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CHAPITRE II

Apostolat <lu i*. Bourdaloue auprès du clergé

Le ministère da P. Bourdaloue auprès du clergé se présente sous deux aspects différents : il plaide la cause des séminaires en formation ; en second lieu, il travaille à la réforme du clergé.

Deux Ea:ho}'tatio7is réipoTident à cette double mission.

L exhoi'tation sur la charité enve^'s un séminaire (1) et r Exhortation sur la dignité et les devoirs du jprètre (2).

Le concile de Trente avait compris la nécessité de réformer le clergé pour ramener le peuple chrétien à la dignité de sa foi ; au milieu d'une génération sacerdotale qui ne donnait que de trop légitimes sujets de plaintes, un seul remède était efficace, la création d'une nouvelle tribu ecclésiastique par l'établissement des séminaires.

Personne n'ignore avec quelle ardeur la Compagnie de

(1) T. YIII, p. 106.

(2) Ihid., p. 274.

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Jésus naissante donna son concours à ces premières tentatives de réforme ; par la création de ses collèges, elle prépara la masse de la jeunesse, et le régime des séminaires proprement dits devint possible. Il fallut près d'un siècle d'essais pour réaliser le projet si sage de la préparation spéciale des ministres du sanctuaire. L'œuvre des séminaires, en France, est une des plus belles œuvres du dixseptième siècle, si fertile en grandes et utiles institutions.

Les promoteurs de ce nouvel apostolat, à Paris, sont le P. de Condren, de l'Oratoire, le P. Eudes, saint Vincent de Paul, Adrien Bourdoise, Jean-Jacques Olier (1).

Les Oratoriens, dans la fondation du séminaire de Saint- Magloire, n'obtinrent que de faibles résultats (iôliQ). M. Bourdoise fut plus heureux en établissant le séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, modèle et pépinière d'un grand nombre de séminaires français (1). Le P. Eudes, entraîné par une inspiration toute divine, avait quitté l'Oratoire et s'était consacré à la fondation des séminaires et des missions. Le succès de ses travaux répondit à son zèle ; il reçut de nombreux encouragements et des secours efficaces ; il put même compléter la première œuvre en y ajoutant une congrégation de femmes, dite de Notre-Dame de Charité, pour élever les jeunes fdles et retirer du désordre celles qui s'étaient écartées de la ligne du devoir (3) .

Saint Vincent de Paul ajouta à ses nombreuses œuvres de charité, celle des conférences et des retraites ecclésiastiques. L'institution des grands séminaires appartient à M. Olier. Après de longues hésitations, M. OHer, avec quelques compagnons de ses missions de campagne, s'établit

(1) Vie de M. Olier, par l'abbé Faillon, t. I, p. 364.

(2) Gall. Christ., t. YIII, coll. 1011-1014. — Vie de M. Olier,

(3) Picot, Influence de la religion en France, t. I, p. 385.

à Vaugirard, et jeta les fondements d'une pieuse société de prêtres, dévouée à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse cléricale. L'inauguration du grand séminaire de Saint-Sulpice àï'aris^ut lieu le jour de l'Assomption de l'année 1;65*L

Avant de mettre son projet à exécution, M. Olier avait pris conseil des ecclésiastiques les plus autorisés par leur expérience et leurs vertus, il avait consulté D. Grégoire de Tavisse (i), supérieur des 'Bénédictins de Saint- Germain des Prés ; D. Hugues Bataille, procureur général du même monastère ; saint Vincent de ÎPaul, les PP. Jésuites Julien Hayneuve et J.-B. Saint- Jure (2).

Pour assurer le succès de ces premiers eïForts, il fallut recruter de nouveaux sujets capables et dignes de leur mission ; choisir -dans la classe indigente une multitude de jeunes hommes, ou même de jeunes enfants intelligents, pieux, sans ambition et dignes du sanctuaire ; il ne suffisait pas de les découvrir, de les rassembler, il fallait les nourrir, les élever, les instruire, laissant aux candidats de bonne maison, assurés de titres, de revenus, de prébendes ou d'abbayes, le soin de s'instruire dans les collèges et de s'ouvrir de brillantes carrières par de solides vertus.

Les séminaires de Saint-Nicolas du Ghardonnet, fondation de M. Bourdoise ; de Saint-Pierre et Saint-Louis (3), de Saint-Magloire (li), des Trente-Trois (5), furent destinés à abriter les nouvelles recrues du sanctuaire ; mais tous

{i) Influence de la religion en .France au dix-^septième siècle. 1. 1, p. 451.

(2) Vie de M. Olier, t. I, p. 316.

(3) Situé entre la rue d'Enfer et la fontaine de Médicis, vers le haut de la rue de Médicis actuelle.

(4) Aujourd'hui collège des Sourds-muets.

(5) Rue dé la Montague-Sainte-GenevièYe,

durent être pendant longtemps entretenus par le dévouement des fidèles (1) .

C'était aux assemblées de charité à leur venir en aide, et aux orateurs les plus estimés à soutenir le zèle des darnes qui en faisaient partie. Bourdaloue a laissé deux discours sous ce même titre : Exhortation sur la charité envers un séminaire (2). Dans le premier, il parle en faveur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet ; ce séminaire vivait en grande partie d'aumônes et de ressources fournies par l'œuvre de la Bourse cléricale, si chaudement recommandée par M"" de Miramion, mourante, à M""' de Maintenon (3). Nous citerons quelques passages où le P. Bourdaloue, tout en demandant l'aumône pour de pauvres lévites, ne perd point de vue le but spécial de son apostolat, l'amendement des mœurs de son auditoire.

Il emprunte son texte à l'évangile du jour, l'évangile de la Madeleine répandant des parfums précieux sur les pieds et sur la tête du Sauveur. Bourdaloue parle donc un Lundi saint. Il a l'heureuse pensée de comparer les dames assemblées, à sainte Madeleine, attirée auprès de Jésus par son ardent amour ; elles s'assemblent sous l'inspiration d'une charité d'autant plus élevée et plus parfaite, qu'elle a pout objet des prêtres du Seigneur.

Le mérite exceptionnel de cette charité, son utilité évidente, ses résultats, telles sont les trois considérations développées dans l'exhortation en faveur d'un séminaire. Le mérite de l'œuvre repose sur la dignité de ceux qui en sont l'objet : ce sont des pauvres vraiment apostoliques et chéris de Dieu, qui les a établis pour être les gardiens des âmes et les pasteurs de son troupeau. L'orateur ap

(1) Gall Christ., t. YII, p. 1013.

(2) T. TIII, p. 106.

(.3) Corresp gén., de 31"'" de Maintenon, t. IV, p. 81, 24 mars 1696.

prouve le zèle que l'on met à orner les autels, mais après tout, reprend-il, ces autels ne sont que des autels, des tabernacles inanimés, tandis que les prêtres sont les tabernacles vivants de ce Dieu de gloire.

Dans la deuxième partie, il établit ['utilité évidente de l'œuvre qu'il propose, utilité qui défie toute critique.

La fin de l'œuvre, quelle est-elle? Quels sont ses moyens ?

La fin de l'œuvre des séminaires c'est la sanctification de l'Église, la perfection du ministère apostolique, « c'est ce qu'ont en vue des hommes de Dieu, de fervents zélateurs de sa gloire, de dignes ministres de sa parole (1) ».

Les moyens : former de bons prêtres : les promoteurs de l'ordre ont reconnu que :

La désolation du christianisme était venue, dans tous les temps, beaucoup moins des peuples que de ceux qui les devtiient conduire ; et que pour corriger le mal à sa source, il fallait avoir des prêtres savants, des prêtres vigilants, des prêtres laborieux et appliqués, des prêtres d'une vie régulière et sans reproche, d'habiles prédicateurs, de sages con fesseurs, de fidèles et de zélés prédicateurs. Qull était pour cela nécessaire qu'il y eut des maisons où ils fussent élevés et perfectionnés, des maisons qui servissent de noviciats aux ecclésiastiques, comme il y en a pour les religieux, et que de même que les ordres religieux ne se sont maintenus dans l'esprit de leur institut que parce qu'ils ont eu de ces maisons d'épreuve oii l'on instruisait et oii l'on préparait des sujets, en leur faisant pratiquer toutes les observances de leur état, ainsi l'on ne pouvait se promettre un clergé florissant, je dis florissant en vertu, si de bonne heure, dans des séminaires, l'on ne préparait à la vie cléricale ceux qui se proposaient de l'embrasser, et qui s'y sentaient appelés de Dieu (2).

(1) T. mu, p. 116.

(2) Ibid., p. 117.

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De plus, afin de tirer plus d'avantage de ces séminaires,

Il convenait, ajoute rorat'eur, d'y recevoir les pauvres gratuitement, et de ne rien exiger d'eux, parce qu'autrement les meilleurs sujets se trouveraient exclus, parce que les pauvres ont communément plus d'application et plus de talent, parce qu'il n'était pas juste que de là dépendît un aussi grand bien que celui qu'on attendait de leur éducation (1).

Il est d'ailleurs de toute équité que, « travaillant à communiquer au monde les biens spirituels, le monde les soutienne de ses biens temporels (2) » .

L'orateur trouve ainsi le moyen de plaider la cause du pauvre prêtre sans blesser sa dignité. Il poursuit : Objectera-t-on qu'il n'y a jamais eu autant de ministres qu'aujourd'hui?. . . donc, répond Bourdaloue, il faut plus de ressources pour les entretenir ; il veut qu'on prenne à la lettre la parole de Notre-Seigneur : Messis multa^ operai'ii pauci.

Grande maison et peu d'ouvriers, ou si vous voulez, beaucoup d'ouvriers, mais peu qui réunissent dans leurs personnes toutes les qualités requises : la doctrine, la piété, le zèle, la discrétion, la patience, l'amour du travail. Beaucoup d'ouvriers, mais peu qui, pourvus de tous les dons nécessaires, veuillent soutenir les fatigues du sacerdoce, y consumer leur vie, s'y dévouer et s'y sacrifier. Beaucoup d'ouvriers pour remplir certaines places, pour posséder certaines dignités, pour en avoir l'honneur, les privilèges, les revenus,

(1) T. YIII, p. 118.

(2) Ibid., p. 119.

SON lAîOSTŒLAT AUERÈS DU CLERGÉ 91

mais peu pour en porter la charge et le fardeau. Beaucoup d'ouvriers pour les ministères éclatants, mais peu pour les emplois obscurs; beaucoup pour les villes, mais peu pour les campagnes; beaucoup pour Paris, mais peu pour les provinces. Et je ne m'en étonne pas: car pour se confiner dans les provinces, surtout pour travailler dans les campagnes, il faut se résoudre à tout ce qu'il y a de plus pénible, de plus mortifiant, de plus ennuyeux et de plus rebutant. Il faut être préparé à la plus triste solitude, vivre avec des bommes qui n'ont presque de l'homme que la figure, se familiariser avec eux, s'accommoder a leurs manières barbares, essuyer leurs' grossièretés, leur répéter cent fois les mêmes instructions pour les leur faire comprendre, et s'épuiser de voix et de force pour leur donner quelques teintures de la religion (1) .

Bourdaîloue se porte garant des services rendus spar les ministres formés dans le séminaire pour lequel il parle, parce qu'il les a vus a l'œuvre pendant le cours de ses missions au milieu des protestants du Languedoc :

Je les ai vus, dit-il en terminant, et j'ai béni mille fois la maison d'où ils sont sortis, comme les apôtres sor'tirent du Cénacle.

J'ai souhaité mille fois qu'ils pussent assez se multiplier pour faire part de leurs travaux à toute notre France. Quelle réforme suivrait de là, et dans le clergé, et dans tous le corps des fidèles (2).

Dans la troisième partie de l'Exhortation, Bourdaloue promet aux dames ^de charité la récompense accordée aux Thessaloniciens et aux Corinthiens ; saint Paul les a loués

(1) T. VIII, p. 118-120.

(2) Ihid., p. -122 et suiv.

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du concours qu'ils ont prêté à la propagation de l'Evan-

gile.

Il ne tient qu'à vous , Mesdames, continue l'orateur, que je puisse aujourd'hui vous donner la même consolation et la partager avec vous. Il n'est pas juste que je sois continuellement employé à faire la censure de vos actions et de vos mœurs; il n'est pas juste que vous n'entendiez jamais de moi que des reproches. Vous pouvez me mettre dans Theureuse obligation de vous faire les mêmes conjouissances que saint Paul faisait à ceux de Thessalonique; car c'est par vous que la parole du Seigneur peut être prêchée, par vous que la grâce de ses sacrements peut être sagement et utilement dispensée, par vous que les peuples peuvent être instruits, convertis, sanctifiés, non seulement dans ce diocèse, mais dans tous les diocèses du royaume; mais, si je l'ose dire, dans tout l'univers. Et c'est ce qui arrivera, quand vous aiderez de vos soins et de vos largesses ce séminaire institué pour fournir à toutes les églises des docteurs de la vérité et des directeurs dans les voies de Dieu (l).

[V~Bourdaloue est rarement aussi insinuant; en aurait-il du regret, qu'il revient si promptement à son austérité habituelle en énumérant et réfutant les objections qui peuvent lui être présentées. La charité des Dames patronnesses ne doit pas être resserrée entre les limites de leurs domaines ; elle doit s'étendre à tout le monde.

Elle peut être restreinte dans ses effets par la médiocrité de la fortune et des biens; hors de là, au moins par la disposition du cœur, elle doit être immense et embrasser tout, c'est en ce sens que nous sommes catholiques (2)...

(1) T. VIII, p. 125.

{i)IMd., p. J28.

En aidant le séminaire recommandé, nous aidons tous les séminaires qui se sont multipliés en France et qui lui doivent leur origine.

Le dernier motif, le plus pressant auprès des femmes chrétiennes, c'est l'intérêt de notre foi avec cette espérance, qu'en contribuant à la répandre au dehors, Dieu nous accordera la grâce de la faire naître en nous.

IL — BOURDALOUE ET LA RÉFORME DU CLERGÉ. — EXHOR- TATION SUR LA DIGNITÉ ET LES DEVOIRS DU PRÊTRE.

Bourdaloue ne s'est pas contenté de demander pour la famille ecclésiastique le pain de chaque jour, il s'est encore employé à maintenir le clergé dans la plus irréprochable pureté de mœurs. Nous avons de lui un discours sur ce sujet, dont le P. Bretonneau parle dans V avertissement placé en tête du premier volume des Exhortations; l'éditeur paraît avoir ses raisons pour prévenir le lecteur en ces termes :

« J'ai joint aux exhortations pour les communautés rehgieuses celle qui regarde les prêtres. C'est un discours que fit le P. Bourdaloue dans une assemblée d'ecclésiastiques. Il y relève la dignité du sacerdoce, et personne, peut-être, n'en eut de plus hautes idées que lui. On sait quelle était son exactitude et, si on l'ose dire, sa déhcatesse sur toutes les choses qui avaient rapport au service divin et au sacré ministère des autels. Mais c'est cela même qui l'excitait à représenter plus fortement aux ministres du Seigneur les obligations de leur état, les scandales qui pouvaient le déshonorer et l'avilir. 11 garde néanmoins

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dans cette exhortation toutes les mesures convenables, et ne s'écarte point des sentiments d'estime et de vénération que méritent un grand nombre de dignes ecclésiastiques, assidus à leurs fonctions, exemplaires dans leur vie, et orthodoxes dans leur doctrine (1) » .

Nous ne chercherons pas à amoindrir les torts du clergé au dix-septième siècle, mais avant d'en parler nous demanderons aux dénonciateurs de bonne foi, s'il s'en trouve, de vouloir bien ne pas trop générahser le mal, et, surtout, nous leur demanderons de remonter avec nous à la source du désordre. Il faut la trouver dans l'invasion

du laïcisme au sein de l'Eglise, non pour la soutenir, ni l'édifier, mais pour jouir de ses biens en usurpant ses droits et en foulant aux pieds les devoirs quelle impose.

Les mémoires du temps ne font que répéter ce que les siècles précédents ont raconté et ont pu raconter toutes les fois que les puissances séculières, abusant de leur force, ont mis l'Église en servitude, et nous savons que le règne de Louis XIV, tout en protégeant le pavillon catholique, a largement abusé des droits régaliens et des libertés gallicanes. En vertu de ces usurpations sacrilèges, les revenus de l'Eglise devenaient l'apanage des bâtards et la récompense de services rendus, bien étrangers au service de Dieu et des pauvres; de là, quelle source de scandales dans l'intérieur des cloîtres! Il faut s'étonner que la justice dé Dieu ait attendu un siècle pour frapper 'les premiers auteurs de tant de désordres.

A l'époque où nous sommes, le clergé séculier comme le clergé régulier avait des torts, et le premier de tous était le tort de se mêler à la foule du monde. Rendons cette justice aux membres du clergé qui ont senti le besoin

(IJ T, VIII, p. 6. Avertissement.

SON «APOSTOLAT AUPRÈS DU CLERGÉ 9o

de se grouper en société ou en congrégation pour se soustraire aux atteintes du mal; à ces nombreuses congrégations qui ont conservé le feu sacré de la foi et de la charité chrétienne, en s'^abritant sous les cloîtres.

Mais est-il bon de réveiller le souvenir des scandales dont le clergé a pu être la cause? Notre conduite est taute tracée par la conduite des fils de Noé, et nous tenons' qu'étaler sous les yeux du public les exemples pernicieux d'hommes que TÉglise, livrée à elle-même, aurait rejetés de son sein, est toujours un acte mauvais. Nous plaignons les écrivains et surtout les écrivains qui passent pour sérieux, de revenir sans cesse sur de pareils, sujets, pour intéresser les lecteurs par l'attrait du mal et la déconsidération des hommes qui sont appelés à leur imposer des devoirs. C'est mal comprendre la dignité de l'histoire que de lui attribuer pareil rôle.

Avec de la lecture, de la patience et du savoir-iaite, en y mêlant un peu de passion,, on finit par rassembler mille traits qui font fortune dans un tableau de mœurs ecclésiastiques; avec M""" de Sévigné, sa correspondance et celle de Bussy-Rabutin, celle de la princesse Palatine, les nombreux mémoires des Jansénistes et les chroniques des monastères mises au grand jour, les Mémoires de Saint- Simon et les Caractères de La Bruyère, on arrive à former un tableau piquant de mœurs légères qui attire les regards d'un nouveau pubhc, et Ton se garde d'y opposer les exemples nombreux de vertu donnés à la postérité par des hommes plus notoirement célèbres et plus légitimes représentants de leurs ordres; nous n'aimons pas laisser supposer que le P. Bourdaloue ait jamais eu à cœur d'étudier les vices ou les travers d'esprit, comme de de simples phénomènes, de simples curiosités morales, à l'imitation des moralistes de profession;, il les a connus comme des maladies dignes de commisération et des

attentions de sa charité. C'est dans ces sentiments qu'il parle de la dignité et des devoirs des prêtres.

L exhortation sur la dignité et les devoirs des prêtres résume toute la doctrine et la morale du P. Bourdaloue sur le sacerdoce ; nous en signalerons les traits les plus saillants. L'orateur se présente à son auditoire avec ces paroles de saint Ambroise :

Écoutez la prière que je vous fais, accompagnée du respect et de la vénération que je dois avoir pour vos personnes ; afin que, vous ayant montré l'éminence du rang où vous êtes élevés, je puisse exiger de vous toutes les vertus et toute la sainteté nécessaires pour la soutenir avec honneur (1).

Après ce préambule, il poursuit en un langage plein de déférence :

Pour moi qui n'ai parmi vous ni la môme distinction ni les mêmes droits, je n'entreprendrai point de vous prescrire ici des règles, mais sans m'oublier moi-même et gardant toutes les mesures convenables, je puis, du reste, vous représenter les obligations qui se trouvent indispensablernent attachées à votre état et je n'aurai, pour m'en tracer l'idée juste, qu'à me tracer l'idée de votre conduite la plus ordinaire. C'est donc dans cet esprit, qu'usant de la liberté que vous me donnez, je ne craindrai point de vous dire ce que vous devez être, parce que je sais qu'en môme temps je vous dirai ce que vous êtes (2).

S'il parle des avantages infinis et des prérogatives du sacerdoce, c'est pour affirmer que les titres d'honneur qui en rehaussent l'éclat et le prix, sont autant de raisons et

(1) T. VIII, p. 274.

(2) IMcl., p. 275.

de puissants motifs qui nous obligent, comme prêtres du Dieu vivant, à travailler sans relâche à la sanctification de notre vie et à notre propre perfection.

Cette obligation est rigoureuse pour le prêtre à deux titres, qui répondent à son double ministère de sacrificateur et de pasteur. Le sacerdoce, en donnant au prêtre une espèce de pouvoir sur le corps, sur la personne même du Sauveur, lui impose l'obligation de la sainteté. Tous les personnages de l'ancienne loi mis en contact avec Notre-Seigneur, ont d'abord été saints. Tels, saint Jean- Baptiste, saint Joseph, les apôtres après la descente de l'Esprit Saint, ; et pourquoi Dieu ne fait-il pas les mêmes miracles pour sanctifier ceux qui coopèrent à ce mystère? C'est pour leur en laisser l'obligation et le mérite (1).

Ici commence le tableau des désordres auxquels le zélé prédicateur veut porter remède, peinture de mœurs vigoureusement accentuée : Bourdaloue parle avec l'autorité, la verve que nous lui connaissons, quand il attaque les vices de l'humanité :

On sépare l'honneur d'avec la charge et le fardeau, et de deux choses essentiellement jointes ensemble, on prend celle qui flatte l'avarice, l'ambition, et l'on se dispense de celle qui engage à la réformation des mœurs et à leur sanctification. Désordre dont nous ne pouvons assez gémir et qui devient tous les jours plus commun dans le Christianisme. Tellement que le sacerdoce aujourd'hui se trouve comme abandonné à toutes les convoitises des hommes. On en fait le partage des enfants et c'est la ressource d'un père et d'une mère chargés d'une nombreuse famille. Pour les pauvres, c'est une fortune et un moyen de se garantir de la misère. Pour les riches, c'est une voie à des rangs honorables et à des distinctions éclatantes. De là, combien

(1) T. TIU, p. 281.

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voyons-nous de prêtres intéressés, de prêtres ambitieux, de prêtres vains et présomptueux, de prêtres oisifs et voluptueux, de prêtres tout mondains? Yous ne vous offenserez point. Messieurs, de cette morale que je dois, par proportion, m'appliquer à moi-même, autant qu'elle peut me convenir, et dont nous devons tous profiter (1).

Puis l'orateur prend en détail chacun des vices dont le clergé s'est rendu coupable; il dépeint les prêtres mercenaires, ambitieux, vains et présomptueux, oisifs et voluptueux.

Si le ministre de l'autel doit être saint, le pasteur des fidèles doit l'être aussi : comment le pasteur peut-il réconcilier une âme avec Dieu, s'il est lui-même l'ennemi de Dieu? Commeat des mains impures s'ingéreraient-elles dans l'administration des sacrements de Jésus-Christ et verseraient-elles sur les fidèles les mérites et le sang du Sauveur? Comment juger, condamner, absoudre, dans des dispositions toutes ci'imineUes? Comment édifier l'Eglise avec une conduite peu régulière et même absolument déréglée?

Après avoir exposé tous les motifs de sainteté, Bourdaloue descend aux conséquences de la vie contraire. Combien de fois les dérèglements des prêtres ont-ils autorisé les vices et servi de prétexte à la licence des moeurs ! Les pages qui suivent offrent un tableau alarmant de ces tristes conséquences dans la société chrétienne ; il termine îpar ces mots dont le sens voilé laisse l'auditoire juge de la vérité de son discours :

Si la justice de Dieu doit être si exacte dans le compte qu'elle demandera à tous les hommes des devoirs de leur profession, elle ira jusqu'à la rigueur par rapport aux

(1) T. YIII, p. 281.

prêtres. Jésus-Clirist leur avait confié ce qu'il avait sur la terre de plus clier, ses frères, le prix de sa croix, les brebis de son troupeau. Ils en devaient être les sanctificateurs : que sera-ce d'en avoir été les corrupteurs? Il faudrait peut-être, Messieurs, adoucir cette expression : mais laissons-lui toute sa force. Elle ne vous donnera rien à entendre qui passe vos connaissances, et qui vous ait plus d'une fois rempli le cœur d'amertume (1).

Nous trouvons, en effet, dans les œuvres du P. Bourdaloue, en dehors de cette exhortation qu'il faut lire en entier, de nombreux passages où son cœur d'apôtre éclate en indignation contre les défaillances de l'esprit sacerdotal.

A plusieurs reprises, il a protesté contre l'intrusion des fils de famille dans la tribu ecclésiastique, il afQrme de nouveau que ceux-là seuls que Dieu a choisis, ont droit d'y pénétrer. Dans le sermon sur Y Ambition^ on lit :

Pour les dignités mômes de l'Église, quel égard a-t-on aujourd'hui à la vocation divine? y engager des enfants encore incapables d'être appelés, les y faire entrer avant qu'ils soient en état de les connaître ; et quand cette connaissance leur est enfin venue, les forcer, au hasard de leur damnation, à s'en tenir là, est-ce agir dans la pensée que ces dignités ecclésiastiques sont d'un ordre spii'ituel, et qu'il n'appartient qu'à Dieu même d'en disposer (2) ?

Telle est, en vérité, la source des désordres qui ont déshonoré l'Eglise. Écoutons maintenant les gémissements de l'apôtre, du prêtre et du religieux, pénétré de la grandeur de son caractère :

Etre prêtre et n'en faire que rarement la plus noble fonc-

(1) T. Vin, p. 297.

(2) T. II, p. 446.

100 LE p. LOUIS BOURDALOUE

tion : être prêtre, el, môme, si vous voulez, grand -prêtre, et ne paraître à l'autel qu'à certains jours de cérémonie, qu'en certaines occasions d'éclat, que lorsqu'on ne peut s'en dispenser, que quand on s'y trouve forcé par un respect humain et par un devoir de bienséance; être prêtre, et s'abstenir des choses saintes pour mener une vie toute profane, pour entreteair dans le monde de vains commerces, pour se dissiper dans les divertissements du siècle, ou plutôt mener une vie dissipée, profane, mondaine, jusqu'à être malheureusement obligé de s'abstenir des choses saintes; être prêtre, et se mettre, par sa conduite, hors d'état de célébrer les sacrés mystères, s'en rendre positivement indigne, et, au lieu de se reprocher cette indignité volontaire comme un crime et un sujet de confusion, s'autoriser par là dans l'éloignement de Dieu où l'on vit, et s'en faire un faux prétexte de piété; être prêtre de la sorte, ah! mes frères, s'écriait saint Ghrysoslome, est-il rien de plus opposé à la sainteté du sacerdoce, rien de plus injurieux à Jésus-Ghrist, rien de plus triste pour son épouse qui est l'Église (1)?

Quelle sera sa tenue au milieu du monde? Nous l'apprenons dans une des considérations de la retraite spirituelle sur les conversations avec le prochain. Le P. Bourdaloue s'adresse aux religieux, mais la leçon peut s'étendre à tout homme consacré au service des autels :

C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des religieux, de se persuader que, par des conversations toujours enjouées et peu réservées, ils se rendent plus agréables au monde, et s'en attirent plus aisément l'estime et la confiance. Le monde est, au contraire, le censeur le plus éclairé nt le plus sévère que les personnes religieuses aient à craindre.^Il sait parfaitement quelles mesures elles doivent garder, et quels égards elles doivent avoir à la sainteté de leur profes-

(1) T. Xir, p. 27.

sion. Il y fait une réflexion particulière; et, tout libertin, tout déréglé qu'il est, il exige de leur part une régularité et une circonspection qu'il porte même quelquefois jusqu'au scrupule.

Ainsi, dans les entretiens d'un religieux, le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération, de la discrétion, de la sageese ; et s'il en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces caractères, c'est de celui-là qu'il s'édifie, et en celui-Là qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour l'amusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté. On le laisse parler et discourir tant qu'il lui plaît, et comme il lui plaît; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n'y donne qu'une attention très légère (1).

Le prêtre, imbu de cet esprit mondain, sera bientôt victime de ses illusions : si par malheur, son talent dépasse un peu la médiocrité de ses vertus sacerdotales, il sera bientôt atteint de la plus mortelle contagion qu'il ait à craindre, car, dit Bourdaloue, il n'y a rien de plus fréquent dans les fonctions apostoliques que de se laisser surprendre à l'attrait d'une grande réputation. 11 décrit en détail la marche de cette maladie :

En prêchant la parole de Dieu, on la profane, parce qu'on l'emploie, non point à faire connaître et honorer Dieu, mais à se faire honorer et connaître soi-même. Peut-être avait-on eu d'abord des vues plus épurées. Peut-être, en recevant sa mission et en se mettant en devoir de l'exercer, avait-on dit, comme l'Apôtre : Nous ne nous prêchons point nnus-mêmes, mais mus prêchons Jésus-Christ Notre-Seigneur (II . Cor 4, 5) . On avait été élevé dans ces sentiments, on les avait apportés au saini ministère, et l'importance était d'y persévérer ; mais

(1) T. XVI, p. 266.

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bientôt rennemi est venu jeter l'ivraie dans le champ du père de famille. Ce n'est point à la faveur des ténèbres, mais au grand jour d'une réputation naissante et brillante. Une foule d'auditeurs qu'on traîne après soi; leur assiduité, leur attention, leurs acclamations ; toutes les chaires ouvertes au nouveau prédicateur, tous les honneurs qu'on lui rend ; les personnes du plus haut rang qui l'appellent auprès d'elles, et l'accueil favorable qu'elles lui font dès qu'il se présente : tout cela met à d'étranges épreuves la pureté de son zèle et la droiture de ses intentions. Insensiblement ses premières vues s'effacent, et le monde prend dans son cœur la place de Dieu. Car autant qu'il plaît au monde et parce qu'il plaît au monde, le monde commence à lui plaire. Je veux dire, qu'il s'attache au monde, qu'il aime à voir le monde, à converser avec le monde, à se faire d'agréables sociétés dans le monde, non point pour la sanctification du monde, mais pour sa propre satisfaction. Et comme on devient bon avec les bons, méchant avec les méchants, il devient mondain avec les mondains : de sorte que, malgré la sainteté de son ministère, qui, de soi-même, ne tend qu'à rendre gloire à Dieu et à procurer le salut des âmes, il n'a que des idées mondaines, et n'est touché que de sa réputation et des agréments qu'elle lui fait goûter parmi le monde (1).

Le P. Bourdaloue, en religieux exemplaire et expérimenté, nous apprendra où est la vraie source du succès dans le ministère apostolique. II fait fi d'un génie élevé, d'un esprit vif, d'une imagination noble, d'une éloquence forte et naturelle; ce qu'il demande, c'est un homme modeste et humble : voilà l'instrument que Dieu emploiera aux plus merveilleux ouvrages de sa grâce, et de qui il tirera plus de gloire. Le parallèle suivant entre le prédicateur brillant et le prédicateur utile mérite d'être rapporté :

(1) T. XIV, p. 6-23.

On peut m'ûLjecter ce que l'expérience, après tout, nous fait connaître, par exemple, de deux prédicateurs. Car, sans être le plus liumble, nous voyons toutefois que l'un, avec les avantages qu'il a reçus de la nature, réussit beaucoup mieux dans l'opinion du public, et l'emporte infiniment sur l'auti'e. On goûte le premier, on le suit ; au lieu que l'autre, dépourvu des mêmes dispositions et des mômes dons, travaille dans l'obscurité, et qu'il n'est fait de lui aucune mention. Je sais tout cela; mais je sais aussi que nous donnons ordinairement dans une erreur grossière sur ce qui regarde la gloire de Dieu. Nous croyons la trouver où elle n'est pas, et nous ne la cbercbons pas où elle est. Etre admiré, vanLé, écoulé des grands, produit aux yeux des plus nombreuses et des plus augustes assemblées : voilà où nous faisons consister la gloire de Dieu ; mais souvent elle n'est point là. Où donc est-elle? dans la conversion des pécheurs, dans l'instruction des ignorants, dans l'avancement et l'édification des âmes, et un bon missionnaire, homme sans nom, sans réputation, mais humble, zélé, plein de confiance en Dieu, vivant parmi des sauvages, parcourant des villages et des campagnes, convertira plus de pécheurs, instruira plus d'esprits simples, gagnera plus d'âmes à Jésus-Christ, et les avancera plus dans les voies de Dieu, que le plus célèbre prédicateur. Disons en deux mots : l'un fait beaucoup plus de bruit, mais l'autre beaucoup plus de fruit. Or ce bruit ne sert communément qu'à glorifier l'homme; mais ce fruit, c'est ce qui glorifie Dieu (1) .

^^ Il nous reste à citer un passage où l'orateur apostrophe tout homme appelé de Dieu à remplir sur cette terre un ministère apostolique; il veut qu'à l'exemple de saint Paul, l'homme, honoré de cette vocation, remplisse entièrement son ministère, l'honore et, au besoin, se sacrifie pour lui. A cette condition seule, il fera preuve du zèle

(1) T. XIV, p. 635.

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dont tout ministre de l'Église doit être animé. Le passage est étendu, il faut en convenir, mais le tableau est complet, et nous pouvons dire ici, avec un critique des temps modernes (1), que l'orateur a eu l'art de vider la pensée de tout ce qu'elle contient.

Mais entrons dans le détail, et dites-moi : ces ménagements de votre personne si étudiés et si affectés ; ce refus d'un travail nécessaire et que vous devez au public; cette borreur de l'assiduité que vous traitez d'esclavage et de servitude; cette habitude que vous vous faites de vous divertir beaucoup et de vous appliquer peu, au lieu de suivre Tordre de Dieu, qui serait de vous divertir peu, pour vous appliquer beaucoup ; cette liberté que vous vous donnez de vous décharger sur autrui des soins les plus personnels, et dont vous devez uniquement répondre ; cette facilité à vous émanciper des obligations onéreuses, même les plus indispensables, qui sont attachées à votre état; cette peine à être où il faut que vous soyez, et cette disposition à être volontiers oîi il faut que vous ne soyez pas ; cette fuite des affaires qui vous sont importunes et incommodes, quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes, que pour en être incommodés et importunés; cette prudence de la chair à ne vous engager jamais, ni pour la vérité, ni pour la justice; cette crainte de vous -exposer et de vous perdre dans les occasions où Dieu demande que vous vous exposiez, et que vous vous perdiez; en un mot, ce secret que le monde vous a appris et que vous pratiquez si bien, de ne prendre de votre condition que le doux et l'honorable, et d'en laisser le pénible et le rigoureux! Tout cela convient-il à un homme qui, dans quelque genre de vie que ce soit, veut être, à l'exemple de saint Paul, un ministre fidèle; et puisque, pour être tel, il faut se résoudre à être mie victime, tout cela s' accord e-t-il avec l'état d'une victime? Si saint Paul en avait usé de la sorte, aurait-il été apôtre de Jésus-Christ? aurait-il glorifié Dieu au point qu'il a fait?

(1) M. de Tocqueville.

SON ArOSTOLAT AUPRÈS DU CLEBGÉ lOo

aurait-il sauvé ce grand nombre d'âmes? se serait-il fait tout à tous pour avoir part à la rédemption de tous? Nous nous flattons qu'il ne faut pas nous prodiguer, et que Tintérôt môme de nos ministères demande que nous nous conservions ; et parce que nous sommes en ceci les juges du plus ou du moins, nous abusons de ce prétexte, pour porter les choses jusqu'à un excès d'amour et d"indulgence envers nousmêmes. Mais que dirons-nous à Dieu, quand il nous opposera l'exemple de saint Paul? sa conservation n'était-elle pas aussi importante que la nôtre? sommes-nous plus dignes d'être épargnés que lui? était-il moins nécessaire à Dieu que nous? Ah! grand saint, que vous serez un témoin redoutable pour nous dans le jugement de Dieu (1) !

Bourdaloue recommande aux ministres de Jésus-Christ 'd'imiter le désintéressement de saint Paul ; désintéressement qui ne permet pas de supposer qu'ils fassent trafic des dons de Dieu, qui ne leur permet pas de se prêcher eux-mêmes au lieu de prêcher Jésus-Christ, qui les rend heureux pourvu que Dieu y trouve sa gloire. II les supplie de ne point partager l'aveuglement de ceux qui croient ne pouvoir soutenir leur ministère que par le faste du monde, que par l'affectation de la grandeur, par la magnificence du train, par l'éclat d'une somptu 'sité superflue, par les disputes éternelles sur les préséances, sur les prérogatives, sur la dignité, en un mot, par toutes les choses dont l'ambition des hommes s'entête et s'occupe (2) .

Mais saint Paul soutient l'honneur de son ministère jusqu'au sacrifice de lui-même, il ne se contente pas .des mortifications que Dieu lui envoie, il va au-devant; écoutons cet appel de notre saint orateur, à la perfection évangélique :

Ne souffrir que ce que nous ne pouvons éviter, et n'exercer

(1) T. Xn, p. 446.

(2) Ibid., p. 439.

jamais contre nous aucun acte de cette sévérité que l'Évangile nous recommande, sous ombre que la Providence nous envoie assez elle-même de souffrances et de croix, voilà notre maxime. Mais saint Paul n'en jugeait pas de la sorte : non, ce n'était point assez pour lui que d'être persécuté, s'il ne se persécutait lui-même ; ce n'était point assez d'être haï, s'il ne se haïssait lui-môme; ce n'était point assez d'être mortifié, s'il ne se mortifiait lui-même ; il voulait avoir part à la gloire du sacerdoce de Jésus-Christ, et être tout ensemble le prclre et la victime de son holocauste. Que fait-il donc? à ce sacrifice héroïque de patience, il en joint un autre de pénitence : châtiant tous les jours son corps, le réduisant en servitude, lui faisant porter continuellement la mortification de Jésus-Christ, accomplissant dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus; et pourquoi? ah! chrétiens, je finis; mais en finissant je tremble, et pour moi qui vous parle, et pour vous qui m'écoutez. Saint Paul châtie son corps, parce qu'il craint qu'étant apôtre et prêchant aux autres, il ne devienne un réprouvé; et il accompht dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus- Christ, non point seulement pour soi, mais pour tout le corps de l'Église (1).

On voit dans ce discours toute l'âme sacerdotale de Bourdaloue, et l'idée élevée qu'il s'est faite du ministère apostolique, aussi sommes-nous moins étonné de l'entendre invoquer l'autorité de saint Jean Chrysostome (2) pour prononcer contre les prêtres prévaricateurs un arrêt de condamnation, une malédiction, que nous ne sommes pas habitué à rencontrer sur ses lèvres. Il faut que Bourdaloue sente vivement la gravité du mal pour tenir un pareil langage :

(1) T. XII, p. 448.

(2) T. YIII, p. 298.

Non, dit-il cavec le grand évoque, ce n'est pas sans y avoir bien réfléclii que je parle : Non temere clico. Je ne crois pas que, dans l'élat du sacerdoce, il y en ait beaucoup qui se sauvent, et, selon mon sentiment, le plus grand nombre parmi les prêtres, est de ceux qui périssent. Quoi qu'il en soit de l'opinion de ce Père, c'est ainsi qu'il s'en est formellement et hautement expliqué.

Bourdaloue termine son exhortation en reproduisant les conseils donnés aux prêtres par saint Grégoire et saint Laurent Justinien. Il est probable que ce discours si complet, si hardi, a été prononcé non point en public, mais dans une des retraites que les PP. Jésuites donnaient aux ecclésiastiques vers le 15 octobre, dans la chapelle du Noviciat de la Compagnie de Jésus, au faubourg Saint- Germain (1). Il n'aurait pas tenu devant le public un pareil langage.

(1) Prières et Méditations à Fusage des Retraites, par le P. Le Yalois. Paris, 1750, in-8°

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