SA NAISSANCE, SON ÉDUCATION, SES PREMIÈBES ANNEES
Chose bien étrange ! Le Bourgeois semble être venu au monde pour k première fois à cinquante ans, avec des cheveux gris, des lunettes, un gros ventre, un habit noir et des bas blancs. C'est le moment ou jamais de le saisir ; plus jeune, il n'est pas mûr, pas encoredéveloppé ; on serait fort embarrassé s'il fallait l'analyser ; ce n'est pas grand'chose, ce n'est rien. Enfant, c'était un petit prodige; on lui demandait :
— Comment se porte votre papa, mon petit ami? Il vous répondait aussitôt et sans balancer :
— Rue Chariot, n* 45, au Marais.
— Et votre maman, est-elle toujours à la campagne?
— Rue Chariot, n° 45, au Marais.
— Compte-t-elle bientôt revenir?
— Rue Chariot, n° 45, au Marais.
A chaque nouvelle question, toujours il opposait son adresse; impossible d'en tirer davantage, c'était à y perdre son latin : aussi le laissait-on là ; c'était ce qu'on avait de mieux à faire.
Si son papa, le même donton lui demandait des nouvelles, avait le malheur de se tromper, ce qui lui arrivait assez souvent, car de sa vie le pauvre cher homme n'avait pu dire un nom sans Técorcher, le petit garçon le remettait à l'instant sur la voie, ce qui déplaisait fort à l'auteur de ses jours ; mais il n'y avait pas à dire ; la maman le trouvait charmant et lui prodiguait les plus doux noms : c'é*«
tait son trésor chéri, son dieu d'amour, le poulet à sa maman, son sultan d'agrément ; elle Tinondait de douces larmes, le couvrait des plu» tendres caresses.
A cinq ans, nous récitions, au dessert, la fable du Corbeau et du Renard ; plus tard, nous passions en revue les rois et les reines de France, les princes et les princesses, les rues et les carrefours, les halles et les marchés, les chefs-lieux de département, Tannée, les joui's, l'heure où Josué, qui avait arrêté le soleil, quittait pour un monde meilleur cette vallée de misères et de larmes ; à dix- huit ans, nous avions terminé nos études, après avoir frisé le prix d'honneur ; nous savions ex professo le grec et le latin: mais pas la moindre idée de l'orthographe, une ignorance crasse des premières notions de la civilité puérile et honnête ; nous parlions la bouche pleine, nous mettions nos coudes sur la table, nous étions, en un mot, de forts tristes sujets, des ours horriblement léchés.
Le Bourgeois, assez ordinairement, possède une belle main, grâce à monsieur son père, qui, dès sa plus tendre enfance, lui a constamment corné aux oreilles qu'il fallait non-seulement manger du bouilli, du pain avec toute chose, mais qu^avec une belle main on arrivait' à tout, ce qui est une erreur, et des plus grossières, j'en demande bien pardon à ceux qui sont de cet avis ; c'est au contraire un malheur dans beaucoup de circonstances, et un très-grand, le plus grand peut-être qui puisse arriver à un jeune homme, de posséder une belle main. Sans aller chercher midi à quatorze heures, voyez, dans les administrations, le sort réservé aux possesseurs de belles écritures ; que deviennent-ils? expéditionnaires. Les belles mains sont rares, on les garde. 11 en est de même de toutes les belles mains, et cela dans toutes les carrières : dans la pharmacie, la lithographie, la métaUurgie et la diplomatie. Aussi le Bourgeois, h moins d'être né sur le trône ou autrement.
fait-il rarement son affaire s'il a le malheur de posséder une belle main.