‹ Bourdelle par lui-mêmeChapitre 13 sur 13 · REPOS · texte numérisé non relu

REPOS

Et, tourné vers l’avenir, Bourdelle oppose en quelques lignes ses savoirs à ceux de Rodin :

< Quand tous les hommes entendront la loi biec plus complexe et plus une encore de la forme, quand au-dessus de celle de Rodin ils verront par le rayon de l’esprit plus que par le regard r addition manuscrite : du corps], alors la parole batte, sculptée et peinte redeviendra la langue originelle, le Verbe sans voix, à vibration muette, ne sonnant que dans la raison

« L’hymne absolu de la balance exacte. («)

« Ayant dépassé le seuil, affrontant la route en spirale, si nous avons reçu l'ordre mystérieux d’en tenter l’ascension, de monter rie la vie des ombres au domaine éclatant des Causes éternelles nous ne rencontrons plus les savoirs de Rodin ( c ). »

Comme pour s’excuser de la hardiesse de son jugement, Bourdelle ajoute :

« S’il m’est impossible de placer le maître moins haut . il m’est tout autant interdit de l’ériger au-dessus de ce plan, car je n'ai pas le droit de fausser l’avenir. »

(7ï) Correction manuscrite de Bourdelle : « Nous percevrons alors, sur la voie fies anciens, avec des nuances nouvelles, i’hvmne absolu de la Balance exacte. »

(b) Correction : « Au cercle où sont les constructeurs d’ensembles. >

(r) Rodin lui-même ne disait-il pas :

« Pour moi la grande affaire c’est le modelé. Pour Bourdelle c’est l’architecture. J’enferme le sentiment dans un muscle. Lui, il le fait jaillir dans un style. »

Jugement rapporté par Michel-Georges Michel, Le Quotidien, 7 octobre 1ÎI2Î1.

Cf. Campagnac, article cité.

Quel sera cet avenir? Uourdelle nous le dit la ns la langue mystérieuse qui lui est chère, omme elle l'est aux visionnaires et aux promûtes, et, sur rexemplaire dont j'ai parlé, il i plusieurs fois retouché l'expression de ses jremières déclarations. Je porterai ces retouches en notes :

« C'est l’heure de bâtir.

« Après la vie concrète l(I \ trouvons l’ardeur tbslraite d’>, après les points de mesure «les faits <0, rouvons les points de causes et concret isons-Ies JNIS. »

L'art de demain, l’art de Bourdelle s’oppoant à celui de Bodin, cet art « fait de moitié, lî i -il» par l’iioinme et par Dieu, la France eu aura voir la source et le miracle dans la forêt les cathédrales ».

Nous connaissions ces idées. On les trouve léjà dans la causerie faite à la Grande Chaunière en 1910. Ce que veut Bourdelle, désornais, c’est exactement le contraire de ce qu’a oui u Rodin :

< Ajoutez à chaque être particulier le Ilot gênéal, prêtez au plan, au contour accidentel «l amplilitle, l'apaisement on le pl lis vaste halètement du tan d’universel pour faire œuvre grande et elle. » ( aa )

On ne peut refuser à Bourdelle le droit de 'affirmer ainsi lui-même. Que cette affirma-

(«) Addition manuscrite : « par fragmenta ».

(è) Id. « par ensembles ».

( c ) Id. « de faits désenchaînés ».

(d) Variante manuscrite : « Cet art, fait tic moitié par homme et par le feu du Créateur qu’il porte, avait la icine et le miracle en Notre-Dame de Keims. »

nornnnu.E par lui-mkme

lion contredise les « savoirs » de Rodin, il n'en garde nas moins à celui-ci un souvenir reconnaissant pour tout ce qu'il lui doit. Il sait le juger aussi avec une ferveur et une pénétration dont cet article de revue nous fournil maintes preuves.

Un antre témoignage porté par Bourdelh sur Rodin est plus émouvant encore. Il n’était pas destiné à être publié. Il ligure dans les papiers que possède M mr Rourdelle qui, pour la première fins, a consenti à ce qu'il en soit fait état. Le soir des obsèques du maître, auxquelles Rourdelle avait assisté ia \ rentré chez lui en proie à toute rémot'on d'un passé qui revivait en lui, en proie aussi à l'indignation contre les discours de convention prononcés sur le cercueil du disparu, Rourdelle prend une feuille de papier pour lui confier le cri de son cœur, le flot des sentiments qu'il 11e peut contenir. 5

Il dédie ces quelques pages écrites de sa grande écriture qui semble sculpter les mots et les idées comme des blocs de pierre :

« Au Maître Rodin J

« Près de son ombre ensevelie.»

Et. replié sur lui-même, il médite, tandis que dans !c silence montent les chers souvenirs d’autrefois. |j

« I.es obsèques sont terminées.

(<i) Novembre 1917. JH

BornnEî.LE par lui-mfm-

« Les paroles dos orateurs, entre-heurtées en une discorde inouïe, se sont reprises au silence.

« Le public cruellement disparate qui tendait des lauriers brisés, mêlés aux bas relents des nmlles venus les mains remplies de ronces, ce public où la Muse des grands poètes montait plus haut sur les remous haineux des impuissants, ce public malaxé d'Archunge et de Raté s’est retiré et alors put venir le vaste crépuscule.

« 11 se fait tard dans notre cœur, L heure entasse sur nous ses ombres nos pas n ‘éveille ni plus d'écho dans la vaste tombe du maître, nous nous en sommes éloignés et pourtant de tout notre pouvoir nous allons en pensée à sa rencontre encore pour revivre avec lui les jours puissants de son labeur...

« Au travers des rameaux d'hiver qui se penchent vers le sépulcre, notre esprit revient vers le maître dont il étreint les mains paei fiées.

« Mains de foule ténacité, mains créatrices! Douille groupe des dix manœuvriers! Mains ouvrières qui êtes les filés des humbles serviteurs de Lame. Admirables mains statuaires toutes pâlies d’éternité et dont les doigts, ainsi que dix ouvriers pétrifiés par la longue lutte des marbres, semblent au sommet de leur mort avoir construit de leurs phalanges entrelacées, ainsi qu’areades sur arcades, Je temple calme du travail.

« Rien n'est plus haut que le groupe acharné de ces deux mal us qui se concertent dans la mort, ces mains éclairent mes yeux; c'est dans Rodin qu'ils doivent regarder, cYst l'intérieur de son art, c’est le centre de son instinct qu’il faudra attirer au jour afin d'en faire voir les Faces ignorées.

« Dans le vertige du passé de mon travail avec le Maître, je rouvre les ateliers vastes, je refranchis les seuils glacés dont les vitraux résistent et gémis-

(çi) Variante : « scs nombres ».

Hésitation de Bourdelle entre ces deux mois qu’il superpose.

122 BO.UftsDELLE PAÎl LUI-MÊME

sent, et tandis que J a solitude avec la nuit m’entourent de ténèbres, ma double vue va retrouver îe Maître qui, par delà la mort, m’attend au sanctuaire du travail.

a’ « Il tend vers moi une petite lampe que nous

i guidons tous deux, comme nous faisions autrefois,

E à travers 11 * grand hait où les œuvres s’érigent.

« Notre lampe passe très lente autour des anti- * tiues brisés... ï

« Sous la flamme révélatrice, la trame de ses grandes œuvres nous fjpparait, formée de rameaux d’ombre qui portent des fruits de clarté...

. « Un long silence étreint le Maître qui me re-

garde longuement. Notre lampe a rejoint une de ses ; sculptures. Je ne dirai pas tout des nobles réflexions

du Maître à propos de son Art. Nous sommes dans l'instant de l'angoisse indicible. Nous abordons les lois centrales et c’est pour nous notre heure la plus grave. C’est la passion d’éternité qui soulève • nos cœurs, l’amour sans rémission pour l'âpre vé-

rité se sculpte en nos âmes pensives et c’est l’heure où nous nous jugeons.

« Rodin a pris en main ses morceaux capitaux.

Si leur plâtre est léger, leur poids d’esprit est si f • considérable que peu d’hommes le connaîtront. Ce

qu'on voit d’un tel art est toujours l’en-dehors; la loi motrice en est voilée. W

« Rodin disait : <t Nous travaillons dans nos plus hauts moments pour notre seule vue. C’est un événement considérable quand on nous comprend pleinement... » 91

Bourdelle était, certes, de ceux qui avaient pleinement compris, qui avaient aimé, mieux encore, encouragé et soutenu aux heures de combat le noble effort de Rodin. fî avait combattu pour Balzac, pour Victor Hugo , pour le Penseur . Rien de plus sincère que l’hommage , qu’il rend au grand disparu, spontanément,

en cherchant à sc placer encore une fois devant son ombre lumineuse. Elle a cessé depuis îles années, sans doute, d’éclairer sa route; elle Ta accompagné pourtant et guidé pendant une partie de sa carrière, et cela, Bourdelle ne saurait l'oublier.

ait*

Le souci de vérité qui est le mien m'oblige à ajouter à ces pieuses méditations sur Rodin un autre témoignage. C’est un des rares que je connaisse où les réserves dépassent les éloges.

Dans une de ses conférences faites à l’Ecole du Louvre (23) au cours de Tld ver de 1923-

1921, Bourdelle a souligné plus fortement que jamais certaines critiques souvent exprimées d’ailleurs par d'autres que par lui. Je ne pense pas aux seuls ennemis de Bodin. Je songe à ce jugement d’un de ses plus lidèles amis, Gustave Gefïroy :

« lîodin, écrivait-il, vient à son heure à la fin du siècle pour représenter l'humanité physiologique dans ses actions diverses, dans la fatalité de scs fonctions. Il continue l'art où Bnrve bavait laissé.

fl*

Après l'évocation de la vie des animaux, il entreprend d’évoquer la vie animale de l'homme. »

Et Geffroy concluait par cette formule : « Rodin est le statuaire de la luxure triste.

C’est la même pensée au fond, assez brutale, évidemment, atténuée cependant par des mots qui soulignent la génial i té d'un art qui se

meut dans de telles limites, que nous retrouvons da is les lignes suivantes de Bourdelle ;

« Dans son art, Rodin, du bas du corps est Italien des temps modernes, mais il est Grec de Pompéï et du musée secret de Naples depuis le bas du torse aux cornes de son front. 11 est le Priape des formes. Souvent un souvenir de Zeus passe dans son dessin. Gela survient dans l’œuvre patiente et géniale, tout à la fois patiëhte et instinctive, chaque fois que l’Amour descend pour calciner de son éternité quelque mortelle dans le bronze.

« Pourtant la moindre Tanagra est architecturale auprès des chairs, des nerfs, des os sectionnés de Rodin, sauf en quelques éclairs splendides apportant le feu dans leurs angles, î

« Sa formé éternisa la cendre de la chair.

« Pénétrant, tel un Dieu, le mystère intérieur des choses, il ne les soumet pas au destin de la pierre, « L’art d'aujourd'hui et de demain ne suit plus

ce chemin.

« U art de Rodin est solitaire;

il ne lieu rit ja-

mais au mur.

« Rodin est un bûcher, mais à flamme qui s’alimente d’elle seule. »

Bourdelle avait-il eu connaissance

intérieure alors de

ce jugement porté un jour sur lui par Rodin et que nous a rapporté Michel-Georges Michel? Je n’en sais rien. « Cela devient litté-

raire, aurait dit Bodin, cela devient romantique, cela devient du style moderne. Ah! avec une grande puissance* un grand élan, une haute inspiration et avec une grande humanité quand même. Cette humanité, celle vie qu’il insuffle au style, c’est ce qui sauve Bourdelle de ses défauts extérieurs. »

Uodin pouvait faire ces réserves; il n’en

bourdeLle pa u i. ci-même

vnil pfts moins su deviner on Bourdelie le énie. Payant à Bourdelie su dette, lui don- ,ant l’appui de sa gloire quand Bourdelie en vait besoin, il se lit à plusieurs reprises son voeat éloquent. Dans la revue tchèque Vol né mcrtj, interviewé pur Maurice Baud qui fut on secrétaire, Bodin disait de Bourdelie :

« C’est un éclaireur de l’avetiir.

« J’aime sa sculpture très personnelle, bien coruspomlante à sa nature sensible, à son tempéraient passionné et fougueux. El j’y irouve celte cerrine délicatesse qui est le propre des forts. L’impétosité est la caractéristique du talent de Bôureï le. Sa sculpture est vivante, est attique, telles ses élicieuses figurines où l'on retrouve ta grâce nourv des Tanagras. Après les Crées, il apporte les miièrcs nuances de la beauté, sait épandre culte mûrie normale qui vim-ioppr Imites choses aux mrs de beau temps.

« Bourdelie est un Grec de la France méridio-

ate. »

Rodin le montre tout jeune à Paris, « en- *ant en scène comme un petit taureau dans arène, avec ses forces naturelles », élève de aiguière, puis de Dalou, refusant de concour pour ie prix de Rome. « If est sauvé If, \ joute-t-il, mais if lie retrouvera sa belle per-

(d) « Erreur de Itodia », note ici Bourdelie suc la page nprimée de la Revue (article paru en français). « Il avait bien des années cjue j’avais, du mon propre OUvement, fui l’Ecole des Beaux-Arts. Rodin. qui après admirables travaux a bâclé tant d'œuvres et qui en a is»ê inachevées tant d'autres, a fini par revenir de sa 'vance en ma soi-disant trop grande facilité... et s’efavait plus tard de mon opiniâtreté dans mes travaux. »

sonnalit qu’avec moi Je lui ai enseigné è se défier de sa trop grande facilité; je l’aaverti de ce danger que l’Ecole n’eût pas mai) que d’aggraver... C’est merveille de voir ce! artiste ardent» travailleur, cet homme d’actior entraîner à l’action, à la vie, à l’enthousiasme, amis, modèles, disciples, communiquant a tous son ; eu intérieur. Un signe particulier Bourdel le est toujours le premier à manifester un sentiment que tout le monde aussitôt partage. » El il termine ainsi : « Bourdelle a contribué à régénérer la sculpture actuelle autant qu’il le pouvait faire au jour où nous vivons. » J

Ou'on se rappelle la belle lettre adressée par Bodin, en 1914, au secrétaire du monument Alvear, en Argentine» pour appuyer le choix qu'on voulait faire de Bourdelle, après que Dalou, d’abord sollicité, se récusant pour raison de santé, avait désigné, lui aussi, Boutdélie comme le plus digue de composer le monument du libérateur de l’Argentine < 26) .

Lors de l'exécution du monument de Monta uban, au milieu des mille difficultés où Bourdelle se débattait, soulevées contre lui par le comité local, Bodin était déjà intervenu en faveur de son ancien praticien devenu son ami, par une lettre dont une copie figure dans

(à) Note do Bourdelle en surcharge : « Mais en échappant à Rodin et en ne retenant de lui que le fond d’analyse, non la fin à laquelle il faisait aboutir. »

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