‹ Bourdaloue, sa vie et ses œuvres [microform]Chapitre 41 sur 86 · I. — PARIS RELIGIEOX A. UV FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

I. — PARIS RELIGIEOX A. UV FIN DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Quelques stations d'Avent et de Carême prêcliées à la Cour, une centaine de sermons rassemblés par le P. Bretonneau, sous le titre de dominicales, mystères, exhortations, panégyriques, instructions, ne peuvent représenter trente-quatre années d'un ministère toujours actif et toujours applaudi. Il faut donc admettre que l'orateur s'est multiplié lui-même, soit par la répétition de ses discours, plus ou moins modifiés, soit par l'improvisation, n 1

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soit par d'autres sermons que l'auteur a laissés dans Fombre lorsqu'il préparait la publication de ses œuvres en 1694.

Nos études sur l'apostolat du P. Bourdaloue à la Cour ont fait ressortir les sermons adressés au roi et à ses courtisans; il nous reste à suivre l'orateur dans les chaires de la ville, à Paris, où s'est écoulée la plus notable partie de sa vie.

La société parisienne était composée de magistrats, de seigneurs en attente d'emploi, de financiers et de traitants, de bourgeois enrichis, d'une pléiade d'hommes de lettres et de femmes d'esprit, dites précieuses, circulant au milieu d'un peuple animé d'une vive foi, du plus pur patriotisme, mais impressionnable, léger et frondeur.

L'auditoire était intelligent, mais il faut l'avouer, la moralité publique laissait beaucoup à désirer, et l'orateur sacré pouvait, avec profit, reproduire à la ville les plus sévères leçons qu'il prodiguait à la cour.

Au-dessus et dans un ordre à part, il faut placer le clergé, auprès duquel le P. Bourdaloue jouissait de la plus haute considération ; nous le trouvons souvent en relation avec les prélats les plus distingués; relations du ministère sacré avec Bossuet, Fénelon, Faure ; relations d'amitié avecl'évêqued'Avranches, le savant Huet, devenu le pensionnaire des Jésuites de la rue Saint- Antoine.

A côté du clergé, florissaient les corps rehgieux des deux sexes : phalanges puissantes par un surcroît obligé de vertu et de science. Si le haut clergé n'était pas irréprochable, il ne faut pas lui laisser toute la responsabilité de sa conduite ; elle appartient en grande partie à l'autorité souveraine qui s'arrogeait le droit de jeter dans ses rangs un trop grand nombre de sujets d'un médiocre mérite et sans vertus, comme sans vocation. Le P. Bourdaloue s'élève souvent contre ces désordres.

LE p. BOURDALOUR ET LA SOCIETE PARISIENNE à

Un coup d'œil rapide sur l'état topographique de Paris religieux à la fin du dix-septième siècle nous permettra de suivre l'orateur dans l'exercice de son apostolat dans la capitale.

A la fin du siècle, de 1670 à 1700, la ville de Paris subit de profondes modifications; le système politique inauguré par Richelieu et Mazarin, organisé par Colbert, transforma Paris en centre unique de la vie administrative de la France, dont l'âme résidait à Versailles.

Les anciennes enceintes de Philippe-Auguste et de Charles V, disparurent, débordées qu'elles étaient par le flot envahissant de l'agglomération parisienne.

La capitale, de temps immémorial, était partagée en trois parties distinctes : la Cité, la Ville et Y Université. Dans la Cité, berceau de la capitale, résidaient les premiers dignitaires de l'Eglise et du Parlement ; le palais archiépiscopal et le cloître résidence des chanoines, enveloppaient la cathédrale, reconstruite, telle que nous la voyons maintenant, sous le règne du roi Robert (996-1031) et continuée jusqu'à la fin du règne de saint Louis (1).

Le Palais, situé à l'extrémité occidentale de l'île, après avoir été la résidence des rois jusqu'à François I", était devenu le siège du Parlement. Entre ces deux résidences, vivait une population condensée, que les embellissements modernes ont fait disparaître avec raison ; dix paroisses et plusieurs chapelles lui donnaient les secours spirituels. La Madeleine, avec le titre d'église archipresbytérale, et Saint-Barthélémy étaient les plus importantes, après la ca:^édrale, seule église de la Cité, à notre connaissance, où le P. Bourdaloue ait porté la parole; il y prêcha le Carême en 167'J .

jl) Le grand autel a été consacré en 1182; l'éclifice ne fut terminé qu'à la fin du treizième siècle.

De l'autre côté du fleuve, sur la rive gauche, X Université, en prenant possession de la montagne qui jadis avait fait les délices des empereurs romains, donna son nom à cette partie notable de la capitale. Dès le treizième siècle, les écoles, d'abord ouvertes sous les murs du Louvre ainsi qu'au parvis Notre-Dame, vinrent s'établir sur les pentes de la montagne Sain te- Geneviève; c'est surtout au quatorzième siècle,, le plus désastreux pour notre France, que les collèges se multiplièrent, grâce à la vigilance de l'Église. Les paroisses appartenaient à l'arcliiprêtré de Saint-Séverin, dont la fondation date du onzième siècle; les plus importances étaient Saint-Côme (1), Saint-Etienne du Mont, Saint-André des Arts (2) et Saint-Benoît. Bourdaloue prêchait les Quarante-Heures de l'année 1704 qui fut la dernière année de sa vie, à Saint-Etienne du Mont ; il prêche à Saint-André des Arts l'Avent de 1694. Plusieurs couvents habitaient sur la montagne Sainte-Geneviève: Saint- Victor (3), les Capucins (4), Sainte-Geneviève (5) , les Jacobins (6) ou Dominicains, les Cordeliers (7) , les Bernardins (8), les Chartreux (9), les Oratoriens de

(1) L'église Saint-Gôme était située à l'angle de la rue de l'École de médecine et du boulevard Saint-Michel; la rue Racine est de création moderne.

(2) Cette église occupait la place actuelle Saint-André-des- Arts ou des Arcs.

(3) L'abbaye Saint- Victor s'étendait sur le versant, oriental, depuis la rue Guvier, autrefois rue de Seine, et la rue Linné jusqu'à la rivière

(4) Sur le boulevard Port-Royal, à la hauteur de la rue de la Santé.

\5) Le lycée Henri IV actuel et la place du Panthéon.

(6) Autrement dit les Dominicains, occupaient la rue Soufflot jusqu'à la rue Gujas.

(7) L'hôpital actuel de la Clinique.

(8) La rue du même nomindique l'emplacement.

(9) Le terrain actuellement en construction, entre le Luxembourg et l'Observatoire.

Saint-Magloire (1). On y trouvait encore de nombreuses communautés de femmes comme les filles de la Visitation de S*" Marie du deuxième monastère (2), les Ursulines (3), les religieuses du Carmel, les abbayes du Val-de-Grâce et de Port-Royal (U), et d'autres que nous aurons l'occasion de signaler.

C'est surtout à l'ouest que Paris reçut de grands accroissements à la fin du dix-septième siècle, sur le territoire de l'abbaye Saint-Germain, depuis les murs de Philippe-Auguste, indiqués par les rues Mazarine et Monsieur-le-Prince à l'est, jusqu'à Grenelle à l'ouest, entre la Seine et les boulevards des Invalides et Montparnasse.

Une seule paroisse, Saint-Sulpice, érigée au commencement du treizième siècle sous le nom de Saint-Pierre (5) , desservait cette population toujours croissante. On commença l'église que nous voyons maintenant en 16/i5, sur les dessins de l'architecte Gamart ; la nef ne fut terminée qu'en 1736 (6), et la dédicace eut lieu le 30 juin 17h^. Le P. Bourdaloue y prêcha devant le grand Condé, paroissien de Saint Sulpice ; nous l'y retrouvons au Carême de

Cette paroisse unique, pour le territoire de l'abbaye Saint-Germain jusqu'à la Révolution, comptait 90,000

(!) Aujourd'hui école des Sourds-Muets.

(2) Aujourd'hui les dames de Saint-Michel rue Saint- Jacques.

(3) Au croisement de la rue des Ursulines et de la rue Gay- Lussac.

(4) Les trois établissements existent encore.

(5) La chapelle Saint-Pierre était située au haut de la rue des Saints-Pères, dans l'endroit où l'on trouve aujourd'hui l'Académie de médecine qui n'est autre que l'ancienne église des Pères dé la Charité. C'est par corruption que le nom de Saint-Pierre a été changé en celui de Saint-Père puis des Saints-Pères.

(6) Hurtaut et Magny, Bict. hist. de la ville de Paris.

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habitants en 1767. Les nombreuses églises et chapelles conventuelles ont contribué à conserver la foi et la piété dans cette population.

A la fin du siècle, la noblesse commença à affluer sur le territoire de Saint-Germain parallèlement à la Seine jusqu'à la rue de Sèvres; là s'élevèrent de nombreux et brillants hôtels, habités par les princes du saag, comme les Condé au Palais-Bourbon, les princes de Couti, les ducs de Chevreuse, de la Rochefoucault. De nombreux monastères, fuyant le bruit de la ville, vinrent s'y réfugier, et le faubourg Saint-Germain devint bientôt le plus recherché des quartiers de Paris.

Sur la rive droite, la porte du Grand Châtelet était le point de départ d'un rayonnement de voies pubhques qui se partageaient la circulation à travers la ville proprement dite : à l'est, par la rue Saint- Antoine, vers l'Allemagne ; au nord, par les rues Saint-Martin et Saint-Denis, vers la Flandre et l'Angleterre; à l'ouest, par la rue Saint-Honoré et les rives de la Seine, vers le littoral normand.

En sortant du Grand Châtelet, on entrait dans un dédale de rues étroites et obscures où la population industrielle et commerçante était entassée. Elle avait pour paroisses Saint- Jacques-la-Boucherie , Saint-Leu, Saint -Germain l'Auxerrois, les Saints-Innocents, Saint-Sauveur, Saint- Nicolas des Champs, Saint-Eustache. Nous trouvons le P. Bourdaloue à Saint-Eustache, aux Carêmes de 1673 et 4688 ; à Saint-Germain l'Auxerrois, aux Caiêmes de 1675 et 1 681 ; en 1679, il se fait entendre à Saint-Jacques-la-Boucherie ; à Saint-Roch, en 1685 ; à Saint-Nicolas des Champs il prêche l'Avent de 1690.

A l'est de la ville, sur la rive droite, s'étendait le quartier du Marais, dont le développement commence avec le dix-septième siècle sous Henri IV, continue sous Louis XIII, jusqu'aux premières années du dix-huitième siècle.

LE P. BOURDALOUB Ëï LA SOCIÉTÉ PABISIENNE 7

Sous le règne de Louis XIII, remplacement occupé jadis par les palais des Tournelles, de Saint-Paul et Barbette, si célèbres sous les Valois, fut transformé en quartier neuf; la place Roijale en devait être le centre; il était circonscrit par la Seine, les boulevards actuels Beaumarchais et la rue du Temple. La place Pioyale, élevée sous l'inspiration du roi Henri IV, ne fut terminée qu'en 1612. Le génie centralisateur de ce grand prince se trahit dans les dénominations des rues qui devaient porter les noms des provinces du royaume. Depuis cette époque, de nombreux hôtels s'élevèrent; le plus grand nombre appartenait à la haute magistrature. Le secrétaire d'Etat, Claude le Peletier, habitait la rae Vieille-du-Temple ; le chancelier Boucherat avait son hôtel rue de ïurenne ; les Lamoignon, M"^" de Sévigné, Fieubet, et mï grand nombre de personnages attachés au Parlement ou à la Cour, habitaient le Marais. Ils avaient pour paroisses, Saint-Jean en Grève, derrière l'Hôtel-de- Ville, Saint-Gervais, Saint-Paul ; les églises du petit Saint-Antoine, de Saint-Louis des Jésuites, des Célestins, des Minimes suppléaient à l'insuffisance des paroisses.

Vers la fm du siècle, les remparts qui allaient de la porte Saint-Denis à la porte Saint-Honoré, aujourd'hui place du Théâtre-Français, disparurent, et la ville s'étendit de la Madeleine, de la Ville-l'Évêque, à. la naissance des Champs-Elysées actuels.

A la même époque, le cardinal de Richelieu construisit son hôtel, connu depuis sous le nom de Palais-Royal. Colbert suivit son exemple, rue des Petits-Champs, et depuis s'élevèrent les hôtels de Gramont, de Louvois, de Pontchartrain, de Pomponne, et autres.

Saint-Eustache était la paroisse principale du quartier, Bourdaloue y prêcha devant les princes, hôtes du Palais- Royal; Saint-Roch était paroisse en 1640; Saint-Sauveur,

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rue Saint Denis (1), était paroisse dès le douzième siècle.

Tel était l'aspect du nouveau Paris au commencement du dix-huitième siècle, nous en trouvons une description curieuse dans un des historiens les plus accrédités de la capitale, Germain Brice :

« Les nouveaux plans de Paris, dit-il en 1725 (2), donnent de l'étonnement, quand on les compare aux anciens » ; puis il ajoute : « On peut même assurer très hardiment qu'elle augmente encore très considérablement tous les jours par les nouvelles et prodigieuses fortunes que divers particuliers autrefois absolument inconnus y ont faites dans ces dernières années ; la dépense et le luxe immodérés des gens d'affaires n'ayant jamais paru avec tant d'éclat, comme on a dû remarquer depuis environ trente ans. » Germain Brice condamne ainsi l'époque funeste de la Régence et des dernières années du règne de Louis XIV qui l'ont préparée.

Les dernières années auxquelles l'auteur fait allusion, avaient été cependant des années calamiteuses ; d'où nous concluons qu'alors comme aujourd'hui, il se trouvait des hommes cupides, âpres au gain, vicieux et sans pudeur, qui savaient profiter du désarroi universel pour entasser fortune.

Le P. Bourdaloue était donc dans son droit, quand il poursuivait du haut de la chaire les scandaleuses richesses des uns, le luxe des autres et l'affaiblissement de la foi dans le grand nombre des libertins, c'est-à-dire des libres penseurs du temps ; il pouvait leur teuir le langage sévère que nous avons recueilli dans le panégyrique de sainte Geneviève, patronne de Paris, ofz, prophète austère, il

(1) A l'angle de la rue Saint-Denis et Saint-Sauveur côté pair.

vient, comme un nouveau Moïse, rappeler ce peuple à son devoir (1).

Qu'est-ce que cette ville si nombreuse, s'écrie-t-il, et quel spectacle présenterais-je à vos yeux, si je vous en faisais voir toutes les abominations? Qu'est-ce, dis-je, que Paris? un monstrueux assemblage de tous les vices, qui croissent, qui se multiplient, qui infectent et les petits et les grands, et les pauvres et les riches, qui profanent même ce qu'il y a de plus sacré, et qui s'établissent jusque dans la maison de Dieu. Ne tirons point le voile qui couvre en partie ces horreurs; nous n'en connaissons déjà que trop. Or, que seraitce donc, si nous n'avions pas une médiatrice pour prendre nos intérêts auprès de Dieu, et pour arrêter ses coups? Mais après tout, mes Frères, Dieu ne se lassera-t-il point, la mesure de nos crimes ne se remplira-t-elle point, et ne pourra-t-il point arriver que ce secours de Geneviève cesse enfin pour nous? Quand les Israélites eurent oublié le Seigneur, jusque? à faire des sacrifices à un veau d'or, pendant que Moïse était sur la montagne et priait pour eux, l'Écriture nous apprend que Dieu en fît un reproche à ce législateur. Va, Moïse, lui dit-il, descends de la montagne, et tu verras le désordre de ton peuple, car c'est ton peuple et non plus le mien; ce n'est plus mon peuple, puisqu'il a choisi un autre Dieu que moi, et que, dans l'état de corruption où il est réduit, je ne le connais plus ; mais c'est encore le tien, puisque, tout corrompu qu'il est, tu viens intercéder et me solliciter pour lui. Ya donc, et tu seras toi-même témoin de ses dérèglements et de ses excès? Tu te promettais quelque chose de sa piété et de sa religion ; mais tu connaîtras en quelle idolâtrie il est tombé depuis qu'il t'a perdu de vue : après s'être abandonné à l'intempérance, aux jeux, aux festins, à la bonne chère ; après s'être plongé dans les débauches les plus impures et les plus abominables, tu verras avec quelle insolence il s'est fait une idole qu'il adore comme le

(1) T. XII, p. 215.

Dieu d'Israël, protestant qu'il n'y a point d'autre divinité que celle-là qui l'ait pu tirer de la servitude, voilà oii en est ce peuple qui t'est si cher. Mais laisse-moi, Moïse, ajoute le Seigneur, car je vois bien que c'est un peuple, indocile et endurci dans son pécbé; ne me parle donc plus en sa faveur, ne t'oppose plus au dessein que j'ai de l'exterminer et de le perdre ; tes prières me font violence, donne-moi trêve pour quelques moments, afm que ma colère éclate. Je sais, chrétiens, ce que fit Moïse; qu'il ne se désista pas pour cela de demander grâce (1)...

Malgré sa réputation de moraliste sévère, le P. Bourdaloue n'était pas le moins recherché des prédicateurs, il l'était d'autant plus, qu'animé d'un zèle vraiment apostolique, il ne savait pas marchander ses services.

Il est à Paris comme à la Cour, avec sa méthode rigoureuse, ses divisions et ses tableaux de mœurs ; ce sont les mêmes thèses qu'il soutient, avec les changements que réclame la diversité des auditoires; il prêche la même doctrine, à Saint-Germain-en-Laye, à Saint-Paul, à la Salpêtrière, et partout il enlève l'admiration.

Dans cette étude sur la prédication du P. Bourdaloue à Paris, nous n'avons pas l'intention de faire un cours de morale à l'adresse des bourgeois de la capitale d'après l'orateur; nous nous arrêtons à quelques-uns des sujets qu'il a traités pour la réforme ou l'amélioration des mœurs chrétiennes de la société parisienne, du monde profane ou du monde religieux. Nous entendrons son enseignement sur la famille, le mariage, l'éducation et la vocation des enfants, le soin des domestiques. Nous le suivrons dans ses invectives contre les mœurs relâchées du temps, les conversations, les divertissements, la tenue à l'église.

A sa suite, nous pénétrerons dans le sanctuaire oùBour-

(1) T. XII, p. 215. Panég. de sainte Geneviève.

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daloue, toujours avec le même zèle, travaille à la formation des séminaires et à la réforme du clergé.

Dans les communautés religieuses de Paris, nous le rencontrons souvent aux cérémonies, toujours solennelles, qui accompagnent la prise d'habit et la profession religieuse.

Nous r étudions comme directeur des âmes, soit dans les monastères, soit dans le monde dévot; nous parlons de l'heureuse influence qu'il a exercée sur la conduite de M""" de Maintenon, comme directeur de conscience.

Enfin, nous le montrons dans l'exercice de l'apostolat de la charité, usant les derniers restes de ses forces et de son talent à plaider la cause des pauvres, des malades, des orphelins et des prisonniers.

II. — LA FAJIILLE. — LE MARIAGE. — LA VOCATION DES ENFANTS. LE SOIN DES DOJLESTIQUES.

La famille se compose d'un chef, le père et la mère de famille; des enfants et du monde domestique.

Sur ces sujets, divers dans leur unité, la parole de l'orateur est féconde, elle est originale, pleine d'instructions claires, solides et toujours empreintes d'un cachet de sévérité mesurée.

Le mariage (1) est le fondement de la famille comme la famille est le fondement de la société : le P. Bourdaloue nous le présente avec son cortège de dévoilas, ^q peines et de dangers; tableau qui lui laisse peu d'attraits auprès des esprits légers ; aussi n'est-ce point à eux qu'il s'adresse;

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son discours est fait pour les esprits sérieux qui secouent le joug des passions vulgaires, pour ne suivre dans le mariage que la voix surnaturelle de la vocation.

Dans la nouvelle loi, dit l'orateur, le mariage est un sacrement, c'est le lien d'une mutuelle société, pour la propagation légitime des enfants de Dieu; il impose des devoirs et des obligations à remplir; à-Qs peines à supporter ; des dangers à repousser.

La première partie du discours traite des obligations^ et la première à remplir avant de s'engager, c'est d'étudier sa vocation; de purifier sa conscience en s'y engageant; et qu'arrive-t-il le plus souvent? c'est qu'au lieu d'apporter ces conditions essentielles, on s'engage dans le mariage par des considérations humaines; c'est l'argent qui forme les unions, « d'où vient ensuite ce dérèglement si commun, — l'observation est de notre moraliste, — qu'après un mariage contracté sans attachement, on fait ailleurs de criminels attachements sans mariage », le sacrement unit les époux sans leur donner les grâces du sacrement, et les obligations deviennent impraticables. L'amour mutuel, conforme à l'amour de Jésus-Christ pour son Église, est impossible; l'amour respectueux fait place à la familiarité sans respect, qui ne tarde pas à dégénérer en mépris: l'épouse est impuissante à sanctifier son mari ; et cependant que ne peut une femme chrétienne quand elle est animée d'une foi vive! à ce sujet, l'orateur cite pour exemple d'une épouse chrétienne, la mère de Léta, qui convertit son époux idolâtre; pour moi, disait saint Jérôme, je pense que Jupiter même qu'adoraient les payens, aurait cru en Jésus -Christ, s'il eût vécu dans une si sainte alliance.

Mais le plus souvent la division règne; et ici nous trouvons un tableau d'un mauvais ménage qu'il n'est pas inutile d'étudier.

Une femme est entêtée, est capricieuse, est idolâtre de sa

personne, aime le jeu, la dépense, les vains ajustements, les

compagnies et les divertissements du monde. Un mari est

impérieux, est jaloux, est chagrin, est emporté et colère,

aime son plaisir et la débauche. Et parce qu'ils ne voudraient

pas se faire la moindre violence, l'une, pour revenir de ses

entêtements, pour régler ses caprices, pour mettre des bornes

à son jeu, à ses dissipations, à ses vanités, à son attachement

au monde; l'autre, pour abaisser ses hauteurs, pour adoucir

ses chagrins, pour se défaire de ses soupçons injustes et de

ses inquiétudes outrées et mal fondées, pour modérer ses

emportements, et pour se retirer de ses débauches : de là

viennent les contrariétés, les plaintes réciproques et les

murmures, les reproches aigres et amers. On conçoit du

dégoût l'un pour l'autre; et souvent enfin, pour prévenir de

plus grands désordres, on se trouve réduit à se séparer l'un

de l'autre. Divorces et séparations que la loi des hommes

autorise, mais qui ne sont pas pour cela toujours justifiés

devant Dieu et selon la loi de Dieu (1) .

Autre obligation contractée par l'union conjugale; la propagation de la famille et l'éducation des enfants : il faut leur donner l'existence, entretenir cette existence; leur faire une position dans le monde, et surtout en faire des chrétiens :

De quoi néanmoins un père et une mère auront-ils plus particulièrement à répondre devant Dieu, si ce n'est de la sanctification de leurs enfants? Comme c'est là sans contredit la première de toutes les affaires, ou plutôt comme c'est l'unique affaire, c'est à celle-là qu'ils doivent être spécialement attentifs dans l'instruction des enfants dont ils sont chargés. Et par conséquent, c'est à eux de porter leurs enfants à Dieu, et de les entretenir dans la crainte de Dieu ; à eux de corriger les inclinations vicieuses de leurs enfants,

et de les tourner de boime heure à la vertu ; à eux d'éloigner leurs enfants, et de les préserver de tout ce qui peut corrompre leur cœur : domestiques déréglés, sociétés dangereuses, discours libertins, spectacles profanes, livres empestés et contagieux; à eux de procurer à leurs enfants de saintes instructions, de leur donner eux-mêmes d'utiles conseils, surtout de leur donner de salutaires exemples, s'étudiant à ne rien dire et à ne rien faire en leur présence, qui puisse être un sujet de scandale pour ces âmes faibles et susceptibles de toutes les impressions (1)...

La deuxième partie s'étend sur les peines du mariage; il prend ses auditeurs à témoin de la vérité de sa parole; le joug qui unit les époux les condamne à une espèce de servitude par l'indissolubilité du lien. Sans doute les vœux de religion attachent irrévocablement à Dieu, mais le religieux sait à quoi il s'engage, tandis que l'union conjugale lie deux inconnus, et si l'antipathie vient à naître, quel supplice! Plût à Dieu, ajoute l'orateur, qu'il y eut un noviciat pour le mariage, comme pour la vie religieuse !

Bourdaloue fait ressortir toutes les chances malheureuses cle l'union conjugale, les ruses mises en œuvre par les intéressés, et toujours découvertes trop tard, d'où il conclut que le célibat serait préférable au mariage; il s'explique cependant et reconnaît que par la prière et l'assistance divine, on peut écarter tous les dangers.

Autre peine qui surgit d'un mariage mal assorti.

Je m'arrête à la seule diversité d'humeurs qui se rencontre souvent entre une femme et un mari. Quelle croix et quelle épreuve! quel sujet de mortification et de patience ! Un mari sage et modeste avec une femme volage et dissipée; une femme régulière et vertueuse avec un mari libertin et impie.

De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en Yoit-on où se trouve la sympathie des cœurs? et s'il y a de l'antipatliie, est-il un plus cruel martyr? Du moins si l'on savait par là se sanctifier ; si l'on portait sa croix en chrétien, et que d'une triste nécessité on se fît une vertu et un mérite; mais ce qu'il y a de bien déplorable, c'est que ces peines domestiques ne servent encore qu'à vous éloigner davantage de Dieu, et qu'à vous rendre plus criminels devant Dieu. On cherche à se dédommager au dehors; on tourne ailleurs ses inclinations, et à quels désordres ne se laisse-ton pas entraîner? Du reste, quelles animosités et quelles aversions ne nourrit-on pas dans l'âme ? En quelles plaintes et en quels murmures, en quelles désolations et en quels désespoirs les années s'écoulent-elles? On demeure dans ces dispositions jusqu'à la mort; et, comme disait saint Bernard, on ne fait que passer d'un enfer à un autre enfer, d'un enfer de péché et de crime à un enfer de peine et de châtiment, de l'enfer du mariage au véritable enfer des démons (1):

Après ce tableau, Bourdaloue montre comment s'exerce la vengeance de Dieu sur les unions contractées en dehors de sa volonté ; il rassemble à ce sujet tous les éléments de divorce nés d'un mari bizarre, impérieux, violent, avare, prodigue, indifférent, jaloux, en présence d'une femme vaine, indiscrète, mondaine et dissipée, obstinée et opiniâtre, inconstante, fière, emportée.

D'autres peines naissent d'une obligation non moins rigoureuse, de Y éducation des enfants.

Source inépuisable de tourments, dit le P. Bourdaloue ; les enfants sont toujours pour le père et la mère une croix bien pesante : il y a les soins de la première enfance ; puis, s'ils sont bons sujets, il faut penser a les pourvoir; les conservera-t-on, pourra- t-on les établir?

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S'ils sont mauvais, s'ils sont sans génie, sans talent, ingrats, sans naturel, déréglés et débauchés, prodigues et dissipateurs, opposés à tout sentiment de christianisme, à tout sentiment d'honneur, que de chagrins pour la vie! et d'autant plus amers que les premiers coupables sont les parents eux-mêmes; aussi quel jugement terrible ils se préparent !

Ah! mes chers auditeurs, s'écrie l'orateur, combien de pères, dans le christianisme, à qui Dieu pourrait faire, au moment que je parle, la même menace et la même prédiction ? Parce que vous vous êtes laissé amollir par une tendresse criminelle, et que vous l'avez conservée à mon préjudice pour des enfants impies, athées, perdus de conscience ; parce que, voyant leurs désordres, vous n'avez pas voulu oublier que vous étiez leur père, pour vous souvenir que j'étais votre Dieu, ou que vous vous êles seulement souvenu que vous étiez leur père pour les aimer, sans vous souvenir que vous l'étiez encore pour les corriger; parce qu'en mille occurrences où je vous demandais raison de leurs déporlements, vous n'avez pu consentir à vous élever contre eux, pour venger mes intérêts, je vous priverai de ces bénédictions que j'ai coutume de répandre sur mes serviteurs et sur ceux qui leur appartiennent : elles ne seront ni pour vous, ni pour ces enfants dont vous êtes idolâtres, et sur qui vous fondiez vos espérances dans l'avenir. Je détruirai votre maison, j'abaisserai votre grandeur, je saperai les fondements de cet édifice imaginaire que vous vous promettiez de bâlir ; et par la juste sévérité de mes châtiments, vous reconnaîtrez que je n'ai besoin que de moi-même pour tirer, quand je le veux, une vengeance exemplaire des injures que je reçois, et de ceux qui les pardonnent trop aisément (1).

La conclusion est toujours la même, il ne fallait pas

(1) T. YI, p. 71.

s'engager dans le mariage, sans y être appelé de Dieu, et, avant de l'embrasser, il fallait prévoir les dangers où il expose.

Dans la troisième partie, Bourdaloue, avec une sévérité qui nous frappe, mais que la licence du siècle explique, expose les dangers du mariage dans l'amour mutuel des époux, et dans le soin qu'ils doivent donner à leurs intérêts temporels; il relève la chasteté conjugale, il apprend à régler la conduite des époux, ils doivent partager les peines sans épouser les torts, ils ne doivent point se préoccuper outre mesure des biens temporels, qu'il faut acquérir et conserver, tout en restant détaché des biens de la terre.

En présence des dangers, des peines comme des obligations du mariage, il faut recourir à Dieu auteur de tout don, et prévenir les effets de sa justice quand il en est temps encore, en un mot, il ne faut pas s'engager sans consulter Dieu.

Nous avouons que Bourdaloue est sévère sur le mariage et cependant nous aurions tort de le condamner avant d'avoir étudié sérieusement Fétat moral du siècle. Nous ne voulons ni ne pouvons censurer sa doctrine, elle est de tous points conforme à l'évangile et n'infirme en rien le mérite et la valeur du mariage chrétien. Nous passons aux devoirs de la famille par rapport à la vocation des enfants que Bourdaloue expose dans le sermon pour le premier dimanche après t Epiphanie (1) .

Dans le cour de sa vie, Bourdaloue n'a jamais oublié que son père avait retardé de trois mois son entrée en religion, et bien qu'il ait donné l'exemple d'une soumission parfaite à la volonté paternelle, en pareille occurrence, il tint toujours à montrer que la destinée de l'homme relève

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avant tout de Dieu : soit par expêrienxie peTSonnelîe, soit par l'expérience acquise au milieu des écolïers ayec lesquels il avait vécu, Bourdaloue attachait une grande importance à ce sujet; il est, disait-il, en commençant son sermon du premier dimanche après l'ÉpMpihanie , il est d'une conséquence infinie.

L'orateur, avec l'autorité que personne- ne lui refuse, affirme que le plus grand nombre des përes et mères ignorent leurs devoirs par rapport à la disposi'tion de leurs enfants, en matière d^état et de vocation. Il est donc important qu'on les leur explique, et voilà, ajoute-t-il, ce que j'entreprends dans ce discours. Et pourquoi n'hésite-t-il pas à entrer dans l'intérieur de la famille? c'est parce que là où la religion et la conscience sont intéressés, il est de son devoir d'instruire.

Bourdaloue affirme que les pères et mères n'ont pas à disposer de la vocation de leurs enfants, tout en les rendant responsables du choix que font ces enfants. Si quelqu'un voit une contradiction entre ces deux propositions, qu'il sache qu'elle n'est qu'apparente. Dieu seul peut disposer de la vocation des hommes. Si le père usurpe ce droit, il s'insurge contre Dieu et compromet l'avenir' de ses enfants. Dieu est en effet notre premier père ; et surtout il est le père de notre esprit, le père de nos âmes ; nous trouvons sur ce sujet un admirable passage, sur la dignité des âmes qui ne relèvent que de Dieu :

Un père sur la terre peut disposer de l'éducation de ses enfants : il peut disposer de leurs biens et de leurs partages ; mais de leurs personnes, c'est-à-dire, de ce qui porte avec soi engagement d'état, il n'y a que vous, ô mon Dieu! disait le plus sage des hommes, Salomon, il n'y a que vous qui en soyez l'arbitre; c'est un droit qui vous est réservé : Tu autem cum magnâ reverentiâ disponis nos (Sap. 12; 18). Expression

lE P. BOURDAtOUE ET LA SOCIÉTÉ PARISIENNE 19

admirable, et qui renferme un sentiment encore plus digne d'être remarqué : Cum magnâ revereniiâ. Car c'est comme s'il disait : Vous n'avez pas voulu, Seigneur, que cette disposition de nos personnes fût entre les mains de nos pères temporels, ni qu'ils en fussent les maîtres. Tous avez bien prévu qu'ils n'en useraient jamais avec les égards ni avec le respect que nos personnes méritent. Et en effet, mon Dieu, nous voyons qu'autant de fois ils s'ingèrent dans cette fonction, c'est toujours avec des motifs indignes de la grandeur du sujet et de la chose dont U s'agit : car il s'agit de pourvoir des âmes chrétiennes, et de les établir dans la voie qui les doit conduire au salut; et eux n'y procèdent que par des vues basses et charnelles, que par de vils intérêts, que par je ne sais quelles maximes du monde corrompu et réprouvé : se souciant peu que cet enfant soit dans la condition qui lui est propre, pourvu qu'il soit dans celle qui leur plaît, dans celle qui se trouve plus conforme à leurs fins et à leur ambition ; ayant égard à tout, hors à la personne dont ils disposent ; et par un désordre très criminel et très commun, accommodant le choix de l'état, non pas aux qualités de celui qu'ils y engagent, mais aux désirs de celui qui l'y engage. Or, n'est-ce pas là blesser le respect dû. à vos créatures, et surtout à des créatures raisonnables? Mais vous, Seigneur, qui êtes le Dieu des vertus, vous nous traitez bien plus honorablement ; car disposant de nous, vous ne considérez que nous-mêmes, et à voir comment en use votre providence, on dirait en quelque sorte qu'elle nous respecte ; Cum, magnâ revereniiâ disponis nos (i) .

La vocation est une grâce qtie Dieu seul peut dispenser ; un être infiniment sage peut seul assigner à chacun la place qu'il doit occuper dans le monde et qui doit le conduire à la fin dernière, au salut; or la sagesse de l'homme est bien courte.

20 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Bourdaloue en vient aux détails pratiques et dévoile les intrigues qui décident des vocations de son siècle et surtout des vocations ecclésiastiques et religieuses. Ce passage nous présente un tableau de mœurs plein de verve et de vérité :

Ce cadet n'a pas l'avantage de l'aînesse : sans examiner si Dieu le demande, ni s'il l'accepte, on le lui donne. Cet aine n'a pas été, en naissant, assez favorisé de la nature, et manque de certaine qualités pour soutenir la gloire de son nom : sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire à le dégrader, on le rabaisse au rang du cadet, on lui substitue celui-ci : et pour cela on extorque un consentement forcé, on y fait servir l'artifice et la violence, les caresses et les menaces. L'établissement de cette flUe coûterait : sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie : il faut bien qu'elle le soit puisqu'il n'y a point d'autre parti pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état : il faut supposer qu'il l'y veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de vocation : c'en est une assez grande que la conjecture présente des affaires, et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grâce d'attrait : cette grâce lui viendra avec le temps, et lorsqu'elle sera dans un lieu propre àla recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire, dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu d'une cérémonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre, et l'on en l'ait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses yeux, et provoque sa vengeance (1).

Dans le livre des pensées, en traitant de l'état religieux l'orateur ne craint pas d'appeler parricides les parents qui enferment leurs enfants dans les cloîtres, sans vocation. Nous citons ce remarquable anathème dans le chapitre que nous consacrons aux instructions de Bourdaloue sur l'état religieux (1).

Si Bourdaloue ne veut pas de vocations forcées pour l'Église, il ne les accepte pas non plus pour la vie dans le monde; c'est toujours à Dieu qu'il faut en référer, lui seul est le maître. Mais les enfants ont aussi leurs droits, parce qu'il est de droit naturel et divin que celui-là choisisse lui-même son état qui en doit porter les charges et accomplir les obligations.

L'orateur montrera ensuite que s'il n'est pas permis aux pères et mères de déterminer les enfants à un état, ils n'en sont pas moins responsables à Dieu de l'état qu'ils embrassent.

Le père conserve sur ses enfants les droits d'un directeur et d'un surveillant, et les enfants ne sont jamais dispensés de Tobservation des commandements de Dieu qui prescrivent le respect; les pères ont donc part au choix que leurs enfants doivent faire d'un état de vie ; par exhortation, par conseil, par tolérance, par consentement, par droits d'opposition et de punition, et s'ils n'usent pas de ces droits incontestables, ils sont responsables devant Dieu de la perte de leurs enfants; soit que l'état qu'ils embrassent soit mauvais par lui-même, c'est-à-dire contraire au salut, soit que celui qui embrasse l'état soit incapable de le rempli);; soit que les voies où ils s'engagent soient des voies détournées où l'honneur est compromis, comme dans le cas qu'il décrit avec tant de vérité.

(1) T. XV, p. 120.

22 LE p. LOUIS B0UR5AL0PJE

On veut que ce fils pamenae à certain degré dans le monde; et pour cela, quelles intrigues n'imagine-t-on pas? quelles cabales ne forme-t-on pas? à quels excès ne se portet-on pas contre les concurrents qui se présentent et qui font ombrage? On jette les yeux sur certain parti pour cette fille ; et, afin de mieux engager celui-ci, le dirai-je? quelles libertés ne donne-t-on pas à celle-là? quelles entrevues ne lui permet-on pas? à quels périls ne l'expose-t-on pas? Ce sont, dites-vous, les moyens de réussir, et tout demeure sans cela ; mais sont-ce des moyens que Dieu approuve ? sont-ce des moyens que l'Évangile autorise? sont-ce des moyens que l'équité même natureEe inspire, et avec lesquels elle puisse concourir? par conséquent, sont-ce des moyens qu'un père puisse suggérer à ses enfants, où un père puisse prêter les mains à ses enfants, dont un père puisse donner l'exemple à ses enfants? Si donc il se laisse aveugler par sa passion, 3usqu'à les voir tranquillement, et sans nulle résistance de sa part, suivre de pareilles voies, jusqu'à les leur tracer luimême et à les y conduire, en participant aux crimes de ses enfants, ne doit-il pas s'attendre à être compris dans l'arrêt que Dieu prononcera contre eux, et y a-t-il une excuse légitime qui l'en puisse préserver (1) ?

En terminant, Bourdaloue prévient l'objection qui peut lui être faite : S'il condamne une sollicitude exagérée et coupable pour l'établissement des enfants, il n'autorise nullement l'indilTérence et la dureté des pèreset des mères qui, tout occupés d'eux-mêmes, laissent langQir leurs enfants sans établissement, et se dispensent des peines qu'ils doivent se donner pour les instruire, les former et les rendre capables, intelligents, digues des places où ils> peuvent aspirer, s' exposant ainsi à la sévérité des jugements de Dieu, et se privant des consolations réservées

aux pères et mères qui connaissent et remplissent leurs obligations.

Quelques mots extraits d'un sermon sur l'Oisiveté, nous mettent au courant d'usages répréhensibles dans la conduite des pères envers leurs enfants; l'orateur s'adresse aux diverses classes de la société :

Les princes et les grands du monde tiennent leurs enfants sujets, parce qu'ils font consister leur gloire à les perfectionner selon le monde ; les pauvres et les petits ont soin de les mettre en œuvre pour en tirer des services : mais vous, chrétiens, que Dieu, pour la plupart, a placés entre ces deux extrémités, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez souvent sur cela nul zèle. Si vous remarquez dans vos maisons un domestique oisif, vous savez bien le relever du désordre de la paresse : mais qu'un enfant ne s'applique à rien, c'est à quoi vous n'êtes guère attentifs. Lequel des deux est le plus coupable, ou le fils dans son oisiveté, ou le père dans son indulgence? je ne dis pas coupable devant les hommes, mais coupable devant Dieu. C'est un point qu'il importe peu maintenant de résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'un et l'autre est criminel et sans excuse (1).

Le chef de famille doit encore ses soins à ses domestiques, il doit se conduire envers eux comme le pasteur de leurs âmes.

Un triple intérêt, l'intérêt des domestiques, l'intérêt de Dieu, l'intérêt du maître, doit l'attacher à l'accomplissement de ce devoir. Le maître doit à ses domestiques, ^instruction, r exemple, et une correction opportune.

Nous ne voulons pas dépasser les bornes d'une analyse succincte, et nous nous contentons de citer quelques uns

des grands principes qui dominent la question avec quelques applications aux mœurs contemporaines.

Tout homme préposé à son semblable, doit contribuer à son salut : c'est une loi commune aux rois, aux princes, aux magistrats, à toutes les puissances de la terre.

Bourdaloue cite ces paroles de saint Ambroise, que les souverains sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois; que Dieu n'a point d'autre fin dans la disposition des événements, que le salut du monde « pourquoi, demande-t-il, pourquoi serait- il permis de traiter autrement ceux qui relèvent de vous et qui vous appartiennent? C'est une loi que le Saint-Esprit vous dicte dans les livres saints. »

Pour l'accomplissement de cette loi, le maître doit à son domestique l'exemple, et cependant il ne lui donne que du scandale. Pourvu qu'il plaise au maître, on n'exige pas autre chose de lui, et voici dans quel sens il doit plaire suivant les mauvais préjugés du siècle :

Cet homme que vous avez à votre service, et qui se soucie peu de déplaire à Dieu pourvu qu'il vous plaise, à quoi l'employez-vous? à être l'instrument de vos débauches, le confident de vos desseins, l'exécuteur de vos injustices et de vos vengeances. C'est lui qui prépare les voies, lui qui fournit les moyens, lui qui conduit les intrigues, lui qui porte et qui rapporte les paroles, lui qui ménage les entrevues, lui qui sert de lien pour entretenir le plus honteux et le plus détestable commerce. Cette flUe que vous tenez auprès de vous, femme mondaine, et qui se fait un point capital de s'insinuer dans vos bonnes grâces et de s'y conserver, à quel ministère la destinez-vous? Il faut qu'elle seconde la passion de votre cœur; je ne m'explique pas davantage : il le faut: et que pour cela elle apprenne mille ruses et mille artifices qui la corrompent ; et que pour cela elle se fasse un front qui ne rougisse -de rien, lorsqu'il s'agit d'avancer le mensonge

LE P. BOURDÂLOUE ET LA SOCIÉTÉ PABISIENNE 25

et de le soutenir ; et que pour cela elle ouWie tout ce qu'elle doit à Dieu, et tout ce qu'elle doit à son propre honneur. Car c'est à ces conditions qu'elle vous devient chère; et d qu'elle commencerait à prendre d'autres sentiments, elle cesserait d'avoir auprès de vous l'accès favorable que vous lui donnez (1).

Le scandale est la conséquence d'une pareille conduite :

Témoins oculaires, témoins assidus et perpétuels de tout ce que vous faites et de tout ce que vous dites, ils vous voient fréquenter les lieux suspects, vous trouver à des rendez-vous dont ils ont le secret et dont ils connaissent l'abominable mystère (2) .

Le tableau continue, et le prédicateur, en terminant, ajoute :

Peut-être ces gens étaient-ils entrés dans votre maison exempts de tout ces vices, mais je puis presque assurer qu'en se séparant de vous, ils les emporteront tous avec eux (3).

Autre devoir : l'instruction ; en la négligeant, on se dispense de certaines contraintes, mais que de chagrins on se ménage en tolérant tout, pourvu que le service s'accomplisse! c'est ainsi qu'on les conduit à l'abîme. Le salaire ne représente qu'imparfaitement les services reçus ; le maître doit encore autre chose à ceux qui le servent ; il est leur ange gardien, leur ange tutélaire; c'est un pacte contracté avec eux qui est réel, quand bien même le maître n'en aurait pas la conscience par un aveuglement coupable.

(2) Ihid., 348.

(3) Ibid., 349.

26 LE P, LOUIS BOURDALOUB

Sur les devoirs d'un maître ou d'une maîtresse de maison à l'égard des enfants et des domestiques, nous trouvons en maint endroit des instructions dont il faut garder le souvenir. Dans nn sermon de Carême, sur VA" veuglement spirituel, nous lisons :

Vous avez des domestiques, ils sont chrétiens, et à peine savent-ils ce que c'est que d'être chrétien ; ils viennent au tribunal de la pénitence , et à peine savent-ils ce que c'est que pénitence; ils se présentent à nos sacrements, et ils y commettent des sacrilèges. Leur ignorance les excuse-t-elle? non, mais elle vous excuse encore moins qu'eux ; car s'ils sont obligés de s'instruire , vous êtes obligés de pourvoir à ce qu'ils le soient, et c'est en partie pour cela que Dieu veut qu'ils dépendent de vous. Yous me demandez à qui vous les adresserez pour leur enseigner les éléments du salut? Ne vous offensez pas de ce que je vais vous répondre. A qui, dites-vous, les adresser? mais moi, je vous dis : Pourquoi sera-ce à d'autres qu'à vous-mêmes, puisque Dieu vous les a confiés? croiriez-vous donc vous déshonorer, en faisant auprès d'eux l'office même des apôtres? Mais encore, à qui aurez-vous recours, si vous n'en voulez pas prendre le soin? à tant de ministres zélés qui se tiendront heureux de s'employer à un si saint ministère. Oserai-je le dire? à moi-môme. Oui, à moi, qui me ferai une gloire de cultiver ces âmes rachetées du sang de Jésus- Ghrist. D'autres s'appliqueront avons conduire vous-mêmes, et vous en trouverez assez. Mais pour ces pauvres, aussi chers à Dieu que tout ce qu'il y a de grand dans le monde, je les recevrai. Je serai leur prédicateur, comme je suis maintenant le vôtre. Je vous laisserai le pouvoir de leur commander, et je ine réserverai la charge ou plutôt l'honneur de leur faire entendre les ordres du souverain Maître à qui nous devons tous obéir, et de leur expliquer sa loi (1).

(1) T. ni, p. 348.

Quand Bourdaloue, le prédicateur du roi, admiré pour son talent, se mettait à la disposition des gens de services^ pour suppléer à la négligence des maîtresses de maison ; quand on l'entendait dire, avec un dédain -caractérisé, que les dames du monde trouveraient toujours assez de directeurs pour leurs âmes, nous le demandons, quel est l'auditeur que ne se sentît édifié par ce langage vraiment apostolique ?

L'intérêt de Dieu commande le soin des domestiques, car le pouvoir du chef de famille n'ayant pas d'autre origine que Dieu lui-même, dont il est le délégué ; il doit avant tout sauvegarder les intérêts du Souverain Maître et ne pas détourner à son profit les services qu'ils lui doivent. C'est un exemple que les grands serviteurs de Dieu, comme Constantin, saint Louis, ont donné à leurs sujets; c'est une leçon que saint Paul nous a laissée, lorsqu'il annonce que le maître qui n'élève pas ses domestiques dans la connaissance et la crainte de Dieu, renie sa foi, et est aux yeux de Dieu pire qu'un infidèle. Qui suoi'um et maxime domesticoriim curam non habet, fidem negavit et est infideli deterior (1).

Mais le moyen d'amener un personnel domestique, grossier et ignorant à la pratique du devoir ? Le moyen, Bourdaloue nous l'indiquera, en mettant sous les yeux des maîtres, tous les défauts par lesquels ils aigrissent leurs serviteurs et rendent l'observation du devoir impossible, et en opposant à cette conduite vicieuse, les qualités d'un bon maître; il faut lire ces passages trop étendus pour trouver ici leur place (2) .

Enfin l'intérêt à la fois temporel et spirituel du maître, fait une loi de donner ses soins aux gens de services.

(l)IIThim. ch. v; 8.

28 LE p. LOUIS BOURDALOUE

L'intérêt spirituel, en le ramenant à des pensées d'humilité qui corrigent la hauteur trop ordinaire des maîtres; il y a entre le maître et ses serviteurs un échange de services qui tempère l'orgueil du premier; il y a servitude mutuelle, dépendance réciproque, les pages suivantes développent cette pensée toute chrétienne, que ceux qui commandent sont obligés de pourvoir à ceux qui exécutent leurs ordres (1) : belle remarque de saint Augustin, ajoute Bourdaloue, que saint Grégoire pape, interprêtait en ces termes, que les maîtres ne devraient jamais oubUer, qu'ils sont pour ainsi dire les cojiserviteurs de leurs serviteurs mêmes ; et d'après saint Bernard, si Dieu donne des sujets à un maître, ce n'est pas pour l'élever en grandeur, c'est pour le rendre utile à un plus grand nombre de ses semblables : pour les aider à s'élever à Dieu. Et ainsi le maître commandera modestement et humblement, il sera obéi fidèlement et promptement, sa domination ne sera ni impérieuse, ni fière, et la soumission ne sera ni forcée, ni contrainte.

Les avantages temporels du maître : le soin que le maître prend des domestiques, fait régner le bonheur dans les familles, en y faisant régner la subordination, la paix, la concorde, la sûreté. Bourdaloue convient que les domestiques ont des défauts, ils les énumère ; le serviteur est emporté, il est lent, paresseux, sans attention, sans soin, il ne s'affectionne à rien, il dissipe, il n'a nulle vigilance ou nulle habileté pour prendre les intérêts de son maître ; il manque de fidélité , il trompe. Quel est le remède ? demande le prédicateur, changer de domestiques, les recevoir aujourd'hui pour les renvoyer demain; Bourdaloue se complaît à poursuivre les détails de mœurs que nul moraliste ne connaît plus à fond ; et il indique le moyen

d'éviter tous ces défauts, « le grand secret, dit-il, le moyen sur, ce serait de s'appliquer à rendre les domestiques plus chrétiens », et il montre surabondamment quelle transformation opère dans une famille le règne de Jésus-Christ.

La piété y fleurit, les affaires y réussissent, les fonds y profitent, la vie y est douce, le commerce aisé, la confiance entière, les domestiques y sont presque regardés comme les enfants, et les maîtres aimés comme des pères, le bonheur en est parfait (1).

Si ces familles sont rares, c'est que les maîtres n'entretiennent pas dans leurs maisons le culte de Dieu et des bonnes mœurs. Ici l'orateur nous donne la description détaillée d'un intérieur mal servi.

Et qu'arrive-t-il en effet de là ? vous avez des domestiques qui ne vous servent qu'à regret, et par une crainte servile ; tant que vous les éclairez de l'œil, ils agissent, mais disparaissez un moment, tout est négligé. Vous avez des domestiques qui se déchirent les uns les autres, qui vous déchirent vous-mêmes, qui vous parlent insolemment, et qui parlent de vous avec encore plus d'insolence; qui, témoins de tout ce qui se passe dans votre famille, au lieu de le tenir secret et caché, comme la loi de Dieu et de la nature les y oblige, sont, au contraire, les premiers à le publier, à l'augmenter, à l'empoisonner, à vous décrier ; que vous êtes incessamment forcés de chagriner par les réprimandes qu'ils méritent et que vous leurs faites, et qui vous rendent bien chagrin pour chagrin, par leurs incartades et leurs brusqueries. Vous avez des domestiques ou intéressés, ou dissipateurs, qui regardent votre maison comme une place abandonnée au pillage; chacun fait sa main et se persuade volontiers que tout ce qui lui convient lui appartient ; sous

(Ij T. Y, p. 372.

un prétendu titre, ou de compensation, ou de nécessité, ou de coutume établie dans le service, ils usent des choses à leur gré ; ils en donnent une partie, ils en retiennent l'autre : tantôt avares, tantôt prodigues, mais toujours sur votre compte et à vos dépens. Vous avez des domestiques corrompus et corrupteurs, qui portent la contagion dont ils sont infectés, jusqu'à ceux que vous devez chérir le plus tendrement, jusqu'à vos enfants; qui, par leurs discours libertins et leur pernicieux exemples, gâtent ces esprits flexibles, et pervertissent ces âmes pieuses et innocentes ; qui leur enseignent ce qu'ils devraient éternellement ignorer; qui, établis pour vous servir auprès d'eux de surveillants, et pour vous avertir de toutes leurs démarches, leur en servent contre vous-mêmes pour favoriser leur passions, et pour dérober à votre connaissance leurs criminelles habitudes : car voilà de quoi sont remplies la plupart des maisons, et sur quoi vous déplorez tous les jours le sort des maîtres (1).

On reconnaît facilement sous ces traits les personnages que Molière fait revivre sous les noms de Sganarelle, de Scapin et de Mascarille.

L'obligation d'instruire les domestiques, entraîne l'obligation de leur laisser le temps nécessaire pour l'accomplissement des devoirs de religion et même de piété, et Bourdaloue d'ajouter :

Mais à peine leur est-il libre de s'absenter quelques moments pour une courte messe souvent avancée lorsqu'ils y arrivent, et non encore finie lorsqu'ils se retirent.

En un mot, les domestiques voudraient vivre chrétiennement et c'est le maître qui y met obstacle. L'orateur finit

par un appel aux dames qni remplissent un si grand rôle dans l'intérieur des familles; nous d-evons le reproduire; c'est la paraphrase de la description de la Femme forte^ au livre des Proverbes (1).

Finissons par un bel exemple : c'est celui de la femme forte, et c'est surtout avons, mesdames, que je propose ce grand modèle. Je dis à vous-, §ui, dans l'ordre et l'économie des famiUes, avez plus communément pour partage les soins domestiques. Le monde vous met devant les yeux tant de femmes indolentes et oisives, sans autre occupations que leur vanité, et de là san^s règle et sans attention dans leur ménage. Puissiez-vous imiter celle dont le Saint-Esprit nous a tracé lui-même le caractère ! Peu touchée de la bagatelle, elle se renferme dans l'intérieur de sa maison,, et en considère toutes les voies ; c'est-à-dire, que par une vigilance éclairée et sage, et sans être importune et fatigante, eUe prend garde à tout ce qui s'y passe et s'en fait instruire. Elle ne croit point se rabaisser, ni ne tient point au-dessous d'elle d'étendre ses réflexions et ses vues jusqu'à ses domestiques. Elle fournit charitablement à leurs besoins. Elle veut qu'ils aient de quoi se défendre des injures de la saison et des froids de' l'hiver. Mais en même temps qu'elle pourvoit à leurs nécessités temporelles, elle se rend encore bien plus attentive à ce qui concerne leur âme et au bon règlement de leur vie; eUe leur en fait d'utiles leçons, et elle ouvre elle-même la bouche pour leur enseigner la véritable sagesse, qui est la science du salut. C'est ainsi qu'elle entretient toute sa maison dans une parfaite intelligence, ^ qu'elle mérite les éloges de son époux, qu'elle s'attire la confiance de ses enfants, qu'elle est honorée et respectée de ses domestiques. De qui fais-je le portrait? plaise au ciel que ce soit le vôtre ! vos soins ne seront pas sans récompense. Outre les avantages que vous en retirerez dès ce monde, et

(1) Proverbes, ch. xxxi; 10.

32 LE p. LOUIS BODRDALOUE

par rapport à cette vie présente, l'Apôtre vous promet qu'en sauvant le prochain vous vous sauverez vous-mêmes, que vous recevrez de Dieu, pour fruit de votre zèle, l'éternité bienheureuse (1).

III. — LES MOEURS PARISIENNES. — l'eSPRIT DU MONDE. — LA CONVERSATION. — LES DIVERTISSEMENTS. — LE MONDE

A l'Église au dix-septième siècle.

Dans un sermon pour la fête de la Pentecôte, le P. Bourdalaue nous parle de V esprit du monde opposé à l'esprit divin, esprit de vérité qui nous éclaire, esprit de sainteté qui nous purifie, esprit de force qui nous anime.

En quoi consiste cet esprit du monde? quels sont ses effets sur la société, quel concours donnons nous à sa fatale diffusion? c'est ce que nous apprend le passage suivant :

Le monde est une scène où tout se passe en figure, où il n'y a rien de solide ni de réel, où la flatterie est en crédit, où la sincérité est odieuse, où la passion, soutenue de la ruse et de l' artifice, parle hardiment, où la vérité simple et modeste est captive et dans le silence. Pernicieux esprit, qui, à mesure qu'il s'empare du monde, y fait éclipser les plus vives lumières, non seulement du christianisme et de la religion, mais de la droite raison. Cependant, je le repète, c'est cet esprit du monde qui s'insinue et qui s'introduit partout. On ne se contente pas de l'avoir pour soi, on le" communique, on travaille à le répandre. Un père l'inspire à ses enfants, il leur en fait des leçons, il leur en donne des règles ; il les élève selon cet esprit, il les avance selon cet

esprit, et, en les conduisant selon cet esprit, il se damne avec eux selon cet esprit. Ce n'est pas seulement dans les palais des grands que cet esprit du monde exerce un souverain empire, c'est dans les conditions particulières, c'est parmi le peuple : le dirai-je? c'est jusque dans les plus saints états, jusque dans l'Église et dans le clergé. Car je vois, par exemple, dit saint Bernard, et je le vois avec douleur, que tout l'empressement et tout le zèle des ministres de l'Église consistent à faire valoir leurs droits, à s'enfler de leur dignité, à jouir de leurs revenus et à en abuser : ainsi parlait-il de son temps. Or, on sait bien, ajoutait-il, que ce n'est pas l'esprit de Dieu, mais l'esprit du monde, qui leur inspire ce zèle ambitieux et intéressé. Voilà donc l'esprit du monde placé jusque dans le sanctuaire. Vous me direz que les religieux mêmes n'en sont pas exempts, et que, dans la profession qu'ils font de renoncer au monde, ils ne laissent pas souvent d'en conserver encore l'esprit : je le sais, et c'est ce qui me fait trembler, quand je viens à rentrer dans moi-même. Mais si j'en dois trembler pour moi, quelle sûreté peut-il y avoir pour vous ? et si ce malheureux esprit du monde peut aveugler et séduire un homme séparé du monde, que ne doivent pas craindre ceux qui, par la nécessité de leur état, se trouvent exposés à tous les dangers et à toutes les tentations du monde (1) ?

Or le divin esprit en pénétrant dans nos cœurs doit briser toutes les attaches coupables ou qui peuvent le devenir ; notre soin continuel doit donc être de mortifier, par l'esprit,' les œuvres de la chair. C'est le fruit que les chrétiens doivent tirer de la méditcttion du mystère de la Cè'concision : le tableau des moeurs mondaines est ici complet, nous le mettons en relief :

Pour vous, avare, elle consiste, cette sainte circoncision,

34 LE T. LOUK BOURBAl'OTTE

à retrancher cet esprit d'intérêt qaî tous possède ; cette insatiable cupidité qui vous ïrûle et qui vous dévore ; ce désir passionné d'avoir; cette impatience d'acquérir, qui vous fait commettre les plus grossières injustices- cette crainte de manquer, qui vous endurcit aux misères du pauvre; ce soin de garder, qui vous rend odieux à ceux mêines que les sentiments de la nature devraient nous attacher d'un nœud plus étroit ; ces chagrins de perdre, qui vous désespèrent, et qui vous révoltent '-contre le ciel; cette folie d'amasser, d'accumuler toujours Men sur bien, qui sortiront de vos mains, et qui passeront à des impies et a des ingrats. Pour vous, ambitieux, votre circoncision doit être, selon l'Évangile, de retrancher cette passion démesurée de vous pousser et de vous élever, à laquelle tous sacrifiez tout; ces Tues de fortune qui vous occupent uniquement, et que vous vous flattez en vain de pouvoir accorder avec les règles d'une droite conscience ; ces empressements de parvenir a ce qu'un orgueil présomptueux s" est proposé pour objet; cette disposition secrète à employer pour y réussir toutes sortes de moyens, fussent-ils les plus honteux et les plus bas; ces envies du bonheur d'autruî et de ses prospérités, dont vous vous faites un supplice-, ces jalousies qui vont jusqu^à TOUS inspirer les haines et les aTersions les plus mortelles, comme si le mérite du prochain était un crime dans lui, et qu'il ne pût, sans vous offenser, jouir des avantages dont le ciel, préférablement à vous., l'a gratifié. Enfin, ce que vous devez retrancher, c'est, homme sensuel et voluptueux, cet attachement opiniâtre qui vous tient .depuis longtemps dans le plus dur et le plus vil esclavage.; ce jeu qui, jusqu'à présent, a été la source de tous les désordres de votre vie; ces conversations licencieuses qui, d"'uu jour à un autre, vous font perdre insensiblement la pudeur et Thorreur du vice; ces lectures dont le poison subtil a commencé, et fomente •encore maintenant votre libertinage ; ces parties de j)laisir ■qui sont pour vous de si dangereuses tentations, et qui allument le feu dans votre âme. C'est, femme du monde, •cet amour de vous-même, dont vous êtes toute remplie et

■comme enivrée; cette idolâtrie de votre personne, qui attaque directement le premier devoir de la religion; ces soins outrés de votre santé, qui vous font si aisément transgresser les plus inviolables et les plus saintes lois de l'Église; ces dépenses excessives en habits, en ajustements, en parures, et ce luxe dont rougirait une païenne, ces nudités immodestes, et ces désirs de plaire qui vous rendent complice et responsable de tant de crimes; cette vie douce^ commode, molle, qu'il est si difficile et comme impossible d'allier avec l'innocence du cœur et la pureté des mœurs. Yoilà, chrétiens, pourquoi il faut vous armer de ce glaive que le Sauveur du monde a lui-même apporté sur la terre ; ou, pour parler plus simplement, voilà à qui doit s'étendre cette circoncision dont Jésus-Christ a voulu lui-même être le modèle : sans cela point de salut (1).

Dès que nous repoussons le joug du Saint-Esprit et lui préférons le joug du monde, c'est à l'esclavage que nous nous condamnons. '

Yous savez, jusqu'où le monde souvent fait aller ses prétentions à l'égard de ceux qu'il tient sous son empire. Délibérer et balancer quand il est question de son service, ne se pas livrer en aveugle à toutes ses volontés, se prescrire làdessus certaines bornes, et ne pas vouloir passer plus avant, c'est assez pour le refroidir, assez pour le piquer contre vous, assez pour lui rendre votre fidélité suspecte, et pour vous attirer sa disgrâce. Vous vous êtes mille fois sacrifié pour lui ; vous avez eu pour lui toutes les déférences ; vous lui avez rendu toutes les assiduités qui pouvaient lui faire voir votre zèle; vous lui en avez donné mille preuves, et tous les jours vous lui en donnez encore de nouvelles : cela est vrai; mais, parce que dans une occasion vous n'avez pas fait paraître la même ardeur, parce qu'il ne vous a pas trouvé éga-

36 LE p. LOUIS BOURDALOUE

lement vif, également prompt, également déterminé à seconder tous ses désirs, il n'en faut pas davantage pour vous détruire dans son esprit, et pour répandre un nuage sur tous vos mérites passés (1) .

L'orateur convient qu'il y a dans la société des difficultés à surmonter, des épreuves pénibles à supporter ; il le sait par les confidences qu'il reçoit au tribunal de la pénitence où le chrétien vient, dans l'amertume de son cœur, se plaindre de sa condition, de la nécessité de vivre au milieu d'un monde corrompu. Une femme chrétienne gémira sur la triste nécessité où elle est de vivre avec un mari sans religion, sans frein dans ses passions, sans retenue dans ses débauches ; « qu'ai-je à répondre ? » s'écrie Bourdaloue, et il plaint son pénitent non du malheureux sort que la Providence lui a ménagé, mais du mauvais usage qu'il fait d'une situation dont il pourrait profiter pour son salut.

Le sermon sur les Afflictions des justes et la prospérité des pécheurs^ donne une réponse pratique à tous les soulèvements de la nature déchue mais docile , contre les épreuves de la vie. Bourdaloue rassemble un giand nombre de raisons pour expliquer le mystère de la répartition des épreuves et des jouissances de ce monde; avec saint Augustin, il engage son auditeur, non pas à chercher le secret de Dieu, mais du moins à l'entrevoir et à trouver dans cette demi-vision un motif de confiance.

Puis, enfin, il arrive à la règle de conduite, la plus sûre, la plus digne d'un chrétien, à l'abandon entre les mains d'un Dieu sage, bon et puissant : nous sommes heureux de produire cette leçon qui répondait aux besoins d'un si grand nombre d'âmes, et de montrer que le P. Bourdaloue,

(1) T. XI, p. 260.

malgré son habituelle austérité, savait trouver à appliquer le baume qui guérit les plaies du cœur; laissons-lui la parole :

Que Dieu done ordonne selon qu'il lui plaît, qu'il détruise et qu'il renverse, qu'il abaisse et qu'il humilie, qu'il frappe à son gré, jamais le juste n'aura que des bénédictions à lui rendre; et s'il pensait à se plaindre, ce serait bien alors que Dieu pourrait lui faire le même reproche que fit le Sauveur du monde à saint Pierre : Modicœ fidei, quare dubitasti? Homme aveugle, laissez agir votre Dieu, il vous aime et il sait ce qui vous convient; s'il vous traite maintenant avec rigueur, ce n'est qu'une rigueur apparente, et tout sensibles que peuvent être les coups que son bras vous porte, c'est son amour qui le conduit.

Pensées touchantes, et puissants motifs d'une consolation toute chrétienne ! Dans ce vaste et nombreux auditoire, il est impossible qu'il ne se rencontre bien de ces âmes chéries de Dieu, et que Dieu toutefois abandonne aux traverses et aux disgrâces du monde. Or, c'est à moi de leur faire goûter ces vérités; c'est à moi, mes chers auditeurs, de vous relever par là de l'abattement où vous jette peut-être l'état de pauvreté, l'état d'humiliation, l'état de souffrances qui vous accable et qui vous rend la vie si ennuyeuse et si pénible ; c'est à moi, comme prédicateur évangélique, de vous faire trouver tout l'appui nécessaire dans votre foi : car je ne suis point seulement ici pour vous reprocher vos infidélités, ni pour vous remplir d'une terreur salutaire des jugements éternels. Je l'ai fait selon les occurrences, je le fais encore, et je ne puis assez bénir le ciel de l'attention que vous donnez à mes paroles, ou plutôt à la parole de Dieu que je vous annonce. Mais l'autre partie de mon devoir est de vous consoler dans vos peines; et puisque je tiens la place de Jésus- Christ, qui vous parle par ma bouche, et dont je suis l'ambassadeur et le ministre, c'est à moi de vous dire aujourd'hui ce que ce divin Sauveur disait au peuple : Venite ad me, omnes gui laboratis et onerati estis, eu ego reficiam vos

(Matth. 11; 28). Venez, âmes tristes et affligées, venez,, vous qui gémissez saus le poids de la misère kumaine et dans la doulem', venez à moi. Le monde n'a pour vous que des mépris et des rebuts, et vous en éprouvez tous les jours l'injustice; les plus déréglés et les plus vicieux y font la loi aux plus justes, et c'est ce qui vous flétrit le cœur et qui vous remplit d'amertume; mais, encore une fois, venez, et, sans rien changer à votre condition, je l'adoucirai : Venite, et ego refîciam vos. Je ne suis qu'un homme faible commevous, et plus faible que vous ; mais, avec la grâce de mon Dieu, avec l'onction de sa parole et les maximes de son Évangile, j'ai de quoi vous rendre inébranlables au milieu des plus violentes secousses; j'ai de quoi réveiller toute votre foi, et de quoi ranimer toute votre espérance; de quoi vous apprendre à ne rien désirer de tout ce que le monde a de plus flatteur, et de quoi vous faire connaître le précieux avantage d'un état où Dieu veUle avec d'autant plus de soin sur vous, et d'autant plus d'amour, qu'il semble moins ménager vos intérêts et moins vous aimer (1) .

Nous retrouvons ici le cœur de l'apôtre ; compatissant sans faiblesse, parce qu'il s'inspire de l'Évangile et desexemples du divin Maître.

Personne n'ignore quelle place importante occupait la conversation dans l'emploi d'une journée au dix-septième siècle. La société polie se donnait rendez-vous dans des salons connus où régnait le bel esprit; la marquise de- Rambouillet avait donné l'exemple; non seulement la littérature française y était étudiée, cultivée, enrichie, mais, ce qui est mieux, pour nous, les bonnes mœurs y étaient en honneur.

Le grand Gondé et Gonrart ; les grands poètes. Racine, Boiîeau; les dames de la cour, M"'"'^ de Longueville^

de la Fayette, y conduisaient Athénaïs de Rochecbouart, marquise de Montespan, avant les scandales; M"" Scarron pénétrait clans ce sanctuaire sous le patronage ele son spirituel époux, et s'y maintenait, après sa mort, grâce à la distinction de ses manières et de son esprit ; on y écoutait: aussi les mots piquants et spirituels de M"'"' Cornuel (1) et surtout de M"'' de Seudéry; celle-ci forma plus tard, à la fin du siècle, un cercle distinct où, le samedi de chaque semaine, se rendaient les lettrés des deux sexes.

M"°de Seudéry, après ses romans, publia ses Co?^yers«tions morales de 1680 à 1692.. (2);- conversations littéraires moins goûtées, dit -on, que ses conversations pariées..

Huet, évêque d'Avranches, Mascaron, les PP. Bouliours et Rapin, se faisaient honneur d'entretenir des relations avec Sapho (3), nom poétique donné à la souveraine de cette cour factice.

On a parlé aussi de M?°° Piloir, bourgeoise de Paris, épouse d'un financier, femme d'un esprit très fin, un peu caustique,, dont les bons- mots allaient au loin frapper les personnages les plus en vue de la, société; elle avait été. formée à l'hôtel de Rambouillet et s;'était fait, un cercle qui rendait hommage aux. qualités- d'esprit et de cœur de la bonyie madame Pilou [bi) .

Un passage, de la Correspondance de Bussy avec sa cousine-,, la marq:uise de; Sévigné,, peint au, naturel cette

(i) Mpie Gornueli,.parlaiit du.P;.Bourdaloue, disait : « Le P.Bo.urdaloue surfait dans la chaire,. mais dans le confessionnal il donne à bon compte. » (Sainte-Beuve, Hîst. de Port-Royal, t. Y, p. 189.) — Apres le congrès- de NimèguBj le roi fît huit- maTéchaux de France. M™» Cornuel dit de cette promotion, .q,ue;c'éiai^/a'- monnaie. de M. de Turenne. [Hist. de France, par le président Hénault, 1675.)

(2) ifiie de Seudéry, par Rathery et Boutron, p. 116.

(3) Pseudonyme littéraire de M-^^^de Seud'érp

(4) Tallemant des-^Réauix.

40 LE P. LOUIS BOURDÀLOUE

société à principes mixtes, honnête cependant ; il lui écrit d'Autun, le 6 mars 1679 (i) :

« Je voudrais bien avoir la même occupation que vous avez à juger des sermons du P. Bourdaloue, au hasard de la presse. Je ne songerais jamais à sortir d'ici, si nous vous avions la belle Madelonne (2), notre ami CorbinelU, le P. Bourdaloue et un opéra nouveau tous les hivers. 11 y a un peu plus de damnation à tout cela que de salut, mais je demande le P. Bourdaloue pour le correctif de tout le reste. »

Ajoutons que, dans ces assemblées purement mondaines, qui contrastaient avec les assemblées autrement sérieuses, autrement chrétiennes des dames de charité, le moindre mal était d'entretenir des conversations sans fin sur des intrigues d'amour platonique. Plût à Dieu qu'elles eussent détourné leurs membres habituels, des rendez-vous mal famés de Ninon de l'Enclos, notoirement connue pour ses mœurs dissolues et cependant visitée par d'honnêtes femmes !

A côté de ces sociétés, dans le secret du monastère, ou dans le désert d'une vallée, s'était formée la société de Port-Royal, qui fait un groupe à part dans le monde du •dix-septième siècle. Ses membres, gens d'esprit, m.A contents et jaloux, formaient une coterie séparée, sous le masque de la vertu austère et de la morale sévère; ils s'insinuaient partout et déclaraient une guerre à outrance à leurs contradicteurs. Grâce aux indiscrétions de leurs meilleurs amis, on sait tout ce qui se disait dans les conversations et les correspondances des sectaires et tout y est développement et application des calomnies des Provinciales. Nous y reviendrons.

(1) Corresp. de Bussy-Rabutin, t. IV, p. 323.

(2) M""= de Grigaan, fille de M™« de Sévigaé.

Ne nous faisons pas illusion : les sociétés mondaines que nous ne connaissons que par l'histoire des lettres n'étaient pas toujours inoffensives; et à côté d'elles, combien s'en trouvait-il où la vertu, la saine morale, la religion étaient méconnues et même outragées! Arrêtons-nous en ce moment à quelques-uns des vices essentiels que le P. Bourdaloue dénonce du haut de la chaire : faux zèle, fausse piété, médisance dans les conversations.

Bourdaloue donne le programme ordinaire des conversations du temps dans un sermon sur le Zèle :

Que voit-on maintenant dans le monde? Yous le savez, des gens qui voudraient rétablir l'ordre, partout ailleurs que dans leur personne et dans leur conduite ; des laïques corrompus et peut-être impies, qui prêchent sans cesse le devoir aux ecclésiastiques ; des séculiers mondains et voluptueux, qui ne parlent que de réformes pour les religieux; des hommes de robe pleins d'injustices, qui invectivent contre le libertinage de la Cour; des courtisans libertins, qui déclament contre les injustices des hommes de robe; des particuliers d'une conduite déréglée, qui cherchent des moyens pour remettre ou pour maintenir la règle dans l'État, mais à qui l'on pourrait bien dire ce que Jésus-Christ disait à ces femmes de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous-mêmes (1).

Si la conversation se nourrit de faux zèle, elle s'entretient encore de fausse piété :

Un homme a ses heures et ses temps marqués pour la prière, pour la lecture des bons livres, pour la fréquentation des sacrements. C'est un ordre de vie qu'il s'est tracé, ou qu'il a reçu d'un directeur. Il y est attaché, et toutes les affaires du monde ne lui feraient pas omettre un point de ce

• (1) T. III, p. 139.

42 LE. p. LOUIS BOURDALOUE

qu'on lui a prescrit om. àe ce qu'il s'est prescrit lui-même. MaiSy du reste, eutendez-le parler dans une conversation :. il tiendra les discours les plus satiriques et les plus médisants ; d'un ton pieux et dévot, H condamnera l'un, il révélera, ce qu'n y a de plus secret dans la conduite de l'autre, il n'épargnera personne; et comme s'il était envoyé du ciel pour la réformatîon générale des mœurs, il fera impunément le procès à tout le genre humain. Mais voyez-le agir dans un différend où il se croit offensé; il n'y aura point de satisfaction qu'il nfr demande, ni peut-être même- point de réparation qui le puisse contenter-. Il regardera sa propre cause comme la cause de Dieu, ou, du moins, jamais ne lui mettrez-vous dans l'esprit qu'il ait quelque tort, et que toute la justice ne soit pas pour lui. Principes spécieux, dt)nt iî s'autorisera pour nourrir dans son cœur les plus vifs ressentiments, et pour justifier- dans- la pratique les plus injustes et les plus malignes vengeances (1).

Après le faux zèle et l'a fausse piété, vient la médisance :

De tout temps la médisance a été et est. encore plus que. jamais l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle,, et rien ne pique.. Les discours les plus raisonnables ennuient et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vie agréable? Il faut que dans les assemblées le prochain aoit joué et donné en spectacle par des. langues médisantes ; il faut que, par des narrations entrelacées dés traits les plus vifs et des plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartiîer, stiit représenté au naturel' et avec toute sa difformité ; il faut que toutes lesnouvelles du- jour viennent en leur rang- et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que ehacun sort de

(1) T. VI, -p. 183. • •

rassoupissement où il était^ que les cœurs s'épanouissent, que l'allention redouble et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par les signes, les gestes,, les coups de tête. Tout l'anime, et se trouvant en pouvoir de tout dire, sans que personne l'arrête, où sa passion, où son imagination ne l'emportent-elles pas? On ne se retire point qu'il n'ait cessé et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de soi, que sans blesser,, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement delà conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. "Voilà ce qu'on met au nombre des amusements permis et de quoi l'on s'imagine être en droit de goûter toute la douceur, sans que l'innocence de l'âme en soit endommagée.

On l'écoute par un respect tout bumain et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint, de choquer-, c'est un maître qu'on ménage' et qu'on veut flatter, c'est mêmeun inférieur qu'on n'a pas la force de reprendre et dont on se laisse dominer. On sait bien ce qui serait du devoir de la charité, et l'on voudrait j satisfaire ; mais l'assurance et lecourage manquent. On gémit intérieurement de la contrainte où l'on est, et L'on se reproche sa faiblesse, mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De là ce consentement forcé, mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la condamne dans le fond du cœur, mais de la manière d'ont on y répond', il semble au dehors qu'on l'approuve ;: il semble qu'on entre dans to-tttes les pensées du médisant, dans toutes ses idéeset tous ses sentiments. Or, par IL même, on l'y confirme; et, bien loin de le guérir, on le perd et l'on, se perd soi-même avec: lui (1).

Et les conséquences, quelles seront-elles? Bourâalaue (1)^ T. IX, p. 24.

44 LE p. LOUIS BOURDALOUE

va nous le dire, en prenant ses exemples dans le commerce le plus habituel de la vie.

L'ignorez-vous, et mille épreuves ne doivent-elles pas vous l'avoir appris, quels dommages, dans la société humaine, la médisance peut causer et de quels maux elle est suivie? Il était d'une importance extrême pour l'établissement de cette jeune personne que sa vertu fût hors de tout soupçon ; mais vous ne vous êtes pas contenté d'en donner certains soupçons, vous avez fait connaître toute sa faiblesse et la chute malheureuse où l'a conduite une fatale occasion. Elle l'avait pleurée devant Dieu, elle s'en était préservée avec sagesse en bien d'autres rencontres, elle marchait dans un bon chemin et gardait toutes les bienséances de son sexe; mais parce que vous avez parlé, la voilà honteusement délaissée et pour jamais hors d'état de prétendre à rien dans le monde. Il n'était pas d'une moindre conséquence pour cet homme de se maintenir dans un crédit qui faisait valoir son négoce et qui contribuait à l'avancement de ses affaires; mais parce que vous n'avez pas caché, selon les règles de la charité chrétienne, quelques fautes qui lui sont échappées et qu'il avait peut-être pris soin de réparer, vous déconcertez toutes SCS mesures et vous l'exposez à une ruine entière. Ce mari et cette femme vivaient bien ensemble, et par l'union des cœurs entretenaient dans leur famille la paix et l'ordre; mais un discours que vous avez tenu mal à propos, a fait naître dans l'esprit de l'un de fâcheuses idées contre l'autre; et de là le refroidissement, le trouble, une guerre intestine qui les a divisés et qui va bientôt les porter à un divorce scandaleux. Je serais infini, si j'entreprenais de produire ici tous les exemples que l'usage de la vie nous fournit. Que fera ce domestique dont vous avez rendu la fidélité douteuse et oîi trouvera-t-U à se placer? De quel poids, pour réprimer la licence et pour administrer la justice, sera l'autorité de ce juge, après les bruits qui ont couru de lui et que vous avez partout semés? Quelle créance aura-t-on en cet ecclésiastique, et avec quel fruit exercerà-t-il son minis-

LE P. BOURDALOXIE ET LA SOCIÉTÉ ÎÂRISIESNE 45

tère, depuis les sinistres impressions qu'on en a prises sur une parole qu'on a entendue de vous et qui ne servait qu'à en inspirer du mépris (1) ?

Apprenons maintenant quelle doit être la conduite d^un chrétien dans la société au milieu de laquelle il est appelé à vivre et à placer son mot :

On n'est pas toujours maître d'empêcher que certains mouvements ne s'élèvent dans le cœur ; mais au moins faut- il avoir assez d'empire sur soi pour les tenir cachés au dedans, et pour n'en rien faire paraître. Point de contradictions trop fortes, ni d'altercations. Chacun a sa pensée, et chacun peut la produire, quoique contraire à la pensée des autres ; mais, du moment que la question commence à dégénérer dans une espèce de différend et qu'on le remarque, il vaut incomparablement mieux se renfermer dans le silence et ne pas poursuivre, que de s'obstiner, par une fausse gloire, à remporter un vain avantage, et d'être par là un sujet de discorde. Point de traits railleurs et piquants. Un mot, assaisonné d'un certain sel et dit agréablement, n'est pas toujours condamnable, pourvu que personne n'y soit intéressé, ou que celui qui pourrait y avoir quelque intérêt prenne bien la chose, et n'en témoigne aucun déplaisir. Mais après tout, une raillerie trop fréquente a souvent de fort mauvais effets ; et il ne faut point alléguer pour excuse qu'il n'y a rien, en ce qu'on dit, que d'indifférent et d'innocent. Ce n'est plus une raillerie indifférente ni innocente, dès que la charité en souffre ; or, il n'est presque pas, possible qu'elle n'en souffre par l'extrême délicatesse de la plupart des esprits qui s'offensent aisément et ressentent très vivement les moindres atteintes (2).

Mieux vaut encore une âme parfaitement chrétienne, maîtresse d'elle-même, et qui sait faire rechercher sa prè-

(1) T. YI. p. 407.

(2) Retraite, t. XYI, p. 259.

46 LE p. tOUIS BOUEDAlkOOE

sence. Nous «n trouYons le portrait; dessiné avec la, plus exquise délicatesse, dans la retraite du P. Bourdaleue :

Une âme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu, ne s'abandonne point à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable ; mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique; mais, au milieu de sa joie, et dans les démonstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence ; mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation, ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite ; elle dit simplement ce qu'elle pense, et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais, et toujours plus prête à écouter qu'à se faire entendre. Qu'on éviterait de fautes dans la société, si l'on se formait sur ce modèle, et si l'on ne s'écartait jamais du respect chrétien et rehgieux qu'on se doit les uns aux autres (1) I

Nous avons signalé, avec le P. Bourdaloue, les dangers du dedans; les dangers du dehors ne sont pas moindres ; l'orateur les a rappelés cent fois à ses auditeurs, il les résume dans le sermon sur les divertissements du monde (2) , pour le troisième- dimanche après Pâques , sermon prêché certainement dans les années calamiteuses du règne, vers 1694 (3), année où l'on pouvait parler du malheur du temps, des calamités et des misères, de la nécessité d'user de pintdence et de réserve dans T administration des biens (4) .

(1] T. XVI, p. .267.

(3) Le sermon a été prêché le troisième dimanche après Pâques, qui tombait le 2 mai 1694.

LE P. BOURDALODE ET lA SOCIÉTÉ PARISIENNE 47

Dans ce discours, B-ourdaloue coiwiamne les spectacles, . les lectures frivoleS;, les promenades publiques. La date de 169i s'accorde avec certaines données du discours.

Vers la fm de la deuxième partie, l'orateur parle des calamités qui n'ont encore pu mettre un terme aux plaisirs, soit à la GOUT, soit à la ville.

Or, à C'ette époque, pendant que tous les fléaux du ciel et de la terre, la guerre et la famine, semblaient conjurés contre la France, l'amour des plaisirs prenait une nouvelle recrudescence. Au commencement de cette même année, parut l'édition des comédies de Boursault, précédée d'une lettre qui justifiait les représentations théâtrales.

D'après l'abbé Legendre, secrétaire de l'archevêque de Paris, de Harlay, l'opinion publique attribuait aux Jésuites cette pièce ou lettre en faveur de la comédie, assez bien écrite et assez complète; c'était, disait-on, un piège que les Pères de la Compagnie tendaient à l'archevêque pour se venger de lui, en l'exposant aux satires des libertins, s'il condamnait la comédie, et aux reproches des dévots, s'il ne la condamnait pas (1).

On découvrit cependant que les Jésuites n'étaient pour rien dans cette affaire; l'auteur de la lettre était un P. théatin, du nom de Caffaro, ami de Boursault, qui la mit en tête de son Esope à la cour.

L'archevêque de Paris, sans condamner la Lettre sur les spectacles, punit le théatin; Tévêque de Meaux fit plus (2), avec l'autorité que lui donnaient son caractère et sa science, il écrivit au P. Caffaro, le 9 mai 1694, une lettre où il réfutait toutes les raisons alléguées en faveur des théâtres. Le religieux donna <les explications suffisantes pour éloigner de son nom toute responsabilité, et

(1) Mémoires, p. 189.

(2) Bossuet, Œuvres, édit. Vives, t. XXVII, p. 1.

48 LE p. LOUIS BOURDALOUE

Bossuet publia à cette occasion un petit traité sous le titre de : Maximes et réflexions sur la comédie. On y trouvait tout ce qu'un chrétien doit savoir et professer sur cette matière ; dans la conclusion de l'opuscule, l'auteur fait allusion aux représentations théâtrales usitées dans les collèges de la Compagnie de Jésus, et puise les raisons qui les autorisent dans le Ratio studiorum, le règlement officiel des études, où les représentations sont justifiées par l'utilité réelle que les écoliers peuvent en tirer, dépouillées qu'elles sont de tous les accessoires qui pourraient les rendre dangereuses : elles doivent être ]'ares, avoir un dénouement ou une moralité qui portent à la piété ; on ne doit y introduire aucun rôle de femme.

Dans ces conditions, acceptées par l'usage et confirmées par l'expérience, le théâtre des collèges des Jésuites devenait un exercice agréable, sans danger et utile pour former le style, la diction et l'action (1), Les Jésuites étaient ainsi complètement justifiés, et les comédies, même celles de Boursault, étaient condamnées.

Dix années plus tard, en 1704, Fénelon, dans son discours sur les occupatiotis de l'Académie française, parle avec dédain de notre littérature théâtrale, qu'il ne trouve pas comparable à celle des anciens ; il rejette les fables et les instruments de musique, qui amollissent les âmes par Je ^oixi de la volupté ; puis il ajoute (2) : « Quelle devrait donc être la sévérité des nations chrétiennes contre les spectacles contagieux ! Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels spectacles, je ressens une véritable joie de ce qu'ils sont chez nous imparfaits en leur genre ; les poètes les ont rendus languissants, fades et doucereux comme des romans. On n'y parle que de feux, de chaînes, de tourments.

(1) Bossuet, Œuvres, t. XXVII, p. 74, 75.

(2) Œuvres, t. XXI, p. 212.

On y veut mourir en se portant bien. Une personne très imparfaite est nommée un soleil, ou tout au moins une aurore; ses yeux sont deux astres. Tous les termes sont outrés, et rien ne montre une vraie passion. « Nous ne suivrons pas le spirituel académicien dans la critique qu'il fait de Corneille et de Racine ; il nous suffit d'ajouter sa réprobation contre les spectacles dangereux, à la réprobation mieux motivée et plus articulée de Bossuet.

Bourdaloue vient ajouter son autorité dans ce concert unanime des hommes les plus autorisés du temps pour juger en pareille matière. Bourdaloue ne le cédait ni à l'un ni à l'autre de ces grands hommes, soit en austérité de mœurs et de doctrine, soit en autorité auprès des peuples, aussi ne se gênera-t-il pas pour dénoncer à ses auditem's les dangers du théâtre.

Dans la première partie du sermon sur les divertissements du inonde, Bourdaloue traite ce sujet avec sa maturité ordinaire. Il connaît la disposition des esprits, il se met en garde contre la mauvaise foi et la fausse conscience de ses auditeurs. On sait qu'il connaît le théâtre du collège Louis-le-Grand, qu'il a été appelé aux représentations intimes des demoiselles de Saint-Gyr, qu'il a pu y adrnirer les chefs-d'œuvre de Racine, les tragédies d'Esther et d'Athalie, aussi prend-il soin de bien établir l'état de la question. Il emprunte aux saints Pères ses reflexions sur les spectacles. Que cherche-t-on dans les spectacles ? La morale ? non , mais le plaisir. Laissons parler le P. Bourdaloue, d'après Tertullien :

Il dit que l'ignoranee de l'esprit de l'homme n'est jamais plus présomptueuse, ni ne prétend jamais mieux philosopher et raisonner, que quand on lui veut interdire l'usage de quelque divertissement et de quelque plaisir dont elle est en possession, et qu'elle se croit légitimement permis. Car c'est

alors qu'elle se met en défense, qu'elle devient subtile et ingénieuse, qu'elle imagine mille prétextes pour appuyer son droit, et que dans la crainte d'être privée de ce qui la flatte, elle vient enfin à bout de se persuader que ce qu'elle désire est honnête et innocent, quoique au fond il soit criminel et contre la loi de Dieu : Mirum quippe quam sapiens argumentatrix sibi videtur ignorantia humana, ciim aliquid de hujusmodi g audits ac fructibus veretur amittere. Et en effet, c'est de ce principe que naissent tous les jours les relâchements dans la morale chrétienne. Une chose est agréable , ou le paraît, et parce qu'elle est agréable on l'aime, et parce qu'on l'aime on se figure qu'elle est bonne, et à force de se le figurer, on s'en fait une espèce de conviction, en vertu de laquelle on agit au préjudice de la conscience, et malgré les plus pures lumières de la grâce (1) .

Bourdaloue avait ses raisons pour parler ainsi, et nous les connaissons par les indiscrétions de l'abbé Legendre, attaché à la cour de l'archevêque de Paris, de Harlay. Cet abbé, quoique d'une conduite assez régulière, ne dissimule pas son goût pour le théâtre ; à cette question : « Y a-t-il du mal à aller à la comédie ? » il répond : « Le oui et le non ont des raisons si apparentes, que je n'ai garde de décider. »

Il convient que, par inclination, il irait volontiers au théâtre, si les bienséances le permettaient à un homme de sa profession ; il trouve que le théâtre repose en même temps qu'il amuse, qu'il corrige et divertit (2). L'abbé Legendre donne ensuite ses raisons pour excuser le théâtre. Il convient que les Pères de l'Église ont eu raison de condamner les spectacles des anciens, parce que l'ancienne comédie était d'une turpitude à ne le pouvoir

(2) Mànoires, p. 190,

LE P. BOUH&ALOirE ET LA SOCIÉTÉ PARISIENNE SI

exprimer, tandis que celle d'aujourd'hui est modeste et retenue; elle n^est point, comme l'ancienne, une école d'impudicité...; si dans la comédie moderne il ne se trouve ni paroles ni actions qui soient contre les bonnes mœurs, ne serait-ce point être trop sévère que de la proscrire absolument? Ainsi parlent des gens qui ne sont point d'ailleurs d'une morale relâchée.

Prenant ensuite le parti des dévots, il trouve que la comédie moderne, tout épurée qu'elle est des infamies de . l'ancienne, est encore une école très dangereuse, elle est une occasion prochaine et quasi-inévitable de péché. Comment, disent ses censeurs, peut-on permettre d'y aller; comment peut-on ne pas la défendre?

L'abbé Legendre, que nous prenons ici comme l'interprète de l'opinion communément reçue, prendra-t-il parti pour la saine morale, pour celle qui se règle d'après les dangers de l'occasion prochaine? Nous avons lieu d'en douter, d'après ce que nous avons vu plus haut, lorsque nous l'entendons affirmer que les raisons pour excuser le théâtre sont fortes et ne sont pas sans réplique.

Quoi qu'en dise le chanoine Legendre, on peut affirmer qu'au dix-septième siècle les dangers de la comédie, et en particulier du théâtre de Molière^ toujours en possession de la curiosité publique à la cour comme à la ville, étaient incontestables : c'était une école d'impureté, de mépris pour l'autorité paternelle, l'union conjugale, en un mot, une école de perversion sociale, d'autant plus dangereuse qu'elle présentait le poison dans une coupe dorée. Écoutons le P. Bourdaloue. Il pose cette question : « Les comédies et les bals sont-ils des divertissements permis ou. défendus? » Bourdaloue convient que les esprits sont partagés et, d'après ce qui précède, on voit dans quels termes. Là où parle la sagesse de l'Évangile, ils sont défendus; là où domine la prudence charnelle, on les

permet. Cette seule divergence de pensées dans une question aussi grave suffît à ses yeux pour ne pas mettre la conscience au hasard. Ces divertissements sont pour le moins suspects, et ce qui doit décider à les rejeter, c'est que ceux qui les condamnent sont les chrétiens les plus réglés dans lem' conduite, les plus attachés à leurs devoirs, les plus versés dans la science des voies de Dieu. S'il consulte les Pères de l'Eghse, il ne trouve dans leurs écrits que réprobation.

Le théâtre est une école d'impureté^ dit saint Augustin.

Or, ajoute Bourdaloue, vous savez s'il né l'est pas encore plus aujourd'hui, et si la contagion de l'impureté n'y est pas d'autant plus à craindre, qu'elle y est plus déguisée et plus raffinée. Il est vrai, le langage^ en est plus pur, plus étudié, plus châtié; mais vous savez si ce langage en ternit moins l'esprit, s'il en corrompt moins le cœur, et si peut-être il ne vaudrait pas mieux entendre les adultères d'un Jupiter et des autres divinités, dont les excès exprimés ouvertement et sans réserve, blessant les oreilles, feraient moins d'impression sur l'âme (i).

Telle était la morale de saint Cyprien, la morale de tous les grands docteurs et de tous les temps ; morale imposée à tous, aux simples disciples de Jésus-Christ, comme aux •disciples appelés à la perfection de l'Évangile, et toujours par les mêmes raisons. Avec saint Chrysostome, Bourdaloue rejette, sans y croire, les vaines excuses des amis du théâtre ; on n'y trouve que simple divertissement, on ne ressent aucune impression, on n'est nullement touché. Tous ces propos , à ses yeux et au témoignage des

juges compétents, ne sont que mensonges et vains prétextes, erreurs et illusions ; et ce qui est déplorable, c'est que là où il s'agit de la conscience et du salut, on s'en tient au jugement de quelques mondains (c'est Eourdaloue qui parle) :

G'est-à-dire, d'un certain nombre de gens libertins, amateurs d'eux-mêmes et idolâtres de leurs plaisirs; de gens sans étude, sans connaissance, sans attention à leur salut; de femmes vaines, dont toute la science se réduit à une parure, dont tout le désir est de paraître et de se faire remarquer, dont tout le soin est de charmer le temps ■ et de se tenir en garde contre l'ennui qui les surprend dès que l'amusement leur manque, et qu'elles sont bors de la bagatelle ; mais, ce qu'il y a souvent de plus déplorable, dont la passion cherche à se nourrir et à s'allumer lorsqu'il faudrait tout mettre en œuvre pour l'amortir et pour l'éteindre. Voilà les oracles qui veulent se faire écouter, et que l'on n'écoute en effet que trop ; voilà les docteurs et les maîtres dont les lumières effacent toutes les autres, et dont les résolutions sont absolues et sans réplique, voilà les guides dont les voies sont les plus droites, et les garants sur qui l'on peut se reposer de sa conscience;, de son âme, de son éternité! Ah! chrétiens, soyez-en juges vous-mêmes, et concluez (I).

Nous avons donné à ce discours sur les divertissements du monde ^ la date de 169 A et nous en avons exposé les raisons ; ce qui ne veut pas dire que l'orateur de la cour ait. attendu à cette époque tardive de sa mission, pour faire connaître sa pensée en pareille matière. Tous les sermons que nous avons signalés à l'époque des combats intérieurs du roi, de 1674 à 1682, avaient déjà condamné les excès

34 LE p. LOUIS BOUHDALODE

auxquels donnaient lieu les réunions, les assemblées, les fêtes qui se succédaient à la cour, avec comédies, bals et ballets, où l'art se mettait au service des raffinements les plus malsains de la passion.

Nous n'entrons pas dans les détails, souvent et suffisamment racontés; nous nous arrêtons à un scandale d'un genre spécial, qui n'a point cessé d'affliger l'Église depuis deux cents ans, depuis que Molière, cédant à la plus funeste des inspirations, mit la religion en scène, et, sous prétexte de l'épurer, ébranla, dans la masse toujours trop compacte des esprits faux ou intéressés , le respect de toute vertu, surtout de toute vertu religieuse.

Le temps a donné raison aux protestations de Bossu et et de Bourdaloue, et, pour nous en tenir à la comédie de Tartufe^ il est facile de constater que depuis cette époque, aux yeux d'un certain monde, l'hypocrisie et la vertu sont tout un. Que Louis XIV ait applaudi aux premières représentations de Y Imposteur (1), en 1664, nous n'y contredisons pas; il avait assez de foi, assez de droiture d'esprit pour ne pas confondre le franc hypocrite avec le franc chrétien ; le plaisir aidant, il pouvait approuver une œuvre que les habiles présentaient à son inexpérience comme un remède au mal de l'hypocrisie janséniste qu'il avait en horreur. Cependant, sur les réclamations d'hommes sages, Molière ne put donner sa comédie au public. En 1667, Y Imposteur, corrigé, reparut sur la scène; l'effet fut tel que le président de Lamoignon, au nom du parlement (2), fit signifier à la troupe de Molière, la défense de jouer cette pièce; si plus tard, la cour céda aux Placets (3)

(1) Premier titre de la coméSie.

(2) Taschereau. Histoire de Molière, p. 199,

(3) Molière adressa trois placets au roi en faveur de sa comédie, et toujours, suivant lui, au profit de la vérité et de la vertu. (Voir les Œuvres complètes.)

■de Molière, il faut se rappeler le principe posé plus haut par le P. Bourdaloue :

Parée qu'une chose est agréahle, on l'aime; et parce qu'on l'aime, on se figure qu'elle est bonne et, à, force de se le figurer, on s'en fait une espèce de conviction, en vertu de laquelle on agit au préjudice de sa conscience.

Cette observation s'applique à Louis XTV, livré, à cette époque, à tous les excès de la passion, ajoutant, en 1669,1e scandale de l'adultère à tant d'autres scandales, dont la duchesse de la Vallière avait été l'instrument et la victime. Quand on étudie ce triste épisode de l'histoire morale et littéraire du règne de Louis XIV, on se demande pourquoi tant de bruit à l'occasion d'une comédie et, dans ;cette mêlée, où est la raison, où. sont les torts. Dira-t-on avec ceux-ci que le Tartufe est la comédie la plus réformatrice qui ait jamais été jouée...; que Louis XIV, en l'autorisant, a remporté ce jour-là une des victoires les plus glorieuses de son règne (1); que depuis l'apparition du Tartufe, la vraie piété a gagné dans Vestime des chrétiens.. ?

« ...Que s'il ne restait de Bourdaloue que le sermon contre la comédie de Tartufe, il ne passerait que pour un fanatique (2) ? n A notre avis, c^est bien ici que la tartuferie exerce son empire. Qui pourra faire croire que les critiques auxquels nous faisons allusion, aient le moindre souci de la morale divine et humaine?

Nous nous rangerons du côté du président de Lamoignon, du lieutenant civil, du moraliste Nicole, de Bossuet,

(1) Clément, La police sousLouîsXTV, p. 86-87. — Henri Martin, Bist. de France, t. XIU, 1858, p. 185.

(2) Palissot, Mém. pour servir à l'hist. de notre littérature, t. I, p. 141, etc.

deFénelon, de Bourdaloue, et nous laisserons Voltaire et d'Alembert marcher en tête du cortège des admirateurs du Tartufe au dix-huitième siècle. M. Henri Martin, sur l'autorité de Voltaire, leur adjoint le P. Bouhours, auteur d'une épitaphe qui, de toutes celles qu'on fit pour Molière, est la seule qui mérite d'être rapportée... C'est Voltaire qui parle, et nous nous en étonnerions, si, à défaut de poésie, on ne trouvait, dans cette petite pièce très médiocre, un blâme à l'adresse du censeur de Molière. Nous donnons ces quelques vers, sans ajouter grande foi à leur authenticité :

Tu réformas et la ville et la cour ; Mais quelle en fut ta récompense ?

Les Français rougiront un jour De leur peu de reconnaissance.

Il leur fallut un comédien,

Qui mit à la polir sa gloire et spn étude ; Mais Molière, à ta gloire, il ne manquerait rien, Si, parmi les défauts que tu peignis si Lien, Tu les avais repris de leur ingratitude (1).

Cette pièce n'affaiblit en rien le jugement du P. Bourdaloue; Bouhours, en quaUté d'homme de lettres, lié d'amitié avec toutes les célébrités littéraires du temps, a pu voir avec peine se déchaîner les passions populaires contre le comédien mort, mais il y a loin de là à une approbation aux scandales du comédien.

L'histoire a sanctionné les prévisions des sages, et, pour rendre leur pensée, il nous paraît curieux d'emprunter à Molière lui-même le langage qui l'exprime. Nous l'avons surpris sur les lèvres d'Orgon.

(1) Œuvres de Molière, édit. Bret., 1788, 1. 1, p. 45.

LE P. BODRDALOUE ET LA SOCIÉTÉ TARISIENNE o7

Revenu de ses illusions, il s'écrie :

C'en est fait, je renonce à tous les gens de Lien ;

J'en aurai, désormais, une horreur effroyable,

Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable (1).

Si nous énumérions ici tous les apologistes de Tartufe^ nous verrions que tous ont suivi en pratique l'exemple du mari d'Elmire. On dit bien que l'auteur, pour faire accepter sa comédie, avait mis en scène les jansénistes (2), alors mal vus à la cour ; que tout l'auditoire retrouvait dans Tartufe l'abbé Roquette, un courtisan de M""" de Longueville, puis évêque d'Autun, aumônier de la princesse de Conti, personnage décrié par Saint-Simon (3) .

Le public n'entre pas dans ces détails, et quoiqu'on dise, quoi qu'on fasse, malgré ces belles paroles du sage Cléante :

Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace. Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, Vous voulez que partout on soit fait comme lui. Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui? Laissez aux libertins ces sottes conséquences, Démêlez la vertu d'avec les apparences (4) .

Voilà qui est bien dit; mais comme la masse des hommes tient beaucoup plus du type vulgaire d'Orgon, ou par fai-

(1) Molière, Tartufe, act. V, scène !'■«.

(2) Sainte-Beuve, l'auteur de V Histoire de Port-Royal, veut faire croire que Molière avait en vue de critiquer le casuisme accommodant du jésuitisme proprement dit, découvert et dénoncé par Pascal (Port-Royal, liv. III, t. Hî, p. 288} ; son autorité est ici nulle pour nous. L'Histoire de Port-Royal était une œuvre de parti, dirigée contre les Jésuites qu'il s'agissait alors de discréditer. (1840, Préf. de la !•■« édition.)

(3) Saint-Simon, t. V, p. 347.

(4) Molière, act. V, scène l^e.

58 LE ?. LOUIS BOTJRDAXOUE

blesse ou par corruption, on ne quittera jamais Tartufe, sans emporter une horreur effroyable de tous les gens de bien.

Telle est la vraie morale de cette comédie.

Au commencement du siècle, au lendemain de l'époque révolutionnairci un littérateur distingué, Dussault, faisait, avec beaucoup de sagesse, la critique du Tartufe : « Il y a, disait-il, une si grande affinité avec la religion et l'abus qu'on peut en faire, que le Tartufe de Molière a du réjouir les impies beaucoup plus qu'il n'atteignait les hypocrites ; la honte de l'hypocrisie rejaillit plus directement sur la religion et lui est en quelque sorte plus personnelle que l'infamie des autres vices... Malgré l'espèce de protection accordée au Tartufe par un roi jeune et victorieux, qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l'abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d'une pareille comédie ; et dans ses réflexions sur le Tartufe^ l'orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d'État. C'est un grand mal, sans doute, qu'un scélérat couvre ses crimes et ses débauches du voile sacré de la religion , mais c'est un plus grand mal que le respect pour la religion s'affaiblisse dans l'esprit du peuple... »

Dussault parlait ainsi en 1805 (1), au sortir delà révolution, à une époque où l'on avait beaucoup appris. Le P. Bourdaloue avait donc bien le droit de s'élever contre la comédie du Tartufe, il a fait en cela preuve de courage, •de bon sens et de véritable esprit apostolique. Laissons-lui maintenant la parole ;

€omme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de

(1) Spectateur français au dix-septième dècle, 1. 1, p. 284.

LE P. BOURDALOUE ET LA SOCIÉTÉ PARISIENNE o9

la vraie • comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes ; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont onpeiût celle-ci défigurent celle-là, à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée ; ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétieDS, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété, par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel; et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule : la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenus, au même temps qu'ils les supposaient fortement •attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, oii toutefois il le faut être, tandis qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.

Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphaient. Car, ce sont là, chrétiens, les strata-

60 LE p. LOUIS BOURDALOUE

gèmes et les ruses dont le démon s'est prévalu; et tout cela fondé sur le prétexte de l'hypocrisie. Le monde est plein de ces hypocrites, disait le libertin ; ils sont au milieu de nous, et nous sommes parmi eux, mais nous ne les connaissons pas, et il n'y a que Dieu qui sonde les cœurs, lequel puisse les distinguer. Que savons-nous si toutes ces- vertus qu'on élève si haut, et qu'on nous propose pour modèles, ne sont pas de ces hypocrisies colorées qui n'ont qu'une belle face et qu'un certain brillant? Ainsi, dis-je, raisonnait l'impie, et ainsi raisonne-t-il encore tous les jours ; par où, comme je viens de le remarquer, il prétend se défendre du témoignage que la piété rend contre lui, et pense avoir droit de la récuser, puisque du moment qu'elle est suspecte, elle perd toute autorité et n'est plus recevable dans ses jugements (i).

Ces conclusions du P. Bourdaloue sont celles qu'Orgon met en pratique ; nous ajoutons que, dans la distribution des rôles, le Tartufe le plus méprisable est encore l'auteur lui-même de la comédie. Aussi intéressé que Benserade à faire durer la vie scandaleuse du jeune roi, il comprit, dès le premier jour, que la voix de la religion seule était capable de le ramener à une vie honnête; il était donc opportun de prévenir un pareil retour en compromettant, dans sa pensée, la dignité du prêtre ; l'intervention d'un personnage religieux ne s'explique pas autrement. Au milieu des premières fêtes de Versailles, les dieux et déesses de l'Olympe suffisaient bien pour célébrer les premières amours coupables du roi, sans qu'il fut nécessaire de faire monter sur la scène un homme d'église. Ce motif est le seul, à notre avis, qui soit à la hauteur du génie de Molière, à l'époque où il entra en faveur ; quant aux nobles intentions de démasquer l'hypocrisie et de rendre ses droits à la vraie vertu, au moment où Molière, dans la vie

(Ij T. VI, p. 254.

LE P. BOCRDALOUE ET LA SOCIÉTÉ PARISIENNE 6i

privée, donne les })lus grossiers scandales qui se puissent concevoir, c'est vraiment abuser de la simplicité du lecteur. En un mot, Molière voulait encourager le vice et étouffer le remords. Nous lui abandonnons sa littérature et la richesse du pinceau, mais nous protestons contre sa moralité.

Bourdaloue condamne la lecture des romans; il suit pas à pas, dans l'âme du lecteur, la marche du désordre. On perd le temps à se repaître d'idées chimériques, de fictions et d'intrigues imaginaires ; on charge sa mémoire des traits les plus brillants ; on les sait tous et, les sachant tous, on ne sait rien. Rien ne répand dans l'âme un poison plus subtil. De là vient qu'on perd bientôt le goût de la piété, que la dévotion s'éteint; l'esprit du monde s'empare de l'âme, et détruit les principes d'une première éducation chrétienne. On ne rêve plus que folles imaginations, galanterie, vanité; la vie sérieuse devient insipide, odieuse, insupportable; bientôt le démon de l'incontinence pénètre dans l'âme, les pensées sensuelles commencent à naître, les sentiments tendres à s'exciter, les paroles libres échappent ; le démon de la chair prend possession de l'âme; et "alors, reprend Bourdaloue, « peut-être en êtes-vous surpris, et moi, je ne m'en étonne pas, et sans une espèce de miracle il fallait que cela fût ainsi (1). »

La description du ronàan telle que nous l'a laissée Bomdaloue, justifie la réprobation.

C'est, dit-il, une histoire, disons mieux, une fahle proposée sous la forme d'histoire oii l'amour est traité par art et par règles, où la passion dominante et le ressort de toutes les autres passions, c'est l'amour; oii l'on affecte d'exprimer toutes les faiblesses, tous les transports, toutes

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les extravagances de l'amour ; où l'on ne Toit que maximes d'amour, que protestations d'amour, qu'artifices et ruses d'amour; où il n'y a point d'intérêt qui ne soit immolé à l'amour, fût-ce l'intérêt le plus cher selon les vues humaines, qui est celui de la gloire ; où la gloire même, la belle gloire est de sacrifier tout à l'amour ; où un homme infatué ne se gouverne plus que par l'amour : tellement que l'amour est toute son occupation, toute sa vie, tout son objet, sa fin, sa béatitude, son dieu. Dites-moi si j'ajoute rien; mais en même temps, faites-moi comprendre comment, aussi fragiles que nous le sommes et aussi enclins au mal, on peut se retracer incessamment à soi-même de semblables images, et n'en pas ressentir les atteintes? Les plus grands saints y résisteraient-ils? un ange n'y serait-il pas surpris, et l'innocence même n'y ferait-elle pas naufrage? Ou bien apprenezmoi comment, dans une religion aussi pure que la nôtre, il peut être permis à un chrétien d'exposer la pureté de son cœur à une ruine si évidente et si prochaine (1), ?

C'est bien ainsi qu'il faut définir les romans en vogue au dix-septième siècle, tels que la Princesse de Clèves, de M"'= de La Fayette (2); la Clélie, de W^" de Scudéry et le Cyrus, du même auteur (3). Ces fastidieux récits qui ont joui d'une grande vogue et dont Bourdaloue ne dédaignait pas de faire la critique, n'étaient qu'un tissu d'intrigues amoureuses écrites dans un style maniéré, un style précieux^ dont l'intérêt reposait sur un fouilli d'allusions aux petites intrigues contemporaines, M. Cousin n'a pas craint de faire une vaste étude de ce pêle-mêle d'aven-

(2) Ce roman de Mm^ de Lafayette, aidée de La Rochefoucauld, parut en mars 1678 ; c'est un roman des galanteries de la cour de Henri II, disait M™« de Scudéry. [Lettres de M"^» de Sévigné, t. YI, p. 429, 1678, note.)

(3) Le grand Cyrus, 1650, 10 vol. in-S». — Clélie, 1656, 10 vol. in-8o.

tures de femmes, au milieu desquelles sa philosophie s'est égarée.

Le P. Bourdaloue condamne encore les promenades publiques, et détermine les circonstances qui les rendent condamnables, circonstances d'heures, de lieux, de compagnie, qui modifient singulièrement l'occasion du péché ; toujours est-il que la description qu'il en fait est bien la peinture complète d'un désordre moral d'autant plus grand que les occasions de rendez-vous étaient plus rares ; c'était aux promenades publiques qu'avaient lieu les rencontres et surtout celles qui ne pouvaient s'accomplir honorablement dans une assemblée de gens de condition. Les détails de mœurs que nous donne l'orateur avec décence, mais avec un accent de vérité bien prononcé, nous expliquent comment cet homme si droit, si juste, s'est montré si sévère : c'est qu'il en a reconnu le danger. 11 s'écrie dans la force de sa conviction :

Siècle profane ! que n'as-tu pas su corrompre, et où n'astu pas répandu ta malignité ! Vous m'entendez, mes chers auditeurs, et vous devez m'entendre : vous savez ce que sont devenues certaines promenades, et ce qu'elles deviennent tous les jours. Yous savez ce qui les fait préférer à d'autres et ce qu'on y va chercher. Concours tumultueux et confuse multitude, qui sert de scène à la vanité et à la mondanité. S'il y a une beauté humaine à produire et à faire connaître, s'il y a un ornement et une parure à faire briller, n'est-ce pas là qu'on l'étalé avec plus d'éclat et plus de pompe? Au milieu de tant d'objets différents, qui, tour à tour et comme par des évolutions réglées, passent sans cesse et repassent, de quoi les yeux sont-ils frappés, et à quoi se rendent-ils attentifs ? Quelles pensées se forment dans les esprits? Quels sentiments touchent les cœurs, et sur quels sujets roulent les conversations (1)?

Bourdaloue parle ici des rendez-vous alors en vogue à Paris, le Coio's la Reine^ qui s'étendait et règne encore le long de la Seine (1) ; le Nouveau ou Beau-Boulevard, qui allait de la porte Saint-Antoine à la porte du Temple, datait de 1670 : il était fréquenté par les habitants des quartiers voisins, le Marais (2) , alors habité par la haute

(1) Le Cours la Reine avait été planté par Marie de Médicis en 1613 ; il se composait de trois allées d'ormeaux : dans celle du milieu, six carrosses pouvaient marcher de front sans se gêner; sa longueur s'étendait depuis la place actuelle de la Concorde jusqu'au pont de l'Aima.

(2) On y trouvait les hôtels de Guéménée, de Lesdiguières, de Lionne, de Carnavalet, d'Ormesson, de Fieuhet, de Brinvilliers, de la "Vieuxville; ceux des familles de Rohan, de Richelieu, Villacerf, Nicolaï, de Ghaulnes, Pelletier, de Lamoignon, d'AIbret, de la Force, de BoufQers, de Bouillon, de Turenne, d'Argenton, de Saint-Aignan, de Scudéry, et bien d'autres en possession des faveurs du temps. Quand le roi établit la cour à Saint-Germain et à Versailles, la société du Marais, se souciant peu de faire la traversée du vieux Paris en train de gala, pour aller rejoindre le cours la Pleine, dont les règnes d'Henri IV et de Louis XIII avaient vu la splendeur, rompit avec l'ancienne mode ; le Nouveau-Boulevard devint alors la promenade favorite de la brillante société parisienne, sans sortir de son quartier. Cette même société trouvait, à sa portée, une messe de midi aux Minimes, et de bons orateurs; de beaux sermons et de belles fonctions relevées par une excellente musique à l'église Saint- Louis, au grand scandale des jansénistes. Pendant longtemps, depuis le commencement du siècle , on allait entendre les ténèbres de la Semaine sainte, chantées par les premiers musiciens de Paris, dans l'église du Petit Saint- Antoine ; mais vers la lin du dix-septième siècle, et surtout dans le cours du dixhuitième, on se rendit en grand équipage à l'abbaye de Longchamps : la piété y avait dirigé les pas des premiers pèlerins ; puis, la vanité intervenant, le scandale avait remplacé la dévotion. Au dix-huitième siècle, on allait à Longchamps pour entendre chanter les actrices de l'Opéra, la Lemaure, la Fel et autres; pendant le reste du voyage, toute l'attendon était arrêtée par le luxe des équipages et des toilettes dont il fallait admirer la nouveauté, la variété, l'élégance. Qui ne voit à quel déluge de scandales ces rassemblements donnaient lieu ? (Mém. du temps).

noblesse et la Société polie; il était en communication avec la 2^lace Royale, dont les arcades mystérieuses étaient un rendez-vous d'intrigues sous Louis XIV, et étaient devenues un lieu d'observation pour les poètes^ comme Corneille et Molière, chargés d'en reproduire les ridicules sur les théâtres de la cour et du Marais (1) . En étalant dans ces rendez-vous toutes les profusions du luxe et de la vanité, on cherchait toute autre chose que le repos et les délassements légitimes.

Le P. Bourdaloue s'inquiète peu des jugements du monde, il sait qu'on traitera sa morale d'exagération; peu lui importe, il s'en tient à la doctrine des saints Pères qui demandent que, même au sujet d'une promenade, on n'oublie pas qu'il y a des mesures à garder, des précaution à prendre, qui exigent qu'une mère chrétienne n'y expose pas une jeune personne, sans ménagement et sans réflexion ; que cette mère doit tenir compte du temps, des lieux, des circonstances et se rappeler qu'une jeune fille ne doit jamais se produire au grand jour qu'avec des réserves extrêmes et toute la retenue d'une modestie particuUère. Ces conseils étaient bons pour des temps meilleurs ; mais la corruption des mœurs avait fait de tels progrès, que les promenades publiques étaient devenues, aux yeux de notre moraliste, une occasion prochaine et même nécessaire du mal ; la conclusion est facile à tirer ; citons ce passage :

Qu'auraient-ils dit ces saints docteurs de ces promenades dont tout l'agrément consiste dans l'rappai eil et dans le faste ; de ces promenades pour lesquelles on se dispose comme pour le bal, et où l'on apporte le même esprit et le même luxe; de ces promenades changées en comédies publiques,

U) Derrière l'hôtel de Thorigny, rue Yieille-du-Temple. Il 5

66 LE p. LOUIS B0URDAL0I3E

OÙ chacun, acteur et spectateur tout à la fois, vient jouei" son rôle et. faire son personnage? Qu'auraient-ils dit de ces promenades dérobées, où le hasard, en apparence, mais un hasard en effet bien ménagé et bien prémédité, fait de prétendues rencontres et de vrais rendez-vous? qu'auraientils dit de ces promenades... Je ne m'explique point, mes chers auditeurs, et je dois ce respect au saint lieu où nous sommes assemblés. Tel est le désordre, que la pudeur même m'oblige de le taire, et qu'on ne peut mieux vous le reprocher que par le silence (1).

Si le prédicateur consent à se taire, il n'admet pas que ses auditeurs coupables aient le bénéfice de sa réserve ; il les somme d'examiner consciencieusement leur conduite et de prévenir les dangers de nouvelles licences.

Ah 1 mes chers auditeurs, un peu de réflexion aux maux infinis que peut causer et que cause tous les jours la vie dissipée, surtout des personnes du sexe, et cette malheureuse liberté dont elles se sont mises en possession! Si je vous faisais parler là-dessus, et si vous vouliez me répondre de bonne foi, que ne pourriez-vous pas m'en apprendre? car que n'en avez-vous pas su? C'est là, diriez- vous, que tel commerce a commencé; c'est là qu'on se voyait et que les intrigues se nouaient. Vous les connaissez, et vous en pourriez faire un compte exact, mais peut-être n'y mettriez-vous pas celles qui doivent plus vous intéresser, et dont vous ne vous êtes pas aperçus, parce que vous êtes mieux instruits de ce qui se passe chez les autres que chez vous. Quoi qu'il en soit, avec toutes les connaissances que vous avez, et qui doivent sans doute vous suffire, pouvez-vous négliger un point aussi important que celui-là? pouTez-vous souffrir une licence dont vous n'ignorez pas le péril, et qu'il est si nécessaire de réprimer {-2) ?

(2)lMd.,^. 412.

Mais faut-il se priver de tout divertissement, s'écrie le P. Bourdaloue, en terminant son discours (1)?

La réponse est ce qu'elle doit être sur les lèvres d'un apôtre du saint Évangile, et surtout d'un interprète tel que l'austère Bourdaloue : il exclut tout divertissement criminel en lui-même, excessif dans son étendue, scandaleux dans ses effets ; de pareils divertissements entraînent infailliblement la perte de l'âme et, à ce prix, mieux vaut mener une triste vie, sort préférable au sort des gens du monde dont les jouissances éphémères seront suivies d'un éternel malheur, tandis que la tristesse du chrétien sera convertie en joie.

Il y aurait cependant erreur à croire qu'il n'y a point de joies humaines à goûter dans la vie chrétienne : il y en a d'honnêtes, sans excès et sans danger, conformes à la profession de chacun.

■ La joie la plus désirable pour un disciple de Jésus- Christ, c'est la joie intérieure et spirituelle dont Dieu remplit une âme qui le cherche en vérité et qui ne cherche que lui, qui n';aspire que vers lui, qui ne veut^se reposer qu'en lui. Joie divine qui est au-dessus de tous les sens et que l'homme terrestre et charnel ne peut comprendre : on la trouve, non dans les assemblées tumultueuses, mais dans le silence de la solitude et dans le repos d'une vie sainte et retirée.

Pour compléter l'enseignement de Bourdaloue sur ce sujet, nous rapprochons im passage, remarquable d'un sermon sur le mystère diQ V Ascension, oii nous "trouvons le développement de cette pensée : « On n'arrive point à la gloire par le plaisir. »

Il faut renoncer au plaisir, quand on se propose d'acquérir la véritable gloire. Car le plaisir ne conduit à rien, je dis à

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rien de solide, ni à rien de grand. Jamais ce qui s'appelle vie de plaisir, n'a produit une vertu, n'a inspiré de sentiments nobles, n'a élevé l'homme au-dessus de lui-même. Soit donc par la nature des choses, soit par un effet de la corruption du péché, le plaisir et la gloire dans cette vie sont incompatibles; et quiconque présume qu'il pourra les accorder, se flatte et se trompe, séduit par les fausses idées qu'il a de l'un ou de l'autre. En un mot, où règne l'amour du plaisir, il faut que le désir de la gloire cesse ; et où le désir de la gloire est sincère, il faut que le plaisir soit sacrifié. C'est ainsi que le concevaient les sages mêmes du paganisme; et ils le concevaient bien. Or, si cela est vrai delà gloire en général, et même en particulier de cette gloire profane que l'ambition des hommes recherche, quel jugement devons-nous faire de la gloire du ciel ; de cette gloire pour laquelle nous avons tous été créés, mais sur quoi nous avons perdu nos droits, en perdant la grâce de l'innocence, et où il n'y a plus de retour pour nous que par les œuvres de la pénitence? de cette gloire où nous ne pouvons prétendre que par la croix de Jésus-Ghrist, et qu'il ne nous est pas môme permis d'espérer, si nous ne sommes, comme dit saint Paul, entés sur Jésus-Christ et sur Jésus-Ghrist souffrant et mourant : Si complantanti facti sumus similitudini mortis ejus, simul et resurrectionis erimus (Rom., 6; 5). JNon, mes chers auditeurs, je le répète, jamais les plaisirs de la vie ne nous feront parvenir à cette gloire. Il faut y aller par la voie des souffrances (1).

Pour graver plus profondément cette vérité fondamen- Xale dans les esprits de leurs élèves, les Pères de Louisle-Grand avaient fait peindre sur les murs du collège un ange tenant de la main droite une branche d'épine et de la gauche une palme de victoire; sur une banderoUe on lisait : Pime mène à C autre.

LE P. BOURDALOUE ET LA. SOCIÉTÉ VARISIIiNNE 69

Ainsi que les promenades publiques, l'église était un lieu d'assemblée où les mœurs rencontraient de dangereux écueils, aussi notre moraliste n'a-t-il point oublié de rappeler aux fidèles les règles de conduite qu'ils doivent suivre dans le temple saint.

Nous lisons dans la notice biographique du P. Bourdaloue, par le P. Bretonneau, que, « pénétré de la majesté de Dieu et de la sainteté de son culte, il ne se permettait pas la moindre négligence en célébrant les sacrés mystères ou en récitant l'office divin (1) ». On comprend, dès lors, pourquoi il se montrait si exigeant auprès de son auditoire; comment, avec l'autorité qu'il avait acquise, il pouvait poursuivre de ses invectives les auditeurs, hommes et femmes, dont la tenue n'était pas correcte en présence des saints mystères.

Nous nous faisons difficilement une idée du spectacle que présentait l'assemblée des fidèles dans les siècles qui ont précédé nos révolutions ; si la religion était entrée dans les mœurs, il faut avouer que trop souvent les mœurs publiques déparaient et même profanaient la majesté du culte de cette religion pure et immaculée, dont la modestie et l'humiUté sont la plus belle parure.

Dans le siècle où nous vivons, l'église ne rassemble que des fidèles convaincus, sans intérêt profane, sans curiosité malsaine, sans ambition. La routine n'est pour rien dans le mouvement qui les entraîne ; on ne tolérerait plus une démarche arrogante, des toilettes indécentes et provocatrices, des nudités scandaleuses; il y a dans la tenue des chrétiens modernes en présence des autels quelque chose de l'attitude des chrétiens des catacombes ; ils se réunissent sous l'œil de Dieu, et tout en eux respire le respect de sa majesté souveraine ; si parfois le nombre

(I) Préface, t. I, p. 16.

manque, la foi solide, la charité ardente ne font pas défaut.

Nous avons donc peu à envier à nos ancêtres dans la foi, et nous sommes presque heureux que les gens du monde restent à la porte de nos temples, sur les places publiques et dans les théâtres, et nous permettent de prier, pour eux et pour nous, dans la paix et le recueillement.

Les guerres, soulevées par l'invasion de la réforme, suivies des agitations non moins dangereuses mais plus discrètes du jansénisme,, avaient ébranlé la vieille foi catholique en France; une heureuse réaction surgit avec l'injQuence des grands ministres qui dirigeaient la France sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. Pendant que les âmes solidement chrétiennes cherchaient un abri dans les cloîtres, d'autres, retenues dans le monde par vocation et devoir d'état, se contentaient de l'accomplissement des devoirs les plus essentiels. De longue date, la société parisienne faisait profession de fidélité à la foi catholique et de piété fervente, mais souvent, peu conséquente avec elle-même, elle s'oubliait, faiblissait sous Tiafluence des scandales de la cour et prêtait l'oreille aux mauvais propos des libertins : de là ce reproche amer que le P. Bourdaloue adressait à son auditoire dans l'église du couvent de Sainte-Marie, un jour anniversaire de la canonisation de saint François de Sales :

Hélas 1 mes chers auditeurs, où la piété en est-elle maintenant réduite ? François de Sales lui avait donné du crédit : elle régnait de son temps jusque dans la cour où il l'avait introduite avec honneur; et présentement n'est-elle pas en quelque sorte bannie de la société de& hommes? Les libertins méprisent insolemment ses maximes, et elle passe parmi ces prétendus esprits forts pour simplicité et pour faiblesse, parce qu'elle nous fait dépendre de Dieu, et qu'elle nous assujettit à la loi de Dieu. Les grands, dont elle devait être

autorisée , l'^t>^^donneiit , parce qu'elle ne peut compatir avec l'ambition et l'intérêt qui les dominent; tout le reste, à peine la connaît-il, tant il est aveugle et grossier : on se contente de vivre, sans penser à vivre chrétiennement. Ce désordre n'est-il pas tel que je le dis; et si nous avons encore quelque sentiment de religion, n'en devons-nous pas être touchés? Mais quoi, mes frères, ne le corrigerons-nous point, ce désordre si déplorable, et faisant profession de garder si exactement tous les devoirs où la vie civile nous engage, n'aurons-nous nul soin de cette belle vie qui fait toute la perfection d'un chrétien? Ah ! du moins considérez ici le modèle que je vous présente : il vous fera voir ce que c'est que la piété ; il vous la fera non seulement estimer, mais aimer.. -La Providence, qui voulait nous donner François pour exemple, l'a attaché à une vie commune, afin qu'elle n'eût rien que d'imitable : il n'a point passé les mers, pour aller dans un nouveau monde chercher de l'exercice à son zèle; il est demeuré dans sa patrie, mais il y a été prophète et plus que prophète, puisqu'il en a été le salut. Toilà ce que vous pouvez faire par proportion dafis vos familles, et n'y êtes-vous pas indispensablement obligés (t)?j ^-aviSi.;

Cette décadence de l'esprit de foi et de la piété e§t la cause des désordres que Bourdaloue condamne dans la société des fidèles, désordres dans leur tenue extérieure à l'église, désordre dans la manière dont ils accueillent la parole de Dieu.

M°"= de Sévigné raconte que le maréchal de Grammont fut un jour si transporté de la beauté d'un sermon du P. Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut en un endroit :« Mon Dieu, il a raison! » Madame s'éclata de rire, et le sermon fut tellement interrompu qu'on ne savait ce qui en arriverait (2) . »

(1) T. XII, p. 263.

(2) Lettres de M'"o de Sévigné, t. III, p. 18; 1672.

72 LE p. LOUIS BOURDALOUE

On dit encore que Bourdaloue, prêchant à Saint-Sulpice, se fit attendre quelque temps ; l'auditoire était nombreux et bruyant; le prince de Gondé, paroissien de Saint-Sulpice, était dans la foule, tout à coup apparaît le prédicateur, il s'écria tout haut : Silence, voilà l'ennemi.

j|mcs ^|g Longueville, de Lafayette, de Conti, dites par les jansénistes les mères de rÉglise, ne se gênaient nullement pour faire comprendre par signes au P. Bourdaloue qu'elles n'approuvaient point sa doctrine sur la sainte Vierge, ou sur les docteurs sévères.

En 1679, les succès de l'orateur, à Saint-Jacques-la- Boucherie, occasionnèrent dans le quartier une agitation qui fit, dit-on, scandale. Les jansénistes s'en émurent; l'un d'eux ou l'un des leurs écrivit au Père prédicateur une lettre que nous avons retrouvée dans les archives de l'abbaye de Sainte-Geneviève; cette lettre qui constate avant tout le succès de notre orateur, offre en même temps un tableau de mœurs qui rentre dans notre sujet et que nous citons : « Je vous envoie, dit le chroniqueur, copie d'une lettre qu'on écrivit, pendant le Carême de 1679, au P. Bourdaloue, le grand prédicateur des Jésuites... » Après la critique littéraire suit la critique morale : « Voici encore, mon Révérend Père, dit l'auteur de la lettre, un autre sentiment plus commun à tous ceux qui vous écoutent et regardent bien plus la gloire de Dieu et la conversion des auditeurs, et le salut du prochain : c'est que l'on croit qu'il est impossible que vos prédications, quoi qu'admirables, puissent obtenir les bénédictions de Dieu, étant précédées par un scandale aussi horrible que ce qui se fait dans les églises où vous prêchez, par le bruit et les insolences des laquais pendant le ■ saint sacrifice de la messe, par la hardiesse qu'on se donne de monter jusque sur les autels et les fouler aux pieds comme si c'était des amphithéâtres préparés pour un spectacle, et par la licence que

la plupart des gens qui viennent vous entendre, se donnent pendant le même sacrifice de causer et s'entretenir de leurs affaires, des nouvelles des jeux, des querelles, des comédies, où ils se proposent d'aller à l'issue de votre sermon, avec si peu de retenue que l'on entend leurs laquais à la porte, qui sont d'étranges dispositions pour profiter de la parole de Dieu, sans parler d^autres étranges profanations que je sais qui s'y commettent et que l'Apôtre défend même de nommer, et pour les empêcher, il n'est rien que le zèle de la gloire de Dieu ne doive obliger d'employer pour cela. Que faut-il donc faire? il faut que le prédicateur fasse comme le Fils de Dieu, qu'il chasse les profanateurs du temple en déclarant à son auditoire qu'il ne montera plus en chaire si on souffre qu'un laquais garde des places dans l'église qui doivent être remplies par les paroissiens, ou du moins par les premiers occupants. En user autrement, il est certain que c'est donner le saint aux chiens et que le fruit des prédications sera incomparablement moindre que les profanations et les scandales (1) . »

Toutes ces anecdotes ne sont pas sans intérêt et nous les citons à la louange de l'orateur, bien qu'elles dénotent un oubli des convenances, un laisser-aller peu excusable de la part des auditeurs. D'autres relations révèlent des désordres non moins graves; nous les recueillons dans la Correspondance administrative (2).

Le lli février 16SA, le marquis de Seignelay autorisait La Reynie, lieutenant de police, à Paris, à publier la défense d'entrer en masque dans les églises ; scandale que

(1) Mémoires ecclésiastiques de la bibliothèque Sainte-Geneviève, •1679, D. E. 15*, dix-huitième cahier, p. 42.

(2) Corresp. administ., sous le règne de Louis XIV, Depping. t. II, p. 571.

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venait de donner la femme du procureur général près la cour des Monnaies.

Le 6 novembre 1685, le ministre apprenait que, sous prétexte d'une dévotion aux âmes du purgatoire, les théatins (1) faisaient chanter un véritable opéra dans leur église où tout le monde se rend pour entendre la musique; la porte en est gardée par des suisses, on y loue des chaises 10 francs. A tous les changements qui se font et à tout ce qu'on trouve moyen de mettre à cette dévotion, on fait des affiches comme à une nouvelle représentation... Le roi craignait que ces sortes de spectacles ne scandalisassent les nouveaux convertis. Dans cette même église, les irrévérences au Carême de 1700 et même les scandales étaient devenus si révoltants, que le secrétaire d'État, averti, donnait ordre au lieutenant de police de faire sortir de Paris un abbé Masdot. « C'est un véritable sujet, disait Seignelay, à faire un exemple pour les événements (2) dans les églises. » Toujours au même endroit et à la même époque, les seigneurs étaient aussi irrespectueux dans le lieu saint que leurs laquais ; le roi ayant appris que les officiers envoyés dans les églises pour observer ce qui s'y passe, ne signalaient que les désordres causés par les laquais, se plaignit de cette conduite; il avait appris que, le jour de Pâques, les laquais de M. de Sassenage y causaient avec insolence, mais on lui avait laissé ignorer que M. le duc d'Elbeuf et le duc de Montfort y entendirent la messe avec une grande irrévérence (3)... »

Le P. Bourdaloue achève le tableau en attaquant ces

(1) L'ancien couvent est aujourd'hui occupé en partie par les salons de l'École des beaux-arts, sur le quai Malaquais.

(2) Depping, Corresp. administ., t. II, p. 734, 21 avril 1700.

(3) Ibid., p. 734.

désordres, il les expose dans tous leurs détails, indiqiie et applique les remèdes.

Le lundi de la quatrième semaine de Carême, il prend pour sujet le saint sacrifice de la messe. Dès l'exorde il fait connaître son but :

Je veux vous apprendre dans quel esprit et avec quel sentiment vous y devez assister. Je veux, autant qu'il m'est possible, corriger tant d'irrévérences et tant d'abus qui s'y commettent. Ce sujet est particulier ; mais il y a de quoi allumer tout le zèle des ministres de Jésus-Christ. Car il n'est pas seulement ici question de la maison de Dieu, mais de ce qu'il y a dans la maison de Dieu de plus vénérable et de plus grand : et en vous réformant sur ce seul point, je retrancherai presque tous les scandales que nous voyons dans nos temples, puisqu'il est vrai que le sacritice en est l'occasion la plus ordinaire (1).

Les deux parties du discours concourent au but final, en montrant dans la première que le saint sacrifice de la messe est offert à Dieu lui-même, et dans la seconde que c'est un Dieu qui est ofTert.

Le saint sacrifice de la messe olTert à Dieu lui-même, c'est l'action la plus excellente que l'homme puisse accomplir, comment se fait-il alors que l'on s'y présente comme si c'était l'action la moins sérieuse? l'orateur poursuit :

Vous y venez avec 'une imagination distraite, avec des pensées toutes profanes, avec des yeux égarés; et vous y demeurez avec froideur, avec dégoût, et dans des postures pleines d'indécence. Qu'un homme traitât une affaire temporelle avec aussi peu de réflexion, on le mépriserait. Ici, c'est l'affaire capitale, ou, comme parle saint Ambroise, c'est

(1) T. III, p. 290.

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l'airaire d'Etat qui se traite entre Dieu et l'Eglise ; et vous n'y donnez nulle attention, vous n'y avez ni modestie, ni recueillement, vous y assistez par coutume, par cérémonie, vous n'y appliquez ni votre esprit, ni votre cœur : n'est-ce pas outrager Dieu, l'outrager dans l'action môme et dans le temps où vous devez spécialement l'honorer (1).

Par le saint sacrifice de la messe, nous honorons Dieu, et comment devons-nous l'honorer? « En chrétien, répond l'orateur; assister au saint sacrifice, c'est venir protester à Dieu que nous dépendons de lui, que nous attendons tout de lui, que nous n'adorons que lui, que nous sommes disposés à nous anéantir pour lui. » Mais pensez-vous lui dire tout cela en vous comportant comme vous faites, ajoute-t-il... en prenant des libertés que je ne crains pas de traiter d'insolence. Il s'adresse ensuite aux dames de l'auditoire et trace le tableau suivant, l'un des plus accentués qu'il nous ait laissé (2) :

Et vous, femmes chrétiennes, est-ce là ce que vous venez lui témoigner, en vous faisant une si fausse gloire de paraître dans nos temples avec toutes les marques de votre vanité? Je n'entreprends point de contrôler partout ailleurs vos modes et vos coutumes; mais ici je ne puis dissimuler ce qui blesse la majesté divine et le respect qui lui est dû. Fautil donc, quand vous entrez dans la maison de Dieu, que tout le faste'du monde vous y accompagne? Faut-il que l'on vous y distingue par votre luxe et par vos délicatesses ; que vous y affectiez des rangs que l'esprit ambitieux du siècle y a érigés en de prétendus droits, et que vous vous y fassiez rendre des services dont vous sauriez bien vous passer dans le palais d'un prince de la terre? Est-ce là cette humilité si essentielle au sacrifice? et si ia piété vous y attirait, une

(1) T. III, p. 294.

(2) Ibid,, p. 298.

LE P. BOURDALODE ET LA SOCIETE PARISIENNE i /

piété solide, ne diriez-vous pas à Dieu : Ah ! Seigneui-, je ne suis que trop vaine au milieu du monde, mais du moins seruije humble et modeste devant vous; ce qui avilit nos assemblées et nos cérémonies les plus religieuses, je n'irai point m'y présenter avec ce luxe que vous réprouvez. Le monde en use autrement; mais le monde ne sera pas ma règle : on censurera ma conduite ; mais il me suffira que vous l'approuviez. Aussi, disait ïertuUien, parlant à des femmes chrétiennes comme vous, et même plus chrétiennes que vous, pourquoi ces ajustements dont vous clés si curieuses? Vous avez renoncé aux pompes du siècle, vous n'êtes plus des fêtes des païens : pourquoi donc vous parer de ces restes du monde, et les porier au sacrifice de votre Dieu? profanation! s'écriait-il, et puis-je bien m'écrier après lui! Des femmes cherchent à se montrer avec des habits magnifiques et brillants dans un sacrifice dont l'essence et la fin principale est l'humiliation de la créature en présence de son créateur. Elles s'y font voir, selon l'expression du prophète royal, aussi ornées, et plus ornées que les autels : Circumomalœ ul slmilitudo templi (Psal. 143; 12). Elles y emploient tout le temps, h quoi? à s'étudier, à se contempler, à s'admirer, à recevoir un vain encens et à s'attirer de sacrilèges adorations, comme si elles voulaient s'élever au-dessus de Dieu même (1).

(l) Nous donnons en note le mr-me passage extrait d'une édition fraudiilouse des sermons du P. Bourdaloue. (Édit. Bruxelles Foppens, 1G93, t. II, p. 197.) Nous y trouvons des détails de mœurs rendus moins oratoirement peut-être, mais plus pittoresques. « Où est cette protestation de la souveraineté de Dieu et de l'abjection de la créature? La faites-vous, mesdames, vous qui, devant le sacrifice, scandalisez par vos caquets et vos postures, tous ceux qui vous regardent?... La faites-vous, mesdames, cette protestation de votre néant, lorsque vous venez à nos églises avec un air de superbe et d'ambition? lorsque vous portez jusqu'à la face des autels ces nudités scandaleuses et qui ne rougissez pas d'avoir sous vos genoux des cari'eaux de velours? Vous à qui il serait défendu d'en avoir en la présence du roi? Après cela, peut-on juger que vous ayez la moindre teinture du christianisme ? Parce que vous êtes aussi délicates, aussi vaines et

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Bourdaloue gémit encore sur la tenue des fidèles en présence du Saint Sacrement de nos autels, dans un sermon sur les outrages faits à Jésus-Christ dans le sacrement (1) .

Le tableau qu'il trace, diffère peu du précédent, mais il descend dans des détails plus minutieux.

En Yain, dit-il, voudrais-je déguiser ce qui n'est que trop connu, ce qui se produit au plus grand jour, ce qui scandalise le peuple de Dieu, et puisque le sacrifice est le tribut d'humilité que je vous dois, ce qui change le temple du Dieu vivant et la maison du Seigneur en des places publiques et des rendez-vous où l'on vient se distraire, se dissiper, couler le temps, et le perdre en d'inutiles amusements.

Là, quels sujets appliquent l'esprit, et de quelles idées, de quelles imaginations se repaît-il? Pensées frivoles, pensées vagues et sans arrêt, égarements continuels, mille réflexions confuses, mille raisonnements, ou plutôt mille rêveries. Là, quels sentiments forment le cœur ? souvent les plus vains, les plus mondains, et même les plus corrompus et les plus

aussi superbes dans nos temples que si vous étiez dans une salle de bal ? On offre le sacriBce à Dieu pour lui témoigne^, son néant, et vous y avez autant d'orgueil que dans les cercles mêmes ? Quid turpius, dit saint Ghrysostome, quam ubi se suprema cxinanivit Majestas, vermiculus infletur et intumescat? Qu'y a-t-il de plus infâme qu'un ver de terre s'enorgueillisse à la vue d'un Dieu qui s'anéantit dans son être naturel, par la consomption des espèces qui le renferment? Hé! s'il vous restait le moindre sentiment de religion, ne vous contenteriez-vous pas d'étaler partout ailleurs votre faste et votre luxe, sans l'apporter jusque dans nos temples et vouloir mettre des idoles de vanité sur l'autel d'un Dieu qui s'anéantit; oui, je dis des idoles de vanité, car n'est-il pas vrai, et ne le faut-il pas dire à votre confusion, que lorsque vous affectez ces préséances dans l'église et que vous employez la plupart du temps du sacrifice à vous étudier, à recevoir des révérences et à en donner, vous faites des idoles de vous-même, ne prétendant rien moins que d'honorer Dieu et de vous anéantir en sa présence? Ah quel étrange dérèglement!... »

(1) T. XV, p. 488.

sensuels : tantôt envie de paraître et de se montrer, envie de se distinguer et d'attirer sur soi les regards, envie de plaire; et pour cela les ajustements, les parures immodestes, les airs étudiés, les retours personnels sur sa personne; tantôt complaisances secrètes, désirs criminels, inclinations naissantes, selon que les yeux se promènent avec moins de retenue, ou qu'ils se fixent sur ce qui les frappe plus fortement, et qui peut allumer le feu de la passion. Là, quelle est la matière des entretiens? on laisse les ministres de l'Eglise s'acquitter de leurs fonctions : on les laisse parler à Dieu, chanter les louanges de Dieu, célébrer les offices divins, consacrer le corps de Jésus-Christ, l'offrir en sacrifice, soit pour eux-mêmes, soit pour tous les assistants; mais ces mêmes assistants, que font-ils ? ils lient ensemble d'oisives conversations, tiennent même les discours les plus dissolus, s'attroupent quelquefois comme dans un cercle, et mêlent leurs voix à celles des prêtres, non pour prier, mais pour se réjouir et pour plaisanter. Là, de quelle manière agit-on, et comment se comporte-t-on? Quelles contenances négligées et peu séantes ! quels mouvements de la tête pour observer tout ce qui se passe autour de soi, et jamais ce qui se passe à l'autel et devant soi! Daigne-t-on fléchir quelques moments le genou, on se lève bientôt, on s'assied, on se tourne de tous les côtés, selon que le caprice l'inspire, ou que la commodité le demande.

Je dis ce qui paraît : mais que serait-ce, si je venais à percer le mur? Que serait-ce, si, donnant à cette morale toute son étendue, je venais à découvrir ces œuvres d'iniquité, ces œuvres de ténèbres, qui se dérobent à la vue des hommes, mais qui ne peuvent échapper à la vue de Dieu! Car vous voyez tout. Seigneur : vos yeux, suivant la comparaison de votre Apôtre, sont plus pénétrants que le glaive le mieux effilé. Et qu'aperçoivent-ils, ô Dieu de pureté, et la pureté même! Je n'oserais y penser; comment oserais-je m'en expliquer? Tirons le rideau sur toutes ces abominations, et déplorons l'affreuse décadence, non pas de l'Eglise de Jésus-Christ, puisqu'elle est toujours la même, toujours

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pure et sans tache, mais des enfants de l'Eglise, les frères et les cohéritiers de Jésus-Christ (d).

Cette apostrophe confirme les rapports de la police du roi, mais Bourdaloue va plus loin, il déchire le voile, il 2)erce le mur, suivant son expression, le mur qui soustrait aux regards du public les convoitises secrètes et ne dit rien de trop. Il gémit encore sur l'orgueil et le faste que l'on développe dans les funérailles, faste qui paralyse l'efficacité de la prière dans un moment où son secours devient plus que jamais nécessaire.

Dans le sermon pour le jour de la Commémoration des morts, l'orateur prouve, à l'usage des hérétiques et des libertins, l'existence du purgatoire; à ceux qui croient les peines du purgatoire sans travailler à soulager les âmes qui les subissent, il montre combien ils compromettent leurs intérêts les plus chers ; dans la troisième partie du discours, il se plaint de ce que les fidèles emploient des moyens inefficaces pour remplir le devoir qui leur est imposé par les lois les plus élémentaires de la piété, de la raison, de l'humanité. On a, dit-il, de la piété pour les morts, mais une piété stérile, infructueuse, une piété d'ostentation et de faste, mondaine et païenne; et c'est ici que, doutant de l'efficacité des motifs de foi, pour amener ses auditeurs à une conduite chrétienne, il tient un langage où l'ironie témoigne de son indignation :

Nous voyons tous les jours des morts pleurer d'autres morts ; nous voyons des hommes vivants, mais tout mondains et par là morts devant Dieu, pleurer sincèrement et amèrement la mort de ceux qui leur ont été chers pendant

(1) T. XY, p. 499.

la vie. Mais que nous paraît-il en tout cela? beaucoup de pleurs et peu de prières, peu de charité, peu de bonnes œuvres : des gémissements pitoyables, mais de nul effet; des excès de désolation sans aucun fruit. Or, en vérité, ceux qui pleurent de la sorte, méritent bien eux-mêmes d'être pleures : El vere ploi^andi qui iia plorant. Cependant, chrétiens, cet abus que condamnait saint Bernard, semble avoir passé parmi nous, non seulement en coutume ; mais ce qui me paraît bien plus étrange, en bienséance et en devoir, puisqu' aujourd'hui ceux qui se piquent de vivre selon les lois du monde, à force de pleurer leurs morts, se tiennent comme dispensés de prier pour eux. A peine verrez-vous maintenant une femme de quelque condition dans le monde, au jour ou delà mort, ou des funérailles de son mari, approcher des autels, et s'acquitter du devoir essentiel de la religion : vous diriez que d'y manquer soit une marque de sa tendresse. Pendant que des étrangers, plus officieux qu'elle, accompagnent le corps et recommandent l'âme à Dieu, celleci dans sa maison fait l'inconsolable et la désespérée. Et au lieu qu'autrefois les païens, ne perdez point cette remarque, gageaient des hommes pour pleurer aux obsèques de leurs parents, pendant qu'eux-mêmes ils étaient occupés à faire les sacrifices ordinaires pour apaiser leurs mânes; croyant, dit Sénèque, qu'ils remplissaient beaucoup mieux le devoir de la piété filiale par leur dévotion que par leurs larmes, et qu'il était beaucoup plus juste de se décharger sur d'autres de l'office de pleurer que de celui de prier : nous, par une opposition bien bizarre, et par un aveuglement encore plus déplorable, nous gageons au contraire des hommes pour prier, et nous nous contentons du soin de pleurer. Quel abus pour un siècle aussi éclairé et aussi spirituel que le nôtre ! Zenon, évêque de Vérone, ne put souffrir qu'une femme chrétienne, assistant aux divins offices qu'on célébrait pour l'âme de son père, interrompit les ministres de l'autel par des cris et par des sanglots qu'il traita de profanes. Mais est-il moins indigne de s'interdire, selon qu'il se pratique aujourd'hui, les saints offices, et de se dispenser des prières II 6

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solennelles de l'Église, pour payer aux morts uni tribut de larmes qu'ils ne nous demandent point,, et qui ne l^ur sera jamais utile? Car enfm, mes chers auditem's,, de quel secours peut être à une àme l'excès de votre douleur? tous ces témoignages d'une affliction outrée et sans mesure serontils capables d'adoucir sa peine ; et pensez-vous que ce feu purifiant dont elle ressenties vives atteintes, puisse s'éteindre par les larmes qui coulent de. vos yeux (1) ?

Terminons par le tableau d'un auditoire de ville : Avant d'entrer dans le Carême, Bourdaloue veut préparer ses auditeurs: il leur apprend, le dimanche de la Sexagésime, comment ils doivent entendre la parole de Dieu. Suivons-le dans fe détail', et nous conviendrons qu'il a bien saisi tous les travers d'un auditoire mondain.

Laissant de côté les auditeurs indifférents, il s^adresse à ceux qui ne prennent intérêt aux sermons des prédicateurs que pour les critiquer, ou par curiosité :

Combien y a-t-O. de ces auditeurs qui, par une vaine présomption, s' érigeant en juges de l'éloquence chrétienne, ne se rendent attentifs à tout ce que nous leur disons, que pour critiquer la manière dont nous le concevonsy dont nous l'arrangeons, dont nous le proposons, dont nous l'exprimons, dont nous le débitons? Et de là, comment sortent-ils des prédications où ils ont assisté, et comment en parlent-ils?' comme des philosophes et des païens. S'ils ont des éloges à donner au prédicateur évangélique, c'est sm? la sublimité' de ses pensées, c'est sur la nouveauté de ses tours, c'est sur la politesse et la fleur de son langage,, c'est sur la grâce ou le feu de son action.

Mais parce qu'on est toujours beaucoup plus enclin à. reprendre, et qu'on n'approuve qu'avec peine, c'eatsur tous ces points et sur bien d'autres de même natui'e, qu'on ne

(i) T. XI, p. 503.

pardonne rien, et fxu'on porte les Jugements les plus sévères.

Combien de ces auditeurs frivoles et mondains, toujours prêts à se divertir et à railler ? Qu'ils entendent de notre bouche une de ces paroles que le libertinage a profanées et ■corrompues par de fausses interprétations, voilà à quoi la légèreté de leur esprit s'attachera, voilà ce qui les détournera des plus sérieuses matières, voilà ce qu'ils remporteront avec eux, et ce qui leur servira de fonds pour les plus subtiles ou les plus grossières plaisanteries. Étrange renversement, chrétiens ! et oîi en sommes-nous réduits par la per- Tersité du siècle ?

Ne nous sera-t-il donc plus permis d'user des plus innocentes et même des plus saintes expressions? Sera-ce un crime pour nous de nous énoncer comme les Pères de l'Église, comme les apôtres, et en particulier comme saint Paul? Le monde est-il donc devenu, par ses vains et ridicules raffinements, plus délicat, plus honnête, plus pur que ne l'a été jusqu'à présent la sage simplicité des fidèles? Disons mieux i

Faudra-t-il que nous fassions céder la. liberté de la chaire au goût dépravé du monde et à son sens réprouvé? non, mes frères, non : nous parlerons comme l'Esprit de Dieu nous l'inspirera; et si le monde en tire un scandale dont nous ne sommes point les auteurs, sans abandonner des termes consacrés, nous nous contenterons, pour notre consolation, d'opposer au mépris du monde ce que notre divin Maître nous a dit : Celui qui vous méprise, me méprise : Car c'est en effet s'attaquer à Dieu même et Toutrager, que de s'attaquer à sa parole et d'en faire un si criminel abus.

Bourdaloue condamne les auditeurs que la curiosité seule attire, puis il ajoute :

Sans me borner à la curiosité trop naturelle des uns, je marquerai en môme temps les motifs encore plus criminels que bien d'autres y joignent.

Car je ne le puis ignorer, mes frères ; et l'ignorez-vous

vous-mêmes? quoi? que pour quelques âmes pieuses qui clierclicnt à s'instruire dans une prédication, cent autres s'y trouvent parce qu ils y doivent rencontrer tels ou telles, et que c'est là à certains jours et à certains temps, comme le rendez-vous public! Qu'ils s'y trouvent, parce qu'ils peuvent y paraîtz'e et y hriUer, y voir et s'y faire voir, comme si c'était une de ces assemblées oii la vanité du monde étale avec plus d'éclat et avec plus d'art toutes ses pompes et tout son luxe! Qu'ils s'y trouvent comme aune action de théâtre! je ne m'explique pas davantage, et je craindrais, en vous révélant tous ces mystères d'iniquité, d'entrer dans un détail plus propre à vous scandaliser qu'à vous corriger. Or, n'estil pas évident que le principe de tant de scandales, c'est que dans la parole de Dieu et dans l'attention qu'on y donne, on ne se propose rien moins que cette divine parole? (1).

La peinture est complète par les détails et par le coloris.

Nous nous en tenons à cet extrait d'un des plus remarquables discours du P. Bourdaloue ; nous avons eu assez souvent l'occasion de l'entendre relever la dignité et l'austérité de son ministère pour ne pas insister davantage; ajoutons que si sa présence, malgré le mauvais vouloir des auditeurs, commande impérieusement l'attention, c'est que tous finissent par reconnaître, en sa personne, l'apôtre, qui tient de Dieu le glaive de la parole et sait le manier avec force et habileté.

Nous convenons sans regret que la morale du P. Bourdaloue est aussi sévère en présence des gens du monde qu'en présence des gens de cour; elle ne changera pas de caractère vis-à-vis des communautés religieuses, ni même lorsqu'il adressera ses exhortations aux assemblées de charité : c'est toujours saint Jean-Baptiste préparant le règne de Jésus-Christ sur la terre, par la pénitence.

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