‹ Bourgeois de ParisChapitre 121 sur 122 · I.K DINER HOUKGKOIS · texte numérisé non relu

I.K DINER HOUKGKOIS

Donner à dîner est une importante affaire, la plus importante peut-être pour le Bourgeois, celle qui demande le plus d'attention et de soin :

~ Qui inviterons-nous? dit-il à sa femme aussitôt qu'il en est question; qui ferons-nous trouver ensemble? Quel jour conviendrait le mieux? Aurons-nous du poisson, ou n'en aurons-nous pas? Attendons-nous le départ de ton oncle? Dînerons-nous dans la salle à manger ou dans ta chambre, chère amie, en faisant i^etirer ton lit et celui des enfants? etc. , etc.

Il faut une quinzaine au moins de préparation pour le dîner le plus ordinaire, et les derniers jom^s sont entièrement consacrés à la méditation, au recueillement, à la composition du repas. Le Bourgeois le plus facile à manier, celui dont l'humeur a toujours paru la plus égale, n'est parfois plus le même le jour o^ il donne à dîner ; c'est un ours, un hérisson, un bâton embarrassé.

De grand matin, toute la maisonnée est sur pied : on va, on vient, on se donne beaucoup de mouvement, on n'avance à rien.

— Mon Dieu, que tu m'ennuies, monsieur Brochard, d'être ainsi continuellement « dans mes jambes! » dit la femme à son mari.

— Je suis moins franc que toi, chère amie; je ne t'ai jamais fait part de ce que tu me faisais éprouver, répond le mari à sa femme.

— Madame, ous-ce qu'est les compotiers?

— Je n'en sais rien, me les avez-vous donnés à garder?

— Et le petit Charles, dites donc, madame, qui a une indigestion ?

— Donnez-lui le fouet, je vous y autorise, et que cela fmisse.

— Mais, madame, il ne peut pas se lever.

— Il faudrait cependant voir ce qu'a cet enfant, chère amie.

— Il a qu'il est tombé avec MM. ses frères sur la pâtisserie, hier au soir, et qu'aujourd'hui il est malade ; voilà ce qu'il a. Qu'on lui fasse du thé, et qu'on ne m'en parle plus. Monsieur Brochard, si tu continues à tripoter comme tu tripotes dans mes affaires, comme tu lé fais depuis ce matin, je te campe là, je t'en préviens ; tu t'en tireras comme tu pourras.

— Je cherche à me rendre utile, vois toujours comme tu interprètes mes moindres actions !

— Je t'ai déjà dit que tu m'étais plus à charge qu'autrement, faut-il te le répéter jusqu'à ce soir?- Et vous, mademoiselle, que faites-vous là, à me regarder? Faites donc le thé de cet enfant, puisque je vous en ai priée.

— J'y vas, madame, j'y vas.

— Quand je pense à ce que j'ai encore à faire d'ici à ce soir, non, je ne peux pas m'arrêter à cette idée-là, c'est à me figer le sang !

— Ma foi, écoute donc, arrivera ce qui pourra ; quand même ça viendrait à ne pas être aussi bien que tu le désirerais, nous ne serons pas pendus pour ça.

— Nous serons ridicules, ce qui, certes, est bien plus triste encore que d'être pendus.

— Je ne suis pas de ton avis.

— Yeux-tu donner à dîner comme le fait madame Proet ! Si pareille chose m'arrivait, je n'oserais de ma vie me

montrer dans la rue.

— Ce serait pousser la chose un peu loin.

— J'ai toujours aimé à me cacher quand j'avais fait des sottises ; tout le monde n'est pas de même, je le sais : vous en savez aussi quelque chose, monsieur Brochard. Ces compotiers qu'elle me demandait, les voilà qui lui crèvent les yeux ! Et ce tapissier qui ne vient pas démonter les lits ! Si tu y passais?...

— Je veux bien. Où as-tu mis mes affaires?

— Mais je ne pourrai donc jamais avoir un instant de repos et de bonheur sur la terre, c'est donc la chose impossible ! Tes affaires, cherche-les ; tu es assez grand pour f habiller tout seul.

— Madame, le petit ne va pas mieux.

— A l'autre à présent! (Elle sort.)

— Quoi donc qu'elle a mangé, madame, ce matin ?

— Elle veut absolument que j'aille chez le tapissier fait comme me voilà.

— On pourrait y aller tout de même, mais ça paraîtrait drôle.

— Si drôle, que je n'irai pas. Dis donc, Victoire, ne poiurrais-tu pas donner un coup de pied jusque-là?

— Ah ben, oui! j'ai ben d'autres chiens à fouetter l

— Tu ne saurais me dire où sont mes affaires ?

— Dam I un peu partout, comme à votre ordinaire ; y en a sur les chaises, sur la commode, dans le cabinet, dans la chambre à coucher, de tous les côté^.

— C'est que s'il ne venait pas, ce tapissier, nous serions dans un grand embarras. J'attends aussi ce turbot qui n'arrive pas. Non, décidément, cette fois-ci nous n'en sortirons pas, vois-tu bien !

— Vous dites ça chaque fois, vous en sortez toujours,. . Voilà madame.

— Cet enfant a une indigestion.

— Qu'est-ce que je vous ai dit?

— Je Tai aussi bien vu que vous ; quand je disais que c'étaient èes pâtisseries qu'ils ont mangées hier, je ne me trompais pas. C'est encore une idée à vous de laisser des gâteaux sous la main des enfants.

— Ça leur apprend à devenir homme.

— Tenez, laissez-moi ; car vous me feriez vous dire des choses désagréables.

— Il me semble, chère amie...

— Madame, voilà le tapissier.

— Eh bien ! que voulez-vous que j'eri fasse? Il sait ce qu'il a à faire, qu'il le fasse. Elle ne les emportera pas, ses compotiers ! C'était bien la peine de m'en ènituyer pendant deux heures!

— Maman, voilà le tapissier.

— Je le sais bien, votre bonne vient de me l'annoncer.

— Maman, veux- tu nous permettre déjouer ici?

— Je n'entends pas qu'on s'amuse ici de la journée ; et si votre projet est de mefèurmenter toute la journée, je

vous envoie chez votre tante... Bon! qu'est-ce encore que

ça? .....

— C'est papa qui"vient de laisser tomber un saladier !

— Mon Dieu, oui ! Il m'a échappé de la main.

— Quand je vous disais que vous n'étiez bon qu'à mettre des bâtons dans lés roues.

— Ça Vaut mieux qu'une jambe cassée.

Je n'en sais rien. Je tenais beaucoup à mon saladier. Tenez, laissez-moi, vous ne faites que des sottises.

— Madame Brochard !

— Je vous demaride un peu si c'e^ votre affaire d'être toujours sur mes talons ?

— Madame Brochartl !

— Il y a cent femmes qui à ma place vous auraient pendu un torchon au derrière, et vous ne Tauriez pas volé ! — Je vous ai déjà dit, messieurs, que je n'entendais pas que Ton vînt jouer ici.

— Mais, maman, pourquoi?

— Je n'ai pas de compte à vous rendre. Qu'arrive-t-il encore? je viens d'entendre tomber quelque chose. Polydore, allez voir.

— Oui, maman.

— Qu'est-ce qu'il vient encore d'arriver, mademoiselle?

— Ce n'est rien.

— Comment, rien? mais j'ai entendu une secousse.

— C'est le tapissier qui vient d'eijever un coin au marbre de la commode. *

— Un coin du marbre blanc de ma commode?...

— 11 dit que ce n'est rien.

— Comment, que ce n'est rien ! Je vais voir un peu ce

que c'est. (Elle sort.)

— Eh bien! quoi donc que vous faites là-bas dans votre coin?

— Ma femme ne veut pas que je me mêle de rien, elle prétend que je la gène plus qu'autrement.

— Brisé, brisé en deux, le marbre de ma commode ! Je viens de le mettre à la porte, l'auteur de cette belle équipée-là.

— M. Larcher?

— Ce n'est pas lui, il s'est bien gardé de venir ; mais son ouvrier. Mais cela ne vous fait rien, n'est-ce pas, ce qui m'arrive, vous n'êtes pas de la maison?

-— Mais....

— Taisez-vous 1 c'est une horreur. Hais on me le

payera, mou marbre, bien certainement je le lui ferai payer.

— Madame, t'est un monsieur avec un poisson.

— Vous a-t-il dit son nom?

— Non, madame.

— Demandez-le-lui.

- G* est sans doute pour....

— Allez-vous encore vous mêler de ce qui ne vous regarde pas?

— Il s'appelle Joseph, madame.

— Quel Joseph?

— Je vas lui demander.

— Je n'irai pas payer un marbre comme celui-là, c'est bien sûr.

' — Il a dit Joseph pour le turbot, madame.

'— C'est donc un commissionnaire?

— Oui, madame.

— Que ne le disiez-vous plus tôt ?

-» J'ai dit un monsieur avec un poisson.

— Vous avez dit une sottise : un commissionnaire n'est pas un monsieur, un turbot n'est point mi poisson . Qu*it entre.

— Venez, Thomme.

— Voyons votre turbot.

— Voilà, madame. - 7— C'est là un turbot ?

— Voilà ce qu'on m'a donné.

— On vous a donné ce qu'on a voulu, et vous l'avez accepté 1

— On ne m'a pas dit autre chose.

— Je n'en veux pas.

— Eh bien ! madame, c'est bon.

— Ce n'a jamais été là un turbot de vingt-cinq personnes.

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— Je ne sais pas de combien de personnes on m'a dit ()U*il était.

— Que voulez-vous que je fasse à présent, à Theuie quMl est, je vous le demande?

— Dam! je ne sais pas ; ce que madame voudra.

— Vous allez bien vite m'aller porter votre poisson ' d'oij vous venez, et vous leur direz que j'irai leur en faire

mon compliment.

— Madame n'oubliera pas le commissionnaire?

— C'est la première chose que j*espère oublier.... Je vous admire, monsieur Brochard, vous restez là et ne dites rien.

— Quand je dis, je suis si bien reçu, que, ma foi...

— Victoire !

— Madame î

— Et ma table s'organise-t-elle à la fin?

— Comment voulez-vous qu'elle s'organise?

— Comme je l'ai demandé.

— Mais vous avez renvoyé l'ouvrier, il n'est pas rfvcnu.

— Il faut donc alors que ce soit moi ?

— C'est comme vous voudrez.

— Eh bien 1 va comme il est dit, je le ferai moimême.

— Si tu veux cependant, chère amie...

— Je ne veux de personne, ce n'est pas la première fois : j'ai toujours tout fait moi-même.

Monsieur reste impassible, madame est maîtresse du terrain ;* elle organise sa table, met son couvert et prépare son dîner. Toutes ces petites scènes, mêlées de pleurs, de petites colères et de grincements de dents, ne contribuent pas peu à aigrir Thumeur du Bourgeois et de son épouse, qui ne sont jamais plus mal disposés tous deux, plus tristes.

plus ennuyeux et plus ennuyés que le jour où ils donnent à dîner.

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