CHAPITRE VIll
LE BOURGEOIS a\MPAGNARD.
Souvent, après avoir passé la plus grande partie de son existence au milieu du bruit et de l'agitation, le Bourgeois s'aperçoit un beau matin, en faisant sa barbe, que sa taille s'arrondit, que ses cheveux tombent et blanchissent, qu'il est temps de consacrer ses dernières années au repos et à la solitude. Pou^ lui, Paris n'a plus de ch^irnies ; il s'y déplaît, il s'y mange les foies, Tair lui manque ; il lui faut le quitter au plus vite. Madame, qui de son côté a fait aussi quelques réflexions, partage, — chose bien extraordinaire, — les idées de son époux. Il n'est plus question désormais dans leur ménage que de projets de retraite ; ils en font part non-seulement à leurs amis, à leurs connaissances, ^ mais aux personnes avec lesquelles ils n'ont jamais eu de rapports : au premier venu, aux passants, à tout le monde. S'ils entrent dans un magasin, ils s'apitoient sur le sort des malheureux que le sort a condamnés à rester en place. Il semble, aux préparatifs qu'ils font pour aller tout bonnement s'abattre à quelques lieues de la capitale, qu'ils s'en vont au bout du monde fonder une colonie.
ils ont des chaussures pour gravir îes moutagues les plus élevées, de longs bâtons pour franchir les torrents, des armes de toute espèce et de tout calibre, des instruments de pêche et de labour, des traités d'agriculture et de botanique ; une embarcation, dans le cas où la rivière, qui est à deux lieues de là, viendrait à les visiter ; une meute recueillie dans tous les coins et de tous les côtés, des graines et des plantes des quatre parties du monde, des hamacs pom* suspendre pendant les chaleurs aux arbres du jardin.
Cet homme, qui naguère se faisait remarquer par la propreté, sinon par le luxe et Télégance de son costume, est maintenant enterré de la tête aux pieds dans une immense houppelande informe, malpropre et sans tournure. C'est, à le voir, un campagnard qui jamais n'a perdu de vue le clocher de son village, et qui ne sort qu'armé de la serpette et du greffoir.
11 se donne autant de mal à singer l'homme de la campagne qu'il en mettait jadis à imiter les grognards de la vieille lorsqu'il portait l'habit national.
Madame, qui autrefois était toujours ^par voies et par chemins, ne sort plus de chez elle, et passe des journées entières au milieu de ses coqs, de ses poules, de ses oies et de ses canards.
Dès le point du jour notre homme est sur pied ; il réveille sa servante, son jardinier ; il réveillerait le soleil s*il osait : puis, il ne sait plus que fkire : il se met en quatre pour tuer le temps; il parcourt ses domaines, arrose ses légumes et ses fleurs, échenille et rafraîchit ses arbres, taille sa vigne, ftime ses radis et Ses raves, martyrise ses plantes. Il ne se donne autant de mal que depuis qu'il a pris la résolution de se reposer. Quel beau jour, celui où il peut annoncer à ses voisins que ses petits pois commencent à lever ; que la gelée, qui la nuit dernière a fait tort a tout
le monde, a respecté les fleurs de ses espaliers, et que ses artichauts sont sauvés !
. — Tu m'avoueras, chère amie, dit-il à sa femme, que Tair que nous respirons ici vaut bien celui de la rue Saint- Eustache?
— Je ne dis pas non ; mais je serais plus satisfaite encore si tu n'étais pas depuis deux heures à te coucher comme lu le fais sur tes fleurs ; ça ne te vaut rien après ton déjeuner ; ça te fait monter le sang à la tête, et voilà tout.
— Tu crois?
^- J'en suis sûre.
— Eh bien, cher ange ! tu te faisais encore tirer Toreille pour quitter Paris!
— Parce qu'avant tout je tiens à mes habitudes. Ce n'est pas dire pour ça que je n'aime pas la campagne : je l'aime, et beaucoup ; mais je craignais que nous ne fussions par trop isolés. <
— Moins que là-bas, tu le vois.
— Sais-tu que cette dame qui nous est venue hier me fait reflet de trancher un peu à tort et à travers 1 elle a un petit ton de madame J'ordonne qui ne me va pas du tout.
— C'est tout naturel, elle habite depuis plus longtemps que nous la campagne ; il ne faut pas lui en vouloir si elle a cru devoir se permettre quelques observations.
— Tu sais qu'en général je ne les aime guère.
— Et sou mari? qu'en dis-tu, de son mari?
— Je serais bien embarrassée d'en rien dire, il n'a pas desserré les dents.
— Il n'en dit jamais plus, chez lui il est de même.
— Tu m'avoueras qu'à sa place j'aimerais autant rester chez moi. A propos, j'ai reçu une visite.
— Qui donc ça?
3â6 LE BOURGEOIS
— Monsieur le curé, il m'est venu voir i^eudaiit que tu étais chez ton maçon.
— Quel aimable homme !
— Ton maçon?
— Monsieur le curé.
— Je ne dis pas non; mais ses visites commencent à me revenir un peu cher.
— Gomment ça?
— Il faut toujours être avec lui l'argent à la main. N'avons-nous pas déjà donné une centaine de francs pour ces diables de cloches qui m'entrent dans les oreilles et me rendront sourde avant le temps? L'autre jour c'était pour le petit séminaire, aujourd'hui c'est pour autre chose; ça n'en finit plus.
— Qu'était-ce donc aujourd'hui ?
— Il est venu te demander si tu voulais qu'on te uom- ^mât...
— Maire ?
— Pas encore, mais ça ne t'échappera pas ; c'est là ce (jue tu désires le plus, avoue-le ?
— Prouth !
— Écoute, ne prends pas ce genre-là avec moi, je t'en prie ; avec ton petit air de ne pas y toucher, tu serais enchanté de te sangler le ventre avec une écharpe.
— C'est inutile
— Ne joue pas au fin avec moi, mon pauvre homme, c'est inutile.
— Qu'a-t-il donc demandé pour moi?
— Si tu voulais être marguilher ! tu sais qu'il eu a toujours été question.
—Et tu crois que je serais bien aise de l'être, marguilher?
— Tu sais mieux que personne si j'ai des raisons pour y croire. Ne m'as-tu pas dit, en quittant Paris, que tu ne
voulais plus rien être à Tavenir? Tu sais ce qu'il t'en a coûté pour avoir été quelque chose. A peine sommes-nous installés ici, que déjà te voilà membre du conseil municipal. Il t*a fallu, l'autre jour, par une pluie battante, t'en aller arpenter une pièce de terre là-bas, dans les marais, dans Teau jusqu'à la ceinture ; le beau plaisir ! Et le soir, pour t'achever de peindre, les charretiers de l'homme auquel tu as donné tort sont venus carillonner toute la nuit à ta porte, et manger tes poires et ton raisin. Te voilà bien avancé, n'est ce pas? C'est la gloriole, et pas autre chose, qui t'a* toujours fait faire des sottises. Je le vois à ton nez qui frise, le voilà ravi d'être de la fabrique, parce qu'à la procession tu tiendras un des cordons du dais. Et dimanche, quand il a été question de baptiser la nouvelle cloche du village, que madame la baronne de Saint-Lambert a fait confectionner avec sa vieille batterie de cuisine et des monacos... tu t'es écrié avec une inquiétude qui trahissait bien ton ambition insatiable.
— Je ne me suis pas écrié du tout.
— Tu t'es écrié: « Qu'est-ce qui sera le parrain? » Si tu Tes... parrain, c'est bien tout au plus si ce jour-là tu daigneras me regarder, tant tu seras flambant. Que n'essayerais-tu, pendant que tu y seras, d'organiser ici une petite compagnie de voltigeurs? ce serait une belle occasion de faire prendre l'air à ton habit, qui se mange aux vers.
— Pardon, chère amie, je suis forcé de te quitter.
— Je ne te retiens pas.
— Je m'en vas voir un peu à ranger ce bois que François Pichard m'a amené ce matin.
— Ce Pichard-là m'a tout l'air d'un aigrefin ; raéfiet*en.
— C'est un bon diable, je t'assure.
— Je le veux bien,
— Victoire est-elle m ?
— Je n'eu sais rien; J-m doute. Pas'raoyen de la faire tenir en place, qetie fille ! Je Tai envoyée ce matin en commission., en voilà pour toute la journée.
— Ah! la voici.
— Victoire, tu^ vas m'aider à ranger mon bois.
— A la bonne }ieure 1 voilà du vrai bois. A Paris on ne connaît pas le vrai bois ; je ne sais pas ce qu'ils introduisent dans le combustible de ce pays-là, mais on voit qu'il souffre en brûlant ,: le bois de province brûle gaiement ; celui de Paris se consume en pleurant.
Le Bourgeois à Ifi campagne monte à cheval, mais si
mal, avec si peu de grâce et d'agrément, qu il y renonce
presque aussitôt. Il «n'en garde pas moins sa monture,
qu'il nourrit et qu'il héberge pendant des années, en at-
^ tendant qu'il se donne une carriole qui n'arrive jamais.
Les soirées d'hiver sont longues, surtout à la campagne ; elles se passent tristement : monsieur roupille en lisant son journal, et madame gouimand^ sa bonne .^ La chère dame a si bien accueilli tous les gens qui sont venus la visiter, qu'elle ne voit plus personne et n'est reçue nulle part. Elle ne sort plus que le dimanche pour aller à la messe, accompagnée de son épou^. .
Et le pauvre et digne homme reçoit incessamment le Gontre-'coup de toutes les vexations, de toutes les petites avanies dont madame son épouse est l'objet.
— Tiens, vois doue ce M. Briantet^ s'il m'ôlera son chapeau ! Comme je me félicite de l'avoir mis à la porte, celui-là ! Et cette madame Maurisseau, comme elle se carre ! elle écraserait tout le monde ^ on la laissait faire. Tu n'as pas vu son fils aîné, comme il m'a fait la grimace en passant auprès de moi?
— Non, chère amie.
— Ça, je le crois ; on me foulerait aux pieds, que lu trouverais cela tout simple et tout naturel. Je suis curieuse de savoir si aujourd'hui on daignera m'ofîrir du pain bénit. Mais ne va donc pas ce train-là, ou je te laisse aller tout seul ; tu vas comme un Basque, et je vais arriver à l'église essou£Qée comme un vieux bidet de poste.
Le soir on reçoit deux ou trois personnes, tout au plus, assez courageuses pour affronter la mauvaise humeur de la maîtresse de la maison, qui viennent plutôt encore par charité que par plaisir.
Quand le Bourgeois a passé à la campagne le temps voulu pour ne pas passer pour un étoumeau qui ne sait ce qu'il veut, il vend ^ maison à un prix bien inférieur à celui qu'elle lui a coûté, malgré les notables améliorations qu'il a fait faire. La santé de madame sert de prétexte à dissimuler la vérité t il retourne à ses tlominos, à' ses habitudes ; les rangs de ses anciens partners se sont tant soit peu éclaircis, madame a repris ses anciennes habitudes. Tous deux renoncent, à tout jamais, aux douceurs de la vie champêtre, et jurent, mais un peu tard, qu'on ne les y prendra plus.