‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 1 sur 30 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Les juifs de Pologne étaient au xviii'= siècle les plus misérables de l'Europe. Méprisés, pressurés, chassés de tous les emplois, la justice n'existait pas pour eux, ni la pitié. Ils étaient repoussés par tous, en aversion et en dégoût à tous, à peine comptés pour des hommes dans un pays où les paysans vivaient comme des animaux, et l'habitude de la terreur les avait rendus lâches et vils. Tous les maux qu'entraînent l'oppression et l'insécurité fondant sur eux à la fois, leur âme s'était affaissée sous le poids du malheur. Ils méritaient le nom de barbares par leur ignorance et leur crédulité, aussi bien que par la grossièreté de leur nourriture et de leurs vêtements et la saleté dans laquelle ils se complaisaient.

Le hasard voulut que, vers le mi heu du siècle dernier, un enfant qui avait presque du génie naquît dans une de ces tristes demeures de juifs polonais,

OÙ l'on s'éveillait chaque matin dans l'attente d'une avanie ou d'une exaction. Un autre hasard voulut que cet enfant, nommé Salomon Maimon, sentit obscurément sa valeur et employât toutes .les forces d'un esprit vigoureux à sortir des ténèbres intellectuelles qui l'enveloppaient. Après une lutte obstinée et une vie de héros picaresque, il finit par marquer sa place dans l'histoire de la philosophie et amener Kant à compter avec lui; mais il avait fui la Pologne trop tard, déjà atteint de la pourriture morale qui rongeait sa communauté. L'auteur de la Philosophie transcendantale resta, jusqu'à son dernier soupir, un gueux pittoresque, une manière de Diogène écrivailleur.

Nous allons introduire le lecteur de bonne volonté, que ne rebute point le spectacle des misères et des laideurs de l'humanité, dans le milieu lamentable où Salomon Maimon passa sa jeunesse. Nous retracerons ensuite la carrière singulière de ce bizarre personnage, qui a pris soin de ne nous laisser ignorer aucune de ses chutes. C'est, en effet, d'une Autobiographie \ aussi cynique que l'existence de son auteur, que nous tirerons une grande partie de notre récit. En joignant à ces curieux Mémoires, à peu près inconnus en France, quelques écrits de contemporains ^ et les travaux des historiens '\ on fait surgir un monde

i. Salomon Maimons Lebensr/eschichle (Berlin, 1792-1793).

2. Maimoniana, par SabaUia-Joscpli WolIT (Berlin, i813). Voir aussi les Ictlrcs de Kant.

3. Geschicide der neuern Philosophie ^ [)ar Kiinu Fischer; ilisloire des Israélites, par TliéodoTC Heinacli,elc.

digne de Callot. Peut-être le lecteur s'étonnera t il, devant de si dures souffrances, des injustices si odieuses, des humiliations si cruelles et si prolongées, que les victimes ne soient pas tombées plus bas encore. S'il est vrai, comme on l'a dit, que chacun de nous soit, dans une certaine mesure, son propre créateur, nous sommes aussi les créateurs de ceux qui sont dans notre dépendance et sous notre talon. L'histoire que voici montre avec une clarté presque importune la responsabilité des dominateurs.

Au milieu du siècle dernier, les bateaux qui remontaient le Niémen rencontraient, non loin de la petite ville de Mir, un petit port et un vieux pont de bois. Diverses constructions, également en bois, couvraient la rive marécageuse. Il y avait un moulin à eau, un magasin à marchandises, une auberge, un petit village, et une grande ferme d'où dépendaient le village et le reste. Tout cela offrait un aspect délabré et misérable. Le port et le pont étaient en ruines. Le magasin n'avait pas de fenêtres. Les maisons de paysans n'étaient que des huttes sordides. Les bâtiments de la ferme, endommagés par plusieurs incendies, n'avaient jamais été réparés; les murs de la bergerie avaient de grands trous, et les portes des granges manquaient de serrures. Quelques champs labourés entouraient le village; au delà

commençait la forêt. On nommait cet endroit Sukoviborg. Il était le centre d'un trafic assez important et faisait partie des immenses domaines du prince Pvadzivil.

Depuis plusieurs générations, la grande ferme de Sukoviborg était exploitée par une famille juive dont le chef, à l'époque où commence notre récit, était un vieillard appelé Joseph. Le bonhomme passait pour avoir amassé une petite fortune, bien qu'il continuât d'observer l'économie la plus stricte, autant par goût que par prudence. Sa famille se nourrissait d'un mauvais pain noir plein de son, de gros légumes et de laitage. Elle s'habillait des étoffes les plus grossières et vivait dans la saleté et la vermine. L'un des fils, Josué, qui fut le père de Salomon Maimdn, était un peu mieux vctu que les autres à cause de son titre de rabbin, qui l'obligeait à garder certaines bienséances; mais chaque fois qu'il se commandait un costume, le vieux Joseph se lamentait à haute voix : (( Nos pères, disait-il, ne connaissaient pas ces modes nouvelles, et ils étaient cependant des gens pieux. Il te faut un habit de drap, il te faut des culottes de cuir, et avec des boutons encore, et le reste à. l'avenant. Tu finiras par me réduire à la mendicité; je serai mis en prison à cause de toi. Pauvre malheureux que je suis! Qu'est-ce que je vais devenir? »

D'autres dépenses le trouvaient encore plus intraitable. On ne put jamais obtenir de lui de se servir de chandelles. C'était à ses yeux une dépense tout à fait extravagante. Ses pères s'étaient toujours contentés d'éclats de bois résineux, qu'on fichait dans

une fente du mur en bois; pourquoi être plus difficiles qu'eux? Il est vrai que ces éclats de bois mettaient périodiquement le feu à la maison, mais le grand-père Joseph fermait obstinément l'oreille à ces sortes de considérations. Les innovations lui semblaient autant d'impiétés, et le vieillard vivait dans la crainte du Seigneur.

11 n'admettait pas non plus qu'il pût faire aucune réparation à aucune construction. Les bateliers du Niémen entraient dans le magasin par les ouvertures sans fenêtres et le pillaient. Les paysans entraient dans les granges sans serrures et volaient le grain. Les loups entraient dans la bergerie par les trous des murs et emportaient les moutons. Le grand-père Joseph répondait à tous les gémissements que les réparations regardaient le propriétaire, le prince Radzivil. Il se pouvait qu'il eût avantage à les faire à défaut du prince Radzivil; mais elles ne le regardaient pas, et il était résolu à ne pas mettre un clou. Ses pères, avant lui, n'avaient jamais rien réparé.

Par les mêmes raisons, il se refusait absolument à consolider le pont. Ses pères s'y étaient toujours refusés, bien qu'il leur en coûtât cher. Il arrivait que les planches pourries cédaient sous les pas des chevaux, dont les cavaliers roulaient alors dans la boue. Quand la victime de l'accident était un noble polonais, celui-ci envoyait saisir le fermier de la grande ferme et le faisait fouetter sur le pont même, pour le punir de ne pas mieux entretenir le passage. Les pères du vieux Joseph avaient été ainsi cruellement fustigés. Plutôt que de céder et

de réparer le pont, ils prirent le parti de placer une sentinelle sur l'autre rive du fleuve. Dès que la sentinelle voyait poindre sur la route un seigneur polonais, reconnaissable à son brillant costume et à son escorte, elle accourait donner l'alarme à la ferme et à l'auberge, et tous les habitants de déguerpir à rinstant, jeunes et vieux, hommes et femmes, et de fuir à toutes jambes vers la forêt prochaine. Ils y passaient d'ordinaire la nuit, tandis que les nobles voyageurs, installés en conquérants dans la maison vide, mangeaient, buvaient, emportaient ce qui leur convenait et ouvraient, en s'en allant, les robinets des tonneaux de bière et d'eau-de-vie. Quand on les supposait partis, les maîtres du logis rentraient l'un après l'autre, avec mille terreurs et précautions, et la sentinelle retournait à son poste jusqu'à la prochaine alerte.

Les fuites dans la forêt étaient accompagnées d'incidents qu'on se redisait d'une génération à l'autre. Le père de Salomon, Josué, - avait troutame "■ de raconter au;c siens -qu'il était passé un seigneur polonais lorsqu'il avait huit ans : « Toute la famille avait fui vers son asile accoutumé; mais mon père, qui était à jouer derrière le poêle et ignorait ce qui se passait, était resté tout seul à la maison. Quand le seigneur, en colère, entra avec sa suite et ne vit personne sur qui se venger, il ordonna de chercher partout, et l'on découvrit mon père derrière le poêle. Le noble lui demanda s'il voulait boire de Teau-devie. L'enfant refusa. « Si tu ne veux pas boire de « l'eau-de-vie. eu boiras de l'eau », cria le seigneur,

et il fit apporter un seau d'eau, qu'il força mon père, à coups de fouet, à boire tout entier. Il en résulta naturellement une fièvre quarte, qui dura près d'un an et ruina complètement sa santé. y>

Salomon lui-même avait été perdu dans les bois, tout enfant, un jour que l'escorte du seigneur polonais s'était amusée à donner la chasse aux fuyards. Un paysan qui passait là par hasard le ramassa.

Il n'y avait rien qu'un noble ne se permît vis-à-vis d'un juif. Le prince Radzivil renchérissait en mauvais traitements sur les autres seigneurs, quand il daignait visiter ses domaines, a Ce n'était pas un méchant homme au fond, dit Salomon Maimon, son très humble sujet ; mais l'ignorance et l'oisiveté le menèrent à la boisson, et il commettait alors des actions « très ridicules ». Un jour, il envoya chercher un (( respectable » barbier juif, ce Avez- vous (( apporté vos instruments? — Oui, Altesse sérénisft sime. — Alors, dit le prince, donnez-moi une lan- "-(c cetle,^et je'vats rou^oovrlr tïrte vôirie."))Xé pauvre barbier fut obligé de se soumettre. Le prince saisit la lancette, et comme il n'y entendait rien, et que d'ailleurs l'ivresse faisait trembler sa main, il blessa le barbier d'une manière digne de pitié. » Il va de soi que les courtisans s'extasièrent sur l'habileté chirurgicale du maître.

Une autre fois, ne sachant plus ce qu'il faisait, il entra dans une église et la souilla. Après qu'il eut cuvé son vin, le clergé lui révéla l'horrible profanation commise dans l'ivresse, a Eh! répliqua le prince, nous aurons bien vite réparé ça. » Il ordonna

à la communauté juive de fournir à ses frais une quantité prodigieuse de cierges, qu'on brûla daiii l'église pour la purifier, et son }>éché fut effacé.

Une autre fois encore, il monta en carrosse, suivi de toute sa cour, et se rendit à une synagogue juive, où il condescendit à briser les carreaux, les poêles et les vases, à jeter par terre les saintes écritures, bref, à tout saccager. Un juif qui se trouvait là, ayant osé ramasser un volume des saintes écritures, a eut l'honneur de recevoir une balle de mousquet de la propre main de Son Altesse sérénissime ». Le noble prince se rendit ensuite à une autre synagogue, où il recommença, puis au cimetière juif, où il détruisit les tombeaux.

Les intendants des seigneurs se croyaient tout permis, à l'exemple de leurs maîtres, vis-à-vis des juifs. Les popes se croyaient également tout permis. Tout le monde se croyait tout permis, car, ainsi que le disavt le pope de Sukoviborg à un paysan, pour le décider à accuser faussement le vieux Joseph d'assassinat : — (( Les juifs sont une race endurcie, et damnée pour toute l'éternité. Vous ferez donc une œuvre méritoire en cachant ce cadavre, sans qu'on s'en aperçoive, dans la maison de ce maudit fermier juif. » Le paysan crut le pope, cacha le cadavre dans un sac, fut cause qu'on envoya trois fois le vieux Joseph à la torture, et demeura convaincu qu'il avait accompli une œuvre méritoire. Cette tragique aventure fut mise en épopée par Josué le rabbin. Le jour anniversaire de la délivi-ance du grand-père, on lisait solennellement le poème de son fils devant la famille

assemblée, et l'on rendait des actions de grâces à Dieu pour avoir protégé l'innocence.

Les juifs de Pologne avaient connu des jours meilleurs. Ils avaient traversé au xvr siècle une ère de prospérité, presque de puissance. En ce temps-là, le commerce et l'industrie étaient entre leurs mains. Ils comptaient plus de trois mille négociants en gros contre cinq cents chrétiens. Ils étaient distillateurs, orfèvres, tisserands, forgerons. Les rois leur demandaient des trésoriers et des médecins, les seigneurs des intendants et des fermiers. Ils excitaient la haine, à cause de leur religion, l'envie, à cause de leur prospérité; ils n'excitaient pas le mépris. — a. Les peuples de Pologne, écrivait le nonce Commendoni ', ont parmi eux une multitude de juifs qui ne sont pas, comme dans la plupart des pays, réduits à une vie misérable, à l'usure et aux travaux serviles. On en voit qui possèdent des champs et font le négoce, d'autres qui s'adonnent aux travaux littéraires et scientifiques, principalement à l'astronomie et à la médecine. Les juifs sont généralement préposés à la rentrée des impôts; ils parviennent souvent à laisance et à la considération ; égaux des hommes libres, ils leur commandent même par endroits. Aucune coiffure particulière, aucun signe apparent ne les distingue des chrétiens; ils sont soldats, ils portent l'épée, bref, ils vivent sur un pied d'égalité complet avec les autres habitants du royaume. »

1. Jean-François Commendoni, né à Venise en 1524, mort en 1584. Fléchier a traduit sa V7e, écrite en latin par Graziani.

La communauté polonaise se perdit par sa propre faute. (( Les lumières et la moralité des juifs de Pologne, a dit un de leurs historiens ', n'étaient malheureusement pas à la hauteur de leur prospérité matérielle. )) Ils furent avides et faux; ils abusèrent de leur influence pour opprimer durement les serfs; ils s'enfoncèrent dans la superstition. L'expiation fut cruelle. Lors de la période de troubles et de guerres qui marqua en Pologne le milieu du xvir siècle, les juifs furent pillés et massacrés par tous les survenants : Cosaques, Russes, Suédois. On en tua plus de~2(X)000 en dix ans; on en vendit un grand nombre aux Turcs; le reste fut précipité dans l'abjection d'où il n'est pas encore sorti de nos jours. Les habitants de la grande ferme de Sukoviborg avaient déjà derrière eux un long passé d'opprobres, de terreurs, de coups de bâton, d'injustices criantes et de vie sordide, le jour où la femme de Josué mit au monde un fils qu'on nomma Salomon. On croit que c'était en 1754.

Le nouveau-venu était très éveillé et ne tarda pas à devenir le favori des habitués de l'auberge. Ceuxci jouaient avec lui et travaillaient à leur manière à son éducation. Ils avaient surnommé sa mère Marna Kuza, nom très injurieux, paraît il. L'un d'eux, vou-

i. Théodore Reinach.

UN JUIF POLONAIS. i3

lant voir comment le petit juif s'en tirerait, lui promit un jour autant de morceaux de sucre qu'il dirait de fois Marna Kuza. L'enfant savait qu'il serait puni s'il obéissait. D'un autre côté, il voulait avoir le sucre, a Alors, raconte-t-il,je dis : Herr Piliezki veut me faire dire Marna Kuza; mais je ne dirai pas Marna Kuza, parce que Dieu punit celui qui dit Marna Kuza. — J'eus ainsi mes trois morceaux de sucre. » Salomon Mai mon s'est souvenu de cette anecdote, en écrivant ses mémoires, avec une complaisance visible.

Son enfance s'écoula parmi des scènes de ce genre, propres à enfoncer dans son jeune esprit l'idée de l'abaissement de sa race. Jamais de repos ni de sécurité. Les passages de troupes russes alternaient avec les passages de seigneurs polonais. Les Russes, qui convoitaient la Lithuanie, venaient de temps à autre ravager les biens du prince Radzivil et de tous les seigneurs qu'ils savaient mal disposés pour eux. Ils apportaient de leur pays l'habitude de considérer le juif comme un souffre-douleurs donné par la Providence, et c'était avec une sorte de joie sa^crée qu'ils pénétraient dans les maisons du peuple maudit pour lui jeter ses verres et ses bouteilles à la tête, casser ses meubles à coups de hache, lui extorquer des vivres ou de l'argent, et finalement l'avilir par des traitements ignominieux. Pendant une de leurs incursions, un soldat avait été logé chez un fermier juif de la connaissance de Salomon, qui fut témoin de ce qu'on va lire.

Le soldat était allé boire. Il rentra gris, la tête

pleine d'idées d'ivrogne, et se mit à donner en tempêtant des ordres absurdes, que toute la famille s'empressait d'exécuter. Un plat qu'on servit lui déplut. U demanda le beurre et vida le pot dans le plat, puis il demanda de l'eau-de-vie : « On lui en apporta une bouteille, qu'il versa dans le plat. Il se fit ensuite apporter quantité de lait, de poivre, de sel et de tabac, mit le tout dans le plat et mangea de cette mixture. Au bout de quelques cuillerées, il commença à envoyer des coups tout autour de lui, tira son hôte par la barbe, lui donna un tel coup de poing sur la figure que le sang sortit par la bouche, lui fit avaler de force de son excellent bouillon, et ainsi de suite jusqu'au moment où il fut tellement ivre, qu'il roula à terre. » Ses hôtes n'eurent même pas l'espoir d'être vengés par sa soupe au tabac, car rien ne faisait mal à un estomac russe du vieux temps. Nous l'avons vu en 4815. Dans un château que je connais bien, on ne sut comment s'éclairer jusqu'au départ des Cosaques. Ceux-ci, grands amateurs de chandelles, comme on sait, les croquaient toutes jusqu'à la dernière.

Le plus cruel était qu'il fallait sourire après avoir été battu, ramasser avec des courbettes les débris de son bien et ne montrer à ses persécuteurs qu'un visage soumis. On n'arrive pas impunément à ce degré de souplesse, et l'éducation des enfants s'en ressentait. L'art de tourner les difficultés y tenait naturellement la première place. A quoi leur auraient servi des paroles de fierté et de défi? Les seules paroles qui convinssent à l'enfant d'Israël, contraint

d'affronter la présence de l'oppresseur chrétien, étaient celles que Judith prononça devant Jéhovah avant de descendre de Béthulie vers le camp d'Holopherne : « Fais que ma parole tourne en ruse, et en plaie, et en ruine, à ceux qui ont entrepris des choses cruelles contre ton alliance et contre la maison que possèdent tes enfants ». SalomonMaimon-nous montre Josué le rabbin incitant ses fils à lutter ensemble de ruse, et les préparant ainsi à la seule existence qu'il connût pour des juifs, a Pas de force, leur disait-il, mais des stratagèmes. » Les petits frères de Salomon lui reprirent une fois par stratagème tous les boutons de sa culotte, que Salomon leur avait extorqués un peu auparavant d'une façon déloyale. Salomon se plaignit, mais son père lui répliqua en souriant : « Puisque tu es si crédule et que tu te laisses mettre dedans, tant pis pour toi; tâche d'être plus malin une autre fois ». C'est ainsi qu'on apprenait la science de la vie à la jeunesse, chez le grand-père Joseph, et l'on ne saurait en faire un crime à ces malheureux. Les lois et les mœurs ne leur laissaient point le choix; il fallait périr ou s'étudier à la duplicité.

Bien leur en prenait d'appartenir à la nation incorrigible par excellence. Il est curieux d'observer dans les mémoires de Maimon à quel point les défauts des temps prospères peuvent devenir utiles dans Tadversité. Ils protègent alors l'àme contre les défauts plus dissolvants qu'engendre la servitude. Ces juifs polonais, dont nous venons de voir la dégradation profonde, conservaient néanmoins leur antique orgueil de peuple élu de Dieu. Il se trouvait toujours parmi

eux des hommes que les démentis infligés par les circonstances n'ébranlaient point dans leur foi à l'immense supériorité, devant Dieu, du juif battu sur le chrétien battant, et qui enseignaient aux enfants à mépriser le maître tout en rampant devant lui. La leçon se gravait d'autant plus profondément dans les esprits, qu'elle contrastait plus violemment avec la réalité. Elle avait l'air d'une révélation d'en haut. Salomon fut bouleversé la première fois que son père lui découvrit qu'il devait mépriser le prince Radzivil et sa famille. Voici à quelle occasion il apprit cette chose si importante.

La fille du prince était venue en chassant à Sukoviborg. Elle entra avec toute sa cour dans l'auberge du grand-père Joseph. Ce fut une apparition radieuse pour le petit Salomon. Il buvait des yeux, de derrière le poêle, ces dames si belles, dont les robes étincelaient d'or et d'argent. Le dernier des petits catholiques a vu dans son église une très belle dame, la Vierge Marie, dont la robe blanche, le front couronné d'or et les mains délicates lui ont donné la notion d'un type féminin supérieur. Lorsqu'il entend parler de reines et de princesses, il se les représente semblables à la douce figure qui tient l'Enfant Jésus. Un petit juif de Sukoviborg n'avait aucune idée de ce que pouvaient être les dames qui vivaient là-bas, dans le grand château, et Salomon demeurait bouche bée devant ces créatures merveilleuses. Il ne parvenait pas à en rassasier ses regards.

Son père le surprit au moment où l'admiration lui arrachait un cri : a Que c'est beaul » Josué le rabbin

se pencha aussitôt à l'oreille de son fils et lui dit : c( Petit imbécile, dans l'autre monde, la princesse nous allumera notre poeMe». — « Il est impossible, continue V Autobiographie, de concevoir ce que j'éprouvai à cette parole. D'un côté, je croyais mon père, et j'étais enchanté à l'idée de ce bonheur qui nous attendait, mais je plaignais la pauvre princesse d'être condamnée à des travaux aussi vils. De l'autre côté, il ne pouvait m'entrer dans la tête que cette belle riche princesse, avec ses superbes habits, ferait jamais du feu pour un pauvre juif. » Plus c'était difficile à croire, moins il l'oublia.

L'orgueil était assurément ridicule dans la situation de Josué. Je ne sais s'il n'était pas encore plus héroïque que ridicule. En tout cas, c'était un trésor. Il a sufii que cet orgueil hors de saison sommeillât dans un coin de leur âme, pour que les Israélites ne perdissent point la faculté de se redresser, dès l'heure où le joug pèserait moins lourdement sur leurs épaules. Avec quelle instantanéité et quelle vigueur ils rebondissent, dans tous les pays, sitôt que tombent les lois d'exception, notre siècle en a été le témoin tantôt charmé, tantôt hostile, toujours étonné.

Josué ne manquait pas d'expliquer aussi à ses enfants comment il était arrivé que le peuple de Dieu fut réduit à un état misérable. La question est embarrassante pour ceux des israélites qui ne croient pas à la vie future, c'est-à-dire, selon Renan, pour « tous les juifs éclairés ». S'il n'y a pas un autre monde pour réparer les iniquités de celui-ci, à quoi pense le Seigneur de souflrir que ses élus gémissent

iS BOURGEOIS ET GENS DE PEU.

pendant des siècles dans la pauvreté et sous l'oppression? Mais nous avons vu que Josué n'était pas assez éclairé pour nier l'immortalité de l'àme et qu'il avait môme une idée très nette de l'autre monde, de sorte qu'il conciliait sans peine la dure réalité avec les promesses éblouissantes des livres saints. Il ne s'agissait, selon lui, que de savoir interpréter, avec l'aide du Talmud, l'histoire de Jacob et d'Ésaù : (( Jacob et Ésaii, disait-il, se sont partagé toutes les bénédictions du monde. Ésaû choisit les bénédictions de cette vie, Jacob, au contraire, celles de la vie future. Puisque nous descendons de Jacob, il nous faut renoncer aux bénédictions temporelles. » La première fois que le petit Salomon entendit exposer cette doctrine, il ne put contenir son indignation et s'écria : (( Jacob n'aurait pas dû faire l'imbécile. Il aurait dû choisir les bénédictions de ce monde! » « Malheureusement , poursuit-il , je reçus pour réponse un soufflet accompagné de ces mots : a Misérable impie! » Je ne fus pas convaincu, mais cela me fit taire. »

Six à sept ans se passèrent ainsi. Le grand-père Joseph avait amassé, malgré tout, des bénédictions temporelles. On avait eu beau le voler et le pressurer, le génie commercial de la race avait triomphé de tous les obstacles et il était devenu un homme riche; par comparaison, s'entend. Ses trois filles avaient été bien dotées et bien mariées, l'un de ses lils avantageusement établi dans un autre village. Josué habitait avec son père et s'occupait de tenir les comptes, de rédiger les contrats et de suivre les

procès, car sa a profession de savant » l'avait rendu impropre aux travaux manuels. Il s'adonnait aussi avec succès au commerce. Le caprice d'un intendant changea soudain cette prospérité en misère. Rien n'éclaire mieux l'histoire des juifs polonais que la simplicité avec laquelle le vieux Joseph fut dépossédé de ses biens.

Ce fut la faute de Josué. Ainsi que l'avait fait son père pour les réparations du pont, il s'obstina à se retrancher dans son droit, comme s'il y avait eu un droit pour ses pareils, et il expia amèrement son infatuation. Quelques barils de harengs et de sel lui avaient été expédiés de Kônigsberg sur un bateau appartenantau prince Radzivil. A leur arrivée à Sukoviborg, l'intendant du prince se les appropria. Au lieu de saluer et de remercier de l'honneur grand, Josué clabauda, disputa, et, finalement, plaida. L'intendant perdit son procès, garda le sel et les harengs et se débarrassa de ce malappris en donnant la grande ferme, ses dépendances et tout leur contenu à un autre juif, a la plus grande canaille de tout le pays», avec lequel il partagea le butin. On était au cœur de rhiver. Le vieux Joseph mit sa famille sur une charrette, sortit de Sukoviborg, et tout fut dit : « Nous errâmes dans le pays,- raconte son petit-fils, comme les Israélites dans le désert d'Arabie, sans savoir où et quand nous trouverions un lieu de repos ».

Après avoir erré quelque temps, ils rencontrèrent des terres à louer et s'y établirent; mais rien ne leur réussissait à présent, et la détresse de la famille

augmentait. Ce fut alors que Josué prit son fils Salomon et l'envoya à une école de talmudistes, afin qu'il devînt la gloire des siens et leur sauveur.

Pour comprendre la résolution de Josué, il faut se rendre compte de l'importance des études talmudiques dans la Pologne d'alors. Chacun sait que le Talmud est un recueil de traditions et de commentaires formant une sorte de code, a. qui embrasse dans la multiplicité de ses prescriptions l'ensemble de la vie civile et religieuse de chaque Israélite, et assure l'unité de la foi par l'uniformité des pratiques cérémonielles ^ ». Depuis une quinzaine de siècles qu'il est écrit, les doc leurs juifs ont eu sans cesse à l'interpréter. Il en sera de même, selon toute vraisemblance, dans les siècles à venir. Le changement perpétuel des idées et des moeurs donne perpétuellement naissance à des problèmes nouveaux, à des cas imprévus, auxquels l'ancien code ne saurait s'appliquer. Force est d'y pourvoir en pressant les textes, afm de découvrir dans le Talmud, soit des lois nouvelles, inaperçues jusque-là, soit des interprétations nouvelles des anciennes lois, et ce soin revient naturellement aux rabbins. On imagine aisément l'influence que leur assurait un pareil emploi, et la

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