C'est sa mère
d'un coup. Je le fis entrer, et j'eus de la peine à le mener jusqu'à une chaise. Aucun de nous ne dit rien pendant longtemps. A la fin le vieux dit : a Mon ce enfant, je ne croyais pas te revoir ! »
Il suffit d'un sentiment un peu profond pour réveiller le poète qui dort au fond de chaque homme. Lawrence a été poète en dépeignant cette vieille femme éperdue, son manteau rouge flottant au vent, et qui fond sur son enfant « comme un aigle aux ailes étendues ».
Quelques années après sa visite au village, il fut mis à la retraite avec une pension de 18 sols par jour, qui fut portée sur la fin à 25 sols. Ses Mémoires se terminent par une sorte d'envoi au lecteur d'une humilité touchante : « Je me suis efl'orcé, dit-il, de raconter du mieux que je pouvais — et je sais que ça laisse bien à désirer, — et en n'étant pas long, de manière que la populace de l'endroit puisse le lire en quelques heures, les scènes principales de ma vie, reliées aux diverses campagnes dans lesquelles j'ai servi ; et, bien que je sois fâché de ne pas pouvoir donner au lecteur plus de détails sur la Péninsule et Waterloo, je crois que, si mes anciens camarades eux-mêmes, ceux qui ont fait les mêmes campagnes, examinaient mon ouvrage, ils ne pourraient pas dire que les renseignements que j'ai donnés ne sont pas exacts ». Nous souliaitons à tous les historiens de pouvoir se rendre le même témoignage à la dernière page.
Le sergent Lawrence est mort en 18G7. Et c'est toute son histoire.
On conviendra qu'il était impossible de rencontrer une âme plus simple, comptant moins de rouages et de ressorts, plus strictement réduite, en fait d'idées et de sentiments, au fond commun et éternel de l'humanité. De plus, ce qu'elle en possédait était encore mal dégagé de l'instinct, comme on voit des alluvions récentes qui ne sont plus l'eau et ne sont pas encore la terre ferme. C'était à tous les points de vue une âme élémentaire, dont l'inventaire était bientôt dressé, et rendue calleuse par une longue expérience des hasards de la guerre, de sa licence et de ses férocités. Quelques affections de famille, sincères mais peu encombrantes ; quelques notions assez vagues sur des sujets abstraits, tels que le tien et le mien ou les mœurs des revenants; le souci cuisant et ininterrompu de satisfaire sa faim, d'abord chez ses parents, puis en campagne et dans son ménage; un obscur besoin de beauté, d'ordre et d'harmonie; pardessus tout cela, cet inexplicable et merveilleux sentiment du devoir qui déroute les raisonnements : — voilà le bagage intellectuel et moral dont William Lawrence dut se contenter pour être un honnête homme et s'acquitter convenablement de la tache d'exister.
Il eut infiniment plus de mérite à en venir à bout tant bien que mal que n'en ont une foule de gens, qui rougiraient de lui être comparés, à faire beaucoup mieux que lui. Nous ne savons néanmoins aucun gré à Lawrence et à ses pareils, nous tous les favoris du sort ou de la nature, qui regardons ces pauvres diables d'en haut, d'avoir réussi à être ce
qu'ils ont été. Au contraire, nous nous indignons que des êtres mal doués, peu aidés par les circonstances, condamnés à rester presque passifs dans la vie, ne soient ni très vertueux, ni très héroïques, ni très généreux, ni très» accessibles aux grandes idées. Il nous paraîtrait naturel qu'ils fussent des saints, eux qui n'en retireraient même pas les jouissances d'orgueil que rapporte la sainteté dans les sphères supérieures. William Lawrence n'a jamais fui devant l'ennemi, bien que souvent il ait eu grand'peur. Ses petits larcins d'apprenti ou de soldat maraudeur ne l'ont pas conduit au vol. Il a regretté ses amis, bien qu'à force d'habitude la mort ne lui parût pas un grand év-énement. Il a été patient dans le danger, et il a supporté de grandes misères sans murmurer. Venu au monde pour peiner, il a été humble de cœur, content de son sort, exempt d'envie. Il a fait le moins de mal qu'il a pu et a tâché quelquefois de faire un peu de bien. Il a droit à mieux qu'une indulgence dédaigneuse et une compassion humiliante : étant ce que nous avons vu et la vie étant ce qu'elle est, il a droit à l'admiration pour ne pas s'en être tiré plus mal.