K BOURGEOIS DANS SES RAPPORTS SOCIAUX
L'exactitude à remplir ses devoirs sociaux est Tune des qualités dominantes chez le Bourgeois : les fêtes, les mariages, les baptêmes et les enterrements sont au nombre de ses occupations quotidiennes. Il a surtout pour les enterrements une prédilection toute particulière, et, pour tout Tor du monde, il n'en manquerait pas un. Il accompagne à sa dernière demeure avec le même plaisir, le même empressement, le premier venu et son meilleur ami, et se désespère le jour où il n'a rien à suivre.
Il est facile à ceux qui ont le bonheur de l'approcher de savoir, à sa mine, l'emploi qu'il compte faire de sa journée. Le matin du jour où il enterre, sa tenue est noble et pleine de gravité ; tout dans sa personne est humide et spongieux, il n'emploie que les cordes hautes de sa voix, pousse de longs soupirs, lève les yeux aux ciel, et laisse échapper à tout bout de champ ces deux uniques paroles : Pauvre ami î ! !
— Pauvre ami ! dit la Bourgeoise dont le tempérament est moins humide; c'est tout au plus si tu le connaissais.
' — Je suis revenu plusieurs fois de chez Tabârot avec lui.
— Tu es ridicule î
— Toujours il régna entre nous P harmonie la plus parfaite.
— Il est sûr et certain qu'il n'aurait pas été de but eu blanc le donner une paire de soufllets ou te marclier sur te corps.
— De lui j'aurais tout souffert, tant il était bon.
— Tu es fou.
— Allons, chère amie, donne-moi mon chapeau, mes gants de M. Duval.
— Quels gants de M. Duval?
— Ceux que j'achetai à son intention.
— Ahî oui, encore un ami; celui-là, lu ne Tavais jamais vu : c'est différent.
— Il était du quartier.
— Mais la dernière fois, n'était-ce pas M. Provcnchère?
— Donne-moi les gants de Provenchère.
Arrivé chez le défunt, dont il reconnaît la maison, qu*il voit pour la première fois, aux tentures qui la décorent, notre homme ne tarde pas à lier connaissance.
— Monsieur y dit-il en s' adressant à son voisin, je ne me serais jamais attendu à me trouver ici, mardi 27, — et j'aurais répondu : Vous plaisantez, à celui qui m'aurait dit il y a trois jours : Le 27, tu enterreras Godard.
— Il est de fait, monsieur, qu'il ne s'y attendait pas ; il s'était levé comme à Fordinaire.
— Que voulez-vous, nous sommes tous mortels !
— Plus ou moins, oui, monsieur.
— 11 faut subir la loi commune.
— C'est aussi mon avis.
— Et souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
— Enchanté, monsieur, de me trouver du vôtre.
— Trop bon, mille fois. Quel aimable homme!
— Charmant î
— Quelle fermeté dans ses opinions !
— Unique.
— Monsieur, les honnêtes gens ne devraient pas s'en aller.
— C'était un homme à part.
— Adroit de ses mains...
— Comme un singe.
— Quel charme dans sa conversation !
— Comme il accommodait la salade !
— Quel ton avec les femmes !
— Comme il découpait !
— C'est mourir trop jeune. Mais, pardon, monsieur, ce n'est pas la première fois, ce me semble, que j'ai l'avantage de me trouver avec vous?
— Effectivement, monsieur, je crois me rappeler. . . .
— J'ai eu le plaisir de me trouver avec vous à Tenterremeut de madame Projet.
— Quelle aimable personne î
— Ravissante ! Nous étions brouillés.
— Vous paraissez d'une excellente santé ?
— Oui, monsieur. Dieu merci!
— Vous portez bien votre bois !
— Je fais de mon mieux. J'ai eu, monsieur, le plaisir d'enterrer presque tous mes amis : M. Parizot, que vous avez peut-être connu?
— Parfaitement.
— Monsieur, madame et mademoiselle Chenantais.
— Connais pas.
— J'ai eu le plaisir d'enterrer M. Ménageot.
— Ah ! celui-là, c'est différent.
— Dernièrement encore, le père de madame Fassiat.
— M. Lardenois?
— Lardenois et tant d'autres.
— 11 avait quitté le commerce.
— Ce fut un tort ; il lui fallait de Factivité à M. Lardenois.
Le commissaire vient mettre fin à toutes les conversations, en rappelant aux invités le but de la réunion. A peine a-t-il prononcé son : — Messieurs, quand il vous fera plaisir! que le cortège se met immédiatement eu marche.