‹ Bourgeois de ParisChapitre 119 sur 122 · LL BOURGEOIS AD SPECTACLE · texte numérisé non relu

LL BOURGEOIS AD SPECTACLE

Rien n'est plus triste que d'avoir pour voisin, au spectacle, un Bowgeois, surtout si Ton se trouve aux stalles ; on a payé fort cher pour passer la soirée la plus fatigante et la plus laborieuse qu'on puisse imaginer, on porte sur ses épaules, pendant cinq ou six heures d'horloge, un monsieur qui pèse soixante-quinze kilogrammes au physique et deux cent cinquante au moral.

Le Bourgeois au spectacle se divise en deux grandes catégories .; le Bourgeois qui trouve tout ravissant et le Bourgeois à qui tout semble exécrable ; et franchement, il est difficile de savoir lequel des deux est le plus ennuyeux.

L'optimiste fait à chaque instant une explosion de gaieté qui finirait, à la longue, parfaire prendre en grippe le jeu d'Ârnal lui-même, si c'était possible.

A toute minute il pousse le coude de son voisin pour lui dire : — La bonne pièce, heinl qu'en dites-vous?

— L'excellent acteur, n'est-ce pas?

— Oserais-je vous demander de qui est cette pièce, monsieur?

— Et cet acteur, avec son grand nez, quel est'-il, s*il vous plaît? auriez-vous l'extrême obligeance de me dire son nom ? — Mille remercîments, monsieur.

— Pardon, cette actrice, n est-ce pas madame.... j'ai son nom sur le bout de la langue... madame ***',

— Non, monsieur ; die est à rOpéra^Gotnique ; nous sommes à l'Ambigu, etc. , etc.

Si le malheur veut que le voisin ait déjà vu la pièce^ impossible de rester auprès de lui ; il chante les couplets avec l'acteur, souffle ses rôles, et tout haut. A peine lé rideau est-il baissé, que le supplice, bien loin de finir, augmente encore ; car le Bourgeois, quia payé pour s'amuser toute la soirée, met tout en œuvre pour arriver à son but ; il vous questionne, vous interpelle, tout comme si vous étiez une vieille paire d'amis. S'il ne vous demande pas votre nom et votre adresse, ne lui en sachez aucun gré, c'est qu'il n'y pense pas. Du reste, ce n'est pas faute par lui de vous encourager par son exemple ; car il vous apprend ses nom et prénoms, son âge, son état, ses goûts, ses habitudes, ses opinions politiques et littéraires, d'autres cboses encore qu'il aurait très-bien pu garder pour lui : il ajoutera qu'il aime les épinards, mais qu'il leur préfère la chicorée.

Ce monsieur est si poH, il vous offre du tabac avec tant d'empressement ( bien que vous ayez refusé dès la première prise); s'il vous marche en plein sur les pieds, ce qui lui arrive à chaque entr'acte, il vous demande tant d'excuses, il sollicite tant de pardons, que vous ne pouvez véritablement vous armer de rigueur; et c'est à peine si, vers la fin du spectacle, à la quatre cent quatre-vingt-septième question, vous pouvez vous permettre de lui répondre : — Mais, monsieur, vous m'excédez !

Eh bien! peut-être regretterez- vous ce voisin si, le lendemain, votre mauvaise étoile vous fait tomber sur, ou plutôt à côté d'un autre Bourgeois qui trouvera tout mauvais. Ce monsieur, qui d'ordinaire est d'un certain âge, le chef couronné d'un faux toupet très-blond ou très-noir, et couvert de rhumatismes, ne vous adresse pas un mot, ne vous demande pas le moindre pardon, vous marchât-il sur le corps, et ne cesse de mâchonner des sottises entre ses dents depuis le commencement du spectacle jusqu'à la fin ; il jure contre les acteurs, contre les musiciens, contre les

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ouvreuses qui, laissant la porte entr'ouverte, le mettent entre deux airs; contre le gaz, contre le calorifère, contre les choux qu'il a mangés à son dîner, contre luimême enfin pour avoir eu la mauvaise idée de venir au spectacle.

— Ah ! c'est là ce grand acteur ! dit-il en voyant le comédien à la mode, c'est là ce monsieur qu'on prétend être si comique! il ne me fait pas sourciller; il est d'un commun atroce ; mais c'est affreux, c'est un danseur de corde, un paillasse, un malheureux !

— Cette femme est repoussante ; on lui a fait une réputation de beauté ; elle est hideuse, sans grâce, sans tournure; elle dit tout de travers : « Ah ! mon Dieu! »

— Et cet orchestre, qui accompagne à tour de bras... Mais ne jouez donc pas si fort, misérables ! vous nous écorchez les oreilles ; c'est une horreur, c'est à jeter tout ce monde-là par les fenêtres. Et cette pièce, qu'est-ce que cela veut dire? où prennent-ils leurs modèles, tous ces drôles-lâ, je vous le demande? C'est désolant !

Ce qu'il y a de plus malheureux dans le voisinage d'un semblable individu, c'est qu'il n'est pas possible de lui rien dire ; car il pourrait vous répondre, avjec beaucoup de raison, — quil ne vous parle pas!

Voilà pour le Bourgeois célibataire. Quant au bourgeois marié et père de famille, qui ne va au spectacle que trois fois par an, flanqué de sa femme, de sa bonne et de ses cinq petits, il est tout naturellement huit fois plus ennuyeux encore.

Le Bourgeois recherche beaucoup la connaissance d'un acteur, plus encore celle d'un auteur, parce qu'alors il a l'espoir d'aller gratis au spectacle; à moins cependant qu'on ne lui donne de ces billets dits de faveur, avec lesquels il lui faut payer un franc pour le droit des pauvres,

un second franc pour les indigents, un troisième pour un

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supplcment : ce qui fait que,, .moyennaut trois iraocs, oti le fait monter aux troisièmes, dout le prix au bureau est de trente- cinq sous. Il est vrai que les ouvreuses le traitent assez cavalièrement, et que les contrôleurs le menacent des sergents de ville s'il continue à se plaindre.

Les auteurs, en général, donnent rarement à leurs amis des billets de faveur de ce genre, à moins que ces amis n'aient essayé de faire la cour à leur femme et qu'ils ne tiennent à exercer une vengeance.

Il faut rendre au Bourgeois cette justice : c'est qu'il demande toujours ces billets d'une façon qui lui est toute particulière.

— Mon cher ami, faites-moi donc voir ce soir la pièce' d'un tel; on la dit chacmante : vous devriez adopter ce genre-là, il est beaucoup plus l'élevé que le vôtre.

Ou bien encore, s'il connaît quelque comique en réputation, il lui demandera deux places, ayant soin d'ajouter avec cet aplomb et cette assurance ,qui caractérisent les gens de son espèce :

~ Ce n est pas pour moi, au moins : je ne vais jamais aux petits théâtres ; c'est pour ma bonne, dont la sœur est à Paris.

Et ces messieurs doivent s*estimer fort heureux de faire quelque chose qui soit agréable à la bonne, à la sœur de la bonne du Bourgeois !

Au reste, quand notre homme rencontrera ces messieur sur le boulevard^ pour peu qu'il- se trouve avec un chef de bureau ou un capitaine de la garde nationale, il détournera la tête, afin de ne pas être dans l'obligation de les saluer ; — il ne serait pas flatté que Ton apprît qu'il fréquente des histrions ou des baladins.

D'autres sont moins fiers et sont enchantés au contraire de connaître des acteurs à grande réputation. Un de ces messieurs avait fait imprimer sur ses cartes de visite :

LE BOUEGEOIS ^fôi

VERDELET, AMI DE M. GRASSOT. Il apprenait au premier venu Theure à laquelle se couchait son ami, Fheure de ses repas, ses goûts, ses habitudes, Tadresse de son tailleur, celle de son chapelier, son âge et le jour de sa naissance. Quelques-uns ne se font aucun scrupule de piquer Tassiette du comédien, puis le déchirent à belles dents. Ce dernier trait est assez commun, les habitués des coulisses sont leurs ennemis les plus intimes, et toujours ils les subiront.

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