrifice à la volonté de Dieu, c'est l'exemple de Mai-ie, offrant à Dieu son Fils bien-aimé, avec une générosité dont Abraham seul peut approcher. Il profitera de cet exemple pour demander à son auditeur le sacrifice qui lui est le plus pénible.
Il est vrai, pour obéir à la loi de Dieu, il nous en doit quelquefois coûter le sacrifice de ce que nous avons de plus cher; mais, confessons-le de bonne foi, et ne nous déguisons rien à nous-mêmes, ce que nous avons alors de plus cher, est-il assez considérable pour le faire tant valoir à Dieu? quelque cher qu'il nous soit, du moment qu'il répugne à la
(1) T. XI, p. 162.
278 LE p. LOUIS BOURDALOUE
loi de Dieu, n'est-ce pas ce qui nous trouble, n'est-ce pas ce qui nous dérègle, n'est-ce pas ce qui nous corrompt, n'estce pas ce qui nous décrie, et enfin n'est-ce pas ce qui nous damne? Si la loi de Dieu nous retranche un mal aussi pernicieux que celui-là, avons-nous sujet de nous en plaindre; et ]a sainte violence qu'elle nous fait en nous obligeant à un renoncement si salutaire, doit-il passer pour un excès de rigueur? Prenez garde, s'il vous plaît; ceci mérite une réflexion particulière. Dans cette sainte solennité, Dieu nous dit, comme à Marie, ou, si vous voulez, comme à Abraham • Sacrifie-moi ce premier-né^ c'est-à-dire, cette passion dominante qui est dans ton cœur. Gela nous semble dur ; mais en même temps, faisant un retour sur nous, nous sommes contraints d'avouer que cette passion dominante est, par exemple, un attachement honteux gui nous déshonore^ un esclavage des sens qui noiis abrutit, une loi de péché qui nous captive et qui nous tyrannise; mais en même temps nous sommes forcés de reconnaître que cet attachement dont nous nous faisons une passion, n'est qu'une fascination d'esprit, qu'un ensorcellement de cœur, qu'une source d'égarements dans notre conduite, et de dérèglements dans nos affections et dans nos actions ; mais en même temps l'expérience nous montre que cette passion dont nous sommes possédés, n'a point d'effet plus présent ni plus ordinaire que de remplir notre âme de chagrins, de jalousies, de remords, de désespoirs; que, tandis que cette passion nous dominera, nous n'aurons jamais de paix, ni avec Dieu, ni avec nous-mêmes ; que notre conscience, notre raison, notre foi s'élèveront toujours contre elle ; qu'elle nous exposera même à la censure du monde, et qu'ainsi le monde, tout corrompu qu'il est, préviendra par son jugement le jugement terrible de Dieu que nous avons à craindre ; en un mot, nous sentons bien que cette passion, avec ses prétendus charmes, du moment que nous nous y sommes livrés, est comme un démon qui s'est emparé de nous, et qui, malgré nous, nous fait trouver dans nous-mêmes une espèce d'enfer. Or, cela étant, quelle plainte avons-nous droit de former contre la loi de
Dieu? et quand il nous dit Toile; délivre-toi, chrétien, de cet enfer, sors de cet esclavage, arrache cette passion de ton cœur, pouvons-nous lui répondre : Seigneur, vous m'en demandez trop?
L'esprit apostolique peut seul tenir un langage aussi entraînant.
Ce n'est pas que l'homme puisse refuser quoi que ce soit au souverain maître : Dieu a des droits devant lesquels toute créature doit s'incliner ; mais Dieu ne traite pas ses créatures avec tant de rigueur, il ne nous impose aucune loi qui ne nous soit avantageuse. Sans doute, il est cruel de renoncer à ce que l'on a de plus cher; mais pourquoi ne pas s'aider des grands et puissants motifs que Marie se proposa dans la Présentation de son Fils? Bourdaloue gémit sur la conduite des gens du monde qui ne se sentent pas le courage de faire des sacrifices pour l'accomplissement de la loi divine, quand on les voit plier sous le joug des lois de ce même monde, sous prétexte qu'on ne leur demande pas le sacrifice du cœur; et Bourdaloue de répondre avec saint Ambroise, que la loi du monde se montre plus dure que la loi divine, puisqu'elle oblige à sacrifier tout, tandis que le cœur n'y consent pas et qu'il y contredit, au lieu que la loi de Dieu ne nous oblige à rien à quoi elle ne nous dispose, jusqu'à nous en faire aimer la difficulté (1) .
Autre leçon que l'exemple de Marie doit graver dans nos esprits : elle sacrifie les douceurs de la vie, et cependant elle y avait droit comme la meilleure des mères à l'égard du meilleur des fils. Elle voit, dès ce jour, le glaive qui doit percer son cœur, et ce souvenir doit abreuver sa vie tout entière d'une amertume indicible ; la loi de Dieu le
(1) T. XI, p. 172. Purification de la sainte Vierge,
280 LE p. LOUIS BOURDALOUE
commandait ainsi ; or, quand Dieu parle, il n'y a ni plaisir ni douceur de la vie à ménager.
Marie sacrifie ce qu'elle a de plus cher pour se soumettre à la loi de Dieu; elle sacrifie jusqu'à son honneur. En se soumettant à la loi de la Purification, elle paraît de la même condition que les autres femmes, l'éclat de sa virginité est obscurci.
De toutes les humiliations, ajoute le pieux orateur, voilà, j'ose le dire, la plus difficile à soutenir, d'être pure devant Dieu comme le soleil, et de paraître impure aux yeux des hommes, tel est néanmoins le sacrifice que fait la plus sainte de toutes les vierges, afin de ne pas manquer à la loi (1).
L'orateur reproche à ses auditeurs d'agir tout autrement, et de vouloir rester pécheurs et paraître justes; de sacrifier toute loi divine et humaine pour sauver un faux honneur ; les applications suivent :
Parce qu'on veut s'élever et tenir un certain rang, on viole toutes les lois de l'équité et de la justice, on opprime le faible, on trompe.le simple, on forme mille intrigues contre des égaux et des concurrents : on emploie contre eux le crédit, l'artifice, la médisance, la calomnie, et sur leur ruine on étabht sa fortune et les fondements de sa grandeur. Parce qu'on est prévenu de cette damnable maxime, qu'en matière d'injure, il faut avoir raison de tout, et qu'autrement on est sans honneur, malgré la loi la plus authentique et la plus expresse, qui nous ordonne de pardonner, quels ressentiments ne conserve-t-on pas? quels desseins ne conçoit-on pas? à quelles extrémités et à quelles vengeances ne se porte-t-on pas? On ne veut point entendre parler d'accommodement, on exige pour une offense assez légère, dont on se fait un monstre, des satisfactions infinies; ou, pour
(1) T. XI, p. 181
mieux dire, on ne sera jamais satisfait qu'on n'ait vu périr cet homme de qui l'on se croit offensé, et que l'on ne l'ait perdu. Parce qu'on craint la raillerie, et qu'on s'y exposerait en se distinguant des autres, tout instruit qu'on est de la loi, tout disposé qu'on est à l'observer, on se laisse aller au torrent, engager par l'exemple, dominer par le respect humain ; et au lieu de mettre sa gloire à servir Dieu, on la met à le déshonorer et à l'outrager. Ah! mon Dieu, faudrat-il donc que, pour un fantôme d'honneur qui nous séduit, tous vos droits vous soient refusés, qu'on trahisse tous vos intérêts, qu'on renverse tous vos desseins, qu'on s'oppose à toutes vos volontés, qu'on méprise et qu'on foule aux pieds toutes vos lois? Et vous, ô hommes! ne comprendrez-vous jamais en quoi consiste votre véritable grandeur? que c'est à dépendre du premier de tous les maîtres, à vous attacher inviolablement à lui, à vous approcher continuellement de lui, à combattre généreusement pour lui, à vous rendre grands devant lui, à vous attirer son estime et à mériter ses faveurs : tout cela par où? par l'accomplissement de sa loi (1).
Le compliment qui termine le sermon sur la Purification de la aainte Vierge^ n'appartient plus à l'année 167Zi ; les allusions le placent à l'année 1680, année où le même sujet fut traité par Torateur dans les mêmes circonstances et dans le même but : redite que Louis XIV entendait avec plaisir, et qui, à six années d'intervalle, était encore une instruction neuve et pratique. Nous y reviendrons, lorsque nous rendrons compte des événements qui se passèrent à la cour en 1680.
Nous nous rappelons encore le témoignage de M'"'^ de la Vallière, au sujet d'une Passion qu'elle entendit le Vendredi saint 23 mars 1674 (2).
(1) T. XI, p. 182.
(2) La lettre de M™'' de la Vallière au maréchal de Bellefonds est datée du 19 mars et cependant elle parle du sermon de la
282 LE p. LOUIS BOURDALOUE
Des quatre sermons sur la Passion de Jésus-Christ, conservés par le P. B retonneau, celui qui nous paraît répondre le mieux aux impressions si vives de M""" de la Vallière, a pour texte : Judsei signa petunt (1), avec cette division : La Passion de Jésus-Christ est la preuve de la sagesse et de la iJuissance divine. Étrange proposition à soutenir devant un auditoire aussi fier, aussi sensuel que l'auditoire de Versailles. L'orateur répond d'avance à l'opposition du monde, en s'appuyant sur l'autorité de saint Paul. Il faut entendre Bourdaloue exposer lui-même, en un langage qui lui est propre, sa pensée, son but, sa méthode, s' appropriant, avec les idées de saint Paul, la fermeté du grand apôtre :
Admirable idée que concevait le Docteur des nations, se représentant toujoiirs la Passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or, c'est à cette idée, chrétiens, que je m'attache, parce qu'elle m'a paru, d'une part, plus propre à vous édifier, et, de l'autre, plus digne de Jésus-Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre : car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu ; nos larmes si nous en avons à répandre^ doivent être réservées pour un autre usage, et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire,
Passion qu'elle n'a pu entendre que le 23 mars suivant; si la date est exacte, il faut admettre que la lettre a été écrite à plusieurs reprises, et que le dernier alinéa, où il est question de la Passion de Bourdaloue, est d'une époque postérieure de quelques jours; cette supposition est d'autant plus vraisemblable que la lettre ne fut remise au maréchal de Bellefonds que le 6 avril avec une lettre de Bossuet. (Voir Hist. Bossuet, par le cardinal de Bausset, t. II, p. 38.) — [Confessions , lettre XI, p. 351, Ed. Romain Cornut.)
(1) Judsei signa petunt et Grœci sapientiam quserunt, nos autem prœdicamus Christian crucifixwn... Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse, pour nous, nous prêchons Jésus crucifié. I Cor. i, 22. Œuv., t. IV, p. 246.
LE P. BODRDALODE ET LOUIS XIY 283
après que Jésus-Christ lui-même nous l'a si positivement et si distinctement marqué, lorsque, allant au Calvaire, il dit. aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas, dis -je, de pleurer sa mort, maïs il s'agit de la méditer, il s'agit d'en approfondir le mystère, il s'agit d'y reconnaître le dessein de Dieu ou plutôt l'ouvrage de Dieu, il s'agit d'y trouver l'établissement et l'affermissement de notre foi; et c'est, avec la grâce de mon Dieu, ce que j'entreprends. On vous a cent fois toucliés et attendris par le récit douleureux de la Passion de Jésus-Christ, et^e veux, moi, vous ii^struire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits, ont souvent ému vos entrailles, mais peut-être d'une compassion stérile, ou, tout au plus, d'une compassion passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs ; mon dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui, désormais, serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots, mes chers auditeurs, qui vont partager cet entretien, vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa faiblesse; et, moi, je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute Y étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusqu'à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie, et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie (1) .
La première partie du discours expose la doctrine de saint Paul, d'un Dieu puissant dans sa faiblesse, dans sa mort, prévue, annoncée, entourée de miracles ; miracle ellemême du premier ordre; mort infâme, dont l'instrument, la croix, est devenu un objet d'admiration et de respect dans le monde entier. Emporté par son sujet, l'orateur ne
(1) Œuv., t. IV, p. 248.
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descend pas aux conclusions morales : il veut élever les intelligencees, il ne veut point exciter de larmes factices, et cependant peu à peu l'émotion le gagne; le passage qui suit et qui sert de conclusion à la première partie du discours est bien propre à toucher les cœurs, et nous comprenons que M™" de la Vallière, dont l'esprit et le cœur ne manquaient pas d'élévation, ait pu dire en entendant cette Passion : « Bourdaloue a prêché une Passion merveilleuse et propre à toucher les cœurs. »
Pécheurs qui m'écoutez, voilà ce qui doit vous remplir de confiance. Tandis que vous êtes pécheurs, vous êtes, en qualité de pécheurs, les ennemis de Jésus-Christ; vous êtes ses persécuteurs : le dirai-je? mais puisque c'est après saint Paul, pourquoi ne le dirai-je pas? vous êtes môme ses bourreaux. Car autant de fois qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché, vous crucifiez tout de nouveau le Sauveur dans vous-mêmes. Mais souvenezvous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer le péché même des Juifs qui l'ont répandu : Christi sanguis sic fusus est, ut ipsum peccatum potuerit delere quo fusus est. C'est en cela, dit saiut Augustin, qu'a paru la vertu toute divine de la rédemption de Jésus-Christ; c'est en cela qu'il a paru Sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés, de ses persécuteurs il a fait des saints : tous pécheurs que vous êtes, quel droit n'avez-vous donc pas de prétendre à ses miséricordes? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés, avec des cœurs soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles et susceptibles de toutes les impressions de l'esprit céleste. Car tel est le miracle que ce Dieu sauveur veut, parla vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous. Votre retour à Dieu et un retour parfait ^ après de si longs égarements; votre pénitence et une pénitence exemplaire^ après tant de désordres et de scandales; la profession que vous ferez, et une profession haute et publique de vivre en
chrétiens, après avoir vécu en libertins : voilà le miracle qui prouvera que Jésus-Christ crucifié est lui-même personnellement la force et la vertu de Dieu. Ah ! Seigneur, serais-je assez heureux pour obtenir que ce miracle s'accomplît visiblement dans mes auditeurs, comme il s'accomplit en effet dans les soldats qui furent présents à votre mort, et dont plusieurs s'attachèrent à vous comme à l'auteur de leur salut? Donnerez-vous pour cela, Seigneur, à ma parole, assez de bénédiction; et puis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent, il y en aura d'aussi touchés que le centenier, c'est-àdire, qui sortiront de cette prédication, non seulement attendris, mais convertis; non seulement baignés de larmes, mais commençant à glorifier Dieu par leurs œuvres; non seulement persuadés, mais sanctifiés et pénétrés des sentiments chrétiens que cette première vérité a dû leur imprimer ? Que le juif infidèle se scandalise de la croix; Jésus- Christ mourant est la puissance et la force de Dieu incarné : Christum crucifixum Deivirtutem (1).
Dans la deuxième partie, Bourdaloue montre que le mystère de la croix est un mystère de sagesse : seul moyen plus efficace pour expier le mal de l'homme, l'orgueil, que l'humilité de la croix. Mystère d'obéissance, mystère de justice qui me fait comprendre la proportion qui existe entre l'offense d'un Dieu et le châtiment éternel qui l'expie, qui me fait comprendre le prix du salut. Écoutons maintenant cette apostrophe soudaine :
Mais, approche, me dit, par la voix de son sang, ce Dieu crucifié ; approche, et aux dépens de ce que je souffre, instruis-toi du mérite de ton âme. Tu t'estimes toi-même, mais tu ne t'estimes pas encore assez. Contemple-toi bien dans moi ; tu verras ce que tu es et ce que tu vaux : c'est par moi que tu dois te mesurer; car je suis ton prix; et ce salut à
(1) T. IV, p. 270.
quoi tu renonces'en tant de rencontres, n'est rien moins que ce que js suis| moi-môme, puisque je me livre moi-même pour te l'assurer. C'est ainsi, dis-je, qu'il me parle. Or, cela seul me suffirait pour conclure, avec saint Paul, que le mystère de la croix est donc le mystère de la sagesse divine (1).
C'était dire au roi et à tous les grands de la cour qu'en effaçant l'image du Christ par le péché ils perdaient tout honneur et toute dignité. Mystère de sagesse, parce que nul autre mystère que la Passion, ne répare efficacement le désordre de l'homme ; nul ne le guérit efficacement des trois grandes maladies issues du péché originel : la concupiscence des yeux, la concupiscence de la chair, l'orgueil de la vie.
L'exemple de l'homme, Dieu nous invite à prendre notre part de l'expiation ; son exemple va plus loin ; il adoucit l'amertume de l'expiation et, par des excès d'amour, sa sagesse a su trouver le moyen de corriger des excès d'ingratitude. Le discours est terminé par un passage sur les mérites de la Croix, objet de notre vénération, de notre imitation, signe de bénédiction.
En voilà trop, chrétiens, je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu ; et plaise au ciel que ce jugement de Dieu, où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue, ne soit pas déjà commencé pour nous. Car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession déjuger le monde ; et la croix a été le premier tribunal sur lequel il a paru, prononçant contre les hommes, ou en faveur des hommes, des arrêts de vie ou de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété^m 'inspire, mais une vérité que la foi m'enseigne, quand je vous dis que le jugement du monde
(1) T. IV, p. 279.
commença au moment même que commença la Passion de Jésus Christ, puisque c'est ainsi que lui-même il s'en expliqua à ses apôtres. Ge ne sont point de vaines terreurs qu'on veut nous donner, quand on nous dit que la croix où cet Homme- Dieu fut attaché sera produite à la fin des siècles pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes. Pensée terrible pour un mondain! C'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera, cette croix si ennemie de mes passions; cette croix que je n'ai honorée qu'en spéculation, et que j'ai toujours eue en horreur dans la pratique; cette croix dont je n'ai jamais fait aucun usage, et dont, à mon égard, j'ai anéanti tous les mérites; c'est cette croix qui me sera confrontée. Tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme, portera le caractère et le sceau de la réprobation. Or, quels traits de ressemblance puis-je découvrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et ma vie sensuelle? Ah! Seigneur, serai-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits et par le gage même de mon salut? et ce qui devait me réconcilier avec vous, ne servira-t-il qu'à me rendre devant vous plus criminel et plus odieux? Mais, au contraire, pensée consolante pour une âme fidèle et juste! c'est la croix de Jésus-Christ qui décidera de mon sort, cette croix en qui j'ai mis toute ma confiance, cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encore tous les jours dans mes peines, cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, mais dont je veux être moi-même une image vivante. Dieu crucifié, recevez mes hommages, agréez les sentiments de mon cœur; et faites que votre croix, après avoir été le sujet de ma vénération, et plus encore l'objet de mon imitation, soit éternellement pour moi un signe de bénédiction (1).
Ces dernières paroles étaient l'expression des sentiments qui agitaient le cœur de M"" de la Vallière : elle se trouvait entre Louis XIV et la croix qui la fortifiait depuis
(1) T. IV, p. 285.
±88 LE p. LOUIS BOURDALOUE
longtemps dans ses peines et dont elle voulait elle-même être une image vivante^ en s'enfermant au Carmel. En effet, elle assistait à la Passion, dans la chapelle de Versailles, le Vendredi saint, 23 mars 1674, et, le 19 avril suivant, elle entrait au Carmel de la rue Saint-Jacques, pour y mourir après trente-six années d'expiation. M"" de Sévigné rend, à sa façon, hommage à la générosité de son sacrifice, lorsqu'elle dit de l'illustre pénitente : « La pauvre personne a tiré jusqu'à la lie de tout, elle n'a pas voulu perdre un adieu ni une larme (1) . »
Les trois autres Passions ne méritent pas moins l'attention des lecteurs. Toutes ont été prêchées à la cour, à la ville, et ont mérité les éloges de l'auditoire : prêchées devant le roi, elles avaient le privilège de réveiller le remords dans le cœur du souverain, et toutes ont contribué à l'œuvre de la conversion.
Au Carême de 1670, prêché à Saint-Louis, Bourdaloue avait prononcé , le Vendredi saint , un discours qui fit grand bruit; invité à prêcher le Carême de 1671, à Notre- Dame, il y attira une foule plus nombreuse que jamais. M"" de Sévigné, qui voulait s'assurer par elle-même du mérite de cette Passion si vantée, arriva trop tard et ne put trouver place (2).
L'année 1672, Bourdaloue prêche le Carême à Saint- Germain-en-Laye, dans la chapelle du vieux château ; le jour du Vendredi saint, il prêcha la Passion « avec une merveilleuse satisfaction de toute la cour », dit la Gazette de France (3) .
En 1673, il donne la Passion à Saint-Eustache, en présence du duc d'Orléans et de sa femme, « avec une grande satisfaction de l'auditoire. »
(1) Lettres, avril 1674, t. ni, p. 406.
(2) Lettres, t. Il, p. 132. Vendredi saint, 27 mars 1671.
Le 19 avril 1680, le roi et la reine assistent au sermon du Vendredi saint (1 ) , Rourdaloue donne la Passion qu'il avait prêchée l'année précédente, 1679, à Saint-Jacquesla-Boucherie.
En 1682, la Gazette annonce encore une Passion prêchée par le P. Bourdaloue à Saint-Germain, le 27 mars.
Dans tous les discours qu'il a prononcés sur ce grave sujet, Bourdaloue poursuit et atteint par des voies différentes un but unique, la haine du péché: c'est par l'exposé vivant et animé des œuvres du péché dans la Passion, qu'il arrive à faire naître dans les cœurs les sentiments de componction, avant-coureurs d'une conversion définitive. M"" de la VaUière les avait éprouvés; son témoignage, uni à celui deM""" de Sévigné, a plus d'autorité que le jugement de Maw'y, dans ses principes sur F Éloquence, où nous lisons que « Bourdaloue n'a point fait une seule Passion dont le caractère soit d'èti-e touchant. » Après ce que nous venons de dire, qu'il nous suflise de répondre que Maury parle en rhéteur, tandis que Bourdaloue prêche en apôtre.
Le second sermon sur la Passion a ces paroles pour texte : FilicV Jérusalem, nolite flere (2). L'oi'ateur semble se défier de la sensibilité de ses auditeurs ; il leur enjoint de réserver leurs larmes pour un sujet plus important que tout ce qu'ils conçoivent : c'est son expression.
Jésus-Christ, leur dit-il, non seulement vous permet de ne pas pleurer sa mort, mais il vous le défend expressément, si de la pleurer est pour vous un obstacle à pleurer un autre mal qui nous touche de bien plus près... Pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Christ, le péché, cause essentielle de la Passion de Jésus-Christ, le péché qui renouvelle cette
(1) Gazette de France, 1680, p. 191.
(2) Luc, ch. xxiir, 28. — T. X, p. 115.
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Passion et qui anéantit les fruits de la Passion de Jésus- Christ (1).
Pour ne point nous écarter 'de notre sujet, nous nous trouvons dans la nécessité de passer rapidement sur chacun des points de ce discours. Bourdaloue commence par mettre l'auditeur en présence de Jésus-Clirist, modèle d'une contrition parfaite dans l'agonie du jardin des Olives ; modèle d'un pénitent accompli sur le Calvaire, où il satisfait pleinement la justice de Dieu.
S'il est vrai, comme l'affirme M™° de Caylus, que les fêtes de Pâques réveillaient de vifs regrets dans la conscience du roi et de ses favorites, ils ne pouvaient entendre sans émotion les paroles suivantes :
Un Dieu se trouble à la vue de notre péché et nous sommes tranquilles; un Dieu s'en afflige et nous nous en consolons; un Dieu en est humilié, et nous marchons la tête levée ; un Dieu en sue jusqu'à l'eifusion de son sang et vous n'en versez pas une larme. C'est ce qui doit nous épouvanter... (2)
Les réflexions suivantes arrivaient à point aux fêtes de la Semaine sainte, alors que le roi et les complices étaient aux prises avec le remords de la conscience :
Savez-vous ce qui nous condamnera davantage au jugement de Dieu? Ce ne sont point tant nos péchés que nos prétendues contritions : ces contritions languissantes, et si peu conformes à la ferveur de Jésus-Christ pénitent; ces contritions superficielles, où nous savons si bien conserver toute la liberté de notre esprit, tout l'épanouissement de notre cœur, tout le goût des plaisirs, toutes les douceurs et tous les agréments de la société ; ces contritions imaginaires
(2) Ibid., p. 120.
qui ne nous affligent point, et qui, par une suite infaillible, ne nous convertissent point (1).
Le tableau suivant de. Jésus fait péché et expiant à ce titre les iniquités des hommes, méritait bien cette exclamation de M™" de Sévigné, parlant de Bourdaloue : « Il a poussé les choses comme les aurait poussées saint Paul. »
En cet état, remarque saint Chrysostome, il n'y avait point de supplice qui ne fût dû à Jésus-Christ : humiliations, outrages, fouets, clous, épines, croix, tout cela, dans le style de l'Apôtre, était la solde et le payement du péché; et puisque le Fils de Dieu représentait alors le péché, et qu'il s'était engagé à être traité de son Père comme l'aurait été le péché même, il était de l'ordre qu'il essuyât tout ce qu'il a eu à endurer. Le prenant de la sorte, a-t-il trop souffert? non : sa charité, dit saint Bernard, a été pleine et abondante, mais elle n'a point été prodigue. Il s'appelle l'homme de douleurs; mais, répond Tertullien, c'est le nom qui lui convient, puisqu'il est l'homme de péché : nous le voyons déchiré et meurtri de coups ; mais, entre le nombre des coups qu'il reçoit et la multitude des crimes qu'il expie, il n'y a que trop de proportion : on l'abandonne à des scélérats barbares et cruels, qui ajoutent à l'arrêt de sa mort tout ce que la rage leur suggère; mais, quoi qu'ils ajoutent à l'arrêt dePilate, ils n'ajoutent rien à celui de Dieu : on le maltraite et on l'insulte; mais aussi le péché, s'il se produisait en substance, mériterait-il d'être insulté et maltraité ; il expire sur la croix, aussi est-ce le lieu où le péché doit être placé. Rectifiez donc, chrétiens, vos sentiments; et tandis que ce divin agneau est immolé, au lieu de vous préoccuper du mérite de sa sainteté et de ses vertus, souvenez-vous que c'est pour vos désordres secrets et publics qu'on le sacrifie, que c'est pour vos excès, pour vos intempérances, pour vos attachements honteux et
il)T. X, p. 1-28.
292 LE p. LOUIS BODRDALOUB
VOS plaisirs infâmes. Si vous vous le figurez tel qu'il est, chargé de toutes nos dettes, cette flagellation à laquelle on le condamne n'aura plus rien qui vous choque ; ces épines qui le déchirent ne blesseront plus la délicatesse de votre piété; ces clous dont on lui perce les pieds et les mains n'exciteront plus votre indignation. Mon péché, direz-vous, en vous accusant vous-mêmes, méritait toutes ces peines; et, puisque Jésus-Christ est revêtu de mon péché, il les (levait toutes porter. Aussi est-ce dans cette vue que le Père liternel, par une conduite aussi adorable qu'elle est rigoureuse, oubliant qu'il est son Fils, et l'envisageant comme son ennemi (pardonnez-moi toutes ces expressions) , se déclara son persécuteur, ou plutôt le chef de ses persécuteurs. Les Juifs se font de leur haine un zèle de religion pour exercer sur son sacré corps tout ce que peut la cruauté; mais la cruauté des Juifs ne suffisait pas pour punir un homme tel que celui-ci, un homme couvert des crimes de tout le genre humain : il fallait, dit saint Ambroise, que Dieu s'en mêlât, et c'est ce que la foi nous découvre sensiblement (1).
La trahison de Judas , la lâcheté des disciples reproduite dans l'Église , tel est le tableau que présente la deuxième partie du discours ; il nous montre le Sauveur, trahi dans la suite des siècles par des hommes portant le caractère de ses disciples et n'ayant pas la résolution de le soutenir. . . , persécuté par des pontifes et des prêtres hypocrites; et, ici qu'on nous permette délaisser parler encore le P. Bourdaloue et de faire admirer sa hardiesse, mêlée de réserve, mais soutenue par l'autorité de son caractère et de l'opinion publique constamment en présence de scandales contre lesquels il fallait protester :
Un Dieu mortellement persécuté par des pontifes et des prêtres hypocrites. N'entrons pas, chrétiens, dans la dis-
LE P. BOURDALOUl:: ET LOUIS XIV 293
cussion (le cet article, dont votre piété serait peut-être scandalisée, et qui pourrait affaiblir ou intéresser le respect que vous devez aux ministres du Seigneur. C'est à nous, mes l'rères, à méditer aujourd'hui cette vérité dans l'esprit d'une sainte componction, à nous, consacrés au ministère des autels, à nous prêtres de Jésus-Christ, et que Dieu a choisis dans son Église pour être les dispensateurs de ses sacrements. Il ne me convient pas de vous faire ici des remontrances, et je dirais avec Lien plus de raison que saint Jérôme : Absit hoc a me, ut de his judicem, gui aposlolicu gradui succédantes, Christi corpus sacro ore conficiant ; non est hoc humilitath mtœ. A Dieu ne plaise que j'entreprenne do juger ceux dont la bouche a la vertu de produire le corps de Jésus-Christ : cela n'est pas du devoir de l'humilité à laquelle ma condition m'engage; surtout parlant, comme jo fais, devant plusieurs ministres dont la vie irrépréhensible contribue tant à l'édification des peuples : je n'ai garde, encore une fois, de me faire le juge, beaucoup moins le censeur de leur conduite. Mais quand ce ne serait que pour reconnaître les grâces dont Dieu vous prévient, par l'opposition de l'affreux aveuglement où il permet que d'autres tombent, souvenez-vous que les prêtres et les princes des prêtres sont ceux que l'évangéliste nous marque comme les auteurs de la conjuration formée contre le Sauveur du monde, et d;î l'attentat commis contre lui ; souvenez-vous que ce scandale est, de notoriété publique, ce qui se renouvelle encore tou& les jours dans le christianisme; souvenez-vous, mais avec crainte et avec horreur, que les plus grands persécuteurs qu'ait Jésus-Christ, ne sont pas les laïques libertins, mais les mauvais prêtres, et qu'entre les mauvais prêtres, ceux dont la corruption et l'iniquité est couverte du voile d'hypocrisie, sont encore les plus dangereux et les plus cruels ennemis (1) .
Il poursuit et stigmatise ces hypocrites dont l'envie est le mobile.
294 LE p. LOUIS BOURDALOUE
Malheureuse passion, s'écrie-t-il avec saint Bernard, qui répand le venin de sa malignité jusque sur le plus aimable des enfants des hommes, et qui n'a pu voir un Dieu sur la terre sans le haïr. Envie non seulement de la prospérité et du bonheur, mais ce qui est encore plus étrange du mérite et de la perfection d' autrui. Passion lâche et honteuse, qui, non contente d'avoir causé la mort de Jésus-Ghrist, continue à le persécuter, eti déchirant son corps mystique qui est l'Eglise, en divisant ses membres qui sont les fidèles, en étouffant dans les cœurs la charité qui est l'esprit (1)...
Les courtisans impies, eux aussi, remplissent leur rôle dans la Passion du Sauveur.
Entrez à la cour, dit Bourdaloue, et n'y paraissez avec Jésus -Christ que revêtus delà robe d'innocence; n'y marchez avec Jésus-Christ que par la voie de la simplicité ; n'y parlez avec Jésus-Christ que pour rendre témoignage à la vérité, et vous verrez si vous y serez autrement traités que Jésus- Christ. Pour y être bien reçu, il faut delà pompe et de l'éclat. Pour s'y maintenir, il faut de l'artifice et de l'intrigue. Pour y être favorablement écouté, il faut de la complaisance et de la flatterie. Or, tout cela est opposé à Jésus-Ghrist; et la Cour étant ce qu'elle est, c'est-à-dire, le royaume du prince du monde, il n'est pas surprenant que le royaume de Jésus- Christ ne puisse s'y établir. Mais malheur à vous, princes de la terre, reprend Isaïe, malheur à vous, hommes du siècle, qui méprisez cette sagesse incarnée : car elle vous méprisera à son tour ; et le mépris qu'elle fera de vous est quelque chose pour vous de bien plus terrible que le mépris que vous faites d'elle ne lui peut être préjudiciable : Vœ qui spernis, nantie et ipse sperneris (Isaï. 33 ; 1) (2) ?
Et pour tout l'auditoire, il fait parler la voix de la conscience et la voix de l'homme déchu. Le dialogue est
(2) Ibid., p. 1/iG.
LE P. BOURDALOUE Eï LOUIS XIV 29o
serré et bien capable d'émouvoir une assemblée profondément chrétienne :
Combien de fois, partagés entre la conscience qui nous gouvernait, et la passion qui nous corrompait, n'avons-nous pas renouvelé ce jugement abominable, cette indigne préférence donnée à la créature au-dessus même de notre Dieu? Prenez garde, chrétiens, à cette apphcation, elle est de saint Ghrysostome; et si vous la concevez bien, il est difficile que vous n'en soyez pas touchés. La conscience, qui, malgré nous, préside en nous comme juge, nous disait intérieurement : Que vas -tu faire? voilà ton plaisir d'une part, et ton Dieu de l'autre : pour qui des deux te déclares-tu? car tu ne peux sauver l'un et l'autre tout ensemble ; il faut perdre ton plaisir, ou ton Dieu; et c'est à toi à décider : Quem vis tibi de duobus dimitti? Et la passion qui s'était en nous rendue la maîtresse de notre cœur, par une monstrueuse infidélité, nous faisait conclure : Je veux mon plaisir. Mais que deviendra donc ton Dieu, réphquait secrètement la conscience, et qu'en ferai-je, moi qui ne puis pas m'empêcher de soutenir ses intérêts contre toi? Quid igiiur faciarn de Jesu (Matth. 27 ; 22) ? Qu'il en soit de mon Dieu ce qui pourra, répondait insolemment la passion; je veux me satisfaire, et la résolution en est prise. Mais sais-tu bien, insistait la conscience par ses remords, qu'en t' accordant ce plaisir, il faut qu'il en coûte à ton Dieu de mourir encore une fois, et d'être crucifié dans toi-même? Il n'importe, qu'il soit crucifié, pourvu que je me contente : Crucifigatur (Matth. 27; 23). Mais encore, quel mal a-t-il fait, et quelle raison as-tu de l'abandonner de la sorte? Quidenim mali fecitj Mon plaisir, c'est ma raison; et puisque mon Dieu est l'ennemi de mon plaisir et que mon plaisir le crucifie, je le redis, qu'il soit crucifié ; crucifigatur (1). . .
L'orateur termine cette seconde partie en complé-
296 LE p. LOUIS BODRDALOUE
tant le tableau des scandales qui ne sont qu'une flagellation continue du Sauveur. Il arrive à la troisième partie, où il va montrer que le péché détruit les mérites de Jésus-Christ, rend sa Passion inutile et même préjudiciable.
Bourdaloue rappelle ici la parole de saint Paul aux Galates (1), sur l'inutilité de la Passion de Notre-Seigneur, et il prend occasion de la malédiction que les Juifs attirèrent sur eux par ce cri de forcenés, que son sang retombe sur nous, pour donner la preuve de l'éternité des peines, seul châtiment qui ait quelque proportion avec une volonté assez perverse pour repousser les effets de la tendresse d'un Dieu.
Le troisième sermon sur la Passion de Jésus-Christ, avec le texte Nunc judicium est mundi, oppose le jugement de Jésus-Christ par le monde au jugement du monde par Jésus-Christ. L'antithèse est dans les mots, mais le fond de la pensée est de montrer l'opposition qui existe entre le bien et le mal.
L'orateur fait comparaître Jésus-Christ au tribunal de la passion humaine devant Caïphe; au tribunal du libertinage, personnifié dans le roi Hérode; enfin, au tribunal de Pilate, qui est le tribunal de la politique (2).
Il est facile de saisir les applications que l'orateur fait aux gens de cour, et la part que chacun, le roi et son entourage plus que tout autre, peuvent s'attribuer dans un pareil tableau.
Jugement du monde, jugement de passion.: les juges sont des ennemis personnels et notoires, pontifes, scribes, pharisiens ; les moyens qu'ils emploient sont la violence, l'imposture, la calomnie; leurs jugements sont des juge-
(1) Ch. II, 5. — T. X, p. 159.
LE 1'. BOUKDALOUt; ET LOUIS XIV 297
ments de libertins (1), gens curieux, ignorants, contempteurs de tout bien, railleurs.
Tribunal du monde, tribunal politique : Gaïphe qui doit se déclarer le protecteur de l'innocence, achève de sacrifier l'innocence du Fils de Dieu. Il est timide et faible pour les intérêts de Dieu ; ardent et zélé pour les intérêts du monde; subtil et artificieux pour accorder les intérêts du monde avec ceux de Dieu ; l'intérêt propre est son unique mobile (2) .
Nous avons sous les veux le monde tout entier, et nuU à la cour, ne peut échapper à la condamnation de sa conduite.
Louis XIV, dans la situation d'âme où le plaçaient ses luttes contre la conscience, pouvait prendre pour lui ceque Bourdaloue dit des bonnes intentions de Pilate :
Il avait pour Jésus-Christ les intentions les plus droites, il cherchait les moyens de le délivrer, il protesta plus d'une fois qu'il ne trouvait point de crime en lui ; et pour s'eir déclarer plus hautement, il lava ses mains devant le peuple, en disant : Je suis innocent de la mort de cet homme. Cependant c'est lui qui l'a sacrifié : pourquoi? parce qu'il n'eut pour le Fils de Dieu que de bonnes intentions, et rien de plus. Or, avec de bonnes intentions, observez cette réflexion de saint Augustin, si propre ou à vous édifier, ou \ vous faire trembler : auec de bonnes intentions, on peut faire et on fait tous les jours les plus grands maux; avec de bonnes intentions, on commet des injustices énormes ; avec de bonnes intentions^ on se damne et on se perd. Et tel est, mes chers auditeurs, le désordre, ou si vous voulez, le malheur des grands. Dieu, leur ayant donné des âmes nobles et naturellement ver-
(1) Nous nous étendons davantage sur cette partie du discours^, lorsque nous mettons Bourdaloue en présence des courtisans (ch. I, n" II.)
298 LE p. LOUIS BOURDALODE
tueuses, ils ont, aussi bien que Pilate, de bonnes intentions; et si ces intentions étaient secondées, quels biens ne feraientils pas, et quels maux n'empêcheraient-Us pas? Mais parce qu'ils en demeurent là, c'est-à-dire, parce que ce ne sont que des intentions qu'une faiblesse pitoyable rend vaines et inutiles, et qui n'étant pas à l'épreuve de la politique du siècle, ne sont suivies de nul effet; avec ces bonnes intentions, ils se trouvent chargés devant Dieu d'un nombre infini de péchés, qu'ils commettent à tous moments, sans se les imputer jamais. D'autant plus criminels, qu'ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres iniquités, mais des iniquités d'autrui ; et que les intentions qu'ils ont eues de faire le bien et de s'opposer au mal, les condamnent par eux-mêmes, parce que les ayant eues sincèrement, et ne les ayant jamais eues efficacement, ils se sont eux-mêmes jugés, et ont employé contre eux-mêmes l'intégrité de leur raison et la droiture de leur cœur. On sait assez que ce que je dis est l'écueil de leur condition, et l'un des endroits par 011, malgré lear grandeur, ils sont plus à plaindre. On sait que ceux qu'ils écoutent, et qui, abusant de leur confiance, servent d'obstacle à leurs justes intentions, sont encore plus coupables qu'eux; mais cela les justifie-t-il, et de bonnes intentions anéanties ou par de pernicieux conseils, ou par une sagesse humaine, peuvent-elles leur tenir lieu d'une légitime réparation auprès du prochain qui en a souffert? Non, chrétiens, point d'excuse en cela pour eux. Ils ont beau dire comme Pilate : Innocens ego sum à sanguine justi hujus (Matth. 27; 24) ; ils ont beau, comme lui, se laver les mains de tant d'injustices et de violences, dès qu'elles sont autorisées de leur nom, ils en doivent être garants; et quelque louange qu'ils se donnent d'avoir été bien intentionnés, on leur dira toujours : Sanguis ejus super vos {Ibid. 276 ; 25) . Oui, vous étiez bien disposés; mais le sang de ce pauvre que vous avez laissé opprimer, mais le sang de cette veuve que vous avez abandonnée, mais le sang de ces misérables dont vous n'avez pas pris la cause en main, ce sang, dis-je, retombera sur vous, et vos bonnes dispositions rendront
leur voix plus forte, pour demander à Dieu vengeance de votre infidélité (1).
Quelle rude leçon sur les bonnes intentions du roi, excellentes sans doute, mais trop longtemps stériles !
La seconde partie, nunc jiidicium est mundi , aujourd'hui le monde va être jugé^ transporte l'auditoire royal au sommet du Calvaire, au pied de la croix, où le Sauveur est cloué et d'où il va prononcer ses arrêts.
Bourdaloue établit l'analogie entre le jugement du Calvaire et le jugement dernier : mêmes signes extérieurs, même juge ; un trône, ici c'est une nuée, là c'est la croix ; sur la croix, Jésus-Christ est un Dieu sauveur ; au dernier jugement, il sera Dieu vengeur, vengeur du sang qu'il a versé et que les pécheurs ont profané : l'arrêt définitif, retirez-vous de moi, inaudits, ne sera que la ratification des anathèmes tombés de la croix :
En eifet, que fera-t-il lorsqu'il jugera les vivants et les morts ? ce qu'il faisait en publiant au monde son Évangile, et en fulminant contre les mondains ces fameux anathèmes, quand il disait : Vœ vobis (Luc. 6 ; 24) ; Malheur à vous ! Or c'est sur la croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a fulminés solennellement et authentiquement ; c'est sur la croix qu'il a eu droit de dire, et qu'il a dit : Vœ mundu (Matth. 18 ; 1). Malheur à vous, âmes sensuelles et voluptueuses, qui, quoique chargées de crimes, secouez le joug de la pénitence, et ne respirez que la joie et le plaisir. Malheur à vous, riches avares, qui, retenant vos biens sans jamais les répandre, ou les faisant servir à vos passions, êtes insensibles aux misères des pauvres. Malheur à vous esclaves de l'ambition et de la gloire, qui, vous croyant tout permis pour vous élever, sacrifiez à votre fortune votre conscience et votre rehgion.
3C0 LK p. LOUIS BOUKDALOUE
Malheur à vous, cœurs durs et insensibles, qui, traitant de faiblesse l'oubli des injures, vous faites de la vengeance un faux honneur et un faux triomphe. Malheur à vous, homicides des âmes, qui, par vos artifices et vos scandales, faites périr celles que je suis venu racheter. C'est sur la croix, disje, que cet Homme-Dieu, avec autant de raison que d'autorité, parlant, ou plutôt agissant, non pas en simple législateur, mais en juge et en juge irréprochable, frappe de tousces anathèmes autant de mauvais chrétiens qu'il y en a qui se les attirent (1).
L'orateur, entraîné par son sujet, en appelle au jugement de la croix et fait comparaître les coupables ; il s'écrie :■
Parlons sans figure ; cette croix que nous révérons n'a-telle pas dès maintenant tout ce qui consternera, tout ce qu'n désolera, tout ce qui accablera les âmes mondaines au dernier avènement de Jésus-Christ? et quand elle paraîtra à la fin des siècles, aura-t-elle quelque chose de plus affreux, je dis de plus affreux pour un damné, que ce qu'elle a pour un pécheur dans le mystère de ce jour? Si présentement il n'enest pas ému, ce pécheur dont je parle, comme il le sera alors, n'est-ce pas l'effet de son endurcissement? Mais approche, lui dirais-je, s'il y en avait ici quelqu'un de ce caractère, et plût à Dieu qu'il n'y en eût qu'un seul, approche! et' et quelque endurci que tu sois, rends par ton expériencepropre un témoignage sincère à la vérité que je te prêche. Pourras-tu aujourd'hui te présenter devant la croix de ton Dieu? Possédé d'une passion criminelle, et livré à un amour impur, pourras-tu, selon l'usage de l'' Eglise, l'adorer et ne te pas confondre en l'adorant ? Cette croix, tandis que tu lui rendras ce devoir appai^ent de ta religion, ne te reprochera-t-ell& pas tes abominations et tes scandaleux attachements? ne te convaincra-t-elle pas des extravagances de ton orgueil, des dérèglements de ta cupidité, des injustices de tes projets et de tes entreil) T. X, p. 1S9.
prises, et ne renversera-t-elle pas tous les prétextes dont tu voudrais inutilement justifier devant Dieu, et ton impénitence et ton péché? Pourras-lu, en te prosternant devant e\ÏQ, soutenir les pressantes accusations qu'elle formera contre toi? Or, Yoilà ce que j'appelle le jugement du pécheur : Nunc judicium est mundi (I).
On se rappelle que la cour, à l'exemple du roi, était fidèle à célébrer les cérémonies de la Semaine sainte : le lavement des pieds, l'adoration de la croix; en parlant ainsi, Bourdaloue indique le sens pratique de ces saints mystères (2).
Un autre châtiment réservé aux ennemis de Jésus-Christ, frappera leurs cœurs; saint Jean, l'apôtre de la charité, l'avait signalé ; ils verront celui qu'ils ont cruciiié ; Videbiint in quem transfixerunt (3) ; et cette vue, dit l'orateur, accompagnée des reproches du Sauveur, sera plus insoutenable que lavue même de l'enfer {h).
Enfin, le temps de la Passion du Sauveur est le temps de la vengeance, c'est-à-dire de l'expiation du péché par une victime digne de la majesté divine oflensée ; les malheurs <ies juifs sont une preuve permanente de cette vérité.
Jusqu'ici l'orateur a parlé le langage de la justice et de ^expiation; avant de quitter son auditoire, il lui laisse quelques paroles de consolation.
Cest donc ici le jour du salut, et de votre salut, pécheurs, «1 vous en voulez profiter. Le Dieu qui meurt sur cette croix j a établi le trône de sa miséricorde. Approchez, on vous y
\\) T. X, p. 192. — Joan. xii, 31.
■(2) < Il manquait peu de sermons l'Avent et le Carême et aucune ■«les dévotions de la Semaine sainte... s [Mém. de Saint-Simon, t. VIII, p. 190).
{ 3) Joan. xrx, 37.
(4jT. X, p. 1%.
302 LE p. LOUIS BOURDALOUE
appelle. Allez recueillir ce sang divin; c'est pour vous qu'il coule : allez vous jeter entre les bras de ce Dieu mourant; ils sont ouverts pour vous recevoir. Ah! Seigneur, vous ne m'en désavouerez point, et vous ratifierez la parole que je leur donne en votre nom. Vous vous souviendrez que vous êtes sur la croix encore plus Sauveur que juge. Au moment que le pécheur viendra à vos pieds confesser son injustice et la pleurer, vous vous attendrirez tout de nouveau sur lui, vous le comblerez de l'abondance de vos mérites ; et par la vertu de ces mérites infinis, il sera purifié, il sera justifié, il sera remis en grâce, il rentrera dans tous ses droits à l'héritage éternel que vous lui avez acheté (1).
Dans la dernière Passion, Bourdaloue prend pour texte les paroles de saint Pierre : Peccata nostra ipse periulit (2), le Sauveur a pris sur lui nos péchés. Il s'engage, pour fixer l'attention de ses auditeurs et satisfaire leur piété, à suivre le récit des Evangélistes ; et, en effet, il nous montre, en premier lieu, comment le péché donne la mort à Jésus-Christ; ensuite comment Jésus-Christ donne la mort au péché.
Et d'abord l'orateur montre le péché sous ses formes sensibles : c'est le pécheur envieux dans la personne des scribes et des pharisiens, qui conspirent contre Jésus, devenu pour eux un rival importun; c'est le péchem' avare, représenté par Judas, qui livi'e Jésus et le vend. . . l'avarice, en elFet, la passion de l'or se prête à toutes les bassesses. Bourdaloue met en scène ce vice honteux, beaucoup trop commun ; suivons-le.
Quidvultis mihi dare (Matth. 26; 15)? Que me donnerezvous, dit-on dans le monde, je dis dans le monde même où
(2) I. Pet. 2; Vi. — Troisième sermon sur la Passion, t. X, p. 203.
Ton paraît plus sensible à l'honneur, je dis dans les maisons des grands, et jusqu'à la Cour; que me donnerez-vous? et je vous délivrerai de celui-ci, et je vous sacrifierai celui-là. En effet, avec cette espérance et dans cette vue de l'intérêt, point d'affaire qui ne passe, point d'innocence qui ne soit opprimée, point de violence et d'injustice qui ne soit soutenue. Dès qu'un homme a de quoi donner, il est en possession de tous les crimes, parce qu'il ne manque jamais de ministres déterminés à le servir , et qui lui disent sans cesse : Quid vuUis mihi dure? Combien d'amitiés violées par les plus sordides conventions! combien de maîtres vendus par l'avidité d'un domestique qui s'est laissé corrompre! combien de trahisons exécutées par l'entreprise d'une femme à qui il fallait de l'argent, et qui, sans s'expliquer, ne disait néanmoins que trop haut : Qind vultis mihi dare? Car de quelque droiture que le monde se pique, vous savez si j'exagère; et parce que ce commerce d'iniquité est encore plus abominable, lorsqu'il se pratique dans les choses saintes, et par des personnes consacrées comme Judas au ministère des autels; voilà, disait saint Bernard, ce qui fait aujourd'hui l'abomination de la désolation dans le temple de Dieu : ce désordre de la simonie dont Judas a été l'auteur, puisque ce fut le premier dans le christianisme qui sut vendre et nous apprit à vendre le spirituel et même le divin. De là tant d'abus dans les dignités et les bénéfices de l'Église, tant de permutations, de provisions, de résignations mercenaires, tant de pensions plutôt achetées qu'accordées. Commerce, poursuit saint Bernard, qui déshonore la religion, qui attire la malédiction sur les royaumes et sur les États, qui damne, et les traitants, et les négociants avec ceux qui les autorisent (1) .
La calomnie seconde la trahison de Judas : Bourdaloue, après un court développement des effets de ce vice, ne veut donner d'autres leçons de morale à ses auditeurs
<[ue le silence de Jésus: Jésus autem tacebat; il garde le •silence en présence de la calomnie, il garde le silence devant ses accusateurs; voilà le prodige que la morale païenne, avec toute sa prétendue sagesse, n'a jamais connu.
Que ce silence, chrétiens, s'écrie l'orateur, que ce silence nous dit de choses, si nous savons bien le pénétrer! et il l'explique à ses auditeurs avec le calme et la ^lignite que revêt la doctrine évangélique, lorsqu'elle est •aux prises avec les folles conceptions du monde. Nous ■devons donner ce passage :
Mais, me direz-vous, pourquoi Jésus-Christ, quelque déterminé qu'il fût à épargner ses faux accusateurs, ne parlaitil pas au moins pour sa légitime défense? ah! chrétiens, voilà le prodige que la morale païenne, avec toute sa prétendue sagesse, n'a jamais connu. A ce silence de soumission et de charité, le Fils de Dieu en ajoute un autre, que j'appelle un silence de patience et d'humilité. Pilate le presse de répondre aux accusations des Juifs : N'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu'on dépose contre vous? Non audis quanta isti adversùm te dicunt testimonia (Matth. 27; 13)? Parlez donc, et si vous êtes innocent, faites-le paraître. Mais à cela Jésus ne réplique rien : Ft non respondit ei ad ullum verbum (Matth. 27; 14). Il était, ce semble, de la gloire de Dieu que la calomnie fût confondue. Il est vrai, reprend saint Bernard; mais il était encore plus de la même gloire qu'un juste calomnié demeurât dans le silence, et c'est pourquoi il se tait : Jésus autem tacebat (Matth. 26 ; 63). Il y allait de l'honneur de son ministère, que, lui qui avait prêché les vérités du salut, ne passât pas pour un corrupteur du peuple ; je l'avoue : mais l'honneur de son ministère l'engageait encore plus à •pratiquer lui-même ce qu'il avait enseigné, savoir : d'aban- 4onner sa propre cause; et c'est pour cela qu'il ne dit pas un seul mot : Jésus autem tacebat. L'intérêt de la religion voulait que lui qui en. était le chef et l'auteur, ne fût pas
regardé comme un criminel; j'en conviens : mais il n'était pas moins de l'intérêt de la religion que lui qui en devait être l'exemple et le modèle, apprît aux hommes à faire le plus grand de tous les sacrifices, qui est celui de la réputation; et c'est ce qui lui ferme la bouche : Jésus autem tacebai. Il devait épargner à ses disciples la honte et l'opprobre d'avoir eu un maître séditieux , j'en demeure d'accord ; mais il aimait encore mieux leur laisser cette belle leçon, d'avoir eu un maître patient jusqu'à l'insensibilité et jusqu'à un entier oubli de lui-même; et de là vient qu'il demeure muet : Jésus autem tacebat. Il se devait à lui-même la justification de sa vie et de sa conduite surtout en présence de Pilate, lequel étant étranger, ne pouvait pas le connaître, et qui, en qualité de juge, devait en faire son rapport à Rome; à Rome, dis-je, où il était si important à Jésus- Ghrist de n'être pas décrié, puisque c'était là que son Évangile devait être bientôt prêché, et qu'il voulait établir le siège de son Église ; je le confesse ; mais son Évangile devait être un Évangile d'humilité, et son Église ne devant point avoir d'autre fondement que celui-là, il trouve sa vie mieux justifiée par son silence que par ses paroles; et cela fait qu'il ne parle point : Jésus autem tacebat (1) .
\J inconstance et la légèreté du peuple condamnent aussi Jésus; à quelques jours de distance, on entend retentir dans Jérusalem Vhosanna et le crucifigatur. Suit la morale qui s'applique si bien au roi et à la cour.
VoUà, mes chers auditeurs, ce qui nous arrive, lorsque, par des inconstances criminelles à l'égard de notre Dieu, nous sommes tantôt à lui, et tantôt contre lui; aujourd'hui pleins de zèle, et demain la lâcheté même; aujourd'hui chrétiens et religieux, et demain libertins et impies : renonçant à Dieu dans des circonstances toutes semblables à