‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 37 sur 86 · ÏO · texte numérisé non relu

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celles où le peuple Juif renonça Jésus-Christ, c'est-à-dire, immédiatement après l'avoir reçu dans nous comme notre Dieu par la communion, lui préférant un aussi indigne sujet que Barabbas, un "vil intérêt ou un plaisir honteux, et pour ce plaisir et cet intérêt, consentant qu'il meure, et, selon l'expression de l'Apôtre, qu'il soit tout de nouveau crucifié. Si saint Paul ne nous le disait pas, jamais pourrions-nous croire que le désordre de notre inconstance pût aller jusque-là (1)?

Pilate aurait dû prendre la cause de Jésus-Christ et le défendre; par politique, il l'abandonne. Les pages qui suivent offrent aux yeux du lecteur un tableau animé des scènes du prétoire; on n'analyse pas un pareil récit, il faut le lire, il faudrait l'entendre sortir des lèvres du P. Bourdaloue.

Dans la seconde partie, nous voyons comment Jésus- Christ a fait mourir le péché et comment nous devons le détruire en nous-mêmes.

La corruption du péché atteint l'homme dans son corps, dans son espj'îi, dans sa volonté, dans ses passions. La Passion de Jésus- Christ fait mourir le péché dans tout l'homme; dans son corps, Jésus-Christ flagellé tue la sensualité et la mollesse. L'orgueil de l'esprit est abaissé par l'humilité de Jésus-Christ. Il a pris les apparences du pécheur; il est enfant, il est esclave. Dans la Passion, il a fait plus, il veut être mis au rang des scélérats ; le voilà donc chargé du bois de la croix et marchant au supplice. Et devant ce Dieu humilié, Torateur fait comparaître l'auditeur orgueilleux, entêté des vaines grandeurs du monde, qui ne cherche qu'à ^élever, qu'à se distinguer, qv^k paraître.

La corruption du péché est vaincue, dans la Passion

de Jesus-Christ, par l'héroïque obéissance de rHomme- Dieu.

Il est attaché à la croix et nous apprend ainsi la nécessité de l'obéissance et la mesure de l'obéissance.

La Passion du Sauveur éteint la passion de la vengeance, à laquelle Jésus-Christ oppose le pardon des injures ; doctrine qu'il enseigne du haut de sa croix par ces paroles : Pater, dimiite illis; Père, pardonnez-leur. Pénitence et conversion, tel est le fruit de ce discours.

D'après ces analyses succinctes, nous prenons une idée générale des sermons du P. Bourdaloue sur la Passion de Jésus-Christ. Elles apparaissent comme un exposé simple et clair du fait évangélique, et réveillent dans les cœurs la haine du péché, cause de cette grande iniquité; toutes les applications morales sont dirigées d'une manière précise, qui ne permet à personne d'hésiter sur la réforme de sa conduite. Roi, courtisans et peuple, tout le monde trouve dans ce langage de la foi un aliment à la piété, un encouragement à la pratique de la vie chrétienne.

Nous passons au sermon, prononcé le jour de Pâques, dont parlent les Mémoires sur M'^" de Maintenon. Sermon foudroyant sur les rechutes, dit Languet de Gergy (1). De quel sermon est-il ici question ? Nous trouvons un sermon sur la rechute dans le péché, au dix-huitième dimanche après la Pentecôte (2) ; d'après les sermons manuscrits de la famille des Montiers, ce même sermon a été prêché un troisième dimanche de Carême; il est cependant hors de doute que ce discours ne répond point complètement au récit de Languet, corroboré des mémoires de la Beaumelle, qui prétend que, par ordre du P. de la Chaise, le Prédicateur fut prié de traiter le sujet de la rechute

(1) Mém. sur IT™" de Maintenon, p. 165.

(2) T. Yn, p. 176.

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dans le péché, pour assurer la conversion du roi (1). Or ce sermon sui^ la rechute n'a point été prêché devant le roi, I ien ne l'indique ; le ton général ne se ressent en aucune façon de Ja solennité d'un jour de Pâques; c'est une instruction méthodique, sans allusions soutenues aux circonstances présentes. Un seul passage dans le courant de la seconde partie mérite d'être signalé :

Cependant la volonté de l'homme se pervertit toujours, et la même rechute qui l'affaiblit pour le bien, lui donne de nouvelles forces pour le mal. Vous en savez le progrès, et en vain m'arrèterais-je à vous le décrire, "puisque c'est par vous et par les tristes épreuves que vous en faites, que j'en suis instruit . Après le premier péché commence l'habitude ; l'habitude venant à se former, elle jette peu à peu dans l'aveuglement et dans l'endurcissement. De là, le vice s'enracine et passe comme dans une seconde nature. Cette seconde nature est ce que saint Augustin appelle nécessité; de cette nécessité suit le désespoir, et le désespoir cause l'impossibilité morale de la pénitence. Car voilà l'idée que nous en donne saint Paul : Desperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ (Ephes. 4 ; 19) ; et il s'est servi de l'exemple du péché de la chair et de l'amour impur, parce que c'est celui où la rechute opère plus infailliblement et plus ordinairement ces détestables effets. D'abord, l'âme chrétienne abhorrait comme un monstre le péché, parce que sa raison n'était pas encore aveuglée, ni sa volonté corrompue. Mais à force de rechutes, ce péché, par ordre et par degrés, prend un entier ascendant : on s'y accoutume, on se famiharise avec lui, on le commet sans scrupule, on s'y porte avec passion, on en devient esclave, on désespère de le pouvoir vaincre, on s'y abandonne absolument : Desperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ. Mais encore, reprend saint Ghrysostome, de qui désespère-t-on? est-ce de Dieu? est-ce de soi-même? De Dieu

(1) Mém. sur3f"'<'de Maintenon, t. Il, p. 219, éd. Maestricht, 1778.

et de soi-même, reprend ce saint docteur. De Dieu, parce que c'est un Dieu de sainteté qui ne peut approuver le mal ; et de soi-même, parce qu'on est un sujet d'iniquité qui ne peut plus aimer le bien. De Dieu, parce qu'on a si souvent abusé de sa miséricorde et de sa patience; et de soi-même, parce qu'on a fait tant d'épreuves de son inconstance et de son infidélité. De Dieu et de soi-même tout ensemble, parce qu'on voit entre Dieu et soi des oppositions infinies : car voilà la source de ces désespoirs. Ces désespoirs sont-ils raisonnables? non, chrétiens, puisque, bien loin de l'être, ce sont de nouveaux crimes devant Dieu, n'étant jamais permis à un pécheur, tandis qu'il est en cette vie, de désespérer de Dieu et de sa bonté qui est sans mesure. Mais ces désespoirs, tont déraisonnables qu'ils sont, ne laissent pas d'être les premiers effets de la rechute dans le péché : Pourquoi? parce que l'espérance, qui est le fondement essentiel de la pénitence, se trouvant ébranlée par là, il faut que, contre l'intention de Dieu même, tout l'édifice de la pénitence le soit aussi, et que cette vertu qui devrait être la ressource de l'homme pécheur, par un défaut de confiance et de foi, lui devienne une pierre de scandale contre laquelle son désespoir le fait heurter : Desperantes, semetlpsos tradiderunt impudiciciœ (1).

Cette description du récidiviste est remarquable assurément, aussi bien que la conclusion du discours où l'orateur donne des conseils sages et pratiques au pécheur relevé comme au pécheur qui se relève; nous soutenons cependant que le sermon sur la Résurrection est bien le discours cité par Languet.

Le sermon pour la fête de Pâques sur la Résurrection^ prêché devant le Roi (2), traite à fond la matière de la Rechute dans le péché sans prononcer le mot et

(1) T. YII, p. 207.

(2) Traditus est, t. IV, p. 287.

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propose, ainsi que dans l'autre sermon, comme conditions^ essentielles de tout retour à la vie chrétienne, la fermeté et la "persévérance.

Les premières propositions du discours pour le jour de Pâques nous rappellent que toute la vie de Notre -Seigneur sur cette terre, sa naissance, sa passion, sa mort, sa résurrection et sa gloire même n'ont d'autre but que la justification de l'homme, sa conversion.

Tradilus est propter delicta nostra, et resurrexit propter justificationem nostram.

II a été livré pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification.

(Aux Romains, ch. iv; 25.)

Sire,

C'est sur ce témoignage de saint Paul que s'est fondé saint Bernard, quand il a dit que la résurrection du Fils de Dieu, qui est proprement le mystère de sa gloire, avait été au même temps la consommation de sa charité envers les hommes. Il n'en faut point d'autre preuve que les paroles de mon texte, puisqu'elles nous font connaître que c'est pour notre intérêt, pour notre salut, pour notre justification, que ce Sauveur adorable est entré en possession de sa vie glorieuse, et qu'il est ressuscité : Et resurrexit propter justiftcationem nostram. A en juger selon nos ^Ties, on croirait d'ahord que les choses devaient être au moins partagées; et que Jésus-Christ ayant achevé sur la croix l'ouvrage de notre rédemption, il ne devait plus penser qu'à sa propre grandeur, c'est-à-dire, qu'étant mort pour nous, il devait ne ressusciter que pour lui-même. Mais non, chrétiens, son amour pour nous n'a pu consentir à ce partage. C'est un Dieu, dit saint Bernard, mais un Dieu sauveur qui veut nous appartenir eiitièrement, et dont la gloire et la béatitude ont dû par conséquent se rapporter à nous, aussi bien que ses humiliations et ses souffrances : Totus in usus nostros expensus. Tandis que ses humiliations nous ont été utiles et néces-

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saires; il s'est humilié et anéanti. Tandis que pour nous racheter, il a fallu qu'il souffrît, il s'est livré aux tourments et à la mort. Du moment que l'ordre de Dieu exige que son humanité soit glorifiée, il veut que nous piofitions de sa gloire même. Car s'il ressuscite, poursuit le même saint Bernard, c'est pour établir notre foi, pour affermir notre espérance, pour ranimer notre charité; c'est pour ressusciter lui-même en nous, et pour nous rendre capables de ressusciter spirituellement avec lui : en un mot, comme il est mort pour nos péchés, il est ressuscité pour notre sanctification : Et i^esurrexit propter justificalionem nostram. Voilà le mystère que nous célébrons, et dont l'Église universelle fait aujourd'hui le sujet de sa joie. Mystère auguste et vénérable sur lequel roule non seulement toute la religion chré tienne, parce qu'il est le fondement de notre foi, mais toute la piété chrétienne, parce qu'il doit être la règle de nos mœurs.

Après cette entrée en matière, Bourdaloue va nous démontrer l'obligation où nous sommes de nous convertir et de paraître convertis. Il faut se convertir vraiment et solidement, paraître converti pour la gloire de Dieu, librement et généreusement, sans laisser place à l'imposture, à l'hypocrisie, à la faiblesse, et au respect humain. '

Nous devons ressusciter, c'est-à-dire nous convertir à la vérité, et cependant, est-il bien sûr qu'après avoir reçu l'adorable sacrement du Sauveur, nous soyons vraiment renouvelés? A cette question Bourdaloue répond :

Avouons-le de bonne foi; et puisqu'une expérience malheureuse nous force à le reconnaître, ne nous en épargnons pas la confusion. Le désordre capital qu'on ne peut assez déplorer, ni trop vous reprocher, c'est que dans cette solennité de Pâques, abusant de la pénitence, qui, selon les Pères, est le sacrement de la résurrection des pécheurs, nous mentions souvent au Saint-Esprit, nous en imposions au monde,

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et nous nous trompions nous-mêmes. Oui, mes frères, jusque dans le tribunal de la pénitence nous mentons au Saint-Esprit, en détestant de bouclie ce que nous aimons de cœur; en disant que nous renonçons au monde, et ne renonçant jamais à ce qui entretient dans nous l'amour du monde; en donnant à Dieu des paroles que nous ne comptons pas de garder, et que nous ne sommes pas en effet bien déterminés à tenir; ayant avec Dieu moins de bonne foi que nous n'en avons avec un homme, et même avec le dernier des hommes. Nous en imposons au monde par je ne sais quelle fidélité à nous acquitter ^ dans ce saint temps, du devoir public de la religion, par V éclat de quelques bonnes œuvres passagères, par une ostentation de zèle sur des points où, sans être meilleur, on en peut avoir, par quelques réformes dont nous nous parons, et à quoi nous nous bornons, tandis que nous ne travaillons pas à vaincre nos habitudes criminelles, et à mortifier les passions qui nous dominent. Nous nous trompons nous-mêmes, en confondant les inspirations et les grâces de conversion avec la conversion même; en nous fifjuranl que nous sommes changés, parce que nous sommes touchés du désir de l'être; et sans qu'il nous en ait coûté le moindre combat , en nous flattant d'avoir remporté de grandes victoires. Et parce qu'en fait de pénitence , tout cela n'est qu'illusion et que mensonge, à tout cela l'Évangile oppose aujourd'hui cette seule règle : Surrexit verè; il est vraiment ressuscité.

Ah! mes chers auditeurs, combien de fantômes de conversion, ou, pour user du terme de saint Bernard, combien de chimères de conversion ne pourrais-je pas vous produire ici, s'il m'était permis d'entrer dans le secret des cœurs et de vous en découvrir le fond ! Combien de conversions purement humaines, combien de politiques, combien d'intéressées, combien de forcées, combien d'inspirées par un autre esprit que celui qui nous doit conduire quand il s'agit de retourner à Dieu! Conversions, si vous voulez, fécondes en beaux sentiments, mais stériles en effets; magnifiques en paroles, mais pitoyables dans la pratique ; capables d'éblouir,

mais incapables de sanctifier. Combien de consciences se sont présentées devant les autels comme des sépulcres blanchis, et sous celte surface trompeuse, cachent encore la pourriture et la corruption? Sont-co là les copies vivantes de cet Homme-Dieu qui renaît du sein de la mort, pour être, comme dit saint Paul, l'aîné d'entre plusieurs frères? Non, non, chrétiens, ce n'est point par là qu'on a le bonheur et la gloire de lui ressembler; il faut quelque chose de plus, et, sans une conversion véritable, on n'y peut prétendre (1).

Pour avoir l'intelligence complète de ce passage, il faut nous placer au dimanche de Pâques 25 mars 167Zi, deux jours après cette Passion merveilleuse qui avait tant ému jyjme (jg jg^ Vallière, Bourdaloue parle pour la dernière fois en sa présence à la cour, quelques jours encore et elle s'enferme au Garmel (2), personne ne doute de la sincérité de sa pénitence. — M""" de Montespan est à Clagny, Louis XIV écoute avec toutes les apparences d'un homme maître enfin de ses honteuses passions. // se croit changé parce qu'il est touché du désir de [être , dit Bourdaloue, qui pourrait en douter? s'écrient les courtisans. L'orateur cherche à les désabuser, et ils lui répondent, en blâmant la hardiesse du prédicateur. Le roi leur

(1) T. IV, p. 295. Résurrection.

(2) Voici le récit de la Gazette de France de 1674, p. 520.

« Dame Louise de la Vallière, duchesse de Vaujours, prend l'habit de religieuse au grand couvent des Carmélites (le 2 juin), où elle s'était retirée le 19 avril 1674; le curé de Saint-Nicolasdu-Ghardonnet, supérieur de la maison, fit la cérémonie, et la prieure lui donna le voile blanc : l'évêque d'Aire y prêcha avec son éloquence ordinaire et l'applaudissement de l'auditoire composé de Mademoiselle, de M"'" de Guise, des duchesses de Longueville et de Bouillon, de la princesse de Mecklembourg et de plusieurs seigneurs et dames de condition qui ne purent assez admirer la modestie, l'humilité et la piété tout à fait exemplaires de cette illustre novice. »

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impose silence et loue le discours incriminé; il s'approprie ce qui lui revient, se fait des promesses à lui-même, et se fait honneur d'entendre la vérité. . Bourdaloue lui rend cette justice à la fin du sermon ; mais malgré ce bon vouloir, l'orateur ne se fait pas illusion sur le succès final de sa mission. Il se met peu en peine des émotions qu'il éveille et continue en définissant ce qu'il entend par une conversion véritable, une conversion de cœur et sans déguisement, une conversion surnaturelle. Suivons la description qu'il nous donne des manœuvres du faux converti :

On rompt une attache criminelle ; mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve, pour ainsi dire, certains droits, à quoi l'on prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer, certains commerces que V honnêteté et la bienséance semblent autoriser, certaines libertés que Von s'accorde en se flattant qu'on n'ira pas plus loin. Voilà ce que saint Paul appelle le levain du péché : Neque in fermonto malitiœ etnequitiœ. Or, il faut, mes frères, ajoutait l'Apôtre, vous purifier de ce levain, si vous voulez célébrer la nouvelle pâque. Il faut vous souvenir que comme un peu de levain quand il est corrompu, suffit pour gâter toute la masse, aussi ce qui reste d'une passion mal éteinte , quoique amortie en apparence, peut détruire et anéantir tout le mérite de notre conversion : Expurgate vêtus fermentum ut sitts nova conspersio (I Cor. S ; 7) .

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu; car que peuvent tous les respects humains et toutes les considérations du monde, quand il s'agit de nous faire revivre à Dieu, et de produire en nous tout de nouveau l'esprit de la grâce après que nous l'avons perdu? On nous dit que le désordre où nous vivons peut être un obstacle à notre fortune, que cette attache nous rend méprisables, que ce scandale nous rend odieux, et sur cela précisément, nous nous corrigeons. On nous fait entendre que la piété pourrait servir à notre

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établissement, et pour cela, nous nous réformons. Qu'est-ce qu'une telle conversion, eût-elle d'ailleurs tout l'éclat de la plus exacte et de la plus sincère régularité? On s'éloigne du monde par un dépit secret, par impuissance d'y réussir, par désespoir de parvenir à certains rangs que l'ambition y cherche. On se détache de cette personne, parce qvHon en est dégoûté, parce qu'on en a découvert la pe7'fidie et r infidélité. On cesse de pécher, parce que l'occasion du péché nous quitte et non pas parce que nous quittons l'occasion de péché. Tout cela, ombres de conversion (1).

Quel est l'auditeur, du plus grand au plus petit seigneur de la cour, qui ne se reconnaisse dans quelqu'un de ces traits?

Bourdaloue demande encore davantage; Jésus, après sa résurrection, n'est plus reconnaissable, il est transfiguré ; ainsi l'homme converti ne doit plus même se reconnaître selon la chair.

Non, répond l'Apôtre sans hésiter, depuis que cet Homme- Dieu, dégagé des liens de la mort, a pris possession de sa vie glorieuse, je ne le connais plus selon la chair. Ainsi le disait le maître des Gentils : et n'en faites-vous pas d'abord l'application? G'est-à-dire, que si vous êtes vraiment convertis, il faut que l'on ne vous connaisse plus, ou plutôt que vous ne vous connaissiez plus vous-mêmes selon la chair; que vous ne cherchiez plus à satisfaire les désirs déréglés de la chair ; que vous ne soyez plus esclaves de cette chair qui vous a jusques à présent dominés; que cette chair, purifiée par la pénitence, ne soit plus désormais sujette à la corruption du péché, et que nous, les ministres du Seigneur, qui gémissions autrefois de ne pouvoir vous regarder que comme des hommes sensuels et charnels, maintenant nous ayons la consolation, non

(1) T. IV, p. 299, Serm. sur la Résurrection.

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seulement de ne vous plus connaître tels que vous étiez' mciis de vous connaître là-dessus divinement changés et transformés, en sorte que nous puissions dire de vous par proportion : Eisi cognovimus vos secundum carnem, sed nunc j-am non novimus (5 Cor. II; 16).

Car c'est par là, mes cliers auditeurs, que nos corps, selon la doctrine de saint Paul, participent, dès cette vie, à la gloire de Jésus-Christ ressuscité; c'est par là qu'ils deviennent spirituels, incorruptibles, pleins de vertu, de force, d'honneur; mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela, qu'autant que nous y coopérons, et que, par une pleine correspondance, nous travaillons, selon la règle du Saint-Esprit, à en faire des hosties pures et agréables aux yeux de Dieu.

Et comment désormais vivre dans le monde?... comme Jésus-Christ après la résurrection :

Séparez-vous du monde, vivez hors du monde, non pas toujours en sortant du monde, puisque votre condition vous y retient ; mais n'y soyez ni d'esprit, ni de cœur ; surtout, si vous vous montrez dans le monde, que ce soit pour l'édifier par votre changement (1).

La seconde partie du discours est plus pressante encore en ce qu'elle impose au pécheur l'obligation de s'engager j)ar des actes sensibles. Jésus-Christ, en restant sur la terre après sa résurrection, veut soutenir son caractère (Je Sauveur et rapporter à notre justification aussi bien les mystères de sa gloire que les mystères de ses humiliations et de ses souffrances.

En restant sur la terre, il achève sa mission :

De même, répond l'orateur, si nous négligeons, après notre conversion, ou si nous craignons de paraître convertis, nous ne faisons quïmparfaitement Tœuvre de Dieu (2).

(1) T IV, p. 303-30G.

(2) IbkL, p. 308.

Ces paroles s'adressent surtout à des hommes qui ont le devoir de seconder ici-bas l'œuvre de Dieu par le bon exemple, à des grands de la terre et, à plus forte raison, au souverain; c'était donc imposer au roi l'obligation rigoureuse d'être fidèle à sa résolution. La conversion doit être sensible, l'intérêt de Dieu ofFensé publiquement l'exige et l'exige dans l'enceinte même de cette cour.

Ainsi, mes frères, devez-vous être persuadés qu'en qualité de pécheurs convertis et réconciliés avec Dieu par la grâce de son sacrement, Dieu attend de vous un témoignage particulier, un témoignage que vous lui pouvez rendre, un témoignage qui lui doit être glorieux. Gomme s'il vous disaiÈ aujourd'hui : Oui, c'est vous que je choisis pour être mes témoins irréprochables, non plus dans la Samarie ni dans la Judée, mais dans un lieu où il m^est encore plus impo7-iani d^ avoir des disciples qui soutiennent ma gloire; mais à la cour où ce témoignage que je vous demande m'est beaucoup plus avantageux : Eritis mihi testes. Vous, hommes du monde> qui vous êtes livrés aux passions charnelles, mais en qui j'ai créé un cœur nouveau ; vous à qui j'ai fait sentir les impressions de ma grâce; vous que j'ai tirés de l'abîme du péché, c'est vous qui me servirez de témoins; et où? au milieu du monde et du plus grand monde ; car c'est là surtout qu'i> me faut des témoins fidèles : Fritis mihi testes. Il est vrai, vous avez jusqu'à présent vécu dans le désordre; mais^ bien loin que les désordres de votre vie affaiblissent votre témoignage, c'est ce qui le fortifiera et ce qui le rendra plus convaincant. Car, en vous comparant avec vous-même et voyant des désordres si publics suivis d'une conversion si édifiante, le monde, tout impie qu'il est, n'en pourra conclure autre chose, sinon que ce changement est l'ouvrage dé la grâce, et un miracle de la main toute-puissante di> Très-Haut : Fritis mihi testes. Et en effet, chrétiens, si vous aviez toujours vécu dans l'ordre, quelque gloire que Dieu en tirât d'ailleurs, il n'en tirerait pas le témoignage dont j&

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parle. Vous seriez moins coupables devant lui ; mais aussi seriez -Yous moins propres à faire connaître l'efficace de sa grâce. Pour lui servir à la cour de témoins, il fallait des pécheurs comme vous; et c'est ainsi qu'il vous fait trouver dans votre péché même de quoi l'honorer (d).

La leçon au roi est conçue en termes plus clairs et plus précis. Le prochain y trouve son intérêt par le bon exemple et l'encouragement; nous la reproduisons :

Je me dois à moi-même ma conversion, mais je dois aux autres les apparences et les marques de ma conversion : et pourquoi les apparences? pour réparer, par un remède proportionné, les scandales de ma vie; car ce qui a scandalisé mon frère, peut-il ajouter, ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Je ne fais donc rien, si je n'oppose à ces apparences criminelles de saintes apparences; et je me flatte, si je me contente de détester intérieurement le péché, et que je n'en retranche pas les dehors. Il faut, mon cher auditeur, que ce prochain, pour qui vous avez été un sujet de chute, profite de votre retour, et qu'il soit absolument détrompé des idées qu'il avait de vous. Il faut qu'il s^ aperçoive que vous n^êtes plus cet homme dont les exemples lui étaient si pernicieux ; qnA vous n'entretenez plus ce commerce, que vous ne fréquentez plus cette maison, que vous ne voyez plus cette personns, que vous n'assistez plus à ces spectacles profanes, que vous ne tenez plus ces discours lascifs; en un mot, que ce n'est plus vous. Car d'espérer, tandis qu'il vous verra dans les mêmes sociétés, dans les mêmes engagements, dans les mêmes habitudes, qu'il vous croie, sur votre parole, un homme changé et converti, ce serait à lui simplicité de le penser, et c'est à vous une présomption de le prétendre (2) .

(1) T. IV, p. 312.

(2) Ihid., p. 313.

Les justes y trouvent leur consolation, et ici nous lisons un passage plein de sentiment qui devait s'appliquer à la reine et aussi à M™° de Maintenon : « Combien d'âmes saintes pleuraient sur vous, » dit Bourdaloue, et, dans l'auditoire royal, il s'adressait à Louis XIV, dont l'égoïsme n'étouffait pas toute affection noble et pure.

Quelle douleur la charité qui les pressait ne leur faisaitelle pas sentir à la vue de vos désordres ! Avec quel serrement, ou, si vous voulez, avec quel épanchement de cœur n'en ont-elles pas gémi devant Dieu! Par combien de pénitences secrètes n'ont-elies pas tâché de les expier ! et depuis combien de temps ne peut-on pas dire qu'elles étaient dans la peine, demandant grâce à Dieu pour vous et soupirant après votre conversion! Dieu enfin les a exaucées, el, selon leurs vœux, vous voilà spirituellement ressuscité : mais on vous dit que, l'étant, elles ont droit d'exiger que vous leur paraissiez tel, afin qu'elles s'en réjouissent sur la terre, comme les anges bienheureux en triomphent dans le ciel; que c'est une justice que vous leur devez; que, comme votre péché les a désolées, il faut que votre retour à Dieu les console. Gela seul ne doit-il pas vous engager à leur en donner des preuves, mais des preuves assurées, qui, d'une part, les comblent de joie, et qui, de l'autre, mettent comme le sceau à l'œuvre de votre salut (1)?

La conversion du maître, sensible et visible à tous les yeux, est un moyen de salut pour les frères pervertis et, par la même, une réparation ; elle devient un devoir d'autant plus rigoureux que les scandales ayant été plus grands, leur monstruosité même prépare à la cause de Dieu un triomphe plus éclatant; le saint Evangile nous le montre par un exemple : l'apôtre appelé à rassembler ses frères et à les fortifier dans le devoir, n'est pas saint Jean,

(1) T. rv, p. 316.

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le fidèle disciple, mais un disciple pécheur, malgré son rang; le même saint Pierre qui avait renié son maître, écoutons :

Pourquoi cela? adorable conduite de la Providence! parce qu'il fallait, dit Origène, un disciple pécheur pour attirer d'autres pécheurs, et parce que le plus grand pêcheur de tous était le plus pj^opre à les attirer tous. Ah ! chrétiens, combien de conversions votre exemple seul ne produirait-il pas, si vous vous regardiez, comme saint Pierre, chargés de l'honorable emploi de gagner vos frères à Dieu ! El tu aliquando conversas, confirma fr aires tuos. (Luc, 21 ; 32.) Cet exemple, épuré de toute ostention, et soutenu d'un zèle également humble et prudent, quel succès merveilleux n'aurait-il pas, et que pourraient faire en comparaison tous les prédicateurs de l'Evangile (1)?

Bourdaloue cite encore saint Thomas, apôtre, comme un modèle accompli de conversion ; parce que sa foi, malgré sou infidélité d'un jom', est un instrument de salut efficace auprès des libertins (2). L'intérêt personnel peut aussi devenir un motif puissant de conversion sensible (3), parce que la conversion visible met un frein aux habitudes, en engageant au bien l'honneur du converti. Ce motif d'honneur est longuement développé par l'orateur.

On sent que si le changement de vie s'accomplit, on est obligé de le soutenir; qu'on ne pourrait plus s'en dédire, et que l'honneur même venant au secours du devoir et de la religion, on se ferait de la plus difficile vertu qui est la persévérance, non pas un simple engagement, mais comme une absolue nécessité. Or, en quelque bonne disposition

(1) T. rv, p. 317.

(2) Ihid., p. 318.

(3) Ihid., p. 319.

que l'on se trouve, on veut néanmoins se réserver le pouvoir de faire dans la suite ce que l'on voudra. Quoiqu'on renonce actuellement à son péché, on ne veut pas se lier ni s'interdire pour jamais l'espérance du retour. Cette nécessité de persévérer paraît affreuse, et l'on en craint les conséquences. C'est-à-dire, on ne veut pas être inconstant, mais on veut, s'il était besoin, le pouvoir être ; et, parce qu'en donnant des marques de conversion, on ne le pourrait plus, ou qu'on ne le pourrait qu'aux dépens d'une certaine réputatation dont on est jaloux, on aime mieux dissimuler et courir ainsi les risques de son inconstance, que de s'assurer de soi-même en s'ôtant une pernicieuse liberté. Car voilà, mes chers auditeurs, les illusions du cœur de l'homme. Mais je raisonne tout autrement, et je dis que nous devons regarder comme un avantage de paraître convertis, puisque, de notre propre aveu, le paraître et l'avoir paru, est une raison qui nous engage indispensablement à l'être, et à l'être toujours. Je dis que nous devons compter pour une grâce d'avoir trouvé par là le moyen de fixer nos légèretés, en faisant même servir les lois du monde à l'établissement solide et invariable de notre conversion. Mais si je retombe, par une malheureuse fragilité, dans mes premiers désordres, ma conversion, au lieu d"édifler, deviendra la matière d'un nouveau scandale. Abus, chrétiens : c'est à quoi la grâce de Jésus-Christ nous défend de penser, sinon autant que cette pensée nous peut être salutaire pour nous donner des forces et pour nous animer. Je dois craindre mes faiblesses et prévoir le danger ; mais je ne dois pas porter trop loin cette prévoyance et cette crainte; elle me doit rendre vigilant, mais elle ne me doit pas rendre pusillanime ; elle doit m'éloigner des occasions par une sainte défiance de moi-même, mais elle ne doit pas m'ôter la confiance en Dieu, jusqu'à m'empêcher de faire des démarches pour mon salut, sans lesquelles la résolution que j'ai prise d'y travailler sera toujours chancelante. Si je me déclare, on jugera dé moi, on en parlera : hé bien ! ce sera un secours contre la pente naturelle que j'aurais à me démentir, de considérer que

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j'aurais à soutenir les jugements et la censure du monde. On m'accusera de simplicité, de vanité, d'hypocrisie, d'intérêt ; je tâcherai de détruire tous ces soupçons : celui de la simplicité, par ma prudence; celui de l'orgueil, par mon humilité; celui de l'hypocrisie par la sincérité de ma pénitence ; celui de l'intérêt, par un détachement parfait de toutes choses. Du reste, disait saint Augustin, le monde parlera selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes; si le monde est juste, s'il est chrétien, il approuvera mon changement, et il en profitera; s'il ne l'est pas, je dois le mépriser lui-même et l'avoir en horreur (i).

Nous retrouvons toujours ici le moraliste profond, le prédicateur insistant et poursuivant le pécheur jusque dans ses derniers retranchements.

Il n'y a pas jusqu'au compliment final qui ne soit encore un trait jeté à l'âme rebelle et aussi une donnée pour croire que le discours appartient au Carême de 1674. Bourdaloue parle en maître, et bien que dans son discours on ne découvre aucun mot qui affirme la conversion définitive on sent que bien des obstacles ont été brisés :

Quelque indigne que je sois de mon ministère, peut-être pourrai-je dire aussi bien que saint Paul, quand il quitta les chrétiens d'Ephèse et qu'il se sépara d'eux, que je suis pur devant Dieu et innocent de la perte des âmes, si, parmi ceux qui m'ont écouté, il y en avait encore qui dussent périr ; et pourquoi? parce que vous savez, ô mon Dieu, que je ne leur ai point caché vos vérités^ mais que j'ai pris soin de les leur représenter avec toute la liberté, quoique respectueuse, dont doit user un rninistre de votre parole. Quand vous envoyiez autrefois vos prophètes pour prêcher dans les cours des rois, vous vouliez qu'ils y apparussent comme des colonnes de fer et comme des murs d'airain, c'est-à-dire, comme des

(1) T. IV, p. 319.

ministres désintéressés, généreux, intrépides. Mais j'ose dire, Seigneur, que je n'ai pas même eu besoin de ce caractère d'intrépidité pour annoncer ici votre Évangile, parce que j'ai eu l'avantage de l'annoncer à un roi chrétien, à un roi qui honore sa religion, qui Vhonore dans le cœur, et qui fait au dehors une profession ouverte de l'honorer; en un mot, à un roi qui aime la vérité. Vous défendiez à Jérémie de trembler en présence des rois de Juda; et moi j'aurais plutôt à me consoler de ce que la présence du plus grand des rois, bien loin de m'inspirer de la crainte, a augmenté ma confiance; bien loin d'affaiblir mon ministère, l'a fortifié et autorisé. Car la vérité que j'ai prêchée à la cour n'a jamais trouvé dans le cœur de ce monarque qu'une soumission édifiante et qu'une puissante protection (1) .

Louis XIV, en effet, honore la religion, il l'honore dans le cœur et fait publiquement profession d'honorer sa doctrine et son culte extérieur ; il admire sa morale, mais hélas! c'est ici que le souverain, image du Roi des rois, disparaît pour laisser la place au fils d'Adam. Suivons l'orateur dans l'habile marche qu'il accomplit pour conduire son auditeur aune honorable victoire sur lui-même :

L'Écriture nous apprend que ce qui sauve les rois, ce n'est ni la force, ni la puissance, ni le nombre des conquêtes, ni la conduite des affaires, ni l'art de commander et de régner, ni tant d'autres vertus royales, qui font les héros et que les hommes canonisent. Il a donc été de la sagesse de Votre Majesté et de la grandeur de son âme de n'en pas demeurer là, mais de se proposer quelque chose encore de plus solide. Ce qui sauve les rois, c'est la vérité ; et Votre Majesté la cherche, et elle se plaît à l'écouter, et elle aime ceux qui la lui font connîûtre, et eUe n'aurait que du mépris pour quiconque la lui déguiserait ; et bien loin de lui résister, elle se

(1) T. IV, p. 321.

324 LE p. LOriS BODRDALOUE

ferait une gloire d'en être vaincue : car rien, dit saint Augustin, n'est plus glorieux que de se laisser vaincre par la vérité. C'est, sire, ce que j'appelle la grandeur de votre âme, et tout ensemble votre salut (1) .

C'est le salut durci, c'est-à-dire sa conversion définitive, qui est la grande préoccupation du P. Bourdaloue, et il veut que le roi comprenne bien sa pensée : en quelques mots, il trace le portrait d'un roi selon le cœur de Dieu; <i'est une leçon sous la forme d'un compliment :

Nous estimons nos princes heureux, dit-LL après saint Augustin, si pouvant tout, ils ne veulent que ce qu'ils doivent, si élevés par leur dignité au-dessus de tous, ils se tiennent par leur bonté redevables à tous ; s'ils ne se considèrent sur la terre que comme les ministres du Seigneur; si dans les honneurs qu'on leur rend, ils n'oublient pas qu'ils sont hommes; s'ils mettent leur grandeur à faire du bien; s'ils font consister leur pouvoir à corriger le vice ; s'ils sont maîtres de leurs passions, aussi bien que de leurs actions ; si lorsqu'il leur est aisé de se venger , ils sont toujours portés à pardonner; s'ils établissent leur religion pour règle de leur politique ; si se dépouillant de la majesté, ils offrent tous les jours à Dieu dans la prière, le sacrifice de leur humilité; portrait admirable d'un roi vraiment chrétien et que je ne crains pas d'exposer aux yeux de Votre Majesté, puisqu'il ne lui représente que ses propres sentiments (2) .

Puis l'orateur adresse au ciel une prière fervente pour obtenir les grâces d'en haut; il ne demande plus la prospérité des armes, le succès et la gloire des entreprises ; sa demande serait trop intéressée ; c'est uniquement pour le

(1) T. IV, p. 323.

(2) Ibid.

roi qu'il adresse ses prières au ciel, c'est pour obtenir en sa faveur des grâces de salut.

Puisqu'il n'y a rien pour lui ni pour tous les rois du monde de personnel et d'essentiel que le salut (1) .

Nous devons reconnaître que ce sermon appartient à l'époque des combats de Louis XTV contre ses vicieuses inclinations; c'est le sermon du jour de Pâques, signalé par Lan guet de Gergy ; s'il ne porte pas en titre sermon sur les Rechutes, il traite habilement et courageusement cet. important sujet.

Nous rappelons ici l'observation déjà faite au sujet des quatre Passions que nous avons esquissées. Le temps de Pâques était,. à la cour, un temps de réflexion, un temps de grâce et de retour à Dieu ; les mémoires de M"" de Caylus (2) ne le diraient pas, que les sermons prêches a la cour, à cette époque, nous le donneraient à penser. Nous trouverons donc encore dans les sermons de la semaine pascale des passages qui s'adressent au roi et à ses courtisans, luttant contre le cri de la conscience.

Le lundi, l'éditeur donne un discours sur la Perséverance chî'étienne (3), prêché à la cour en l'absence du roi et vraisemblablement en présence des dames ; nous y trouvons un passage sur la situation des esprits et des cœurs que nous ne pouvons laisser passer inaperçu. Bourdalouene parle plus avec la véhémence de son indignation des scandales dont ses auditeurs ont pu être les auteurs et les complices ; il devient compatissant à leurs faiblesses ; il leur dévoile ce qui se passe dans leurs propres cœurs et les presse de se décider entre l'accomplissement du devoir

(1) T. IV, p. 325.

(2) Souvenirs, p. 387.

(3) T. IV, p. 326.

326 LE p. LOUIS BOURDAIOUE

et la passion qui les retient, par le souvenir des heureux jours passés au service de Dieu. C'est un passage des plus touchants :

Quand saint Paul, leur dit-il, exhortait les Hébreux à la persévérance chrétienne, voici une des grandes raisons dont il se servait : Christus heri, et hodiè, ipse et in sœcu/a (Heb., 13; 8). Jésus-Christ, leur disait l'Apôtre, n'est plus sujet à aucun changement; il était hier, il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans tous les siècles. Pourquoi donc, concluait-il, changeriez -vous à son égard de sentiment et de conduite? Ah! chrétiens, appliquons-nous à nous-mêmes ce raisonnement. Il est difficile que nous n'ayons été quelquefois touchés de Dieu, et que dans le cours de notre vie il n'y ait eu d'heureux moments où, détrompés de la vanité du monde et confus de nos égarements passés, nous n'ayons dit à Dieu de bonne foi ; Oui, Seigneur, je veux être à vous, et je ne me départirai jamais de la résolution sincère que je fais aujourd'hui de vivre dans votre loi et en chrétien. Rappelons un de ces moments, ou plutôt rappelons les sentiments de ferveur et de piété que le Saint-Esprit excitait alors dans nos cœurs ; car nous savons ce qui nous touchait, et nous n'en avons pas encore perdu le souvenir. Remettonsnous donc du moins en esprit dans l'état où nous nous trouvions , et sur cela raisonnons ainsi avec nous-mêmes : Hé bien ! la résolution que je fis en tel temps de renoncer à mon péché et de m'attacher à Dieu, n'est-elle pas encore maintenant aussi bien fondée , et d'une nécessité aussi absolue pour moi que je la conçus alors? Les principes de foi sur lesquels je l'établissais ont-ils changé? m'est-il survenu quelque nouvelle lumière pour en douter? les choses, considérées de près et en eUes-mêmes, sont-elles différentes de ce qu'elles étaient? Quand je comparus devant Dieu dans le tribunal de la pénitence, et que je confessai à Dieu mon iniquité, je me condamnais moi-même; je fus moi-même mon accusateur et mon juge, et par conséquent je fus convaincu moi-même que ce que j'appelais iniquité, l'était en

LE P. BOTJRDALOUE ET lOUIS XIV 327

■effet; et quand je promis à Dieu d'avoir pour jamais en horreur cette iniquité qui faisait le désordre de ma vie, quand je m'engageai à en fuir l'occasion, je crus fortement que ma conscience, que ma religion me l'ordonnait. Me tromipais-je? était-ce prévention? était-ce erreur? Non, sans doute; car je suis obligé de reconnaître que c'était l'Esprit de Dieu qui m'éclairait, et que je ne pensai jamais mieux, ni plus sainement. Tout cela était donc vrai; et s'il l'était alors, il le doit être encore aujourd'hui, et il le sera demain et jusqu'à la fin des siècles, puisque la vérité de Dieu, aussi bien que son être, est immuable : Christus heri, et hodïè, ipse et in sœcula (i).

Louis XIV, emporté par le tourbillon des affaires du royaume, la guerre sur le Rhin où commandait Turenne, la guerre de Flandres où commandait Condé, oublia bientôt sa résolution et subit de nouveau le joug de ses passions.

L'année suivante, 1675, l'obligation du devoir pascal rappela aux coupables la nécessité d'une conversion définitive. M""* de Montespan se présenta à sa paroisse et essuya un refus d'absolution (2). Louis XIV le sut et donna raison au confesseur, après avoir consulté Montausier et Bossuet ; il promit, à cette occasion, de ne plus voir M"''' de Montespan (3). En effet, M"^"^ de Montespan quitta Versailles et se rendit à Paris; Bossuet devait achever l'œuvre de conversion devenue difficile par l'irritabilité hautaine de la favorite exilée.

Louis XIV rejoignit l'armée de Flandres, et M""" de Maintenon conduisit le duc du Maine aux eaux de Ba-

(1) T. IV, p. 338. Persévérance chrétienne.

(2) Le curé était le P. Lécuyer de l'Oratoire, Mén. sur if^e de .Maintenon, parLanguet, p. 109.

(3) De Bausset, Hist. de Bossuet, t. Il, p. 54-55.

328 LE p. LOUIS BOUBDALOUE

règes (1). Pendant ce long voyage, elle fut fidèle à rendre compte au roi de la santé du jeune prince et de l'accueil qui était fait par la population au fils du roi. A ce sujet, il s'établit entre le souverain et la gouvernante (2) une correspondance très active, qui prépara son avenir et ébranla la domination de M""^ de Montespan.

Bossuet, de son côté, voyait à Paris M"" de Montespan, en gardant de son mieux l'incognito ; il l'encourageait au bien ; puis il écrivait au roi et le pressait, lui aussi, de changer de vie : c'était réveiller et entretenir entre les deux coupables dés souvenirs dangereux. Ses efforts furent inutiles ; le roi donna des ordres pour qu'au retour de ses conquêtes, il trouvât M™" de Montespan à Versailles.

Le jubilé de 1676 ramena les mêmes velléités et les mêmes scènes : « Les grandes fêtes lui causaient des remords, dit M""^ de Caylus (3), en parlant du roi, également troublé de ne pas faire ses dévotions ou de les faire

mal. M™° de Montespan avait les mêmes sentiments n

Cette année, Bourdaloue prêche pour la troisième fois le Carême à la cour.

Le sermon sur les Tentations pour le dimanche de la première semaine de Carême doit être mis au nombre des discours qui ont contribué à la conversion du roi ; les allusions historiques, les leçons évangéliques que nous y recueillons, le placent au premier dimanche du Carême de l'année du jubilé de 1676, peu de temps avant la reprise des hostilités en Flandres et sur le Rhin contre la coalition

(1) Corresp. gén., t. I, p. 268. Lettre du 23 avril 1675.

(2) Ibid., t. II, p. 274. Lettre à l'abbé Gobelin : « Je ne reçois de lettres que d'un seul homme, et si on continue, on me persuadera qu'il ne faut faire fond que sur des gens dont l'amitié est plus vive que vous ne le voulez. » M™" de Maintenon avait reproché à l'abbé Gobelin de l'abandonner.

(3) Souvenirs de ilf™« de Caylm, coll. Petitot. 2 S., t. LXVI, p. 387.

européenne, dans un moment où le roi et M^^deMontespan commencent à se montrer sensibles à la voix du remords. Bourdaloue prend pour sujet de son discours la Tentation de Notre-Seigneiir (1). Le Fils de Dieu se rend au désert sous Vinspiratio7i du Saint-Esprit^ il y passe quarante jours dans la pratique de la pénitence.

La tentation représente l'état de vie militante auquel il faut se résigner ici-bas, et dont l'homme ne peut sortir victorieux sans le secours d'en haut. Dès le début, Bourdaloue gémit sur la triste condition des hommes impuissants à triompher par eux-mêmes des épreuves, c'est-àdire des tentations auxquelles ils sont condamnés. Il a fallu que le Fils de Dieu vînt lui-même sur cette terre nous apprendre à lutter par ses exemples et par ses leçons ; il devient ainsi notre soutien dans le combat; il nous encourage, il nous guide, il nous instruit.

Bourdaloue se hâte de faire jour à la pensée qui le domine; il met un grand roi en scène, expose sa conduite, et fait en même temps la leçon à celui qui l'écoute.

En vue de conquêtes d'un autre ordre, le prédicateur fixe l'attention du roi guerrier; il montre Jésus-Christ entrant dans la lice pour nous apprendre à combattre :

En cela, semblable à un grand roi, qui, pour repousser les ennemis de son État et pour dissiper leurs ligues, ne se contente pas de lever des troupes et de donner des ordres, mais paraît le premier à la tête de ses armées, les soutient par sa présence, les conduit par sa sagesse, les anime par sa valeur, et toujours, malgré les obstacles et les périls, leur assure la victoire. Or, si l'exemple d'un roi a tant de force et tant de vertu, comme vous le savez, chrétiens, et comme vous

330 LE P. LOUIS bourdaloue

l'avez tant de fois reconnu vous-mêmes, que doit faire l'exemple d'un Dieu (1) ?

Mais personne ne s'y méprend : les courtisans, aussi bien que leur maître, savent que la leçon est commune à tous; que les uns et les autres doivent se préparer au combat contre leurs passions, avec les armes que la foi met entre les mains et avec un dévouement au moins égal au dévouement des courtisans généreux qui répondront à rappel de leur souverain, dès que la campagne prochaine sera ouverte.

Il faut donc s'apprêter à combattre les tentations, et pour sortir triomphant de cette guerre, il est nécessaire avant tout de ne pas s'y exposer sans raison ; si la tentation nous surprend, nous avons droit à une grâce de secours; sinon, non. Mais laissons Bourdaloue exposer cette doctrine.

Sans insister davantage sur les promesses de Dieu ou sur ses menaces, je prends la chose en elle-même. En vérité, mes chers auditeurs, un homme qui, témérairement et d'un plein gré, s'expose à la tentation, qui volontairement entretient la cause et le principe de la tentation, a-t-il bonne grâce d'implorer le secours du ciel et de l'attendre? Si c'était l'intérêt de ma gloire, lui peut répondre Dieu, si c'était un devoir de nécessité, si c'était un motif de charité, si c'était le hasard et une surprise qui vous eût engagé dans ce pas ghssant, ma providence ne vous manquerait pas, et je ferais plutôt un miracle pour vous maintenir; et, en effet, quand autrefois, pour tenter la vertu des vierges chrétiennes, on les exposait dans des lieux de prostitution et de débauche, la grâce de Dieu les y suivait ; quand les prophètes, pour remplir leur ministère, paraissaient dans les cours des princes

idolâtres, la grâce de Dieu les y accompagnait; quand les solitaires, obéissant à la voix et à l'inspiration divine, sortaient de leurs déseïts et entraient dans les villes les plus débordées, pour exhorter les peuples à la pénitence, la grâce de Dieu y entrait avec eux : elle combattait dans eux et pour eux, elle remportait d'éclatantes et de glorieuses victoires, parce que Dieu lui-même, tuteur et garant de leur salut, les conduisait ; ils étaient à l'épreuve de tout. Mais aujourd'hui, par des principes bien différents, vous vous livrez vous-mêmes à tout ce qu'il y a pour vous dans le monde de plus dangereux et de plus propre à vous pervertir; mais aujourd'hui, pour contenter votre inclination, voîis entretenez des sociétés libertines et des amitiés pleines de scandale, des conversations dont la licence corromprait, si je puis ainsi parler, les anges mêmes; mais aujourd'hui, par un engagement ou de passion, ou de faiblesse, vous souffrez auprès de vous des gens contagieux, démons domestiques toujours attentifs à vous séduire et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans l'âme; mais aujourd'hui, pour vous procurer un vain plaisir, vous courez à des spectacles, vous vous trouvez à des assemblées capables de faire sur votre cœur les plus mortelles impressions ; mais aujourd'hui pour satisfaire une damnable curiosité, vous voulez lire sans distinction les livres les plus profanes, les plus lascifs (1).

L'orateur refuse donc la grâce de Dieu à tout homme qui se livre lui-même à l'ennemi, qui s'expose sans raison à certaines tentations dont le danger n'échappe à aucun auditeur ; il insiste en montrant que notre présomption ne nous excuse pas, et que le sort de la femme de Lotb nous est réservé, si nous ne nous hâtons de fuir la ville de Sodome, un lieu de perdition.

Nous voulons que dans les lieux où le feu de l'impureté (1) T. n, p. 179.

332 LE p. LOUIS BOURDALOUE

est allumé de toutes parts, Dieu, par une grâce spéciale, nous mette en état de n'en point ressentir les atteintes ; nous voulons aller partout, entendre tout, voir tout, être de tout, et que Dieu cependant nous couvre de son bouclier et nous rende invulnérables à tous les traits. Mais Dieu sait bien nous réduire à l'ordre et confondre notre présomption. Car il nous dit justement, comme il dit à Loth : ISec stes in omni cîrcàregione (Gènes., 19,17); éloignez-vous de Sodome et de tous ses environs ; renoncez à ce commerce qui vous corrompt : iVlîcs^es; rompez cette société qui vous perd : ISec stes; quittez ce jeu qui vous ruine, et de biens, et de conscience : Necsles; sortez delà, et ne tardez pas. Je n'ai point de miracle à faire pour vous; et dès à présent je consens à votre perte si, par une sage et prompte retraite, vous ne prévenez le malheur qui vous menace : Nec stes in omni circà regione (1).

Ne pas aller au-devant des occasions du péché, fuir les occasions du péché, voilà notre devoir.

Les courtisans et leur maître comprennent la leçon, ils sont ébranlés, c'est le moment de concentrer les moyens d'attaque et de livrer l'assaut. Pour assurer le succès, Bourdaloue donne à sa pensée une couleur chevaleresque qui doit fixer l'attention; il s'adresse au roi, flatte ses passions guerrières et met les courtisans en présence de leurs devoirs d'hommes d'honneur et de gentilshommes; ils doivent tout sacrifier pour le service du roi. A plus forte raison doit-on tout sacrifier pour le service de Dieu. Nous sommes en effet à l'année 1676 (2), la coalition est aux frontières, bientôt le roi va faire un appel aux armes ;

(2) Au commencement de l'année 1676, le roi organisa quatre armées pour résister à la coalition : lui-même commandait en personne l'armée de Flandres; le maréchal de Luxembourg commandait l'armée opposée aux impériaux; le maréchal de Rochefort commandait entre Sambre et Meuse ; le maréchal de Navailles était à la tête de l'armée du Roussillon.

quel est le gentilhomme qui oserait refuser de marcher à sa suite ? Quel est le gentilhomme qui refuserait le sacrifice d'un attachement profane quand le prince l'appelle au combat ?

La disposition cù je vous vois m'est favorable pour cela, et Dieu m'a inspiré d'en profiter. Elle me fournit une démonstration vive, pressante, à quoi vous ne vous attendez pas, et qui suffira pour votre condamnation, si vous n'en faites aujourd'hui le motif de votre conversion. Écoutez-moi, et jugez-vous.

Il y en a parmi vous, et Dieu veuille que ce ne soit pas le plus grand nombre, qui se trouvent, au moment que je parle, dans des engagements de péché si étroits à les en croire, et si forts, qu'ils désespèrent de pouvoir jamais briser leurs liens. Leur demander que, pour le salut de leur âme, ils s'éloignent de telle personne, c'est, disent-ils, leur demander l'impossible. Mais cette séparation sera-t-eile impossible, dès qu'il faudra marcher pour le service du prince, à qui nous faisons tous gloire d'obéir? Je m'en tiens à leur témoignage. Y en a-t-il un d'eux qui, pour donner des preuves de sa fidélité et de son zèle, ne soit déjà disposé à partir et à quitter ce qu'il aime? Au premier bruit de la guerre qui commence à se répandre, chacun s'engage, chacun pense à se mettre en route; point de liaison qui le retienne, point d'absence qui lui coûte et dont il ne soit résolu de supporter tout l'ennui. Si j'en doutais pour vous, je vous offenserais; et quand je le suppose comme indubitable, vous recevez ce que je dis comme un éloge, et vous m'en savez gré (1).

Il est inutile de faire ressortir le sens de ce passage, quand Bourdaloue fait appel aux dispositions généreuses des courtisans prêts à tout sacrifier, jusqu'à leurs liaisons les plus passionnées, pour marcher avec le roi au secours

(1) T. II, p. 192.

334 LE p. LOUIS BODRDAIOUE

de la patrie menacée, n'impose-t-il pas au roi le sacrifice que lui demandent sa conscience, les vœux et les prières de tant d'amis dévoués et sincères ; que rend possible une première victoire sur les ennemis de son âme qui paraissait décisive en 1675? En un mot, il demande l'éloignement définitif de M™" de Montespan, auquel Bossuet travaille avec tant de zèle.

La suite du discours entre dans des détails que les mémoires du temps confirment. Arrêtons-nous un instant aux reproches que l'austère religieux adresse aux directeurs trop indulgents qui suivent l'esprit du monde en sacrifiant les intérêts de Dieu aux intérêts du siècle ; Bourdaloue ajoute donc :

Ceux mêmes qui devraient s'opposer à ce relâchement, les prêtres de Jésus-Christ, malgré tout leur zèle, se laissent surprendre à de faux prétextes, et sont eux-mêmes ingénieux à en imaginer pour modérer la rigueur de leurs décisions. On écoute un mondain, on entre dans ses raisons, on les fait valoir, on le ménage, on a des égards pour lui, .on lui donne du temps ; on dit que V occasion quoique prochaine ne lui est plus volontaire, quand il ne la peut plus quitter sans intéresser son honneur, et on lui laisse à décider, tout mondain qu'il est, si son honneur y est en eifet intéressé suffisamment pour contrebalancer celui de Dieu... C'est-à-dire qu'on l'autorise dans son erreur, qu'on l'entretient dans son libertinage, qu'on le damne et qu'on se damne avec lui (1).

Bourdaloue fait-il allusion à l'archevêque de Paris, de Harlay, que M. Floquet fait intervenir dans ces négociations, d'après Arnauld (2) ? parle-t-il de son confrère le

(2) Lettres à M™^ de Fontpertuis, du 9 janvier 1694. Œuv. d'Arnauld, t. m, p. 723.

P. de la Chaise, si légèrement accusé de faiblesse envers le roi coupable? (1) Nous répondrons que le P. de la Chaise, tout compatissant qu'il fût, était incapable de forfaire à son devoir ; il n'a jamais été désavoué par ses frères, dont la morale, attaquée dans les pamphlets et les écoles rivales, n'a point été condamnée par la sainte Église ; il allait jusqu'aux dernières limites de son pouvoir, il ne les dépassait pas; on sait qu'il n'a jamais donné d'absolution à son pénitent avant d'avoir obtenu la promesse de séparation, donnée et accomplie de bonne foi. Après le P. de la Chaise, en Tannée 1676, l'histoire signale Bossuet, auquel était confiée la conversion de M"^ de Montespan. Nous lui rendons cette justice qu'il fit beaucoup, dès l'année 1675, pour amener une séparation ; mais il ne paraît pas avoir soutenu jusqu'au dernier jour la sévérité de ses principes... Écoutons M™° de Caylus : la position qu'elle occupe à la cour donne à sa parole une autorité que n'a pas le janséniste Arnauld, ennemi personnel et de l'archevêque de Paris et des Jésuites. M™" de Caylus raconte, dans ses Souvenirs, que les deux coupables, Louis XIV et M™° de Montespan, pressés par leur conscience, se séparèrent à l'occasion du jubilé de l'année 1676 (2). « Ils se séparèrent de bonne foi, ou du moins ils le crurent. M"° de Montespan vint à Paris, visita les églises, jeûna, pria et pleura ses péchés ; le roi, de son côté, fît tout ce qu'un bon chrétien doit faire. Le jubilé fini, gagné ou non gagné, il fut question de savoir

(1) Floquet, Bossuet précepteur du dauphin, p. 509. M. Henri Martin, dans son Rist. de France, t. XTV, p. 610, prétend, sans preuve, que le P. de la Chaise n'osait refuser 'l'approche des sacrements au roi en état de péché mortel; quant à Bossuet, dit-il, il était bien incapable de cette complaisance sacrilège. M. H. Martin ne comprend pas la portée de ses paroles.

(2) Souvenirs, Mém. Petit. % s., t. LXVI, p. 388. L'éditeur soutient que M™'' de Caylus est dans l'erreur quand elle admets une séparation en 1676; nous croyons qu'il est dans son tort.

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si M'"° de Montespan reviendrait à la cour. Pourquoi non, disaient ses parents et ses amis même les plus vertueux? M"'' de Montespan, par sa naissance et par sa charge (1), doit y être; elle peut y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs. Mgr révêque de Meaiix fut de cet avis.,. Les mesures de prudence furent foulées aux pieds et dès la première entrevue, le scandale recommença. » En parlant de Bossuet, M"^ d'Aumale ajoute dans ses Mémoires : « Il ignorait donc que la fuite est le seul remède en pareil cas (2) ? »

Voici maintenant la doctrine de Bourdaloue exposée dans le même sermon sur les tentations :

Il n'y a personne qui n'ait, et en soi-même et hors de soimême, des sources de tentations qui lui sont propres : en soi-même, des passions et des habitudes ; hors de soi-même, des objets et des occasions dont il a personnellement à se défendre, et qui sont, par rapport à lui, des principes de péché : car on peut très bien dire de la tentation ce que saint Paul disait de la grâce, que, comme il y a une diversité de grâces et d'inspirations qui toutes procèdent du même esprit de sainteté, et dont Dieu, qui opère en nous, se sert, quoique dilféremment, pour nous convertir et pour nous sauver ; aussi il y a une diversité de tentations que le même esprit d'iniquité nous suscite pour nous corrompre et pour nous perdre. Nous savons assez quel est le faible par où il nous attaque plus communément, et pour peu d'attention que nous ayons sur notre conduite, nous distinguons sans peine non seulement la tentation qui prédomine en nous, mais les circonstances qui nous la rendent plus dangereuse : car, selon la remarque de saint Chrysostome, ce qui est

(1) Elle était surintendante de la maison de la reine.

(2) Souvenirs de M"^'^ de Caylus. Ibid, note de l'éditeur, t. LXVI,

LE r. BOURDALOUE ET LOUIS XIV 33T

tentation pour l'un ne l'est pas pour l'autre, ce qui est occasion de chute pour celui-ci peut n'être d'aucun danger pour celui-là, et tel ne sera point troublé ni ébranlé des plus grands scandales du monde, qu'une bagatelle, si je l'ose dire, par la disposition particulière où il se trouve, fera malheureusement échouer. Le savoir et ne pas fuir le danger, c'est ce que j'appelle s'exposer à la tentation contre l'ordre de Dieu r or, je prétends qu'un chrétien, alors, ne doit point attendre de Dieu les secours de grâce préparés pour combattre la tentation et pour la vaincre ;]& prétends qu'il n'est pas en droit de les demander à Dieu, ni même de les espérer ; je vais plus loin, et je ne crains point d'ajouter que, quand il les demanderait. Dieu, selon le cours de sa providence ordinaire, est expressément déterminé à les lui refuser : que puis-je dire de plus fort pour faire voir à ces âmes présomptueuses le désordre de leur conduite, et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes (1)?

Ce langage clair et précis avait dû ouvrir les yeux à la pécheresse aussi bien qu'à son complice; mais l'heure n'était point encore venue. M™° de Montespan, en reprenant ses fonctions imaginaires auprès de la reine, au lieu d'aider à la grâce contre les tentations, aidait à la tentation contre la grâce, suivant la pensée de Bourdaloue. Les leçons du jour de Pâques, données dans le sermon sur les rechutes, furent, oubliées.

On rompt une attache criminelle, mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve, pour ainsi dire, certains droits, à quoi l'on prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer; certains commerces, que l'honnêteté et la bienséance semblent autoriser; certaines libertés que l'on s'accorde en se flattant.qu'on n'ira pas plus loin (2).

(1) T. Il, p. 175. Serin, sur les tentations. (Tj T. IV, p. 299.

338 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Et en effet le scandale reprit son cours ; M^^" de Blois naquit le h mai 1677 et le comte de Toulouse le 9 juin 1678. M"'' de Maintenon ne fut plus chargée de ces enfants dont l'origine lui avait coûté tant de larmes; et, d'ailleurs, elle était montée trop haut dans l'estime du roi, pour avoir désormais de pareils services à rendre.

Il semble que le P. Bourdaloue va au-devant de toutes ces défaillances lorsqu'il parle, lui aussi, de la morale relâchée de certains confesseurs, se faisant ainsi l'interprète d'un enseignement dont il a été l'un des docteurs les plus expérimentés (1). Les confidences de M"° de Caylus et de M"" d'Aumale montrent que, dans Vmtimité de la cour, la morale du P. Bourdaloue était la plus goûtée (2).

Bourdaloue demande à ses auditeurs, roi et courtisans, qu'ils ajoutent, à la grâce du combat promise et méritée, une volonté ferme d'aider à la lutte contre la tentation par la mortification de la chair. C'est le sujet de la deuxième partie du discours sur les Tentations (3).

Tout chrétien est -soldat, les tentations sont des assauts que nous livre l'ennemi et contre lesquels nous sommes armés par une grâce, qui n'est pas une grâce de repos, mais une grâce de combat : Non veni pacein mittei'e, sed gladiiim. (Matth., 10; 3A.) Dans un combat, le premier devoir du soldat est de chercher à affaiblir l'ennemi; notre ennemi, c'est la concupiscence delà chair; il faut donc lui donner la mort par la mortification chrétienne; c'est la loi de la guerre, nous en connaissons des exemples.

Et, en effet, comment est-ce que tous les saints ont com-

(1) Le P. Bourdaloue avait enseigné la théologie morale à Rouen.

(2) Voir Corresp. de Bussy Rahutin. t. IH, p. 35, mai 1675.

LE P. BODRDALOUE ET LOUIS XIY 339

Î3attu la tentation, et de quel stratagème se sont-ils servis, quel moyen ont -ils employé contre elle? la mortification de la chair. N'est-ce pas ainsi que David, au milieu des pompes et des plaisirs de la cour, se couvrait d'un rude cilice, lorsqu'il se sentait troublé par ses propres pensées et que les désirs de son cœur le portaient au mal et le tentaient? N'est-ce pas pour cela que saint Paul traitait rigoureusement son corps, et qu'il le réduisait en servitude? Quoi donc! la grâce est-elle d'une autre trempe dans nos mains que dans celles de cet apôtre? avons-nous, ou un esprit plus fervent, ou une chair plus soumise que David ? l'ennemi nous livre-til d'autres combats, ou sommes-nous plus forts que tant de religieux et tant de solitaires, les élus et les amis de Dieu? Pas un d'eux qui ait compté sur la grâce séparée de la mortification des sens : et sans la mortification des sens, que dis-je? dans une vie douce, aisée, commode, dans une vie même voluptueuse et molle, nous osons tout espérer de la grâce! Un saint Jérôme, comblé de mérites, ne crut pas, avec la grâce même, pouvoir résister, s'il ne faisait de son corps une "vàctime de pénitence; et nous prétendons tenir contre tous les charmes du monde et les plus violents efforts de l'enfer, en faisant de nos corps des idoles de l'amour-

propre!

C'est ainsi qu'ont raisonné les Pères que Dieu nous a donnés pour maîtres, et qui doivent être nos guides dans la voie du salut. Ne vous étonnez donc pas si des mondains marchant, comme dit l'Apôtre, selon la chair, et ennemis de la croix et de la mortification de Jésus-Christ, se trouvent si faibles dans la tentation. Ne me demandez pas d'où vient qu'ils y résistent si rarement, qu'ils y succombent si aisément (1) .

Que deviennent les mondains, ennemis de la mortification de Jésus-Christ? Bourdaloue leur répond en citant un passage de TertuUien, dont le rude langage ne pa-

340 LE P. LOUIS BOORDALOUE

raîtra pas exagéré à ses auditeurs, tous braves gentilshommes décidés à affronter les fatigues et les hasards de la guerre pour la gloire du roi.

Non, non, disait Tertullien, parlant aux premiers fidèles dans les persécutions de l'Église, je ne me persuaderai jamais qu'une chair nourrie dans le plaisir puisse entrer en lice avec les tourments et avec la mort. Quelque ardeur qu'un chrétien fasse paraître pour la cause de son Dieu et pour la défense de sa foi, je me défierai toujours, ou plutôt je désespérerai toujours que de la délicatesse des repas, des habits, de l'équipage et du train, il accepte de passer à la rigueur des prisons, des roues et des chevalets. Il faut qu'un athlète, pour combattre, se soit auparavant formé par une abstinence régulière de toutes les voluptés des sens, et par une épreuve constante des plus rudes fatigues de la vie; car c'est par là qu'il acquiert des forces. De môme, il faut qu'un homme, pour entrer dans im champ de bataille où sa religion l'appelle, ait fait l'essai de soi-même par une dure mortification, qui l'ait disposé à supporter tout et à n'être étonné de rien (1)...

Si on lui demande comment pratiquer la mortification de la chair, l'orateur hésite à répondre ; puis allant audevant des répugnances de la nature corrompue, il se contente d'en appeler à Ja loi de l'Église, à l'observation du jeûne du Carême; tout le monde sait, après avoir lu les souvenirs de M™° de Caylus, que M"" de Montespan poussait jusqu'au scrupule l'observation de la loi de pénitence (2) . « Je me souviens, dit-elle, d'avoir ouï raconter que, vivant avec le roi de la façon dont je viens de parler, elle jeûnait si austèrement les carêmes, qu'elle faisait peser son pain. Un jour, la duchesse d'Uzès, étonnée de ses

(2) Souvenirs, coll. Mém. Petit. 2 s., t. LXVI, p. 388.

scrupules, ne put s'empêcher d'en dire un mot : h Eh quoi, « madame, reprit M"° de Montespan, faut-il parce que je « fais un mal, faire tous les autres ? » Heureuse inconséquence qui devait contribuer à la ramener un jour au bercail. Cette anecdote est racontée à la date où nous plaçons le sermon sur les Tentations, à l'année 1676.

Nous croyons avoir mis en pleine lumière toutes les applications ménagées par notre orateur dans son discours sur les Tentations : il a un but général qui s'adresse à tous les habitués de la cour, il a pour but particulier d'aider à briser les liens qui tiennent encore dans la captivité du démon le roi et son impérieuse favorite.

1677. — Vint le jour où Louis XIV, lassé du joug de M™" de Montespan, promena ses faveurs de droite et de gauche; l'année 1677 fut pour lui fort agitée : il passa près de trois mois à l'armée, à partir du 28 février, jusqu'au 31 mai ; puis il revint à la cour et reprit ses anciennes habitudes. Bourdaloue prêcha cette année le Carême à Rouen.

1678. — Aux fêtes de Pâques de l'année 1678 (1), même combat intérieur et même résistance de la part des confesseurs. Le roi, après le siège de Gand (9 mars), revint à Paris et voulut faire ses pâques. Le P. de la Chaise, qui l'avait suivi dans les Flandres, était resté à Lille ; le roi le pria de venir le confesser; le Père prétexta une maladie et ne vint pas. Le P. Deschamps fut appelé à la cour. « Après un long tête-à-tête avec le roi, dit le mar^ quis de Sourches (2), il ne voulut point lui donner l'absolution et sut néanmoins lui parler si sagement, que le roi, bien loin d'être offensé de son refus, demeura très satisfait de lui, et en dit du bien à tout le monde. »

(1) 10 avril.

(2) Mém., note sur le P. Deschamps/t. lU, p. io; année 1685.

Cette année, le P. Bourdaloue prêcha le Carême, à Paris, dans l'église Saint-Sulpice. L'année suivante, 1679, il prêcha la station de Carême à Saint-Jacques-la-Boucherie.

De notables événements se déroulèrent dans le cours de ces deux années, 1678 et 1679. Nous en rendrons compte pour nous tenir au courant des péripéties qui aboutirent à la réforme des mœurs à la cour.

Le roi , absorbé par le mouvement de ses troupes et le succès de ses armes, réglait les conditions de la paix de Nimègue (1678) ; à peine était-elle conclue que déjà il retournait à ses vieilles habitudes.

Dégoûté ou lassé du joug de M™° de Montespan, il s'était épris d'une fille d'honneur de Madame^ de Marie- Angélique de Scorraille de Roussille, dite M"" de Fontanges, jeune fille d'une grande. beauté, disait-on, mais de peu de jugement. Cette intrigue nouvelle avait pris naissance dès le mois de novembre 1678 (1) ; personne ne douta du succès, lorsque l'on apprit que M""" de Montespan succédait à la comtesse de Soissons dans la charge de surintendante de la maison de la reine. Par sa présence à la cour, l'ancienne favorite voilait, pour un instant du moins, l'accès de la nouvelle maîtresse.

1679. — M™" de Main tenon, qui se préoccupait toujours de la conversion du roi, découvrit bientôt le mystère; au mois de mars 1679, elle fait part de ses inquiétudes à l'abbé Gobelin en ces termes : « Je vous le demande encore et de prier et de faire prier pour le roi, qui est sur le bord d'un grand précipice (2). » On peut charitablement croh'e que Louis XIV n'avait pas encore touché le fond de l'abîme, lorsque les fêtes de Pâques lui rappelèrent ses

(1) Correap. de Bussy, t. I"V, p. 239.

(2) Corresp.gén. deM^^ de Maintenon, t. Il, p. 47^

*^ devoirs de chrétien. La solennité tombait cette année le 2 avril. « On ne sait comment Pâques se passera à la cour w , écrivait le P. Rapin à Bussy-Piabutin, le 15 mars (1). Le 21, Bussy répond : v La crainte cpi'on a de Pâques à la cour fait bien voir que les joies n'y sont qu'impr.rfaites et que ceux qui sont au-dessus de tout sont quelquefois assez honnêtes pour ne vouloir pas se mettre au-dessus des bienséances (2) ». Cette réponse, bien qu'un peu équivoque, nous montre que l'esprit de foi était encore vivace à la cour; et en effet, d'après la même correspondance, nous savons que Louis XIV jeûna trois jours, fit ses dévotions à la paroisse avec un certain éclat; le grand auraô-. nier, cardinal de Bouillon, lui donna la communion le 1" avril, veille de Pâques, suivant la coutume, puis le roi toucha les malades. M™*^ de Montespan, pendant la sainte quinzaine, s'absentait de la cour ; elle allait tantôt à Paris, tantôt à Maintenon ; elle assistait aux offices de la Semaine sainte; le Jeudi saint, elle servit la reine pendant les cérémonies de la cène ; après les fêtes, elle ne vit le roi qu'en présence de Monsieur; enfin, le mercredi de Pâques, elle entra en fonctions auprès de la reine Marie-Thérèse; dès lors son ancien rôle était fini (3). « On me mande que la vieille affaire est rompue, mais qu'il y en a une nouvelle » , écrit Bussy au P. Rapin {h); et, en effet, le succès de la rivale ne fut bientôt plus un mystère ; toutefois l'opinion publique avait reçu une première satisfaction. « Le père delà Chaise y gagne toujours quelque chose, » disait Bussy dans la

(1) Corresp., t. IV, p. 329.

(2) IbicL, p. 332.

(3) Lettre du marquis de Trichàteau à Bussy, 14 avril 1679. Coi-resp., t. ly, p. 344.

(4) Lettre de Bussy au P. Rapin. 26 awil 1679. Corresp., t. IV, p. 351.

même lettre ; « le scandale est bien moindre et lés nouvelles habitudes sont plus aisées à déraciner que les anciennes. ))

Le roi se fatigua bientôt de ses nouvelles amours ; la duchesse de Fontanges était sotte et d'une santé délicate ; c'en était assez pour éteindre la passion royale : « Un honnête homme peut s'engager par les yeux, disait un courtisan ami de Bussy-Habutin (1), mais le seul mérite le retient...; je m'imagine que le roi, las des passions, voltigera désormais. »

Telle était le bruit qui circulait à la cour, et bien des intrigues allaient se renouer pour obtenir la honteuse succession de la dernière victime. Louis XIV, sensible au remords de sa conscience, las de cette vie aventureuse qui ternissait sa plus solide gloire, allait au contraire se fixer. Cette pensée secrète de son cœur prit une première apparence de réalité, lorsque l'on vit M""" de Maintenon appelée à remplir à la cour une des situations les plus enviables. Le roi, dans la formation de la maison princière de sa belle-fille, la duchesse de Bavière (2), appela W^" de Maintenon aux honneurs de seconde dame d'atour de la nouvelle Dauphine, honorable sinécure qui lui présageait une vie tranquille et un accès auprès du roi, dont elle était toujours le bon génie. M""" de Sévigné lui rend justice, lorsqu'elle annonce cette nouvelle à sa fille; le 13 décembre 1679, elle lui écrit de Paris : « Il y en a qui disent que M™" de Maintenon sera placée d'une manière à surprendre ; ce ne sera pas à cause de Quanto (M""" de Montespan), car c'est la plus belle haine de nos jours; elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon

(1) Lettre de La Rivière à Bussy. Corresp. de Bussy, 15 décembre 1679, t. T, p. 21.

(2) Le mariage eut lieu le 28 janvier 1680.

esprit (J). M Sa présence était pour le roi un rappel constant à un changement de conduite.

M"" de Fontanges occupait toujours dans le cortège royale la place que l'étiquette lui assignait; elle était entourée d'honneurs, mais personne n'ignorait que les faveurs éblouissantes dont elle était l'objet au commencement de l'année 1680, annonçaient la fin de son règne.

4680. — C'est encore aux fêtes de Pâques (2) que le dénouement s'annonça. M"'' de Maintenon commençait alors à jouir d'une vie plus calme qui lui permettait de se livrer à ses occupations de préférence, la prière et les bonnes œuvres. Le cœur chrétien se repose lorsqu'il rencontre au milieu de cette cour de Versailles le spectacle d'une haute vertu, remplissant aux yeux de Dieu le rôle des justes qui auraient sauvé Sodome et Gomorrhe. C'est le spectacle que nous offre la vie privée de M^" de Maintenon. Dès qu'elle reçut le brevet de dame d'atour de la Dauphine, elle écrivit à son directeur (3) et lui ouvrit sa conscience. Après avoir parlé du chiffre de ses aumônes, elle ajoute : « Quant à mes habillements, je vais les changer, et les prendre pareils à ceux de M"" de Richelieu ; j'ai une indifférence là- dessus qui m'ôte tout scrupule; j'ai été vêtue d'or, quand j'ai passé mes journées entre le roi et sa maîtresse; je vais être à une princesse, je serais toujours en robe noire ; si j'étais hors de la cour, je serais en tourière, et tous ces changements ne me font nulle peine. . . , mes journées sont présentement assez réglées et fort solitaires : je prie Dieu un moment en me levant ; je vais à deux messes les jours d'obligation, et à une les jours ouvriers ; je dis mon office tous les jours et je lis un cha-

(1) Lettres, t. VI, p. 142.

(2) La fête de Pâques tombait le 21 avril.

(3) Corresp. gén., t. Il, p. 95, 8 janvier 1680.

pitre de quelque bon livre ; je prie Dieu en me couchant, et quand je m'éveille la nuit, je dis un Laudate ou un Gloria Patri. Je pense souvent à Dieu dans la journée, je lui offre, mes actions ; je le prie de m'ôter d'ici, si je n'y fais mon salut, et du reste, je ne connais point mes péchés. J'ai une morale et de bonnes inclinations qui font que je ne fais guère de mal ; j'ai un désir de plaire et d'être aimée qui me met sur mes gardes contre mes passions; aussi ce ne sont presque jamais des faits que je puis me reprocher, mais des motifs très humains, une grande vanité, beaucoup de légèreté et de dissipation, une grande liberté dans mes pensées et dans mes jugements et une contrainte dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine. Voilà à peu près mon état : ordonnez le remède que vous croirez le plus propre. Je ne puis vraisemblablement envisager bientôt une retraite ; il faut donc travailler ici à mon salut; contribuez-y, je vous supplie, autant que vous le pourrez, et comme c'est le plus essentiel de tous les services, comptez aussi sur la plus entière reconnaissance. »

Cette même année 1680, Bourdaloue, après une longue absence, reparut à la cour. Mascaron et le Boux avaient tenu la chaire royale depuis 1676.

Le 6 mars, il commence la station de Carême ; depuis sa dernière prédication, l'aspect de l'auditoire a bien changé. Les révélations du procès des poisons (1), encore présentes à tous les esprits et compromettantes pour un grand nombre de familles, répandaient la terreur sur toute cette société coupable, par le fait ou par la complicité, des désordres qui sont l'origine des grands crimes.

Louis XIV, toujours ferme au milieu des agitations du dehors et du dedans, commença à tenir une conduite

(1) La Voisin fut brûlée le 10 février 1680.

plus digne de la majesté royale; il ménagea, avec une discrétion plus conforme à l'étiquette royale qu'aux lois de la morale chrétienne, l'éloignement de la favorite. La duchesse de Fontanges étant tombée malade au commencement de l'année, le roi lui témoigna beaucoup d'intérêt, et l'envoya auprès de sa sœur passer les fêtes de Pâques à Tabbaye de Maubuisson : « Voilà une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du confesseur, disait M°"= de Sévigné; il y a des gens qui disent que cet établissement sent le congé ; en vérité^ je n'en crois rien ; le temps nous l'apprendra. Voilà ce qui est présent : M™" de Montespan est enragée, elle pleura longtemps hier ; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil; il est encore plus outragé par la haute faveur de M™° de Maintenon (1) )) .

En effet, à partir de ce jour, M™° de Maintenon exerce à la cour une influence que nous savons être saine et chrétienne. Toutefois i' avenir reste toujours menaçant; M""" de Sévigné doute encore d'une conversion décisive..., le ternies nous T apprendra ^ disait-elle; tout courtisan sérieux pouvait en douter, en voyant combien la succession delà dernière favorite excitait de convoitises. Cependant le confesseur et M""" de Maintenon avaient préparé les voies, et Louis XIV lui-même semblait solliciter un dernier ébranlement et chercher une main secourable qui l'aidât à sortir de l'abîme. Le prédicateur avait donc le droit de tout dire, et il en fit usage.

C'est au milieu du Carême de cette année, qu'il nous faut placer le sermon sur \ Impureté (2) .

Ce sermon répond seul à l'émotion que M"'^ de Sévigné décrit d'une manière si pittoresque dans sa lettre du ven-

(1) Lettres, t. YI, p. 347, 6 avrU1680.

(2) Œimres, t. m, p. 79.

348 LE p. LOUIS BOURDALOUE

clredi 29 mars 1680 (1) : m Avant hier, écrit-elle à sa fille, j'étais tout au beau milieu de la cour. . . Nous entendîmes après dîner le sermon de Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant contre l'adultère à tort et à travers. Sauve qui peut, il va toujours son chemin, w

En ne tenant compte que des dates, il est évident que la marquise était présente au sermon du mercredi de la troisième semaine, 27 mars, sur Vobservation de la loi, sermon auquel le roi n'assistait pas ; nous y trouvons plusieurs passages d'une vérité frappante contre l'immoralité du siècle : mais l'ensemble du discours, dont le but est de montrer qu'il ne faut pas négliger ce qui paraît peu de «hose, parce que les petites fautes amènent les grandes, l'ensemble de ce discours, disons-nous, n'est pas capable, à notre avis, d'exciter de grandes émotions. Il faut donc admettre avec toute vraisemblance, que pendant le cours de cette journée passée totit au beau milieu de la cour, M™° de Sévigné eut occasion d'entendre les dames attitrées se répandre en commentaires sur le sermon du mercredi, et plus amèrement encore au sujet du sermon du dimanche précédent, 24 mars, sur V Impureté, sermon dont l'effet fut tel que le P. Bourdaloue dut donner des explications quelc[ues jours après. Au nombre des dames présentes à la cour. M"" de Sévigné cite M""* de Chaulnes, M°"=' de Richelieu et de Rochefort, M""" de Soubise ; la princesse de Conti, aussi présente, suffisait, à elle seule, pour soulever une tempête; fille légitimée (2), méchante comme un petit aspic pour son mari, dit M™^ de Sévigné (3), belle-fille

(1) Lett., t. VI, p. 329-332.

(2) Anne-Marie de Bourbon dite M^o de Blois, fille de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière.

(3) 14 juillet 1680, Leit., t. VI, p. 522.

d'une des plus célèbres mères de ï Église (1), elle trouvait, dans tout son être, mille motifs de décrier le prédicateur. Bourdaloue, après avoir donné son texte (2), signale parmi les démons ennemis de l'homme, le démon de \ Impureté^ cause la plus générale delà damnation des hommes.

En traitant cette matière, ajoute-t-il, je me souviendrai toujours que la parole du Seigneur, dont je suis le ministre, quoique indigne, doit être une parole chaste, plus épurée que l'argent qui passe par le feu, et qu'on éprouve jusqu'à sept fois. Plaise à Dieu que nos cœurs, aussi purs que cette divine parole, soient disposés à en profiter (3) .

La division du discours est très simple : l'impureté est un signe de réprobation et un principe de réprobation. Les caractères de la réprobation, empruntés aux victimes de l'enfer , se retrouvent infailliblement dans l'homme impur : aveuglement profond, désordre complet, esclavage, ver rongeur. Par l'asservissement de l'esprit à la chair, résultat infaillible de ce péché, l'homme raisonnable devient Y homme animal défini par saint Paul, il ne connaît plus les choses de Dieu : animalis home non percipit ea quœ sunt Dei {h) • Bourdaloue ajoute :

Quand il s'abandonne aux sales désirs de la chair, il pèche, et il pèche en bête, parce qu'il suit le mouvement d'une passion prédominante dans les bêtes. Or, s'il pèche en bête, il n'a donc plus ces lumières de l'esprit qui le distinguent des

(1) Aune-Marie Martinozzi, nièce de Mazarin.

(2) Cu7n immundus spiritus exierit ah homine , ambulat per loca arida, quœrens requiem, et non invenii. Tune dicit : Revertar in domum meam unde exivi. Et veniens invenit eam vacantem, scopis miindatam, et ornatam. Tum vadit, et assumit septem alios spiritus secwn nequiores se, et intrantes kabitabant ibi. (Matth. xii, 43.)

(3) T. III, p. 79.

(4) I. Cor. n, 14.

350 LE p. LOUIS BOURDALOUE

bêles et qui le font agir en homme ; il est donc réduit à l'ignominie de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition, il est même au-dessous de la condition des bêtes, puisque entre les bêtes et lui il n'y a plus d'autre différence, sinon qu'il est criminel dans son emportement, ce que les bêtes ne peuvent être : Homo cùm in honore esset, non infellexit : comparatus est jumentis insipientibus, et similis facius est illis (Ps. XLVIII). C'est le raisonnement de saint Bernard, et l'expérience le justifie tous les jours (1).

Un pareil début articulé avec cette force de conviction et cette voix éclatante que nous connaissons, en présence d'une cour où les révélations de la chambre des poisons avaient fait tant de vides; cette évocation de JNabuchodonosor, roi lui aussi et cependant changé en bête^ tout cet ensemble de circonstances était bien de nature à impressionner vivement l'auditoire; l'orateur achève le tableau :

L'homme impur perd la connaissance de lui-môme : témoins ces deux vieillards qui attentent à la chasteté de Suzanne ; ils oublient leur caractère, eux, magistrats, juges, hommes vénérables dans la synagogue par leur âge, et qui devraient servir de modèles au peuple (2).

Témoins les héros de l'antiquité païenne, parfaitement définis par les théologiens du temps, les poètes, et transformés par eux en bêtes quand ils décrivent les pratiques honteuses de ces fausses divinités.

C'est de là, remarque Clément. Alexandrin, que les poètes, qui furent les théologiens du paganisme, lorsqu'ils décrivaient les pratiques honteuses et les infâmes commerces de leurs

(1) T. in, p. 84.

{2j Ihid., p. 85.

LE P, BOURDALODE ET LOUIS XIY 3S1

fausses divinités, ne les représentaient jamais dans leur forme naturelle, mais toujours déguisées et souvent métamorphosées en bêtes. Pourquoi cela? Nous les blâmons, dit ce Père, d'avoir ainsi déshonoré leur religion et outragé la majesté de leurs dieux; mais, à le bien prendre, ils en jugeaient mieux que nous : car ils voulaient nous dire par là que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnaître, et qu'en devenant adiilières, non seulement ils s'étaient dépouillés de l'être divin, mais qu'ils avaient même renoncé à l'être de l'homme (1) .

Quelles seront les conséquences? oubli complet de tous les devoirs sociaux : le père ruine ses enfants par ses débauches ; un juge sacrifie le bon droit à ses plaisirs ; l'ami déshonore la maison de son ami ; le prêtre déshonore son sacerdoce par des actions abominables; une femme compromet l'honneur de son mari; une fille devient un sujet d'opprobre. Il est inutile de faire ici les applications ; les noms propres viennent à l'esprit.

Le comble du malheur est que le débauché ne sait point profiter des leçons de l'expérience, et qu'il n'est jamais moins capable de se soustraire à son joug que lorsqu'il laisse prolonger sa servitude ; il finit par tirer vanité de sa condition et parle de conquêtes quand il est vaincu; se vante de ce qu'il fait et souvent même de ce qu'il ne fait pas : aveuglement pire que celui des démons.

A.UX yeux.de Bourdaloue, le roi est sans doute le grand coupable, mais il le sait pénitent, il le suppose hors de combat; l'orateur va donc porter la lutte contre ses complices, contre les femmes scandaleuses de la cour. C'est d'abord un tableau animé de tous les artifices employés par elles pour arriver à leur but (2) :

(2) Mid., p. 90.

332 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Mais qu'est-ce de voir des femmes dans le christianisme s'accoutumer à de semblables discours (1), en faire un divertissement et un jeu, en aimer la raillerie et les équivoques, se plaire à les entendre, ou ne témoigner là-dessus qu'une fausse répugnance, et d'un air qui, bien loin d'arrêter la licence, ne sert qu'à la rendre encore plus hardie et qu'à l'exciter? Car, je ne parle pas seulement ici, femmes chrétiennes, de ces derniers désordres dont le seul honneur du monde vous fait abstenir, et à l'égard desquels on peut dire que Dieu doit peu compter vos victoires, puisque, si vous remportez des victoires, c'est moins pour lui que pour vousmêmes (2) . Je parle de ces autres désordres, moins odieux, ce semble, mais qui sont toujours autant de crimes, et qui, tout irrépréhensibles que vous vous flattez d'être selon le monde, ne fournissent à Dieu que trop de matière pour vous damner ; je parle de ces conversations libertines d'où naissent tant de maux, et qui portent à une âme de si mortelles atteintes ; je parle de ces entretiens secrets et familiers, mais dont la familiarité .même et le secret sont de si puissants attraits aux plus funestes attachements; je parle de ces amitiés, prétendues honnêtes, mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent pour infecter les cœurs et pour les corrompre ; je parle de ces commerces assidus de visites, de lettres, de parties, que saint Jérôme appelait si bien les derniers indices d'une chasteté mourante : Moriturœ virginitatis indîcia (Hier.) ; je parle de ces artifices de la vanité humaine, employés à relever les agréments d'une beauté pernicieuse ; je parle de cette détestable ambition d'aoir des adorateurs, au préjudice du souverain Maître, à qui seul tout culte et tout hommage appartient ; je parle de ces douceurs, vraies ou fausses, témoignées à un homme

(1) Discours de galanterie.

(2) Il est ici question du procès des poisons dans lequel furent compromis la comtesse de Soissons, la marquise de Montespan, la duchesse de Vivonne, Fouquet, sans parler de la Brinvilliers, de la princesse de Tingry, du maréchal de Luxembourg. (Sévig., Lett., t.VI.p. 213 et note. 1680.— QXèramt, Police de LouisXIV.

mondain , dont on entretient par là les criminelles espérances, pour être un jour responsable de ses iniquités les plus secrètes; je parle de ces habillements immodesLes que ni la coutume, ni la mode n'autoriseront jamais, parce que ni la mode, ni la coutume ne feront jamais de prescription contre le droit divin. Ce ne sont là, dites-vous, que des bagatelles; mais la question est de savoir si Dieu en jugera comme vous, et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal, vous n'en jugerez pas autrement

Nous ne suivrons pas le P. Bourdaloue dans tous les développements qu'il donne à sa pensée ; il épuise la matière jusqu'à conduire le coupable plus bas encore que les réprouvés^ c'est son expression, puisque, entouré des lumières et des secours de la grâce, il ferme les yeux et se révolte contre l'action de cette grâce, crime que le réprouvé saurait éviter. .

Le désordre qui règne dans l'enfer, règne aussi dans le débauché : d'après saint Chrysostome, le désordre de VlmjDureté dans l'homme est de se porter à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Avant de parler si haut des turpitudes de l'impudique, Bourdaloue avait jeté un coup d'oeil sur son auditoire et, persuadé qu'il ne trouverait pas une âme simple et innocente qu'il pût scandaliser, il n'avait pas hésité à ouvrir la bouche :

Disons la vérité, chrétiens, oii est aujourd'hui l'innocence et la simplicité? si l'on ne fait pas tout le mal, on veut le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la nature ne soit pas assez corrompue et qu'il faille y ajouter l'étude pour se faire une science de ces désordres mêmes. Paraît-il un livre diabolique qui révèle un système d'iniquités, c'est celui qu'on recherche, celui que l'on dévore avec tout l'empressement d'une avide curiosité (1)...

(1) Sainte-Beuve, qui devait être au courant des productions

354 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Que de monstruosités dont l'Impureté est la source!

C'est pour lui — pour l'esprit impur — que l'homicide répand le sang humain, pour lui que la perfidie prépare des poisons, pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer, pour lui que l'injustice est toute-puissante quand il s'agit de solliciter, pour lui que l'avarice épargne, pour lui que la prodigalité dissipe, pour lui que le parjure trompe, pour lui que le sacrilège attente sur ce qu'il y a de plus saint. Yoilà, disait TerLuUien, la pompe infernale que je m'imagine voir, quand je considère les démarches de cette dangereuse passion : Pompam quamdam atque suggestum aspic'io mœchiœ. L'impudicilé est à la tête de tout cela, et tout cela lui fai l escorte. Pensée qui s'accorde parfaitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu'il nous représente, dans l'Évangile, l'esprit impur accompagné de sept autres esprits, ou aussi méchants, ou encore plus méchants que lui; puisqu'il est certain que le démon d'impureté est presque toujours suivi du démon de vengeance, du démon de discorde, du démon d'impiété, du démon d'injustice, du démon de médisance, du démon de prodigalité, du démon d'effronterie et de licence : et comhien pourrais-je en joindre d'autres (1)?

Le vice de l'Impureté est la cause des guerres homicides; cliez les anciens, la guerre de Troie en est la preuve ; il a été la cause des empoisonnements; Bourdaloue rappelle ici le souvenir de la marquise de Brinvilliers et de son complice Sainte-Croix, puis il soulage sa conscience en laissant échapper l'apostrophe suivante (2) :

Nous les avons vus avec effroi, et tant d'événements tra*

légères et scandaleuses de toutes les époques, cite : la Confession de la marquise de Brinvilliers,!' Alotsia,lG's, Annales galantes, le Journal amoureux.

(1) T. III, p. 99.

(2) A'oir la Police de Louis XIV, par Clément; il entre dans les détails au sujet de tous les crimes commis à cette époque du règne de Louis XIY.

giques nous ont appris plus que nous ne voulions, ce qu'un commerce criminel peut produire, non plus dans les États, mais dans les familles, et dans les familles les plus honorables. L'empoisonnement était parmi nous un crime inouï ; l'enfer , pour l'intérêt de cette passion , l'a rendu commun. On sait, disait le poète, ce que peut une femme irritée : mais on ne savait pas jusqu'à quel excès pouvait aller sa colère, et c'est ce que Dieu a voulu que nous connussions. En effet, ne vous fiez point à une libertine, dominée par l'esprit de débauche : si vous traversez ses desseins, il n'y aura rien qu'elle n'entreprenne contre vous; les liens les plus sacrés de la nature ne l'arrêteront pas : elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera. C'est par l'homicide, poursuivait ïertullien, que le concubinage se soutient, que l'adultère se délivre de l'importunilé d'un rival, que l'incontinence du sexe étoulfe sa honte en étouffant le fruit de son péché (1).

Autre désordre plus affreux encore : la profanation et le sacrilège; des prêtres étaient intervenus dans le procès des poisons et s'étaient rendus coupables des plus hideux sacrilèges ; de là surgit encore la division dans les familles, puis la calomnie ingénieuse à former des accusations et à suborner des témoins, crime dont le maréchal de Luxembourg avait failU être victime ('2); puis viennent les injustices criantes; et- ici, Bourdaloue, l'ami des Lamoignon, ne craint pas de parler haut :

Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toutepuissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter ? On sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et l'on sait bien, au

(2) Il fut impliqué clans le procès des poisons, ainsi que la comtesse de Soissons et M""-" de Montcspau cUc-mème.

3o6 LE p. LOUIS BOURDALOUE

même temps, le moyen d'intéresser cette femme et de la gagner : c'est assez; car avec cela il n'y a point de bon droit qui ne succombe, point de chicane qui ne réussisse, point de violence et de supercherie qui ne l'emporte. Combien de juges ont été pervertis par le sacrifice d'une chasteté livrée et abandonnée; et pour combien de malheureuses, la néces- . site de solliciter un juge impudique n'a-t-elle pas été un piège et une tentation (1) ?

L'orateur signale un autre désordre qui semble être la limite des infamies dont la débauche est l'origine, et c'est en même temps la plus dure leçon que l'orateur puisse donner aux femmes coupables de son auditoire :

Le désordre ancien et commun était de voir avec compassion un insensé sous le nom d'amant, prodigue, et prodigue jusqu'à l'extravagance, contenter l'avarice, et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il idolâtrait : mais le désordre du temps est de voir, au contraire, une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s'épuiser, s'endetter, se ruiner pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume ; le domestique s'y fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont respectés et suivis, parce qu'on s'aperçoit de l'ascendant que son crime lui donne : tandis que celle-ci, ne gardant plus de mesures, et libre du respect humain dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer (2) .

Il est difîicile de rencontrer un tableau plus sombre de

(2) lUd., p. 103.

la moralité du temps où nous sommes et de la société que le P. Boui'daloue évangélise; bientôt il reviendra sur le même sujet, dans le sermon sur la conversion de Madeleine, non point pour s'excuser, comme on a bien voulu le dire, mais pour achever de confondre les coupables et les réduire au silence : il ne s'abaissa jamais à faire des excuses, parce qu'il ne se mit jamais dans le cas d'avoir à en faire.

Loin de se laisser intimider par l'irritation mal contenue de ses auditeurs, l'orateur qui a la conscience de son devoir et l'assentiment tacite du roi, renouvelle son apostrophe directe aux dames de la cour, les rend responsa blés des désordres présents et, avec l'autorité de son caractère, leur indique le remède qu'elles doivent appliquer :

Ne vous offensez pas, mesdames; et quand il y aurait de l'imprudence à pousser trop loin ces reproches, souffrez qu'à l'exemple de saint Paul, je vous conjure de la supporter. Dieu, témoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes, et avec quel zèle pour votre salut je parle "aujourd'hui; mais Dieu a ses vues, et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans effet. C'est de vous, mesdames, le savez-vous, et jamais y avezvous bien pensé devant Dieu ? c'est de vous que dépend la sainteté et la réformation du chrisi'tanisme ; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez l'être, le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendrait chrétien. Le désordre qui m'afflige, est que l'on prétend maintenant, et peut-être avec justice, vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour; et que l'on n'en accuse plus simplement vos lâchetés, vos complaisances, vos faiblesses, mais qu'on l'impute à vos artifices et à la dépravation de vos cœurs. IN'estil pas étonnant qu'au lieu de cette modestie et de cette régularité que Dieu vous avait données en partage, et que le

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vice môme respectait en vous, il y en ait parmi vous d'assez endurcies pour affecter de se distinguer par un enjouement et une liberté (1) à quoi tant d'âmes se laissent prendre comme à l'appât le plus corrupteur? L'excfes du désordre, c'est que toutes les bienséances qui servaient autrefois de rempart à la pureté soient aujourd'hui bannies comme incommodes. Cent choses qui passaient pour scandaleuses, et qui auraient suffi pour rendre suspecte la vertu même, ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le bel air du monde les autorise, tandis que le démon d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir (2).

Après de semblables discours, M™*^ de Sévigné pouvait s'écrier : « Que Bourdaloue frappe comme un sourd, disant des vérités à bride abattue... sauve qui peut, il va toujours son chemin (3)... »

Le péché d'impureté rend l'homme esclave du démon. Le sensualisme fait plus de victimes que la pei'sécution ne fait de martyrs; et saint Augusthi, avant sa conversion, se plaint du poids de ses chaînes. L'esclavage du démon impur entretient dans l'âme le ver rongeur de la conscience et le trouble; de quelque côté que se retourne l'impudique, il ne peut ni espérer, ni trouver le repos : impossible du côté de Dieu, juge de ses actions et de sa vie; impossible du côté de ses habitudes coupables, parce que c'est le péché que le remords suit de plus près ; pas de péché l^lus incompatible avec le repos et la tranquillité de l'âme; avec lui, pas d'illusion possible, même avec l'affaiblissement de la foi. Il y a des combats, des retours secrets, des difficultés, des doutes à résoudre.

(I) M'"<= de Montespan s'était distinguée par son enjouement et sa liberté.

(-2) T. III, p. 103.

(3) Lettre du 29 mars I6S0.

LE p. BOURDALOUE ET LOUIS XIV 359

Pas de repos à attendre du côté de l'objet aimé, suivons l'orateur :

Trouble encore plus sensible du côlé de l'objet qu'il adore : ne le voyons-nous pas tous les. jours, et en faudrail-il davantage que ce que nous voyons pour apprendre h nous préserver d'une pareille maladie? Soit qu'on la considère dans sa naissance, soit qu'on la suive dans son progrès, soil qu'on en juge par l'issue, n'est-elle pas de tous les maux, sans exception, le plus inquiet? Dans sa naissance : car, quel tourment, par exemple, est comparable à celui d'un esprit blessé qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît ; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts? Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir; et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans l'impuissance de s'en aider? En sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou en ont pitié.

Voilà, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle est sa déplorable destinée *(1).

L'orateur continue en montrant que le succès dans la passion ne présente pas plus de chance de félicité; le tableau des agitations d'un cœur épris est tracé en profond moraliste, en connaisseur clairvoyant des ruses et

360 LE p. LOUIS BOURDALOUE

des bassesses du cœur humain, et c'est ainsi que l'impudique, trouve dans sa vie de désordre une réprobation anticipée ; citons quelques passages :

Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment? Qu'on n'y réponde pas également, car oii trouver un retour parfait ; et lors même qu'il se trouve, où sont ceux qui, pour leur repos, veulent s'en tenir assurés? En aimant, est-on jamais content de la personne qu'on aime? Qu'on n'y réponde pas sincèrement : car, dans ce commerce d'amitiés mondaines, et par conséquent impures, combien de fausses apparences? Combien de dissimulations! combien de tromperies, de ruses, surtout quand l'ambition ou l'intérêt engagent l'une à jouer tel personnage? Et pour peu que l'autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légitimes, mais affligeants et désolants, doivent lui déchirer l'âme et le consumer ?

Je dis plus; et dans la suite de cette même passion, que ne faut-il pas essuyer? Ou celle dont on a fait son idole est vaine et indiscrète, ou elle est fière et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou elle est légère et inconstante. Or, à quelles épreuves, à quelles bassesses, à quelles misères n'est-on pas alors réduit? Que la passion, comme il arrive presque immanquablement , se tourne en jalousie , quel enfer! Dieu peut-il mieux se venger d'un 'impudique qu'en le laissant venir là? Du moment que la. jalousie s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bourreau que luimême pour le mettre à la torture et à la gêne? Que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent! que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes et à se remplir de fiel et de venin contre des rivaux peut-être imaginaires ! Mais si sa curiosité lui découvre, en elfet, ce qu'il craignait de voir, quoiqu'il le cherchât avec tant d'empressement et tant de vigilance, quels dépits et quelles fureurs! Et quelle image plus naturelle pourrais-je vous en

donner, que les pleurs des damnés el leurs grincements de dents (1) ?

Dans la seconde partie du discours, Bourdaloue montre que l'Impureté opère la réprohation en conduisant l'âme à Y Impénitence finale. Il ne veut pas cependant porter le découragement dans les âmes coupables , et, pour cette raison, il établit nettement que le vice honteux, legardé par Tertullien comme péché sans remède et irrémissible, n'exclut point le pécheur de la miséricorde divine. L'exposé de la doctrine de TertuUien sur cette matière et la réfutation de ses erreurs sont pleins d'intérêt; l'orateur en tire des conséquences pratiques pour ses auditeurs ; il en appelle à leur foi et demande qu'avec Tertullien ils prennent comme règle de leur jugement ce principe fondamental : « Que la chair de l'homme ayant été adoptée, ennoblie, sanctifiée par l'incarnation divine, le péché qui la déshonore et qui la souille ne devrait plus seulement passer pour un crime, mais pour un monstre. » Le vice honteux est un principe de réprobation et conduit à l'impénitence finale; parce que l'impudique est plus que tout autre pécheur exposé à la rechute ; le démon de l'impureté ne quitte une âme que pour y revenir avec du renfort, il détruit dans l'âme tout l'édifice de la grâce en étouffant X espérance chrétienne; l'impudique désespère de Dieu et de lui-même; l'empire de l'habitude est tel qu'il est rare de trouver un pécheur impudique solidement converti ; et il est vrai de dire, lorsqu'il s'agit de ce crime, que la pénitence est encore plus rare que l'innocence.

Il faut en convenir, la conversion est possible, mais les exemples ne sont pas fréquents : on cite saint Augustin, sainte Madeleine, mais, ajoute Bourdaloue, le petit nombre est cent fois plus capable de nous faire trembler que de

(1) T. III, p. 113.

362 LE p. lOUIS BOURDALOUE

nous donner de la présomption ; suit le portrait d'un mpudique au tribunal de la pénitence :

Cependant, me direz-vous, on voit ces hommes esclaves de la chair, se présenter avec douleur au sacrement de la pénitence. Avec douleur, chrétiens ! Ah ! quelle douleur! car, pour vous en découvrir l'abus ordinaire, si vous l'ignorez, ils se présentent, dit le chancelier Gerson, h ce sacrement de la pénitence, bien plus communément pour être condamnés de Dieu, que pour être absous de ses ministres; ils s'y présentent, mais avec des circonstances qui font bien connaître que leur dessein n'est pas de déraciner le mal. Car pourquoi ces craintes, ces réserves en s'accusant? Pourquoi ces vains ménagements d'une prudence toute humaine? pourquoi ces changements de confesseurs? pourquoi môme ce choix alTecté des moins sévères et des plus commodes? Le grand secret, pour un chrétien en qui ce péché prédomine, est de se mettre sous la conduite d'un homme de Dieu, intelligent, exact, zélé : m^ds c'est ce qu'ils ne veulent pas. Enfin, ils s'y présentent faisant trêve avec leur passion, et ne rompant jamais avec elle. Car, observez-les dans la suite, et vous verrez si j'ai raison de me défier de leur pénitence. Ils détestent, ce semble, leur péché, mais ils ne cessent pas pour cela d'en aimer l'objet et d'en entretenir les occasions ; ils se défont d'un engagement, mtais ce n'est que pour en former un autre. La fréquentation de cette personne leur devenant môme nuisible selon le monde, ils s'en éloignent; mais ils prennent parti ailleurs : au défaut de celleci ils trouveront celle-là. Je dis plus : au défaut de tout le reste, ils se retrouveront toujours eux-mêmes, et ce sera assez. Ainsi ils changent de sujets, mais ils ne changent pas de sentiments ; et malgré leur douleur prétendue, leur péché subsistera toujours. Quand donc feront-ils une vraie pénitence? Dans cette vie? Ils ne s'y déterminent jamais; dans l'autre? elle y est inutile et sans elfet; à la mort? c'est alors le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. Les voilà donc sans pénitence, et dans le temps, et dans l'é-

ternité, et par conséquent dans nn état de réprobation. Or, qui les réduit en cet état? l'impureté (1).

Dans le cours de ce sermon, nous avons vu le P. Bourdaîoue poursuivre à outrance l'auditeur impudique, puis lui tendre la main pour l'aider à se redresser : ici encore, après avoir entr'ouvert à ses yeux les portes de l'enfer, il le ramène à l'espérance de la victoire et du salut, en lui indiquant les voies nouvelles qu'il doit suivre; qu'il prie, qu'il fuie les occasions, qu'il mortifie ses sens, et le €iel est à lui.

La seconde |)artie du sermon est moins animée que la première, mais tout aussi pratique : les esprits auront le temps de se calmer et de recueillir les leçons tombées du haut de la cbaire. Cependant nous savons que bien des susceptibilités furent blessées et que plusieurs dames, attachées à l'école de Port-Pioyal, condamnèrent la sainte liberté du prédicateur : elles trouvaient que l'orateur avait parlé trop crûment des désordres de la cour, elles se rendaient juges de l'opportunité de la parole évangélique; on peut aussi admettre qu'elles voyaient avec dépit l'accusation de morale relâchée^ portée contre les Jésuites, recevoir un démenti aussi solennel. Bourdaloue eut connaissance des menées secrètes de ces dames, et il leur ménagea, quinze jours après, la réponse qu'elles avaient provoquée, dans un sermon sur la conversion de Madeleine (2) ,

Entre ces deux discours, nous devons placer deux autres sermons dont la portée ne peut échapper aux lecteurs, bien que nous ne les trouvions pas signalés dans les mémoires contemporains; ils contiennent plusieurs traits remarquables, dans le même ordre d'idées.

(2) T. IV, p. 107. Sermon pour le jevicli de la cinquième semaine.

364 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Nous parlons du sermon sur la •parfaite observation de la loi et d'un autre discours sur V éloignement et le retour à Dieu.

Le sermon sur la parfaite observation de la loi (1), pour le mercredi de la deuxième semaine de Carême, a été prêché devant la reine en l'absence du roi. Bourdaloue sut mettre à profit cette circonstance, pour la plus grande confusion des dames coupables qui osaient l'accompagner.

Dans la première partie du sermon, nous trouvons le passage suivant dont l'application est frappante :

Il vous plaît d'entretenir encore quelque commerce avec cette personne, de lui écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes sûr de vous-même comme si tout cela était innocent : voilà la vanité ; mais ce reste de commaxe rallumera bientôt le feu que la grâce de la pénitence avait éteint, et fera reviore toute la passion : voilà l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem. D'abord ce n'est qu enjouement, que galanterie, que belle liumeur : et c'est ce que saint Grégoire appelle vanité; mais de là s'ensuit ce que (auillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercitus et acies carnis, c'est-à-dire de là les premiers sentiments du péché, de là les consentements criminels aux désirs du pécbé, de là les actions honteuses qui mettent le comble au pécbé , de là les attachements opiniâtres à l'habitude du péché, de là les prétendues justifications dont on s'autorise dans l'état du péché, de là la gloire impie et scandaleuse que l'on tire ou que l'on veut tirer du pécbé, de là lïnsolence avec laquelle on soutient le pécbé. Car, tout cela, chrétiens, a une liaison et un enchaînement nécessaire; et dire : J'irai jusque-là et je ne passerai pas outre; je me permettrai telle chose et je ne m'accorderai rien davantage, c'est n'avoir pas les premiers principes de la connaissance de soi-même :

pourquoi? parce que la règle est infaillible, que de la vanité nous allons à l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem (1).

En parlant ainsi, l'orateur avait certainement en vue la rechute si grave de 1676.

A la fin de la seconde partie, il laisse ses auditeurs sous l'impression d'une morale qui dut exciter le remords dans bien des consciences :

Oui, chrétiens, je dis qu'il y a certains genres de péchés où nous nous trompons toujours, quand nous les supposons légers, parce qu'ils ne sont jamais tels dans l'idée de Dieu. Ainsi cet abominable péc/ié^ ce péché honteux que saint Paul nous défend de nommer, est-il toujours mortel et toujours un sujet de damnation, dès qu'il est accompagné d'un consentement libre. Opinion constante, et si autorisée parmi les théologiens, que ce ne serait pas seulement une témérité de la contredire, mais un scandale. Dans l'impureté, dit le savant Guillaume de Paris, rien de léger, rien de véniel. Cependant, qui le sait? qui de vous en est persuadé ? qui de vous a pris soin de s'en instruire? combien y a-t-il là-dessus d'erreurs répandues dans le monde, et, par une suite nécessaire, combien de crimes se commettent tous les jours dans la fausse et malheureuse prévention que ce ne sont point des fautes qui attirent la haine de Dieu (2) ?

Le sermon sur VÉloignement et le Retour à Dieu (3) est placé dans les plus anciennes éditions (1693), comme dans l'édition du P. Bretonneau (1707), au vendredi de la quatrième semaine de Carême ; il a été prêché devant le roi; jusqu'en 168011 est plein d'actualité. Les stations des Carêmes de 1674, 1676, avaient fortement ébranlé la volonté

(1) T. ni, p. 179.

(2) Ibid., p. 188.

(3) Ibid., p. .427.

366 LE p. LOUIS BOURDALOUE

du roi, la station de 1680 fut décisive; les heureux événements qui la suivirent nous semblent répondre à l'effet général du discours; il appartient donc au 20 avril de cette année. Cette dernière phase des égarements du roi comporte mieux la liberté et nous dirions volontiers le sansfaçon du langage qui n'exclut ni la clarté, ni la force doucement irrésistible des arguments de l'orateur. Nous entendons ici non point un discours, mais une instruction, une homélie sur la résurrection de Lazare, figure de la conversion du pécheur enseveli dans l'iniquité.

Pour donner plus de relief à sa pensée, Bourdaloue rapj)roche de cette résurrection solennelle les résurrections plus faciles, à certains titres, de la fille du prince de la synagogue et du fils de la veuve de Naïm :

La fille duprmce de la synagogue venait d'expirer ; elle avail encore, pour ainsi dire, son âme sur ses lèvres : lui rendre la vie, c'était, ce semble, un miracle facile à Jésus-Christ ; aussi ne lui en coûta-t-il que de le vouloir. Le iîls de la veuve de Naïm n'était pas seulement mort, mais sur le point d'être inhumé; car on le portait enterre, et l'on faisait actuellement la cérémonie des funérailles : le ressusciter, c'était l'effet d'un pouvoir plus absolu ; et voilà pourquoi le Sauveur des hommes usa de commandement. Mais Lazare était déjà dans le tombeau, et il y était depuis quatre jours : faire revivre un mort de quatre jours, ce devait être le chef-d'œuvre et comme un dernier effort de la toute-puissance dit Fils de Dieu (1).

Lazare était au pied de la chaire et se demandait si toute résistance ne devait pas cesser devant « le dernier effort de la toute-puissance du Fils de Dieu. » On se demandait comment l'orateur osait traiter pareil sujet et le com-

(1) T. III, p. 428.

menter ; parler d'un cadavre réduit à l'état d'une putréfaction de quatre jours, quand il avait sous ses yeux des cadavres qui comptaient déjà tant d'années de désordres, surtout après avoir signalé ces résurrections faciles d'une jeune fille qui avait encore, pour ainsi dire, son âme sur ses lèvres et du jeune fils de la veuve de Naïm. Avec la tendance de ces esprits éveillés et sagaces de la cour de Louis XIV, quel était l'auditeur qui ne voulût reconnaître la duchesse de la Vallière et la duchesse deFontanges dont on a pu dire qu'elles avaient conservé leurs âmes sur les lèvres, et les opposer à M^" deMontespan, qui longtemps vécut dans l'ombre de la mort avant de ressusciter à une vie meilleure? Bourdaloue, impassible au milieu de ces émotions, ne cherche que l'utilité de son ministère, il va nous dire comment on s'éloigne de Dieu. Il s'arrête au texte de l'Écriture et trouve dans ce langage inspiré, commenté parles Pères, tous les degrés d'abaissement par lesquels une âme passe avant d'arriver au fond de l'abîme. Le pécheur languit, il s'assoupit, il s'endort, il meurt, il se. décompose et répand l'horreur autour de lui. Recueillons ici une description de l'âme qui court à sa perte (1) :

Quelle idée plus juste peut-on se former du malheur d'une ùme qui, séduite par la passion et entraînée par le charme du monde, vient insensiblement à se corrompre, et qui, d'abord, n'a point d'autre marque de son dérèglement qu'une certaine langueur dans le service de Dieu ; qui, de là, tombe dans une espèce de léthargie et dans un profond assoupissement sur tout ce qui regarde ses devoirs et l'affaire de son salut ; qui bientôt après, perd la vie de la grâce par le péché ; qui, par de fréquentes rechutes, s'ensevelit, pour ainsi dire,dans l'habitude du crime ; et, afin que l'application soit entière, qui, corrompue elle-même et dans ses maximes, et

(I) T. III, p. -131.

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dans ses mœurs, répand encore au dehors une contagion mortelle, et iafecte les autres de son mauvais exemple ? N'est-ce pas ainsi que s'accomplit tous les jours ce mystère d'iniquité, et que l'on descend, sans y prendre garde, jusqu'au fond de l'abîme ? Écoutez-moi, et ne perdez rien d'une moralité aussi chrétienne que celle-là.

La première partie du discours est le développement de cet exposé : c'est le tableau d'une âme chrétienne qui s'éloigne de son Dieu, tableau vivant, animé, vrai et surtout apostolique oùle chrétien déchii se reconnaît, et, avec la conviction de ses erreurs, trouve le moyen de sortir des voies du péché et d'arriver à une condition meilleure. Le premier symptôme de la mort de l'âme, c'est la langueur : langueur injurieuse à Dieu, pernicieuse à l'homme ; cette vie languissante provoque le vomissement, suivant la parole de l'Esprit-Saint : Parce que vous êtes tiècles, je vous vomirai de ma bouche. La langueur conduit à Y assoupissement, état dans lequel les sens sont fermés à la lumière et à la voix des plus zélés prophètes. Suivons l'orateur :

L'enchantement du siècle, l'éclat de la prospérité, l'amour du plaisir, la liberté, l'indépendance, l'impunité, tout cela l'endort peu à peu, jusqu'à le réduire au déplorable état où l'Écriture nous représente l'infortuné Jonas, lorsqu'au milieu de la tempête, tandis que les autres étaient dans l'effroi, il demeurait seul plongé dans un profond sommeil. Un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, exhorter, menacer, après avoir bu ce cahce d'assoupissement, et s'en être comme enivré dans le progrès d'une vie mondaine et sensuelle, on ne se réveille plus. Et c'est ainsi, lâche chrétien, que vous devenez tous les jours plus insensible, en buvant, selon le langage du même Isaïe, le calice de la colère du Seigneur, et en le buvant jusques au fond (1).

(1) T. III, p. i38.

Le mal peut aller plus loin, dit Bourdaloue, et, en effet, cet assoupissement conduit enfin à la mort. Suivent de longs détails sur les apparences de vie dont se contentent les mauvais chrétiens, commentaires de cette parole que Dieu adresse à l'évêque de l'Apocalypse : Nomen habes qicod vivas et mortuus es, vous avez les apparences de la vie et vous êtes mort (i) .

Voici comment Bourdaloue s'adresse aux courtisans ; il commence par les femmes :

Combien de femmes, prétendues régulières et honnêtes, sont à couvert de la censure sur un certain honneur du monde, et dès là croient avoir accompli toute justice et être en assurance auprès de Dieu, quoique mille péchés qu'elles ne comptent pour rien, immodesties, luxe, folles dépenses, amour d'elles-mêmes, dureté envers les pauvres, oisiveté molle, jeu sans règle, divertissements continuels et sans mesure, soient pour elles autant de principes de mort ? Combien d'hypocrites dont la vie, sous le faux éclat de quelques actions saintes et vertueuses, n'est qu'un fantôme qui séduit ? et combien d'autres, trompés par eux-mêmes et ne se connaissant pas, prennent pour sainteté, pour vertu, pour religion, ce qui, dans l'idée de Dieu, n'est que vanité, n'est qu'intérêt, n'est qu'imperfection? Tous, autant dé sujets à qui l'on peut dire : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Tous, dans la pensée de saint Augustin, autant de Lazares sur qui il faut que Jésus-Christ fasse agir sa grâce toutepuissante, pour leur rendre cette vie divine que le péché leur a fait perdre (2) .

Quand on connaît le personnel de la cour, on reconnaît tout son monde à ces traits, femmes et hommes. Mais l'orateur ne pouvait oublier le plus coupable de son audi-

(1) Apoc. in, 1.

(2) T. ni, p. 441.

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toire ; il avait à lui faire comprendre que s'il est difficile de ressusciter des âmes atteintes des vices signalés jusqu'ici, les difficultés et les obstacles sont encore bien plus insurmontables, quand l'âme, morte par le péché, s'ensevelit dans le péché par l'habitude du péché. Ici le langage de l'orateur est tellement précis que l'illusion n'est possible pour personne; et quand Bourdaloue parlera d'un mort de plus de quatre jours, mort de quatre années, de dix années et même de vingt années et au-delà (1), on s'écriera, toujours avec vérité, il f7'appe comme un sourd: donnons ce passage :

Sïl peut y avoir de l'ordre dans le dérèglement d'une ûmc qui se pervertit, voilà Tordre que le Saint-Esprit nous y fait remarquer. Ce péché qui, selon l'expression du prophète royal, est comme une fosse que l'impie s'est creusée, devient un tombeau pour lui. Ce n'est plus seulement un mort de quatre jours, mais, par le délai qu'il apporte à sa conversion, par la tranquillité avec laquelle il demeure dans la disgrâce de Dieu, c'est peut-être un mort de quatre années, souvent même de dix, de vingt années et au delà. Voulez-vous, mes chers auditeurs, que je vous représente en un mot, mais d'une manière sensible, l'affreux état où il se trouve alors ? Figurez-vous l'état de Lazare dans le tombeau. Il avait, dit l'Évangéliste, les pieds et les mains liés, le corps enveloppé d'un suaire, serré de bandes, sous une pierre d'une énorme grosseur. Tel est l'homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagements le lient et l'attachent à la créature; mille embarras de conscience l'enveloppent sans qu'il voie de jour pour en sortir; le poids d'une longue habitude l'accable, et met le comble à son malheur aussi bien qu'à sa malice (2).

(1) Les scandales donnés par Louis XIV durèrent pendant une période de vingt années, de 1660 à 1680.

(2) T. III, p. 142. Sur l'éloignement de Dieu et le retour à Dieu.

Prédicateur compatissant, Bourdaloue décrit le triste état du pécheur embarrassé dans les filets de l'iniquité ; par ce tableau, il fait naître dans le cœur du coupable le sentiment de sa misère et provoque sur ses lèvres le cri du grand Apôtre : Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (1) ? Il veut faire comprendre qu'un pécheur sans attache à son péché, est près de la vie ; puis il ajoute, comme une menace au pécheur endurci, l'énumération des difficultés qui s'opposent à un retour à Dieu :

Mais quand, après le pcché, il se voit étroitement serré par les liens du péché ; quand le péché, outre la mort qu'il lui a causée, l'a fait entrer en de malheureuses intrigues, l'a embarqué dans des commerces d'où il ne lui est plus libre de se retirer sans faire dans le monde des éclats auxquels il ne peut se résoudre, l'a jeté dans un gouffre et dans un labyrinthe d'affaires qui n'ont point de fin, l'a rendu personnellement responsable des crimes d'auirui; quand le péché attire après soi des restitutions, des réparations, des satisfactions qui doivent coûter, et dont rien néanmoins ne peut dispenser; ah! c'est alors qu'il faut à Jésus-Christ toute la vertu de sa grâce pour arracher cette âme du sein de la mort. C'est alors, et en vue d'une résurrection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvements dont il fut agité à l'aspect du tombeau de Lazare : c'est alors qu'il a de quoi pleurer, de quoi frémir, de quoi se troubler. Car qu'y a-t-il, dit saint Augustin, de plus digne des larmes d'un Dieu qu'une âme créée à l'image de Dieu et devenue l'esclave du démon et du péché? Quel sujet plus capable de troubler un Dieu sauveur, que de voir dans l'habitude du crime et dans le centre de la perdition ce qu'il a sauvé (2) ?

(1) Rom. vir, 24.

Le dernier degré de réloignement de Dieu par le péché mortel n'est autre que Y état de put^^éfaction :

Enfm, après la sépulture, suit la corruption du cadavre et rinfecLion même qui en sort : Domine, jam. fœtet (Joan., XI, 39) . Car un pécheur dont le fond est gâté et corrompu, ne s'en tient pas là ; et quand il le voudrait, il ne le peut pas. Son libertinage, qu'il avait intérêt de cacher, se répand malgré lui au dehors : peu à peu, il se fait connaître ; et, à mesure qu'il se fait connaître, il devient contagieux. Gomme il n'est rien de plus subtil à se communiquer que l'exemple, chaque exemple qu'il donne porte avec soi cette odeur de mort dont parlait l'Apôtre : Odormortis in mortem (II, Gor. II, 16). Et parce que le monde est plein d'âmes faibles qui n'ont pas la force de résister aux impressions qu'elles reçoivent, non seulement il les scandalise, mais il les corrompt. Ainsi, un père vicieux pervertit, sans le vouloir, même ses enfants. Ainsi, une mère coquette inspire l'air du monde à une fille qu'elle élève. Ainsi un maître débauché rend des domestiques complices et imitateurs de ses débauches. Ainsi, une femme sans conscience dérègle toute une maison. Ainsi, un homme libertin et sans religion, abusant de son esprit et débitant ses fausses maximes, suflît pour infecter toute une cour. Ah! mon Dieu! un ouvrage digne de vous, c'est la conversion de "ce pécheur. C'est un homme pernicieux, et pour lui-même, et pour les autres ; c'est un homme corrompu dans ses mœurs et dans ses sentiments ; mais enfin, tout corrompu qu'il est, il peut encore servir de sujet à votre grâce (1).

Les allusions parlent d'elles-mêmes.

La seconde partie traite du retour à Dieu. La mort de Lazare avait été la figure de la chute de l'homme pécheur, la résurrection de Lazare sera la figure de sa conversion à

(1) T. llI,i^.Wi.

Dieu. Ici encore nous retrouvons des applications frappantes à l'état des consciences, connu aujourd'hui par les indiscrétions des mémoires du temps et des correspondances privées, mais comprises alors uniquement par les confidents les plus intimes. L'enseignement du prédicateur s'adresse à tout un auditoire, et cependant, la précision que l'orateur met à la description de certains détails, invite le lecteur à désigner le personnage mis en scène. Bourdaloue commence par rehausser dans l'esprit de son auditoire le prix d'une conversion, d'un retour à Dieu; c'est un miracle de la toute-puissance de Dieu, bien supérieur au miracle plus sensible de la résurrection des morts ; eu relevant la dignité du mystère de la conversion des âmes, il prépare le retour du souverain passionné pour tout ce qui est grand et exceptionnel.

Comment s'accomplissent la conversion parfaite et la justification du pécheur? Comment Louis XIV va-t-il rentrer dans le bercail ? Par les mêmes voies qui amenèrent la résurrection de Lazare. Notre orateur met la prière en tête des moyens de salut, et il en donne pour modèle la conduite des meilleures amies de Lazare, le zèle de Marthe et de Madeleine qui vont au-devant du Sauveur, se jettent à ses pieds, le prient avec foi et confiance, et toute cette conduite est inspirée par Jésus-Christ lui-même, qui voulait « que Lazare fût redevable à ses sœurs de cette seconde vie à laquelle il allait renaître. »

Ce n'est pas que le Sauveur du monde, pour d'autres raisons, n'eût déjà résolu de faire ce miracle ; mais il voulait encore être prié. Il voulait que les pressantes sollicitations de Marthe et de Madeleine fussent un des motifs qui l'y portaient. Il voulait par là donner à connaître ses sentiments pour elles. En un mot, il voulait que Lazare fût redevable à ses sœurs de cette seconde vie à laquelle il allait renaître ; et par un secret de Providence qu'il était important de nous

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révéler, il voulait faire dépendre de l'intercession et de la charité de ces saintes âmes ce qui ne dépendait absolument que de lui-môme (1),

Par la correspondance de M""' de Maintenon, on reconnaît les âmes si chères et au roi pécheur et à Jésus, l'ami de Lazare. M"" de Maintenon est désignée par Marthe, femme d'un zèle actif; nous voudrions nommer la reine, encore inaperçue au moment de la conversion et dont l'initiative laissait à désirer : on ne peut cependant douter de la ferveur de sa prière. Cette Madeleine, priante et toujours chère, rappelle la sœur Louise de la Miséricorde, autre Madeleine non moins convertie que celle du jardin de la Résurrection.

A ce sujet, l'orateur missionnaire, pour achever de démontrer l'efficacité de la prière dans le mystère de la justification, cite plusieurs illustres convertis dont TÉghse est fière : saint Paul, converti à la foi chrétienne par les prières de saintEtienne; saint Augustin, par les larmes de sainte Monique.

Ni Augustin, ni Paul n'étant pas alors en disposition de prier pour eux-mêmes, c'était h ceux que Dieu avait choisis et qui avaient grâce pour cela,- de leur rendre ce favorable office. Autrement, qui sait si ces deux hommes, les lumières du monde chrétien, ne] seraient pas toujours demeurés dans les ténèbres, l'un' du vice, et l'autre de l'erreur? Or, ce qui a paru d'une manière miraculeuse, dans ces conversions éclatantes, se passe encore tous les jours à l'égard de tant de pécheurs, sur qui Dieu ne répand ses dons que. parce qu'il y a des justes charitables qui lui offrent pour eux des sacrifices, et que sa providence se

(i) T. III, p. 447.

plaît à sanctifier les uns par l'entremise et le secours des autres. (1).

Bourdaloue, qui était clans le secret de M""" de Maintenon, savait combien de fois cette pieuse femme avait insisté pour que les vrais amis du roi obtinssent sa conversion par d^incessantes prières. En mars 1679, elle recommandait à l'abbé Gobelin de prier et de faire prier pour le roi (2). Bourdaloue, aussi désireux du succès de sa mission, va au-devant de ses désirs ; il voit le précipice ouvert sous les pas de son royal auditeur, et gémit amèrement dans la pensée que tant d'âmes qui lui sont chères vieillissent dans le désordre, parce que personne ne se présente pour leur donner la main ou l'aumône de la prière.

Ah! mes chers auditeurs, combien pensez-vous qu'il y ait dans le monde d'âmes perdues et comme abandonnées de Dieu, parce qu'il n'y a personne qui prie, ni qui s'intéresse pour leur salut? Combien pourraient dire à Dieu ce que le paralytique disait à Jésus-Christ : Domine, hominem non habeo (Joan., Vj 7) : ily atant d'années que je suis dans l'état déplorable de mon péché, parce que je n'ai pas un Itomme qui soit touché de ma misère et qui pense à m' aider. Si cette mère, d'ailleurs passionnée pour son fils, l'avait aimé en mère chrétienne, à force de solliciter auprès de Dieu pour sa conversion, elle l'aurait retiré de son libertinage et de ses débauches. Si cette femme mondaine, au lieu de certaines jalousies qui l'ont si cruellement tourmentée, et qui la piquent encore si vivement, avait eu une jalousie sainte et telle que l'avait l'Apôtre; c'est-à-dire, si, dans un vrai désir de voir ce mari changer de conduite et quitter ses habitudes, elle se fût adressée au ciel, elle aurait eu la consolation de le ramener à Dieu. Si cet ami faible et complaisant s'était fait

(2) Corresp. gén., t. Il, p. 47.

3"/ 6 LE p. LOUIS BOURDALOUE

un point de conscience de remettre son ami dans l'ordre, et qu'il eût eu recours aux autels, d'un impie il en aurait fait un serviteur de Dieu. Mais où sont maintenant ces amitiés solides? où est ce zèle pur, cette charité divine? On s'inquiète, mais d'une inquiétude toute païenne; on a du zèle pour des enfants, mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair. Que ce fils qu'on idolâtre tombe dans une maladie dangereuse, on fait cent fois à Dieu pour lui la prière de Marthe : Domine, eccequem amas infirmatur (Joan. XI, 3). Mais est-il dans un engagement criminel, mais entretient-il un commerce qui le perd, mais mène-t-il une vie libertine et scandaleuse, on y est insensible; c'est un jeune homme, dit-on, que le torrent du monde entraîne ; il en reviendra : cependant on le laisse dans son désordre, et il y vit peut-être pour n'en sortir jamais et pour y mourir (1).

Cette pensée oppresse le cœur de notre généreux apôtre ; aussi menace-t-il des plus terribles jugements de Dieu les chrétiens qui négligent par leur insensibilité de contribuer au salut de leurs frères.

Il ne veut pas exclure les plus grands pécheurs du bénéfice et du succès de la prière, réflexion qui doit frapper n'écessairement les coupables notoires, le roi tout le premier ; l'application à sa personne ne peut lui échapper, quand Bourdaloue en appelle à l'intercession puissante des femmes chrétiennes bien connues à la cour.

Toujours est-il vrai que, dans l'ordre de la prédestination, tel qu'il a plu à Dieu de l'établir et de nous le déclarer, la conversion des pécheurs est communément attachée aux prières des justes; que c'est ainsi, mon cher auditeur, que vous-même qui m' écoutez, avez peut-être été autrefois tiré de l'abîme, et que vous seriez le plus méconnaissant des hommes, si vous ne faisiez pas pour les autres ce que l'on a fait pour vous ; que c'est en cela que consiste le zèle chré-

(I) T. UI, p. 449.

tien, et qu'au lieu de tant déclamer contre les impies, si, par une charité solide, vous preniez soin de prier pour eux. Dieu qui veut, tout impies qu'ils sont, les convertir, vous accorderait la grâce qui les doit sauver. Je sais qu'il y a- des péchés pour lesquels le disciple même bien-aimé ne nous a pas conseillés de prier, parce que ce sont des péchés atroces qui vont à la mort. Mais alors, dit saint Augustin, il faut recourir à l'artifice de Marthe : il faut, comme elle, faire fr ter Jésus- Christ, le grand avocat des pécheurs auprès de son Père, le souverain prêtre, le médiateur par excellence, et lui dire, avec cette bienheureuse fille : Il est vrai, Seigneur, il ne m'appartient pas de demander un miracle, aussi singulier que la conversion de ce pécheur endurci ; mais je suis certain que si vous l'entreprenez, si vous employez pour lui votre intercession toute-puissante, rien ne vous sera refusé. Oui, chrétiens, Jésus-Christ, si je puis parler de la sorte, entrera en cause avec vous : ce cœur rebelle, ce cœur de pierre sera tout à coup fléchi et attendri ; la grâce y ranimera les sentiments de religion que le péché semblait y avoir étouffés ; ce pécheur ouvrira les yeux, il reconnaîtra son injustice, et son repentir l'effacera. On en sera surpris dans le monde; mais ce prodige viendra d'une âme -fidèle, d'une Marthe pieuse, d'une Madeleine fervente qui se sera prosternée devant le Seigneur, et qui l'aura touché par ses pleurs et par ses gémissements (1).

Nous avons déjà donné les vrais noms de Marthe et de Madeleine. Jésus-Christ, maître de ses grâces, veut encore que tous les obstacles opposés à l'action de sa puissance soient levés par les intéressés, pensée qui est le développement mystique de ces mots : Toile lapidem, c'est au pécheur à lever les obstacles (2) :

On voudrait qu'avec tous les obstacles que nous opposons

(2) Ibid., p. 452.

378 LE p. LOUIS BOURDALOUE

à noire conversion, et qu'il nous plaît d'entretenir ou dans nous-mêmes ou hors de nous-mêmes, il opérât en nous les plus merveilleux effets de sa grâce vivifiante. On le voudrait, mais en vain. Jésus-Ghrist est le Dieu des miracles; mais ce n'est point un Dieu aveugle, pour prodiguer ses miracles et pour les avilir. De tous les miracles, notre conversion est celui qu'il souhaite le plus ardemment ; mais il la souhaite selon les règles de cette sage miséricorde à laquelle il prétend que nous répondions, et qui doit être accompagnée de notre fidélité. D'espérer gue pour parvenir à ce miracle, il sera toujours disposé à faire un autre miracle encore plus grand, qui serait de nous convertir et de nous sauver sans nous, c'est prendre plaisir à nous tromper nous-mêmes. Levez la pierre : c'est-à-dire, quiitez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu, hrûlez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occasions; car tout cela, ce sont comme des pierres qui vous rendent impénétrable aux traits de la grâce (1).

Dès que l'obstacle est levé, Jésus-Christ agit par luimême.

D'une voix impérieuse il se fait entendre à Lazare, et lui ordonne de paraître : Clamavit voce magnâ : Lazare, veni foras (Joan., XI, 43). Cette voix de majesté, qui, selon le témoignage de Jésus-Christ même, pénètre jusque dans le creux des tombeaux; cette voix de tonnerre, qui, selon l'expression du prophète, brise les cèdres du Liban, divise la flamme du feu, ébranle et fait trembler les déserts, c'està-dire dompte l'orgueil de la plus fière impiété, éteint l'ardeur de la plus vive cupidité, force la résistance de l'infidélité la plus obstinée : c'est cette voix qui frappe Lazare et qui le rappelle du séjour de la mort; et c'est pour obéir à cette voix que Lazare sort au même instant de l'obscurité de son tombeau. Tandis qu'il était caché dans ce lieu de

ténèbres, la vertu de Jésus-Christ demeurait comme suspendue : il faut qu'il sorte dehors, qu'il se produise, qu'il se montre au jour pour être parfaitement ressuscité : £ azare, veni foras (1) .

Nous laissons de côté les détails où s'engage l'orateur en appliquant, à la conversion d'une âme infidèle, chacune des circonstances de la résurrection de Lazare ; ils ne rentrent pas directement dans notre dessein, et nous arrivons à la conclusion dont le sens et la portée ne peuvent échapper à personne.

Plaise à Dieu, chrétiens, que ce ne soit pas en vain que je vous aie développé ce grand miracle de la résurrection des âmes ! plaise à Dieu qu'entre ceux qui m'écoutent il y ait quelque Lazare qui sorte de son tombeau, converti et justifié ! Peut-être le plus endurci et le plus abandonné de ceux à qui je parle, est celui que Dieu a destiné pour cela; peutêtre celui dont vous attendez moins ce merveilleux changement, et que vous savez y avoir plus d'opposition, est l'heureux sujet que Dieu a choisi. Pourquoi ne l'espérerais-je pas? pourquoi mettrais-je des bornes à la grâce de mon Dieu? le bras du Seigneur est-il raccourci? le Dieu d'Élie n'est-il pas encore le Dieu d'Israël? n'est-il pas toujours le maître des cœurs? n'a-t-il pas le même pouvoir qu'il avait lorsqu'il ressuscitait les morts? et n'est-ce pas dans les plus grands pécheurs qu'il se plaît à faire éclater sa miséricorde? Faites, ô mon Dieu! que ce ne soit point là un simple souhait, mais que l'effet réponde à ma parole, ou plutôt à la vôtre; opérez ce miracle, non seulement pour la conversion particulière de celui de mes auditeurs que vous avez en vue, mais pour l'exemple de tous les autres. Ainsi vous vérifierez, ô divin Sauveur, ce que vous fîtes dire à Madeleine et à Marthe, que la maladie de Lazare n'allait point jusques à la

(1) T. III, p. 454.

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moi't, mais qu'elle était pour la gloire de Dieu et du Fils unique de Dieu : Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloriâ Dei, ut glorifîcetuv Filius Dei pei- eam (Joan., XI ; 4) ou si l'état de ce pécheur est un état de mort, cette mort passagère, reprend saint Augustin, n'ira pas jusques à une mort éternelle, mais elle servira à faire paraître, à faire admirer la vertu toute-puissante de Dieu (1).

Quand on se rappelle que ce discours a été prêché devant le roi, on n'hésite pas à nommer le personnage auquel s'adressaient les vœux de l'orateur et l'on s'explique sa hardiesse, en tenant compte des marques sensD^Ies de conversion dont la cour était témoin.

Le sermon sur la conversion de sainte Madeleine, certainement prononcé la même année que les précédents, en 1680, est marqué au jeudi de la semaine de la Passion, jour où l'Eglise commente l'évangile de la sainte pénitente (2), Le prédicateur ne veut pas faire l'éloge de la pécheresse convertie, mais l'éloge de l'amour qui l'a sanctifiée, amour qui inspire la vj'aie pénitence et la sincèi^e reconnaissance.

L'auditeur, alléché par l'énoncé du sujet, attendait un tableau vivant de la pécheresse coupable, son espoir fut déçu; dès les premiers mots, le prédicateur prévient l'assemblée qu'il n'a nullement l'intention d'entrer dans les détails de la vie scandaleuse de Madeleine. Il ne parlera que de sa conve^^sion. Il convient que son péché fut le libertinage des mœurs, mais il n'en dira rien de plus; par respect pour cette pénitente encore plus célèbre par son changement qu'elle ne se rendit fameuse par ses désordres, il ne veut pas s'expliquer davantage. Mais que de

(1) T. III. p. 459.

(2) T. lY, p. 107.

rapprochements clans les esprits avec W^" de la ValUère, sœur Louise de la Miséricorde, représentée dans l'auditoire par sa fille Anne-Marie de Bourbon, épouse, depuis le 16 janvier 1680, du prince Armand de Conti ; avec M"" de Montespan, avec M"" de Fontanges, dont les conversions étaient encore bien douteuses !

Le prédicateur profite de la disposition de son auditoire pour revenir sur le sermon du troisième dimanche, sur Y Impureté, et donner des explications provoquées par des rapports qui lui ont été faits à son sujet. D'après ces explications, on voit que l'orateur est accusé d'avoir parlé .trop ouvertement des scandales publics, de s'être servi d'expressions choquantes; l'orateur, de son côté, accuse ses censeurs de l'avoir condamné sans l'avoir entendu, d'avoir parlé de lui en termes inconvenants ; il s'autorise de l'exemple de saint Paul, prêchant la même morale dans l'Eglise naissante, au siècle de la sainteté. L'affectation avec laquelle Bourdaloue insiste sur cette Eglise naissante, qui avait besoin de pareilles leçons, malgré sa sainteté, montre qu'il a reconnu dans l'auditoire quelques disciples de Port-Royal. En terminant, il rappelle avec fierté que s'il juge à propos de revenir sur le passé, c'est uniquement pour l'honneur de la parole divine.

Il faut l'entendre lui-même : ce passage qui n'est qu'un cri d'indignation contre les vices de la cour, et surtout contre le vice des mauvaises langues, est un de ceux où s'accentue plus énergiquement la verve de notre orateur; on y trouve la fierté concentrée de l'apôtre avec une pointe de satire :

Si dans un autre discours j'ai parlé plus en détail de ce péché, c'est des paroles toutes pures de saint Paul que je me suis servi. J'ai cru qu'étant consacrées, je pouvais, à l'exemple de ce grand apôtre, les employer dans un audi-

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loire chrétien; et ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve, toutes consacrées qu'elles sont, bien loin d'en développer tout le sens, je n'ai fait que l'effleurer. Quand saint Paul, avec une entière liberté, reprochait aux fidèles certains vices énormes, ou quand il tâchait à leur en imprimer l'horreur par le dénombrement et la peinture qu'il leur en faisait, il se contentait de les prévenir, en leur disant : Plût à Dieu, mes frères, que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence! et supportez-la, je vous prie; car vous savez le désir ardent que j'aurais de vous voir tous dignes d'être présentés à Jésus-Christ comme une vierge sans tache. J'ai usé de la même précaution; et quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique, Dieu m'est témoin que le môme zèle m'a porté à vous faire les mômes reproches ou les mômes remontrances. Confondez-moi, Seigneur, si j'oublie jamais la fin pour laquelle vous m'avez confié la grâce de votre Évangile. Or, non seulement les chrétiens de ces premiers temps ne s'oifensaient pas de ce que saint Paul leur représentait avec tant de force et sans nul adoucissement; mais, persuadés de l'importance et de la nécessité de cette instruction, ils la recevaient avec une docilité parfaite : ils en étaient édifiés, touchés, pénétrés ou d'une sainte ^componction, s'ils y avaient part, ou d'une crainte salutaire, s'ils étaient encore dans l'innocence. J'avais droit de croire que je trouverais dans vous les mômes dispositions, et qu'une morale que saint Paul avait cru bonne pour le siècle de VEglue naissante, c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvait l'être encore à plus forte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti que le nôtre. Je me suis trompé; ce siècle, tout corrompu qu'il est, a eu sur cela plus de délicatesse que celui de VEgiise naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde; et Dieu veuille que le inonde^ en me condamnant, ait au moins gardé les mesures de respect, de religion, de piété, qui sont dues à mon ministère : car, pour ma personne, je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux, si, me voyant condamné du monde, je pouvais espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieu. Trop heureux, si la

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censure du monde n'a rien fait perdre à ce que j'ai dit de son efficace et de son utilité, et s'il y a eu des âmes, qui, comme les premiers chrétiens, en aient été, non seulement instruites, mais converties! Ce qui plaît au monde n'est pas toujours le meilleur ni le plus nécessaire pour le monde. Ce qui lui déplaît est souvent la médecine qui, tout amèrc qu'elle peut être, le doit guérir, ^e choquer de semblables vérités et s'(}?^ scandaliser, c'est une des marques les plus évidentes du besoin qii on en a; s'en édifier et se les appliquer, c'est la preuve la plus certaine d'une âme solide qui cherche le royaume de Dieu. Mais c'est à vous, Seigneur, à faire le discernement, et de ceux qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous êtes le scrutateur des cœurs ; et vous savez que ce n'est point pour ma justification que je m\n explique ici, mais pour l'honneur de votre parole. Qu'importe que je sois condamné? mais il importe, ô mon Dieu! que votre parole soit respectée (1) .

A propos de ce passage, l'abbé Mamy, dans son Essai sur r Éloquence, s'exprime ainsi : « Bourdaloue me pénètre d'un saint respect, lorsqu'il est réduit à faire l'apologie de son sermon sur V Impureté^ dans son homélie sur la Madeleine ». Mauvy n'a pas compris la situation; Bourdaloue ne fait nullement acte d'humilité, il fait acte d'autorité, il s'explique, mais en termes qui jettent une nouvelle confusion sur ses auditeurs indiscrets et de mauvaise foi.

Bourdaloue n'avait pas à se justifier devant une société mondaine; il tenait avant tout à montrer le miracle de l'amour divin dans la sainte pénitente ; son discours doit être lu en entier. Nous nous contenterons ici de citer le passage où l'orateur présente Madeleine comme un modèle achevé de conversion; elle a donné du scandale, elle a donné de pernicieux exemples ; nous allons voir comment

(I) T. IV, p. 114.

384 LE p. LOUIS BOURDALOUB

elle a tout réparé, et en conséquence, ce qu'ont à faire les dames de la cour qui se sont rendues coupables des mêmes désordres.

C'était une pécheresse connue dans toute la ville par sa vie mondaine et déréglée; mais elle aima : Dilexit; et désormais, autant qu'elle s'était déclarée pour le monde, autant voulut-elle se déclarer pour Jésus-Christ. Elle ne chercha point à lui parler en secret, elle voulut que ce fût au milieu d'une nombreuse assemblée; elle ne craignit point ce qu'on en dirait; au contraire, elle voulut que le bruit s'en répandît de toutes parts; elle prévit tous les raisonnements qu'on ferait, toutes les railleries qu'elle s'attirerait, et c'est justement ce qui l'engagea à rendre son changement public : pourquoi? afin de glorifier Dieu par sa pénitence, autant qu'elle l'avait déshonoré par son désordre; afin de gagner à Dieu autant d'âmes par sa conversion, qu'elle en avait perdu par son libertinage; afin de se mieux confondre et de se mieux punir elle-même, par cette confession, de tous les faux éloges et de tous les hommages qu'elle avait reçus et goûtés avec tant de complaisance. C'est pour cela qu'elle entre dans la maison de Simonie Pharisien, remplie d'une sainte audace : elle n'avait rougi de rien, lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion, et maintenant elle ne rougit de rien, lorsqu'il s'agit de faire au Dieu qu'elle aime, une solennelle réparation ; on l'avait vue dominer dans les compagnies, et maintenant elle veut qu'on la voie prosternée en posture de suppliante; on avait été témoin du soin qui l'avait si longtemps occupée, de se parer et de s'ajuster, de se conformer aux modes et d'en imaginer de nouvelles, et maintenant elle veut qu'on soit témoin du mépris qu'elle en fait : elle le veut, et ne le vouloir pas comme elle, c'est n'être pas pénitent comme elle; et ne l'être pas comme elle, c'est ne le point être du tout (1).

Il) ï. lY, p. 128.

M°"= de la Vallière, sœur Louise de la Miséricorde, trouvait ici son éloge, mais d'autres, M""" de Montespan et même M"" de Fontanges, étaient encore loin de leur modèle.

Le dimanche des Rameaux, le P. Bourdaloue prêche sur la communion pascale (1) ; il en fait ressortir l'obligation rigoureuse pour tout chrétien, obligation qui commande l'innocence de la vie, conservée ou recouvrée. L'homme est ici son propre juge : s'il se présente à la sainte table, coupable avec un semblant d'innocence, il boit et mange son jugement et sa condamnation; mais, reprend l'orateur, un grand de la terre, un roi ne trouvera-t-il pas une absolution complaisante qui lui rendra une dignité factice et le réhabilitera au moins aux yeux des peuples? Bourdaloue répond que, quant à lui, il n'y a pas d'apparence qu'il se détermine jamais à la donner (2).

Il y avait encore assez de foi dans les cœurs pour qu'un pareil non possiim,iis, exprimé avec tant de netteté, agitât les consciences coupables. Bourdaloue, d'ailleurs, n'avait pas oublié qu'en 1675 M""" de Montespan n'avait pu obtenir l'absolution de son curé, le P. Lécuyer de l'Oratoire, que le P. de la Chaise, aidé de Bossuet, avait obtenu la séparation des deux coupables ; le prédicateur de la station de 1680 se devait donc à lui-même, et au succès de sa mission, de rappeler à ses auditeurs la nature et retendue de leurs devoirs.

Le prédicateur entre en matière avec la mansuétude d'un ministre du Dieu de paix ; sa personne, sa parole et son regard sont pleins de compassion pour les criminels auxquels il s'adresse. Jésus-Christ, dit-il, vient à vous

(U Œuv., t. IV, p. 181.

12) Ibid., p. 192.

386 LE p. LOUIS BOURDAEOUE

plein de douceur : le peuple va au-devant de lui pour chanter le. libérateur de Lazare, le puissant prophète qui ressuscite les morts les plus avancés dans la pourriture du tombeau (1).

Deux sortes de personnes saluent l'entrée du Sauveur à Jérusalem : les amis de Jésus-Christ et les Pharisiens ; des justes comme les apôtres et les disciples fidèles, et des impies tels que les Pharisiens. L'orateur fait ensuite le portrait du disciple digne de participer à la communion ; il faut être disciple de Jésus- Christ, extérieurement, et aussi parle fond; de l'âme. C'est une obligation d'approcher des sacrements, mais avec réflexion, maturité, et l'orateur de préciser les conditions requises surtoul; de la part des courtisans. Ici Bourdaloue expose la doctrine de l'Église et défend sa Compagnie du reproche que ses adversaires lui adressent, de donner des absolutions- sans discernement :

Car enfin, dîrai-je à mi de ces pécheurs, si vous vous adressez à moi dans ces jours de solenniÊé, et que je ne vous trouve pas en état de recevoir cette grâce de réconciliation, sans laquelle il ne vous est pas permis: ds communier (or, qu'y a-t-il de plus ordinaire à des hommes comme vous?) que ferai-je alors ? Vous accorderai-je la grâce de l'absolution que vous me demandez ? je trahirai donc mon ministère. Ne vous r accorderai-je pas ? il faudra donc que vous no mangiez point l'agneau avec le reste des fidèles, et que vous soyez absent de la table de Jésus-Christ. Si je vous y admets, je suis prévaricateur, et je me damne avec vous : si je vous en exclus, vous scandalisez l'Église. Yoyez-vous l'extrémil-é oii vous vous jetez, pour n'avoir pas pris les mesures que la loi de Dieu et la prudence' chrétienne vous prescrivaient ? Que, par considération pour votre personne, j'intéresse l'honneur du sacrement qui m'a été confié, c'est à quoi il n'y a

(1) Œuv., t. IV, p. 1S2.

pas d'apparence que je me détermiae jamais. Je sais trop quelles sont les bornes de mon pouvoir; l'éclat de votre fortune et de votre dignité ne m'éblouira pas. Qu'arrivera-t-il donc? ce que je dis : qu'il n'y aura ni pâque, ni sacrement, ni culte de religion pour vous, et qu'ensuite on vous remarquera; que celui qui se trouve chargé, comme pasteur, du soin de votre âme, en sera dans l'inquiétude et dans le trouble ; que votre mauvais exemple se communiquera ; que le libertinage prendra sujet de s'en prévaloir, et que vous serez responsable de l'abus qu'il en fera : pourquoi ? parce que vous n'avez pas usé de la diligence nécessaire pour vous préparer. Si dès l'entrée de ce saint temps, convaincu comme vous Vêtiez du désordre- de votre conscience, vous eussiez eu recours au remMe que l'Église vous présentait, et que, par une prévoyance chrétienne, vous fussiez venu dès lors vous soumettre à son tribunal, on aurait mis ordre à tout. Vous n'étiez pas encore en. état de participer au corps de Jésus- Ghrist,. mais on vous y aurait disposé ; vous étiez trop faible pour manger ce pain de vie, mais on vous aurait fortifié ; on aurait guéri vos plaies, on vous aurait excité à sortir de vos habitudes, on vous aurait fait passer par les épreuves de la pénitence, revêtu de la robe de noces, on vous recevrait enfin maintenant dans la salle du festin (I) .

C'est ainsi cpie B'ourdaloue savait allier la fermeté des principes avec la charité du Samaritain.. Les Jésuites confesseurs à la cour ne suivaient pas d'autres règles, et le P. de la Chaise lui-mèmae ne s'en est jamais écarté ; on oublie que les prenaiers retours; du roi. à. la vertu datent de son entrée à la cour à la fin de l'année 167^- les relations du temps, quand elles ne disent pas nettement que le confesseur refusa l'absolution^ le font entendre indirectement en signalant ses absences par suite de voyages ou de maladies qui sont autant de refus colorés, les seuls que

(1) T. IV, p. 19-2.

le roi put accepter publiquement et sur les lesquels l'erreur n'était pas possible.

La morale de Bourdaloue était comprise, et tout l'auditoire, avec M'"" de Caylus, voyait bien qu'elle soulevait de violentes tempêtes dans les cœurs des coupables.

L'orateur, plein de son sujet et fort de son autorité, loin de faiblir, poursuit son idée et ses leçons. Il rappelle les règlements prescrits autrefois contre les infracteurs de la loi pascale; il ajoute :

Aujourd'hui on a trouvé moyen d'abréger ces choses et si je puis me servir de cette expression, d'en être quitte à bien moins de frais (1) .

En effet, d'après la doctrine du livre de la fréquente communion d'Arnauld, avec un Domine non sum digmis (2), on pouvait se dispenser de l'accomplissement de la communion annuelle.

L'innocence du cœur ne suffit pas, au dire du prédicateur, pour se présenter dignement à la communion : il faut encore aller au-devant du Christ, il faut avoir en main la palme du vainqueur, il faut être dépouillé des vaines parures et les mettre sous les pieds du Sauveur. Bourdaloue ne manque pas l'occasion de condamner les vanités scandaleuses des dames de la cour et d'entrer ainsi dans des détails pratiques, toujours dirigés contre la scandaleuse influence des femmes :

Pour recevoir dignement le Sauveur des hommes dans le sacrement de ses autels, dit-il, vous devez quitter tout ce

(i) T.IV, p. 194.

^l) Seigneur, « je suis indigae. » Nous aurons occasiou fie revenir sur ce sujet, en parlant des Jansénistes.

qui s'appelle super/luité mondaine^ surtout cette superlluité d'habits, d'ajustements, de parures, qui, selon la pensée de Tertullien, est comme une idolâtrie et une espèce de culte que vous rendez à votre corps : vous devez, dis-je, la quitter, non par des considérations humaines, mais par un respect religieux. On vous l'a dit tant de fois, mesdames, et personne ne le doit mieux savoir que vous-mêmes : vous le reconnaissez devant Dieu, combien ce luxe profane est opposé à l'humilité de votre religion, de combien de péchés il est le principe, à combien de scandales il vous expose. Mais ce que je ne puis comprendre c'est qu'étant aussi portées que vous l'êtes à tout ce qui regarde la vraie piété, on vous engage néanmoins avec tant de peine à la pratique de ce détachement. Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'après tant de remontrances que l'on vous a faites, après les règles que vous a données saint Paul, l'organe et l'interprète du Saint-Esprit, après les exhortations pressantes des Pères de l'Église, qui ont traité ce point de morale comme un des plus essentiels à votre état ; après votre propre expérience, plus capable de vous convaincre que tous les discours, vous contestiez encore avec Dieu pour conserver ces restes du monde dont on np, peut vous déprendre. Ce qui m'étonne, c'est qu'après tant de communions, on en voit toujours parmi vous d'aussi passionnées pour cette vanité, d'aussi affectées dans leurs personnes, d'aussi curieuses de plaire que les âmes les plus libertines et les plus déréglées. Voilà ce qui me surprend. Mais ce scandale ne cessera-t-il point, et refuserez-vous à Jésus-Christ, je dis à Jésus-Christ entrant dans votre cœur, un sacrifice aussi léger, et néanmoins aussi nécessaire et aussi agréable à ses yeux que celui-là ? Ah ! mes frères, conclut saint Ambroise, quel avantage pour vous de pouvoir faire un triomphe à votre Dieu des mêmes choses qui font le sujet de vos désordres ! Quelle consolation de le pouvoir honorer, non seulement de vos superQuités, mais de vos vanités mêmes! Il faut mettre sous les pieds de Jésus- Christ tout ce que l'orgueil du monde invente pour se donner un faux éclat et pour se distinguer; c'est ainsi que

390 LE p. LOUIS BOURDMOUE

VOUS sanctifierez la communion, et que la 'communion vous sanctifiera (1).

Jésus entre dans les ccbuî's, et parce qu'il n'est point accueilli en ami, il devient juge redoutable, et maudit les ingrats. Recueillons maintenant les passages du discours qui vont directement à notre sujet, qui s'adressent au roi et à la cour. Bourdaloue, parlant des pharisiens modernes, s'exprime ainsi :

Hommes, dans le fond, ennemis de Jésus-Christ, mais qui n'osent pas se déclarer, et qui s'aveuglent quelquefois jusqu'à se le dissimuler à eux-mêmes, ils voudraient hien ne communier jamais, mais ils y sont engagés par des bienséances de condition et d'état dont ils ne peuvent pas se dispenser : c'est un magistrat, et le scandale qu'il causerait retomberait sur sa personne; c'est mi père de famille, qui serait infailliblement remarqué ; c'est une femme de qualité, qui ferait tort à sa réputation; c'est un homme d'Église, qui se décrierait et qui passerait pour un libertin (2) .

Autant de communions sacrilèges dont l'orateur va faire connaître les suites :

De là, vous jugez, chrétiens, ce qui accom^Dagne ordinairement de semblables communions : c'est qu'au moment même où ces hommes perdus et impies reçoivent le sacrement de Jésus-Christ, ils conjurent contre lui dans le cœur ; ils forment des projets pour satisfaire leurs passions brutales, et le jom' de la communion devient pour eux un jour d'excès et de débauche. Yoilà, nies chers auditeurs, ce qui arrive, et il vaut mieux vous le dire, pour vous en donner de l'horrem', que de s'en taire, tandis que vous êtes exposés à la conta-

it) T. n^ p. 199-200.

l2j Ihid., p. 209.

gion de cette impiété. On déclame tant tous les jours contre d'autres désordres, et l'on ne parie point de celui-ci ; mais c'est celui-ci néanmoins qui attaque directement la religion : on insiste sur de légères imperfections qu'on remarque dans ■quelques âmes dévotes qui fréquentent les sacrements, et l'on ne dit presque rien des chrétiens sacrilèges qui profanent le corps de Jésus-Ghrist ; mais c'est contre eux qu'il faudrait employer le zèle évangélique. Si, de temps en temps, on leur représentait le malheur de leur état, peut-être enfin y seraient-ils sensibles, et de vives mais salutaires remontrances les réveilleraient de leur profond assoupissement (1).

Et alors ce sacrement de vie est transformé en sacrement de démon et de mort éternelle. Voilà pourquoi Notre-Seigneur ne vient à eux qu'en versant des larmes : Videns civitatem flevit super illain (2).

Faudrait-il donc ne communier jamais plutôt que de communier indignement? Question captieuse, s'écrie l'Apôtre, que le libertinage seul inspire, sur laquelle le P. Bourdaloue s'étend avec clarté, force, éloquence :

Non, mon cher auditeur , l'un ne vaut pas mieux que l' autre .; et cette comparaison, faite par ceux dont je parle, je veux dire par les libertins, marque un principe encore plus mauvais et plus corrompu que n'est la conséquence môme d'une communion indigne : ,car ils ne raisonnent de la sorte que parce qu'ils sont impies et déterminés à vivre dans leur impiété. Ce n'est point par respect pour Jésus-Ghrist : ils font bien paraître dans tont le reste qu'ils sont peu touchés de ce motif; ce n'est point en vue de la sainteté du sacrement : à peine en croient-ils la vérité ; ce n'est point dans le dessein d'une prompte conversion, ils en sont bien éloignés, et ils

(1) T. IV, p. 210.

(2) Liuc, XIX, 41.

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n'y pensent pas. Ce n'est donc que par un esprit d'irréligion ; or, dire par un esprit d'irréligion : Il vaut mieux ne point communier du tout que de communier mal, je soutiens que c'est un raisonnement d'athée.

A quoi j'ajoute une proposition que je soumets à votre censure, mais que je crois vraie, savoir : que de ne point communier du tout par ce principe de libertinage et d'irréligion, est un désordre encore plus abominable devant Dieu que de communier indignement par principe de négligence ou de fragilité. Et, en effet, on a toujours cru que de manquer au devoir de la communion pascale, de la manière que je viens de l'expliquer, c'était une espèce d'apostasie, parce qu'un des caractères les plus marqués du christianisme, c'est la communion. On a toujours cru que de manquer à ce devoir de Pâques, c'était s'excommunier soi-même, mais d'une excommunication plus funeste encore que celle que fulmine l'Église par forme de censure : car, être excommunié par l'Église, c'est une peine que saint Paul môme prétend être utile; mais s'excommunier soi-même, c'est un crime qui va droit à la ruine du salut et à la damnation. On a toujours cru qu'un chrétien qui ne faisait pas la Pâque devait être considéré comme un païen et comme un publicain, selon la parole du Sauveur même, parce qu'il n'écoute pas la voix de l'Église, et qu'il méprise ses ordres : et moi, non seulement je le regarde comme un publicain et comme un païen, mais il me paraît pire qu'un païen, parce que je suis persuadé qu'un bon païen, je dis bon, autant qu'il le peut être dans sa religion, vaut mieux qu'un chrétien de nom, mais au fond sans religion. Tel est le désordre que je combats, et plût au Ciel que ce fût" un fantôme! mais ce désordre n'est pas si rare que vous le pouvez penser ; on ne sait que trop combien il y a de ces libertins, et de ces libertins distingués par leur qualité et par leurs emplois, qui se flattent d'une prétendue bonne foi, en ne communiant jamais, parce qu'ils ne veulent pas, disent-ils, se rendre sacrilèges en communiant. Ne les scandahsons point ici, gardons-nous de les faire connaître ; mais aussi, je les conjure

de ne pas scandaliser Jésus-Christ, leur Sauveur, par le mépris de son sacrement, de ne pas scandaliser l'Église, leur mère, par une désobéissance opiniâtre; de ne pas scandaliser les fidèles, leurs frères, par leur exemple pernicieux ; de ne pas se scandaliser eux-mômes par le dérèglement de leur conduite. Que feront-ils donc? Communieront-ils indignement? A Dieu ne plaise ! Mais, entre ces deux extrémités, il y a un milieu : c'est de communier, et de bien communier. Toute dévotion qui porte à ne point communier, est une fausse dévotion ; et toute maxime qui porterait à communier en état de péché, serait une abomination ; mais le point solide est d'approcher de la table de Jésus-Christ, et d'en approcher avec des sentiments de religion, de pénitence, de piété, de ferveur, qui sanctifient une âme, et qui la disposent à manger ce pain céleste qui doit être pour nous le gage d'une éternité bienheureuse (1).

Voilà un enseignement complet et pratique sans obscurité, sans détours. L'orateur se met au-dessus de la censure des disciples d'Arnauld, et affirme hautement qu'il faut faire la sainte communion et la bien faire. Cette leçon s'adressait à tous les courtisans, aussi bien au roi qu'à ses complices ; reproduite à plusieurs reprises comme on peut l'admettre, elle finit par triompher : en 1674, elle ébranle pour une première fois le souverain; en 1680, elle décide l'exil de la dernière favorite. M"" de Fontanges, étant tombée malade au commencement du Carême 1680, fut éloignée de la cour ; elle se réfugia auprès de sa sœur, puis, après quelques mois de repos , elle rentra à Versailles, où elle vécut dans un état de langueur doublement amère, jusqu'en avril 1681 ; puis on la conduisit à Paris, et de là au couvent de Port-Royal de la rue Saint-Jacques, où elle mourut le 28 juin 1681. Le roi avait manifesté le

(1) T. IV, p. 2i-2.

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désir de voir le P. Bburdaloue l'assister à ses derniers moments (1).

De cette époque date la vie régulière du roi; il se rapprocha de son épouse Marie-Thérèse, et la consola de ses infidélités passées.

Pendant les années qui s'écoulent de 1681 à 168/1, M"'' de Maintenon goûta la jouissance de ses succès dans la sécurité d'une vie indépendante et honorée ; elle reçut la récompense de ses constants efforts par les témoignages non équivoques de reconnaissance que lui prodiguaient le roi et la reine, et par le concours efficace qu'elle trouva de leur part pour l'établissement de l'institut de Saint- Louis.

Nous plaçons le sermon sur la résurrection de Jésus- Christ (2) du premier volume des Mystères^ à une époque postérieure à la conversion définitive du roi. Ce sermon, au jugement de Maury, est un des plus remarquables discours de notre orateur : il montre ce mystère comme le fondement de notre foi; le miracle de la résurrection est la preuve la plus convaincante de la divinité de Jésus- Christ.

Cette première partie, dit Maury, est inimitable (3). Elle nous apprend ce qu'est Jésus-Christ par sa résurrection : il est Dieu. Cette résurrection est le fondement de notre espéra7ic€, elle est le gage de notre résuu-ectiom future, elle en est le principe, ie imotif et le modèle.

Nous ne nous arrêtons pas à analyser la première partie; elle ne renferme guère qu'un seul passage qui fasse allusion à la conversion du roi; nous signalons .cependant quelques pages où l' orateur s^élève, avec ses auditeurs^ audessus de ce pauvre monde, rend gloire et grâce au Dieu

(1) Clément, Police de Louis XIV, p. 194.

(3) Essai sur l'éloquence de la chaire, p. 163.

ressuscité, et invite les anges du ciel à suppléer à l'insuffisance des habitants de la terre.

L'orateur a donné la preuve de la résurrection de Jésus- Christ par les faits :

Arrêtons-nous ici, s'écrie-t-il, pour rendre à Jésus ressuscité l'honneur qui lui est dû.

Puis se rappelant que les anges ont été seuls appelés à rendre à Jésus- Christ l'adoration qui lui appartient, il s'écrie :

Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ; et vous me le faîtes connaître si évidemment dans votre résurrection, que j'aurais presque lieu de craindre qu'elle ne fît perdre à ma foi une partie de son mérite. Car je sens mon âme toute pénétrée des vives lumières qui sortent de votre humanité sainte, et qui sont comme les rayons de la.divinité qu'elle renferme. Je ne comprenais pas ce que saint Paul voulait faire entendre aux Hébreux, quand il leur disait que le Père éternel avait commandé aux anges d'adorer son Fils dans le moment qu'il ressuscita, et qu'il fît sa seconde entrée dans le monde: Et cmniterum introducit primogenitum in orbem ten'ce, dicit ■: Et adorent eum omnes angeli Dei (Hébr., i, 6). Mais j'en vois maintenant la raison : c'est que Jésus-Christ en ressuscitant montra à tout l'univers qu'il était Dieu, et que l'adoration est le culte propre de Dieu et uniquement affecté à Dieu. Yoilà pourquoi le Père éternel voulut que ce culte fût rendu solennellement à Jésus-Christ par tous les esprits bienheureux. De savoir pourquoi il s'adressa aux anges et non pas aux hommes pour leur donner cet ordre : Ah ! mes frères, dit saint Jérôme expliquant ce passage, c'est notre instruction d'une part, mais notre confusion de l'autre. Car il ne s'adressa aux anges que dans la connaissance anticipée qu'il eut de l'ingratitude, de la dureté, de l'insensibihté des hommes. Il ne s'adressa aux anges que parce qu'il prévit

396 LE p. LOUIS BOURDALOUE

que les hommes seraient des esprits mondains, qui, bien loin d'adorer Jésus-Christ en vérité, l'outrageraient, le blasphémeraient, et, par le dérèglement de leur vie, le couvriraient de honte et d'opprobre. Il est vrai que les hommes, encore plus que les anges, devaient adorer ce Dieu renaissant du tombeau, puisque c'était leur Sauveur, et non pas le Sauveur des anges ; mais le désordre des hommes, le libertinage des uns, l'hypocrisie des autres, l'orgueil de ceux-ci, la lâcheté de ceux-là, c'est ce qui détermina le Père céleste à recourir aux anges comme à des créatures plus fidèles, quand il voulut procurer à son Fils unique le tribut d'honneur qui lui était dû en conséquence de sa résurrection. Gomme s'il eût dit : Que les anges soient ses adorateurs, puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. Car c'est le reproche que chacun de nous a dû se faire aujourd'hui dans l'amertume de son âme : reproche qui suffirait pour nous tirer de l'assoupissement où nous sommes, et pour ranimer notre foi; reproche qui, par une suite nécessaire, produirait notre cçnversion et le changement de nos mœurs (1).

On saisit facilement la portée de cette pensée si vivement développée : « Que les anges soient ses adorateurs^ puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent . » ~ Le prédicateur expose ensuite les conséquences de cette résurrection divine : elle est le gage de notre résurrection et le fondement de notre espérance; co7mne Jésus-Christ, nous ressusciterons; avec lui nous ressusciterons, parce que nous sommes ses membres ; et nous lui serons semblables, mais à cette condition que nous travaillerons, dès la vie présente, à notre sanctification. Il en sera bien autrement, si nos corps restent à Tétat de corps de péché ; car alors ils ressusciteront , mais comment : « Comme des objets d'horreur pour servir à la confusion de l'âme et

pour partager son tourment, après avoir servi et avoir eu part à ses crimes. »

L'orateur ne s'en tient pas à cet enseignement général : il voit sur le front et dans les yeux de ses auditeurs un reflet d'incrédulité qui le courrouce ; il veut que tous, avec lui, tirent du mystère de la résurrection la conséquence pratique qu'il impose ; il réfute donc l'une après l'autre les difficultés que l'incrédulité oppose.

Il faut se transporter à l'année 1682 pour saisir les allusions historiques que contient le discours; le langage du prédicateur est d'accord avec l'état moral du prince. Louis XIV a vu mourir M'^^ de Fontanges en juin 1681 ; docile aux leçons de M™° de Main tenon, et à l'action de la grâce, fatigué, si l'on veut, de la domination de ses mauvais penchants, il s'est rapproché de la reine, mais les inquiétudes de ceux qui aiment son âme, sont toujours les mêmes. C'est dans l'appréhension de nouvelles rechutes que Bourdaloue s'écrie :

Mais, hélas! qui 'persévérera? souffrez, mes chers auditeurs, que je m'attache particulièrement à ce point en. finissant ce dernier discours. Qui, dis-je, persévérera? où sont ces âmes fidèles à leurs promesses et inébranlables dans leurs résolutions ? Il n'y a que vous, ô mon Dieu ! qui les connaissiez, puisqu'il n'y a que vous qui puissiez connaître et le cœur de l'homme et l'avenir; deux choses qui vous sont toujours présentes, mais qui nous sont également cachées, et jusqu'où nos faibles lumières ne peuvent s'étendre.

J'ai lieu néanmoins, Seigneur, de me consoler par les conjectures que je puis avoir d'un secret dont la parfaite connaissance vous est réservée; et je sais en particulier, tout l'univers le sait .avec moi, qu'il y a ici un cœur que voire main a formé, un cœur ennemi de l'inconstance et de la légèreté, fidèle dans ses paroles, égal dans sa conduite, inviolablement attaché aux lois qu'il veut bien se prescrire; qui s'étant proposé de

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grands desseins, n'en peut être détonrné par ancun obstacle ; qui a fait des prodiges de valeur pour les exécuter ; et ce qui n'est pas un moindre prodige, qui a renoncé pour cela non seulement au repos et aux plaisirs, mais à ses avantages mêmes et à ses intérêts. Jusqu'où la. perfection de votre loi ne peut-elle point porter, ô mon Dieu ! ce cœur ferme et intrépide? et qui jamais dans ce sens a été plus propre que lui au royaume du ciel (1) ?

Bourdaloue suit son idée, et l'on s'^explique facilement que les courtisans puissent encore tnouver l'orateur indiscret. Dans sa péroraison, il loue le. roi de la fermeté dont il fait preuve dans le gouvernement du royaume, et en particulier dans les faits de guerre récents, mais c'est pour arriver à son but, à décider enfin Louis XIV à un changement complet de vie sans retour aucun, sans rechute aucune. C'est surtout pour se vaincre lui-même que le roi doit user de fermeté, laissons la parole au prédicateur :

Mais après tout, Sire, Votre Majesté sait assez que la fermeté d'un roi chrétien ne doit pas en demeurer là ; qu'elle doit être occupée dans lui à quelque chose encore de plus digne de lui; qu'il en doit, être lui-même le: sujet,, et que, comme toutes les qualités qu'on admire dans les héros seraient peu estimées des hommes, si la fermeté y manquait, ainsi la fermeté même est peu estimée de Dieu, si elle n'est jointe avec sa grâce, qui seule fait, à ses yeux notre mérite. Oui,, c'est pour conserver la grâce, que Votre Majesté a reçu de Dieu ce caractère- de. fermeté et de constance ; et jamais la guerre, ce théâtre si éclatant pour elle, ne lui a fourni de; plus nobles triomphes que ceux d'un monarque qui fait triompher dans sa personne la grâce de sou Dieu. Si, dans tous les. états, la. persévérance chrétienne est le dernier effet die la grâce, on peut dire que c'est une espèce de

LE P. BOlTffDALOUE ET LOUIS XIV 399

miracle dans im roi, et surtout dans le plus absolu des rois, puisqu'il trouve dans sa grandeur même les plus dangereux ennemis qu'il ait à combattre. Mais aussi, de quel mérite devant Dieu ne doit pas être la persévérance d'un prince qui,, se voyant au-dessus de tout, et maître de tout, s'étudie à l'être encore plus de lui-même ; qui, recevant à tous moments les hommages des hommes, n'oublie jamais ce qu'il doit à Dieu; qui joint avec la majesté du trône l'humilité de la religion ; avec l'indépendance d'un souverain, la charité d'un chrétien; avec le droit d'impunité, l'équité la plus droite et tous les sentiments de la plus exacte probité ?

Voilà, &ire, les victoires qae la grâce toute-puissante de Jésus-Christ doit remporter dans vous. Demeurant ferme dans cette grâce, vous confondrez les libertins, qui craignent votre persévérance; vous consolerez les gens de bien, qui en font le sujet de leurs vœux; et constant pour un Dieu si constant lui-même pour vous, en gouvernant un royaume de la terre, vous mériterez de posséder le royaume éternel, que je vous souhaite, etc. (1) .

On voit par ces^ extraits quelles sont encore, en 1682, les préoccupations du zélé prédicateur ; la hardiesse de son langage prouve qu'il est toujours l'apôtre infatigable dans l'œuvre si importante de la conversion du roi, qui, du reste, à cette époque, marchait à son accomplissement définitif.

Le sermon pour le lundi de Pâques (2) n'entre pas dans la série des sermons de la cour ; il reproduit la première partie du sermon de la veille sur le miracle de' la Résurrection, et dans la deuxième partie, il s'applique à montrer que ce mystère doit servir à exciter pour ce Dieu- Homme toute la tendresse de notre amour, parce que Jésus-Christ est ressuscité pour nous, est resté sur la terre

(1) T. IX, p. 294.

400 LE P, LOUIS BODRDALOUE

après sa résurrection encore pour nous, en qualité de maître et de docteur, se familiarisant avec ses disciples comme avec des frères; il conserve les cicatrices de ses blessures, pour conserver dans la gloire le souvenir des hommes et apaiser la colère de Dieu ; pour nous apprendre à garder le souvenir de ses plaies, pour nous apprendre à aimer les beautés célestes au mépris des beautés terrestres, parla contemplation de la divine humanité revêtue de gloire. Après avoir excité dans les cœurs l'amour de Notre-Seigneur, l'homme de Dieu cherche à conduire l'âme de', son auditeur à des degrés de perfection plus élevés :

Je dis que vous devez à Jésus-Christ votre amour, mais je ne dis pas que vous le devez sentir, cet amour : car il peut être dans vous, quoique vous ne le sentiez pas. Il doit être dans la raison, et non dans le sentiment ; il doit être dans la pratique et dans l'action, et non dans le goût ni dans la douceur de l'affection : il peut même quelquefois être plus parfait, lorsque sans être ni sensible, ni doux, il est généreux et efficace, embrassant tout, et ne goûtant rien, surmontant la nature par la pure grâce et, dans les aridités et les sécheresses, soutenant une exactitude et une fidélité qui ne se dément jamais (1),

Le P. Bourdaloue en tenant ce langage semble pressentir les destinées futures du roi converti; une vie tissue d'épreuves généreusement acceptées, en expiation d'une longue suite de triomphes et de plaisirs trop facilement recueillis et trop humainement goûtés.

Cependant la transition fut lente : Louis XIV, vers la fin de l'année 1681, se détacha doucement du vice et commença à éprouver le sentiment chrétien de sa dignité.

M"*" de Maintenon avait été et était encore auprès de

LE r. BOURDALOUE ET LOUIS XIV 401

lui l'instrument des miséricordes divines ; elle avait grâce pour cet étrange ministère par la réunion de toutes les qualités qui attirent et des vertus qui commandent l'estime et le respect. Uepuis environ douze ans que le roi la voyait à l'œuvre, il avait pu apprécier la sensibilité de son cœur et la solidité de son jugement; de toutes les femmes qu'il avait aimées, elle seule lui avait parlé de vertu; il n'ignorait pas que toute son ambition était de le voir triompher de ses ennemis. Devenue la confidente habituelle du monarque, elle parvint par ses conseils à rapprocher Louis XIV de son épouse Marie-Thérèse; dès lors une ère nouvelle de bonheur sans mélange commença, Marie-Thérèse, plus que tout autre, en goûta les charmes. Ce résultat inespéré était, de la part de M""" de Maintenon, le fruit de ses prières et d'une vigilance discrète et persévérante. Après la disgrâce de M""" de Montespan, elle n'eut plus un instant de repos ; l'apparition de M"" de Fontanges lui fit perdre un instant courage ; elle frémissait dès qu'elle rencontrait sur ses pas, dans les salons de Versailles, quelque nouvelle venue qui pût être un danger pour sou néophyte ; elle faisait aussitôt part de ses inquiétudes à son directeur et aux amis dignes de sa confiance et capables de l'aider à détourner le danger. Peu de temps après la mort de M"^ de Fontanges, le 5 août 1681, elle écrivit à M. de Montchevreuil : «Vous connaissez M"" d'Oré, elle fit samedi Médianoche avec le roi, on dit qu'elle a une sœur plus belle qu'elle, ce n'est pas là nos araires (1). w Cette demoiselle d'Oré faisait partie de la suite de jyimc ç|g Montespan, encore attachée à la maison de la reine; pendant quelque temps, elle attira Tattention du roi, mais il n'y eut point de scandale. Six mois après, M""" de Maintenon trahit encore ses préoccupations dans

'1) Corresp. gén., t. Il, p. 197.

I 2ij

402 LE p. LOUIS BOURDALOUE

une lettre à son frère d'Aubigné, où elle lui annonce que les « filles de M""* la Dauphine vivent toujours dans une régularité qui étonne toute la cour (1). n Vers le même temps, 2 juin 1682, elle fait part à son directeur, l'abbé Gobelin, du nouveau et touchant spectacle que présente la société de Versailles : « Le plaisir de voir à la messe le roi très chrétien et très aimable ne saurait vous manquer, lui écrit-elle, non plus que celui de la simplicité de ma chambre... Je suis ravie de ce q.ue le monde loue ce que fait le roi... » En effet, l'aspect de la cour avait totalement changé depuis que le scandale avait cessé ; nous en avons la preuve dans un tableau des plaisirs de la cour que nous a laissé le grand prévôt de l'hôtel du roi, le marquis de Sourches. Il n'est plus question ni de bonne chère, ni de gros jeu, ni d'usuriers, ni de fêtes galantes; il y règne tant de réserve, que M™° de Maintenon ellemême craint que la reine, sous l'influence d'une direction trop sévère, ne nuise, par ses scrupules, à l'union qui doit exister entre tous les membres de la famille royale. « Si la reine, dit-elle à l'abbé Gobelin dans la même lettre, avait un directeur comme vous, il n'y a pas de bien qu'on ne dût espérer de l'union de la famille royale ; mais on eut toutes les peines du monde à persuader, sur la médianoche, son confesseur, qui la conduit par un chemin plus propre selon moi à une carmélite qu'à une reine (2) . »

Nous présentons maintenant le tableau de la cour en fête à l'arrière-saison de l'année 1682, tableau qui fait contraste avec la description de Fabbé de Choisy que nous avons donnée au commencement de ce chapitre.

« On y avait comédie trois fois la semaine, disent les mémoires (3), un bal tous les samedis, et les trois autres

(1) Corresp. gén., T. II; p. 23i.

(2) IbicL, p. 240.

(3) Mém, du marquis de Sourches, t. I, 1682, p. 109.

LE P,, BOUftDALOUE ET LOUIS XIY 403

jours, tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes de condition à la cour s'assemblait à six heures du soir dans le grand appartement du roi, lequel était magnifiquement meublé, y ayant pour plus de 6 millions d'argenterie. Il était très bien éclairé, il était orné d'un grand nombre d'excellents tableaux, et tous ceux qui y venaient avaient une liberté entière de se divertir à tout ce qui leur plaisait. Dans une chambre, il y avait des violons et des hautbois, avec lesquels on dansait quand on en avait envie ; dans l'autre, la reine jouait au reversy, et le roi était de part du jeu; dans l'autre, M™" la Dauphine jouait avec les dames, Monseigneur jouait de son côté et Monsieur et Madame du leur, et dans cette même chambre, il y avait un grand nombre de tables couvertes de tapis magnifiques où chacun jouait au jeu qui lui plaisait le plus; et l'on y était suivi par un grand nombre de domestiques qui ne songeaient à autre chose qu'à prévenir l'intention des joueurs. Dans la quatrième chambre, il y avait un billard où le roi jouait très souvent avec les meilleurs joueurs de la cour. Dans la cinquième, il y avait une magnifique collation où chacun allait boire et manger quand il lui plaisait. Mais ce qui était le plus charmant, était l'esprit de liberté qui était répandu par la bonté du roi qui ne permettait pas même qu'on lui fît ces jours-là aucune cérémonie, et qui allait et venait familièrement au milieu de tous les joueurs et spectateurs sans avoir personne qui le suivît que son capitaine des gardes. ))

Tout profane que puisse paraître ce tableau de la cour, on doit convenir que l'on était bien loin des scandales des années 1662 et suivantes, provoqués ou tolérés jusqu'au moment où Louis XIV, en réparation de ses déplorables exemples, éloignait de la cour et exilait les principaux fauteurs de désordre, le chevalier de Lorraine, les jeunes seigneurs mal notés et ses propres enfants légitimé?:.

404 LE p. LOUIS BOURDALOUE

comme le duc de Vermaiidois qu'il ne réintégra à la cour qu'en cette année 1(382, après promesse de vivre désormais plus chrétiennement.

A cette époque, M"*" de Maintenon poursuivait avec constance l'œuvre de Saint-Cyr en faveur des jeunes filles nobles et sans fortune; le roi l'assura de son puissant concours et considéra cette création comme une œuvre expiatoire; c'est ce qu'il fit entendre lui-même dans une visite à l'Institut de Saint-Louis. M""' de Maintenon, en lui présentant ses pensionnaires, lui dit que « certainement le plus grand nombre d'entre elles vivrait et mourrait dans l'innocence... — Ah! répondit le roi, si je pouvais en donner autant à Dieu que je lui eu ai ravi par mon mauvais exemple (1) ! ».

La mort de la reine (30 juillet 1683) vint trop tôt mettre un terme à cette ère de bonheur ; les vrais amis du roi, M™" de Maintenon la première, craignirent que la mort de Marie-Thérèse ne servît de prétexte pour ramener à la cour l'empire du désordre.

Dès le 12 du mois d'août, elle faisait part de ses inquiétudes à M"'' de Brinon, ancienne religieuse qui la secondait dans ses bonnes œuvres ; elle la priait de ne point se lasser de prier pour le roi. « Il a, dit-elle, plus besoin de grâce que jamais, pour soutenir un état contraire à sou inchnation et à ses habitudes (2) » .

La pensée de Louis XIV se reporta bientôt sur M""'' de Maintenon. « Elle n'était plus alors clans une fort grande jeunesse, dit l'abbé de Choisy (3) , mais elle avait des yeux si vifs, si brillants; il pétillait tant d'esprit sur son visage, quand elle parlait d'action, qu^il était difficile de la voir souvent sans prendre de l'inclination pour elle. Le roi,

(1) Lauguet, Mém. sur i¥"»« de Maintenon, p. 319.

(2) Lett. hist., t. I, p. 10.

(3) Coll. Petit., 2 s., t. LXIII, p. 309.

accoutumé dès son enfance au commerce des femmes, avait été ravi d'en trouver une qui ne lui parlait que de vertu ; il ne craignait pas qu'on dît qu'elle le gouvernait ; il l'avait reconnue modeste et incapable d'abuser de la familiarité du maître. »

Louis XIV prit enfin M""" de Maintenon pour compagne, et le mariage eut lieu secrètement dans la courant de l'année 168Zi. Bien qu'il n''y ait jamais eu d'acte public de ce contrat, personne n'a douté de sa réalité; on connaissait la familiarité respectueuse du roi avec M""" de Maintenon; on eut bientôt conscience de l'autorité dont elle jouissait à la cour sur tous les membres de la famille royale ; sa conduite toujours grave et édifiante garantissait la régularité de sa position. Ce n'est pas un léger mérite pour cette femme célèbre que d'avoir su rendi'e insensible la transition d'une condition inférieure et précaire à la position la plus souhaitable (1), comme dit M™" de Sévigné, et de n'avoir jamais laissé échapper le moindre acte ni le moindre mot qui pût trahir son secret. Sa tenue extérieure ne changea pas, ses habitudes de piété changèrent encore moins ; elles se fortifièrent au contraire de la toute-puissance qui lui était donnée et dont elle fit un bon usage.

(( M°"= de Maintenon, dit Languet, profita de la confiance que Louis XIV prit en elle pour le tourner du côté de la vertu, et elle y réussit par sa douceur, sa modestie et cette souveraine raison, animée par la piété qui se faisait sentir en elle et qui dans ses discours avaient tant de charmes (2). »

De tout ce qui précède, nous tirons cette conséquence incontestable, que M""" de Maintenon a été l'instrument

(1) Lett. du 6 avril 1680, t. VI, 348.

(2) Languet, Mém. sur M"^'^ de Maintenon, p. 183.

406 LE p. LOUIS BOURDALOUE

le plus efficace de la conversion de Louis XIV; elle seule a pu faire entrer dans cet esprit grossier au point de vue surnaturel, dans ce cœur éperdu de vanité et de folles amours, les austères vérités enseignées par les directeurs, confesseurs et orateurs; avec l'arrivée du P. de la Chaise à la cour de IQlli, commencent les premiers retours du roi à la vie chrétienne. Bossuet ménagea l'éloignement momentané de M"" de Montespan ; et de tous les orateurs le P. Bourdaloue est celui dont l'action a été, au dire des contemporains, comme nous l'avons montré, la plus continue, la plus efficace et la plus décisive. Cette conversion n'est pas évidemment l'œuvre de quelques sermons isolés ; elle est le résultat d'un ensemble de sermons et d'événements, que la Providence avait ménagés dans une période de sept années, de 167Zià 16S1. Louis XIV revint à Dieu à la belle époque de son règne. Cet acte généreux a rehaussé son mérite et soutenu sa gloire au milieu des adversités qui assombrissent la fin du règne.

C'est du sein même de sa famille que partit le premier trait qui blessa son cœur de père et de souverain. Pour se soustraire au nouveau régime inauguré à la cour par M""" de Maintenon, devenue l'épouse secrète mais incontestée du roi, un grand nombre déjeunes seigneurs quittèrent la France à la suite du prince de Conti et se rendirent à la guerre de Hongrie ; cette équipée chevaleresque eût été pardonnable si le roi n''avait appris, par la correspondance des princes qui tomba sous ses yeux, les motifs secrets de cette campagne. « Le roi ayant voulu savoir, dit M"'= de Maintenon, ce qui obligeait MM. les princes de Conti d'envoyer incessamment des courriers, en fit arrêter un ; on a pris toutes ses lettres et on en a trouvé plusieurs pleines de ce vice abominable qui règne présentement, de très grandes impiétés et de sentiments pour le roi bien contraires à ce que tout le monde lui doit et bien éloignés

de ceux que devraient avoir les enfants de gens comblés de bienfaits et d'iionneurs ; ceux de M, de la Rochefoucault sont les plus criminels... » Le roi ne fut pas moins sensible à l'ingratitude de la princesse de Conti, filie de jjmo ^Q ^^ Vallière; cette jeune princesse faisait comprendre hautement au roi qu'elle se plaisait peu à la cour, entre Sa Majesté et les dames de son entourage ; aussi s'attira-t-elle de M'"" de Maintenon ce reproche cruel mais mérité, un jour qu'elle était venue s'excuser en versant un torrent de larmes : « Pleurez, Madame, pleurez, car il n'y a pas de plus grand malheur que de n'avoir pas un bon cœur (1). »

Nous ne devons pas tenir compte des propos répétés par des historiens de mauvaise foi, qui attribuent au changement de vie du roi les malhem's de la France, que, du reste, ils exagèrent à dessein ; nous n'avons pas non plus à remonter aux causes de cette décadence, mais il nous sera bien permis de dire que si les chefs du royaume, ministres et grands seigneurs, avaient secoué l'influence morale des vingt-cinq premières années de scandales, pour accepter et perpétuer les traditions sévères des trentecinq dernières années du règne de Louis XIV, le dixhuitième siècle n'aurait pas vu naître cette ère de révolution qui secoue si violemment, encore aujourd'hui, les fondements de notre société française.

(1) Corresp. gén., de if'"» de Maintenon, t. Il, p. 409 (1685) et note.

IV. — LES COMPLIMENTS. — TU ES ILLE VIR. — COMPLI- MENTS AU ROI. — A LA REINE. — AUX PRINCES. — AUX ÉVÊQUES.

Avant de passer aux comj3li?nents adressés au roi par le P. Bourdaloue, nous avons un mot à dire au sujet de l'apostrophe tu es ille vh\ que notre orateur se serait, diton, permise à l'imitation du prophète Nathan, reprochant au roi David l'adultère dont il s'était rendu coupable. On fait à Bourdaloue une gloire de cette hardiesse, et nous affirmons qu'il ne la revendique nullement. Bourdaloue attaque les vices, mais il respecte toujours les personnes. A l'époque où le P. Bourdaloue occupait la chaire royale, les mœurs publiques simples ou plutôt sans façon du seizième siècle, avaient bien changé, et ce qui pouvait être toléré par Henri IV et sous son règne n'était plus de mise sous Louis XIV.

Un Jésuite, le P. Gontery, prédicateur du roi Henri IV, religieux aussi pieux qu'éloquent, s'était permis, à Saint- Gervais de Paris, d'interpeller le roi du haut de la chaire, au sujet de regards inconvenants qu'il échangeait, pendant le sermon, avec une dame de la cour. Le roi ne s'en oifensa pas outre mesure, mais il fit comprendre au zélé prédicateur qu'il n'aimait pas recevoir en public de pareilles leçons. Louis XIV qui s'oubliait d'une manière scandaleuse dans la vie privée, gardait toujours au dehors les convenances de sa position ; il ne paraît pas qu'il ait jamais trahi ses préoccupations, lorsqu'il était à sa chapelle ; les courtisans qui portaient plainte contre les hardiesses du prédicateur, recevaient toujours la réponse

convenable. D'ailleurs, Bour:laloue avait été trop bien élevé pour dépasser les limites de la discrétion. Nous avons de lui une profession de foi à ce sujet qui peut, au besoin, lever tous les doutes. Dans son sermon sur la Réswrection (1), il déclare devant Dieu qu'il n'a jamais caché la vérité à ses auditeurs, qu'il a toujours pris soin de la leur présenter avec toute la liberté, quoique respectueuse, dont doit user un ministre de la parole divine. Avec les caractères si connus de Louis XIV et du P. Bourdaloue, il est impossible d'admettre le propos en question.

Nous ajoutons une raison puissante contre son authenticité, c'est qu'aucun des contemporains n'en a parlé; or, que de témoins intelligents et communicatifs nous avons des événements de la cour! M"° de Sévigné, M'"'' de Maintenon n'en disent rien; cependant M""' de Sévigné ne ménage pas ses termes quand elle parle des témérités de Bourdaloue « prêchant contre l'adultère à tort et à travers. » Peut-on supposer que M"" de Sévigné se fût privée du malicieux plaisir de raconter le fait du tu es ille vir et de gloser sur David et le prophète Nathan, si le P. Bourdaloue avait renouvelé la scène; et si elle avait eu lieu, eût-elle pu l'ignorer? on se rappelle l'émotion produite par le sermon sur l'Impureté. Comment admettre que le roi eut été plus endurant et surtout que les favorites n'eussent pas réclamé une satisfaction proportionnée à l'affront?

Nous avons parlé du sermon de Pâques sur les rechutes, qui parut foudfoyant, et que les courtisans signalèrent au roi comme manquant de discrétion : le propos de Nathan aurait fait une bien autre impression.

M""' de Maintenon elle-même s'inscrit en faux contre cette anecdote, lorsqu'elle coïnpare les prédications du

(i) T. IV, p. 321.

P. Mascaron avec celles du P. Bourdaloue qu elle trouve plus poli que son collègue.

L'anecdote du tu es ille vir ne date point du règne de Louis XIV, c'est beaucoup plus tard que les critiques se sont donné le plaisir d'humilier le grand roi par la bouche de son prédicateur. L'abbé Oroux, dans son histoire de la chapelle du roi, en parle en 1774 sur la foi de l'auteur des Méinoires de M'^" de MainteJion, La Beaumelle, dont on connaît le génie inventif; et encore La Beaumelle ne sait-il auquel des orateurs habituels de la cour, il doit attribuer ces paroles. Si le fait avait été certain, il serait resté attaché au nom de son téméraire auteur, surtout si l'on admet toutes les circonstances accumulées par La Beaumelle (1) ; il suffit de l'entendre pour douter de sa véracité. La Beaumelle vient de parler d'yne des conversions de Louis XIV, à la suite d'un sermon véhément contre l'amour de la cjloire et des feimnes, il ajoute : Les Jésuites dont le zèle est si prudent, parlèrent avec autant de liberté que s'ils ne l'étaient pas ; un d'eux, expliquant la parabole de Nathan (2), en osa faire l'application au roi et, s'échauffant contre lui, l'apostropha vingt fois de ce mot, tu es ille vir. Le roi demanda ce que signifiaient ces paroles. Personne n'osait les traduire : l'un disait qu'il ne les avait pas entendues, l'autre qu'il avait oubUé le latin ; on dit. Sire, que tu es cet homme-là^ répondit le duc de Montausier (3). Le roi ne put se défendre d'un mouvement d'indignation... cependant, se rappelant les reproches de M""" de Maintenon, Louis aurait répondu : il

(1) Mém. pour servir à l'hist. deM"^'' de Maintenon... Maestricht, 1778, t. II, p. 95.

(2) Reg. XII, 7.

(3) M. Roux, auteur d'une histoire détaillée de Montausier, ne parle pas de cette anecdote."Voir Oroux, Hist. de la chapelle et des cours de France, t. Il, p. 510.

a fait son devoir, faisons le nôtre. Autant de paroles, autant de contes invraisemblables, et d'autant plus invraisemblables que toutes ces impertinences ne peuvent s'appliquer qu'au P. Bourdaloue, seul prédicateur Jésuite à la cour, depuis 1670 jusqu'à l'Avent 1681 prêché par le P. Gaillard (1), et alors tout scandale avait cessé. Or après ce que nous avons dit du caractère de la prédication du P. Bourdaloue à la cour, il nous parait inutile d'insister davantage sur les propos de La Beaumelle et d'Oroux son copiste.

Depuis la fin du dernier siècle, le tu es ille vir a passé dans la tradition, à l'aide de l'esprit moderne qui aime à faire la leçon aux rois. Anquetil en fait mention; son autorité, unie à celle de La Beaumelle, ne présente pas une grande garantie ; elles ne valent pas un mot de M'^'' de Sévigné, et ce mot nous manque.

Les compliments occupent une place assez importante dans les discours du P. Bourdaloue pour mériter, à notre avis, de fixer notre attention : ils ont été jugés trop légèrement par les uns et trop sévèrement par les autres. Il est donc de notre devoir de chercher la vérité entre ces deux extrêmes et de ramener les lecteurs à une plus juste appréciation. Nous montrerons par des explications et des faits que Bourdaloue, tout en prenant d'office le langage des hommes de cour, n'a jamais dérogé ni à la gravité ni à la dignité de son caractère.

Le compliment oratoire, dans la chaire chrétienne, est une partie de discours en forme d'éloge, adressée au roi, aux princes de la terre ou de l'Église qui président l'assemblée. Cet usage remonte à la plus haute antiquité dans

(1) Le P. Gaillard prêcha un seul sermon au Carême de cette année; les autres furent prêches par divers prédicateurs réguliers et séculiers.

l'Eglise qui a toujours été une école de respect et d'attachement à ses chefs spirituels et temporels.

Du haut de sa chaire d^ éloquence sacrée, Maury traite du compliment oratoire; il présente Bossuet et Fénelon comme des modèles du genre et donne les règles à suivre : « Il faut lier, dit-il, le compliment qu'on fait, louer par les faits pour louer sans flatterie ; ennoblir l'éloge en l'associant avec courage à quelque grande et utile vérité; éviter les généralités qui ne caractérisent et ne satisfont personne ; exercer un pareil ministère public avec dignité et retenue, pour ne compromettre ni son estime ni son héros; mêler avec une sage hardiesse l'instruction aux louanges, ou plutôt la faire sortir de l'instruction ellemême (1)... »

Bourdaloue, dans ses compliments, n'a point suivi d'autres règles; nous serions même tenté de croire que Maury a emprunté sa théorie à la pratique de Bourdaloue, s'il n'ajoutait plus bas (2) : «Bourdaloue n'a jamais excellé dans cette partie, tous ses compliments sont sages mais communs. » Pour preuve, il cite le compliment final du sermon sur la Conception de la sainte Vierge (3) et concentre tout l'intérêt du passage sur un texte latin, où il ne voit qu'un jeu de mots déplacé.

Bourdaloue prêchait à la cour deux jours après le mariage d'Adélaïde de Savoie avec le duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin qu'on appelait à la cour Monseigneur ; après avoir rempli son ministère par des présages qui deviennent des leçons, dit Maury, Bourdaloue s'écrie avec le fidèle messager d'Abraham, Eliézer, lorsqu'il rencontra Rebecca : Ipsa est mulier quam pra^paramt hominus

(1) Essai sur l'éloq. de la chaire, t. I, p. 259.

(2) Ibid., p. 260.

(3) Œuv., t. XI, p. 52-55.

filio Domini mei; oui, s'écrie-t-il, voici la femme que Dieu a préparée pour le fils de mon maître, de mon Seigneur! et Maury d'ajouter « La plupart des courtisans trouvèrent cette allusion très heureuse, et ceux dont le goût était plus délicat, jugèrent qu'à force d'être exacte et littérale, elle dégénérait en jeu de mots. » Nous nous permettons de croire que jamais Bourdaloue n'a prémédité un pareil trait d'esprit, et que toute sa préoccupation s'arrêtait à la comparaison flatteuse des fiancés avec les personnages bibliques. Maury, en relevant une semblable puérilité et en basant tout un jugement sur un propos de ce genre, mériterait ici le reproche qu'il adresse à Bourdaloue, si l'on ne savait que bien souvent l'imagination l'entraîne au delà de ses propres pensées. Nous verrons plus loin que, dans ce compliment de circonstance, il y a des leçons à recueillir qui laissent bien loin le misérable jeu de mots.

On trouve les compliments de Bourdaloue un peu longs, et peut-être, en effet, doit-on leur reprocher une certaine prolixité ; si l'on veut cependant étudier de près la marche du discours, on verra que, dans ces longueurs apparentes, il y a toute une série de leçons que le royal auditeur ne pouvait digérer qu'à petite dose. Ajoutons que les personnes et les faits mis en scène dans le compliment, étaient, pour les auditeurs, palpitants d'intérêt, tandis qu'après deux siècles, ils nous laissent iroids et insensibles. Mieux vaudrait, pour juger sainement des choses, se mêler à la foule des courtisans de Louis XIV et suivre leurs impressions consignées dans les mémoires du temps. Laissons de côté les admirateurs d'office, rédacteurs de la Gazette, du Mercure de France, ou du Journal de Dangeau, mais ne dédaignons pas les jugements désintéressés de M""^ de Sévigné, de M"'' deMaintenon, dans leurs correspondances intimes; du marquis de Sourches et même de Bayle, qui

/ll4 LE P. LOUIS BOURDALOUR

étaient bien plus que nous en état de juger de l'à-propos et des délicatesses de l'orateur. Convenons enfin que l'ère de révolution sous laquelle nous vivons, a trop affaibli en nous les sentiments de respect, d'honneur et même de politesse, pour que nous puissions porter sur la matière un jugement équitable. Quoi qu'il en soit de l'appréciation de Maury, nous verrons bientôt que le P. Bourdaloue a rempli toutes les conditions posées par le rhéteur. Il loue par les faits et mêle avec hardiesse l'instruction à l'éloge.

Nous n'avons pas, dans les œuvres imprimées du P. Bourdaloue, tous les compliments qu'il a prononcés dans les douze stations, dont cinq de Carême et sept d'Avent. Ceux que l'éditeur a publiés au nombre de quatorze, ont été conservés à cause de l'intérêt historique qui s'y rattache et de la nature des leçons qu'ils renferment ; à ces titres, ils méritent d'être étudiés.

L'usage demandait que l'orateur ouvrît chaque station d'Avent par un compliment au roi, le jour de la Toussaint ; un autre compliment devait terminer le discours de clôture, le jour de Noël.

La station de Carême commençait au jour de la Purification de la sainte Vierge avec un compliment au roi, et se terminait le jour de Pâques avec un compliment d'adieu.

Les mémoires contemporains parlent d'un compliment au roi sur le rétablissement de sa santé, qui fit sensation ; M""" de Maintenon en fait part avec émotion à son amie M"" de Brinon, et Dangeau le signale comme étant « le plus touchant et le plus pathétique qu'il ait jamais entendu (1). M Cette pièce oratoire n'a point été conservée. • En suivant l'ordi-e adopté par l'éditeur, qui n'est autre que l'ordre de l'année ecclésiastique, nous trouvons pour

(1) Journal, 1686, t. I, p. 436.

l'ouverture de la station de l'Avent, fête de la Toussaint, quatre compliments.

Tous renferment l'allusion historique, la louange et la leçon.

Le premier sermon de la Toussaint traite de la récompense des saints; récompense méritée par une vie laborieuse que l'orateur propose à l'imitation de ses auditeurs; il conclut son discours par ces mots : Vivons comme les saints, combattons comme eux, soufflions comme eux, si nous voulons régner avec eux et participer à leur gloire. Cette pensée sert de thème au compliment. L'orateur demande pour le roi une sainteté glorifiée dans le ciel. Il lui accorde tous les talents qui font les grands rois, l'art de 7'égner sur les hommes, le nombre de conquêtes, mais il ajoute cette leçon :

Votre Majesté est trop éclairée pour croire que ce qui fait la perfection d'un roi selon le monde, suffise pour faire le bonheur et la solide félicité d'un roi chrétien. Régner dans le ciel, sans avoir jamais régné sur la terre, c'est le sort d'un million de saints, et cela suffit pour être heureux. Régner sur la terre, i^our ne jamais régner dans le ciel, c'est le sort d'un million de princes, mais des princes réprouvés, et par conséquent malheureux (1) .

Bourdaloue ne laissera pas le roi sous cette impression, il lui rappellera les encouragements que saint Bernard adresse à une tête couronnée et lui promettra le concours de ses prières en quelques mots où se révèle la sensibilité de son coeur d'apôtre ; laissons-le parler (2) :

Ma confiance est que vous régnerez sur la terre et dans le

(2) Ibid., p. 39.

ciel : que, malgré tous les dangers, malgré tous les obstacles du salut auxquels la condition des rois est exposée, Votre Majesté, sanctifiée par la vérité, je dis par la vérité des maximes de sa religion, en gouvernant un royaume temporel, méritera un royaume éternel. C'est dans cette vue, Sire, que j'offre tous les jours à Dieu le saciifîce des autels : trop heureux, si, pendant que tout le monde applaudit à Votre Majesté, éloigné que je suis du monde, je pouvais attirer sur elle une de ces grâces qui font les rois grands devant Dieu et selon le cœur de Dieu !

Car, c'est à vous, ô mon Dieu ! et à votre grâce, de former des rois de ce caractère, de saints rois; et ma consolation est que celui à qui j'ai l'honneur de porter votre parole, par la solidité et par la grandeur de son âme, a de quoi accomplir vos plus grands desseins. La sainteté d'un chrétien est comme l'effet ordinaire de la grâce; la sainteté d'un grarid en est le chef-d'œuvre; la sainteté d'un roi en est le miracle ; celle du plus grand et du plus absolu des rois en sera le prodige; et vous en serez. Seigneur, la récompense. Puissions-nous tous y parvenir, à cette récompense immortelle !

Ce discours nous transporte aux années de prospérités, de grandeur et de régularité ; nous le plaçons à l'année IQSli. Colbert est mort (1) et Louis XIV règne par lui-même ; il a pris les armes pour forcer l'ennemi à respecter le traité de Nimègue, et ses succès en Flandre et en Espagne, les soumissions des Génois et des Algériens, autorisent l'orateur à prononcer ces paroles flatteuses :

Si le bonheur d'un prince pouvait consister dans le nombre des conquêtes, s'il était attaché à ces vertus royales et éclatantes qui font les héros et que le monde canonise, Votre Majesté, contente d'elle-même, n'aurait plus rien à désirer...

(1) 6 septembre 1683.

Puis viennent les leçons que nous avons rappelées.

Le sermon sur le jugement déifier, pour le premier dimanche de l'Avent, contient, dans l'introduction, un compliment qui porte le caractère de moralité habituel chez Bourdaloue. Il a pompeusement relevé la gloire du roi, juge souverain dans ses Etats ; il ajoute cette leçon qui devait être comprise d'un prince aussi chrétien et aussi coupable que Louis XIV :

Mais, Sire, si c'est le propre des rois déjuger les peuples, il n'est pas moins vrai que c'est le propre de Dieu de juger les rois; et comme le grand privilège de la souveraineté est de ne pouvoir être jugé que de Dieu seul, on peut dire que la grande marque de l'autorité suprême de Dieu est d'être lui seul le juge de tous les souverains. Il nous l'a lui-même marqué en cent endroits de l'Écriture; et si son jugement doit être terrible pour toutes les conditions des hommes, il semble néanmoins qu'il affecte de le faire paraître plus redoutable pour les grands et pour les rois de la terre.

C'est de ce jugement, Sire, où les rois seront appelés aussi bien que les peuples, que j'ai à parler aujourd'hui. Autrefois saint Paul, prêchant cette matière en présence des infidèles mômes et des païens, la traitait avec tant de force et tant d'énergie, qu'ils en étaient émus, saisis, effrayés : Disputante autem illo dejuslitia et casiitate, et de judicio futuro tremefactus Félix (Act., 24; 25). Je n'ai ni le zèle, ni l'éloquence de saint Paul; mais aussi j'ai l'avantage de parler devant un roi chrétien et très chrétien, devant un roi docile aux vérités de la religion et disposé, non seulement à les écouter, mais à en profiter. Ainsi j'ai droit d'espérer de mon ministère, tout indigne que j'en suis, un succès beaucoup plus heureux (1) .

On répétait bien souvent aux oreilles du roi qu'il ne

418 LE p. lOraS BODRDALOUE

relevait que de Dieu, mais on ne lui disait pas si souvent que ce Dieu était un juge plus rigoureux pour les roisque pour tout autre, et que, pour prévenir leur condamnation, les rois doivent se montrer dociles aux enseignements de la religion.

Le second sermon pour la fête de la Toussaint^ sur la sainteté.. Mirabilis Deus in sanctis suis (1), a dû être prononcé après la révocation de l'édit de Nantes, en 1 686 au plus tôt, ou plus vraisemblablement en 1691. Le résultat de cette mesure est rappelé comme un des faits les plus notables du règne.

Dieu est admirable dans ses saints, parce qu'il apprend au monde, par leurs exemples, à estimer la pauvreté, à aimer les pleurs et l'adversité; par eux, il nous apprend à renverser tous les obstacles opposés à la sainteté : le libertinage, l'ignorance et la lâcheté. L'orateur finit la troisième partie de son discours, en montrant au roi et aux courtisans- que nul ne peut se soustraire à l'obligation de devenir saint, que la sainteté est accessible à tout le monde ; dans le ciel, il y a des représentants de toutes les races et de toutes les positions sociales. Avec cette pensée, il entre dans la partie élogieuse et amène cette dernière leçon que, par la sainteté seule, un roi gouverne bien son royaume et mérite la récompense des élus.

Cette morale regarde généralement tous ceux qui m'écoutent; mais j'ai la consolation, Sire, en la prôcliant devant Votre Majesté, de trouver dans son cœur et dans la grandeur de son âme tout ce que je puis désirer de plus favorable et de plus avantageux pour la lui faire goûter à elle-même. Car je parle à un roi dont le caractère particulier est d'avoir su se rendre tout possible, et même facile, quand il a fallu exé-

cuter des entreprises, ou pour .la gloire de sa couronne, ou pour la gloire de sa religion. Je parle à un roi qui, pour triompher des ennemis de son État, a fait des miracles de valeur que la postérité ne croira pas, parce qu'ils sont bien plus vrais que vraisemblables; et qui, pour triompher des ennemis de l'Église, fait aujourd'hui des miracles de zèle qu'à peine croyons-nous en les voyant, tant ils sont audessus de nos espérances. Je parle à un roi suscité et choisi de Dieu pour des choses dont ses augustes ancêtres n'ont pas môme osé former le dessein, parce que c'était lui qui seul en pouvait être tout à la fois et l'auteur et le consommateur.

■ Dieu vous a donné. Sire, par droit de naissance, le plus florissant royaume de la terre, et il vous en prépare un autre 'dans le ciel, qui est le royaume de ses élus. C'est entre ces deux royaumes que Votre Majesté se trouve comme partagée; mais avec cette différence, qu'elle doit regarder le premier comme le sujet de ses obUgations, et le second comme la récompense de' ses vertus. Or, elle n'apprendra jamais mieux le secret de les accorder ensemble, je veux dire de bien gouverner l'un et de mériter l'autre, que dans les maximes de la sainteté chrétienne. Car c'est par elle, dit l'Écriture, que les souverains exercent sur leurs sujets l'absolue puissance que Dieu leur a donnée : Per me reges régnant (Prov., 8; 5). C'est par eUe que les souverains s'acquittent envers leurs sujets des devoirs que Dieu leur a imposés.

En un mot, c'est par la sainteté chrétienne que les rois sont les images de Dieu, les ministres de Dieu, les hommes de Dieu, et voilà, Sire, ce que Dieu vous dit par ma bouche, et ce qu'il vous a dit depuis tant d'années{].) que j'ai l'honneur de vous annoncer sa sainte parole. Votre Majesté l'a reçue; elle l'a honorée comme la parole du Tout-Puissant et du Roi

(1) T. I, p. 284. — Après la révocation de l'édit de Nantes, Bourdaloiie a prêché les Avents de 1686, 1689, 1691, 1693, 1697.

420 LE p. LOUIS BOURDALOUE

des rois : ce sera pour elle une parole de vie et de salut éternel (1)...

Un troisième discours sur la fête de la Toussaint, avec le même texte : Dieu est admirable dans ses saints, développe cette pensée : Dieu est admirable de nous avoir donné les saints pour intercesseurs et pour patrons (2) , et il n'est pas moins admirable de nous les avoir donnés pour exemples; d'où naît l'obligation de \Gshono7'er et de les imiter.he compliment n'est qu'une application au roi, aussi flatteuse que digne, de cette double obligation, tout en lui rappelant que la gloire de ce monde est éphémère, tandis que le royaume du ciel ne finira jamais :

Qui que nous soyons , nous avons tous une obligation générale de nous sanctifier ; mais il est vrai que les grands en ont une particulière; et je ne craindrai point d'ajouter que cette obligation particulière pour les grands est encore plus étroite pour Votre Majesté, Ce n'est point assez ; et pourquoi ne dirais-je pas que vous avez sur cela une obligation qui vous est personnelle, et qui ne peut convenir à nul autre qu'à vous? Cette obligation, Sire, qui vous est si propre, cette raison d'aspirer à la sainteté et à la plus sublime sainteté, c'est votre" grandeur même, et le haut point d'élévation où nous vous voyons. Car, puisque le ciel a mis Votre Majesté au-dessus de tous les monarques de l'univers, et puisque, entre toutes les puissances humaines, il n'y a rien qui l'égale, elle se trouve spécialement obligée par là, pour ne pas descendre, de se porter vers Dieu, de ne rechercher que Dieu, de ne s'attacher qu'à Dieu. C'est pour cela que Dieu vous a donné ces quaUtés éminentes, qui font l'admiration de tous les peuples : c'est pour cela, et pour cela seul qu'il vous a fait naître. Non, Sire, il ne

(1) Ea 1686, Bourdaloue prêchait son troisième Avent. [% T. XI, p. 383.

LE P. BOURDALOUE ET lOUIS XIY 421

Yous a point fait naître précisément pour être grand dans le monde, ni pour être roi; mais il vous a fait roi, et le plus .fi^rand des rois, pour être saint. Sans la sainteté, tout l'éclat de votre couronne, toute la splendeur de votre règne, tous ces titres qui vous sont si justement dus, de roi puissant, de roi sage, de roi magnifique, de roi conquérant, ne sont rien, ou ne sont, selon le langage de l'Écriture, qu'illusion et que vanité : Vaniias vanitaium. Yoilh, Sire, ce qu'ose représenter à Votre Majesté le dernier de vos sujets qui, jugeant des choses par les lumières de l'Évangile qu'il a l'honneur de vous prêcher, s'estimerait mille fois plus heureux de donner sa vie pour le salut de votre âme que pour l'accroissement de vos États. Non point qu'en fidèle et zélé sujet, je ne puisse et ne doive prendre part à ces succès éclatants qui font de votre royaume le plus florissant empire du monde ; mais après tout, ce royaume de la terre passera, et le royaume du ciel ne finira jamais : l'un aura son temps, et l'autre que Dieu réserve à ses saints n'aura pour terme que l'éternité bienheureuse (d).

En plaçant ce discours à l'A vent de 1689, nous donnons l'époque où Louis XIV se met au-dessus de tous les monarques de l'Univers, en tenant tête à la nouvelle coalition, et achève de ruiner la France par les exigences de son ambition. L'orateur ne parle point d'ambition, non plus que des abus de force dont le roi se rend coupable sous l'inspiration de Louvois, pour mettre le désert et la dévastation entre l'Empire et la France ; il se contente de lui rappeler qu'en dehors de la sainteté, tout est vanité ; qxi'il aimei^ait mieux le voir croître en sainteté 'plutôt qiien puissance, bien, qu'en fidèle sujet, il prenne part aux succès éclatants de ses armes. C'était faire comprendre qu'il n'approuvait pas la prodigieuse levée de

(I) T. XI, p. 422.

boucliers qui mettait l'Europe en feu. Encore ici la leçon se fait jour.

Le quatrième sermon pour la Fête de tous les Saints^ prêché devant le roi, a pour texte ces paroles de saint Mathieu : Accesseimnt ad eimi discipuli ejus, et apeiiens os Simm, docebat eos (1). Notre-Seigneur enseignait à ses disciples la science des saints. A son exemple, l'orateur espère seconder les faibles dispositions de ses auditeurs, en leur enseignant : 1° à concilier entre elles lem* condition et leur religion ; 2° à corriger leurs désordres par leur religion ; 3° à s'aider de leur condition même mondaine, pour se perfectionner dans leur religion (2).

Le compliment est étendu, mais il est fécond en graves enseignements. Il commence par cette interpellation hardi :

C'est à vous, Sire, de posséder éminemment la science des saints ; il' faut à un roi de la grandeur dans la sainteté même, puisqu'avec une sainteté vulgaire et commune, il est impossible qu'il satisfasse aux importants devoirs dont il est chargé comme roi. En effet, si, selon l'Évangile de ce jour, une partie de la science des saints est d'être pacifiques, la science d'un saint roi, et d'un roi chrétien, doit être, dit saint Augustin, de mettre sa gloire à donner la paix, doit être d'employer sa puissance et de n'épargner rien pour établir, pour aifermir, pour faire fleurir et régner la paix. Aussi est-ce particulièrement aux princes et aux rois de ce caractère qu'il est dit aujourd'hui : Beatipacifici (Matth. , 5; 9) . Or, suivant cette règle, Sire, si jamais prince sur la terre a eu droit de prétendre au mérite de cette béatitude, on ne peut douter que ce ne soit Votre Majesté, car elle vient de donner la paix à toute V Europe^ de la manière la plus chré-

(1) Matth., V, 2.

(2) T. XI, p. 428.

tienne dont jamais monarque chrétien l'ait donnée et l'ait pu donner : je veux dire, au milieu de ses conquêtes, dans le comble des prospérités et des succès dont Dieu jusqu'à la fin a béni ses armes, dans le désespoir où étaient ses ennemis, malgré leur formidable ligue, de pouvoir lai résister, et lorsqu'ils étaient forcés de reconnaître et de confesser que vous étiez. Sire, le seul victorieux et le seul invincible. C'est en de si favorables conjonctures que vous avez voulu être le pacificateur du monde chrétien, et c'est ainsi que toute l'Europe vous est redevable de son bonheur. Non content d'avoir éié jusqu'à présent le plus glorieux et le plus puissant des rois, vous voulez encore. Sire, être le meilleur de tous les rois; après avoir été, comme conquérant, l'admiration de tous les peuples, vous voulez, pour couronner votre règne, être le père de votre peuple. Le dirai-je. Sire, avec la respectueuse liberté que me fait prendre mon ministère? Votre peuple n'en est pas indigne : car jamais peuple sous le ciel n'a tant aimé son roi, n'a été si passionné pour la gloire de son roi, ne s'est épuisé pour son roi avec tant de zèle, n'a fait pour la conservation de son roi tant de vœux à Dieu. Votre Majesté l'a senti, et elle ne l'oubliera jamais : tous les cœurs sur cela se sont ouverts, et le vôtre. Sire, en a été touché. Ce peuple, encore une fois, n'est donc pas indigne de vos bontés; et si l'on pouvait les mériter, je dirais qu'il les a méritées par son attachement sans exemple, par sa fidélité à toute épreuve, par son obéissance sans bornes, par son amour tendre pour Votre Majesté. Beati pacifîci : Heureux les pacifiques, et encore plus les pacificateurs, puisque, malgré les faux raisonnements de la politique mondaine, c'est ce qui fait les saints rois, les rois selon le cœur de Dieu, les rois dignes de posséder le royaume de Dieu (l).

Du haut de la chaire, Bourdaloue se fait ici l'interprète 'de tout un peuple et nous pouvons ajouter de toute l'Eu-

424 LE p. LOUIS BOURDALOUE

rope ; depuis M""" de Maintenon (1) jusqu'au dernier des sujets et des rivaux du roi de France, tout le monde demandait la paix ; le traité de Riswick (septembre 1697) répondit aux vœux de la nation.

Le P. Daniel, dans son journal historique de Louis XIV, s'exprimait ainsi, à l'année indiquée, 1697 (2) : « C'est ici l'heureuse année de la paix, dont toute l'Europe avait tant besoin et après laquelle tous les peuples soupiraient. » Cette invitation à la paix fut la dernière parole que le pieux et éloquent orateur adressa au monarque conquérant.

On peut lire, dans la correspondance générale de M™" de Maintenon, une lettre de l'évêque de Chartres au roi, à la date de 1697 (3) , dans l'esprit de cette péroraison : « Tous les peuples, lui dit-il, sentent les obligations qu'ils vous ont dans cette paix si désirée de tous côtés, ils élèvent leurs mains au ciel pour demander la conservation de votre sacrée personne... » Il faut aussi noter le passage où Bourdaloue rappelle au roi combien son peuple l'aime et combien, par cet amour, il est digne d'avoir un père aussi dévoué à son peuple. Le cœur de M™" de Maintenon, si sensible aux bonnes paroles que Bourdaloue avait dites, à l'occasion du rétablissement de la santé du roi en 1686, en dut être vivement touché. Si la correspondance est muette à ce sujet, c'est qu'alors elle était en délicatesse avec le prédicateur et se livrait entièrement à Mgr de Noailles.

La station de l'Avent était terminée avec le sermon de

(1) Logendre raconte dans ses mémoires tous les efforts que M™c de Maintenon fit pour décider le roi à faire la paix [Mém. p. 401). M"'« de Maintenon ne cesse pas d'exprimer son amour pour la paix dans sa correspondance de 1693 à 1697.

(2) Eist. de France, t. XVI, p. 264.

(3) Corresp. gén., t. IV, p. 194.

la fête de Noël. Nous trouvons trois compliments à la suite des trois sermons prêches le jour de cette solennité.

Le premier compliment pour clôture de la station, attaché au premier sermon de la Nativité de Notre-Seigneur, avec le verset (1) : Et subito facta est ciim angelo . . . gloria in altissimis, répond par le contexte à l'année 1693; il mérite l'éloge que le grand prévôt, marquis de Sourches, fait du compliment linal de cette année, lorsqu'il dit dans ses Memoii'cs (2) : « Le célèbre P. Bourdaloue, jésuite, termina ce sermon (de Noël) par un magnifique compliment qu'il fit au roi. » L'éloge ne fait qu'un avec le sujet du discours, qui traite de la paix apportée par Jésus- Christ sur la terre, paix avec Dieu, paix avec nousmêmes, paix avec le prochain; c'était un discours de circonstance en cette année où, de toutes parts, on demandait la paix avec d'autant plus d'insistance, que les succès des généraux (3) pouvaient faire craindre une nouvelle période de guerres qui viendrait accroître les misères d'une année de disette.

Avant de s'adresser au roi, le prédicateur, profitant de la disposition générale des esprits, demande à ses auditeurs de commencer par rétablir la paix entre eux, il leur dit (h) :

Mais quel est notre aveuglement et le sujet de notre confusion? Le voici : dans les temps oîi Dieu nous afflige par le fléau de la guerre, nous lui demandons la paix; et dans le cours de la vie, nous ne travaillons à rien moins qu'à nous procurer la véritable paix.

(1) Luc, II, 13.— T. I, p. 203.

(2) Mé)n. inéd., t. XVI, p. 123^.

(3) Luxembourg à Nerwinde^29 juillet 1693; Gatinatà Marsaille, 4 octobre; le maréchal de Noailles guerroyait du côté des Pyréûées.

426 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Nous faisons des vœux afin que les puissances de la terre s'accordent entre elles pour donner au monde une paix que mUle difficultés presque insurmontables semblent quelquefois rendre comme impossible ; et nous ne voulons pas finir de pitoyables différends dont nous sommes les maîtres, qu'il nous serait aisé de terminer, que notre seule obstination fomente : et ces puissances de la teri'e, si difficiles à réunir, sont souvent plus d'accord que nous ne le sommes les uns avec les autres. Cette paix entre les couronnes, malgré tous les obstacles qui s'y opposent, est plutôt conclue qu'un procès, qui fait la ruine et la désolation de toute une famille, n'est accommodé. Ab! Seigneur, je no serais pas un fidèle ministre de votre parole, si, dans un jour aussi solennel que celui-ci, où les anges, vos ambassadeurs, nous ont annoncé et promis la paix, je ne vous demandais, au nom de tous nos auditeurs, cette paix si désirée, qui doit pacifier tout le monde cbrétien, cette paix dont dépend le bonbeur de tant de nations, cette paix pour laquelle votre Église s'intéresse tant et avec tant de raison, cette paix que vous seul pouvez donner, et qui désormais ne peut être que l'ouvrage de votre providence miraculeuse et de votre absolue puissance. Je n'aurais pas, comme ministre de votre parole, le zèle que je dois avoir, si, à l'exemple de vos prophètes, je ne vous disais aujourd'hui : Donnez la paix. Seigneur, à votre peuple, afin que ce ne soit pas en vain que nous l'ayons engagé à apaiser votre colère pour l'obtenir.

Ces paroles sont l'expression d'un vœu et aussi l'expression d'une leçon indirecte au roi ; pour la faire accepter, Bourdaloue invitera Sa iMajesté à partager la gloire de ce Messie nouvellement né, qui veut être aujourd'hui glorifié par toute la terre en qualité de roz pacifique : Magniji-

catus est Rex pacificus super faciem universse terrss (1). Écoutons :

Le Seigneur et le Dieu des armées qui vient au monde pour y faire régner la paix, et qui veut être aujourd'hui glorifié par toute la terre en qualité de roi pacifique : voilà, Sire, ce que chante l'Eglise dans cette auguste solennité; voilà ce que nous sélébrons : modèle admirable pour Yotre Majesté, et que je lui propose ici avec d'autant plus d'assurance, que je sais que c'est le modèle qu'elle se propose ellemême et sur lequel elle se forme. Car, sans oublier la sainteté de mon ministère, et sans craindre que l'on m'accuse de donner à Votre Majesté une fausse louange, je dois, comme prédicateur de l'ÉvangUe, bénir le ciel, quand je vois, Sire, dans votre personne, un roi conquérant, et le plus conquérant des rois, qui met néanmoins toute sa gloire à être aujourd'hui reconnu le roi pacifique, et distingué comme tel entre tous les rois du monde. Je dois, en présence de cet auditoire chrétien, rendre à Dieu de solennelles actions, de grâces, quand je vois dans Votre Majesté un monarque victorieux et invincible dont tout le zèle est de pacifier l'Europe, dont toute l'application est d'y travaUler et d'y contribuer par ses soins, dont toute l'ambition est d'y réussir, et qui, par là, est sur la terre l'image visible de celui dont le caractère est d'être tout ensemble, selon l'Écriture, le Dieu des armées et le Dieu de la paix.

Cette paix est l'ouvrage de Dieu, et nous reconnaissons plus que jamais que le monde ne la peut donner : mais notre confiance, Sire, est que, malgré le monde même, Dieu se servira de Votre Majesté, de sa sagesse, de ses lumières, de la droiture de son cœur, de la grandeur de son âme, de son désintéressement, pour donner cette paix au monde. Ce qui nous console, c'est que Votre Majesté, suivant les règles de sa religion, ne fait la guerre aux ennemis de son État que pour procurer plus utilement et plus avantageusement

cette paix à ses sujets. Ce qui nous rassure, c'est que, dans les vues qui la font agir, toutes ses conquêtes aboutissent là, et qu'elle ne gagne des batailles, qu'elle ne force des villes, qu'elle ne triomphe partout que pour parvenir plus sûrement et plus promptement à cette paix. Ce qui soutient nos espérances, et au même temps ce qui augmente notre vénération et notre zèle pour Votre Majesté, c'est que son amour pour son peuple l'emportera toujours en ceci pardessus ses intérêts propres ; et que, touchée de ce motif, il n'y aura rien qu'elle ne sacrifie au bien de cette paix : qu'ainsi, en véritable imitateur du Dieu des armées et du Dieu de paix, vous aurez. Sire, l'avantage, après avoir été le héros du monde chrétien, d'en être encore le pacificateur. Car voilà ce qui mettra le comble à vos travaux héroïques ; voilà ce qui couronnera votre règne ; voilà ce qui achèvera votre glorieuse destinée.

Malgré l'étendue de cette péroraison, nous la donnons dans son entier : on y trouve le cœur du religieux priant Dieu de mettre un terme au fléau de la guerre. Il sait qu'il est l'écho d'un grand nombre d'amis et de courtisans et en particulier de M""" de Maintenon, qui écrit sous la même inspiration que le P. Bourdaloue, à la fin d'août 1693 : « Je languis de la continuation de la guerre, et je donnerais tout pour la paix. Le roi la fera dès qu'il le pourra et la veut aussi véritablement que nous (!)...«

Voici la fin du discours, où. se révèlent toutes les grandes qualités de l'esprit et du cœur de l'éloquent religieux : il trahit son embarras par la prolixité de son langage, il veut et ne veut pas rendre Louis XIV responsable de la durée de la guerre, et finit par recourir au Dieu des armées qui voit le fond des cœurs et peut seul mettre un terme à tant de calamités.

(1) Corresp. gén., lettre à M>"« de Brinon, p. 384, 28 août 1693.

Accomplissez mes vœux, Seigneur, ou plutôt bénissez les intentions de ce roi pacifique et conquérant, qui sait si bien se conformer aux vôtres. Donnez-nous, par lui, cette paix que vous nous promettez aujourd'hui par le ministère de vos anges ; et, s'il était vrai que vous fussiez encore irrité contre les hommes, si les péchés des hommes méritaient encore les fléaux de votre justice, permettez-moi. Seigneur, de vous faire ici la prière que vous fît autrefois David, et de vous dire comme lui, dans le même esprit : Dissipa génies quœ bella volunt (Psalm., 67; 31). Dissipez ces nations opiniâtres qui veulent la guerre ; renversez leurs desseins , rompez leurs alliances, rendez vaines leurs entreprises, troublez leurs conseils. Souffrez que j'ajoute avec le même prophète : S'il faut, ô mon Dieu! que votre colère éclate, répandez-la sur ces nations qui ne vous connaissent point, et sur ces royaumes qui n'invoquent point voire nom; c'est-à-dire, sur ces nations où la vérité de votre religion n'est pas connue, et sur ces royaumes où l'hérésie a aboli la pureté de votre culte. Mais, par un effet tout contraire, répandez votre miséricorde sur ce royaume chrétien, où vous êtes invoqué, servi, adoré en esprit et en vérité ; répandez-la sur ce monarque qui m'écoute, et qui, plus zélé pour votre gloire que pour la sienne, met aujourd'hui à vos pieds, non seulement son sceptre et sa couronne, mais toute la gloire de ses conquêtes, pour vous en faire un hommage comme au Dieu de la paix ; qui, pour le bien de votre Eglise, préfère cette paix à l'accroissement de son empire, et qui, au miheu de ses prospérités et du succès de ses armes, ne refuse pas pour elle de se relâcher de ses droits. Dans des dispositions aussi saintes, que ne doit-il pas attendre de vous, et quels effets, ou plutôt quels miracles de protection, •n'avons -nous pas droit de nous promettre pour lui (1) ?

Ces discours font justice d'une accusatioii bien téméraire adressée au P. Bourdaloue par l'auteur d'une com-

430 LE p. LOUIS BOURDALOUE

pilation intitulée : les Èphéinérides universelles, où vont puiser, en toute confiance, les faiseurs de journaux. Dans un article sur Bourdaloue, l'auteur dit que, fidèle à l'adresse des Jésuites, Bourdaloue mesurait prudemment les vérités, et que, suivant la remarque de Voltaire, Bourdaloue n'a point fait de sei-mon contre les maux de la guerre (1).

Avant de parler du compliment final de YAvent de 1697, nous devons signaler un compliment de circonstance, prononcé à la suite du sermon pour la fête de la Conceptioji de la Vie?'ge, deux jours après le mariage du duc de Bourgogne. L'union des deux époux avait été consacrée le samedi 7 décembre précédent par le cardinal de Coislin (2), premier aumônier du roi, assisté de M. le curé de Versailles. Le lendemain 8 décembre, deuxième dimanche de l'Avent, la jeune duchesse de Bourgogne entendit 230ur la première fois la messe à côté de Monseigneur; le soir, le jeune couple entendit le sermon et vêpres en bas, avec le roi et dans son rang... Ils entendirent le salut dans la tribune avec le roi et dans leur rang. Enfin le lundi 8 décembre eut lieu la solennité de la Conception de la sainte Vierge, avec sermon sur la fête par le prédicateur de la station ; l'orateur ne pouvait manquer de faire allusion à l'heureux événement qui mettait la cour en joie. Il abandonne donc son sujet pour ne plus s'occuper que de l'union des jeunes princes ; et donner satisfaction aux convenances du moment, non moins qu'au , zèle qui l'entraîne, comme il s'en explique lui-même, zèle qui lui inspirera bien des leçons utiles, utiles à tous, au roi, aux jeunes époux, à toute la cour <( qui jamais n'avait été si nombreuse, ni si magnifique, dit la Gazette de

(1) Épliém. univer., mai, 1829, 8°, t. Y.

(2) Mém. du marquis de Sourches, 1697, p. 42.

LE P. BOURDALOUE ET LOUIS XIV 43t

France (1), chacun s'empressant de prendre part à une joie publique, et sans exemple en France, du roi mariant son petit-fils. )) L'esprit de foi seul inspire l'orateur ; l'intérêt de l'Église et de la religion aussi bien que l'intérêt de l'JÉtat sont les seuls mobiles de sa conduite et de son langage élogieux ; en parlant du jeune prince, il rend hommage à ses éminentes qualités, hommage qui remonte à son précepteur, l'archevêque de Cambrai, alors écarté de la cour, et gravement compromis auprès du roi au sujet du Quiétisme. La princesse Marie-Adélaïde de Savoie qui nous apporte la paix, a sa part de l'éloge; et son premier titre, c'est d'être un ajige de j^aix; elle est riche de toutes les qualités qui la rendront parfaite devant le monde, et personne n'ignore qu'elle est entre les mains de M"° de Maintenon.

Nous trouvons ici quelques phrases pleines de sens et de leçons pratiques; elles sont précieuses à recueillir. En parlant de la jeune princesse, Bourdaloue s'exprime ainsi : « On est charmé... de cette science du m(^de si avancée, de ce talent qu'elle a de savoir plaire à qui elle doit plaire... »; et plus bas : « Mstruite de la religion qu'elle professe, elle fera son capital de la ptratiquer... » C'est ainsi que Bourdaloue comprend son rôle; il rappelle à la jeune épouse ses devoirs envers le roi, envers le grand Dauphin son beau-père, envers son époux et son entourage; il l'invite à reprendre les traditions laissées par les grandes reines, Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, dont la mémoire est en bénédiction. « Voilà, dit Bourdaloue, voilà plus que son rang, ce qui mêla rend vénérable... i» Ces paroles plus que son rang.., ont sur les lèvres du prédicateur une portée qui peut échapper aujourd'hui, mais que les préoccupations du temps nous feront com-

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prendre. C'était alors un grand événement à la cour que de prendre son rang, et tous les mémoires contemporains en conservent le souvenir.

Bourdaloue recueille ce propos et ne craint pas de dire à l'auditoire que son attention devrait bien plutôt se porter sur les bons exemples des princes que sur des détails d'étiquette.

Ces quelques mots nous dispensent de reproduire le texte du compliment trop étendu pour être donné ici; on le trouvera dans le deuxième volume des Mystères, XP volume des OEiwj^es cotnjjlètes de Bourdaloue , p. 52 à 55.

Le deuxième compliment de clôture, en suivant l'ordre de l'éditeur, se trouve dans le second Avent, au jour de la fête de la Nativité (1). Le sermon a pour texte : Ecce evangelizo vobis gaudium magnum (Luc, n, 10).

L'orateur présente le mystère comme un mystère de joie et un mystère de cramte; un mystère de crainte pour les mœudains, un mystère de joie pour les chrétiens fidèles; par les allusions du compliment, il appartient à l'année 1697. Bourdaloue, alors âgé de soixante-six ans, prêche son septième Avent à la cour devant le roi alors âgé de cinquante-neuf ans, dont cinquante- quatre ans de royauté et trente-six de règne depuis la mort de Mazarin. Le traité de Riswick, qui donne la paix à toute l'Europe, avait été signé avec l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande et l'Empire, du 20 septembre 1697 au 31 octobre; le mariage du jeune duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, avec une princesse de Savoie, avait eu lieu le 7 décembre et, le 9, Bourdaloue avait prêché, le jour de la célébration de la fête de la Conception de la sainte Vierge, devant la cour et les

jeunes princes, l'espoir du roi et de toute la France.

Bourdaloue prend part à la joie publique, mais avec la gravité de l'apôtre blanchi au milieu des luttes et des vicissitudes du monde et de la cour; en terminant son sermon, il célèbre les dernières splendeurs du règne et donne de sévères leçons. Planant au-dessus de cette splendide cour, dont l'éclat le trouve insensible, il apparaît comme le juge des vivants et des morts, des élus et des réprouvés, rappelant ce texte du jour : Hicpositus est in ruinam et resurrectionem multoruni (1). La venue de Jésus-Christ est un motif de joie et un motif de crainte; à chacun des auditeurs de se faire la part de joie ou de crainte qui lui revient. La péroraison est un éloge du prince, les allusions y sont nombreuses et n'ont plus aujourd'hui qu'un intérêt historique, mais alors elles avaient un grand intérêt d'actualité. Quelques mots peuvent être interprétés comme des adieux du P. Bourdaloue à la chaire royale; il félicite le roi d'avoir consacré sa vie et sa force à établir le règne de Dieu dans ses États, d'avoir toujours réussi dans ses entreprises ; il regarde comme un insigne bonheur, pour le prédicateur du roi, « dans la place qu'il occupe depuis si longtemps », d'avoir toujours eu de nouveaux sujets de se féliciter de sa mission (2).

L'orateur passe ensuite en revue les événements et les personnages de l'époque; tous ont un mot d'éloge qui rejaillit sur le souverain. Si nous pouvions oublier les années malheureuses qui suivirent les derniers beaux jours du grand règne, nous ne pourrions ne pas nous associer à la joie commune. L'orateur loue le zèle du roi pour le maintien de la religion dans sa pureté et dans son autorité; il le félicite de sa longévité, et lui fait hon-

(1) Luc, n, 34.

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neur de la nombreuse famille présente sous ses regards.

Dès maintenant mes tcbux sont accomplis; et la prière que j'en ai faite cent fois à Dieu, sans préjudice de l'avenir, me paraît déjà exaucée. Car, depuis l'établissement de la monarchie, aucun de nos rois a-t-il régné, et si longtemps, et si heureusement, et si glorieusement, que Votre Majesté? Et pour le bonhem' de la France, non seulement Yotre Majesté règne encore, mais nous avons des gages solides, et presque des assurances qu'elle régnera jusqu'à l'accomplissement le plus parfait qu'ait eu jamais pour un roi cette sainte prière : Dies super dies régis adjicies (Ps. lx, 7) . Depuis l'établissement de la monarchie, aucun de nos rois a-t-il vu dans son auguste famille autant de degrés de générations et d'alliances, que Yotre Majesté en voit aujourd'hui dans la sienne? Et sans être ni oracle, ni prophète, j'ose [)rédire avec confiance à Votre Majesté, du moins j'ose espérer pour elle qu'elle n'en demeurera pas là; mais qu'un jour elle verra les fruits de cet heureux mariage qu'elle vient de faire (1), et qui étendra ses années à une nouvelle génération. Après tant de glorieux travaux, voUà, Sire, les bénédictions de douceur dont vous allez désormais jouir, et que Dieu vous préparait : une profonde paix dans votre État (2), un peuple fidèle et dévoué à toutes vos volontés, une cour tranquille et soumise, attentive à vous rendre ses hommages et à mériter vos grâces ; la famille royale dans une union qui n'a peut-être point d'exemple (8), et que rien n'est capable d'altérer; un fils, digne héritier de votre trône, et qui n'eut jamais d'autre passion que de vous plaire; un petit-fîls

(1) Mariage du petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne, et de la princesse Adélaïde de Savoie, morts tous deux en 1712, ainsi que leur fils aîné Louis de Bourgogne. Leur second fils Louis, devint roi sous le nom de Louis XV.

(2) Cette paix ne fut pas de longue durée ; la guerre de la succession d'Espagne y mit un terme dès 1700 et 1701.

(3) M™'^ de Maintenon avait beaucoup contribué à conserver l'union entre tous les membres de la famille royale.

formé par vous (1), et déjà établi par vous; une princesse, son épouse, votre consolation et votre joie (2), de jeunes princes dont vous devez tout vous promettre, et qui déjà répondent parfaitement aux espérances que vous en avez conçues (3). Voilà, dis-je, les dons de Dieu qui vous étaient réservés. C'est ainsi, concluait David, que sera béni l'homme qui craint le Seigneur; et c'est ainsi qu'est bénie Votre Majesté (4).

Bourdaloue parlait ici sous l'inspiration de son cœur, dans un temps où l'heure de. la justice approchait.

Le troisième sermon sur la nativité de Jésus-Christ, Et hoc vobis sicjnum (5), par les allusions du compliment final, doit être placé aux fêtes de Noël de l'année 168ù.

Bourdaloue développe cette vérité de notre foi, que X humilité qX la. pauvi'eté de Notre-Seigneur sont les signes les plus naturels et les plus efficaces de la mission du Dieu Sauveur. Il termine la deuxième partie, en montrant comment et combien ce mystère d'humilité a ti-iomphé de l'orgueil des grands et les a transformés, et il attend de ses auditeurs l'achèvement de cette transformation, s'ils veulent que ce signe de salut ne soit pas pour eux un signe de réprobation. Mais il a confiance dans l'efficacité de ce mystère d'humilité, parce que le souverain en a donné l'exemple.

Mais, grâces soient rendues au Dieu immortel qui nous fait voir encore aujourd'hui, pour notre consolation, ce signe respecté, révéré, adoré par le premier roi du monde, je veux dire, qui nous fait voir le premier roi du monde fidèle à

(1) Le duc de Bourgogne a été l'élève de Fénelon.

(2) M™e de Maintenon s'était chargée de faire son éducation.

(3) Il est question des jeunes princes des familles d'Orléans, <le Condé et de Conti.

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Jésus-Christ, déclaré pour Jésus-Christ, saintement occupé à étendre la gloire de Jésus-Christ, et à combattre les ennemis de son Église et de sa foi. L'hérésie ahattue (1), l'impiété réprimée, le duel aboli, le sacrilège recherché et hautement vengé, tant d'autres monstres, dont Votre Majesté, Sire, a purgés la France, et qu'elle a bannis de sa cour, en seront d'éternelles preuves. Le dirais-je néanmoins, et pourquoi ne le dirais- je pas, puisqu'il y va des intérêts du Seigneur, et que je parle devant un roi à qui les intérêts du Seigneur sont si chers? de ces monstres que Votre Majesté poursuit (2) , et contre qui elle a déjà si heureusement employé son autorité royale, il en reste encore. Sire, qui demandent votre zèle et tout votre zèle. L'Écriture me défend de les nommer ; mais il me suffît que Votre Majesté les con naisse, et qu'elle les déteste. Elle peut tout et la seule horreur qu'elle en a conçue sera plus efficace que toutes les lois pour en arrêter le cours. Ils ne soutiendront pas sa disgrâce, ni le poids de son indignation; et quand elle voudra, ces vices honteux au nom chrétien cesseront d'outrager Dieu et de scandaliser les hommes. C'est pour cela, Sire, que le ciel vous a placé sur le trône; c'est pour 'cela qu'il a versé si abondamment sur votre personne sacrée les dons de force, de sagesse, de piété qui vous distinguent entre tous les monarques de l'univers. Mais c'est par là même aussi que Votre Mjaesté attirera sur elle toutes les bénédictions dont Dieu récompensa autrefois la religion de David : Car je le protégerai, dit le Seigneur, parlant de ce saint roi, je l'appuierai, ma main s'étendra pour le secourir et mon bras le fortifiera; j'exterminerai ses ennemis de devant ses yeux, toutes ses entreprises réussiront; enfin, j'en ferai mon fils aîné, et je relèverai au-dessus de tous les rois de la terre, oracle accompli dans votre Majesté, encore plus visi-

(1) L'hérésie abattue : La révocation de l'édit de Nantes n'était pas publi'^p, mais elle était préparée efficacement par de nombreuses missions et des mesures de répressions peut-être excessives en quelques endroits.

(2) Il s'agit de monstres d'immoralité.

blement que dans le religieux prince en faveur duquel il fut d'abord prononcé. Nous n'en doutons point, Sire : voilà d'où sont venus et d'où viennent sans interruption ces prospérités et ces succès qui ont étonné foute l'Europe, et dont le bruit s'est répandu jusqu'aux extrémités de la terre. A ces succès, ô mon Dieu! à ces prospérités passées, vous en ajouterez de nouvelles; vous bénirez toujours un roi dont le premier soin est de vous honorer et de vous servir, dont le souhait le plus ardenl est de faire de sa cour, une cour chrétienne, et du monde même, s'il en était maître, un monde chrétien (1).

La leçon découle de l'énumération des prospérités de la France sous le règne de Louis; on sent que l'orateur se tient sur la réserve ; il parle des intentions du roi, de quelques sages mesures obtenues au profit de la religion et de la morale, mais il reste encore beaucoup à faire. Le journal de Dangeau parle de ce discours et donne à penser légitimement que le passage avait frappé les auditeurs; il dit à la date du 25 décembre 168Zi : « Le P. Bourdaloue prêcha et, dans son compliment d'adieu au roi, il attaqua un vice qu'il conseilla fort à Sa Majesté d'exterminer dans la cour. Ce compliment-là fut remarquable aussi bien que son sermon. » Les princes et les seigneurs coupables furent en effet éloignés de la cour; déjà en 1682, le marquis de Sourches parle de scandales contre lesquels le roi avait sévi rigoureusement ; le récit s'accorde avec ce que nous trouvons dans ce compliment qui date de deux années plus tard (2). De nouvelles bénédictions récompenseront le zèle que le roi met à faire de la cour une cour chrétienne. L'orateur exprime l'espoir que le roi n'en demeurera pas là ; l'avenir répondra au

(2) Voir Appendice n" XIX. L'immoralité punie à la cour ; détails extraits des mémoires du marquis de Sourches, année 1682.

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passé... On ne peut s'empêcher d'admirer la discrétion du prédicateur malgré son ardent désir de louer le souverain. Suivant toutes les probabilités, le mariage du roi avec M"^ de Mainlenon était accompli; mais cette mesure était-elle assez rassurante? Une vague inquiétude domine la langage du prédicateur, mais elle va disparaître bientôt pour faire place à la plus ferme confiance dans la persévérance du nouveau converti.

Nous avons trois sermons d'ouverture de Carême, prêches le 2 février, fête de la Purification de la sainte Vierge, pour cinq Carêmes, et une ouverture prêchée le jour de la Purification, avec deux sermons de clôture, suivis de compliments, pour la fête de Pâques.

Le premier sermon, qui se présente dans l'ordre adopté par l'éditeur, traite de P obéissance à la loi, nous en avons parlé au sujet de la conversion du roi à l'année de 167/i ; quelques allusions aux événements de l'année 1679, au traité de Nimègue et aux réformes accomplies à la cour, nous autorisent à supposer que Bourdaloue a prêché le même sermon le 2 février 1680.

Le deuxième sermon d'ouverture du Carême, pour le jour de la Purification, a été prononcé en février 1682 ; le compliment final l'indique clairement; nous en parlerons dans notre chapitre : Bourdaloue et V Eglise. L'allusion la plus saillante s'adresse à l'assemblée du clergé et au décret d'extension de la Régale (1).

Le troisième sermon d'ouverture du Carême, pour la fête de la Purification de la sainte Vierge, a dû. être prononcé en février 1689. Le verset raconte le mystère et nous présente la sainte Vierge et saint Joseph offrant le divin Sauveur à Dieu dans le temple de Jérusalem : Postquam impleti siint dies purgationis ejus secundum legem

(1) Voir T. IT; Bourdaloue et l'Église.

LE P. BODRDALODE ET LOUIS XIY 439

Moysi, iulerunt eum in Jérusalem ut sistei'ent eum Domino (1).

Le journal de Dangeau annonce cette prédication unique du P. Bourdaloue le jour de cette fête; la station du Carême fut remplie par le P. de la Rue.

Dans ce sermon, l'orateur montre que le domaine de Dieu sur l'homme est un domaine essentiel, universel et éternel (2) .

En ce jour, fête solennelle de l'ordre de Saint-Michel, les grands seigneurs de la cour se rassemblaient autour du roi, fiers de sa faveur et de leurs privilèges. Dè3 le début, l'orateur va les ramener à l'idée juste qu'ils doivent avoir d'euxmêmes. C'est la pensée qui doit un jour inspirer à Massillon ce premier mot de l'oraison funèbre de Louis XIV ; «Dieu seul est grand, mes Frères »,

Iln'yaqu'zm5ei(7neî<?',ditsaintPaul: Unus Dominwi {E^hA; •5); et Dieu seul a droit de prendi'e absolument celte qualité à l'égard de l'homme. Quand on dit, en parlant des grands de la terre que les hommes qu'ils ont élevés et dont ils ont fait la fortune, sont leurs créatures, c'est une flatterie que l'usage a introduite, mais que la religion, bien loin de l'approuver, contredira toujours. En effet, les grands peuvent bien avoir des serviteurs, ils peuvent bien avoir des sujets, ils peuvent bien môme avoir des esclaves ; mais il ne convient qu'à Dieu (Savoir des créatures qui, dans le fond de leur être, soient à lui et dépendent de lui (3)...

C'est dans cette dépendance qu'il fait consister le domaine essentiel de Dieu sur l'homme; son domaine universel consiste dans une entière oblation de nous-mêmes

(1) Luc, II, 22.

(2) T. XI, p. 235.

(3) T. XI, p. 236.

440 LE p. LOUIS BOURDALODE

à la divine Majesté ; dans la troisième partie du discours, l'orateur invite les fidèles à s'offrir au plus tôt à Dieu comme Jésus-Christ s'est offert de lui-même, c'est-à-dire par Marie sa mère. Ainsi nous reconnaîtrons le domaine éternel de Dieu sur nous.

Le compliment au roi nous place au commencement de l'année 1689, à la veille des épreuves de la nouvelle coalition entre l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande et l'Allemagne, au moment où se dénoue la révolution d'Angleteri-e ; le roi est encore glorieux des succès passés, mais son orgueil commence à souffrir de la stérilité de ses victoires. Le langage de l'orateur reste dans les formules ordinaires de l'éloge, avec des allusions à la coalition qui menace de nouveau ; en cet éloge qui exprime la pensée publique sur la prééminence du plus grand l'oi du monde sur tous les souverains de la terre, nous trouvons ce commentaire : « Que s'il est de l'intérêt et de l'honneur de Dieu, de maintenir Sa Majesté dans le lustre qui lui attire les regards du monde entier, c'est que plus le roi Louis sera grand, plus Dieu tirera de gloire des hommages qui lui sont rendus (1). » Bourdaloue ne doutait pas que le fils aîné de l'Église ne se fît toujours un honneur d'être son défenseur. C'est la pensée qu'il développe dans le compliment, c'est aussi un engagement qu'il lui fait contracter en l'honneur de l'Eglise. Nous en citerons les passages les plus saillants.

Cette morale. Sire, d'un Dieu souverain maître^ est pour les rois aussi bien que pour les autres hommes; et je le dis avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation en présence ■de Votre Majesté, qu'entre tous les autres monarques, il n'en est point qui rende au souverain Maître du monde de plus éclatants témoignages d'une soumission vraiment chré-

(1) T. XI, p. 292.

tienne. Nous vous voyons, Sire, au comble de la grandeur humaine; tout ce qui peut relever un roi, et lui donner dans le monde un grand nom, le ciel l'a réuni dans votre personne sacrée : l'éclat de la majesté, l'étendue de la puissance, la sagesse des conseils, le succès des entreprises, la gloire des armes. Voilà ce que nous admirons.

Et plus bas :

Qu'il est beau, Sire, après avoir paru sur le trône en souverain, pour imposer aux peuples la loi ; après avoir tant de fois paru à la tête des armées en conquérant, pour soutenir les droits de votre empire, et pour abattre l'orgueil et confondre les projets de tant de nations ennemies, de paraître ensuite aux pieds du Seigneur en suppliant, pour honorer son domaine, supérieur à toute domination, ou plutôt le principe et l'appui de toute domination; pour lui faire une protestation solennelle de la plus religieuse et de la plus humble dépendance; pour lui soumettre, par l'oblation la plus parfaite, tout ce qu'il vous a soumis ! Qu'il y a là de fermeté d'âme et de noblesse, qu'il y a d'équité et de droiture, qu'il y a de solide piété, et par conséquent de véritable grandeur ! Il est.) si je l'ose dire, de rintérêt et de ^honneur de Dieu, de maintenir Votre Majesté dans ce même lustre qui lui attire les regards du monde entier, puisque, plus vous serez grand, plus Dieu tirera de gloire des hommages que vous lui rendes. Il aura, Sire, dans votre personne royale, aussi bien que dans la personne de David, un roi selon son cœur, fidèle à sa loi, zélé pour sa loi, protecteur et vengeur de sa loi. Mais ce ne sera pas sans retour de sa part, ni sans récompense : après vous avoir couronné si glorieusement sur la terre, il vous prépare dans le ciel une couronne immortelle, que je vous souhaite au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit (1).

La leçon est ici habilement jointe à l'éloge, et, ne ces- (1) T. XI, p. 290.

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sons de le remarquer, c'est par la pratique des vertus solides, c'est toujours par l'humilité que Bourdaloue amène son auditeur à la vie chrétienne.

Il ne nous reste que deux sermons- pour la fête de Pâques, avec deux compliments de clôture. Le premier (1) a pour texte : Traditus est propter delicta nostra et rosurrexit pr opter justi/icationem nostram (2), et pour sujet, les caractères essentiels d'une vraie résurrection spirituelle, indiqués par la résurrection du Sauveur. Il ressuscite et paraît ressuscité, ce qui veut dire (\\i\\faut se convertir et paraître co)îverti. Le compliment final (3) fait partie du sermon pratique sur lequel nous nous sommes suffisamment étendu en parlant des discours qui ont le plus efficacement contribué à la conversion du roi {h).

Nous en disons autant du deuxième compliment de clôture, qui sert de conclusion au deuxième discours sur la Résurrection de Jésus-Christ (5), dans lequel l'orateur invite le roi à mettre autant de fermeté à vaincre ses passions qu'il en met à vaincre ses ennemis.

Les compliments directs à la reine Marie-Thérèse sont rares-, ils s'adressent à sa piété bien connue et ne laissent aucun indice sur l'époque où ils furent prononcés.

Le piremier termine l'introduction au sermon sur la religion chrétienne (6) pour le mercredi de la première semaine de Carême. Dans ce sermon, Bourdaloue condamne la curiosité des hommes qui demandent des prodiges pour affirmer leur foi ; et il montre qu'avec Jésus-

(1) T. IV, p. 287.

(2) Rom., IV, 25.

(3) Œuv., t. IV, p. 321.

(4) Voir p. 309.

Christ et son évangile, l'esprit de l'homme n'a plus rien à demander : l'orateur trouve, dans la conduite de la reine, la preuve sensible et convaincante de ce qu'il annonce. Aux yeux de l'orateur, la reine, par sa vertu, sa piété, était une merveille vivante, produite par Jésus-Christ, l'auteur de tout don parfait ; il s'exprime en ces termes :

Quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne, que de sanctifier au milieu de la Cour, et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde ; et cela seul ne doitil pas déjà nous faire conclure que cette religion est nécessairement l'ouvrage de Dieu, et non pas des hommes? Plaise au ciel, chrétiens, qu'un tel miracle ne serve pas un jour de témoignage contre nous î mais ne puis-je pas bien vous faire la même menace que nous fait à tous le Fils de Dieu dans notre évangile, en nous proposant l'exemple d'une reine : Regina surget in judiclo (Matt.,12 ; 42). Le Sauveur du monde parlait d'une reine infidèle, et je parle d'une reine toute chrétienne. Cette reine duMidi n'est tant vantée que pour être venue entendre la sagesse de Salomon : mais. Madame, outre que vous écoutez ici la sagesse même de Jésus-Christ et sa parole, quen'aurais-jepointàdirede la pureté de votre foi, de l'ardeur de votre zèle pour les intérêts de Dieu, de la tendresse de votre amour pour les peuples, des soins vigilants et empressés de votre charité pour les pauvres, de ces ferventes prières au pied des autels, de ces longues oraisons dans le secret de l'oratoire, de tant de saintes pratiques qui partagent une si helle vie, et qui font également le sujet de notre admiration et de notre édification? Cependant, Madame, Votre Majesté n'attend point aujourd'hui de moi de justes éloges, mais une instruction salutaire ; et c'est pour seconder sa piété toute royale que je m'adresse au Saint- Esprit, et que je lui demande, par l'intercession de Marie, les lumières nécessaires (1) .

444 LE p. LOUIS BOURDALOUE

On connaît la vie de Marie-Thérèse : délaissée dès la première année de son mariage, elle ne jouit guère de son royal époux que pendant les deux dernières années de sa vie, de 1681 à 1683, après ayoir vécu en présence de rivales et s'être pliée, plus encore par vertu que par caractère, à leurs caprices. On lui a reproché de n'avoir point fait assez d'avance au jeune roi ; mais n'était-ce pas au roi à venir au-devant d'une jeune princesse timide et pieuse, au milieu d'une cour fastueuse, évaporée? Sa piété qui ne s'est jamais démentie, fit sa force et sa consolation. Ainsi dès 1660, année du mariage, jusqu'en 1681, plus de vingt ans s'écoulèrent, sans que jamais la reine eût donné le moindre signe de mécontentement ; les deux dernières années de sa vie lui suffirent pour compenser cette longue épreuve. Elle aimait à remercier M™° de Maintenon de l'avoir fait rentrer dans les bonnes grâces du roi, auxquelles la mort vint sitôt mettre un terme.

Bourdaloue avait donc raison de dire : « Quel effet plus merveilleux peut avoir la religion chrétienne que de sanctifier, au milieu de la cour, et jusque sur le trône, la plus grande reine du monde (1)... » La parole suivante, qui donne place àlapieuse reine au tribunal du souverain Juge, Regina sur g et in jiidicio, dut faire pâlir les favorites coupables, menacées d'être un jour appelées à comparaître au même tribunal, pour rendre compte de leurs sacrilèges usurpations.

Le deuxième compliment termine l'exorde du sermon sur la parfaite observation de la loi, dont nous avons déjà fait ressortir la morale pratique. Ce sermon, sous un titre sans éclat, renferme les enseignements les plus élevés et les plus fermes que Bourdaloue ait donnés à la cour. L'orateur parle devant la reine, et montre

(1) T. II, p. 255.

qu'en transgressant volontairement et habituellement les préceptes qui paraissent de moindre importance, on s'expose à violer bientôt et en mille rencontres les plus graves préceptes et ce que la loi nous ordonne sous les plus grièves peines. Le compliment, conçu dans les termes les plus modestes, rend hommage aux vertus de la reine beaucoup trop oubliée; tout l'auditoire y applaudit et, par ses applaudissements, il proteste contre les scandales qui s'étalent autour d'elle :

Quelle consolation pour moi, Madame, de parler à une reine, ou devant une reine qui, sur le trône et malgré tous les dangers de la Cour, sait si bien rendre à Dieu ce qui lui est dû; qui, fidèle à la loi, et à toute la loi, va bien encore, dans la pratique, au delà de la loi; en un mot, qui, par la plus rare et la plus merveilleuse alliance, réunit dans son auguste personne tout l'éclat de la grandeur humaine, et tout le mérite de la sainteté chrétienne? Ce n'est donc point ici pour vous, Madame, une morale trop sublime et nouvelle ; mais sans que ce soit une morale nouvelle, ni trop relevée pour Votre Majesté, elle y trouvera toujours de quoi animer de plus en plus la ferveur de sa piété (1) .

A l'occasion d'un sermon de charité, prêché devant Monsieur, frère du roi, à Saint -Eustache, paroisse du prince, le P. Bourdaloue ajoute quelques mots flatteurs à l'adresse du duc d'Orléans (2). Le style et la pensée appartiennent au langage d'étiquette; vers la fin, cependant, Bourdaloue se révèle. Le prince, en effet, avait beaucoup de réformes à faire dans son entourage. Ou se • plaignait de l'influence que le chevalier de Lorraine exer-

(2) Premier vendredi de Carême, t. Il, p. 127.

446 LE P. LOUIS BODRDALOUE

cait sur sa conduite. On condamnait avec raison ses familiarités avec M"° de Montespan.

Nous donnerons la conclusion de ce compliment: il est peut-être trop flatteur, mais la dernière leçon rétablit les droits de la vérité. Le grand prévôt de la cour, marquis de Sourclies, convenait que le duc d'Orléans, frère du roi, avait de grandes qualités [1)', Bourdaloue, se contentait de lui reconnaître beaucoup de dispositio?îS naturelles et ajoutait avec finesse :

S'il m'est permis de le dire, Monseigneur, pour m'acquitter de mon ministère et pour votre édification, ces qualités que nous admirons ne doivent pas seulement servir à faire de Yotre Altesse Royale un prince selon le cœur des hommes, mais un prince vraiment chrétien, et selon le cœur de Dieu (2) .

Et en efl"et Dieu a droit d'être est plus exigeant que les hommes.

Toujours la leçon unie à l'éloge.

Le jour de la Pentecôte, Bourdaloue se vit en présence de la reine d'Angleterre, Marie-Beatrix d'Esté, épouse en secondes noces, du roi Jacques. Elle était (ille d'Alphonse d'Esté IV, duc de Modène, et de Laure Martinozzi, nièce de Mazarin. Obligée de quitter le royaume, elle arriva en France sous la conduite de Lauzun, le 21 décembre 1688; le roi Jacques II la rejoignit à Boulogne le li janvier 1689.

Le compliment du P. Bourdaloue termine le discours sur le mystère de la Pentecôte (3) . Le Journal des savants de 1709 [h] le signale comme touchant. Quand on se rappelle à quelles épreuves cette famille fut soumise par

(1) Mém. du marquis de Sourches, t. I, 1681.

(2j T. II, p. 128.

(4) Journal des Savants, année 1709, p. 346.

la révolution anglaise de 1688, on prend part à la vive émotion que l'on dut éprouver en voyant cette reine déchue faire revivre le spectacle de la vertu chrétienne aux prises avec l'adversité, au milieu de la cour de Louis XIV, alors dans tout l'éclat du faste de son siècle.

L'orateur ne se perd pas dans les considérations politiques; il ne voit dans la reine qu'une femme, une héroïne chrétienne, victime de sa fidélité à la foi catholique, et, à ce titre seul, digne de l'estime et de l'admiration des peuples.

Et vous, ô Esprit de mon Dieu, principe de toutes les grâces, auteur de toute sainteté, venez nous éclairer et nous fortifier; venez sanctifier ce^^e maison qui vous est dévouée^ et qui ne veut être gouvernée que par vous, parce que tout autre esprit que vous ne la tiendrait pas dans l'ordre qui y règne, et dans cette parfaite charité qui y a toujours entretenu la paix de Dieu. Vous nous mettez ici devant les yeux un exemple aussi éclatant qu'édifiant, seul capable de nous convaincre du souverain empire que vous avez sur les esprits et sur les cœurs ; une des plus grandes reines du monde, sanctifiée par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, qui, dans l'élévation de son rang, a su conserver l'esprit d'une profonde humilité, d'une solide piété, d'une sainte et exacte régularité ; une reine qui a tout sacrifié, et qui s'est sacrifiée ellemême pour sa religion ; une reine victime de sa foi, et persuadée de la vérité catholique, jusqu'à la défendre aux dépens de trois royaumes ; une reine dont les malheurs n'ont ni ébranlé la constance, ni ralenti le zèle ; enfin, une reine qui sert aujourd'hui de spectacle au monde, aux anges et aux hommes, mais encore plus à Dieu qui l'éprouve : voilà, divin Esprit, ce que nous regardons comme un chef-d'œuvre de votre grâce ; et telle est aussi. Madame, l'heureuse et glorieuse destinée de Votre Majesté. Dieu vous a choisie pour être une preuve, mais une preuve illustre et mémorable de la toute-puissance de son Esprit. Il vous a choisie pour

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allier dans votre personne toute la perfection du christianisme avec toute la grandeur du siècle. Il vous a remplie de Tesprit de vérité, de l'esprit de sainteté, de l'esprit de force, pour faire de vous un modèle des plus héroïques vertus. C'est ce qui nous inspire pour Votre Majesté une si profonde vénération (1).

Enfin nous trouvons deux compliments adressés à deux évêques d'Amiens, François Faure et Henry Feydeau de Brou. Le? attaches du P. Bourdaloue avec les deux prélats avaient une double origine : son séjour prolongé dans la ville d'Amiens, où il avait été régent de 1650 à 1654, puis prédicateur et confesseur, de 1666 à 1667 ; plus tard ils s'étaient rencontrés à la cour à titre de prédicateurs du roi.

Le premier compliment que nous ayons à citer, s'adresse à Mgr Faure, évêque d'Amiens en 1654 et mort en 1687. Cet évêque, d'abord religieux cordelier, s'attira, par son zèle et son talent oratoire, les bonnes grâces de la reine Anne d'Autriche, qui ne cessa par la suite de lui témoigner de l'estime et de la confiance. Il prêcha avec succès à la cour, ramena à la vraie foi plusieurs grands seigneurs: le duc d'Yorck, qui devint l'infortuné Jacques II, roi détrôné d'Angleterre, lui dut son retour dans le sein de l'Eglise catholique (2). Son activité et son zèle furent récompensés; la reine nomma Faure, évêque de Glandèves en Provence ; le roi Louis XIV le mit en possession du siège d'Amiens en 165A, et le nonama maître de sa chapelle en 1657. Mgr Faure était un évêque de cour, prédicateur habile, porté par tempérament à la conciliation : il sut à la fois ménager les Jansénistes et les Jé-

l2) Hist. des Évêq. d'Amiens, par M. J. B. M. D. S. Abbeville, 1770, p. 233.

suites; il faut cependant lui rendre cette justice, qu'il ne fut point appelé à siéger dans l'assemblée de 4682. On lui doit l'institution des confréries du Saint-Sacrement dans le diocèse d'Amiens. Pendant les années 1668-69-70, il se dévoua au service des malades de son diocèse atteints de la peste ; doué du don de la parole, il en fit usage pour l'instruction et l'édification de son diocèse. A la fin de sa vie, sachant par expérience, combien la liberté est nécessaire pour attirer les pécheurs au tribunal de la pénitence, il soutint les religieux, et en particulier les Jésuites, contre certaines exigences des curés au sujet de la communion pascale.

Le compliment qui nous occupe est extrait d'un sermon pour la fête de saint François Xavier. Ce grand saint était le patron de l'église du noviciat de la Compagnie au faubourg Saint-Germain. Il est vraisemblable que l'évêque d'Amiens, se trouvant à Paris pour prêcher l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre à Saint-Denis, le 20 novembre 4 670, fut invité à officier pontificalement le jour de la fête titulaire du noviciat, qui tombait un mardi 2 décembre. Le P. Bourdaloue, alors en résidence dans cette maison, prêchait pour la première fois l'Avent à la cour; il pouvait et devait se croire et se dire inférieur en éloquence à l'évêque d'Amiens, dont la réputation était depuis longtemps étabheet comme prédicateur et comme pasteur.

L'orateur vient d'exposer son sujet : la propagation de la foi par saint François Xavier, miracle non moins surprenant, ni moins divin que celui de la propagation de l'Évangile (1). L'orateur ajoute :

C'est, Monseigneur, ce que nous allons voir ; et je ne puis clouter qu'entre les honneurs que reçoit de la part des

(1) T. XII, p. 37.

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hommes, l'illustre saint dont nous célébrons la mémoire, il n'agrée surtout le culte et le témoignage de piété que Votre Grandeur vient ici lui rendre. On sait quel fut son respect et sa profonde vénération pour les évoques, légitimes pasteurs du troupeau de Jésus-Ghrist, et les dépositaires de l'autorité de Dieu ; on sait avec quelle soumission il voulut dépendre d'eux; que c'était sa grande maxime; que c'était, disait-il lui-même, la bénédiction de toutes ses entreprises, et que c'est enfin une des plus belles vertus que l'histoire de sa vie nous ait marquées. Mais, Monseigneur, si Xavier eût vécu de nos jours, et qu'il eût à travailler sous la conduite et sous les ordres de Yotre Grandeur, combien, outre ce caractère sacré qui vous est commun avec plusieurs, eût-il encore honoré dans vous d'autres grâces qui vous sont particulières? Aussi zélé qu'U était pour l'honneur de l'Évangile, combien eût-il révéré dans votre personne un des plus célèbres prédicateurs qu'ait formé notre France ; un homme dont le mérite semble avoir eu du ciel le même partage que celui de Moïse, et à qui nous pouvons si bien appliquer ce qui est dit de ce fameux législateur : Dieu l'a glorifié devant les têtes couronnées par le ministère de sa sainte parole, et lui a donné ensuite l'honorable commission de gouverner son peuple. Voilà, Monseigneur, ce qui eût sensiblement touché le cœur de Xavier; et Votre Grandeur n'ignore pas comment les nôtres sur cela même sont disposés. Que n'aije, pour traiter dignement le grand sujet qui me fait aujourd'hui monter dans cette chaire et paraître en votre présence, ce don de la parole et cette éloquence vive et sublime qui vous est si naturelle ! mais le secours du Saint-Esprit suppléera à ma faiblesse, et je le demande par la médiation de Marie.

Le sermon pour la fête de saint Jean-Baptiste renferme un éloge adressé à l'évêque d'Amiens, Mgr Feydeau de Brou, successeur de Mgr Faure. Nommé en 1687, il ne fut canoniquement institué qu'en 1692. Prélat dis-

tingué par sa science, il remplit la fonction de prédicateur et d'aumônier du roi; c^est à la cour qu€ des relations d'une certaine intimité s'établirent entre les deux orateurs.

En 1685, lorsque Bourdaloue fut envoyé à Montpellier, l'abbé Feydeau de Brou îe remplaça pour la station de l'Àvent.

Devenu évêque d'Amiens, trouvant dans son diocèse la réputation du P. Bourdaloue toujours vivante par les ministères qu'il y avait remplis, Mgr Feydeau de Brou se fit honneur de l'inviter à prêcher dans sa cathédrale. Bourdaloue répondit à l'invitation, bien certainement après l'année 'J.692, année du sacre de l' évêque, et avant l'année 1697, année dans laquelle l' évêque d'Amiens se compromit de nouveau avec la cour romaine, en protestant, avec quelques autres évêques français (1), contre l'approbation donnée à P«.ome au traité du cardinal Sfondrate, intitulé : Nodus praîdestinationis dissolutus. On se rappelle que le cardinal Sfondrate avait combattu les prétentions gallicanes de l'assemblée de 1682 , et , plus tard, les privilèges exagérés des ambassadeurs français à Pvome.

L'éloge du prélat appartient à un sermon pour la fête de saint Jean-Baptiste (2), dont le chef est une des plus insignes reliques du trésor de la cathédrale d'Amiens.

Bourdaloue adresse à l' évêque des paroles très flatteuses, et qui portent le caractère de la vraisemblance ; il loue son zèle, sa ferveur, sa vigilance, sa vigueur pour l'observation de la discipline et en même temps sa dou-

(1) Voir d'Avrigny, Mém. chron., an 1697. Le Tellier, archevêque de Reims; de Noailles, archevêque de Paris; Bossuet, évêque de Meaux; et de Sève, évêque d'Arras. Les jansénistes les appuyaient.

(2) ï. XII, p. 308.

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ceur pour la faire aimer. Il retrouve en lui « un prélat qui, comme saint Jean-Baptiste, à édifié la cour, et que la cour a respecté... qui n''a pas craint de reprocher aux grands leurs désordres... » Cet éloge nous présente le portrait de l'évêque accompli :

Du reste, chrétiens, parlant devant un prélat que je considère ici, non seulement comme l'évêque et le pasteur de vos âmes, mais comme un des maîtres de l'éloquence de la chaire, où tant de fois il s'est distingué, j'aurais eu besoin, dans tout ce discours, des dons excellents qu'il a reçus du ciel, et qu'il a su si dignement et si saintement employer. Du moins, Monseigneur, ai -je eu l'avantage de trouver en vous de quoi persuader à votre troupeau les saintes vérités -que je viens de lui annoncer, et de qaoi les lui rendre sensibles : car en faisant l'éloge du précurseur de Jésus-Christ, je n'ai pu m'empêcher de bénir le ciel, qui, pour ma consolation, me fait voir encore aujourd'hui dans votre personne, un prélat rempli de l'esprit de Jean-Baptiste et imitateur de ses vertus; je veux dire, un prélat aussi éclairé que zélé, aussi fervent que vigilant, et si j'ose m' exprimer de la sorte, aussi aimable que vénérable : un prélat plein de vigueur et de force pour faire observer la discipline, mais en même temps plein d'onction et de douceur pour la faire aimer; un prélat •qui, comme Jean-Baptiste, a édifié la cour, et que la cour a respecté ; que le plus grand des rois a honoré de son estime ; qui, prêchant aux grands du siècle avec une liberté tout évangélique, mais aussi avec une égale sagesse, les a instruits de leurs devoirs, et n'a pas craint de leur reprocher leurs désordres ; un prélat dont la saine doctrine, la solide piété, la vie édifiante lui ont mérité l'auguste rang qu'il tient; et qui, sans cesse occupé de ses fonctions, n'a en vue que la gloire de Dieu, que les intérêts de Dieu, que l'accroissement du culte de Dieu ; enfin, un prélat qui, dévoué aux travaux apostoliques, et, selon l'expression de saint Paul, n'estimant pas sa vie plus précieuse que lui-même, sacrifie

tous les jours sa santé aux exercices de son ministère, à consacrer de dignes sujets et à les former pour servir utilement à son Église, à visiter les ouailles que la Providence lui a confiées, à sanctifier son peuple et à le conduire dans le chemin de la perfection chrétienne. Yoilà, Monseigneur, les exemples que vous donnez ; et qui, plus efficaces que mes paroles, sont, pour toute cette assemhlée, autant d'exhortations pressantes et touchantes (1).

(l) T. XII, p. 345.

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