SCÈNE IX
MADAME BOUCHÉ, MONSIEUR BOUCHÉ, MONSIEUR TOMBA, MONSIEUR CORNET, LES ENFANTS.
MADAME BOUCHÉ
Monsieur Tomba, à côlé de moi, je vous prie.
MONSIEUR BOUCHÉ
■ Voyons, Alfred, tenez-vous tranquille, n'allez pas tourmenter voire frère comme toujours, ou je vous fais sortir de table.
MONSIEUR COBNET.
Adolphe, viens te mettre à côté de parrain.
Ta bonne a encore oublié la moitié des choses.
MADAME BOUCHÉ
Tu l'ahuris.
MONSIEUR BOUCHÉ
Je lui en demande bien pardon.
MADAME Bouché.
Vous avez appétit, monsieur Tomba?
MONSlEUB tomba.
Pas beaucoup, madame, depuis mon rhume; je mange parce qu'il faut !?ianger.
MONSIEUR BOUCHÉ
C'est une reraatquè que j'ai faite, jamais madame (Ircvin n*a pu ôtre de pnrtile.
.MADAME BOUCnÉ.
Elle t'avait bien promis !
MONSIEUR BOUCHé.
Hier encore, en la quittant, c'était chose convenue.
MONSIEUR TOMBA
Elle va bien, madame Grevin ?
MADAME BOUCHÉ
Très-bien.
J'aime beaucoup sa bru, c'est une défaîte.
MADAME BOUCHÉ
C'est ce que j'ai pensé.
MONSIEUR BOUCHÉ
Elle a donc bien de Taflection pour elle ; il y a deux mois elle ne voulait plus la voir ; c'était un monstre. Voilà un potage détestable !
MADAME BOUCHÉ
Je ne suis pas de ton avis.
MONSIEUR BOUCHÉ
Il est excellent; mettons que je n'ai rien dit. Comment le trouve H. Tomba?
MONSIEUR TOMBA
Je sei-ais fort mauvais juge ; depuis mon ihumC; je n'ai plus de goût.
MONSIEUR BOUCHÉ
C'est fort heureux pour vous.
MADAME BOUCHÉ4
Tout cela, parce que la malheureuse fille veut trop bien faire i
MONSIEUR; BOUCHÉ
Je ne lui en sais aucun gré. Adolphe, tenez^vous droit.
ADOLPHE
Oui, papa.
DK LA TABLK 121
MONSIEUR BOUCHÉ
Ce petit garçon deviendra bossu, si l'on n'y prend garde. Il se tient encore plus mal que son frère. Je ne sais pas, je vois tous les enfants se tenir convenablement , ceux-ci, à les voir, on dirait, diable m'emporte, qu'ils ont été élevés dans une écurie.
MADAME BOUCHE
Tu as des comparaisons qui ne sont pas heureuses.
MONSIEUR BOUCHÉ
Mettons que j'ai tort. A l'avenir, je ne dirai plus rien.
MADAME BOUCHÉ
Je ne dis pas cela.
MONSIEUR CORNET
Vous dînez rarement chez vous, monsieur Tomba ?
MONSIEUR TOMBA
Tout le temps qu'a duré mon rhume, j'y ai consUimment dîné.
MONSIEUR CORNET
Vous avez une excellente fille.
MONSIEUR BOUCHÉ
Mélanie cuisine parfaitement, c'est un cordon bleu.
MONSIEUR TOMBA
Vous êtes trop bon.
MADAME BOUCHÉi
Toutes les fois que M. Bouché a eu le plaisir de dîner chez vous, il en est toujours revenu enchanté.
MONSIEUR TOMBA
C'est être trop indulgent, je l'en remercie.
MONSIEUR BOUGHÉi
Jamais chez M. Tomba on n'aurait présenté un bœuf pareil.
MADAME BOUCHÉ
Tu es décidé à ne rien trouver bon chez toi ; c'est uil parti pris.
122 ï^e TYllAN
MONSIEUR BOUCIIK.
J'en Jais juj^^c M. Cornet ; ce bœuf est-il mangeable?
MONSIEUR CORNET
Il est peut-ctre nn peu ferme.
MONSIEUR BOUCHÉ
Un peu ! vous êtes bien honnête. Vous ne Ailles pas Ijoire votre voisin, monsieur Cornet ?
MADAME BOUCHE
Il y a longtemps, monsieur Tomba, que vous avez Mclanie?
MONSIEUR TOMBA
Oui, madame ; elle était fort jeune quand elle entra chez moi.
J'aime celte fille, elle est toujours de bonne humeur.
MONSIEUR TOMBA
Devant le monde.
MONSIEUR CORNET
Kst-ce quen particulier elle ne serait pas de même?
MONSIEUR TOMBA
(?est une excellente fille, je commence par le dire.
MONSIEUR BOUCHÉ
Elle m'a toujours fait cet cITet-là*
MONSIEUR TOMBAi
Mais il faut une grande patience pour s'en uccdmtndlier ; elle vous met à tout momeat le marché à la main.
MONSIEUR BOUCHÉi
Alfred, je vais tout à T heure vous envoyer dîner à la cuisine.
ALFRED
Mais^ papa..i
MONSIEUR lÙiUCIlK
Je vous ai défendu de réplicpicr.
DE LA TABLK 123
ALFRKD.
Mais, p.ipa...
MOiNSÏEUR BOUCHÉ.
Sortez.
MADAME BOUCHÉ
Voyons... i] n'est pas si coupable.
MO.XSIEUR BOUCHÉ.
Je t'en prie, chère amie, laisse-moi faire, cela ne te regarde pas. Sortez, monsieur, ne me le faites pas dire une seconde fois. {L'enfant sort. ) Je ne sais comment il arrive que ce petit garçon prenne à tâche, toutes les fois que nous avons du monde, de se conduire en dépit du bon sens. Il y a longtemps qu'il lui fallait une leçon.
MADAME BOUCHÉ
Et votre volière, monsieur Tomba?
MONSIEUR TOMBA
Vous êtes bien bonne.
MONSIEUR BOUCHÉ
Si monsieur Adolphe ne se conduit pas plus proprement à table, je Tenvoie rejoindre monsieur son frère.
MADAME BOUCHÉ
Vous avez toujours votre joli chardonneret?
MONSIEUR TOMBA
Non, madame; j'ai eu la douleur de le perdre.
MONSIEUR CORNET
Ce joli petit oiseau qui chantait si bien J
J'en aurais pleuré, si j'avais osé.
MADAME BOUCHÉ
Ça, je le crois.
MONSIEUR TOMBA
Tout le temps qu'a duré mon malheureux rhume, il me semblait que cette pauvre petite bête sentait que j'étais soiilTrant, elle n'a pas dit un mot.
MADAME BOUCHÉ
Il y a peu de temps que vous Favez perdue?
MONSIEUR TOMBA
Le jour de ma première sortie... Je n*eu veux plus avoir.
MONSIEUR CORNET
On se crée des chagrins avec toutes ces petites bêtes-là.
MONSIEUR BOUCHÉ
Si je n*avais tenu bon, nous aurions ici une ménagerie.
MADAME BOUCHÉ
je m*en serais bien gardée!
MONSIEUR BOUCHÉ
Ne dis donc pas cela, chère amie ; il n*y a qu'à voir à la campagne.
Là, c'est différent, nous avons de la place, mais ici...
MONSIEUR BOUCHÉ
Nous vous faisons faire un bien mauvais dîner, monsieur Tomba.
MADAME BOUCHÉ
rVai prévenu monsieur.
ADOLPHE
Maman !
MONSIEUR BOUCHÉ
Taisez-vous.
MADAME BOUCHÉ
Il me parle.
MONSIEUR BOUCHÉ
Alors c'est très-bien. Je n'ai plus rien à dire.
MADAME BOUCHÉ
Que voulez-vous?
ADOLPHE
Le chevreuil n'est donc pas pour aujourd'hui 1
DK LA TABLE 125
MADAME BOUCHé
Taisez-vous.
ADOLPHE
Le gros pâté non plus?
MONSIEUR BOUCHÉ
Faites-moile plaisir d'aller retrouver monsieur votre frère.
ADOLPHE
Je n*ai rien fait.
MONSIEUR BOUCHÉ
Je vous avais expressément défendu de jamais parler à table, vous n*en avez tenu compte.
ADOLPHE
Mais, papa...
MONSIEUR BOUCHÉ
Voulez-vous obéir? Faut-il vous prendre par les oreilles?
(Sortie du petit bonhomme.) MADAME BOUCHÉ, à son mari.
Maintenant que les enfants sont dehors, je me permettrai de vous dire que ce que vous venez de faire n*a pas le sens commun .
MONSIEUR BOUCHÉ
Je t'ai priée, chère amie, de ne jamais te mêler de ces choses-là.
MADAME BOUCHÉ
C'est du dernier ridicule. Aussi, quand nous avons du monde, je suis sur les épines. Ce n*est pas vivre.
MONSIEUR BOUCHÉ
Tout cela de ta faute.
Vous dites des sottises.
MONSIEUR BOUCHÉ
Bien obligé. Si tu avais élevé tes enfants autrement, nous n'en serions pas où nous en sommes.
NADAM£ BOUCHÉ.
Cette maison devient un enfer.
HONSIEUB BOUCHÉ.
Parce que tu Tas bien voulu.
' MADAME BOUCHÉ
J'en demande bien pardon à M. Tomba.
MONSIEUR TOMBA
Comment donc ! madame. . .
MADAME BOUCHÉ
Je ne puis rester ici davantage, je sens que je vais me trouver mal.
(Elle 5(ort.)