‹ Bourgeois de ParisChapitre 85 sur 122 · LES MÊMES, MADAME SERVAIS, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, MADAME SERVAIS, CHARLOTTE

MADAME SERVAIS

J'ai cru, en vérité, que vous ne vouliez plus me voir.

MADAME GIMARD.

Avez-voiis jamais pu vous imaginer une chose pareille?

PAULINE

Bonjour, marraine.

MADAME SERVAIS

Je ne te voyais pas. Est-ce qu'on ne Tembrasse pas aujourd'hui, sa marraine?

*• PAULINE

Si, marraine.

MADAME SERVAIS

A la bonne heure.

MADAME GIMARD.

Excusez si nous vous avons fait attendre, mame Servais, . nous avons une bonne qu'est si bête...

CHARLOTTE

Eh ben, merci! Vous faut pas aut' chose? (Elle sort.)

MADAME GIMABD.

Pas pour le moment ; allez voir là-bas si j*y suis. 11 est bon (le vous dire que nous avons défendu not' potte, s'entend, sans la défendre ; nous avons seulement fait prévenir le portier, par celte cruche que vous venez de voir, que si, par hasard, on nous demandait, il eût à répondre que nous étions sorties. Faut croire qu'elle aura fait tout le contraire : jamais il nous est monté autant de monde ; ce n'est pas méchanceté de sa [Au'ty j'en ^uis sûre, je ne la crois pas méchante, mais pas plus de- tête qu une linotte, et c'est plein d 'amour-propre encore! elle me bouderait pendant vingtMjnatre heures que ça ne m'étonneraitpas.

MADAME SERVAIS

Je n'aime pas les boudeuses, je passe tout, excepté ça.

MADAME GIHAAd.

Je suis bien comme vous de ce côté-là . Si bien , pour vous en finir, qu'il est question pour nous d'aller voir la mer. . .

MADAME SERVAIS

Vous allez voir la mer?

MADAME GIMARD. '

Nous sommes folles, c'est à la lettre, mais folles à lier : la bonne est folle, ma fille est folle, mon mari est fol, je suis folle, nous sommes toutes folles.

MADAME SERVAIS

Je conçois cela.

MADAME GIMARD.

Asseyez-vous donc.

MADAME SERVAIS

Faites pas attention.

Pauline !

PAULINE

Maman !

MADAME 6IMARD.

Débarrasse un fauteuil, que la marraine puisse s'asseoir.

MADAME SERVAIS

Je suis vraiment désolée d'être venue, je vais -vous dé-

. MADAME GIMARD. >^ -.»

Vous plaisantez* 11 est bon de vous dire que je ne pensais pas plus à ce voyage-là qu'à m'aller jeter à Teau; c'est monsieur Gimard...

MADAME SERVAIS

Je le reconnais bien là.

MA,DAS|£ GtMAïaE^.

Vous le reconnaissez bien là!... Qui me dit, YmV jour, en rentrant de son bureau : J'ai une idée. — Laquelle? — Tu te plains toujours de ne jamais voir la mer; si tu veux, nous irons. — Ça c'est une justice à me rendre, de tout temps j'ai désiré voir la mer, et puis vous savez., .

MADAME SERVAIS

Je crois bien, suffit que tout le monde y aille. . .

MADAME GIMARD.

Pour qu'on veuille y aller.

Je suis ben comme vous de ce côté-là.

MADAME GIMARD.

C'est au point que je ne mourrais point tranquille si je ne la voyais pas. C'est ridicule...

MADAME SERVAIS

C'est tout simple.

MADAME GIMARD.

Que voulez-vous ? Ce n'est donc pas pour m'en faire un mérite à vos yeuic, mais c'est comme ça, d'autant que j'adore voyager. L'année dernière, au mois d'août, je ne sais pas si je vous l'ai dit?...

MADAME SERVAIS

Pas encore.

MADAME GIMARD.

Nous sommes allés à Fontainebleau, mon mari et moi. . . Dire que nous nous y sommes amusés, je mentirais, parce qu'il a toujours plu ; puis, à bien considérer les choses, il n'en coûte pas plus de voir la mer que d'aller à Fontainebleau; je vous dis ça parce que nous devons y retourner, ne rayant pas vu la première fois. Faut y aller à Fontainebleau, mame Servais, ça en vaut la peine.

MADAME SERVAIS

Nous y sonunes allés.

Quand çaî

MADAME SERVAIS

Il y a huit jours.

MADAME GIMARD.

Il y a huit jours?

MADAME SERVAIS

Avec mame Gibotet.

MADAME GIMARD.

Marne Gibotet est allée à Fontainebleau?

MADAME SERVAIS

Son mari aussi.

MADAME GIMARD.

Elle ne m'en a rien dit. La drôle de femme avec ses cachotteries.

PAULINE

Maman, faut-il emporter ma musique?

MADAME GIMARD.

En voilà une idée ! Pourquoi pas ton piano, pendant que nous y sommes. Tu ne peux donc pas être un jour sans f en passer?

MADAME SERVAIS

En voyage, moins ou emporte de choses, mieux on s'en trouve.

C'est ce que je me tue de lui dire. Tenez, c'est à Fontainebleau, marne Servais, que j'ai perdu mon châle; vous savez, mon boiteux?

MADAME SERVAIS

Vous ne l'avez plus?

MADAME GIMARD.

J'aimerais mieux ne plus l'avoir, ça me ferait moins de peine. Tout ça la faute à M. Giniard ; je ne voulais pas le mettre, j'en avais conrnie un pressentiment. Au fait, puisque vous y êtes allée, je n'ai pas besoin de vous le dire : Fontainebleau est un endroit où il faut toujours et toujours grimper, et c'est en grimpant que j'ai déchiré mon châle en cinq ou six endroits. Depuis je n'ai pas eu le courage de le regarder ; non, c'est fini, je ne le verrai plus. M. Servais va bien ?

MADAME SERVAIS

Mais comme vous voyez... Ah! vous allez voir la mer?

MADAME GIMARD.

Vous la connaissez ?

MADAME SERVAIS

Pas particulièrement.

MADAME GIMARD.

Vous en avez entendu parler, c'est comme moi. Si vous veniez avec nous?

MADAME SERVAIS

Nous y serions déjà allés, si nous n'avions pas nos chiens.

On les emmène.

MADAME SERVAIS

Je sais bien. Mais voyez-vous, rien que l'idée de les

voii% elles qui ne nous ont jamais quittés, avec d'aufs bêles qu'elles ne connaissent pas, nous a toujours retenus ; vous savez comme Mimire est malheureuse quand elle voit de nouvelles figures ! Que je vous dise encore ...

MADAME niMARD.

Dites.

MADAME SERVAIS

Depuis sa dernière maladie, cette petite chienne -là a toujours fdé un mauvais coton.

MADAME GIMARD.

Vous savez que je vous avais demandé un petit chien quand elle viendrait h en avoir.

MADAME SERVAIS

Donc vous voulez qjie je vmis garde tm chien de ma chienne.

MADAME GKMARD.

Non, vraiment, pour mon docteur.

MADAME SERVAIS

Vous l'aurez.

Ça me fera plaisir. Il prétend, du reste, que Fair de la mer me fera du bien. Je ne sais pas. Pauline î

PAULINE

Maman!

MADAME GIMARD.

Sais-tu si monsieur ton père a mis un bonnet do coton dans son paquet.

PAULINE

Non, maman.

MADAME GIMART).

Je vas toujours lui en meltie un.

MADAME SERVAIS

Le mien ne dormirait pas sans ça. Dormez-vous on voilure?

MADAME QIMARO.

C'est-à-clire que je ne fais que ça.

MADAME SERVAIS

C'est comme moi. Quand je suis allée voir ma bellesœur à Lyon y on mettait alors cinq jours et (inq nuits : demandez-moi un peu ce que j'ai remarqué eu. route, je vous repondrai que non. Je suis toujours bien aise de vous avoir vue avant mon départ; ça, je ne vous le cache pas.

MADAME SERVAIS

Moi aussi, de mon côté : vous ne croiriez pas une chose?

Non ; quoi donc ?

MADAME SERVAIS

Je m'en doutais.

MADAME GIMARD.

Que nous allions voir la mer ?

MADAME SERVAIS

J'en parlais y a (las un mois à M. Servais.

MADAME GIMARD.

C'est particulier. Il y a vraiment de ces choses... Faut vous dire aussi que mon mari adore la mer.

MADAME SERVAIS

C'est comme le mien : faut croire que c'est dans l'homme. C'est au point que si M. Servais était ici, il est possible qu'il fût des vôtres,, il est homme à se hiisser aller.

PAULINE

Si je voyais ii l'envoyer clierchcr.

MADAME SERVAIS

Faudrait trouver moyen, voyez-vous, que ça n'ait pas l'air préparé.

PAULINE

Ah ! maman ! quel Ijonheur si mariaine pouvait venir avec nous !

2^ UiN TRAIN DE PLAISlU

MADAME 6IMA.RD.

Ça ne se fait pas comme ça.

PAULINE

Si marraine, t'en prie!

MADAME 6IHARD.

Dis-moi, fifille...

PAULINE

Maman !

MADAME GIMARD.

OÙ sont mes bas?

PAULINE

Dans le petit panier à bonne maman.

MADAME SERVAIS

EtNWma?

MADAME GIMARD.

Norma reste avec sa tante, la voiture lui fait mal; nous lui rapporterons du poisson à ma belle-sœur, nous eti rapporterons aussi à Mame Gompois.

MADAME SERVAIS

Qui ça déjà, mame Gompois?

MADAME GIMAI'.D.

La nièce à sabini.

A qui, sa bru?

MADAME tilMAHD.

Au principal locataire.

MADAME Servais.

J'y suis.

madame GIMARD.

Vous ne croirez jamais une chose?...

MADAME SERVAIS

G'est possible.

MADAME GIMARDi

ie suis déjà fatiguée, les jambes me rentrent.

UN TUAlN DE l*LAISlR 229

MADAME SERVAIS

C*esl le temps. Nous aurions de l'orage, d*ici à ce soir, que ça né m'étonnerait pas. Et vous partez ?. . .

MADAME GIMARD.

Ce soir.

MADAME SERVAIS

Vous serez arrivés?

MADAME GIMARD.

Demain, de bonne heure. Ah çà, vous décidez-vous?...

PAULINE

T'en prie, marraine !

Non, comme je vous disais, pas moyen, par la raison que je vous ai donnée.

MADAME GIMARD.

Toujours pour vos chiens ?

MADAME SERVAIS

Il y a encore maman que nous ne voulons pas laisser seule»

MADAME GIMARD

(Jue ne Temmenez-vous? voilà une occasion.

MADAME SERVAIS

Ëtsonboston?

MADAME GIMARD.

Elle le fera là-bas.

MADAME SERVAIS

Non, voyez- vous, à son âge, Hiabitude qu'elle a de jouer avec les mêmes personnes fait qu'elle n*aime pas à jouer avec le premier veifu. Autre chose encore : jamais vous n'obtiendrez de maman de la faire aller en chemitl de fer, elle aimerait mieux mourir.

MADAME GIMARD.

Je suis bien comme elle de ce côté-là.

MADAME SERVAIS

Moi j'y passerais ma vie si on me laissait faire ; je serais

gouvernement, j'en mettrais dans tout Paris, et vous?

230 UN THAIN UE PLAISiR

MADAME GIMARD.

Je lie les aime pas autant que ça.

LES MÊMES, CHAKLOTTE.

CIIAKLOTTË.

Il y a là deux hoinmes qui (lisent qu'ils ont à vous palier.

MADAME SERVAIS

Je ne reçois pas (riiommes cliez moi. Ne sont-ce jjus plutôt deux messieurs que vous voulez dire ?

CHARLOTTE

Oui.

MADAME GIMAKI).

Oui, qui?

CHARLOTTE

Oui, madame.

MADAME GIMARD.

Voyez s'il* y a moyen d'être seul un instant citez soiî et quels sont ces deux messieurs ?

CHARLOTTE

Vous ne connaissez que ça.

MADAME GIMARD.

Leurs noms, leurs noms, ù ces messieurs ? car vous me faites bouillir.

CHARLOTTE

Je leur z*y ai pas demandé.

MADAME GIMARD.

Sont-ce des personnes habituées à venir ici 1

CHARLOTTE

le crois ben, y n'en sortent pas. .. Le plus petit surtout,

le plus pelit des deux.... Commuât donc déjà?... j'ai son nom sur le bout de la langue.

MADAME GIMARD.

Ce n'est pas assez... Enfin, n'importe, je suis visible, faites entrer. Je suis visible. .

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