Goethe
d'un poète ». Elle lui écrit gentiment, vers la fin de sa vie : ce Cette foire-ci a été riche — en professeurs!... Comme une partie de ta gloire et de ta réputation retombe sur moi, et que les gens se figurent que j'ai contribué à ton grand talent, ils viennent me contempler; mais... je leur affirme que, si tu es un grand homme et un grand poète, je n'y suis absolument pour rien (car je n'accepte pas les louanges auxquelles je n'ai pas droit) ... Un grain de cervelle en plus ou en moins, et tu aurais peut-être été un homme tout à fait ordinaire, et là où il n'y aérien,
personne n'en fait rien sortir Mon don, que
Dieu m'a donné, est de représenter d'une manière vivante toutes les choses à ma portée, grandes et petites, vraies ou inventées, de manière que, lorsque j'entre dans une réunion, c'est une gaîté et une joie générales tout le temps que je raconte. J'ai raconté à ces professeurs — et ils sont partis contents, — voilà tout le mystère. » (1807.) N'est-ce pas charmant? La rapsode de la « chaise verte )) n'avait rien perdu de son feu et de sa fraîcheur d'imagination, mais elle les mettait à présent au service de son unique passion : la gloire de son enfant. Un de ses grands plaisirs était de lire ou de réciter les œuvres de Goethe devant un cercle d'amis, « d'un ton et d'un regard si superbes », avec des commentaires si pénétrants, que vers ou prose en étaient illuminés.
Et M. Goethe? Hélas! il ne sut jamais que les temps de la bourgeoisie allemande étaient venus. Une de ses dernières joies avait été d'apprendre que son fils avait un traitement de 1 200 thalers. L'année suivante,
ses facultés baissèrent, et son irritabilité s'accrut d'autant. Deux attaques l'achevèrent. Il traîna jusqu'au printemps de 1782, hébété et paralysé, et mourut enfin le 25 mai. « Ma maison, écrit Mme Goetlie à la duchesse, est maintenant silencieuse et vide comme un cimetière, — quelle dilTérence avec autrefois ! — Mais rien ne demeure immobile dans la nature entière; toutchange incessamment — comment m'imaginer que je suis une exception? — Non, Mme Aia n'a pas des idées aussi absurdes. » Elle ne songea plus qu'à revoir son fils, et c'est ici que l'histoire devient mélancolique.
En 1779, Goethe avait été ramené dans sa patrie par (( son duc ». Il y avait reçu un accueil bien doux pour un cœur justement orgueilleux. Avant Weimar et ses honneurs, les gros bourgeois de Francfort trouvaient le petit-fils de l'aubergiste du Saule, malgré sa gloire littéraire, trop petit compagnon pour épouser leurs filles. Il ne s'était écoulé que quatre ans, et l'Excellence en herbe planait au-dessus des plus gros bourgeois, dans les cercles nobles pour lesquels il était jadis comme s'il n'existait pas. Werther avait sa revanche de la soirée chez le comte de G*** et des mépris de la (( très noble dame de S*** avec M. son époux et leur oison de fille ». Mme Aia ne manque pas de le constater dans une de ses lettres à
la duchesse : (( On ferait une jolie pièce sur le beau chambellan von Wedel ' et M. le conseiller privé Goethe dans le monde; comment nos très nobles demoiselles Oisons se pavanaient et tâchaient de faire des conquêtes; comment ça n'a pas réussi, etc. ))
Francfort avait mérité son pardon. Goethe lui garda pourtant rancune des mauvais jours de sa jeunesse, et il fut longtemps impossible de le résoudre à y revenir. Sa mère était isolée; il savait qu'elle n'avait pas d'autre pensée que lui, pas d'autre désir que de le revoir; néanmoins il ne revenait pas. Chacun le poussait à aller à Francfort, son maître le premier, qui voulut l'y ramener lui-même en 1784, à l'occasion d'un voyage sur le Rhin. Goethe refusa de le suivre et le laissa s'asseoir sans lui à la table ronde de Mme Aia, alléguant (( les mauvais souvenirs que lui avaient laissés les cours du Rhin ^ ».
Il n'est jamais à court de prétextes, vis-à-vis de sa conscience ou du public, pour esquiver Francfort, et pas un de ces prétextes qui soit moins misérable, moins puant d'égoïsme que celui de tout à l'heure. Un jour, il a « renoncé à la visite à sa mère pour l'amour de Mme de Stein », qui le récompen.se en s'attardant indéfiniment dans une propriété éloignée. Une autre fois — au moment de revenir dltalie, — il s'est annoncé rue de la Fosse-aux-Cerfs, et Mme Aia lui a répondu par un cri de joie qui aurait dû lui donner des ailes : ce Quand tu seras ici, il faudra