CHAPITRE II
I. — LES SEIGNEURS A LA COUR DE LOUIS XIV. — l'eSPRIT DE COUR. — LA VIE DE COUR.
Le ministère que le P. Bourdaloue remplissait auprès du roi, n'était point perdu pour les seigneurs de la cour. Tout en saluant le souverain au début du sermon, selon les règles des convenances et de l'étiquette, le prédicateur du roi faisait la leçon à tout l'auditoire. Les seigneurs, aussi bien que leur maître, étaient assez clairvoyants et assez loyaux, pour prendi-e chacun lem- part dans l'enseignement du religieux orateur.
Il nous a semblé que la part faite aux courtisans était suffisamment large et définie pour pouvoir être mise en lumière avec intérêt et profit. En rassemblant dans ce chapitre les passages des sermons de Bourdaloue qui tendent plus directement à la réforme des courtisans, soit en critiquant et en condamnant leur conduite, soit en leur indiquant leurs devoirs, nous ferons ressortir plus vive-
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ment les qualités et les défauts de cette brillante société du dix-septième siècle, aussi bien que la hardiesse apostolique du. prédicateur.
Louis XIV était trop absolu, trop indépendant pour avouer des semblables : il ne voulait reconnaître que des créatures. Il se faisait à l'idée, qu'en vertu du droit divin, il pouvait, au moins par des honneurs et des faveurs, changer la condition des hommes. L'histoire dit qu'il a eu la main heureuse dans le choix de ses capitaines et de ses ministres, il serait plus juste de dire que la divine Providence l'a bien servi; elle a été prodigue envers lui de ses plus riches trésors.
A l'époque où nous prenons l'histoire de Louis XIV, de 167A à 1682, l'époque la plus glorieuse de son règne, nous voyons, rassemblés autour de son trône, tous les gentilshommes du royaume, amenés à ses pieds par la politique de Richelieu et de Mazarin.
Ces habiles ministres avaient fini par triompher de l'ancienne noblesse; ils avaient concentré toutes les forces de la France dans la main du roi. Avec leurs châteaux ruinés, leurs terres dévastées par les guerres de religion ou de parti, les seigneurs n'avaient plus qu'à se rapprocher du souverain, pour retrouver, au prix de leur courage héz'éditaire, l'honneur de leur blason et même le pain de chaque jour.
Tous les documents du temps signalent la misère des gentilshommes français à cette époque, et, avec la misère, les vices qui s'ensuivent : un grand nombre d'entre eux, élevés et formés au milieu des luttes civiles, étaient ignorants, grossiers, orgueilleux, ambitieux, jaloux et sensuels ; prêts à tout sacrifier pour avoir part aux honneurs et aux trésors de la cour : tels nous les présente le P. Bourdaloue; tels ils sont dépeints par le prévôt de l'hôtel du roi; tels, par M"° de Séyigné : témoignages pré-
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cieux qui justifient les graves et dures leçons de l'orateur.
Les courtisans dont il est ici question, appartenaient tous, ou à peu près, à la noblesse militaire; ils; étaient attachés à la maison du roi ou aux princes de la' famille royale; ils remplissaient ou se disposaient à remplir dans l'État les fonctions qu'ils demandaient à la faveur du maître.
La noblesse de robe, la magistrature, vivait à part, retranchée dans la dignité de son ministère et dans l'indépendance de ses grandes fortunes; toutefois, on rencontrait encore des magistrats dans les antichambres de Versailles, dans les couloirs et les ruelles. Le haut clergéétait généralement d'une tenue plus correcte, mais non sans subir l'influence du temps; beaucoup d'abbés, qui n'avaient d'autre vocation que Tordre de leur naissance, cherchaient fortune à la cour et se ressentaient de l'esprit qui y régnait.
La noblesse, dit le marquis de Sourches, en 1681 (1), ne croyait pas être bien, si elle n'était à la cour ou dans les cours... puis il ajoute en note : « Si la noblesse voulait être à la cour et dans les services, ce n'était que par un entêtement de vanité et parce qu'elle mourait de faim dans les provinces, au lieu qu'elle subsistait dans les troupes ou de ce que le roi leur donnait, ou d'industrie ; les troupes étaient belles, à la vérité, mais les ofliciersétaient épuisés et la plupart étaient obligés de quitter par nécessité; et, comme tout le monde, en se plaignant toujours, ne laissait pas de faire des dépenses qui allaient à les rendre agréables au roi, il ne pouvait croire que chacun fût aussi réduit à l'extrémité qu'il l'était elfectivement. » M""" de Sévigné, en donnant à sa fille des conseils d'économie, lui parle de ia gueicserie des courtisans et cela eii
(I) Mém. inéd., t. I, p. 9 et note 27.
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1680, au mois d'août ; puis elle ajoute (1) : « Ils n'ont jamais un sou, et font tous les voyages, toutes les campagnes, suivent toutes les modes, sont de tous les bals, de toutes les courses de bague, de toutes les loteries et vont toujours quoiqu'ils soient abimés ; j'oubliais le jeu qui est un bel article ; leurs terres diminuent, il n'importe, ils vont toujours... » Dans de pareilles conditions, la noblesse était sous la pression de la plus mauvaise des conseillères, la faim, et passait par toutes les exigences pour arriver à la faveur, source de tous les biens.
Bourdaloue connaissait son auditoire, aussi lui parlaitil avec autorité et n'usait-il à son égard que des ménagements rigoureusement inspirés par la charité.
Avant lui, Molière avait fait aussi de la morale à la cour ; il avait pris note de tous les défauts et surtout des ridicules de la société; avec un art infini, il rendit plaisants les vices de l'humanité, mais il ne les corrigea pas. Le frontispice d'un théâtre peut, il est vrai, porter cette légende prétentieuse : Castigat ridendo mores (2), mais le bon sens public convient que le ridicule corrige difficilement les mœurs vicieuses; s'il a du succès, c'est le succès du rire, non celui du repentir. Il est sans puissance auprès des hommes d'un âge mùr , surtout lorsque les mœurs publiques pactisent volontiers avec ce qui prête à rire. Quand le P. Bourdaloue se sert de l'arme du ridicule, c'est pour exciter le mépris du vice.
« La Cour, écrivait Corbinelli à Bussy-Rabutin, c'est un Protée qui change de face à tous moments. J'ai ouï dire à un officier de la Cour des plus assidus, que quand il a été deux jours à Paris, il tâte le pavé quand il retourne à Versailles, comme s'il ne reconnaissait plus
(1) Lettres, t. Vil, p. 33. 21 août 1680.
(21 II corrige les mœurs en riant.
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le maître ni ses ministres ; on y change de maxime tous les huit jours pour le moins. Prenez donc tout ce que je vous ai mandé sur ce point-là et comptez qu'il n'y a rien de fixe dans ce pays-là que la grandeur du roi, sa magnanimité, sa bonté et sa piété (1). » Et pourquoi cette mobilité? c'est ce que nous expliquera le P. Bourdalouer Tout y est vanité, mensonge et déceptiçn, tyrannie, cupidité, envie, amour de la fortune, ambition, impiété, suffisance, même en présence des choses de Dieu.
... État déplorable, dit-il, mais état ordinaire des gens du monde ; et particulièrement de ceux qui vivent à la cour ; il n'y a plus pour eux de parole de Dieu, parce qu'il n'y a plus de sujets qui aient les qualités requises pour la rendre supportable (2).
Quelle vie mène-t-on à la Cour? Une vie de plaisirs sans règle, vie d'intempérance poussée à l'excès ; il faut des spectacles prohibés, des romans, des promenades, enfin le jeu avec ses damnables conséquences. Bourdaloue traite ces sujets avec l'abondance et l'énergie que lui donne sa connaissance approfondie du cœur humain et de la société qui l'entoure ; rien ne lui échappe, et bien qu'il ne néglige aucun détail, il laisse encore beaucoup à penser, par la finesse et la fécondité de son langage ; d'où nous concluons que tout lecteur qui a traversé les orages de la vie, sans laisser atteindre son bon sens, sa loyauté et sa foi, trouvera toujours, dans la lecture des sermons du P. Bourdaloue, un attrait tout particulier, et l'intérêt s'accroîtra d'autant plus qu'il goûtera mieux les conseils de perfection chrétienne que le saint rehgieux sait associer à ses peintures morales.
(1) Lettres de if'"^ de Sévigné, 2 septembre 1687, t. VIII, p. 19.
(2) T. IV, p. 15. Sur la parole de Lieu.
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A la Cour tout est vanité.
On ne respire dans cette région corrompue qu'un certain air de vanité, l'on n'y estime que ce qui a de l'éclat, l'on n'y parle que d'élévation ; et de quelque côté qu'on jette les yeux, l'on n'y voit rien ou qui ne flatte, ou qui n'allume les désirs ambitieux du cœur de l'homme. Quelle apparence donc que Jésus-Christ, le plus humble de tous les hommes, pût être écouté là où régnent le faste et l'orgueil? S'il eût apporté avec lui des honneurs et des richesses, il eût trouvé des partisans auprès d'Hérode, et il en trouverait encore partout ailleurs; mais, ne prêchant à ses disciples que le renoncement au monde et à soi-même, ne nous étonnons pas qu'on lui ait marqué tant de mépris (1).
Bourdaloue parle ici de la cour du roi Hérode, et son pinceau reproduit exactement la cour de Versailles.
Dans le premier sermon pour la Fête de tous les Saints, il oppose aux récompenses abondantes du ciel les récompenses trompeuses de la terre, et met en évidence la vanité de ce monde et les tristes déceptions des hommes ; suivons-le :
Il est vrai, on voit dans le monde des hommes qui, selon le monde, paraissent amplement récompensés ; on en voit dont les récompenses vont même bien au delà de leurs services et de leurs mérites. Mais en voit-on de contents? en voyez-vous? en avez-vous vu? espérez-vous jamais d'en voir? et s'ils ne sont pas contents, à quoi leur servent leurs prétendues récompenses? Ils regorgent de biens et d'honneurs, je le veux; et il semble que le monde se soit épuisé pour les élever à une prospérité complète. Mais cependant leur cœur est-il satisfait? ne désirent -ils plus rien? se croient-Us heureux? et, dans leur prospérité même, dans
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ce bonbeur apparent, trouvent-ils en effet la félicité? N'estce pas au contraire, dit saint Chrysostome, dans ces sortes d'états qu'il est plus rare, ou plutôt moins possible de la trouver? N'est-ce pas dans les grandes fortunes que se trouvent les grands chagrins? et qui pourrait dire le nombre de ceux qui n'y sont parvenus que pour être plus malheureux, et pour le sentir plus vivement? Le monde n'avait pourtant rien épargné pour contenter leur ambition et pour les combler de ses faveurs. Mais en même temps le monde n'avait pas manqué de mêler parmi ses faveurs des semences d'amertume qui en étaient inséparables, et qui devaient bientôt après produire des fruits de douleur. Le monde, en les rendant puissants et opulents, leur avait donné tout ce qui était de son ressort; mais il n'avait pu leur donner ce rassasiement, cette paix du cœur, sans quoi ni la puissance, ni l'opulence, n'empêchaient pas que leur état ne fût un état affligeant. Quelque heureux qu'ils parussent,, combien leur manquait-il de choses pour l'être (1)?
Encore si l'avenir était à eux ! mais hélas ! poursuit l'orateur : Quelles déceptions l'avenir leur ménage si, d'icibas, ils ne font rien pour Dieu !
Quelle désolation, par exemple, pour tant de grands, lorsqu'après avoir tenu dans le monde des rangs honorables que leur donnaient leurs dignités, leurs emplois, leurs charges, il leur en faudra prendre d'autres que le mérite seul réglera, et où l'arrêt de Dieu les réduira? Si Dieu, au moment que je parle, leur faisait voir l'affreuse différence de ce qu'ils sont aujourd'hui et de ce qu'ils seront alors, dans quelle consternation cette vue ne les jetterait-elle pas ? et quand, à la mort, il faudra quitter en effet ces rangs de naissance et de fortune, pour passer à d'autres rangs qu'une exacte et rigoureuse justice leur assignera, quelle douleur pour eux de se trouver dans un si prodigieux abaissement, dans un
éloignement infini de Dieu, parce qu'ils n'auront presque rien fait pour Dieu(l)!
Sur le servilisme des cours, Bourdaloue est hardi et éloquent. On y devient esclave, idolâtre et lâche.
En parlant de la Providence, il gémit de voir tant de chrétiens secouer le joug de Dieu pour se mettre dans la dépendance des créatures.
Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence, de la dureté, de l'insensibilité de ces fausses divinités de la terre, par une espèce d'enchantement, on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles, qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde, ce qui se passe en eux, et voyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une perpétuelle captivité. N'est-ce pas ainsi qu'ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités ? Mais quand, après bien des intrigues, leur politique vient à échouer, et que, par une disgrâce imprévue qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubhés, négUgés, méprisés, ah ! mes frères, s'écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils rendent un hommage solennel à cette Providence dont ils n'ont pas voulu dépendre. Et c'est alors môme aussi que Dieu a son tour, et que, par une espèce d'insulte que lui permet sa justice et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre, avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt dii eorum in quitus habebant fiduciam ? Surgant, et opitulentur vobis (Deut. 32; 37). Où sont ces dieux dont vous vous teniez sûrs, et qui devaient vous maintenir? ces dieux dont la protection vous rendait si fiers, où sontils ? Qu'ils paraissent maintenant, et qu'ils viennent vous secourir. C'étaient vos dieux, et vous faisiez plus de fonds
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sur eux que sur moi : hé bien ! adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous êtes; et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu'ils vous tirent de l'abîme et qu'ils vous relèvent : Surganf, et opitulentur vobis (I).
Doué d'un caractère énergique, fier et indépendant, que n'exclut pas la profession d'obéissance, Bourdaloue exprime souvent sa pensée sur la servitude des hommes ; il a des formules de langage à lui, par lesquelles il s'afiirme luimême et fait entendre qu'il est au-dessus des préjugés vulgaires. Sur la servitude des gens de cour, il s'exprime en ces termes :
Quel est l'état du monde où l'on soit exempt de toute'dépendance, et où l'on fasse toutes ses volontés ? Je dis plus, et je demande quel est même l'état du monde où l'on ne soit pas continuellement obligé de rompre sa volonté, de renoncer à sa volonté, d'agir contre sa volonté, et dans les choses souvent les plus rebutantes et les plus contraires à notre sens ?
Cet état de franchise dont je parle, cet état de pleine liberté, est-ce la Cour ? mais qui ne sait pas quelle est la vie de la Cour? et y a-t-il esclave plus esclave que tout ce qui s'appelle gens de Cour (2) ?
Nous trouvons le développement de cette affirmation dans le deuxième sermon sur la Purification de la sainte Vierge, où il traite de la liberté des enfants de Dieu, acquise par le mystère delà rédemption. C'est un commentaire du texte de saint Paul : Nolite fieri servi hominum (3).
Car il y a, dit-il, une servitude des hommes incompatible avec le bienheureux état de cette rédemption parfaite où
(2) T. XY, p. 208.
(3) I Coriûth., vit, 23, t. XT, p. 225.
nous entrons aujourd'hui, une servitude des hommes, essentiellement opposée à la liherté que Jésus-Christ nous a acquise, une servitude des hommes redoutable à tous les serviteurs de Dieu. Mais à qui le prédicateur de l'Évangile en doit-il donner plus d'horreur, qu'à ceux qui mènent la vie de la Cour ? où les effets que produit cette damnable servitude sont-ils plus funestes et plus pernicieux qu'à la Cour ? Servitude des hommes, engagement comme nécessaire à l'iniquité, disposition prochaine à l'injustice, assujettissement aux erreurs d' autrui, aux caprices d' autrui, aux passions d' autrui ; servitude des hommes dont on sent tout le poids, dont on voit toute l'indignité, dont on connaît les dangereuses suites, dont on gémit dans le cœur, dont on voudrait être délivré, et dont on n'a pas le courage de secouer le joug; servitude des hommes qui vous fait entrer dans toutes leurs intrigues et tous leurs desseins, quelque criminels qu'ils soient ; qui vous fait acheter leur faveur aux dépens de tous les intérêts de Dieu, aux dépens de tous les intérêts de la conscience et du salut, aux dépens de vous-mêmes et de votre âme. Ah ! mes frères, êtes-vous hommes, et surtout êtes-vous. chrétiens, pour servir de la sorte? Prenez garde : je dis pour servir de la sorte. Car à Dieu ne plaisis que je fasse d'ailleurs consister la liberté chrétienne à s'affranchir du juste devoir' qui nous soumet aux puissances légitimes. Mais du reste cette dépendance que nous inspire la religion a ses bornes, et j'en reviens toujours à la maxime de saint Paul : Nolite jieri servi homînum. Non, vous ne devez point servir les hommes jusques à en faire vos divinités, jusques à les substituer en la place du premier et souverain Maître à qui vous appartenez, jusques à leur vendre sa loi, à leur vendre votre innocence, à leur vendre votre éternité, en vous rendant fauteurs de leurs vices, complices de leurs désordres, compagnons de leurs débauches, approbateurs perpétuels de tout ce que leur suggèrent la cupidité, le plaisir, l'ambition, l'envie, la haine, la vengeance, le libertinage et l'impiété. Yoilà ce que j'appelle, non plus une obéissance raisonnable, mais une servitude, et la plus vile servitude :
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voilà de quoi un Dieu sauveur a prétendu nous dégager (1) .
La leçon est terrible pour le courtisan dont elle dévoile les faiblesses et les turpitudes ; elle est humiliante pour l'idole qu'il sert, pour le Souverain que Ton déifie si volontiers; elle sera complète lorsque l'orateur aura dénoncé à l'opinion publique l'origine, le développement et les funestes conséquences de cette idolâtrie moderne.
Dans le sermon sur Y amour et la crainte de la vérité, nous lisons :
Savez-vous, chrétiens, ne perdez pas ceci, quelle a été la source de l'idolâtrie, et d'où est venu originairement ce désordre de la superstition et du culte des fausses divinités qui a si longtemps régné dans l'univers? C'est de ce penchant et de cette facilité qu'ont les hommes à croire ce qui leur est avantageux, quelque incroyable qu'il puisse être. Oui, voilà ce qui a rendu tant de nations idolâtres. On faisait entendre à certains hommes qu'ils étaient des dieux; et à force de leur dire qu'ils étaient des dieux, on les accoutumait à être traités et honorés comme tels. Ceux qui commencèrent les premiers à leur tenir ce langage, savaient assez qu'il n'en était rien ; mais la flatterie ne laissait pas de les porter à faire tout ce qu'ils auraient fait de bonne foi, s'ils eussent été persuadés de ce qu'ils disaient. Les princes même et les conquérants à qui on rendait ces honneurs, n'étaient que trop convaincus qu'ils ne leur convenaient pas; mais le désir de s'élever, joint à un intérêt politique, faisait qu'ils les souffraient d'abord, et bientôt après qu'ils les exigeaient. C'était par une erreur grossière que les peuples se soumettaient à les leur déférer; mais cependant cette erreur s' érigeant peu à peu en opinion, et étant devenue insensiblement une loi de religion, tout mortels qu'ils étaient, on leur bâtissait des temples, on leur consacrait des autels, on offrait en leur nom des sacrifices, et ces hommes profanes et impies pas-
(t) T. XI, p. 225.
saient pour les divinités de là terre. C'est ainsi que le démon se prévalait de l'orgueil des uns et de la simplicité des autres. Or, nous n'oserions dire que le christianisme ait entièrement détruit ces abus ; car il en reste encore des vestiges, et il n'est rien dans le monde de plus ordinaire qu'une espèce d'idolâtrie qui s'y pratique, et dont l'usage est établi. On ne dit plus aux grands et aux riches qu'ils sont des dieux; mais on leur dit qu'ils ne sont pas comme les autres hommes, qu'ils n'ont pas les faiblesses des hommes, qu'ils ont des qualités qui les distinguent et qui les mettent au-dessus des hommes ; et on les sépare tellement du commun des hommes, qu'enfin ils oublient qu'ils le sont, et qu'ils veulent être servis comme des dieux : ne considérant pas que ceux qui se font leurs adorateurs, sont, pour la plupart, des personnes intéressées, déterminées à leur plaire, ou plutôt gagées pour les tromper (1).
Encouragés par les seigneurs courtisans, les poètes ont été les premiers à brûler de l'encens en l'honneur de l'idole, les orateurs sont venus ensuite ; quelques orateurs sacrés ont oublié la dignité de leur caractère, les uns naïvement, les autres avec une arrière-pensée coupable. M""' de Sévigné parle à sa fille d'une thèse dédiée au roi, où le soutenant le compare à Dieu, mais d'une manière où l'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. La thèse fut supprimée par décret de la Sorbonne (2) . Dans les délibérations de l'assemblée de 1682, nous entendons le président Harlay de Champ vallon dire, le 17 mars, que la quaUté de roi imprime dans nos esprits l'idée d'une grandeur si élevée au-dessus de ce que sont tous les autres hommes, que nous regardons ceux qui la possèdent presque comme s'ils faisaient une espèce séparée (3)... Le promotem* Ghéron
(% Lettres de M'^'" de Sévigné, t. VII, p. 402; 13 juin IGSo. \3) Procès-verhaux des assemblées du clergé, t. Y, p. 491. I 30
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avait dit que Louis XIV était plus quant Rex, . . et mieux encore, dans l'Église, plus quam sacerdos (1). Dans son respect pour la majesté royale, Bourdaloue n'a jamais dépassé les limites que lui traçaient sa foi religieuse et son patriotisme, et s'il tient un langage réservé, c'est qu'il sait que, le plus ordinairement, les fautes des rois sont les fautes de leurs ministres.
Bourdaloue, devant qui la majesté royale est peu de chose en comparaison de là majesté divine, devient plus incisif quand il reproche aux coui-tisans de Louis XIV de craindre bien plus de s'attirer la disgrâce de César, que d'offenser toutes les divinités du Capitole ; puis il ajoute :
A combien de chrétiens ce reproche pris à la lettre ne convient-il pas? et quel droit n'aurais-je pas aujourd'hui de dire encore dans cet auditoire : Majori formidine Cœsarem observatis ?
Grâces au Seigneur qui, par une providence particulière, nous a donné un roi fidèle et déclaré contre le libertinage et l'impiété, un roi qui sait honorer sa religion et qui veut qu'elle soit honorée, un roi dont le premier zèle, en se faisant obéir et servir lui-même, est que Dieu soit servi et obéi! Mais si, par un de ces châtiments terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le Ciel nous avait fait naître sous la domination d'un prince moins rehgieux, combien verrions-nous de courtisans, tels que les concevait Tertullien, qui ne balanceraient pas sur le parti qu'ils auraient à prendre, et qui, sans hésiter et aux dépens de Dieu, rechercheraient la faveur de César? Majori formidine Cœsarem observatis.
Sans faire nuUe supposition, combien en voyons-nous dès maintenant disposés de la sorte, c'est-à-dire, non pas impies et scélérats, mais prêts à l'être, s'il le fallait être, et si l'être
(1) Procès-Verbaux, t. V, p. 376. — Plas que roi — plus que prêtre...
en effet était une marque cpi'on exigeât d'eux, de leur complaisance et de leur attachement? Auraient-ils là-dessus quelque scrupule, ou écouteraient-ils leurs remords et leurs scrupules? La concurrence de la créature et de Dieu les arrêterait-elle? et, emportés par l'habitude où ils sont élevés de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feraient-ils pas un principe, s'il était libertin, de l'être avec lui; et s'il méprisait Dieu, de le mépriser comme lui (1)?
Le reproche était sanglant, et cependant il était habile ; il flattait le roi converti et invitait les courtisans à le suivre dans sa vie exemplaire comme ils l'avaient imité dans sa vie scandaleuse.
L'idole de la cour, dit l'orateur, dans son sermon sur la Providence, c'est la fortune.
N'est-ce pas, chrétiens, ce que Dieu reprochait aux Israélites, quand il leur disait, par la bouche d'Isaïe : Pour vous, qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la Fortune, et qui, par une apostasie secrète, lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas (2). Or, ce sacrilège n'a pas seulement été le crime des Juifs et des païens, on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la Cour, et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi, Vidole de la Cour, c'est la fortune; c'est à la Cour qu^on r adore, c'est à la Cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut; c'est à la Cour qu'on règle par eUe ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous : ses vices
(1) T. I, p. 341. Sur le respect humain.
(2) Isaïe, Lvx, 21.
nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire? qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'encens. Mais que ce même liomme qu'on idolâtrait vienne à déchoir, et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on : tous ces faux adorateurs disparaissent et sont les premiers à l'oublier : pourquoi? parce que cette idole de la fortune qu'on respectait en lui ne subsiste plus (i).
Nous trouvons ici l'énumération des vices qu'engendre l'amour des richesses, vices ou désordres qui amènent si souvent la chute ou au moins, la décadence des familles, des sociétés et même des empires.
Le sermon si«* les Richesses met au grand jour cette vérité, nous en citerons quelques traits : ce sont autant de tableaux de mœurs où nous verrons l'homme et surtout le courtisan aux prises avec la passion des richesses, avec d'autant plus d'àpreté que son mérite et son blason sont moins équilibrés.
Tous les moyens sont bons pour l'homme atteint de l'amour de l'or; et ici, Bourdaloue, après saint Augustin, fait appel à la philosophie ancienne du satirique Horace. On voudrait bien, dit-il, employer des moyens honnêtes pour s'enrichir, mais à défaut de moyens honnêtes, on est secrètement disposé à en prendre qui ne le sont pas.
Laissons le prédicateur énumérer les moyens criminels qu'invente la passion.
Supposons un homme dans cette disposition; que ne ferat-il pas, et qui l'arrêtera? quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former? à quelle tentation ne se trouvera-t-il
(1) T. III, p. 272.
pas livré? le scrupule de l'usure l'inquiétera-t-il? le nom de confidence et de simonie l'étonnera-t-il? manquera-t-il d'adresse pour déguiser et pour pallier le vol?sera-t-il en peine de cliercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? s'il est en charge et en dignité, rougirat-il des émoluments sordides qu'il tire, et qui décrient son ministère? s'il est juge, balancera-t-il ù vendre la justice? s'il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure? si le bien d'un pupille lui est confié, craindra-t-il de le ménager à son profit? s'il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus? Non, mes cbers auditeurs, rien de tout cela ne sera capable de le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S'il est faible et timide, il sera fourbe et trompeur; s'il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n'épargnera ni le profane, ni le sacré; il prendra jusque sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra le sien ; et s'U lui reste encore quelque conscience, il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s'en fera. Il leur cachera le fond des choses ; il ne s'expliquera qu'à demij et, par ses artifices et ses détours, il en extorquera des décisions favorables, et les rendra? malgré eux, garants de son iniquité. Que le public s'en scandahse, il aura un conseil dont il se tiendra sûr; du moins, quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à ses fins : il veut être riche, et il le veut absolument : Rem, rem, quocumque modo, rem (1),
L'orateur ne craint pas de se faire l'écho des malédictions de la sainte Écriture, en demandant hardiment aux hommes qui entassent richesses sur richesses s'ils prétendent habiter seuls au milieu de la terre. On veut s'enri-
(1) T. ni, p. 10.
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chir en peu de temps, et il répond par cette observation ironique :
S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était l'ancienne route que l'on suivait dans la simplicité des premiers siècles; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où l'on entre, mille autres moyens que vous connaissez, voilà ce que l'empressement et l'impatience d'avoir a mis en usage. En effet, c'est par là qu'on fait des progrès surprenants ; par là qu'on voit fructifier au centuple son talent et son industrie; par là qu'en peu d'années, qu'en peu de mois, on se trouve comme transfiguré, et que, de la poussière où l'on rampait on s'élève jusque sur le pinacle (1).
Nous ne trouvons pas dans le moraliste La Bruyère de portraits mieux burinés que ceux de Bourdaloue, parlant du sot orgueil des enrichis, devenus suffisants et fiers envers les hommes leurs semblables, libertins et impies envers Dieu :
N'avoir besoin de personne, premier effet de l'opulence, et disposition prochaine et infaillible à mépriser tout le monde . Dans l'indépendance où se trouve le riche mondain et dans l'état où le met sa fortune, de se pouvoir passer du secours d'autrui, de l'amitié d'autrui, des grâces d'autrui il ne considère plus que lui-même, et il ne vit plus que pour lui-même. Affabilité, douceur, patience, déférence, ce sont des noms qu'il ne connaît point, parce qu'ils expriment des vertus dont il ne fait aucun usage, et sans lesquelles il a de quoi se soutenir. Qu'ai-je affaire de celui-ci, et que me reviendra-t-il d'avoir des égards pour celui-là ? Enflé qu'il est de ce sentiment, il ne sait ce que c'est que de céder, que
de s'abaisser, que de plier, dans des occasions néanmoins où la charité et la raison le demandent. Et comme l'amourpropre est le seul ressort qui le fait agir, n'étant jamais humble par indigence et par nécessité, il ne l'est jamais par devoir et par piété (1).
Voilà le riche au milieu de ses semblables : l'orgueil envers les hommes le conduit jusqu'au mépris de Dieu. Pour l'avare, l'amour de l'or est une idolâtrie il marche à la suite de la tribu d'Ephraïm, qui répondait au prophète Osée que son or la rendait heureuse et qu'elle l'avait pris pour idole (2). Voici maintenant la définition du riche en présence de ses devoirs de chrétien :
Qu'est-ce qu'un riche dans l'usage du siècle? ne vous offensez pas de ma proposition; plus vous l'examinerez et plus elle vous paraîtra vraie. Qu'est-ce qu'un riche -enflé de sa fortune ? un homme, ou absolument sans religion, ou qui n'a que la surface de la religion, ou qui n'a que très peu de religion ; un homme pour qui il semble que la loi de Dieu ne soit pas faite; un homme qui ne sait ce que c'est que de se contraindre, pour s'assujettir aux observances de l'Église ; un homme qui, sans autre raison que parce qu'il est riche, se dispense de tout ce qu'il lui plaît ; un homme qui ne se soumet à la pénitence qu'autant qu'elle ne lui est point Incommode; un homme pour qui les ministres mômes de Jésus-Ghrist ont non seulement des égards,, mais de la crainte ; un homme qui, jusque dans le tribunal de la confession, où il paraît en posture de coupable, veut qu'on le respecte et qu'on le distingue; un homme qui accommode le culte de Dieu à ses erreurs et à ses goûts, au lieu de régler ses goûts et de corriger ses erreurs par la pureté du culte de Dieu (3).
(1) T. in, p. 19.
(2) Ihid., p. 24.
(3) /6îd.,.p. 26.
472 LE P. LOUIS BOURDALODE
Les richesses engendrent la corruption.
Cette pensée à elle, seule devrait être une source de salut ; parce que les richesses mettent celui qui les possède dans un danger continuel et l'oblige à se tenir sur ses gardes par la mortification, par la pauvreté du cœur, par les réparations ; loin de se condamner à ce genre de vie, on se laisse aller à la corruption générale. Le. tableau suivant qui nous met sous les yeux Paris corrompu par les richesses est d'un haut intérêt :
A Dieu ne plaise que je vous conduise, quoique seulement «n esprit, dans les maisons de tant de riches voluptueux dont cette ville est remplie, et que, tirant le rideau, je fasse paraître, comme sur la scène, toutes les impuretés qui s'y commettent, et que je pourrais justement appeler les abominations de cette capitale. Quelque précaution que je pusse prendre pour vous les représenter, votre pudeur en souffrirait. Je ne parle point des concubinages, dont l'argent prodigué est le soutien; des adultères, dont il est l'attrait ; de mille autres péchés abominables, dont il est la récompense. Car, dit saint Jérôme, c'est l'argent qui séduit la simplicité des vierges, qui ébranle la constance des veuves, qui souille les mariages "les plus honorables. C'est par les folles dépenses, où l'argent se consume, que l'on persuade qu'on aime et qu'on sait malheureusement se faire aimer; que l'on est recherché des plus fières, et que l'on triomphe même des prudes et dès spirituelles ; c'est par là que subsistent ces damnables commerces qui, dans les familles les mieux établies, causent tous les jours de si funestes divisions et de si tristes renversements. On demande à quoi cet homme s'est ruiné, et l'on est surpris : mais voici d'oîi sa ruine est venue, et d'où elle a dû venir : une débauche secrète qu'il entretenait, une passion à laquelle il a tout sacrifié, et pour laquelle il s'est piqué de n'épargner rien, voUà ce qui a épuisé ces revenus si clairs et si amples. La convoitise de la chair, cette sangsue, selon la parole de Salomon, qui crie
toujours : Apporte, apporte, et qui ne dit jamais : C'est assez; voilà ce qui dissipe les Mens de la plupart des riches. Encore si Ton n'y employait que les biens ordinaires, le désordre serait moins grand; mais ce que nous appelons par respect les biens de l'Église, ces biens qui, de droit naturel et de droit divin, sont des biens sacrés, depuis que la piété des fidèles les a légués à Jésus-Christ dans la personne de ses ministres : voilà à quoi ils sont prostitués. Combien de fois, ô opprobre de notre religion! combien de fois le revenu d'un bénéflce a-t-il été le prix d'une chasteté d'abord disputée, et enfin vendue à l'incontinence sacrilëge d'un libertin, engagé par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce ? Je ne sais si le prophète aurait pu enchérir sur ce que je dis, ni s'il avait vu de plus grandes abominations (1).
Bourdaloue termine ce remarquable discours en condamnant :
Ce que la coutume et l'esprit du siècle ont rendu, non seulement supportable, mais louable, quoique essentiellement opposé aux lois de l'Évangile et de la raison. Parce qu'on a du bien, on veut jouir sans restriction, et dans toute l'étendue des désirs qu'un attachement infini à soi-même et à sa personne peut inspirer. On veut que le fruit des richesses soit tout ce qui peut contribuer à une vie commode, pour ne pas dire délicieuse : meubles curieux, équipages propres, nombre de domestiques, table bien servie, divertissements agréables, logements superbes, politesse et luxe partout. Luxe, ajoute saint Jérôme, qui insulte aux souffrances de Jésus-Christ, aussi bien qu'à la misère des pauvres; luxe à qui Dieu, dans l'Écriture, a donné sa malédiction, quand il disait, par la bouche d'un autre prophète : Et percutiam domum hiemalem cum domo œstiva^ et peribunt domus eburneœ,
(1) T. III, p. 34.
474 LE p. LOUIS BOURDALOUE
et di'sperdam habitat ores de dcmo voluptafis (1) : Je détruirai ces maisons de plaisance, ces appartements d'hiver et d'été ; ces édifices qui semblent n'être construits que pour y faire habiter la volupté même, je les renverserai, et je déchargerai ma colère sur ceux qui y vivent comme ensevelis dans une molle oisiveté et dans un profond repos (2).
Cette malédiction atteignait, un siècle plus tard, et les princes de la maison royale et les seigneurs qui avaient semé autour de Versailles et de la capitale tant de maisons de plaisance dont les ruines ne rappellent plus que le passage de la justice de Dieu, comme le saint orateur le dit en finissant ;
Yous amassez de grands trésors; mais après avoir été pour vous sur la terre des trésors d'iniquité, ce seront, au jugement de Dieu, des trésors de colère et de vengeance (3).
La même pensée est traitée et développée avec une vive éloquence à la fin du discours sur la i^estitution. Nous citons :
Qu'avez-vous donc fait en accumulant revenus sur revenus, profits surprofits, en prenant de toutes parts et à toutes mains, et ne vous dessaisissant jamais de rien ? vous l'éprouvez à présent et vous le sentirez pendant toute l'éternité. Vous vous êtes fait un trésor de colère pour le jour redoutable des vengeances divines. Vous avez suscité contre vous, autant d'accusateurs qu'il y a eu de malheureux que vous avez tenus dans l'oppression et dont la ruine vous a enrichis. N'entendez-vous pas leurs cris qui s'élèvent au trône du Seigneur ? du moins il les entend, et c'est assez.
(1) Amos, i; 5, m, 15.
(2) T. III, p. 35.
(3) lUd., p. 38.
Oui, il entend les cris de ces domestiques dont vous exigiez si rigoureusement les services, et à qui vous en refusiez si impitoyablement la récompense; les cris de ces marchands qui vous revêtaient, qui vous nourrissaient, qui vous entretenaient de leur bien, et qui n'en ont jamais touclié le juste prix; les cris de ces ouvriers qui s'épuisaient pour vous de travail, et qui n'ont jamais eu de vous leur salaire; les cris de ces créanciers que vous avez fatigués par vos délais, arrêtés par votre crédit, privés de leurs plus légitimes prétentions par vos artifices et vos détours; les cris de ces orphelins, de ces pupiUes, de ces familles entières : le Seigneur, encore une fois, le Dieu d'Israël les entend, ces cris ; et qui vous défendra des coups de sa justice irritée, et des foudres dont son bras est armé pour vous accabler (1) ?
Bourdaloue termine son discours szw les richesses par un conseil paternel ; il engage les riches à détourner les maux qui les menacent en partageant leurs biens avec les pauvres.
Cependant, voulez-vous en faire des trésors de justice et de sainteté ? après les avoir légitimement acquis, partagezles avec les pauvres ; cherchez-les, ces pauvres, dans les prisons, dans les hôpitaux, en tant de maisons particulières, disons mieux, dans ces tristes' et sombres retraites où ils languissent; allez être témoins de leurs misères, et vous n'aurez jamais l'âme assez dure pour leur refuser votre secours : il y aurait là une inhumanité, une cruauté dont je ne vous puis croire capables; votre cœur s'attendrira pour eux, vos mains s'ouvriront en leur faveur, et ils vous serviront d'avocats et de protecteurs auprès de Dieu : voilà le fruit solide que vous pouvez tirer de vos biens, voilà le saint emploi que vous en devez faire (2).
(1) T. VII, p. 364.
(2) T. ni, p. 38.
4'ï6 LE p. LOUIS BODRDAIOUE
L'ambition est surtout le vice de la cour, dit le P. Bourdaloue dans le sermon prêché devant le roi, le mercredi de la deuxième semaine de Carême, puis il ajoute :
Quoiqu'il n'y ait point d'état à couvert de cette passion, et que sa sphère, pour ainsi parler, soit aussi étendue que le monde, on peut dire néanmoins, et il est vrai, que c'est particulièrement dans les palais des rois que se trouvent les amhitieux; que c'est là qu'ils forment de plus grands projets, là qu'ils font jouer plus de ressorts, et là môme qu'il est heaucoup plus difficile de les détromper et de les guérir. Il y a des vices, dit saint Ghrysostome, que l'on combat sans peine, et qui se détruisent d'eux-mêmes, parce que le monde, tout aveugle et tout corrompu qu'il est, a toutefois encore assez de lumière pour en voir la honte, et assez de raison pour les condamner. Mais à la cour, bien loin de se faire un crime de l'ambition, on s'en fait une vertu; ou si elle y passe pour un vice, du reste on la regarde comme le vice des grandes âmes, et l'on aime mieux les vices des grandes âmes que les vertus des simples et des petits (1) .
L'orateur combat dans l'ambitieux trois erreurs qui le mènent infailliblement à sa perte : la présomptioti, qui lui inspire la pensée de se faire de sa propre autorité, une place dans le monde, alors que Dieu seul est maître de nos destinées; l'esprit de domination, qui lui fait oublier que les honneurs et les fonctions publiques sont de vrais assujettissements au service du prochain ; l'amour du repos, comme si les honneurs du siècle n'étaient pas des engagements à souffrir et à travailler.
Nous ne suivrons pas ce discours dans tous ses détails, mais nous ne pouvons nous dispenser de citer quelques
(1) T. II, p. 438. Sur P ambition, pour le mercredi de la seconde semaine.
passages saillants où Bourdaloue fait preuve d'une grande connaissance du cœur humain, jointe au zèle de l'apôtre; médecin spirituel des âmes, il suit et décrit la marche de la passion dans l'homme, et dénonce les intrigues de l'ambitieux qui, poursuivant ses desseins en dépit des vues de la Providence, finit par effacer de son âme toutes les idées d'honneur que Dieu y avait imprimées.
Quand, à l'exclusion du mérite, on voit, comme il n'arrive que trop, remuer tous les ressorts de l'intrigue, de la cabale, de l'intercession, delà faveur; quand le crédit et l'amitié s'en mêlent, et qu'ils y ont la meilleure part ; quand on y emploie la ruse et la fraude; quand on y joint Timportunité, et qu'à l'exemple de la mère des deux disciples, on joue toute sorte de personnages, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client ; quand on ne se cache pas même d'user de tels moyens, mais qu'on s'en déclare, qu'on s'explique ouvertement de ses prétentions, qu'on se fait une politique d'en venir à bout, et qu'après n'y avoir épargné ni souplesse ni bassesse, on se glorifie encore du succès comme d'un trait d'habileté : le dirai-je? quand on s'introduit aux honneurs par la porte de l'infamie, et que, pour s'en ouvrir le chemin, on corrompt celui-ci par promesses, celui-là par présents , cet autre par menaces ; enfin , quand pour y réussir plus sûrement on s'appuie du vice même et de l'iniquité dont on recherche la protection; quand tout cela, dis-je, à force d'être commun, passe même pour innocent, pour légitime, pour honnête, que peut-on conclure, sinon que toutes les idées de l'honneur, j'entends celles que Dieu nous avait imprimées, s'effacent tous les jours de nos esprits, puisque nous n'envisageons plus ces honneurs du monde comme des rangs marqués par la Providence, mais comme des objets de nos passions, ou comme des dons de la fortune, exposés aux entreprises des plus hardis (1).
(1) T. II, p. /xi7.
478 LE p. LOUIS BOUHDALOUE
Il jette un trait d'ironie à la survivance :
C'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel, pour que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le père. Avec cela, quelles que soient son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne; il jugera, il condamnera, il gouvernera,, il décidera du sort et de la vie des hommes ; il sera, comme dit l'Évangile, sur le chandelier, lorsqu'il devrait être caché sous le boisseau (1).
Bourdaloue condamne à mots couverts l'accaparement des bénéfices ecclésiastiques par des hommes indignes ou incapables :
Cette place est-elle faite pour reconnaître des services tels que ceux dont vous voulez vous prévaloir? Est-il juste, par exemple, que le sacerdoce et ce qui lui est annexé, soit la récompense d'un service temporel et mondain? Y aurait-il simonie plus visible et plus condamnable que celle-là? fautil, parce que vous avez ser\i, qu'un pouvoir de mal faire et de vous perdre vous soit mis en main? Ayez servi avec tout le zèle, avec toute la fidélité qu'on pouvait attendre de vous, cette fidélité doit-elle être récompensée dans votre personne, souffrez que je m'exprime ainsi, par la prostitution de l'autorité? N'y a-t-il point pour ces prétendus services, que vous mettez à un si haut prix, d'autre justice à vous rendre, que de vous faire monter à un degré où. Dieu ne vous veut pas (2) ?
On ne trouvera pas les expressions de Bourdaloue trop fortes quand on se rappellera l'usage que les maîtres du temps faisaient des honneurs et des biens de l'Église, consacrés au culte ou au soulagement des pauvres. La sœur de M™° de Montespan était abbesse de Fontevrault
(2) Ibid., p. 450.
la sœur de M"" de Fontanges devint abbesse de Chelles; le président de Nouvion aspirait à l'archevêché d'Albi, c'està-dire aux revenus du siège : nous ne finirions pas si nous voulions étaler ici la liste de ces scandales, le plus souvent donnés au détriment de l'honneur et des intérêts de l'Église.
Ambition des grands de la terre pour l'avenir de leurs enfants : voyons dans quels termes s'exprime, devant le roi et devant la cour, le généreux prédicateur :
Combien de pères, et même de pères chrétiens, ou plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens, tiennent le langage de cette mère de notre évangile : Die ut sedeant hi duo filii met (Matth., 20; 21), Placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'ils aient, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, les plus hauts ministères de votre royaume. S'il y en a quelquesuns assez retenus pour ne s'en pas déclarer si grossièrement, où sont ceux qui, dans le cœur, ne se le disent pas à euxmêmes? car c'est là un des articles sur quoi je soutiens que la morale de Jésus-Christ, dont nous nous glorifions tant quelquefois, ne nous a point encore réformés. Tant de dévotion, tant de régularité qu'on le voudra sur tout autre point, on y consent, on s'en pique ; mais on veut voir sa famille honorablement établie, je dis honorablement selon les maximes du monde; on veut voir ses enfants pourvus, et pourvus avantageusement selon les idées du monde : c'està-dire, les uns dans l'Église, avec tout le faste du monde; les autres dans le monde, avec tout le luxe du paganisme; les uns riches des dépouilles des peuples, les autres du patrimoine de l'autel; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne ; les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable; et parce que la corruption des mœurs suit presque infailliblement, de là les uns et les autres déréglés et scandaleux dans leur état : Die ut sedeant hi duo filii mihi {l).
(1) T. II, p. 451.
480 LE p. LOUIS BOURDALODE
Où trouver, en dehors de l'Église, un moraliste qui ait osé parler si haut, en prose ou en vers, d'un abus si commun dans la société du dix-septième siècle? Si Tambition des familles est un désordre social, l'ambition personnelle n'est pas moins redoutable pour un État, ambition par laquelle un personnage quelconque sans expérience, sans talent, ne pense aux honneurs que par des considérations toutes secondaires et complètement étrangères au bien public (1).
Après cet exposé des conséquences désastreuses de l'ambition pour le bien d'un État, Bourdaloue, sans tenir compte des susceptibilités de ses auditeurs, va leur dire qu'avec un pareil abus, il ne faut pas s'étonner si Dieu, jaloux de ses droits, s'élève contre nous. Il ne faut pas s'étonner si toutes les conditions du monde sont avilies, si elles se trouvent .occupées par des sujets indignes, si l'on voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant de juges corrompus, tant de grands sans conscience et même sans religion ; puis il s'écrie :
Ah! Seigneur, je prêche une morale toute raisonnable, toute solide, toute chrétienne; mais où est-ce que je la prêche? au milieu de la cour, et devant des auditeurs appliqués à m'écouter, mais peu disposés à me croire : ce sont des mondains; et qui, parmi ces mondains, comprendra ce langage ou le voudra comprendre? Mais au moins, Seigneur, si le monde n'est pas touché de. ces maximes, s'il ne les reçoit pas, elles lui auront été annoncées, il en aura été instruit, il ne se prévaudra pas contre votre loi de son ignorance, et les ministres, par leur silence, ne laisseront pas l'ambition prescrire contre votre Évangile; car, ce que je dis, je le redirai toujours, et toujours je rendrai contre le monde ce témoignage à la vérité, que les honneurs du siècle doivent être, de votre part, autant de vocations (1).
(1) T. II, p. 454.
Autre erreur de l'ambitieux : il cherche dans les honneurs et les fonctions qu'il poursuit, un vain empire et une fière domination^ tandis que les honneurs du siècle ne sont que de vrais assujettissements à servir le prochain (1) . Les païens traitaient les petits avec empire, tandis que, parmi les chrétiens, les petits doivent être traités avec amour et même, selon les règles de la foi, avec uii sentiment de respect. C'est la doctrine de Jésus-Christ qui éclaire d'un nouveau jour ce que la philosophie humaine n'avait fait que pressentir. Écoutons et admirons avec quelle autorité le prédicateur poursuit la lutte avec les ambitieux de la cour de Louis XIV :
Voyons donc si, parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve pas de ces âmes païennes qui abusent de leur condition, et qui, joignant l'orgueil à l'autorité, la rendent également impérieuse et insupportable; voyons si, dans le christianisme, malgré l'exemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs qui ne savent que se faire obéir, que se faire servir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire aimer; qui, usant de toute la force et souvent même de toute l'aigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de l'Apôtre, l'onction et la douceur de la charité. L'esprit de domination que je combats ne manquera pas de prétextes pour se justifier; mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficace pour le confondre (2).
Bourdaïoue montre ensuite les conséquences funestes de l'autorité jalouse, qui foule aux pieds l'humilité de TÉvangile, si bonne conseillère, et cède à toutes les petitesses d'une ambition aveugle et sans frein :
(I)T. ir, p. 441.
(2) Ihid., p. 4G0.
Jalousie d'autorité, s'écrie-t-il, ahî tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes-tu pas tous les jours les hommes? combien de scandales as-tu causés? combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés? de quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n'as-tu pas mille fois arrêtés? Si l'humilité, telle que notre Évangile nous la propose, servait à cette passion de correctif et de remède. Dieu en tirerait sa gloire, et ces droits qui nous touchent si sensiblement n'en seraient que mieux maintenus; mais, parce qu'on ne sait rien ménager, et que, pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition, il faut que, pour un droit souvent très frivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinés, l'innocence opprimée, la patience outrée ; que le dépit et la haine s'emparent des cœurs, et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion (1).
.L'orateur nous a dit plus haut : « L'esprit de domination que je combats ne manquera pas de prétexte pour se justifier, mais la parole que je prêche aura encore plus d'efficacité pour le confondre )) : défi vraiment apostolique, admirablement exprimé par le trait final contre les parvenus :
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux, ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent doit moins convenir. Des gens qui de leur fond ne sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui, pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par là même à dépouiller, du
moins à mépriser toute supériorités humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus (1) ?
Dans un autre sermon sur le même sujet, adressé non plus à des courtisans avides d'honneurs, mais au simple peuple, lui aussi avide de grandeur ou d'élévation, nous trouvons un tableau détaillé des troubles que l'ambition répand dans une âme; ce passage doit être médité par tout homme livré à l'étude des passions humaines :
Pour parvenir à cet état où l'ambition se figure tant d'agréments, il faut prendre mille mesures toutes également gênantes, et toutes contraires à ses inclinations: il faut se miner de réflexions et d'étude; rouler pensées sur pensées, desseins sur desseins, compter toutes ses paroles, composer toutes ses démarches, avoir une attention perpétuelle et sans relâche, soit sur soi-même, soit sur les autres. Pour contenter une seule passion, qui est de s'élever à cet état, il faut s'exposer à devenir la proie de toutes les passions : car y en a-t-il une en nous que l'ambition ne suscite contre nous; et n'est-ce pas eUe qui, selon les différentes conjonctures et les divers sentiments dont elle est émue, tantôt nous aigrit des dépits les plus amers, tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés, tantôt nous enflamme des plus violentes colères, tantôt nous accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélancoUes les plus noires, tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies; qui fait souffrir à une âme comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques? Pour se pousser à cet état, et pour se faire jour au travers de tous les obstacles qui nous en ferment
484 LE p. LOUIS BOURDALOUE
les avenues, il faut entrer en guerre avec des compétiteurs, qui y prétendent aussi bien que nous, qui nous éclairent dans nos intrigues, qui nous dérangent dans nos projets, qui nous arrêtent dans nos voies; il faut opposer crédit à crédit, patron à patron, et pour cela s'assujettir aux plus ennuyeuses assiduités, essuyer mille rebuts, digérer mille dégoûts, se donner mille mouvements, n'être plus à soi, et vivre dans le tumulte et la confusion. Dans l'attente de cet état où l'on n'arrive pas tout d'un coup, il faut supporter des retardements capables, non seulement d'exercer, mais d'épuiser toute la patience ; durant de longues années il faut languir dans l'incertitude du succès, toujours flottant entre l'espérance et la crainte; et souvent, après des détails presque infinis, ayant encore l'affreux déboire de voir toutes ses prétentions échouer, et ne remportant pour récompense de tant de pas malheureusement perdus, que la rage dans le cœur et la honte devaDt les hommes. Je dis plus : c'est que cet état, si l'on est enfin assez heureux pour s'y ingérer, bien loin de mettre des bornes à l'ambition et d'en éteindre le feu, ne sert au contraire qu'à la piquer davantage et qu'à l'allumer ; que d'un degré on tend bientôt à un autre : tellement qu'il n'y a rien où l'on ne se porte, ni rien où l'on se fixe; rien que l'on ne veuille avoir, ni rien dont on jouisse : que ce n'est qu'une perpétuelle succession de vues, de désirs, d'entreprises et, par une suite nécessaire, qu'un perpétuel tourment (1)...
Quel est le courtisan, quel est le favori qui ne se reconnaisse dans les traits d'un pareil tableau de mœurs ? Tous ont les yeux fixés sur l'orateur, et, suivant l'expression de M™'' de Sévigné, la respiration est suspendue jusqu'à ce qu'il ait jugé à propos de se taire.
La troisième partie du premier sermon sur V ambition apprend aux courtisans que s'ils jouissent des honneurs du siècle, c'est pour travailler et souffrir,
(1) T. Vir, p. 118.
Tel est l'enseignement que donnait le Sauveur aux fils de Zébédée (1); Bourdaloue ne veut point parler des revers de fortune, des tristes révolutions que l'on appelle décadences et malheurs du siècle, et ici il fait allusion à la chute de Jacques II (2) ; il s'arrête à montrer que l'homme qui aspire aux honneurs du siècle se fait une étrange illusion, s'il croit trouver dans une position élevée une vie plus douce et plus commode. Le développement de cette pensée occupe la troisième partie du discours.
Je soutiens, moi, qu'il n'y a rien dans la vie de si amer à quoi il ne doive s'attendre, et rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi? en voici les preuves : écoutez-les. C'est que l'élévation oîi il se trouve l'oblige à se faire de continuelles violences ; c'est qu'elle le réduit à la nécessité d'endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine de soins affligeants dont il ne lui est pas permis de se décharger; c'est qu'elle exige de lui qu'en mille occasions il soit disposé à s'immoler, à se sacrifier comme une victime, tantôt de la vérité, et tantôt de la justice et de l'innocence. Or, se faire de telles violences, souffrir de la sorte, agir de la sorte, se sacrifier, s'immoler de la sorte, est-ce goûter le repos, et y a-t-il là de quoi contenter les sens (3) ?
La conclusion est un appel énergique au sentiment du devoir, même jusqu'à l'effusion du sang :
Il est bon que vous compreniez une fois qu'il n'y a point sur la terre de supériorité, point de dignité qui ne vous engage indispensablement à vous faire, en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de l'innocence, le martyr de la religion, le martyr de la gloire
(1) Math. XX, 20, t. H, p. 466.
(3) T. II, p. 467.
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de Dieu ; que vous devez alors abandonner tous vos intérêts, et qu'autrement tout chrétien que vous êtes de profession, vous n'êtes en effet qu'un mondain et un réprouvé (1).
Le mondain qui ne comprend pas ces vérités s'expose à de graves humiliations. L'orateur en appelle au témoignage de saint Bernard :
Ah ! mon cher auditeur, saint Bernard le disait dans un sentiment d'humilité, mais ne pouvez-vous pas le dire avec vérité : Je suis la chimère de mon siècle : Chimera sœculil car je suis tout, et je ne suis rien ; ou plutôt, je veux parvenir à tout, et ne m'acquitter de rien. Je suis dans la magistrature, et je n'ai du magistrat que l'autorité et la robe : c'est l'être, et ne l'être pas. Je suis dans les affaires, et je n'ai de l'homme d'affaires que l'opulence et le faste : c'est l'être, et ne l'être pas. Je suis dans l'Église, et je n'ai d'ecclésiastique que le caractère et l'habit : c'est l'être, et ne l'être pas. Chimera sœculi. Le beau spectacle, poursuivait le même Père, au sujet de certains ministres de Jésus-Christ, le beau spectacle de les voir engagés dans l'Église : pourquoi? pour en recueilUr les revenus, pour se montrer sous la mitre et sous la pourpre; jamais pour servir à l'autel, jamais pour assister à l'office divin, jamais pour subvenir aux besoins des pauvres, jamais pour vaquer à l'instruction des peuples, jamais pour s'employer à l'édification des âmes que la Providence leur a confiées. Que sont-ils ? on ne peut bien le dire, puisqu'ils ne sont, à proprement parler, ni du monde, ni de l'Église, ni de la robe, ni de l'épée : Chimera sœculi.
Ouvrons, mes Frères, ouvrons aujourd'hui les yeux; et pour nous apprendre, ô mon Dieu ! à bien user des honneurs du siècle, apprenez-nous seulement à être raisonnables ; car il ne faut qu'être raisonnable pour en comprendre les obligations. Détrompez-nous, Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses, et dissipez, par les lumières de votre
[i] T. II, p. 471.
Évangile, les erreurs où nous sommes tombés par la corruption du monde. Ne permettez pas qu'une lueur passagère nous éblouisse, et que des honneurs mortels et périssables nous fassent perdre cette gloire immortelle où vous nous appelez (1).
Dieu ne peut habiter au sein d'une société où règne l'orgueil avec toutes ses vanités, ses ambitions, ses mensonges, ses tyrannies, ses cupidités. L'air qu'on y respire, celui qui domine à la Cour, est un air d'impiété repoussante; Bourdaloue l'analyse et nous en fait connaître les éléments délétères. Dans le deuxième sermon sur la Passion, il fait comparaître le Sauveur devant le tribunal d'Hérode et de sa Cour; après les précautions oratoires que réclame la présence du roi, il s'adresse aux courtisans -et leur dit :
Ne craignons point de nous expliquer; parlant ici devant le plus chrétien de tous les rois, et le plus zélé pour sa religion, je puis, hardiment et sans aucun risque, profiter de l'avantage que me fournit mon sujet, pour vous représenter dans toute son horreur le désordre d'une Cour profane et impie; et si parmi mes auditeurs il y avait encore aujourd'hui de ces courtisans réprouvés, qui se font un mérite et une gloire de leur libertinage, je sais trop les dispositions et les intentions du monarque qui m'écoute, pour ne pas seconder sa piété, en leur déclarant une guerre ouverte, et employant contre eux toute la force et toute la liberté du ministère évangélique. Hérode, homme sans religion, voit le Fils de Dieu soumis, non seulement à sa puissance, mais à son jugement. Que fait-il, tout impie qu'il est? il reçoit d'abord Jésus-Christ avec honneur, et même avec joie, dans l'espérance de lui voir faire des miracles. Ne perdez rien, -s'il vous plaît, des circonstances que je marque. Au lieu des
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miracles que cherche Hérode, Jésus-Christ en fait d'autres devant lui, encore plus convaincants et plus touchants; mais Hérode ne les connaît pas. Frustré de son attente, il méprise cet homme, dont il avait entendu tant de merveilles : Sprevit illum cum exercitu suo (Luc, 23 ; n); et par dérision, il le renvoie revêtu d'une rohe hlanche. Quatre caractères de l'impiété, et surtout de celle qui règne plus communément à la Cour : savoir la curiosité, Vignorance^ le mépris des choses de Dieu, l'esprit railleur. En peut-on produire un exemple plus approchant de nos mœurs et plus sensihle que celui-ci (1) ?
Il faudrait lire le discours entier et suivre l'orateur dans toutes ses critiques toujours pleines de vérité et aussi pleines de sel et d'à-propos ; il fait bien connaître l'esprit dominant des Cours : esprit de curiosité. Bourdaloue vient de parler du vif désir que le roi Hérode témoigne de voir Jésus et ses miracles ; Jésus-Christ ne tint pas compte de ces puérils désirs; il n'en fallut pas davantage pour irriter ce roi curieux et vain. Trompé dans son attente, Hérode méprise Jésus-Christ :
"Voilà l'esprit du monde, et en particulier l'esprit de. la Cour. On les veut voir à la Cour, les hommes extraordinaires, les hommes rares et singuliers, les hommes même distingués par la sainteté de leur vie. On les veut voir, non pas pour les écouter, ni pour les croire, mais pour les examiner et pour les censurer, mais pour y découvrir du faihle, mais pour en rabattre l'estime, car c'est à quoi aboutit cette maligne curiosité dont le monde se pique. Gomme les entrées à la Cour sont toujours riantes et agréables, et que les issues en sont ordinairement tristes et funestes, c'est ce que le Sauveur éprouve lui-même : il est reçu dans la Cour d'Hérode comme un prophète et comme un faiseur de miracles;
mais il en sort bientôt après comme un misérable et comme un insensé (1) .
Et pourquoi? parce que Jésus-Christ ne veut pas se prêter aux caprices d'esprits qui ne cherchent qu'à se satisfaire. S'il refuse d'accomplir des miracles devant Hérode et sa Cour, c'est que tous ils sont indignes de cette faveur ; du reste, ces miracles sont inutiles, soit parce que les gens de Cour ont assers de lumière pour arriver à la vérité par les voies ordinaires, soit parce que, en présence des miracles les plus visibles, ils ont l'art d'en éluder les conséquences pratiques.
Parce que l'impiété, indépendamment des miracles, n'a d'ailleurs que trop de lumières pour se convaincre, et qu'il n'est pas juste que Dieu s'oblige à employer des moyens extraordinaires, tandis qu'il nous en fournit d'autres suffisants, mais dont nous abusons par notre malice ; secondement, parce que tout impie et tout libertin qui demande des miracles pour se convertir, n'en serait pas moins libertin ni moins impie après les avoir vus ; et qu'ayant étouffé dans son cœur toutes les lumières de la raison et de la foi, il saurait bien encore, pour se maintenir dans la possession de son libertinage, éluder la preuve que formeraient contre lui les miracles, en les attribuant, soit à l'illusion des sens et à l'art magique, soit à toute autre vertu occulte, mais naturelle (2).
Après tout, continue Bourdaloue, ce ne sont pas les miracles qui ont manqué; ce qui manque aux gens du monde, c'est ^intelligence pour les comprendre. Ici vient un tableau des humiliations miraculeuses du Sauveur, que l'impie, dans son ignorance^ ne peut comprendre.
Que dis-je, chrétiens? Jésus-Christ fit des miracles en
(2) lUd.^ p. 175.
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présence d'Hérode; mais il en fit qu'Hérode ne connut pas, ■et dont son ignorance, compagne inséparable de Vimpiété, ne lui permit pas de faire le discernement. Car la curiosité d'Hérode allait à voir des miracles de puissance, des miracles de grandeur, des miracles de gloire et d'éclat; et Jésus- Christ, par une opposition à l'esprit du monde, qu'il soutint jusqu'à l'extrémité et aux dépens de lui-même, lui fit voir des miracles d'humilité, des miracles de charité et de douceur : miracles que le monde ignore, et qu'il fait profession de méconnaître; et c'est en cela que consiste la dépravation de son jugement. Car si Hérode eût bien raisonné, cette modestie d'un homme que tant de miracles avaient rendu célèbre et vénérable, ce silence si constant, ce refus de se justifier, cet abandon de sa propre cause et par conséquent de sa vie, cette tranquillité et cette patience au milieu des outrages et des insultes, cette fermeté à les souffrir sans se plaindre : tout cela lui aurait paru quelque chose de plus surnaturel et de plus divin que les miracles mêmes qu'il avait souhaité de voir. Et, en effet, c'est par là qu'un de ces deux criminels crucifiés avec Jésus-Christ fut non seulement touché, mais persuadé et converti (1).
Au sujet du mépris que le roi Hérode témoigne à Jésus- Christ en présence de sa Cour, Bourdaloue insiste sur la haute influence de l'exemple donné par les rois et par les grands. Ce texte suppose que Louis XIV est devenu un modèle, et aussi que ses courtisans ont encore besoin de leçons; l'orateur ne les épargne pas. Nous citons :
Hérode ne trouvant pas dans Jésus-Christ de quoi contenter sa curiosité, il le méprise; troisième caractère de l'esprit libertin du monde. Hérode avec sa cour : observez, s'il vous plaît, cette parole, avec sa cour. Car que ne peut point l'exemple d'un roi, pour imprimer à toute une cour les sentiments de mépris ou de respect dont il est prévenu à
l'égard de Dieu? et selon les lois du monde, que doit-on attendre autre chose de ceux que leur naissance, leur emploi, ou quelque autre engagement attachent à la cour, sinon qu'emportés par le torrent, ils se fassent un mérite, si le maître qu'ils servent est impie, de l'être comme lui? L'usage du monde ne va-t-il pas là? et quand, par sa miséricorde, Dieu nous donne un roi qui respecte sa religion, et qui veut que sa religion soit respectée, vous, mes chers auditeurs, qui, quoique courtisans, êtes chrétiens, et qui, lorsqu'il lorsqu'il s'agit d'être chrétiens, devez peu estimer d'être courtisans, ne devez-vous pas regarder un don si précieux comme une des grâces les plus singulières ? Hérode méprisa Jésus-Christ, et plût à Dieu que Jésus-Christ n'eût jamais été méprisé que dans la cour d'Hérode? c'était la cour d'un roi infidèle ; et ma douleur est que, de la cour d'un roi infidèle, cette impiété et ce mépris de Jésus-Christ ont passé dans les cours des princes chrétiens (1),
L'esprit railleur est un des caractères de l'esprit de cour; il régnait dans le grand siècle, en attendant qu'il s'incarnât dans la personne de Voltaire, au dix-huitième siècle. Bourdaloue en quelques lignes le décrit et le dénonce :
Enfin, dernier caractère du libertinage, Hérode joint au mépris la raillerie la plus outrageante. Le Yerbe de Dieu, la Sagesse éternelle de Dieu lui sert de jouet; et il donne Jésus-Christ en spectacle à toute sa cour et à tout le peuple, le faisant couvrir d'une robe blanche et le renvoyant comme un fou. Telle est la ressource la plus ordinaire du libertin et sa plus forte défense, un esprit railleur. Vous aurez beau vous appuyer des raisonnements les plus solides, pour convaincre un de ces esprits malignement enjoués et agréables : une vaine plaisanterie lui tiendra lieu de réponse ; et parce que ceux qui l'écoutent ne sont souvent ni mieux instruits ni
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mieux disposés que lui, on s'attachera plutôt à un mot qu'il dira et qu'il saura assaisonner d'un certain sel, à un conte qu'il inventera, à un trait vif qui lui échappera, qu'aux solides vérités que vous voudrez lui faire comprendre. Esprit opposé à l'esprit de Dieu, surtout lorsqu'il s'attaque aux choses saintes : on traite de folies les plus sages maximes de l'Évangile, et d'amusements frivoles les plus salutaires pratiques du christianisme; Esprit le plus difficile à guérir, parce qu'il ne peut être guéri que par de sérieuses réflexions, et qu'on se fait de tout un hadinage et un jeu. Esprit de la cour, où. la conduite d'un homme de bien n'est souvent regardée que comme superstition, que comme vision, que comme simplicité, pusillanimité, lâcheté (1) .
Bourdaloue attaque dans les courtisans un vice qui prête à tous les autres un funeste concours : la fausse conscience. Sans entrer dans tous les détails pratiques de ce sujet qu'il traite avec la finesse et la verve d'un moraliste consommé, nous citerons quelques-unes des pensées les plus frappantes. Un passage remarquable nous montre comment se forment ces fausses consciences, et aussi comment elles se perdent.
Vous diriez, et il semble en effet, qu'il y ait pour la cour d'autres principes de religion que pour le reste du monde, et que le courtisan ait un titre pour se faire une conscience différente en espèce et en qualité de celle des autres hommes. Car telle est l'idée qu'on en a, si bien confirmée, ou plutôt, si malheureusement justifiée par l'expérience. Voici, dis-je, ce qu'on en pense et ce qu'on en dit tous les jours : Que quand il s'agit de la conscience d'un homme de cour, on a toujours raison de s'en défier et de n'y compter pas plus que sur son désintéressement. Cependant, mes chers auditeurs, saint Paul nous assure qu'il n'y a qu'un Dieu et une foi : et malheur à celui qui le divisant, ce seul Dieu, le représentera à la cour
moins ennemi des dérèglements des hommes que hors de la cour; ou qui, partageant cette foi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre! Anathème, mes Frères, disait le grand Apôtre, à quiconque vous prêchera im autre Évangile que celui que je vous ai prêché ! Fût-ce un ange descendu du ciel qui vous l'annonçât, cet Évangile différent du mien, tenez-le pour séducteur et pour imposteur (1).
D'où viennent donc ces erreurs et cette perversion des consciences? le voici :
BUe n'est donc venue que de vos résistances à la grâce et aux vues que Dieu vous donnait. Elle ne s'est formée que parce que vous avez vécu dans une indifférence extrême à l'égard de vos devoirs; que parce que le dernier de vos soins a été de vous en instruire ; que parce qu'emporté par le plaisir , occupé des vains amusements du siècle, ou accablé volontairement et sans nécessité de mille affaires temporelles, vous vous êtes peu mis en peine d'étudier votre religion; que parce qu'aimant avec excès votre repos, vous avez évité d'approfondir ce qui l'aurait évidemment, mais utilement troublé. Elle ne s'est formée que parce que, dans dans le doute, vous vous en êtes rapporté à votre propre sens ; que parce vous vous êtes fait une habitude de votre présomption jusqu'à croire que vous aviez seul plus de lumières que tous les autres hommes ; que parce que vous vous êtes mis en possession d'agir en effet toujours selon vos idées, rejetant de sages conseils, ne pouvant souffrir nul avis, ne voulant jamais être contredit, faisant gloire de votre indocilité, et, comme dit l'Écriture, ne voulant rien entendre, ni rien savoir, de peur d'être obligé de faire et de pratiquer.
C'est ainsi, dis-je, mon cher auditeur, que suivant le torrent et le cours du monde, vous vous êtes fait une conscience à votre gré, et vous êtes tombé dans l'aveuglement. Or,
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n'êtes-vous pas le plus injuste des hommes, si vous prétendez qu'une conscience fondée sur de tels principes tous rende excusable devant Dieu (1)?
L'orateur signale, dans la deuxième partie du discours, les conséquences de cette erreur pernicieuse qui s'attache au principe et à la règle même des mœurs qui est la conscience (2). Il n'y a point de mal qu'on ne commette, qu'on ne commette hardiment, tranquillement, sans ressource et sans espérance de remède : .
On s'abandonne aux plus violentes et aux plus ardentes passions, on se satisfait, on se venge, on s'empare du bien d' autrui, on le retient injustement, on dévore la veuve et l'orphelin, on dépouille le pauvre et le faible; tandis qu'à l'exemple des Pharisiens, on se fait des crimes de certains points très peu importants ; on est exact et régulier comme eux jusqu'au scrupule sur de légères observances qui ne regardent que les dehors de la religion, pendant que l'on se moque et que l'on se joue de ce qu'il y a dans la religion et dans la loi de Dieu de plus grand et de plus indispensable, savoir, la justice, la miséricorde et la foi (3).
Et dans le sentiment profond de malheur irrémédiable qui menace ceux de ses auditeurs qui pourraient être victimes de leur fausse conscience, il s'écrie :
Ah! Seigneur! quelque irrité que vous soyez, n'aveuglez point le cœur de ce peuple; n'aveuglez point les consciences de ceux qui ni'écoutent : et que je n'aie pas encore le malheur de servir malgré moi, par l'abus qu'ils feraient de votre parole et de mon ministère, à la consommation et aux
(2)/ifc;., p. 139.
(3) Ibid., p. 143.
tristes suites de leur aveuglement. Déchargez votre colère sur tout le reste, mais épargnez leurs consciences. Leurs biens et leur fortunes sont à vous; faites -leur en sentir la perte, mais ne les privez pas de ces lumières qui doivent les éclairer dans le chemin de la vertu. Humiliez-les, mortifiezles, appauvrissez -les, anéantissez-les selon le monde, maïs n'éteignez pas le rayon qui leur reste pour les conduire (1).
C'est bien là le langage apostolique d'une charité clair- Yoyante.
Nous trouvons dans le sermon sur la sainteté, prêché devant le roi, le trait suivant qui définit une des maladiesles plus communes des sociétés gâtées par les fausses consciences, la négation de la vertu et de la sainteté :
La première injustice que le libertin fait à la sainteté chrétienne, est de ne la vouloir pas reconnaître, c'est-à-dire de prétendre que ce que l'on appelle sainteté n'est rien moins dans les hommes que sainteté; que dans les uns c'est vanité, dans les autres singularité; dans ceux-ci dépit et chagrin, dans ceux-là faiblesse et petitesse de génie ; et, malgré les dehors les plus spécieux, dans plusieurs, imposture et hypocrisie. Car c'est ainsi, mes chers auditeurs, qu'on en juge dans le monde, mais particulièrement à la cour : dans ce grand monde où vous vivez, dans ce monde que je puis appeler l'abrégé du monde. Monde profane dont la malignité, vous le savez, est de n'admettre point de vraie vertu; de ne convenir jamais du bien ; d'être toujours convaincu que ceux qui le font ont d'autres vues que de le faire ; de ne pouvoir croire qu'on serve Dieu purement pour le servir, ni qu'on se convertisse purement pour se convertir; de n'en avoir aucun exemple qu'on ne soit prêt à contester; de critiquer tout, et, à force de critiquer tout, de ne trouver plus rien qui édifie.
496 LE p. LOUIS BOURDALOUE
« Malignité, reprend saint Jérôine, injurieuse à Dieu et pernicieuse aux hommes (1). »
Comment l'homme, ainsi livré à sa fausse conscience, avec sa seule raison pour guide, pourra-t-il échapper au désastre? Bourdaloue répond à cette question dans un sermon sur le jugement dernier prêché à la cour : c'est un tableau de l'homme déchu, dont la vie n'est plus une vie d'homme, c'est le portrait du libre penseur de tous les siècles. Il parle comme aurait parlé saint Paul :
Nous péchons contre toutes les vues de notre raison, et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il dire à tant de libertins et à tant d'impies, puisque votre raison était le plus fort retranchement de votre libertinage, il fallait donc exactement vous attacher à elle; et pour ne donner aucune prise à ma justice, plus vous vous êtes licenciés du côté de la foi, plus deviez-vous être réguliers, sévères, irrépréhensibles du côté de la raison. Or, voyons si c'est ainsi que vous vous êtes comportés ; voyons si votre vie a été une vie raisonnable, une vie d'hommes. Et c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira cette suite affreuse de péchés dont saint Paul fait aux Romains le dénombrement, et qu'il reprochait à ces philosophes qui, par la raison, avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié comme Dieu : des impudicités abominables, et dont la nature même a horreur ; des artifices diaboliques à inventer sans cesse de nouveaux moyens de contenter les plus sales désirs, et une scandaleuse effronterie à en faire gloire; des injustices criantes à l'égard du prochain, des violences, des usurpations, des oppressions soutenues du crédit et de la force ; des perfidies noires et des trahisons, communément appelées intrigues du monde; des jalousies enragées, qu'il me soit permis d'user de ce terme, fomentées du levain d'une détestable ambition ; des animosités et des haines portées jusques
à la fureur, des médisances jusques à la calomnie la plus atroce, des avarices jusques à la cruauté la plus impitoyable, des dépenses jusques à la prodigalité la plus insensée, des excès de table jusques à la ruine totale du corps, des emportements de colère jusques au trouble de l'esprit. Mais que dis-je, et où m'emporte mon zèle ? tout cela se trouye-t-il donc dans la conduite d'un homme abandonné à sa raison, et déserteur de sa foi? Oui, mes frères, tout cela s'y trouve communément, et l'expérience le vérifie (1) .
Gonament finiront ces déserteurs de leur foi, pour qui la ^justice de Dieu, l'enfer et son éternité ne sont plus que de vains mots?... L'orateur indigné est tenté d'appeler sur ces pécheurs incorrigibles les grands châtiments du souverain Juge ; tout en exprimant ses craintes sur l'inutilité de son discours, il développe sa pensée et imprime fortement dans lés esprits le dogme de l'enfer et de l'éternité :
De vous donner une idée juste de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourrait ? plus on creuse dans cet abîme, plus on se confond, plus on se perd. Usez, tant qu'il vous plaira, de figures et de comparaisons : sans tant de comparaisons et de figures, je m'en tiens à la foi; et saisi d'une frayeur salutaire, je me prosterne devant cette redoutable justice, qu'il est encore temps de fléchir en notre faveur, mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah ! Seigneur, si jamais, et pour mes auditeurs et pour moi, j'ai formé des vœux à votre autel, voici le plus sincère et le plus ardent : c'est, mon Dieu, que votre grâce nous éclaire, et qu'elle dissipe, en nous éclairant, le charme qui nous aveugle. Tant' de fois vous ni! avez envoyé dans cette Cour pour y annoncer vos divines vérités; mais de toutes vos vérités, quelle autre dut plus exciter mon zèle ? J'y vois des mondains occupés du monde, possédés du monde, enchantés du monde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs
(c Malignité, reprend saint Jérôme, injurieuse à Dieu et pernicieuse aux hommes (1). »
Comment l'homme, ainsi livré à sa fausse conscience, avec sa seule raison pour guide, pourra-t-il échapper au désastre? Bourdaloue répond à cette question dans un sermon sur le jugement dernier prêché à la cour : c'est un tableau de l'homme déchu, dont la vie n'est plus une vie d'homme, c'est le portrait du libre penseur de tous les siècles. 11 parle comme aurait parlé saint Paul :
Nous péchons contre toutes les vues de notre raison, et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il dire à tant de libertins et à tant d'impies, puisque votre raison était le plus fort retranchement de votre libertinage, il fallait donc exactement vous attacher à elle; et pour ne donner aucune prise à ma justice, plus vous vous êtes licenciés du côté de la foi, j)lus deviez-vous être réguliers, sévères, irrépréhensibles du côté de la raison. Or, voyons si c'est ainsi que vous vous êtes comportés; voyons si votre vie a été une vie raisonnable, une vie d'hommes. Et c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira cette suite affreuse de péchés dont saint Paul fait aux Romains le dénombrement, et qu'il reprochait à ces philosophes qui, par la raison, avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié comme Dieu : des impudi cités abominables, et dont la nature môme a horreur ; des artifices diaboliques à inventer sans cesse de nouveaux moyens de contenter les plus sales désirs, et une scandaleuse effronterie à en faire gloire; des injustices criantes à l'égard du prochain, des violences, des usurpations, des oppressions soutenues du crédit et de la force; des perfidies noires et des trahisons, communément appelées intrigues du monde; des jalousies enragées, qu'il me soit permis d'user de ce terme, fomentées du levain d'une détestable ambition ; des animosités et des haines portées jusques
à la fureur, des médisances jusques à la calomnie la plus atroce, des avarices jusques à la cruauté la plus impitoyable, des dépenses jusques à la prodigalité la plus insensée, des excès de table jusques à la ruine totale du corps, des emportements de colère jusques au trouble de l'esprit. Mais que dis-je, et où m'emporte mon zèle ? tout cela se trouve-t-il donc dans la conduite d'un homme abandonné à sa raison, et déserteur de sa foi? Oui, mes frères, tout cela s'y trouve communément, et l'expérience le vérifie (1) .
Gomment finiront ces déserteurs de leur foi, pour qui la .justice de Dieu, l'enfer et son éternité ne sont plus que de vains mots?... L'orateur indigné est tenté d'appeler sur ces pécheurs incorrigibles le.s grands châtiments du souverain Juge ; tout en exprimant ses craintes sur l'inutilité de son discours, il développe sa pensée et imprime fortement dans les esprits le dogme de l'enfer et de l'éternité :
De vous donner une idée juste de cette éternité, c'est ce que je n'entreprends pas : et qui le pourrait ? plus on creuse dans cet abîme, plus on se confond, plus on se perd. Usez, tant qu'il vous plaira, de figures et de comparaisons : sans tant de comparaisons et de figures, je m'en tiens à la foi; et saisi d'une frayeur salutaire, je me prosterne devant celte redoutable justice, qu'il est encore temps de fléchir en notre faveur, mais que rien ne peut toucher après la mort. Ah î Seigneur, si jamais, et pour mes auditeurs et pour moi, j'ai formé des vœux à votre autel, voici le plus sincère et le plus ardent : c'est, mon Dieu, que votre grâce nous éclaire, et qu'elle dissipe, ennous éclairant, le charme qui nous aveugle. Tant' de fois vous m! avez envoyé dans cette Cour pour y annoncer vos divines vérités; mais de toutes vos vérités, quelle autre dut plus exciter mon zèle ? J'y vois des mondains occupés du monde, possédés du monde, enchantés du monde. Je les vois enivrés de leur grandeur, idolâtres de leur fortune, amateurs
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d'eux-mêmes et esclaves de lem^s sens. Je les vois désolés, consternés, comme foudroyés au moindre revers qui trouble leurs projets ambitieux et qui déconcerte leurs intrigues criminelles. Mais sur l'éternité, nuHe inquiétude, nulle attention : soit prétendue force d'esprit et impiété, soit confiance présomptueuse et témérité, soit oubli,. négligence, aveuglement, quoi que ce soit, ils vivent en paix et sans alarmes. Cent fois on leur a représenté l'horreur d'une éternelle damnation : mais ils nous écoutent comme les enfants de Lotb, dont il est parlé dans l'Écriture, écoutèrent leur père qui, de la part de Dieu, vint les menacer d'un incendie général. Il semble que ce soit un jeu pour eux. Dans la juste indigna-, tion qui nous anime, ne pourrions -nous pas, à l'exemple de ^ vos prophètes, vous presser enfin. Seigneur, de vous faire connaître, et de faire éclater sur eux votre justice? Mais, mon Dieu, nous nous souvenons que s'ils tombent une fois dans les mains de cette justice inexorable, rien ne les en pourra retirer; que s'ils se damnent une fois, ou s'ils vous obligent une fois à les damner, c'est pour toujours, et voilà ce qui réveille toute notre compassion. Nous savons d'ailleurs que ce sont des âmes précieuses, que ce sont des âmes rachetées de votre sang, que ce sont des âmes appelées à votre gloire : seront-elles éternellement perdues pour vous, ô mon Dieu ! et serez-vous éternellement perdu pour elles (1)?
Nous n'avons pas à nous étendre davantage sur l'esprit qui anime l'homme de cour, nous savons dans quelle atmosphère il respire ; voyons maintenant à quels actes il se livre.
Par respect pom* l'éloquent religieux, par respect pour nos lecteurs, nous nous dispenserons d'étaler ici les scandales beaucoup trop connus de la cour de Versailles, sous le]règne de Louis XIV -, nous nous défions des récits
(1) T. III, p. 76.
passionnés de Saint-Simon, et plus encore de la correspondance de M""" la duchesse d'Orléans, princesse Palatine ; nous n'acceptons pas sans réserve les propos de M™" de Sévigné, non plus que les découvertes de M. P. Clément, dans ses études sur Louis XIV et M""" de Montespan. On ne peut juger sainement un siècle d'après l'étude exclusive de ses vilains côtés. La lecture des œuvres de Bourdaloue nous suffit pour apprécier la conduite morale de la cour ; et, avec l'auteur, nous nous préoccupons beaucoup plus de la guérison des malades que des jouissances malsaines que donne le spectacle du vice en action, quelque brillants qu'en soient les dehors.
Nous avons parlé du Sermon de Y Impureté^ au sujet de la mission de Bourdaloue auprès du roi; nous n'y reviendrons pas. D'autres sermons donnent sur la vie de la cour des détails intéressants ; en particulier, le sermon pour le troisième dimanche après Pâques, sur les rfréertissements du monde (1) . Quand on sait quelle large place les divertissements ont occupée dans cette cour, combien d'hommes, et quels hommes, y ont épuisé leur esprit et même leur génie , combien d'autres y ont épuisé leurs forces, on s'explique l'indignation de l'éloquent réformateur. Dans ce discours, on trouvera des tableaux très l'éussis des mœurs légères des courtisans, suivis de graves conseils et de sévères menaces ; il mérite donc que nous nous y arrêtions un moment.
L'orateur combat la passion du jeu et revient encore sur ce sujet dans d'autres sermons où il traite de la Pénitence, et de la Restitution ; après le jeu, viennent les comédies, les bals, la lecture des romans, certaines promenades publiques, autant d'écueils où vont échouer les natures les plus honnêtes.
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Bourdaloue, ici moins que jamais, ne s'attardera aux généralités; dans le sermon sur les divertissements du monde, il dit avec son grand sens pratique : « Ne condamnons pas les choses dans la spéculation, disons ce qui se pratique et ce qui se passe devant nos yeux (1) . » Et les yeux rencontrent à la cour de Versailles, au premier rang, Marie-Thérèse que l'on disait atteinte de la triste passion du jeu (2) ; peut-être pour excuser les scandales bien autrement certains et bien plus inexcusalDles de M""* Montëspan (3). Écoutons maintenant le P. Bourdaloue interpellant son auditoire :
Vous aimez le jeu; et ce qui perd votre conscience, c'est ce jeu-là même; un jeu sans mesure et sans règle; un jeu qui n'est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur; un jeu dont on peut bien dire à la lettre que c'est un abîme qui attire un autre eibîme, ou même cent autres abîmes. Car de là viennent ces innombrables péchés qui en sont les suites; de là l'oubli de vos devoirs, de là le dérèglement de votre maison, de là le pernicieux exemple que vous donnez à vos enfants, de là la dissipation de vos revenus, de là ces tricheries indignes, et, s'il m'est permis d'user d'un terme plus fort, ces friponneries que cause l'avidité du gain; de là ces emportements, ces jurements, ces désespoirs dans la perte ; de là souvent, et plus que de la fragilité du sexe, ces honteuses ressources où l'on se voit forcé d'avoir recours; delà cette disposition à tout, et peut-être au crime, pour trouver de quoi fournir au jeu. Retranchez ce jeu; et parce qu'il est bien plus aisé de le quitter absolument que de le modérer, quittez-le, faites-en une déclaration publique ; donnez à Dieu une preuve de la
(2) Lettres de M'"" deSévigné, 1675, 24 novembre, t. 11, p. 247.
(3) Pierre Clément, M""^ de Montespanet Louis XIV. ch. vi.
LE P. BOURDALOUE ET LES COURTISANS oOi
sincérité de votre contrition, en coupant la racine du mal ; et pour vous assurer vous-mêmes que vous ne voulez plus pécher, imposez-vous la loi de ne plus jouer. Sans cela, vous aurez beau dire comme le publieain de l'Évangile : Seigneur, soyez-moi propice, je reconnais mon péché; votre voix est la voix de Jacob, mais vos mains sont les mains d'Ésati (1).
La deuxième partie du sermon sur les divertissemejits du monde (2) est consacrée tout entière à combattre la passion du jeu, « principe de mille malheurs, dit Bourdaloue, et source de tant de désordres » ; il y condamne l'excès dans le temps qu'on y emploie ; l'excès dans la dépense qu'on y fait; l'excès dans rattachement et F ardeur avec lequel on s'y porte. Donnons le tableau du joueur qu'il nous a laissé :
Un homme du monde qui fait du jeu sa plus commune et presque son unique occupation; qui n'a point d'affaire plus importante que le jeu, ou plutôt, qui n'a pas d'affaire si importante qu'il n'abandonne pour le jeu; qui regarde le jeu non point comme un divertissement passager propre à remettre l'esprit des fatigues d'un long travail et à le distraire, mais comme un exercice réglé, comme un emploi, comme un état fixe et une condition; qui donne au jeu les journées entières, les semaines, les mois, toute la vie (car il y en a de ce caractère, et vous en connaissez) : une femme qui se sent chargée d'elle-même jusqu'à ne pouvoir, en quelque sorte, se supporter ni supporter personne, dès qu'une partie de jeu vient à lui manquer ; qui n'a d'autre entretien que de son jeu; qui, du matin au soir, n'a dans l'idée que son jeu; qui, n'ayant pas, à l'entendre parler, 9-ssez de force pour soutenir quelques moments de réflexion
(1) T. I, p. 410. Serm. sur la Pénitence, quatrième dimanche de l'Avent.
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sur les vérités du salut, trouve néanmoins assez de santé pour passer les nuits, dès qu'il est question de son jeu : dites-le-moi, mes cliers auditeurs, cet homme, cette femme, gardent- ils, dans le jeu, la modération convenable? cela est-il chrétien? Ce jeu perpétuel, ce jeu sans interruption et sans relâche, ce jeu de tous les jours, et presque de toutes les heures dans le jour, s'accorde-t-il avec ces grandes idées que nous avons du christianisme, et que Jésus-Christ luimême a pris soin de nous tracer? Car ce n'est point moi qui les ai imaginées : c'est le Sauveur du monde qui , dans toute la suite de son Évangile, ne nous a parlé d'une vie chrétienne que sous la figure d'un combat, d'un négoce, d'un travail, pour nous faire entendre que ce doit être une vie laborieuse et agissante. Or, y a-t-il rien de plus incompatible qu'une vie de travail et une vie de jeu (1) ?
A propos des excès condamnables par les dépenses qu'entraîne le jeu, le prédicateur prend à parti les joueurs endettés, dont le tort grandit avec le préjudice qu'ils causent à leurs créanciers; les chefs de famille qui se mettent hors d'état de « fournir à leurs enfants ce que demande non seulement une éducation honnête et sortable à leur naissance, mais quelquefois la nourriture et le vêtement (2) » ; les maîtres qui privent leurs domestiques du fruit de leurs peines ; puis il continue :
Jeu plein d'injustice, jeu également odieux et à Dieu et aux hommes : à Dieu, qui voit l'ordre de sa providence renversé et ses lois violées ; aux hommes, qui se trouvent par là frustrés de ce gui leur est dû. et de ce qui leur appartient par de si justes titres. Ah! mon cher auditeur, acquittezvous, voilà votre principale obligation; n'engagez pas pour un vain plaisir le sang de vos frères et la substance des
(2) Ibid., p. 401.
pauvres. Jusque-là il n'y a point de jeu poui' vous, ou il n'y en doit point avoir ; et pour peu que vous y puissiez mettre, c'est toujours trop, puisque c'est le Men d' autrui que vous exposez, et dont vous faites la plus inutile et la plus injuste dépense. Si vous voulez jouer, que ce soit du vôtre; et souvenez-vous que le vôtre même n'est plus à vous pour le risquer, tandis qu'il est sujet à des charges et que vous en êtes redevable. Importante maxime que je voudrais pouvoir bien imprimer dans l'esprit de tant de grands et de tant d'autres ! Que tout à coup on verrait tomber de tables de jeu, si le jeu, par la loi des hommes, était interdit à ces débiteurs, qui, bien loin de le quitter pour se dégager de leurs dettes, entassent dettes sur dettes pour l'entretenir, et se rendent enfin insolvables ! Mais si la loi des hommes n'a rien ordonné là-dessus, faut-il une autre loi que la loi de l'Évangile, que la loi de la conscience, que la loi de la nature (1) ?
Quelques lignes plus bas, Bourdaloue s'autorise du malheur du temps pour reprocher avec une nouvelle amertume à ses auditeurs les excès auxquels ils se livrent, toujours par l'entraînement de cette même passion :
Qu'on dise après cela que les temps sont difficiles, qu'on a bien de la peine à se maintenir dans son état, qu'on est obligé de se resserrer, et qu'on ne peut pas aisément se dessaisir du peu qu'on a. Je ne contesterai point avec vous, chrétiens, sur le malheur des temps ; sans en être aussi instruit que vous, je le connais assez pour convenir qu'on doit maintenant plus que jamais user de prudence et de réserve dans l'administration des biens; mais n'est-ce pas justement ce qui achève de vous condamner? et quel témoignage plus convaincant puis-je produire contre vous que le vôtre? car voici ce qui me paraît bien déplorable dans la conduite du siècle : on n'entend parler que de calamités et de misères ; il
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semble que le ciel irrité ait fait descendre tous ses fléaux sur la terre pour la désoler; chacun tient le même langage, et ce ne sont partout que plaintes et que lamentations. Mais voyez l'insoutenable contradiction ! au milieu de ces lamentations et de ces plaintes, tant de jeux ont-ils cessé? tant de mondains et tant de mondaines se sont-ils retranchés sur le jeu, en ont-ils plus mesuré leur jeu, se sont-ils réduits à un moindre jeu? En vérité, mes chers auditeurs, n'est-ce pas insulter à l'infortune publique, n'est-ce pas faire outrage à la religion que vous professez, n'est-ce pas allumer tout de nouveau la colère du ciel (1) ?
La description d'une table de joueurs au dix-septième siècle qui termine la seconde partie est d'une vérité frappante (2) :
Quel spectacle, de voir un cercle de gens occupés d'un jeu qui les possède, et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur cœur ! quels regards fixes et immobiles, quelle attention! Une faut pas un moment les troubler, pas une fois les interrompre, surtout si l'envie du gain s'y mêle. Or, elle y entre presque toujours. De quels mouvements divers l'âme est-elle agitée selon les divers caprices du hasard ! De là les dépits secrets et les mélancolies ; de là les aigreurs et les chagrins ; de là les désolations et les désespoirs, les colères et les transports, les blasphèmes et les imprécations. Je n'ignore pas ce que la politesse du siècle vous a là-dessus appris; que sous un froid affecté et sous un air de dégagement et de liberté prétendue, elle vous enseigne à cacher tous ces sentiments et à les déguiser, qu'en cela consiste un des premiers mérites du jeu, et que c'est ce qui en fait la plus belle réputation. Mais si le visage est serein, l'orage en est-il moins violent dans le cœur? et n'est-ce pas alors une double peine que de la
(2) Ibid, p. 405.
ressentir tout entière au dedans, et d'être obligé, par je ne sais quel honneur, de la dissimuler au dehors? Voilà donc ce que le monde appelle divertissement, mais ce que j'appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions (1).
Voyons encore comment il met aux prises la passion du jeu avec le devoir pressant de la restitution :
On a des dettes h payer, on a une nombreuse famille à entretenir et des enfants à pourvoir, on a des domestiques à récompenser, on a des aumônes à faire et des pauvres à soulager. A peine les revenus y peuvent-ils suffire, et si l'on •était fidèle à remplir ces devoirs, on ne trouverait plus rien, ou presque rien pour le jeu. Toutefois, on veut jouer, et c'est un principe qu'on a tellement posé dans le système de sa vie, que nulle considération n'en fera jamais revenir. On le veut à quelque prix que ce soit, et pour cela que fait-on? voilà le désordre et l'iniquité la plus criante. Parce qu'on ne peut pas acquitter ses dettes si l'on joue, ou qu'on ne peut jouer si l'on acquitte ses dettes, on laisse languir des créanciers, on se rend insensible aux cris de l'artisan et du marchand, on use d'industrie et de détours pour se soustraire à leurs justes poursuites et pour leur lier les mains, on les remet de mois en mois, d'années en années, et ce sont des délais sans fin : on n'a rien, dit-on, à leur donner, et néanmoins on trouve de quoi jouer (2).
(1) M™» la duchesse d'Orléans, qui n'aimait ni les Français ni leurs usages, écrivait à sa sœur, le 14 mai 1695 : « Ici en France, aussitôt que l'on est réuni, on ne fait rien qiie jouer au lansquenet..., on joue ici des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés ; l'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing que toute la salle en retentit; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tète; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir. »
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De tous les points de morale que notre orateur a touchés, l'obligation de payer ses dettes est, avec le libertinage des mœurs, celui qu'il a traité avec le plus de hardiesse et de persévérance. Nous avons déjà vu, d'après le marquis de Sourches, que les courtisans, jeunes et vieux, s'endettaient facilement et comptaient sur l'aide des usuriers ou sur la faveur des dépositaires de la fortune publique; aussi Bourdaloue, qui avait mission et grâce pour combattre les désordres royaux quels qu'ils fussent et de quelque part qu'ils vinssent, n'a-t-il pas craint de dire clairement sa pensée sur ce sujet.
Aux yeux du moraliste chrétien, la restitution n'est pas seulement un devoir de morale humaine ; pour lui et pour tous les chrétiens, c'est un devoir de religion. L'orateur emprunte la pensée de saint Thomas, qui affirme « que l'intérêt de Dieu est nécessairement renfermé dans l'intérêt du prochain et qu'il n'est pas possible de s'acquitter auprès du prochain sans s'acquitter par là même auprès de Dieu qui en est le protecteur et comme le tuteur (1) ».
Dans le discours sur cette matière, pour le vingt deuxième dimanche après la Pentecôte (2) , Bourdaloue ne veut parler que de la restitution 'par rapport aux Mens de la fortune; et il se promet beaucoup de cette matière : c'est, qu'en effet, le plus grand nombre des auditeurs avait besoin de se remettre en mémoire les principes les plus vulgaires de l'honnêteté, et aussi de dissiper les illusions qui portent la masse des hommes à prévenir l'injustice des autres par des injustices non moins criantes. Voici en quels termes l'orateur pose le fondement de la morale en matière de restitution :
Un homme chrétien, qui veut vivre selon les principes de
(1) T. YII, p. 331. Sur la Restitution.
(2) Ihid., p. 329.
la loi de Dieu, doit avoir plus de délicatesse pour ne pas blesser les intérêts de son frère, que pour conserver les siens propres ; et sa principale étude ne devrait pas être de se préserver de la mauvaise foi de ceux qui l'approchent, mais de préserver ceux qui l'approchent et de se préserver soimême de la sienne. Cette conséquence passerait, même dans le paganisme, pour indubitable : jugez si elle peut être contestée dans la religion de Jésus-Christ. Or, voilà, mes chers auditeurs, l'important secret que je dois aujourd'hui vous découvrir, pour vous faire prendre selon Dieu une conduite sûre, et pour vous mettre à couvert de la rigueur de ses jugements : c'est cette exactitude de conscience, cette fidélité inviolable, cette horreur de tout ce qui ressent l'injustice (1).
Cette liberté de langage ne doit point nous étonner après ce que nous savons de l'autorité de l'orateur, et aussi d'après ce que nous savons du sans gène des courtisans et des notables bourgeois, qui ne se mettaient nullement en peine de tout sacrifier à leurs privilèges et à leurs titres ; et d'après quel principe? parce qu'au milieu du monde, ce n'est ni la grâce, ni la raison, ni la nature même qui gouverne l'homme (2), c'est la passion : la passion, qui sait pallier les usures, trafiquer du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Église, qui considère le bien du prochain comme le supplément de son indigence; qui enseigne l'art des contrats simulés qui se font tous les jours au mépris des lois divines et humaines.
Bourdaloue entre dans le détail des iniquités secrètement commises chaque jour, ou dissimulées par ï éclat éblouissant dont on les entoure. Nous gémissons da spectacle de tant de bassesses dans le commerce des
(1) T. vn, p. 333.
(2) Ibid., p. 336.
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hommes, bassesses que l'on ne s'avoue pas, mais qui n'en sont pas moins réelles.
Car de croire, dit-il, qu'il n'y ait de violences et de vols que ceux qui se font dans les forêts et dans les lieux écartés, c'est une erreur trop grossière pour vous l'attribuer, et vous êtes trop éclairés pour ne savoir pas que, comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi y en a-t-il dont les hommes ne rougissent point, et qui se commettent dans les conditions les plus éclatantes, suivant cette parole du philosophe : Multi furto non erubescunl (Senee.) (l).
Bourdaloue ne s'arrête pas à ces iniquités qui peuvent paraître exagérées ; il entre dans le secret de la vie pratique et montre combien il est facile de commettre l'injustice : quand on a entre les mains le bien de son maître ; quand on est livré au commerce, que l'on donne et reçoit; quand on a des charges et des emplois qui sont, dit l'orateur, « autant de spécieux moyens pour prendre commodément et honorablement ; quand on exerce la profession de juge ou d'officier de guerre, avec pouvoir de ruiner ceux mêmes dont on doit prendre la défense. »
■fi Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus commun que tout cela? D'où il faut conclure que les grands, les riches, les hommes constitués en dignité, qui semblent être les plus éloigpés de l'usurpation et du larcin, sont néanmoins ceux qui s'y trouvent les plus exposés : car ce riche mondain, au milieu de sa grandeur et de sa magnificence, est chargé du bien d'une infinité de pauvres, du bien d'un domestique qui le sert, du bien d'un artisan qui travaille pour lui, du bien d'un marchand qui le fournit; et ce bien, sans qu'il
tl) T. VII, 339.
y prenne garde, est autant le sujet de ses iniquités que de sa honte (1).
Bourdaloue serre encore de plus près le puissant de la terre qui ne se contente pas de commettre l'injustice quand l'occasion se présente; il gémit de voir des gens assez esclaves de la corruption de leurs désirs, pour rechercher sciemment et délibérément les occasions particulières d'attenter sur le bien du prochain. Voici comment il s'exprime :
Vous savez, chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission : voilà le plus haut point de leur fortune; et vous savez quelle commission est la plus considérable et la plus importante dans leur estime : celle où il y a plus d'affaires, c'est-à-dire, celle où il y a plus de périls, celle où il est plus à craindre de se damner, celle où un homme, s'il A'eut oublier les lois de la religion et les violer, le peut plus sûrement et plus avantageusement. Car voilà l'idée véritable de ce genre d'emplois, et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moins de mal (2).
L'auditeur, anxieux, rassemble des prétextes pour se soustraire aux étreintes d'une morale aussi nettement définie ; l'orateur lui répond qu'il ne doit pas s'exposer à l'injustice ; et l'auditeur d'objecter qu'il faut bien remplir les emplois publics. S'il faut quelqu'un pour ces emplois, répond Bourdaloue, « c'est quelqu'un qui craigne d'y être, quelqu'un qui tremble en y entrant, quelqu'un qui gémisse et qui s'afîlige sincèrement d'en porter la charge ». îl termine par le trait suivant, où nous voyons une allusion
(i) T. YII, p. 341.
(2) Ibicl, p. 3/i2
SiO LE p. LOUIS BODRDALOTJE
à la catastrophe qui fit tomber le ministre Fouquet (1) du faîte de la fortune dans l'exil et la prison. Au contradicteur qui objecte que tout emploi est avantageux, quand on peut s'enrichir en peu de temps, l'orateur répond :
Quiconque veut devenir riche en peu de temps, ne peut guère être juste selon Dieu : Permettez-moi, mes Frères, de faire ici une réflexion : vous en f(dtes souvent de politiques sur les affaires du monde; en voici une chrétienne, que la politique la plus intéressée ne détruira pas. Toutes les règles de la conscience vous apprenaient qu'il n'est rien de plus contraire au salut qu'un emploi où il est aisé de s'enrichir ; mais toutes les règles de la conscience n'avaient pas assez de force pour vous le faire fuir dans cette vue. Qu'a fait Dieu? il a permis que les considérations humaines vinssent au secours de votre devoir, et que l'intérêt même temporel vous obligeât à ne plus tant désirer ce qui se trouvait sujet à tant de recherches et à de si tristes décadences. Je ne sais si vous profiterez de cette leçon, mais malheur à ceux pour qui ce dernier remède de la miséricorde et de la sagesse divine n'aura d'autre effet que d'exciter leurs murmures et de les jeter dans le désespoir! Vous rrH entendez, et il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage (2).
La difficultéde restituer n'est que trop manifeste; tout le monde est de cet avis, et l'auditoire interrogé n'y contredira pas.
Je vous le demande, chrétiens, c'est à vous-mêmes que j'en appelle, et à ce long usage du monde que vous avez encore plus que moi. En voyons-nous aujourd'hui beaucoup qui, pour satisfaire au christianisme et à la loi de Dieu,
(1) Fouquet fut arrêté en 1661 et mourut en 1680.
(2) T. -VII, p. 343.
LE P. BOUfiDALOUE ET LES COURTISANS Sll
prennent le parti de restituer un bien mal acquis? je ne veux que cette preuve de ma seconde proposition (1).
Bourdaloue cite deux traits de probité dans l'antiquité, leur rareté en fait autant de phénomènes qui n'établissent pas une loi; il oppose l'expérience telle que la connaissance des hommes l'établit et il prend l'auditoire encore à témoin de ce qu'il avance :
Vous savez ce qui arrive, surtout parmi les grands du siècle : on traite un homme d'importun et de misérable parce qu'U demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s'il poursuivait une grâce, parce que c'est à un grand qu'il a affaire; n'en obtenant jamais d'autre réponse, sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'en même temps il y ait tout ce qu'il faut pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu, quoiqu'il y ait tout ce qu'U faut pour le crime ; et avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d'affecter tout l'extérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite (2).
Suivons encore l'orateur dans l'énumération des vaines excuses que sait entasser le débiteur avec autant d'hypocrisie que de déloyauté; elles sont d'une vérité toujours actuelle.
Hé quoi! dit un mondain délibérant avec soi-même sur une importante restitution, faudra-t-il donc ruiner mes enfants, en leur ôtant ce qu'ils ont toujours envisagé comme l'héritage de leur père ; et tout innocents qu'ils sont de mon injustice, auront-ils la disgrâce et le malheur d'en porter la
(2) Ibid, p. 347.
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peine? Faudra-t-il déchoir du rang que je liens dans le monde, et, d'une fortune opulente me voir réduit dans une vie obscure? Faudra-t-il me faire connaître pour ce que je suis, pour un ravisseur du bien d' autrui et, en le restituant, exécuter contre moi-même un jugement si sévère ? Où prendre de quoi réparer toutes les injustices dont je me sens coupable? où trouver ceux qui les ont souffertes et à qui je devrais satisfaire? Toutes ces raisons se présentent à son esprit, le jettent dans la confusion et dans le trouble, le portent à des désespoirs, lui donnent des dégoûts de sa religion, lui en rendent l'exactitude odieuse, le tentent de ne plus rien croire, le mettent au terme de tout risquer et de mourir impénitent : en un mot, lui représentent cette restitution plus fâcbeuse que la mort môme, et malgré les sollicitations pressantes de l'Esprit de Dieu, lui font conclure : Non, je ne le puis. Yous ne le pouvez, mon cber auditeur? Ah! plût à Dieu que cette parole fût sincère et véritable; et qu'au lieu de l'extrême difficulté dont je conviens, elle signifiât dans vous une impuissance absolue? Quelque déplorable que fût votre sort, votre salut du moins serait hors de risque ; car si vous n'aviez pas de quoi satisfaire les hommes, vous auriez de quoi contenter Dieu. Mais la question est de justifier cette impuissance dont vous vous prévalez; et je vais vous faire voir qu'il n'est rien de plus faux que le prétexte de cette impossibilité allégué par la plupart des hommes en matière de restitution, comme aussi rien n'est plus vrai que l'impossibilité réelle du salut sans la restitution (1).
L'autre partie du sermon sur la resiiiution donne la réponse aux objections qu'invente le débiteur, ainsi que la solution aux difficultés qu'il a lui-même multipliées autour de lui sans pouvoir justifier sa conduite; Bourdaloue fait voir que l'impossibilité de la restitution est imaginaire, que, faute de restitution, l'homme coupable de retenir le bien d'autrui se met hors la voie du salut.
(!) T. VU, p. 349.
Nous ne suivrons pas l'orateur dans le détail des réponses qui sont celles d'un directeur de conscience éclairé, prudent et ferme; nous citerons cependant un passage qui donne la mesure de cette sûreté de principe qui caractérise le moraliste, défenseur des droits éternels du Dieu de justice : tout se réduit à ce principe incontestable : Poiiît de salut sans la restitution (1), et voici les raisons :
De toutes les obligations à quoi le salut est attaché, il n'en est pas de plus étroite que celle-ci, ni qui souffre moins d'adoucissement, de tempéramment, d'accommodement : obligation rigoureuse, dit l'Ange de l'école, soit à l'égard des hommes ministres de Dieu, soit à l'égard de Dieu même. A l'égard des hommes ministres de Dieu, parce qu'ils n'en peuvent jamais dispenser; à l'égard de Dieu, parce que s'il le peut, il ne le veut pas. Remarquez, s'il vous plaît, ce que je dis. Dieu a donné aux hommes qui sont ses ministres sur la terre une puissance presque sans bornes. Ils peuvent, en vertu de la juridiction qu'ils exercent, considérée dans sa plénitude, dispenser des lois de l'Église les plus saintes, absoudre des censures les plus foudroyantes, relever des serments les plus authentiques, faire cesser l'engagement des vœux les plus solennels, effacer les crimes les plus énormes, remettre les peines et les satisfactions les plus légitimement imposées. Ils ont, dis-je, tous ces pouvoirs en nàille rencontres. Mais s'agit-il de restituer? chose étonnante, chrétiens! ces hommes que l'Ecriture appelle des dieux, et qu'elle traite de tout-puissants, ne peuvent plus rien. Ces clefs données à saint Pierre n'ont pas la vertu d'ouvrir le ciel à quelque usurpateur que ce soit, tant qu'il se trouve volontairement chargé du bien de son prochain ; et l'Église, à qui il appartient de lier et de délier en tout le reste, nous fait entendre que là-dessus elle a les mains liées
(i) T. VII, p. 358.
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elle-même. Ce n'est pas assez; mais selon de très savants théologiens, après le Docteur angélique, Dieu même à notre égard, et à proprement parler, ne peut user sur cela de dispense. Il peut bien, disent-ils, comme Seigneur absolu de toutes choses, transporter la propriété et le domaine de mon bien à celui qui me l'a ravi, parce que je n'ai rien dont Dieu ne soit le maître plus que moi-même. Mais s'il ne fait pas ce transport et tandis que ce bien est à moi, Dieu, tout Dieu qu'il est, ne peut dégager quiconque me l'a enlevé de l'obligation de me le rendre : pourquoi? parce que cette obligation est nécessairement renfermée dans la loi éternelle et invariable de la souveraine justice (1).
Bourdaloue termine ce discours en rappelant aux mauvais riches, détenteurs du bien d' autrui, les malédictions qui pèsent sur leur tête; il s'écrie :
Qu'avez-vous donc fait en accumulant revenus sur revenus, profits sur profits, en prenant de toutes parts et à toutes mains, et ne vous désaisissant jamais de rien? vous l'éprouvez à présent et vous le sentirez pendant toute l'éternité. Vous vous êtes fait un trésor de colère pour le jour redoutable des vengeances divines. Vous avez suscité contre vous autant d'accusateurs qu'il y a eu de malheureux que vous avez tenus dans l'oppression et dont la ruine vous a enrichis. N'entendez-vous pas leurs cris qui s'élèvent au trône du Seigneur? du moins il les entend, et c'est assez. Oui, il entend les cris de ces domestiques dont vous exigiez si rigoureusement les services, et à qui vous en refusiez si impitoyablement la récompense; les cris de ces marchands gui vous revêtaient, qui vojis nourissaient, qui vous entretenaient de leur bien, et qui n'en ont jamais touché le juste prix; les cris de ces ouvriers qui s'épuisaient pour vous de travail, et qui n'ont jamais eu de vous leur salaire; les cris de CCS créanciers que vous avez fatigués par vos délais,
(1) T. VII, p. 358.
arrêtés par votre crédit, privés de leurs plus légitimes prétentions par vos artifices et vos détours ; les cris de ces orphelins, de ces pupilles, de ces familles entières : le Seigneur, encore une fois, le Dieu d'Israël les entend, ces cris; et qui vous défendra des coups de sa justice irritée, et des foudres dont son bras est armé pour vous accabler?
Il n'y a, mes Frères, qu'une restitution prompte et parfaite qui puisse vous préserver de ces foudroyants anathèmes, que Dieu, vengeur des intérêts du prochain, est prêt à lancer sur vos têtes (1).
Nous trouvons, sur les lèvres de Bourdaloue, dans une des circonstances les plus solennelles de sa vie, un passage qui témoigne de l'importance qu'il attachait à ce point de morale pratique, à la restitution, de la part des grands de la cour. Il prêche, à Saint-Louis, devant l'auditoire le plus distingué de la capitale, rassemblé pour honorer les funérailles du prince Henri de Gondé, père du grand Condé, le 10 décembre 1683, il le présente comme un modèle à suivre aux seigneurs endettés :
L'homme contre lui-même le plus droit et le plus équitable, se retranchant pour payer ses dettes {écoutez, grands, et instruisez-vous d'un devoir que quelques-uns goûtent si peu), se retranchant pour payer ses dettes, et aimant mieux rabattre sa grandeur que d'intéresser la justice; n'ayant jamais su ce secret malheureux de soutenir sa condition aux dépens d'autrui ; et, dans le désordre où il trouva les affaires de sa maison, s'étant mesuré à ce qu'il pouvait, et non pas à ce qu'il était; persuadé, malgré le dérèglement de l'esprit du siècle, que ses dépenses devaient au moins être bornées par sa conscience. Yoilà, ajoute l'orateur, ce que je soutiens être dans un prince l'ornement de la vraie religion (2).
(1) T. VII, p. 364.
(2) T. XIII, p. 379. Oraison fanèhre de Henri de Bourhon.
La parenthèse accentuée est un trait qui devait porter coup, et Bourdaloue seul pouvait sans témérité dire des vérités aussi crûment ; et quand bien même l'orateur aurait voulu défendre la maison de Condé contre le reproche d'une économie exagérée qu'on lui imputait à tort ou à raison, toujours est-il qu'en pareil circonstance ces quelques mots peuvent être mis au rang des hardiesses de la chaire. Elles sont aussi une réponse aux impertinences de M. Sainte-Beuve, qui prétend que jamais Jésuite n'aurait imposé, au prince de Conti converti, la nécessité de restituer, comme l'exigèrent, dit-il, les directeurs de Port- Royal (1).
fj oisiveté n'est pas moins redoutable pour l'homme du monde que la vie agitée des plaisirs incessants. Bourdaloue l'a compris lorsqu'il a mis au nombre des enseignements utiles à répandre dans son auditoire le sujet de F oisiveté. Il établit la nécessité du travail comme suite du péché originel qui l'a transformé en châtiment, et en second lieu il le présente comme imposé à l'homme pour remplir ici-bas une mission ; mais Dieu a-t-il distingué les chrétiens, a-til dit à ceux-ci : « Vous arroserez la terre de vos sueurs ; et à ceux-là : Vous n'en goûterez que les délices ? » Non, certes, Dieu n'a pas tenu ce langage, et tous les hommes étant pécheurs, tous sont condamnés au travail.
Que faut-il donc penser des désordres d'une vie oisive? C'est une seconde révolte de la créature contre Dieu. La première est la transgression de la loi, la désobéissance du non serviam; la deuxième est la fuite du travail, c'est-àdire le refus formel de subir la peine de sa révolte.
Bourdaloue aime à faire entrer sa morale par les sens ; c'est pourquoi il va nous dépeindre l'homme oisif sous toutes ses faces; laissons-le parler et n'oublions pas ici
(Ij Histoire de Port-Royal, t. V, p. 39.
LE r. BOURDALOUE ET LES COURTISANS 517
que le mal de l'oisiveté ne consiste pas seulement à ne rien faille, mais aussi et surtout à faire des riens. Nous lisons, à la fin de la première partie du sermon, la page suivante, qui est une czitique très spirituelle des occupations ordinaires de la société contemporaine :
Ne parlons point seulement en général, mais pour l'édifîcalion de vos mœurs; et pour vous rendre ce discours utile, entrons dans le détail. Un homme du monde tel qu'à la confusion de notre siècle nous en voyons tous les jours ; un homme du monde dont, par une habitude pitoyable, la sphère est bornée au plaisir ou à l'ennui; qui passe sa vie à de frivoles amusements, à s'informer de ce qui se dit, à contrôler ce qui se fait, à courir après les spectacles, à se réjouir dans les compagnies, à se vanter de ce qu'il n'est pas, à railler sans cesse, sans jamais rien faire ni rien dire de sérieux ; un chrétien réduit à n'avoir point de plus ordinaire ni de plus constante occupation que le jeu, c'est-àdire qui n'use plus du jeu comme d'un relâchement d'esprit dont il avait besoin pour se distraire, mais comme d'un emploi auquel il s'attache, et qui est le charme de son oisiveté; im chrétien déconcerté et embarrassé de lui-même quand il ne joue pas : qui ne sait ce qu'il fera, ni ce qu'il deviendra, quand une assemblée ou une partie de jeu lui manque; et, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi, qui ne joue pas pour .vivre, mais qui ne vit que pour jouer: une femme professant la religion de Jésus-Christ, tout appliquée à l'extérieur de sa personne; qui n'a point d'autre exercice que de consulter un miroir, que d'étudier les nouvelles modes, que de parer son corps; qui, négligeant ses propres devoirs, est toujours prête à s'ingérer dans les affaires d' autrui; ne sachant rien, et parlant de tout; ne s'instruisant pas où il le faut, et faisant la suffisante où il ne le faut pas! qui croit qu'elle accomplit toute justice, quand elle va inutilement de visite en visite, qu'elle en reçoit aujourd'hui, qu'elle en rend demain; qui se fait un devoir prétendu d'entretenir par de vaines lettres mille com-
518 LE p. LOUIS BOURDALOUB
merces superflus, et même suspects et dangereux, et qui, à l'heure de la mort, ne peut rendre à Dieu d'autre compte de ses actions, que celui-ci : J'ai vu le monde, j'ai pratiqué le monde. Encore une fois, un homme, une femme peuvent-ils se persuader que tout cela soit conforme à cet ordre de justice que Dieu a étahli sur nous en qualité de pécheurs ? Cette continuité de jeu, cette vie de plaisir, est-il rien de plus opposé aux idées que Jésus-Christ nous donne de notre condition (1) ?
Nous avons ici le tableau complet d'une vie tissue de liens. Quelqu'un osera-t-il dire qu'il est d'une qualité et dans une élévation où le travail ne lui convient pas ?
Bourdaloue répond :
Quelle conséquence ! Parce que vous êtes grand selon le monde, en ôles-vous moins pécheur, et l'éclat de votre dignité efface-t-il la tache de votre origine? cette dignité estelle au-dessus des pontifes et des souverains (2) ?
Il termine en citant de- nombreux exemples qui établissent soit les conséquences funestes de C oisiveté, tels que les idolâtries des Israélites, les abominations de Sodome, la chute de Samson, les désordres de Salomon ; soit les avantages d'une vie de travail, comme nous en trouvons d'admirables preuves dans la vie des Pères du désert et dans les familles solidement chrétiennes. C'est le langage pratique auquel il nous a habitués.
Disons la vérité, s'il y a de l'innocence dans le monde, où est-elle, sinon dans les conditions et dans les états où la loi du travail est inviolahlement observée? Parmi les grands, les nobles, les riches, c'est-à dire, parmi ceux dont la vie-
il) T. Y, p. 239.
(2) Ibid, p. 242.
n'est qu'amusement et cpie mollesse, ne cherchez point la vraie piété, et ne vous attendez point à y trouver la pureté des mœurs ; ce n'est plus là qu'elle hahite, dit le patriarche Joh. Où est-ce donc qu'elle peut se rencontrer? dans les cabanes d'une pauvre fainéante, qui n'a point d'autre occupation que la mendicité? non, chrétiens; l'oisiveté perd aussi bien, ceux-là que les riches ; et ce genre de pauvres, que Jésus-Christ ne reconnaît point, est également sujet au libertinage. Où est-ce donc enfin que l'innocence est réduite? je vous l'ai dit : à ces médiocres états de vie qui subsistent par le travail; à ces conditions moins éclatantes, mais plus assurées pour le salut, de marchands engagés dans les soins d'un légitime négoce, d'artisans qui mesurent les jours par l'ouvrage de leurs mains, de serviteurs qui accomplissent à la lettre ce précepte divin : Vous mangerez selon que vous travaillerez; c'est là, encore une fois, qu'est l'innocence, parce que c'est là qu'il n'y a point d'oisiveté (1).
La condition des hommes sur la terre leur impose rigoureusement la loi du travail. Tel est le sujet de la deuxième partie du sermon sur l'Oisiveté, et nous admirons avec quelle clarté et quelle sûreté Bourdaloue impose à son auditoire la loi éternelle du travail. Elle s'étend à tous et en tout temps, et chacun a ses engagements particuliers : le jeune homme aide le vieillard, la femme soutient le juge et le soldat par les soins domestiques, l'artisan travaille pour le riche, et le riche par justice et par charité s'emploie pour l'artisan.
Plus une position est élevée, plus elle est sujette à des devoirs qu'on ne peut accomplir sans une action assidue et constante. Une dignité dans le monde, obhge un homme à s'intéresser pour tout un peuple ; suivons cet enseignement :
O20 LE P. LOUIS BODRDALOUE
Si je suis sage et si je raisonne bien, la grandeur et l'élévation de mon état, au lieu de flatter mon orgueil, sera pour moi un fonds d'humilité et de crainte, dans la pensée que plus je suis grand, plus j'ai d'obligations devant Dieu, dont je ne puis m' acquitter que par mon travail. Ah ! s'écrie saint Bernard, écrivant au même pontife dont j'ai déjà parlé, ne vous laissez pas enfler de la pompe qui vous environne, puisque le travail qu'on vous a imposé est encore plus grand que votre dignité (1) .
Arrivons aux conclusions : la première touche l'éducation des jeunes gens, qui n'échapperont aux désordres de leur vie que par le travail.
Dites-moi un genre de vie où l'homme puisse être oisif sans manquer aux devoirs essentiels de sa conscience : et pour ne point sortir des exemples que je viens de marquer, si ce jeune homme de qualité passe ses premières années dans les divertissements et les plaisirs, comment acquerrat-il les connaissances qui sont le fondement nécessaire sur lequel il doit bâtir tout ce qu'il sera un jour? N'ayant pas ces connaissances, comment sera-t-il capable d'exercer les emplois où on le destinera; et s'engageant dans ses emplois avec une incapacité absolue, comment pourra-t-il s'y sauver? Quoi donc! Dieu lui donnera-t-il une science infuse, au moment qu'il entrera en possession de cette dignité ? Gommencera-t-il à s'instruire lorsqu'il sera question de juger et de décider? Pera-t-il l'apprentissage de son ignorance aux dépens d'autrui? justifiera-t-il ses fautes et ses erreurs par l'oisiveté de sa jeunesse? Dira-t-il qu'il est excusable parce qu'il a prodigué son temps, qui lui devait être d'autant pUis précieux qu'il ne pouvait plus être réparé? Cependant, chrétiens, rien de plus commun : car si le monde est aujourd'hui plein de sujets indignes et incapables de ce qu'ils
sont, il n'en faut point chercher d'autre principe. La vie paresseuse et inutile des jeunes gens est la cause principale de ce désordre, et ce désordre, la source funeste de leur réprobation (1).
Après cette leçon indirecte aux pères de famille auxquels incombe le devoir de préparer l'avenir de leurs enfants, l'orateur expose les conséquences de la paresse dans les hommes appelés par leur naissance à prendre la direction des affaires publiques, et termine par cette pensée de saint Chrysostome, qui n'est pas sans noblesse :
S'il arrivait, dit ce Père, qu'une étoile de la dernière grandeur interrompît son cours et qu'elle perdît toute sa vertu, ce serait un défaut dans le monde, qui néanmoins n'y ferait pas une grande altération. Mais si le soleil venait à s'obscurcir tout à coup, et que toute son action fût suspendue, quel trouble et quelle confusion dans l'univers! Il en est de même des états de la vie. Que dans une condition médiocre un homme oublie et néglige ses devoirs, le préjudice qu'en reçoit le public ne s'étend pas toujours fort loin, et souvent cet homme ne fait tort qu'à lui-même; mais qu'un grand, mais qu'un prince, mais qu'un roi, si vous le voulez, abandonne la conduite des affaires, c'est comme l'éclipsé du premier astre qui fait souffrir toute la nature. Il me semble que cette vérité n'a pas besoin d'autre preuve (2) .
Le discours sur /" Oisiveté, qui est attaché au dimanche de la Septuagésime dans l'édition du P. B retonneau, a été prêché à la cour et devant un auditoire de courtisans ; le contexte le montre clairement. D'après l'édition des sermons de 1693, le même sujet aurait été traité le vendredi de la deuxième semaine de Carême.
(2)/6îrf., p. 258.
522 LE p. LOUIS BOURDALOUB
Nous terminons ce que nous avons à dire sur la vie de cour, par l'analyse du sermon de Bourdaloue, prêché, d'après le P. Bretonneau, le sixième dimanche après la Pentecôte (i) . Ce sermon sur la Tonperance chî'éiienne est d'une vérité frappante ; il a été adressé à un auditoire spécial, à une réunion d'auditeurs qui avaient besoin d'être ramenés à la pratique d'une vertu ordinairement respectée par les fidèles ordinaires. Quand Bourdaloue met en cause les excès d'intempérance dont les cours donnent le scandale, nous ne pouvons croire qu'il dénonce devant un public quelconque des coupables absents.
.On est assez disposé à condamner les excès d'intempérance auxquels se livraient nos ancêtres ; et c'est justice, les excès sont toujours condamnables ; mais nous ne savons si c'est à notre siècle à se récrier contre les désordres du dix-septième siècle. Les abstinences de l'Église qui sont après tout hygiéniques, étaient généralement observées à la cour. Le roi n'a de sa vie manqué un jour maigre, dit Saint-Simon (2), à moms de vraies et très rares incommodités. Quelques jours avant le Carême, il tenait un discours public à son lever, par lequel il témoignait qu'il trouverait très mauvais qu'on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnait au grand Prévôt d'y tenir la main et de lui en rendre compte... M"" de Montespan, au rapport de M""" de Caylus, jeûnait austèrement les carêmes.
Personne n'ignore que le grand débordement des mœurs publiques appartient à l'histoire du dix-huitième siècle. La débauche, encore dissimulée au déclin du dixseptième, devint un scandale public quand on entendit parler des soupers du Temple^ où régnait le duc de Ven-
(■l)T. YI, p. 213.
(2j Mém., t. YIU, p. 189.
dôme, et des orgies du Palais Royal, où le régent et la duchesse de Berry préparaient le triomphe d'un sensualisme éhonté sur ce que l'on appelait alors le parti dévot, qu'il ne faut pas toujours confondre avec les jansénistes. On prit d'abord avec le ciel des accommodements; on arriva bien vite aux excès ; dès lors la plus grossière intempérance devint une source de désordres monstrueux.
C'est ainsi qu'à la cour, les médianoches (1) étaient condamnés par les dévots^ à l'exemple de la reine; c'était, à la veille du jour consacré au Seigneur, un exercice de bouche qui paraissait peu digne d'un chrétien. Mais ces médianoches de cour n'étaient rien en comparaison de ce qui se passait clandestinement dans des rendez-vous de princes ou de grands seigneurs, en compagnie de femmes à mœurs légères. M""" de Sévigné décrit, le 6 avril 1672, un de ces soupers au passage du samedi au dimanche de la Passion; et à cette époque tout chrétien s'abstenait de viande pendant le Carême entier. Sans tenir compte du temps et des convenances du moment, M. le Duc, fils du grand Condé, après un souper à Saint-Maur, des plus beaux poissons de la mer, donna rendez-vous à la société, dans une petite maison près de l'hôtel de Condé, où, après minuit, on servit le plus grand médianoche du monde en viandes très exquises (2). « Cette petite licence, dit M""" de Sévigné, n'a pas été très bien reçue w; puis elle cite les personnages qui figurent dans cette partie de plaisir suspecte, dames et messieurs, entre autres le chevalier de Lorraine, sans oublier les hautbois, les musettes, les violons, puis elle ajoute : « De madame la Duchesse (3) ni
(1) Repas servi en gras dans les soirées de la cour, à Theure de minuit, passage du samedi au dimanche, le samedi était jour d'abstinence.
(2) Lettres de Jf'"<= de Sévigné, t. ni, p. H.
(3j Épouse du duc d'Enghien, M. le Duc, rampli;^^rion.
52 i LE p. LOUIS BOURDALOUE
du Carême, pas un mot, l'une était dans les appartements et l'autre dans les cloîtres. » Ces sortes de scandales n'étaient pas rares dans la haute société; et nos mangeurs de viande du Vendredi saint des temps modernes, courtisans eux aussi et puissants du jour, avaient été devancés par des courtisans et des princes de la cour de Louis XIV. Écoutons maintenant le P. Bourdaloue, entendons-le parler de la Tempévance chrétienne comme d'un remède contre les désordres qui n'exercent que trop facilement leur empire dans les cours chrétiennes.
Et pourquoi pensez-vous, dit-il, qu'il y ait tant de corruplion parmi les grands du monde, et dans les cours des princes? n'en cherchons point d'autre source que celle même que nous a marquée Jésus-Christ : c'est qu'on y vit mollement, c'est qu'on s'y nourrit délicieusement, c'est que le corps y a toutes ces commodités et toutes ses aises ahondamment. Je sais qu'il n'y a point d'état que le vice ne puisse corrompre ; mais après tout il faut convenir que ces conditions médiocres et laborieuses, ou les facultés ne permettent pas d'accorder si libéralement à la chair ce qu'elle demande, sont plus à couvert de la contagion, et qu'elle y fait moins de ravages ; au lieu que ce serait une espèce de miracle, si dans ces palais des rois et dans ces maisons des puissants et des opulents du siècle, où la sensualité est sans cesse écoutée et flattée, la vertu ne succombait pas aux atteintes des plus vicieuses passions, et si la parole de rÉcriture ne s'y accomplissait pas : Incrassatiis^ impinguatus^ dilatatus (Deul. 32, IS) ; ce peuple ne s'est rien refusé, rien épargné, et au milieu d'une affluence somptueuse, il s'est mis dans un embonpoint qui lui fait plaisir et qu'il a bien soin de conseruer ; mais que s'ensuit-il de là? c'est qu'il ne connaît plus le Dieu qui l'a créé, et qu'il l'a renoncé pour se livrer tout entier à lui-môme, et ne s'occuper que de lui-même : Dereliquil Deam factorem suwn (Ibid.). Ah! Seigneur, n'est-ce pas ainsi que ceux à qui vous avez dispensé vos dons avec
moins de réserve, les tournent contre vous, et ne vous en font point d'autre hommage que de s'ensevelir, non seulement dans la vie la plus oisive, mais, par une conséquence immanquable, dans la vie la plus lascive et la plus dissolue (1) ?
On ne saurait trop peser cette phrase qui exprime si bien l'indignation méprisante du religieux, en présence du peuple des cours qui s'est mis dans un embonpoint qui lui fait plaisir et qu'il a bien soin de conse7've)\
Dans ce sermon, Bourdaloue, commentant le mystère de la multiplication des pains, montre à ses auditeurs ce qu'il peut y avoir de déréglé et de défectueux dans la réfection du corps, et comment on peut la sanctifier (2).
11 demande au chrétien de secouer le joug de ses appétits, de ne les satisfaire que par besoin et nécessité, et d'en éloigner toute recherche et toute délicatesse.
Dans la première partie, nous découvrons une applicacation touchante du mystère. Bourdaloue compare au peuple juif turbulent, ingrat et rebelle sous la conduite de Moïse, le peuple nouveau conduit par Jésus-Christ le maître des âmes, peuple qui oublie tout pour le suivre : en récompense de son oubli des besoins de la vie, Jésus, par sa puissance, arrache des cœurs les passions animales et terrestres pour y substituer les passions toutes spirituelles et toutes pures. Réprimons donc les appétits de la chair, si nous voulons être dignes de suivre Notre-Seigneur et d'entendre sa voix. C'est saint Paul que Bourdaloue fait parler :
Oui, mes Frères, leur disait ce maître des Gentils, il y en a plusieurs parmi vous dont je vous ai déjà parlé, et
(1) T. YI, p. 232.
^2) Ihid., p. 216.
526 LE p. LOUIS BOURDALOUE
dont je vous parle encore avec douleur, qui vivent en vrais apostats de la croix de Jésus -Christ. Hommes livrés à leurs sens, plongés dans leurs sens, idolâtres de leurs sens, et qui ne doivent pas attendre d'autre fin qu'une damnation éternelle : pourquoi? parce qu'ils se font une divinité de leur corps; et que toute leur attention est à satisfaire cette chair mortelle et corruptible. Or, ce que cet apôtre remontrait en des termes si forts aux premiers chrétiens, n'ai-je pas droit de vous le dire à vous-mêmes, et ne puis-je pas vous adresser les mêmes paroles? Car ne savonsnous pas qu'il n'y en a que trop de ce caractère dans le siècle où nous sommes, qui ne semblent vivre que pour nourrir et engraisser leur corps; qui n'ont d'autre pensée, d'autre vue, d'autre occupation que celle-là; qui, pour une partie de plaisir et de bonne chère, abandonnent, aux plus saints jours, tous les exercices de piété ; et bien loin de se priver du nécessaire comme ces troupes de notre Évangile, pour venir entendre Jésus-Christ dans la personne de ses ministres, laissent les prédications les plus importantes et les plus salutaires enseignements, pour ne pas manquer une occasion de satisfaire leur cupidité? Je veux croire, mes chers auditeurs, que vous n'êtes pas de ce nombre, mais je dois toujours condamner ici ce scandale pour vous en préserver (1).
L'orateur cite l'exemple de Notre-Seigneur, des saints, des solitaires, et il met en action saint Augustin, luttant contre la concupiscence :
Je me vois engagé dans une guerre continuelle et contre qui? contre la concupiscence qui règne encore dans moi malgré moi, et qui me doit être d'autant plus suspecte, qu'elle me paraît moins criminelle, parce qu'elle se couvre du prétexte de la nécessité (â).
(1) T. VI, p. 219.
(2) Ibid., 222.
11 faut fuir ï excès : c'est par l'excès que l'homme se rabaisse à la condition de la bête, et quel opprobre pour notre siècle, s'écrie l'orateur, quel opprobre pour la société que de voir de pareils exemples donnés par des personnes du sexe (1) î II fallait que le scandale fût bien connu pour que Bourdaloue, avec sa prudente discrétion, se crût permis de révéler ces turpitudes.
Nous ne parlerons ni de la duchesse de Berry ni de ses excès à la cour si brutalement décrits par Saint-Simon (2); ni des orgies du Temple : ces derniers appartiennent au siècle qui suit. Mais déjà les rendez-vous suspects étaient connus, et l'orateur comprenait qu'il était de son devoir de détourner ses auditeurs de la fréquentation de ces lieux de débauche :
Parce que les excès se commettent plus ordinairement en certaines assemblées, le moyen dé se maintenir dans une vie sobre et tempérante, c'est de les éviter, autant que le permettent la charité du prochain et votre état. C'est de méditer souvent ces paroles que saint Augustin confesse avoir été le principe de sa conversion : Non in comessationibus et ebrielalibus ; sed induimini Duminum Jesum Christum (Rom., 13; 13, 14). L'esprit de Dieu n'est point dans ces fréquents repas, nidans ces fausses joies du monde ; mais pour se revêtir de Jésus-Christ, il faut se résoudre à vivre frugalement. C'est de faire divorce avec ses faux amis et ces compagnons de débauche, qui sont les vrais ennemis de la piété et autant de corrupteurs. C'est de fuir ces maisons publiques où l'intempérance semble être dans un plein règne ; de considérer que si l'Église en a défendu l'entrée à ses ministres sur les plus grièves peines, si les Pères généralement en ont
(1) T. YI, p. 228. — Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet, lorsque nous étudierons la mission du P. Bourdaloue auprès des dames de son siècle.
(2) Mém., t. Y, p. 343.
528 LE p. LOUIS BOURDALOUE
donné horreur aux chrétiens, c'est parce qu'ils ont cru que si l'excès n'y était pas toujours, au moins l'occasion prochaine de l'excès en était moralement inséparable (J).
Bourdaloue savait à qui il parlait; il n'était pas sans connaître, par les rapports de ses amis, les lieux de rendezvous, les hôtels, les tripots où les gens de qualité, oubliant toute pudeur, se livraient à toutes sortes de débauche; nous avons cité l'hôtel de Condé, le prieuré du Temple surtout était bien connnu, et certainement il était le plus légitimement diffamé.
L'austère prédicateur regarde toute recherche, toute délicatesse sensuelle, comme une faute contre la tempérance chrétienne. Lui objecte-t-on la conduite de Dieu à l'égard des Israélites rebelles, ses attentions pour nourrir délicatement ce peuple ingrat dans le désert; il répond que si Notre-Seigneur se montre plus difficile pour ses disciples que le Dieu d'Israël ne s'est montré pour son peuple, c'est que celui-ci était un peuple maudit, tandis que les disciples de Jésus-Christ étaient un peuple de prédilection.
Autre question que l'orateur se pose : de quelle perfection la réfection du corps est-elle capable (2) ? Elle peut et doit être sanctifiée par la prière; et l'orateur entre dans les détails de la vie chrétienne et rappelle le devoir de la prière à ceux de ses auditeurs qui ont plus de raisons pour y satisfaire et qui s'en préoccupent le moins.
Disons plutôt, mes chers auditeurs, que c'est à ce signe qu'il devrait et qu'il voudrait nous reconnaître pour ses disciples et pour chrétiens, mais qu'il ne nous reconnaît plus : car ce saint usage n'est-il pas presque aboli dans le monde ?
(2) Ibid., p. 234.
(lu moins, où n'est-il pas négligé? où n'est-il pas traité de menue pratique et de léger exercice? combien même de ces auditeurs mondains à qui j'en parle, de ces esprits forts ou prétendus forts, m'accusent peut-être présentement de descendre à un détail frivole et puéril? Hé quoi! l'homme vivra des bienfaits de Dieu sans penser à Dieu, et je ne pourrai pas lui rappeler le souvenir de son bienfaiteur qu'il oublie ! et, ce qu'il y a de plus étrange, c'est à ces tables où tout abonde, tandis qu'aillears on mange à peine, selon l'expression de l'Écriture, un pain étroit et mesuré; à ces tables où tout est servi avec tant de propreté, avec tant d'assaisonnements et tant d'apprêts, avec tant de pompe et tant de magnificence, lorsqu' autre part on ne mange qu'un pain de douleur, qu'un pain détrempé dans les larmes et dans les sueurs : c'est, dis-je, à ces tables si bien dressées et si bien couvertes, qu'on refusera impunément au souverain Seigneur, de qui seul on tient tout cela, et à qui seul on est redevable de tout cela, les justes hommages qui lui sont dus! Tous en penserez, mes Frères, et vous en direz tout ce qu'il vous plaira : pour moi quoi que le monde en puisse penser et quoi qu'il en puisse dire, je ne craindrai point de me faire entendre là-dessus, et, pour éviter la censure du monde, je ne me tairai point sur un devoir si légitime et si raisonnable ('1).
En deux mots, le P. Bourdaloue rappelle à tous l'obligation de la prière avant et après le repas, le Benedicite et les Grâces. C'est ainsi qu'on donne à la table la première place à Jésus-Christ, et sa présence chassera du repas les discours dissolus, qui en font le plus mortel agrément, suivant l'expression de notre prédicateur.
On n'y débitera plus de ces maximes corrompues, et même si abominables, sur l'usage de la vie, comme si nous ne
(1) T. VI, p. 23G.
S30 LE p. LOUIS BOURDALOUE
l'avions reçue que pour jouir de ses plaisirs; sur l'emploi du temps, comme s'il n'était donné que pour se divertir, et que la brièveté de ses années dût être un motif pour les rendre plus voluptueuses et pour les passer avec plus de licence : Com^damus et bibamus; cras enimmoriemur {Isaïe 22 ; JS). On n'y célébrera plus, et l'on n'y exaltera plus tant ces .divinités fabuleuses dont les noms portent avec eux les plus sensuelles idées, et expriment les plus grossières elles, plus sales- passions. On n'y déchirera plus personne, ou par piquantes railleries, ou par de cruelles médisances : pourquoi? parce qu'on y respectera la présence de Dieu (1).
Dans ce passage, nous trouvons le programme habituel des entretiens de table.
Enfin, c'est un devoir pour le chrétien de faire la part du pauvre. Cette dernière partie du discours est un appel à l'aumône des plus entraînants. L'orateur, de l'une des circonstances de son évangile, tire cette conclusion : le mystère de l'aumône. C'est avec un motif mystérieux que Notre-Seigneur a multiplié les pams de manière qu'il restât sept paniers pleins des restes ; ils étaient destinés aux pauvres qui pouvaient survenir. Et dès lors ils n'étaient point superflus (2). C'est ainsi que dans les maisons des richesil doit y avoir du superflu pour les membres de Jésus- Christ. Imitons l'exemple de saint Louis, qui invitait les pauvres à sa table et souvent, par respect pour les membres de Jésus-Christ, ne voulait manger qu'après eux. Bourdaloue convient qu'il n'en demande pas tant de ses auditeurs, et avec malice il leur expose ce qu'il attend d'eux.
Quoi qu'il en soit, il n'est point ici question de tput cela,, et ce n'est point ce que j'exige de vous. Tout cela était
(U T. YI, p. 240.
(2) Ibid., p. 243.
héroïque dans saint Louis, et peut-être serait pour vous un sujet de complaisance et de vaine gloire. Ce que je vous demande, mes chers auditeurs, c'est qu'au lieu de nourrir les pauvres dans vos maisons et à vos tables, comme saint Louis, vous les nourrissiez dans les hôpitaux, où ils sont malades ; vous les nourrissiez dans les prisons, où ils sont captifs ; vous les nourrissiez dans leurs familles et dans ces tristes demeures où la honte les retient; vous les nourrissiez dans ces communautés religieuses, où ils attendent votre secours, aprfts s'être volontairement dépouillés eux-mêmes de ce qu'ils pouvaient posséder comme vous. Yoilà à quoi doivent au moins servir vos superfluités, que vous faites étaler avec tant de faste devant vos yeux, et que vous laissez: quelquefois dissiper avec si peu d'ordre et si peu de fruit (1)..
Pour fixer dans les esprits les grandes vérités qu'il vient d'annoncer, Bourdaloue termine son discours en rappelant la parabole du mauvais riche qui est toujours une menace pour les heureux du monde, oublieux de leurs devoirs envers les pauvres, leurs frères; et, en réveillant le souvenir de ces règles supérieures de conduite qui doivent diriger l'homme par la noblesse des pensées et des sentiments, il ne veut pas qu'une âme faite pour Dieu se laisse absorber par la préoccupation de la chair; qu^un chrétien tienne ce langage que Jésus-Christ ne veut pas entendre sortir de la bouche de ses disciples : Que mangerons-nous, que boirons-nous? Il ne comprend pas que l'on puisse ne se rien refuser à soi-même et retrancher tout à nos frères qui sont les jyauvres; comme si tous les biens n'étaient que pour nous, et qu'ils n'y dussent avoir aucune part; comme si Dieu prenait plus de soin des oiseaux du ciel que de ces hommes formés à son image.. .
Ce sermon est,, on le voit, un sermon sur la vie pratique
532 LE p. LOUIS BOURDALOUE
dans ce qu'elle a de plus vulgaire, la réfection du corps : nous ne pouvons nous lasser d'admirer la clarté, la sagesse et la fermeté de sa doctrine ; il dit tout;, il le dit clairement, sans ménagement pour les personnes, et toujours en s' appuyant sur l'Évangile et les saints Pères.
La mission de Bourdaloue s'étend au delà de la peinture des mœurs contemporaines et des hardies interpellations aux coupables assez osés pour afficher le scandale; hardiesse excusable dans un temps où les hommes de lettres, moralistes profanes, poètes, satiriques et comédiens, mettaient en scène les fanfarons du vice, toujours sous prétexte de corriger les mœurs, mais en réalité pour en répandre le scandale plus loin.
Bourdaloue, s'inspirant de l'esprit de l'Église, après avoir lavé et essuyé la plaie morale, ajoute l'huile et le vin qui calment et fortifient le blessé; il s'emploie à indiquer le remède, et à tracer devant ses auditeurs le chemin du salut. Les courtisans peuvent être saints et doivent devenir saints, et plus que tous autres, ils doivent contribuer au salut de leurs frères. Bourdaloue leur enseigne cet art difGicile, et par sa méthode il aplanit les difficultéï; de l'entreprise.
Il convient, en premier lieu, des difficultés de l'œuvre: en même temps il affirme que ces difficultés s'évanouissent pour tout homme qui ne s'ingère pas de son propre mouvement dans la vie des cours, et n'y entre que conduit par la main de Dieu. Nous trouvons cet enseignement •dans le sermon sitr la Tentation :
Oui, chrétiens, je l'avoue, la Cour est un séjour de tentations, et de tentations dont on ne peut presque se préserver, et de tentations où les plus forts succombent : mais pour qui l'est-elle? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Dieu, pour ceux qui s'y poussent par ambition, pour ceux qui y
entrent par la voie de l'intrigue, pour ceux qui n'y cherchent que l'établissemeut d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur devoir, contre leur profession, contre leur conscience; pour ceux dont on demande ce qu'ils y font, et pourquoi ils y sont, dont on dit : Ils sont ici, et ils devraient être là ; en un mot, pour ceux que l'Esprit de Dieu n'y a pas conduits. Etes-vous de ce caractère et de ce nombre? alors j'en conviens, il est presque infaillible (jue vous vous y perdrez. C'est un torrent impétueux qui vous emportera; car comment y résisterez- vous, puisque Dieu n'y sera pas avec vous (1) ?'
Ce langage donne la mesure de la sagesse chrétienne de l'orateur, de sa prudence, de ce jugement droit qui sait rattacher les événements de ce monde à l'action incessante et trop peu connue du Maître du monde. Bourdaloue fait connaître le danger de la situation et en fait connaître le point fort, la vocation ou, en d'autres termes, la volonté de Dieu : l'abbé Gobelin, directeur modeste mais sur, ne disait pas autre chose à son illustre pénitente, M""' de Maintenon, lorsqu'il lui imposait l'obligation de rester à la Cour.
Bourdaloue ne défend pas l'entrée de la Cour, mais il veut qu'on y entre à l'appel de Dieu, et qu'après avoir répondu à cet appel, on vive conformément à la voix de sa conscience : il faut répondre à cette vocation et se bien persuader que la vie des courtisans est une vie de sacrifices. Le sermon sur les Tentations, déjà signalé, est un modèle d'éloquence apostolique, il doit être lu et médité tout entier ; l'esprit et le cœur chrétien aussi bien que le goût littéraire y trouveront de pures et vives jouissances. L'orateur montre successivement avec rapidité et lumière comment un courtisan peut faire son salut à la Cour, en y
(1) T. Il, p. 190.
534 LE p. LOUIS .BOURDALOOE
accomplissant sérieusemeiat son devoir ; comment au contraire il court à sa perte en n'y poursuivant que les libertés et les plaisirs faciles.
Dans le sermon sîd' le Zèle pour T honneur de la Religion, Bourdaloue indique à ses auditeurs les obligations que leur impose la considération dont ils jouissent aux yeux du vulgaire :
Un grand par son élévation est plus en état de faire honneur à sa religion; de même aussi q;ue sa grandeur et la distinction de son rang, par un malheur inséparable, le met en pouvoir de nuire davantage à la religion et de lui porter des coups plus mortels. Devoir particulier pour vous, pères et mères : un père et une mère, par l'autorité qu'ils ont dans leur famille, sont plus capables d'y entretenir l'esprit de religion, et par conséquent bu deviennent beaucoup plus criminels s'ils ne prennent pas soin de l'y conserver et que, ; par un abandon total des œuvres rebgieuses, ils le laissent peu à peu se détruire, soit dans eux-mêmes, soit dans ceux que le ciel leur a soumis. Devoir particulier pour vous, à qui la réputation, l'érudition, le génie, donnent, sans autre droit, un certain crédit dans le monde : il ne faut souvent qu'une parole d'un homme de ce caractère pour maintenir ou pour afCaiblir la foi et la religion dans des esprits prévenus en sa faveur et disposés à l'écouter (1).
Bourdaloue pousse plus loin ses enseignements; il va montrer que la Cour elle-même peut devenir une école de vertu et de sainteté :
On s'étonne qu'il y ait eu des saints à la Cour, et moi je prétends que c'est la Cour même, où, par l'ordre de Dieu, ils se trouvaient attachés, qui les faisait saints. Oui, la Cour les formait à la religion; la Cour, qui, pour tant d'autres, a été et est si souvent une école d'impiété, par un
(1) T. Tn, p. 267.
LE P. BOtJR'DALOUE ET LES COURTISANS 533
don singulier de Dieu, apprenait à ceux-ci le christianisme, et les élevait h la sainteté. Comment cela? rien de plus naturel ni de plus simple. Attachés à la Gour par leur condition, ils avaient honte de n'avoir pas pour Dieu une obéissance aussi. prompte et une fidélité aussi inviolable que celle dont ils se piquaient à l'égard de leur prince ; et cette comparaison les portait atout entreprendre : ils se reprochaient avec douleur d'être moins vifs et moins empressés pour le Dieu de leur salut, que pour le maître de qui dépendait leur fortune temporelle; et à force de se le reprocher, ils parvenaient enfin à pouvoir se rendre le témoignage favorable que leur conscience sur ce point exigeait d'eux, et où consistait pour eux le capital et l'essentiel de la religion. Je veux dire, ils parvenaient enfin à avoir pour Dieu cet amour de préférence si nécessaire au salut, et néanmoins si rare à la Gour ; mais Dieu qui les avait choisis, voulait que la Gour môme le leur enseignât, et leur en fournît un motif auquel ni leur raison, ni leur foi ne pussent résister; et quel était ce motif? je le répète : l'application sans relâche avec laquelle ils faisaient leur cour à un homme mortel, la disposition •sans réserve à n'épargner rien pour lui plaire, le parfait dévouement à ses intérêts, la soumission aveugle à ses volontés, l'infatigable assiduité auprès de sa personne, l'attention à mériter ses bonnes grâces, l'ambition d'être à lui, la crainte d'être oubliés de lui, beaucoup plus d'en être disgraciés et réprouvés : tout cela c'était pour les saints autant de leçons du culte suprême et de l'amour souverain qu'ils devaient à Dieu; et ces leçons, bien étudiées, bien méditées, bien appliquées, faisaient sur eux des impressions qui les sanctifiaient. De même, on est surpris qu'il y ait eu des hommes qui, dans la profession des armes, soient arrivés à la sainteté ; et moi je dis que rien ne pouvait mieux les disposer à la sainteté que la profession des armes. Gomment les Maurice, les Sébastien, les Eustache l'y ont-ils trouvée ? Ils devenaient sans peine les martyrs de Jésus-Christ (1) .
(I) T. XI, p. 456.
o36 LE p. LOUIS BOURDALOUE
Et la conclusion, la voici :
Si Yous vous perdez à la Cour, ce n'est point aux tentations de la Cour que vous vous en devez prendre ; c'est à vous-mêmes, et à votre lâcheté, à votre infidélité, puisque le Saint-Esprit vous le dit en termes formels : Perditio tua, Israël (Osée. -13; 9). Et, en effet, n'est-ce pas à la Cour que, malgré les tentations, l'on a pratiqué de tout temps les plus grandes vertus? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires? n'est-ce pas là que se sont formés tant de saints? n'est-ce pas là que tant d'autres peuvent se former tous les jours? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatants, être continuellement assiégés d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés, d'hommes passionnés ; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d' autrui, à écouter des plaintes, à donner des ordres, à tenir des conseils, à négocier, à délibérer, tout cela et mille autres soins pris en vue de Dieu, selon le gré de Dieu, n'est-ce pas assez pour vous élever à la plus sublime sainteté (i)?
Il ne veut pas que l'homme de Cour s'autorise des scandales publics pour rester dans la mauvaise voie; outre qu'il n'est pas sage de se laisser entraîner aux exemples pernicieux du grand nombre, il y a injustice à ne pas faire la part du bon exemple et ne pas reconnaître que les bons exemples sont encore nombreux et méritent (ju'on se fasse honneur de marcher à leur suite. C'est un des raisonnements que nous trouvons dans le sermon sur l'Bypoo'isie :
Non, mes Frères, Dieu n'a point tellement abandonné son Église, qu'il ne se soit réservé de parfaits adorateurs, comme autrefois il s'en réserva parmi les Juifs, lorsque cette aveugle nation tomba dans l'infidélité. Nous voyons
(1) T. II, p. m.
encore des hommes tels que la religion les demande, dont la vie exemplaire nous peut servir de modèle. Nous voyons des femmes, des vierges, dont la ferveur nous édifie et dont la dévotion ardente, charitable, humble, désintéressée, a tous les caractères de la sainteté évangélique. Outre ceux ou celles que la Providence, par une vocation particulière, a renfermés dans les solitudes et dans les cloîtres, il v en a dans tous les états : Il y en a jusqu'à la^Cour; et si le libertin les méconnaît, ils ne feront pas moins devant Dieu sa condamnation, parce qu'il affecte de les méconnaître (1).
Le passage suivant s'applique plus directement à nos courtisans :
J'ai dit que les saints ont trouvé dans leur condition des moyens de glorifier Dieu, dont ils ont su avantageusement se prévaloir pour acquérir tout le mérite de leur religion ; et je n'en veux d'autre preuve que l'histoire de leur vie : combien y en a-t-il dont la sainteté n'a été si éminenle ni si éclatante, que parce qu'ils ont eu dans leur condition des occasions de îah'a pour Dieu de grandes choses ? Ils avaient dans le monde de la qualité (ne quittons point ce qui vous est propre, et qu'il n'y ait rien de vague dans cette morale), ils avaient dans le monde de la qualité, de la dignité, de l'autorité : comme élus de Dieu, ils ont fait servir tout cela à la piété, à la charité, à l'humilité. Si saint Louis n'eût été roi, aui'ait-il fait pour Dieu ce qu'il a fait ? aurait-il réprimé l'impiété, aurait-il puni le blasphème, aurait-il dompté l'hérésie, aurait-il établi tant de saintes lois? la royauté donnait de la force à son zèle, et son zèle pour Dieu n'avait du succès que parce que la royauté en était le soutien (2) .
Et plus bas il montre que le courtisan trouve les moyens les plus efficaces de salut dans les humiliations, les morti-
(1) T. YI, p. 2G0.
(2) T. XI, p. 458. Toussaint.
o38 LE p. LOUIS BOURDALOUE
fications auxquelles il est constamment exposé; il ajoute qu'à la Cour, l'alliance entre la piété et la grandeur est facile.
Les courtisans peuvent avoir de grands défauts, mais à ces défauts il y a des remèdes que la piété fournit : l'extrait suivant du livre des Pensées exprime avec force cette vérité.
Ce qui nous indispose à l'égard des grands, et ce qui nous porte le plus souvent contre eux aux murmures et aux mépris, ce sont leurs hauteurs et leurs fiertés, ce sont leurs airs dédaigneux et méprisants, ce sont leurs façons de parler, leurs termes, leurs gestes, leurs regards, toutes leurs manières, ou brusques et rebutantes, ou trop impérieuses et trop dominantes. Ce sont encore bien plus leurs tyrannies et leurs duretés, quand, par l'abus le plus énorme du pouvoir dont ils ont été revêtus, ils tiennent dans l'oppression des hommes comme eux, et leur font sentir sans ménagement tout le poids de leur grandeur; quand, par l'indifférence la plus mortelle, uniquement attentifs à ce qui les touche, et renonçant à tous les sentiments de la charité, ils voient d'un œil tranquille et sans nulle compassion des misères dont assez ordinairement ils sont euxmêmes auteurs; quand, par une monstrueuse ingratitude, ils laissent sans récompense les services les plus importants, et oublient des gens qui se sont immolés et qui s'immolent sans cesse pour leurs intérêts. Ce sont leurs injustices, leurs violences, leurs concussions, et, si je puis user de ce terme, leurs brigandages, soit connus et publics (car souvent môme ils ne s'en cachent pas), soit particuliers et secrets, mais qui ne causent pas moins de dommages et ne donnent pas moins à souffrir. Ce sont les désordres de leur vie, leurs débauches, leurs excès, leur irréligion, tous les vices oii ils s'abandonnent avec d'autant plus de liberté, que c'est avec plus d'impunité. Voilà, tout grands qu'ils sont, ou par la naissance, ou par la faveur, ce qui les
rabaisse infiniment dans les esprits et ce qui les avilit. On respecte dans eux leur caractère ; on redoute leur puissance; on leur rend les hommages qu'on ne peut leur refuser, ni selon les lois du monde, ni selon la loi de Dieu : mais leurs personnes, comment les regarde-t-on? et tandis qu'au dehors on les hon(?re, quelle estime en fait-on dans le cœui", et quelles idées en conçoit-on? S'ils en étaient instruits, il faudrait qu'ils fussent bien insensibles, pour n'en êti'e pas pénétrés jusque dans le fond de l'âme.
Or, la piété retranche tout cela, réforme tout cela, change tout cela. En faisant de la grandeur une grandeur chrétienne, elle en fait une grandeur aimable et vénérable : comment? parce qu'elle en fait une grandeur modeste et humble, qui, sans abandonner ses droits ni oublier ses prérogatives, du reste ne s'enorgueillit point, ne s'enfle point, ne se laisse point infatuer d'elle-même ; qui n'oifense personne, ne choque personne, ne s'éloigne de personne ; qui, tout au contraire, se rend affable à l'égard de tout le monde, prévenante, honnête, douce, condescendante (1).
Et en même temps, le jour de la Toussaint, Bourdaloue ouvrait le ciel aux yeux de ses auditeurs et leur montrait des rois, des seigneurs et des courtisans parmi les bienheureux, bien dignes d'eux par la noblesse du sang et la sublimité des vertus.
Entrez en esprit dans cet auguste temple de la gloire, où régnent avec Dieu tant de bienheureux. Vous y verrez des saints qui ont tenu dans le monde les mêmes rangs que vous y tenez aujourd'hui; qui se sont trouvés dans les mêmes engagements, dans les mêmes affaires, dans les mêmes emplois; et qui, non seulement s'y sont sanctifiés, mais, ce que je vous prie de bien remarquer, qui s'en sont servis pour se sanctifier. Parcourez tous les ordres de ces
(1) T. XIV, p. 409. Pensées.
340 LE p. LOUIS BOURDALOUE
illustres prédestinés, vous en trouverez qui ont vécu comme vous auprès des princes; et qui n'ont jamais mieux servi leurs princes que quand ils ont été plus attachés à leur religion et à Dieu. Vous en trouverez qui se sont signalés comme vous dans la guerre, et peut-être plus que vous, parce la sainteté, bien loin de les affaiblir, n'S, fait qu'augmenter en eux la vertu militaire et la vraie bravoure. Vous en trouverez qui ont manié comme vous les affaires, et si vous n'êtes pas aussi saints qu'eux (ne vous offensez pas de ce que je vous dis), qui les ont maniées plus dignement et plus irréprocbablement que vous. Vous en trouverez que leur probité seule a maintenus à la Cour; qui s'y sont avancés sans avoir recours aux artifices de la politique mondaine, et qui n'ont dû le crédit qu'ils y avaient qu'à leur droiture et à leur piété. En un mot, vous en trouverez qui ont été tout ce que vous êtes, et qui, de plus, ont été saints (1).
Et même aux yeux de Dieu, les grands de la terre sont plus propres que tous autres à rendre gloire à la majesté divine, à cette condition qu'ils seront, avant tout, grands par d'héroïques vertus :
C'est un grand miracle que, malgré la bassesse de leur condition, Dieu ait suscité les pasteurs pour être comme les premiers apôtres du Messie, et pour publier dans le monde sa venue : mais un miracle encore bien plus grand, c'est que, malgré l'orgueil presque inséparable de la puissance humaine. Dieu, dans les Mages, ait. inspiré aux puissants du siècle tous les sentiments de la vraie humilité ; car l'humilité dans la grandeur est le chef-d'œuvre de la grâce. Ainsi, sans me contenter de vous dire avec l'apôtre saint Paul, que Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts, et les petits pour humilier les grands Je puis ajouter qu'il
a pareillement choisi les forts pour instruire les faibles, et les grands pour servir de modèles aux petits (1).
Par cette nouvelle grandeur, le courtisan ajoute à la noblesse du sang un titre plus glorieux encore, le titre d'enfant de Dieu.
Au milieu de la Cour, se déclarer pour Jésus-Christ par une pratique constante, solide, édifiante de tout ce que vous prescrit la religion, voilà ce que vous prêche le divin pré curseur? Et qui peut vous déposséder de cette liberté chrétienne? qui le doit? S'il faut être esclave, ce n'est point l'esclave du monde, mais le vôtre, ô mon Dieu! Il n'y a que vous, et que vous seul, dont nous puissions l'être justement; et quand nous le sommes de tout autre, nous dégénérons de cette bienheureuse adoption qui nous met au nombre de vos enfants, et qui nous donne droit de vous appeler notre Père (2) .
IL — LE p. BOURDALOUE ET LES DAMES DE LA COUR.
Le 9 décembre 1697, deux jours après le mariage de Louis de France, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, avec Marie-Adélaïde de Savoie, le P. Bourdaloue, prédicateur de la station de l'Avent, prononça un sermon sur le mystère de la Conception de la sainte Vierge (3). Pour la première fois, la jeune duchesse paraissait en son rang [k] .
(3) La fête avait été remise, au lundi, à cause de la coïncidence avec le deuxième dimanche de l'Avent.
[k] Dangeau, le Mercure de France et la Gazelle donnent, à cette date (décembre 1697), le détail des fêtes splendides qui eurent lieu à l'occasion du mariage du duc de Bourgogne.
542 LE p. LOUIS BOURDALOUE
Cet événement, joint à la solennité religieuse, avait rassemblé autour de la chaire une assistance nombreuse et brillante; tous, seigneurs et clames, étaient jaloux de prendre part à la joie du souverain et tenaient à affirmer leurs droits de préséance dans la nouvelle organisation de la maison royale.
Le P. Bourdaloue arrivait alors à la fin de sa carrière oratoire, sans avoir rien perdu de son zèle et de son énergie; ses forces physiques avaient pu baisser, mais son autorité morale allait toujours en croissant : aussi le voyons-nous conserver son sang-froid et sa fierté habituelle au milieu des joies et des splendeurs de cette brillante fête, et profiter de ce grand concours de dames, de ce déploiement inouï de luxe dans un moment de calamités publiques, pour leur adresser une énergique leçon de morale.
Dans le courant du sermon, nous trouvons ces paroles :
En vous réglant sur l'exemple de Marie, vous sanctifierez le christianisme dans vos personnes ; car je vous l'ai déjà dit plus d'une fois, Mesdames, et j'ose encore une fuis vous le redire^ c'est de vous, et presque uniquement de vous, que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme; j'en appelle là-dessus à vos propres connaissances ; et pour vous convaincre de cette vérité, je ne veux point d'autres témoins que vous-mêmes (1).
Bourdaloue revient souvent sur cette idée que partage avec lui tout homme philosophe, historien, homme de lettres et homme d'Eglise, s'il est au courant de la vie intime de la société française au dix-septième siècle. Les femmes y ont rempli un grand rôle, bon ou mauvais, mais toujours puissant. Bien que Louis XIV les ait toujours
(l) T. XI, p. 46..
laissées en dehors de la politique, il faut avouer que sa sagesse s'est montrée bien courte et bien aveuglée par les passions, en ne prévoyant pas les conséquences que ses tristes exemples ménageaient à l'avenir de sa race et de son empire.
Il faut donc pardonner à Bourdaloue la hardiesse de sa parole; son âge, son caractère sacré et sa longue expérience l'autorisaient à parler haut et ferme : clans sa chaire de Versailles, il est plus souverain que le roi sur son trône.
A l'épocpie où nous place le sermon sur la Conception de la sainte Vierge^ Louis XïV mène une vie régulière, mais il ne peut arrêter les funestes conséquences du passé : Bourdaloue n'ignore pas ce qui se passe et il n'est pas^ homme à tenir la vérité captive.
Le mal remontait aux années de prospéiité, alors que la royauté, dans toute sa force et dans tout l'éclat de son prestige, s'était comme déifiée ; le paganisme était entré dans les mœurs, le sens moz^al chrétien avait disparu. Et comment en douter quand nous voyons M™" de la Vallière, sur le point d'entrer au Carmel, parer de ses mains M""" de Montespan; l'abbesse de Fontevrault, Gabrielle de Mortemart, en tiers avec sa sœur, doublement adultère, rendre visite à Louis XIV; la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, conduire elle-même, en 1670, M"" de Keroual à la cour de son père Charles II (1); M'"'= de Maintenon, se faire un mérite de consacrer son temps et ses facultés, son intelligence et son cœur, à l'éducation du fils du Roi, le duc du Maine (2); M"" de Sévigné, avec son cousin Bussy de Rabutin, trouver que la condition des filles
(1) Lettres de M"'" de Sévigné, 11 septembre 1675; t. IV, p. 128. M"'=.de Keroual, paya (le, son honaeur le titre de duchesse de Porstmouth.
(2) Légitimé de M. de Montespan.
o44 LE p. LOUIS BOURDALOUE
de la reine n'était pas à dédaigner même en perspective des suites qu'elle peut avoir pour l'honneur de sa propre fille. Bussy, avec sa désinvolture habituelle, écrivait à sa cousine en 1681, après la retraite de M."'= de Fontanges à Port-Royal de Paris, où elle mourut peu de temps après (1) : « Si ce temps dure, un chemin sûr aux belles filles pour se sauver, ce sera de passer par les mains du roi (2) ! ))
M""' de Sévigné fréquente les salons de Ninon de Lenclos, bien qu'elle trouve cette femme dangej'euse et très dangereuse pour son fils; elle avoue que Ninon est une femme sans foi, comme sans mœurs, qui semble vouée à pervertir les jeunes gens ; elle se plaint aussi des relations du jeune marquis son fils avec la Gbampmêlé. Racine et Boileau, tout jansénistes qu'ils sont, se donnent rendez-vous chez la; célèbre actrice, et là, au frais du gentilhomme, on se permet toute es]-ièce de diableries, au dire de la marquise sa mère, qui en prend facilement son parti (3). Nous ne soulevons que timidement le voile qui couvre les désordres de la société à la fin du dix-septième siècle, et nous nous contentons de cet aperçu pour expliquer le zèle, souvent amer, avec lequel Bourdaloue attaque aussi bien la licence des mœurs des femmes de son siècle que leur vanité, leur légèreté, leur immodestie, leur fausse piété, leur sensualité. Dans tous ses discours nous retrouverons, avec le prêtre compatissant, le moraliste accompli, l'observateur iin et clairvoyant. Sa doctrine n'a rien d'e.xagéré, il le dit et le répète sans cesse, et il en apporte luimême la preuve lorsqu'il met le doigt sur la plaie. Nous allons le voir à l'œuvre.
(1) Juin 1681.
(2) Lettre de Bussy-Rabulin à il/"'" de Sévigné, 12 avril -J681,
t. Yir, p. i\n.
(3) Lettres de i¥"'« de Sévigné, t. II, p. 137.
Dans le sermon sur la Conception de la sainte Vierge (1) , Bourdaloue commence par exposer l'enseignement de l'Église d'après les saintes écritures et d'après la tradition, puis il en tire les conséquences morales. 11 nous apprend ce que nous sommes sans la grâce, ce que nous sommes par la grâce.
Le mystère de la Conception de la sainte Vierge nous fait voir que sans la grâce il n'y a que corruption de notre nature par le péché; cette considération amène, dans la première partie du discours, un tableau remarquable de l'homme déchu; c'est l'image d'une société ou d'une cour corrompue :
Nous savons que ce premier péché nous a attiré un déluge de maux, et que, par les deux plaies mortelles qu'il nous a faites, l'ignorance et la concupiscence, il a répandu le venin de sa maUgnité dans toutes les puissances de notre âme; que c'est pour cela qu'il n'y a plus rien en nous de sain, que notre esprit est susceptible des plus grossières erreurs, que notre volonté est comme livrée aux plus honteuses passions; que notre imagination est le siège et la source de l'illusion; que nos sens sont les portes et les organes de l'incontinence; que nous naissons remplis de faiblesses, assujettis à l'inconstance et à la vanité de nos pensées, esclaves de nos tempéraments et de nos humeurs, dominés par nos propres désirs. Nous n'ignorons pas que de là nous vient celte difficulté de faire le bien, cette pente et cette inclination au mal, cette répugnance à nos devoirs, cette disposition à secouer le joug de nos plus légitimes obligations, cette haine de la vérité qui nous corrige et qui nous redresse, cet amour de la ilatlerie qui nous trompe et qui nous corrompt, ce dégoût de la vertu, ce charme empoisonné du vice : de là cette guerre intestine que nous sentons dans nous-mêmes, ces combats de la chair contre
(1) T. XI, p. 1.
S46 LE P. LOUIS BODRDALOUE
la liaison, ces révoltes secrètes de la raison môme contre Dieu, cette bizarre obstination à vouloir toujours ce que la loi nous défend, parce qu'elle nous le défend, et à ne vouloir point ce qu'elle nous commande, parce qu'elle nous le commande, à aimer par entêtement ce qui souvent en soi n'est point aimable, et à rejeter injustement et opiniâtrement ce qu'on nous ordonne d'aimer, et ce qui mériterait de l'être. Renversement monstrueux, dit saint Augustin, mais qui, par là môme qu'il est monstrueux, devient la preuve sensible du péché que nous contractons dans notre origine, et que nous apportons en naissant. Voilà, encore une fois, ce que nous éprouvons et ce que nous regardons comme les suites malheureuses de notre conception (1) .
L'orateur n'est pas moins éloquent lorsqu'il poursuit, dans l'âme déchue, les progrès de la corruption originelle : on est dans la misère, dit-il, et l'on n'en est pas humilié, ou n'en gémit pas; si par hasard on en gémit, c'est parce que les passions troublent le repos, causent de mortels chagrins. Le pécheur, au lieu de déplorer sa misère, s'en glorifie...; il se soumet à ses passions et veut que tout le monde s'y soumette. « Entrei^ dans vos passions, dit Bourdaloue à l'auditoire que nous connaissons, c'est savoir vous jyiaire {^). » Seul il pouvait énoncer hautement une vérité aussi humihante; il poursuit : Plus elles sont honteuses, plus on est jaloux de les voir respecter. On tourne contre Dieu les dons qu'il a prodigués à sa créature : talents de l'esprit, force du corps, capacité, santé, dons de la nature, et par conséquent du Créateur, tout est infesté par la malignité du péché.
Écoutons maintenant la parole même de l'orateur :
Malgré la grâce du baptême, qui efface en nous ce péché,
(1) T. XI, p. 9.
(2J Ibid.-^. 14.
par un dernier désordre qui ne peut être attribué qu'à la dépravation de notre cœur, nous suscitons encore tous les jours dans le christianisme, si j'ose ainsi m' exprimer, de nouveaux péchés originels, pires que le premier, et d'une conséquence pour nous plus pernicieuse. Qu'est-ce à dire, nouveaux péchés originels? c'est-à-dire, certains péchés dont nous sommes les auteurs, et qui, par une fatale propagation, se communiquant et se répandant, passent de nos personnes dans celle des autres. J'appelle péchés originels, ces péchés de scandale contres lesquels le Fils de Dieu a prononcé dans l'Évangile de si foudroyants anathèmes; j'appelle péchés originels, certains péchés des pères et des mères à l'égard de leurs enfants : d'un père qui, par succession, inspire à son fils ses inimitiés et ses vengeances ; d'une mère qui, oubliant qu'elle est chrétienne, pervertit sa fille en lui inspirant la vanité et l'amour du monde; j'appelle péchés originels, certains péchés des chefs de famille à l'égard de leurs domestiques : d'un maître, qui, pire qu'un infidèle, fait des siens les ministres de ses débauches ; d'une femme qui, abusant de son autorité, engage la conscience d'une jeune personne que Dieu lui a confiée, et la perd en l'obligeant à être la confidente de ses intrigues ; j'appelle péchés originels, certains péchés des grands à l'égard des peuples, des prêtres à l'égard des laïques, des supérieurs à l'égard de leurs inférieurs . En quoi le péché d'Adam fut-il si énorme devant Dieu? en ce qu'il ne fut pas le péché d'un seul, mais de plusieurs ; en ce qu'Adam, violant le précepte, nous comprit tous dans le malheur de sa désobéissance ; en ce qu'étant notre chef, il ne put commettre ce péché sans nous en rendre coupables (1) .
Quelle terreur un pareil langage devait répandre sur un auditoire aussi coupable même après tant d'expiations !
Il faut cependant mettre le baume sur la plaie; et Bourdaloue ramène son auditoire à la confiance; se tournant
(1) ï. XI, p. 20.
548 LE p. LOUIS BOURDALOUE
vers la sainte Vierge et s' adressant à sa compatissante miséricorde par le titre de mère de Dieu qu'elle doit à nos iniquités, et par le privilège de sa Conception sans tache, il lui demande de bien connaître l'état de grâce où elle a vécu et où Dieu nous appelle à vivre. C'est le sujet de la deuxième partie du discours.
Bourdaloue établit les heureux effets du privilège de Marie, ce que nous sommes par la grâce et avec la grâce.
Ce fut, dit l'orateur, comme un germe divin qui se forma dans son cœur, mais dont la vertu se répandit ensuite dans tout le corps de ses actions (1).
Voilà ce que nous devenons nous-mêmes avec la grâce et par la grâce, c'est-à-dire par le baptême : l'homme, de pécheur, devient enfant de Dieu ; ses actions sont dignes de Dieu et de la vie éternelle que nous devons posséder en Dieu.
Le titre d'enfant de Dieu, voilà, aux yeux de Bourdaloue, le titre par excellence, et il veut que son auditoire partage sa pensée; avec sa piété tout apostolique, il rappelle que la noblesse du sang, bien loin d'être un titre d'exclusion, €st au contraire un motif de sainteté.
Ma confiance doit être dans ce titre honorable d'enfant de Dieu; et malheur à vous, mes chers auditeurs, si jamais il vous arrivait de faire consister la vôtre dans une grandeur seulement humaine. Je ne prétends point pour cela diminuer les avantages, même extérieurs et temporels, que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie, je dis la grandeur du monde sanctifiée par la grâce du Créateur, doit m'inspirer un autre sentiment. Car Dieu n'a point méprisé dans Marie cette
(1) T. XI, p. 27.
grandeur de la naissance, dont l'Église même semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fût d'un sang noble et royal : pourquoi ? pour faire éclater, dit saint Ghrysostome, la vertu de sa grâce, et pour donner aux grands du monde cette consolation dans leur état, non seulement que la grandeur peut servir de fond à la plus éminente sainteté, mais que la sainteté, pour être éminente, ne trouve point de fond qui lui soit plus propre que la grandeur : pour leur marquer que, selon le dessein de la Providence, ils peuvent, sans rien confondre, être grands et être saints; mais qu'ils ne sont grands que pour être saints, et que plus ils sont grands, plus ils sont capables d'honorer Dieu, quand ils sont saints (1) .
Puis revenant à la masse des auditeurs, il ajoute cette parole :
Je parle donc à tous sans exception, puisqu'il n'y a point de juste sur la terre, de quelque condition qu'il soit, qui n'ait droit de dire comme chrétien : Je suis né de Dieu, et celte grâce, qui me sanctifie, n'est rien moins, dans moi, qa"une participation de la nature de Dieu (2) .
Titres de noblesse qui ne doivent point être stériles, et que nous devons soutenir par la pratique des vertus, zèle, ferveur, reconnaissance, pureté de mœurs; adoption divine qui doit étouffer les désirs charnels et développer la vie raisonnable.
Le chrétien, sanctifié par la grâce, est enfant de Dieu, héritier de Dieu, cohéritier de Jésus-Christ.
Troisièmement, enfin l'exemple de Marie va nous apprendre ce que nous devons à la grâce. L'usage qu'elle a fait de la grâce de sa Conception, est le modèle le plus
(1) T. XI, p. 31.
(2) Jbid., p. 32.
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parfait que Dieu puisse mettre devant nos yeux, pour nous apprendre l'usage que nous devons faire de la grâce de notre sanctification (1) .
Marie fuit le monde et la corruption du monde; elle travaille à sa perfection, et tous les jours croit en perfection (2)... en un mot elle marche constamment dans la crainte du Seigneur, dans l'austérité et la pénitence. A cet exemple de la sainte Vierge, Bourdaloue oppose la vie des gens du monde et tire cette conclusion qui s'adresse, comme on le verra, aux dames de la cour ; il ne reste pas dans les généralités, il précise sa pensée.
On ne nous oblige pas à fuir le monde en général, mais on nous oblige à fuir un monde particulier qui nous pervertit et qui nous pervertira toujours, parce que c'est un monde où règne le péclié, un monde d'où la charité est bannie, un monde dont la médisance fait presque tous les entretiens, un monde où le libertinage passe non seulement pour agréable, mais pour honnête; un monde d'où nous ne sortons jamais qu'avec des consciences, ou troublées de remords, ou chargées de crimes ; un monde au torrent duquel nous sentons bien que nous ne pouvons résister.
Yoilà l'essentielle et importante vérité que nous prêche Marie par son exemple; et c'est à vous, âmes fidèles, dont elle a hoiioré le sexe, de vous l'appliquer personnellement. Car l'exemple de Marie est fait pour vous ; et quand saint Ambroise parlait aux femmes chrétiennes de son siècle, c'était la règle qu'il leur proposait. Considérez Marie, leur disait -il; il n'y a rien dans sa conduite qui ne vous instruise. Yoyez avec quelle réserve et avec queUe modestie elle reçut la visite d'un ange ; et vous apprendrez comment vous devez traiter avec des hommes pécheurs. Celait un ange, maissousune figure humaine; et voilà pourquoi elle prétendit
(1) T. XI, p. 37
(2) Ibid., p. 40.
LE P. BOURDALOUE ET LES COURTISANS Ool
avoir raison et même obligation de se troubler. C'était le ministre de Dieu, l'ambassadeur de Dieu; mais elle savait qu'une épouse de Dieu doit se délier des serviteurs de Dieu môme. Elle était confirmée en grâce, et le Seigneur était avec elle; mais il n'était avec elle, reprend saint Ambroise, que parce qu'elle ne pouvait être sans peine avec tout autre qu'avec lui; elle n'était confirmée en grâce, que parce qu'elle était confirmée dans la défiance d'elle-même. Voilà le modèle et le grand modèle sur lequel Dieii vous jugera; mais sur lequel j'aime bien mieux que vous vous jugiez dès aujourd'hui vous-mêmes 0).
C'est après cette application que Bourdaloue répète une fois de plus aux dames de la cour :
C'est de vous et presque uniquement de vous que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme (1)...
Marie, malgré son innocence, marche au-devant des rigueurs de la pénitence ; tandis que nous, pécheurs, chargés de crimes, nous cherchons les avantages de Tinnocence, qui sont le repos, la tranquillité, le plaisir, la joie, auxquels nous n'avons aucun droit, et nous fuyons l'assujettissement, le travail, l'humiliation, la souffrance, les larmes, qui sont le juste payement et la solde du péché. Et cependant, où voit-on plus de sujet et de matière de pénitence qu'à la cour? s'écrie l'orateur; n'est-ce pas là que régnent avec plus d'empire l'orgueil de l'esprit, la mollesse des sens et l'amour de soi-même ?
Enfin, Marie travaille sans cesse à sa perfection, tandis que l'homme du monde croit toujours en faire assez : pour un homme du monde, dit-on, pour un courtisan, il n'en
(1) T. XI, p. 44.
(2) Ibid., p , 46.
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faut pas davantage. Voici le dernier trait par lequel Bourdaloue, toujours avec la même autorité, la même énergie, impose à son royal auditoire l'obligation du travail de la perfection chrétienne : ,
Dans cette vie, ou il faut croître, ou il faut déchoir. C'est ce que saint Paul enseignait aux premiers fidèles. Croissez, mes Frères, leur disait-il, dans la science de Dieu; croissez dans son amour et dans sa grâce; croissez dans la foi et dans toutes les vertus : sans cela vous êtes dans la voie de perdition. Or, pour croître de la sorte, il faut agir, et c'est ce qu'a fait Marie. Sans laisser jamais la grâce oisive, elle l'a rendue agissante, fervente, appliquée à de continuelles pratiques de piété et de charité. Mais quelles bonnes œuvres pratiquez-vous, et à quels devoirs de charité envers les pauvres vous adonnez-vous? S'il y a pour vous un moyen sûr et infaillible de persévérer dans la grâce, au milieu du monde où vous vivez, c'est celui-là. Car au lieu que saint Bernard vous déclare, et avec raison, que quoi que vous fassiez, vous ne conserverez jamais l'humilité dans le luxe, la chasteté dans les délices, la piété dans les intrigues et dans les vaines occupations du siècle, je vous dis, pour votre consolation, qu'en donnant vos soins aux pauvres de Jésus- Christ, gt en vous employant pour eux, vous corrigerez votre délicatesse par la vue de leurs misères, votre vanité par les services que vous leur rendrez, votre froideur et votre indévolion par la sainteté de cet exercice, et qu'ainsi, malgré les périls mêmes de votre état, mettant cette grâce en œuvre et la faisant agir pour Dieu, vous la sauverez pour vousmêmes. Et de quoi nous sert-il, mes chers auditeurs, de posséder cette grâce si précieuse, et de n'en faire aucun usage (1)?
C'est donc ainsi que Marie a honoré la grâce, et que nous devons l'honorer.
(1) T. XI, p. 49.
LE P. BOURDALOUE ET LES COURTISANS 5o3
Ce discours, tout moral et d'une pratique clairement définie, est terminé par un compliment adressé à la jeune duchesse de Bourgogne; l'orateur énumère toutes les qualités qui brillent ou doivent briller dans une princesse de sang royal. Nous en avons parlé ailleurs (1).
Il faut convenir que Bourdaloue semble ici se préoccuper beaucoup moins de la solennité des noces royales que de la sanctification des jeunes époux et des nombreux témoins qui viennent faire leur cour au petit-fils de Louis XIV.
Dans le sermon sur le Scandale, que nous datons de l'année 1686, Bourdaloue fait encore une large part aux dames de la cour; il prêche devant le roi, et sa présence ne l'intimide pas ; nous pouvons même affirmer qu'il s'en applaudit, parce qu'il compte sur le sens droit du souverain pour l'intelligence des applications personnelles.
Bourdaloue relève avec esprit, mais toujours avec gravité, les illusions dont les femmes mondaines se rendent coupables dans le commezxe de la vie :
Ainsi, dit-i], une femme, remplie des idées du monde et vide de l'esprit de Dieu, se trouve engagée dans les visites, dans des conversations dangereuses et qu'elle ne veut pas interrompre, se portant à elle-même témoignage qu'elle ne s'y propose aucune intention criminelle : toutefois, elle voit bien que par ce commerce elle entretient la passion d'un homme sensuel, qu'elle excite dans son cœur des désirs déréglés, qu'elle le détourne- des voies de son salut, qu'elle donne lieu à ses folles cajoleries ; elle voit bien qu'en souffrant ses assiduités, sans qu'elle le veuille perdre, elle le perd néanmoins : en est-elle moins homicide de son âme? non, chrétiens ; le scandale qu'elle donne est un péché pour elle, et un péché grief. Son intention, dans ce commerce,
(1) Page 431.
Oo4 LE P. LOUIS BOURDALOUE
n'est que de satisfaire sa vanité ; mais, indépendamment de son intention, sa vanité ne laisse pas d'allumer dans ce jeune homme et d'y nourrir une impudicité secrète. EUe ne répond à l'attachement qu'on a pour elle que par des complaisances qu'elle appelle de pures honnêtetés, et elle est bien résolue d'en demeurer là; mais sa résolution n'empêche pas que l'effet de ses complaisances n'aille plus loin, et que, malgré elle, elle ne fasse périr celui qu'elle voudrait seulement se conserver, et à qui elle n'a pas le courage de renoncer (1).
Illusions qui tiennent à des appréciations fausses de la fragilité humaine. Ces femmes veulent ignorer que la mort des âmes est souvent attachée à des choses légères suivant l'opinion du monde, et qui sont des abominations devant Dieu :
A des immodesties dans les habits, à un certain luxe dans les parures, à des nudités indécentes, à des modes que le dieu du siècle, c'est-à-dire que le démon de la chair a inventées ; à des légèretés et des privautés où l'on ne fait point difficultés de se relâcher d'une certaine bienséance ; à des entretiens particuliers dont le secret, la famiharité, la douceur affaiblit les forts et infatué les sages; à des airs d'enjouemeut peu réguliers et trop libres; à des affectations de plaire et de passer pour agréable. Tout cela, dites-vous, est innocent. Hé quoi! répond saint Jérôme, vous appelez innocent ce qui fait à l'âme de votre prochain les plus profondes et les plus mortelles blessures! Et quand, selon vos vues que Dieu saura bien confondre, tout cela en soi-même serait innocent, du moment que les suites en sont si funestes, devez-vous vous le permettre, ou plutôt ne le devez-vous pas avoir en horreur?
Est-ce ainsi qu'a raisonné saint Paul, et sont-ce là les
LE P. BOUBDALOUE ET LES COURTISANS OOO
principes de morale qu'il nous a donnés? Non, non, disait cet homme apostolique, je ne me croirai jamais permis ce que j'aurai prévu, et ce que je» saurai devoir être nuisible au salut de mon frère (1) .
Bourdaloue est admirable lorsqu'il charge le scandaleux des péchés dont il est la cause, bien qu'ils lui soient inconnus; il n'en est pas moins responsable parce qu'il en a été le principe : de là l'obligation de demander à Dieu, avec le saint roi David, l'oubli des iniquités passées et inconnues : Ab occultis meis inunda me (2). Prière que Bourdaloue veut entendre sortir de la bouche des femmes mondaines qui l'écoutent, et il explique ce qu'il entend par femme mondaine.
Quand je dis une femme mondaine, je ne dis pas une femme sans religion, ni môme une femme sans règle, qui vit dans le libertinage et le désordre ; mais je dis une femme du monde qui, contente d'une spécieuse régularité dont le monde se laisse éblouir, est toutefois bien éloignée de vouloir se gêner en rien, ni s'assujettir à marcher dans la voie étroite de la loi de Dieu. Je dis une femme du monde, qui, se piquant d'être irrépréhensible dans l'essentiel, ne laisse pas, par mille agréments qu'elle se donne et qu'elle veut se donner, d'être un scandale pour'les âmes. Je dis une femme du monde qui, sans être passionnée, ni attachée, n'est pas souvent moins criminelle que celles qui le sont, et qui, avec la fausse gloire dont elle est si jalouse et dont elle sait tant se prévaloir, d'être à couvert de la censure et au-dessus des faiblesses de son sexe, n'en est pas moins, par les péchés qu'elle entretient, ennemie de Dieu. Prière qui serait déjà le commencement de sa conversion, si, à l'exemple de David, elle disait chaque jour à Dieu : Ah alienis parce : Pardonnez-
(2) Ps. XVIII, 13.
356 LE p. LOUIS BOURDALOUE
moi, Seigneur, tant de pécliés dont je me croyais en vain justifiée devant vous, et que l'aveuglement de mon amourpropre m'a fait jusqu'à présent envisager comme des pécliés étrangers, mais dont je commence aujourd'hui à sentir le poids. Pardonnez-moi toutes ces pensées, pardonnez-moi tous ces désirs, pardonnez-moi tous ces sentiments que j'ai fait naître par mes ajustements étudiés, par mes discours insinuants, par mes manières engageantes, quoiqu'accompagnées d'ailleurs d'une modestie que m'inspirait plutôt une fierté profane qu'une retenue chrétienne : Ab atienis parce (1).
Après cette énumération, combien restait-il de femmes innocentes dans l'auditoire?
Dans la seconde partie du discours, l'orateur fait ressortir la gravité du scandale quand ceux ou celles qui le donnent, sont obligés, par devoir, de donner bon exemple. Quel sera le désordre d'une mère mondaine, qui, chargée de l'obligation d'élever, dans la personne de ses filles, des servantes de Dieu et des épouses de Jésus-Christ, est assez aveugle, disons mieux, est assez cruelle pour en faire des victimes de Satan et des esclaves de la vanité du monde ; qui, sous ombre de leur apprendre la science du monde, leur apprend celle de se damner ! . . L'orateur continue en signalant ces mères dépravées qui donnent des leçons qu'elles contredisent par leurs exemples :
Et de quel effet, poursuit-il, peuvent être les instructions et les remontrances d'une mère dont la réputation est ou décriée ou douteuse, à une fille qui n'a plus la simplicité de la colombe, et qui, à force d'ouvrir les yeux, est peutêtre devenue aussi clairvoyante et aussi pénétrante que le serpent (2)?
(2) Ibid., p. 106.
LE P. BOURDALOUE IiT LES COURTISANS 357
Sévère leçon pour une mère chrétienne ! Cette femme a contracté aussi des obligations de bon exemple envers ses servantes : et ici nous admirons l'esprit vraiment apostolique du prédicateur quijne craint pas de traiter la matière en présence d'une cour si orgueilleuse; il insiste énergiquement sur les devoirs du maître envers ses serviteurs. Il accuse cette femme qui se dit chrétienne, d'apprendre à une pauvre fille innocente qui s'est vouée à son service, ce qu'elle devrait éternellement ignorer; elle en fait la confidente de ses intrigues, et exige d'elle des services où l'obéissance fait son crime.
Qu'aurez-vous à répondre, s'écrie Bourdaloue avec un redoublement de force, qu'aurez-vous à répondre à Dieu, •quand il vous la produira dans son jugement couverte de péchés, et quand vous la verrez dans l'enfer, compagne inséparable de votre peine? Ne vous offensez pas de la véhémence avec laquelle il vous paraît que j'en parle; peut-être ne fut-elle jamais plus nécessaire. Mais sans rien dire davantage de ces scandales qui vont jusqu'à rendre ceux qui vous servent les complices de vos désordres, que ne peut ' point et que ne fait point sur eux votre exemple, lors même que vous y pensez le moins et que vous le voulez moins ? Car de croire que votre conduite lui doit être inconnue et qu'elle demeure secrète pour elle, abus, chrétiens; cela ne peut être et ne fut jamais. Autant de domestiques que vous avez, ce sont autant de témoins de votre vie ; et non seulement autant de témoins, mais autant de censeurs qui vous éclairent, qui vous observent, et qui vous rendent toute la justice que vous méritez (1) .
Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce sujet que le P. Bourdaloue traite avec étendue et énergie; pour le moment, suivons-le dans le combat qu'il engage contre
s 38 LE p. LOUIS BODRDALOUE
les scandaleuses vanités des grandes dames du monde et écoutons les derniers conseils qu'il leur donne pour les détourner du danger qui les menace.
Aujourd'hui, femme mondaine, par une malheureuse vanité de votre sexe, vous vous piquez de paraître partout, d'être partout applaudie, de voir le monde et d'en être vue, de briller dans les compagnies, de vous produire avec tout l'avantage et tous les artifices d'un luxe affecté, et dans une telle disposition, vous a^ous flattez que Dieu sera votre soutien et votre appui! Or je dis, moi, qu'il retirera son bras, qu'il vous laissera tomber, et que quand, par des vues tout hucûîdnes, vous sauriez vous garantir de ce que le monde môme condamne et traite de dernier crime, vous ne vous garantirez pas de bien d'autres chutes moins sensibles, mais toujours mortelles par rapport au salut;je disque ces grâces, sur quoi vous fondez votre espérance, n'ont point été destinées de Dieu pour vous fortifier en dépareilles conjonctures, et que vous ne les aurez jamais, tandis que vous vivrez dans le désordre où je viens de vous supposer (1).
Elles ne sont pas d'une plus solide vertu que la vierge Eustochium, disciple du grand saint Jérôme :
Pourquoi ce grand maître de la vie spirituelle, ce docteur si sage et si éclairé, obligeait-il cette sainte vierge Eustochium à s'interdire pour jamais certaines libertés dont on ne se fait point communément de scrupule, les rendez-vous dérobés, les visites fréquentes, les mots couverts et à double sens, les lettres enjouées et mystérieuses, les démonstrations de tendresse et les privautés d'une amitié naissante? pourquoi, dis-je, lui faisait-il des crimes de tout cela? pourquoi lui en faisait-il tant appréhender les suites, s'il savait que Dieu nous a tous pourvus d'un préservatif infaillible et d'un remède toujours présent (2)?
(1) T. Il, p. -180.
(2) Ibid., p. 182.
Il faut fuir les occasions, mais il faut aussi s'instruire et agir :
Demandez, dis-je, à cette femme mondaine si elle compte comme un péché de ne vouloir jamais ménager quelques moments pour écouter la parole de Dieu et pour y assister avec le commun des fidèles, tandis qu'elle perd les heures qui y sont destinées, et qu'elle les emploie, à quoi? le malin, dans un repos lent et plein de mollesse, et le soir, dans un soin frivole de ses ajustements et de ses parures (1).
Et dans le sermon sur les Œuvres de Foi :
Elle passe sa vie dans un embarras d'occupations vaines et frivoles, ou dans une oisiveté monstrueuse à l'égard du salut. Elle est chrétienne, et à peine lui voit-on jamais faire une action du christianisme : point de retraite, point de pratique de charité envers le prochain, point de visite des hôpitaux, point de soins d'élever ses enfants ni d'instruire ses domestiques; mie messe par cérémonie, un sermon par curiosité, une légère aumône par forme d'acquit ou par une compassion humaine : voilà à quoi se réduit toute sa vie selon Dieu. Que s'ensuit-il de là? je vous l'ai dit, un assoupissement, une léthargie, et enfin une extinction entière de la foi (2).
Les femmes devront s'instruire à l'école de Jésus-Chz^ist, et fermer l'oreille à la voix du monde qui n'enseigne qu'erreur et mensonge, surtout quand il s'agit de pureté des mœurs :
On vous l'a dit cent fois, femmes chrétiennes, et l'on ne peut trop vous le redire : en matière d'impureté, notre reli-
(2) T. YI, p. 152.
O60 LE P. LOUIS BOURDALODE
gion condamne mille libertés comme criminelles, qui, dans l'estime commune, passent pour de simples vanités, et pour des légèretés dont on ne peut croire que Dieu se tienne si grièvement offensé. Si Ton était bien persuadé que ce sont des pécbés et souvent des péchés mortels, est-il croyable que tant de personnes élevées dans la piété fussent néanmoins là-dessus si peu régulières, et qu'elles voulussent exposeiainsi leur salul? Non; mais parce que le monde, ou pour mieux dire, parce que le libertinage du monde s'est mis en possession de qualifier tout cela comme il lui plaît, sans consulter d'autre règle, on se le permet sans scrupule, et ce sont ces erreurs du monde qui entretiennent dans les âmes le règne de l'esprit impur (1) .
Bourdaloue se déclare l'ennemi de la fausse piété, dans quelque condition de la vie qu'elle se manifeste; les moralistes, poètes ou prosateurs, n'ont pas mieux parlé :
Une femme est la première à toutes les saintes assemblées ; elle a l'usage de la méditation, et elle aspire à l'oraison la plus relevée; elle ne se pardonnerait pas de s'être dérangée seulement une fois d'une certaine méthode qu'elle suit, et dont elle s'est fait une règle invariable. Mais venez à la contrarier dans une rencontre, vous la trouverez fière, hautaine, impatiente et aigre, se prévalant de sa vie régulière et de son exacte vertu, pour vouloir être d'ailleurs en liberté de faire tout ce qui lui plaît, et selon qu'il lui plaît. Mais tâchez à pénétrer dans l'intérieur de son ménage, et sachez comment elle s'y comporte : elle n'a ni complaisance pour un mari, ni affection pour des enfants, ni vigilance sur des domestiques. Il faut que chacun souffre de ses caprices et tour à tour essuie ses chagrins. Pourvu qu'elle ait passé devant les autels une partie de la journée, qu'elle ait assisté à certaines cérémonies, tout serait renversé dans
une maison, qu'à peine elle y prendrait garde et y donnerait quelque soin. Que n'aurais-je point à dire de tous les autres états, si je voulais pousser plus loin ce détail (1) ?
Dans le livre des Pensées^ il condamne encore, dans les femmes, la dévotion zélée; la vérité de la scène égale la vivacité du coloris :
Dévotion zélée, mais fort zélée pour autrui et très peu pour soi. Depuis que telle femme a levé l'étendard de la dévotion, il semble qu'elle soit devenue impeccable, et que tous les autres soient des pécheurs remplis de défauts. Elle donnera dans un jour cent avis, et dans toute une année elle n'en voudra pas recevoir un seul. Quoi qu'il en soit, nous avons du zèle, et le zèle le plus ardent, mais sur quoi? sur quelques abus assez légers que nous remarquons, ou que nous nous figurons dans des subalternes, et dans des étals qui dépendent de nous. Voilà ce qui nous occupe, sans que jamais nous nous occupions des véritables abus de notre état, dont nous ne sommes pas exempts, et qui quelquefois sont énormes. Cependant on inquiète des gens, on les fatigue, on va même jusqu'à les accabler. Le prophète disait : Mon zèle me dévore (Ps. 68; 10); mais combien de prétendus zélateurs ou zélatrices pourraient dire : Mon zèle, au lieu de me dévorer moi-même, dévore les autres (2) .
Plus bas, nous lisons ce portrait de la fausse dévote en face de ses devoirs d'épouse :
Que n'aurions-nous point lieu de penser et de dire, mcsi
chers auditeurs, de ces femmes pieuses, ou se flattant
, de l'être, mais qui, sans égard à l'engagement d'un légitime
mariage et au sacré lien dont elles sont attachées, demeu-
(1) T. YI, p. 184.
(2) Pensées, t. XIV, p. 398.
562 LE p. LOUIS BOURDAIODE
rent tranqiiillement dans des divorces qu'elles tâchent de justifier par de spécieux prétextes, et que le public équitable et droit est forcé de condamner? Que ne pourrions-nous point penser et dire de tant d'autres sur divers sujets que je passe, qui ne sont que trop connus? qu'en pense-t-on en effet, et qu'en dit-on? On demande comment telle ou telle cbose, dont elles n'ont aucun remords de conscience, peut s'accorder avec la dévotion. On ne le' comprend pas, et il est aussi très difficile et même impossible de le comprendre. Cependant elles s'en tiennent à leurs pratiques ordinaires, elles y appliquent toutes leurs pensées, elles y donnent tous leurs soins ; et si elles s'accusent au saint tribunal, si elles croient avoir des reproches à se faire, ce n'est que de quelques négligences là-dessus, et de quelques fragilités qu'elles se représentent comme de grièves transgressions (1) .
Avant de tracer, d'après Bourdaloue, le portrait de la femme vraiment dévote, de la femme chrétienne, nous rassemblerons quelques portraits bien dessinés qui reproduisent au naturel les personnages du temps :
Que pense-t-il de la dévotion des gens de cour?
Elle prend toutes les formes, dit-il, surtout à la Cour elle prend toutes les qualités de là Cour. La Cour (ce que je ne prétends pas néanmoins être une règle générale), la Cour est le séjour de l'ambition : la dévotion y devient ambitieuse ; la Cour est le séjour de la politique : la dévotion y devient artificieuse et politique; la Cour est le séjour de l'hypocrisie et de la dissimulation : la dévotion y devient dissimulée et cachée ; la Cour est le séjour de la médisance : la dévotion y devient critique à l'excès et médisante. Ainsi du reste. La raison de ceci est que, dans la dévotion même, il y a toujours, si l'on n'use d'une extrême vigilance, quelque chose d'humain et un fonds de notre nature corrompue,
LE P. BOURDALOUE ET LES COURTISANS o63
qui s'y glisse et qui agit imperceptiblement. On est pieux, ou l'on croit l'être; mais on l'est selon ses vues, mais on l'est selon ses avantages personnels et temporels, mais on l'est selon l'air contagieux du monde, que l'on respire sans cesse (1)...
Nous relevons encore dans les sermons de Bourdaloue quelques tableaux de mœurs, d'où. nous concluons que nos églises présentent aux yeux des anges moins de scandales qu'au dix-septième siècle; les sociétés mondaines trouvant moins souvent alors l'occasion de se rencontrer, de se voir, de s'étudier, de se critiquer, transformaient le lieu de la prière et l'assemblée des fidèles en champ d'observations profanes et souvent coupables.
A propos de la cérémonie des Cendres, Bourdaloue interpelle les dames de son auditoire en ces termes :
Combien de femmes mondaines et criminelles ont paru devant les autels pour y recevoir cette cendre, mais y ont paru avec toutes les marques de leur vanité, avec tout l'étalage de leur luxe, et, ce qui en est comme inséparable, avec toute l'enflure de leur orgueil? Or en de telles dispositions ont-elles eu l'esprit de la pénitence ? et n'ayant eu que l'extérieur de la pénitence sans en avoir l'esprit, ne sontelles pas du nombre des hypocrites que condamne aujourd'hui le Fils de Dieu dans l'Évangile? Ce sont néanmoins, me diriez-vous, des femmes réglées, et du reste, hors la vanité qui les possède, irréprochables dans leur conduite; mais, chrétiens, jugerons-nous toujours des choses selon les fausses idées du monde, et jamais selon les pures maximes de la loi de Dieu? Appelez-vous femmes réglées celles qui n'ont pour principe de toutes leurs actions que l'amour d'elles-mêmes? Appelez-vous femmes irréprochables celles qui voudraient n'être au monde que pour y être adorées et
(1) T. XIY, p. 400.
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idolâtrées? Appelez-y ous simple vanité celle qui exclut et bannit d'une âme deux vertus, les plus nécessaires au salut, savoir : rhumilité et la pénitence? Terre, terre, disait le prophète, écoutez la voix du Seigneur : c'est-à-dire, pécheurs, qui, formés de la terre, devez bientôt retourner dans le sein de la terre ; vous cependant qui oubliez ce que vous êtes, et qui vivez tranquilles dans l'état de votre péché, écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche, et ne méprisez pas sa voix. Pour faire de dignes fruits de pénitence, humiliez-vous sous sa toute-puissante main; et que cette humiliation ne soit pas seulement extérieure et superficielle, mais qu'elle pénètre jusque dans l'intérieur de vos âmes : déchirez vos cœurs et non point vos vêtements (1) .
H demande donc l'humilité dans le lieu saint, rappelle aux chrétiens qu'ils sont les ministres du sacrifice que le prêtre offre en leur nom; à ce titre, l'orateur condamne comme autant de profanations, comme autant de sacrilèges, les irrévérences commises au saint sacrifice de la messe, il condamne la femme coupable qui se présente devant les saints autels pour y disputer à Dieu Tencens qui lui est dû, pensée qu'il exprime par forme d'interpellation, dans un sermon sur le culte d adoration rendu à Jésus-Christ dans le sacrement. Après avoir exposé la conduite des âmes vraiment dévotes à l'égard du Saint Sacrement, il leur oppose la conduite des gens du monde, et conclut :
De tout ceci, jugez, femmes mondaines, avec quelle affreuse indécence vous venez dans nos temples, non pas honorer un Dieu humilié, mais vous donner en spectacle, mais attirer sur vous les regards, et vous faire voir parées comme des idoles ; mais, si j'ose dire, vous faire encenser vousmêmes et adorer (2) .
(1) T. II, p. 67.
(2) T. XV, p. 436.
LE P. BOURDALOUE ET LES COURTISANS o6o
Dans le sermon su?' l'Amour et la Crainte de la Vérité (1), Bourdaloue condamne cette tendance qu'ont les hommes à se créer de fausses divinités, à se créer des idoles. Les grands de la terre s'y laissent prendre, ne con- " sidérant pas que ceux qui se font leurs adorateurs sont, pour la plupart, des personnes intéressées, déterminées à leur plaire ou plutôt gagnées pour les tromper (2). Il nomme, par leurs noms, les désordres qui devraient faire rentrer en elles-mêmes les femmes mondaines qu'il évangélise : c'est le jeu qui devient pour elles une passion insurmontable ; il y en a, dit-il, qui ne peuvent se supporter ni supporter personne dès qu'une partie de jeu vient à leur manquer, qui n'ont pas la force pour soutenir quelques moments de réflexion, et trouvent assez de santé pour passer des nuits dès qu'il est question de leur jeu (3) . Bourdaloue ne craindra pas de dénoncer en public un vice plus ignoble encore : V intempérance des femmes de son siècle; il la qualifiera d'abomination; et, en effet, dans le sermon sur ^Intempérance^ il s'écrie :
Quel opprobre pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous ; et en particulier (car je ne puis ici passer sous
(î) Ihid..^. 441.
(3) Nous citons un fait qui donne la mesure du désordre; Bussy- Rabutin garde la responsabilité du récit. Il est tiré de sa Correspondance; 6 mars 1679, t. IV, p. 320. Le marquis de Trichàteau à Bussy.
« On m'écrivit par le dernier ordinaire que, la nuit du lundi au mardi, M""> de Montespan perdit quatre cent mille pistoles contre la banque, qu'elle regagna à la fin sur les huit heures du matin étant quitte. Bouyn qui tenait la banque voulut se retirer, mais la dame lui déclara qu'elle voulait encore s'acquitter d'autres cent mille pistoles qu'elle devait de vieux, en qu'elle fit avant que de se coucher. Monsieur fut au lever du roi en sortant de chez M™c de Montespan ; ainsi finit la bassette qui a été abolie pour jamais... »
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silence un des plus grands scandales de notre siècle ; je dis de notre siècle cii nous l'avons vu naître, et où nous le voyons croître tous les jours), quel opprobre pour les personnes du sexe! Que le sexe soit vain, qu'il soit jaloux d'un agrément périssable, qu'il mette sa gloire à paraître et à briller, ou par la richesse des ornements dont il se pare, ou par l'éclat de la beauté que la nature lui a donnée en partage, c'est une mondanité qu'on lui a reprochée dans tous les temps. Mais que, par une corruption toute nouvelle, il en soit venu à des intempérances qui lui étaient aut^^efois inconnues ; qu'il affecte sur cela une prétendue force, et qu'il s'en gloi'ifie, c'est un abus que l'iniquité de ces derniers âges a introduit parmi nous, et plaise au ciel qu'il n'achève pas de bannir du christianisme toute vertu! Encore ose-t-on quelquefois demander si ce sont là toujours devant Dieu des excès criminels. Mais je demande, moi, si l'on peut former là-dessus le moindre doute. Faut-il recourir à la morale chrétienne pour résoudre une telle question ; et les païens ne s'élèveraient-ils pas contre nous au jugement de Dieu, si nous ne condamnions ces désordres, non seulement comme des crimes, mais comme des abominations (1)?
Ce jeu, cette intempérance, ces désordres qui en laissent supposer bien d'autres, ne sont, hélas! que trop certains ; les Mémoires de Saint-Simon, les Lettres de M"^" de Sévigné nous font connaître la société compromise dans l'affan-e des poisons. La marquise résume son récit par ce jugement du maréchal de Villeroi : « Ces messieurs, ces dames, disait-il, ne croient pas en Dieu, ils croient au diable )) ; puis elle ajoute : « Que l'on contait des sottises ridicules de tout ce qui se passait chez ces coquines de femmes (2). » La duchesse d'Orléans ne ménage point ses termes lorsqu'elle parle des dames françaises à sa sœur
(1) T. YI, p. 2-28.
(2) Lettres de i¥'»e de Sévigné, t. YI, p. 229.
Louise. Le 7 août 1699, la Palatine écrit : « s'enivrer .est chose fort commune chez les dames de France, et M"" de Mazarin a laissé une fille, la marquise de Richelieu, qui s'en acquitte à la perfection (1) «; et le 28 janvier 1705 : « Les cavaliers boivent aussi volontiers avec la femme de chambre qu'avec sa dame, lorsque celle-ci est coquette; mais, à vrai dire, ce n'est pas tant ces filles qui boivent ici jusqu'à l'ivrognerie que des personnes de bien plus grande qualité (2). »
Bourdaloue veut que les femmes chrétiennes emploient les moyens efficaces pour arrêter les désordres qui déshonorent leur sexe; qu'elles fuient les occasions, qu'elles imitent les saintes femmes de l'Église, disciples de saint Jérôme ; qu'elles renoncent aux vains divertissements du monde et surtout à ces promenades dangereuses alors fort en vogue à Paris, soit au beau boulevard (aujourd'hui boulevard Beaumarchais), soit au Cours la Reine, où commençaient toutes les intrigues scandaleuses.
Quel avenir l'orateur assure-t-il à ces femmes qui n'am'ont jamais vécu que dans la vanité et le sensualisme ? Écoutons la leçon qu'il leur donne dans son sermon sur ÏÈloignement et la fuite du Monde, à l'usage des femmes mondaines qui voient avec regret leurs charmes S'effacer.
Vous, surtout, femmes mondaines (car il est certain, et nous le voyons, que ce sont communément les personnes du sexe qui s'entêtent davantage du monde, et qui y demeurent attachées avec plus d'obstinalion,) vous dis-je, femmes du siècle, ayez devant Dieu et devant le monde môme, le mérite d'avoir quitté le monde, avant qu'il vous ait quittées. L'accès favorable que vous y avez, l'encens que vous y recevez, l'empire que vous semblez y exercer, tout cela n'a qu'un
(1) Lettres de la duchesse d'Orléans, 1. 1, p. 40.
(2) Ibid., 1. 1, p. 76.
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temps, et qu'un temps bien court. Ce temps est suivi d'un autre où le monde s'éloigne; où il n'a plus que de l'indifférence, pour ce qu'il idolâtrait, et même que du mépris, lorsqu'il voit que, malgré toute son indifférence, on s' opiniâtre à le rechercher. Faites par devoir ce qu'il faudra bientôt faire par nécessité. Et vous au moins que le cours des années a, en effet, réduites dans cette nécessité qui vous est si dure, n'en ayez pas la peine sans en recueillir le fruit. D'involontaire qu'elle est par elle-même, changez-la, par une sainte résolution, dans un moyen salutaire de retourner à Dieu, et de vous remettre dans la voie du salut. Tout contribuera à seconder ce dessein, tout le favorisera. Dieu par sa grâce vous y aidera, et le monde y ajoutera son suffrage. Car, si vous avez à craindre les railleries du monde, ce n'est plus désormais quand vous vivrez séparées de lui, mais au contraire quand vous voudrez toujours entretenir les mêmes liaisons avec lui. Autrefois il eût demandé pourquoi l'on ne vous voyait point ici ni là; mais peut-être commence-t-il maintenant à demander pourquoi l'on vous y trouve, et ce qui vous y attire. Heureuses que votre Dieu soit encore disposé à vous recevoir, quoique vous n'ayez que les restes, et, si j'ose le dire, que le rebut du monde à lui offrir (1) !
Voilà un conseil sage donné aux dames déjà mûres et souvent Tes plus attachées aux vanités d'un autre âge, un conseil sage qui est assaisonné d'ironie; les traits abondent dans ce passage que Molière exprimait en d'autres termes, sans dire plus vrai ni plus fort.
Ajoutons un motif tiré des fins dernières.
Que faire donc : croire et bien vivre, dit l'orateur aux dames de la cour, dans son sermon sur la Résurrection :
C'est à vous, femmes du monde, à profiter de ce point de religion et à en profiter. Peu en peine de l'avenir vous ne
(1) T. YII, p. 70.
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pensez qu'au présent; en refusant à votre âme tous vos soins, vous n'êtes occupées que de votre corps. Hélas! en voulant le conserver, vous le perdez ; voilà à quoi vous ne pensez pas et à quoi vous penserez, mais. trop tard, quand au son de la dernière trompette, ce corps renaîtra de sa propre cendre et que vous entendrez sortir de la bouche de Dieu ces formidables paroles : Quanlùm in deliciis fuit^ tantùin daie ilîi tormentwn (Apoc. 18, 7); que les délices oti ce corps a vécu, soient la mesure de son tourment. Après que vous en avez fait votre idole, que vous l'avez tant ménagé et tant llatté, la mort en a fait la pâture des vers ; et la nouvelle vie que je lui rends en va faire la pâture des flammes, dont le sentiment lui sera d'autant plus douloureux, qu'il a plus goùlé les faussses douceurs où vous l'avez nourri : Quantum in deliciis fuit, taniùm date illi tormtntum (1).
Quitter le monde n'est pas tout ; il faut encore agir en conséquence d'une si généreuse résolution; il faut, à" l'exemple de sainte Madeleine, renoncer ellectivement à la vanité, y renoncer non par sentiment humain, mais par amour pour Jésus-Christ. Écoutons et nous apprendrons les conditions d'un retour sincère à Dieu, dans le récit que trace Bourdaloue de la conversion de la sainte Pénitente :
Elle aima, dilexit; et du moment qu'elle aima, elle cessa d'avoir ces soins excessifs d'une beauté fragile, dont elle s'était toujours occupée. Voyez-la aux pieds de' Jésus-Christ, les cheveux épars, le visage abattu, les yeux baignés de larmes. Voilà ce que l'Évangile nous présente comme un modèle de l'amour-propre anéanti. Pense-t-elle encore, dans cet état, à ce qui la peut rendre plus agréable? Craint-elle, à force de pleurer, de ternir et de défigurer son visage? A-telle sur cela, dans la douleur que lui cause son péché, la
moindre inquiétude ? Non, non, mes frères, dit saint Grégoire pape, ce n'est plus là ce qui la touche. Que ce visage, disait la bienheureuse Paule, détrompée du monde et animée d'un vrai désir de satisfaire à Dieu; que ce visage dont j'ai été idolâtre, et que tant de fois, contre la loi de Dieu, je me suis efforcée d'embellir par de damuables artifices, soit couvert d'un éternel opprobre : Turpetur faciès illa, quam totias contra Dei prœceptum cerussâ et purpui'isso depinxi. Remarquez, mesdames, ces paroles de saint Jérôme; et si vous êtes chrétiennes, ne préférez pas au sentiment de ce grand homme, qui est le sentiment de tous les Pères, l'erreur d'une fausse conscience qui vous séduit : Faciès illa, quam toties contra Dei prœceptum cerussâ et purpurisso depinxi; ce visage quêtant de fois j'ai voulu déguiser par des couleurs empruntées, à qui tant de fois j'ai donné un faux lustre, malgré les défenses et contre la volonté de mon Dieu. Ainsi en jugea Madeleine convertie. Ah! que cette grâce périssable soit pour jamais effacée; que ces yeux deviennent comme deux fontaines, pour arroser la terre de mes larmes; que ces cheveux, sujet ordinaire de ma vanité, ne servent plus qu'à mon humiliation ; que cette chair soit désormais une victime de mortification et d'austérité (1) .
Ainsi Madeleine commence par négliger le soin de sa personne ; elle est aux pieds de Jésus qui lui fait oublier tous les agréments qu'entretenait sa vanité ; elle ne craint pas d'user son corps par les rigueurs de sa pénitence ; son visage qui a fait sa perte, pourra être sans regret couvert d'opprobres; elle voudrait être anéantie, elle se résigne à devenir aux yeux de Dieu une hostie vivante.
Bourdaloue résume toute la perfection qu'il réclame de ses auditeurs en ces quelques mots :
Quelle est donc la perfection, et par conséquent la vraie (1) T. lY, p: 117-118.
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piété? c'est cette plénitude de fidélité qui réunit tout et gui embrasse tout, le précepte et le conseil : le précepte par devoir, et le conseil par amour; le précepte, pai^ce que c'est l'ordre de Dieu, et le conseil, parce que c'est le gré de Dieu (1).
Puisque nous sommes à la Cour de Louis XIV, nous terminerons ce chapitre par un passage des mémoires du temps, où nous trouvons le tableau d'une vraie dévote à la cour, du au pinceau d'un courtisan célèbre. L'auteur, qui est homme de qualité, s'adresse à une demoiselle d'un âge mûr; elle a quarante ans, et dès lors ellejie peut prendre plaisir à la vie des jeunes fdles de quinze à vingt- quatre ans; il la détourne du mariage et l'engage à se mettre dans la dévotion. Tl continue en ces termes : « Ainsi je vous dois dire ou qu'il vous faut faire religieuse, ou vous mettre dans la dévotion. Si vous prenez ce dernier parti, vous devez vous habiller modestement, renoncer à tous les plaisirs du monde, en connaître l'abus; et tout au plus à cause de votre qualité, vous pourriez une fois l'année aller à l'Opéra pour faire votre cour au roi, et il faudrait qu'il vous l'eût ordonné; ne témoignez point y avoir pris plaisir, n'y louez rien, afin que l'on apprît que vous avez été inappliquée (2). Il ne faudrait manquer ni à grande messe, vêpres, salut ni sermon; vous trouver aux assemblées des pauvres, aller aux hôpitaux, faire beaucoup de bien aux pauvres, assister les malades et les familles dans les nécessités, ne sentir de plaisir des biens que Dieu vous a donnés, que par celui que vous prendriez à en faire une distribution qui lui serait agréable (3) . » Nous étonnerons bien des lecteurs en leur
(1) T. YI, p. 189.
(2) Cette direction d'intention n'appartient pas à la morale de Bourdaloue.
(3) Côllec. Petitot, 2"^ sor., t. XLIII, p. 154.
disant que le conseiller n'est autre que le duc de Lauzun, s'adressant à M"" de Montpensier; on ne pourrait mieux définir une sincère dévote de Cour. Bourdaloue lui-même ne tiendrait pas un langage différent.
TABLE DES MATIÈRES