‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 20 sur 30 · UN ÉVADÉ · texte numérisé non relu

UN ÉVADÉ

UN EVADE

La vie sauvage exerce sa fascination sur toutes les créatures vivantes. Celles qui ont grandi dans sa liberté l'aiment d'un amour incurable. Les animaux qu'on lui arrache meurent pour la plupart, l'air stupide et indifférent, un immense ennui dans leur cerveau obscur. L'homme qu'elle a eu pour nourrisson languit loin d'elle; parmi les aises et les douceurs de la civilisation, son âme est tout entière à la solitude, et on le voit s'y replonger éperdument à la première occasion, sans une hésitation ni un regret. Le civihsé lui-même se trouble parfois à son contact, et il arrive qu'il se donne à elle. On dirait qu'elle lattire avec la tendre puissance d'une patrie retrouvée; à l'aspect du désert, il dit avec certitude : « Ma vie est là; il faut que j'aille ».

Ce sont les propres paroles prononcées il y a un

demi-sièclej en face des prairies de l'Amérique du Nord, par un jeune Yirginien de la classe moyenne, que l'instinct poussait au désert et qui obéit à l'instinct. On le nommait John Nelson. Jamais il ne se repentit, jamais il ne revint; mais cette civilisation qu'il avait fuie le rejoignit sur ses vieux jours dans rOuest des États-Unis, et John Nelson s'est laissé arracher le récit de ses aventures par un ami plus lettré, qui les a publiées *. Leur petit livre est alerte et vivant. Demandons-lui les impressions du civilisé ressaisi par la vie sauvage, le secret de l'attirance qui lui fait renier son foyer, ne s'en souvenant plus que pour le mépriser et souhaiter de mourir dans l'immensité vide.

Le père de John Nelson était inspecteur des salines de Malden, dans la Virginie. Il avait beaucoup de nègres à conduire et vivait le fouet à la main, n'épargnant pas plus son fils que ses esclaves. Ceux-ci rendaient sournoisement au petit John les coups qu'ils avaient reçus, de sorte que l'enfant avait tout le monde contre lui. Son âme s'aigrit. Il acheva de prendre l'humanité en dégoût le jour où son unique ami. un chien qu'il avait dressé à mordre les nègres, fut trouvé dans une chaudière d'eau bouillante. John

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