‹ Bourgeois de ParisChapitre 110 sur 122 · LES MÊMES, MONSIEUR GOUJET · texte numérisé non relu

LES MÊMES, MONSIEUR GOUJET

MONSIEUR GOUJET

Pardon si je vous interromps. Le logement leur plaît énormément à ces messieurs.

COLLINET

J'en suis bien aise.

FRANÇOISE

Et moi aussi.

MONSIEUR GOUJET

Ils ne l'ont pas encore arrêté, mais c'est tout comme ;

et demain, au plus tard, ils me feront connaître leur détermination. J'avoue que je serais enchanté de les voir des nôtres. Vous aussi, petit père?

COLLINE T

Hais oui.

MONSIEl^R GOUJET.

Ce sont d'excellentes gens.

COLLINET

Excellents !

MONSIEUR, GOUJET

Il n'est pas donné à tout le monde d'avoir la science infuse...

COLLINET

Il n'y a pas de doute.

MONSIEUR GOUJET

Mais je dis que pour avoir su se faire une position comme la sienne, il a fallu que M. Turcoing ne fût pas aussi maladroit qu'on a bien voulu le dire.

COLLINET

Certainement.

MONSIEUR GOUJET

Ah ça ! aujourd'hui je suis en veine, qui nous empêche de couler à fond notre petite affaire?

Quelle petite affaire ?

FRANÇOISE

Vous savez, vot' demoiselle...

MONSIEUR GOUJET

Avec mon neveu.

FRANÇOISE

Vous appelez ça une petite affaire?

MONSIEUR GOUJET

Enfin, lui en avez-vous touché un mot ?

GOLLINET.

A qui?

MONSIEUR GOUJET

A votre demoiselle.

COLLINET

D'abord, depuis la conversation de tantôt, je ne l'ai pas vue.

MONSIEUR GOUJET

Vous ne l'avez pas vue !

FRANÇOISE

Pisqu'on vous dit que non !

Vous la verrez ?

GOLLINET.

Je l'espère.

MONSIEUR GOUJET

La croyez-vous toujours imbue des mêmes idées à l'endroit du mariage ?

GOLLINET.

Plus que jamais.

MONSIEUR GOUJET

Et VOUS ne voulez toujours pas user de votre autorité?

GOLLINET.

J'en serais bien fâché ! Je n'aurais qu'à faire le malheur de ma fille ; j'avoue que je ne m'en soucie pas.

MONSIEUR GOUJET

Tout le monde cependant y compte.

FRANÇOISE

En v1à une bonne, par exemple !

GOLLINET.

Quel monde, s'il vous plaît ? Ah çà ! je voudrais bien savoir quel intérêt a le monde à venir fourrer le nez dans mes affaires? Tenez, monsieur Goujet, voulez-vous que je vous dise...

510 LOCATAIRES ET PHOPRIÉTAÏRE

Mais je vous en prie.

COLLINET

Tenez-vous à ce que nous restions bons amis?

MONSIEUR fiOUJET.

C'est mon plus cher désir.

COLLINET

Ne parlons plus de ça.

MONSIEUR G0U4ET. '

Comme vous voudrez.

FRANÇOISE

C'est vrai, vous êtes là à le tourmenter, ce pauvre homme-là, c'est pis qu un remède.

MONSIEUR GOUJET

Du moment que mademoiselle se met de la pariie. . . jn vous tire ma révérence.

COLLINET

Bien le Iwnjour, votre serviteur de tout mon cœur.

CUAPITUE PREMIER

qu'est-ce QDE le BOORGEOIS?

Ëuteuclons-iious, s*il vous plaît, et procédons par ordre.

Noire Bourgeois, à nous, n'est pas le vôtre, ni celui de votre voisin : ce n'est pas non plus le Bourgeois du troupier, ni le Bourgeois du campagnard. De même qu'il y a fagots et fagots, je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas également Bourgeois et Bourgeois.

Le Bourgeois flu troupier, c'est tout ce qui ne porte pas Funiforme, mais l'uniforme pour de bon, pas le simple travestissement de garde national, même à cheval, le pantalon garance. Sous TEmpire, le troupier nommait le Bourgeois pékin, et le menaçait incessamment de lui couper les oreilles avec son grand sabre ; c'était la mode de l'époque ; il fallait s'y conformer. Aujourd'hui le Bourgeois tient davantage à ses oreilles et les conserve avec plus de soin. Tous les goûts sont dans la nature, celui-ci est fort honnête assurément et n'a rien de dépravé.

Le Bourgeois du campagnard, c'est l'habitant des villes qui porte un habit marron sous un bras, un melon sous l'autre» des cols de chemise, des cravates brodées, dunan-

âl2 LE BOURGEOIS

kiii et des gants de liloselle. Généralement riiommc de la campagne ne peut souffrir le citadin qui vient ainsi, le dimanche, Thumilier par le luxe de costume et de tenue qu'il étale : aussi saisit-il avec empressement, toutes les fois qu'il le rencontre, Foccasion de lui redresser l'épine doi'salc, ayant soin de se mettre toujours et par précaution quatre contre un. On ne saurait trop admirer la simplicité, le sans-façon des mœurs champêtres.

L'ouvrier qui habite la ville n'en connaît qu'un, un seul: le Bourgeois de l'atelier, c'est son Bourgeois à lui, ou, si vous Taimez mieux, son maître, son patron.

Les grands seigneurs, si toutefois vous voulez bien en reconnaître encore de nos jours, comprennent dans cette dédaigneuse qualification de Bourgeois toutes ces petites gens qui portent des habits d'elbeuf première qualité, tout comme des comtes et des marquis, souvent beaucoup mieux, mais qui ne sont pas nés, bien qu'ils aient parfois 70 à 80 ans. Nous avons encore la comédie bourgeoise, le dîner bourgeois, la cuisine bourgeoise; mais laissons là les choses et revenons aux personnes.

Le Bourgeois du cocher de fiacre, c'est tout individu qui entre dans sa voiture, fût-ce un garde municipal avec armes et bagages, un simple gamin en blouse et en casquette. Du reste, le cocher, par suite de cette indépendance, le plus bel apanage de sa profession, rougirait de dire: Mon Bourgeois, il dit: Notre Bourgeois, ce qui est bien différent. Mon Bourgeois indiquerait qu'il se reconnaît votre cocher, votre très-humble serviteur ; tandis qu'il admet seulement que vous êtes le Bourgeois de tous les autres cochers, du moment où l'idée vous est venue de monter en voiture ; et la preuve de ce que j'avance, c'est qu'aussitôt que vous serez descendu, ou, pour parler son langage, dès qu'il vous aura déchargé, û vous éclaboussera des pieds à la tête, en vous criant : Gare donc, ani-

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mal! Ce qiii vous prouve bien qu'il a cessé de vous regarder comme Bourgeois.

Chez les artistes, c'est bien différent : le mol Bourgeois n'est plus une dénomination, une signification, une qualification, c'est une injure et la plus grossière que puisse renfermer le vocabulaire de Tatelier. Un rapin préférerait mille fois être appelé du nom des scélérats les plus remarquables, à s'entendre traiter de Bourgeois. C'est principalement dans Tatelier que le peintre se montre plus implacable à rencontre du Bourgeois. Le Bourgeois dans l'atelier est exposé aux plus grands dangers; c'est le créancier dans les cours de la maison de Clichy.

Au reste, f artiste de nos jours est tout aussi exclusif dans sa manière de voir à l'égard du Bourgeois que l'était le troupier de i 808 ; car il désigne ainsi tout ce qui ne lient pas de près ou de loin à sa famille, et ne lui ferait pas plus de quartier.

Quant au Bourgeois proprement dit, selon la grammaire du garde national, il se traduit par un homme qui possède trois ou quatre bonnes mille livres de rente qui ne doivent rien à personne, qui vit de bonne soupe, et descend doucement le fleuve de la vie les pieds chauds, du coton dans les oreilles, la canne à la main.

Il n'est pas de petit marchand, de mercier, de quincaillier, de bimbelotier, voire même d'épicier, qui ne rêve pour ses dernières années cette bienheureuse et facile existence du Bourgeois.

Si vous voulez bien le permettre, belle dame, nous allons attaquer le Bourgeois sous toutes ses faces, et nous appellerons de ce nom tout individu qui nous semblera, par ses goûts, ses habitudes, ses tics et ses allures, avoir des droits à ce titre. Et nous allons passer en revue toutes les classes et toutes les espèces de cette immense et si intéressante famille.

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