‹ Bourgeois de ParisChapitre 120 sur 122 · LE BOURGEOIS MILITAIRE ET LE MILITAIRE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS MILITAIRE ET LE MILITAIRE BOURGEOIS

Toutes les fois qu'il a été question de réorganiser la garde nationale, le Bourgeois s'est toujours montré empressé, plein de zèle, et ne s*est jamais fait tirer l'oreille. Ce que d^autres regardent comme une atroce corvée, lui le trouve adorable ; et, grâce à cette belle, noble et patriotique institution, sans que son aimable compagne y puisse trouver le plus petit mot à dire, il peut largement prendre ses ébats, faire des siennes pendant les vingtquatre heures consacrées au service de l'État.

Nous pourrions citer certaines compagnies entièrement composées de viveurs. Monter la garde est pour ces messieurs une bonne fbrtmie , une véritable récréation ; et plus d'une fois la patrouille se trouva dans la dure nécessité de rappeler à Tordre ceux dont le mandat était de le maintenir.

— Eh bien ! mon cher, demande le Bourgeois à son tambour chaque fois qu'il le rencontre, nous ne montons donc phis la garde?

— J'allais passer chez vous, monsieur Cardinal...

— Vous m'auriez fait plaisir et amitié.

— Vous dire que nous la monterions la semaine qui vient.

— Savez-vous avec qui?

— Dam ! avec tous ces messieurs d'ordinaire, je présume. M. Martinet, que j'ai vu ce matin, m*a dit qu il se chargeait du hquide.

— Si Martinet en est, nous ne risquons rien de nous hien tenir.

— Vous l'avez passée douce, la dernière ; vous ne devez guère vous attendre à trouver mieux.

— Je crois n'avoir jamais tant ri.

— C'était bien gai, aussi. Je sais bien que, pour ma part, je m'en souviendrai longtemps.

— Et qui commandera?

— M. Chapelier : lautre a la goutte.

— Nous n*en serons pas plus mal. Encore un bon, Chapelier.

— Mon Dieu, je ne sais en vérité pas à qui donner la préférence; car vraiment, ce n'est pas pour dire, mais notre compagnie u'en est pas une.

— C'est vrai.

— C'est une compagnie sans Tèlre.

— C'est oui et non.

— On ne peut pas mieux la définir.

— Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, diable m'emporte!

— Tous frères !

— Tous amis !

— Tous brigands qui adorent la bamboche !

— Tous gens établis!

— Tous farceurs finis!

— Et pas d'amour-propre.

— Pas même assez.

— J'avoue, quant à moi, que je ne me sens pas bien quand il y a un bout de temps que je n*ai monté la garde.

— Ça, je le conçois. •

— Le sang me tourmente ; j'ai des inquiétudes dans les jambes, je n*ai de goût à rien. Je vas trouver M. Larcher.

— Quel joli major nous avons là ! ii ne donne pas non plus sa part aux chiens, quand une fois il est là. Je ne suis étonné que d'une chose, c'est qu'il reste major.

— Pourquoi ça?

— Parce que son épouse n'a pas Tair commode ; et, ne montant pas la garde, il l'a toujours sur son dos.

— Mon Dieu, faut jamais se fier aux apparences ; ai-je l*air d'un homme assez heureux?

— Dam ! vous n'avez pas Tair, à vous voir, d*un homme qui pâtit.

— Eh bien ! sans l'être, je ne le suis pas.

— Je conçois votre idée.

— Ainsi à bientôt, mon cher.

— A revoir, monsieur Cardinal.

Le Bourgeois qui prend la garde nationale au sérieux, et qui n'a d'autre occupation, est un homme parfaitement heureux. Il agrandit le cercle de ses relations, de ses affections surtout; dans chaque camarade il retrouve un frère, un parent, un ami. Il contracte des habitudes militaires, porte moustache, et chez lui depuis longtemps le bonnet de police a détrôné le bonnet de coton.

Le matin, quand le rappel bat, il reconnaît à la batterie le chiffre de la compagnie qui est appelée au service ; il se met à la fenêtre ou il descend en pantoufles dans la rue ; il donne un coup de chapeau à ses officiers, une poignée de main à ses camarades, et répète la formule prover-

Ttrrt LE BOURGEOIS

biale consacrée : a Nous pouvons dormir tranquilles, nous sommes bien gardés... »

Le Bourgeois qu'\ine tradition populaire a rçputé bel homme, grâce à son effrayante rotondité, et que son ampleur a rendu peu propre au service^ se fait sapeur. Le eoi'ps des sapeurs e&t iiii composé de colosses et des masses les plus indigestes, qu'on ne voit jamais, enterrés qu'ils sont sous leurs barbes et leurs toisons. Passons à la «eeonde ^riété de l'espèce. .... ^

' Le tnilitaiiie bourgeois n*est pas très-oouuu, bien qu'il ait certains points de ressemblanee avec le premier. C'est de quarante à quarante-cinq ans qu'il se développe, Il porte des lunettes, des socques, et un pai'apluie; il ^'occupe de petites choses, possèdte une multitude de petits ts^ents de société qui le font aimer, chérk et rechercher de tout le monde ; il traîne à sa suite des oiseaux^j des chiens, des chjits, des tour», une forge, une enclume et. des marteaux ; il fait de la musique; il se mêle de chimie, de physique et de botanique ; il a ua jardiiii , qu'il cultive avec le même soin, la même ardeur que s'il dciirait le garder toute sa vie ; il est admis dans Tintimité des familles; il est invité à toutes les réunions, toutes les fêtes, aux baptêmes, mariages, arHvées et d^rts. *

•> Une fois son service terminé, oe n est plus le capitaine, mais M.'Sauvageot, M. Eleury ou M. Dufour. S'il prend âes^ repas avec ses* camarades, c'est parce que son excellence le ministre de la guerre Texige ; sans cela lui-mène pfépâRrerait ses repas : jamais on ne le verrait au quartier si sa présence n'était pas nécessaire.

Grâce à ses habitudes d'ordre et d'économie, le militaire bourgeois est la Providence des jeunes gens de famille qui n'ont pas acquis la science de compter avec eux-mêmes, et qui trouvent toujours la bourse du brave homme à leur disposition. Aussi, qudnd l'heure de la retraite a

sonné, quand il lui faut déposer le harnais, son départ est-il toujours un sujet de deuil pour la compagnie, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître.

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