Th. Reinach
rang, — tout le monde se lève respectueusement, et on lui donne la place d'honneur. Il est le directeur de conscience, le législateur et le juge de l'homme ordinaire,... qui n'oserait entreprendre la chose la plus insignifiante quand elle n'a pas été jugée conforme à la loi par le savant. »
Les peuples ont une peine incroyable à se passer d'aristocratie. Les juits polonais s'en étaient donné une, éprouvant peut-être un soulagement damourpropre, dans leur situation, à être traités avec hauteur par quelques-uns des leurs; ceux-ci s'en trouvaient rapprochés du chrétien msolent. Chose étrange, ces demi-sauvages avaient choisi un type d'aristocratie qu'on ne comprend guère que dans les civilisations très avancées : l'aristocratie de la science.
L'ambition de toutes les familles était de posséder un fils talmudiste. C'était un grand honneur, et ce pouvait être une bonne affaire, à moins que le tîls ne fût un homme simple, comme Josué, qui ne sut jamais tirer parti de son titre de rabbin, A défaut de fils, on tâchait de se procurer un gendre talmudiste, et les jeunes rabbins à marier étaient un article de commerce très recherché. Les gens aisés les achetaient pour leurs filles et n'hésitaient pas à y mettre le prix. M. Théodore Reinach rapporte qu'on les menait aux foires comme les vaches et les moutons. Salomon Maimon supprime ce détail, mais il nouo apprend quelles étaient les conditions ordinaires de la traite des rabbins.
Le jeune garçon à vendre pouvait être borgne.
bossu, boiteux, galeux, sans perdre un sol de sa valeur. Le père de famille en quête d'un gendre ne s'occupait que de sa science et de son éloquence. Lorsqu'il avait mis la main sur le « phénix » cherché, il faisait prix avec le père et payait d'avance, le jour des fiançailles. Ce n'était pas tout. (( Outre là dot, continue Maimon, qu'il donne à sa fille, et dont li lui paie les intérêts, il s'engagea la loger avec son mari, à Les nourrir et à les habiller pendant six qu huit années après le mariage, de manière que le savant gendre puisse continuer ses études aux frais de son beau-père. Au bout de ce laps de temps, il touche la dot de sa femme .et est promu à quelque emploi savant, à moins qu'il ne passe toute sa vie dans un loisir savant. Dans les deux cas, sa femme dirige la maison et s'occupe des affaires. » On verra tout à l'heure quels étaient les prix courants des sujets distingués.
On préparait ces précieux jeunes gens à leur rôle par une éducation insipide, qui était pourtant un chef-d'œuvre en son genre. Afin d'assurer la pureté de leur foi, on veillait attentivement à ce qu'aucune idée étrangère ne vînt jeter le trouble dans leurs jeunes esprits, et l'on atteignait ce but en proscrivant tous les livres, à l'exception de la Bible et du Talmud. Ils n'en voyaient point d'autres pendant toute la durée de leurs études, pas même une grammaire ou un dictionnaire, à plus forte raison un livre d'histoire ou de science : (( Celui qui comprend le Talmud comprend tout )>, disait Josué à son jeune fils, et il lui défendait formellement, dans l'intérêt de
son travail, d'ouvrir les quelques volumes profanes de sa bibliothèque.
La sagesse de cçs précautions apparaît dans le récit de Maimon, bien qu'il ne cesse de les maudire. Dès que les futurs rabbins savaient lire la Bible en hébreu, ils se rendaient à des écoles spéciales, où l'étude du Talmud comprenait trois degrés : la traduction (en patois de juif polonais), l'explication et la dispute. C'était au cours du troisième degré que se fondaient les réputations de génie et d'éloquence qui faisaient le prix de ces jeunes gens sur les champs de foire.
On exerçait les élèves « à disputer éternellement sur le Talmud, sans fin et sans but », et la palme était au plus ergoteur, au plus fécond en arguments spécieux, au plus intarissable en raisonnements creux et en arguties. Un bon talmudiste n'était jamais à court, trouvait un sens à ce qui n'en avait point et découvrait en toutes choses le fm du fin. Il n'y avait pas de sujet de controverse trop extravagant pour lui. La subtilité de son esprit n'avait d'égale que son étroitesse. Que serait-il devenu s'il avait appris quelque chose en dehors du Talmud? Se représente-t-on les ravages de l'instruction dans ces cerveaux fermés, dressés à argumenter, réfuter, rétorquer, sans tenir compte d'aucune objection, ni d'aucun fait ou d'aucune idée en dehors de ce que contient le Talmud? Ils auraient été perdus. Les anciens disaient avec raison : Timeo hominem unius librl. L'ignorance de ces jeunes rabbins les rendait invincibles dans la discussion. Que répondre à un
adversaire qui remplace les raisons par des citations du Talmud?
Au sortir de l'école, le cercle dans lequel leur esprit avait été emprisonné demeurait rivé à jamais. Ils devaient- s'abstenir d'études profanes, ne pas apprendre d'autre langue que l'hébreu, fuir avec horreur les sciences, filles de l'impiété. Malheur à l'imprudent qui se laissait tenter par de vaines curiosités ! Ses confrères le dénonçaient à la communauté comme un mauvais serviteur de Dieu, un esprit infecté d'ivraie, et chacun mettait sa religion à lui rendre l'existence intolérable. Le Talmud était un maître exigeant; il fallait se donner à lui tout entier, et pour toujours.
Le petit Salomon Mai mon avait environ huit ans lors de son entrée à l'école talmudique d'Ivenez. Son intelligence et sa précocité Ty firent promptement remarquer, et telle fut la rapidité de ses progrès, qu'il parcourut les trois degrés en quelques mois. A neuf ans, il disputait sur le Talmud avec une telle supériorité, qu'en un instant il réduisait son père au silence. Il avait réponse à tout, soit qu'il s'agit de savoir (( combien de poils blancs une vache rousse peut avoir sans cesser d'être une vache rousse », ou quelle est a. la purification qui convient à telle ou telle espèce de gale; soit que l'on discutât s'il est permis de tuer un pou ou une puce le jour du sabbat ' ; s'il faut tuer les animaux du côté du cou ou de la
1. H était permis de tuer le pou, mais c'était un grand péché de tuer la puce.
queue; si le grand-prètre doit mettre sa chemise avant sa culotte; si le frère d'un homme mort sans enfants, étant requis par la loi d'épouser sa veuve, en est dispensé au cas où il tombe d'un toit dans la boue î), etc., etc. On n'avait rien entendu d'aussi subtil dans notre vieille Sorbonne théologique, au beau temps de la scolastique. La réputation du jeune Maimon se répandait au loin, et sa gloire emplissait d'orgueil et d'espoir le cœur de Josué, dont les affaires allaient de mal en pis.
C'était en effet une manière de génie qui se révélait dans la pauvre école d'Ivenez, un génie très libre, que toute la science pédagogique des rabbins ne put enchaîner. Ce gamin en guenilles, qui en remontrait aux docteurs, sentit bien vite, en dépit de toutes les précautions, la puérilité des disputes sur la vache rousse, ou sur le pou et la puce. Je ne sais pas d'histoire d'enfant prodige plus intéressante que celle de ce petit misérable, élevé dans le milieu abrutissant qu'on a vu, devinant par une intuition prodigieuse qu'il existait un autre monde de pensée, et entreprenant de le conquérir par ses seules forces, à travers des difficultés dont le souvenir lui donnait plus tard le cauchemar. Quand Maimon fut devenu un philosophe en renom, il rêvait souvent qu'il était de nouveau en Pologne, privé de tous ses livres, et c'était alors une angoisse effroyable, terminée d'ordinaire par un cri perçant. Le cri l'éveillait, et il avait des transports de joie en constatant que ce n'était qu'un rêve.
Ses premières curiosités avaient précédé l'école des
talmudisl.es. A sept ans, il avait ouvert le buffet aux livres et goûté en secret le fruit défendu dans un traité d'astronomie, a Je n'avais, dit-il, aucune notion des mathématiques; je n'en avais jamais entendu parler et je n'avais personne pour me donner un conseil quelconque. » D'autre part, la journée entière était consacrée à des exercices préparatoires sur le Talmud, sous la direction de son père. L'enfant passa les nuits à étudier l'astronomie à la lueilr du feu, et il finit par comprendre. Il se fabriqua une sphère céleste avec des baguettes flexibles, et la marche de l'univers lui apparut avec évidence. Il trouva aussi dans le buffet deux ou trois livres d'histoire qui lui révélèrent l'existence de peuples ignorés de la Bible, dont les demeures étaient situées loin de la Pologne et les mœurs profondément différentes de ce qu'il connaissait. Le départ pour I venez interrompit ces lectures dangereuses. Le petit Salomon revint de l'école entièrement acquis, en apparence, au Talmud. Personne ne lui aurait soupçonné d'autre ambition que de découvrir, lui aussi, dans les textes, quelque règle à ajouter au code rituel, déjà si compliqué. Personne ne se doutait de la soif d'apprendre qui le dévorait. Que faire cependant? Comment se procurer des livres? A son retour à la maison paternelle, il n'eut guère le loisir d'y songer. De graves événements absorbèrent son temps et ses forces.
Il avait brillamment conquis le titre de rabbin à l'âge de dix ans. Les offres de mariage affluèrent aussitôt, et Josué appliqua toute son attention à tirer le plus grand nombre possible de florins de sa poule aux œufs d'or. Salomon valait cher. Il joignait à sa science extraordinaire un esprit vif et gai. Le caractère laissait à désirer; Salomon était impatient, violent, il avait la main leste, mais on n'y regardait pas de si près en Lithuanie, et il passait pour être d'un naturel très agréable; c'est lui qui nous le dit, et nous le croyons sur sa parole. Il promettait de plus d'avoir le cœur aussi précoce que l'intelligence; il était déjà amoureux d'une fillette du voisinage nommée Pessel.
Il se trouva que le père de cette jeune fille, gros fermier en bonne situation, fut le premier qui fit des ouvertures à Josué. « Il lança une meute à mes trousses, dit V Autobiographie ; il était absolument déterminé à m'avoir pour gendre. » La poursuite fut accompagnée d'offres éblouissantes qui assuraient l'avenir de toute la famille et dont il est grand dommage, par parenthèse, que Maimon ait négligé de nous donner les chift'res. Quoi qu'il en soit, c'était une grande victoire, justifiant toutes les espérances que Josué avait mises en ce fils chéri. Il y avait bien une ombre au tableau, mais si légère! Le riche fer-
mier n'entendait pas du tout donner Salomon à sa fille Pessel ; il le réservait à Rachel, sa cadette, qui avait une jambe tortue. Qu'est-ce que cela faisait? « Ma femme aurait eu une jambe tortue, mais j'aurais vécu dans l'aisance, libre de tout souci, et je me serais livré sans obstacle à mes études. » Par malheur, le bon Josué manquait de jugement; il refusa Rachel « avec mépris » et ne retrouva jamais une pareille occasion.
Il arriva peu après que la renommée du petit Salomon tourna la tête d'un juif savant et riche, qui habitait à plus de cent verstes de là, et qu'on n'avait jamais vu. Cet homme possédait une fille unique. Il écrivit à Josué pour le prier de lui céder son fils et ajouta qu'il le laissait libre de fixer lui-même les conditions du marché : « Mon père répondit à sa lettre dans un style élevé, composé de versets de la Bible et de passages du Talmud, et exprima brièvement ses conditions au moyen d'un verset du Cantique des Cantiques : ce 0 Salomon! Que les mille a pièces d'argent soient à toi, et qu'il y en ait deux ce cents pour les gardes de son fruit. » L'affaire conclue par correspondance, Josué s'en fut recevoir son argent, mais il était dévoré de regrets d'avoir demandé si peu, et il cherchait les moyens d'arrondir la somme « par stratagème », sans manquer à la parole donnée. Il se résolut enfin à déclarer aux parents de la jeune fille « qu'il avait été obligé de dire deux cents pour ne pas gâter le texte d'un verset magnifique, mais qu'il ne voulait entendre parler de rien à moins de quatre cents florins ». Son fils rap-
30 BOURGEOIS ET GExXS DE PEU.
porte cette petite escroquerie sans aucune réflexion, et comme la chose du monde la plus naturelle. Elle réussit du reste à merveille. Le père trouva la raison plausible, paya les quatre cents florins et y joigî^^it des cadeaux pour le futur : un bonnet de velours noir garni de dentelle d'or, une Bible reliée en velours vert, garnie de fermoirs d'argent, et divers petits objets. La date du mariage fut fixée, et il fut convenu que Salomon soutiendrait ce jour-là une grande controverse sur le Talmud, afm de montrer à ses beaux-parents qu'on ne les avait pas volés et qu'il valait bien quatre cents florins.
Le jour de la ' cérémonie approchait. Salomon s'était préparé à la dispute et sa mère était occupée à faire des gâteaux et des conserves pour le festin de noces, lorsqu'arriva une triste nouvelle : la fiancée avait été enlevée par la petite vérole. Les sentiments de la famille, en apprenant cette catastrophe, sont décrits par Salomon avec une candeur charmante. Josué fut enchanté; les quatre cents florins lui restaient, et il allait pouvoir revendre son fils. Le fiancé pensait en lui-même : a J'ai le bonnet, et la Bible à fermoirs d'argent; je ne manquerai pas longtemps de fiancée et ma dispute me servira une autre fois )). Il n'avait donc pas de chagrin. Sa mère, seule, demeurait inconsolable. Gomme beaucoup de femmes, elle ne voyait que le petit côté des choses, et son cœur saignait à la pensée que les gâteaux et les conserves ne pourraient jamais se garder jusqu'à ce qu'on eût trouvé une autre femme pour son fils. Les
gâteaux furent eiTectivement perdus; Salornon les déroba et les mangea, pour avoir eu au moins les miettes de son festin de noces.
Après ces choses, une cabaretière veuve, nommée Mme Rissia, se mit dans la tète d'avoir le petit Maimon pour sa fille Sarah. En vain sa famille lui représenta que c'était de l'outrecuidance de sa part; qu'elle n'était pas en situation, à aucun égard, d'acheter un garçon dont ce la réputation avait déjà excité l'attention des hommes les plus riches et les plus marquants »; Mme Rissia jura qu'elle aurait le petit homme et se mit en campagne. Il serait trop long de raconter comment elle tendit un guet-apens à Josué, qui fut contraint de lui vendre son fils quatre cents florins; comment Josué, ayant touché les quatre cents florins, revendit secrètement Salornon à un riche fermier, moyennant huit cents florins; comment Mme Rissia, ayant éventé la fraude, mit une saisie-arrêt sur le cadavre de Mme Josué, morte sur ces entrefaites, et déclara qu'elle ne rendrait le corps que contre le fiancé de sa fille; comment le riche fermier, au désespoir, enleva une nuit le petit Salomon dans sa voiture; comment le rapt fut découvert et l'enfant restitué à Mme Rissia, qui coupa court aux discussions en faisant les noces séance tenante. Le marié n'avait pas onze ans; la mariée était à peu près du même âge : « Je suis obligé davouer, dit Maimon en terminant, que la conduite de mon père, dans cette affaire, ne peut pas être tout à fait justifiée au point de vue moral ». Ajoutons, à la gloire de Josué, qu'il réussit à ne pas
rendre un sou des huit cents florins payés d'avance par le second acquéreur.
Voilà donc Salomon marié. Il a un costume de drap tout neuf, de coupe rabbinique, fourni par sa belle-rnaman. Il a toute une bibliothèque talmudique, d'une valeur de plusieurs centaines de florins, payée également par Mme Rissia. II est assuré, par son contrat, d'être défrayé de tout six années durant. Il a une très jolie femme, dont il ne sait trop que faire, mais qui lui apporte en dot un cabaret et ses dépendances. Il a une belle-mère acariâtre, mais a célèbre par ses capacités supérieures », qui tient le cabaret avec sa fille, tandis que son petit savant de gendre s'occupe à avoir des pensées subtiles. A la vérité, l'installation matérielle est imparfaite. Salomon était obligé d'habiter son cabaret, qui était a misérable. Les murs étaient noirs comme du charbon, de fumée et de suie. Les poutres du toit étaient soutenues par des troncs d'arbres non équarris. Les fenêtres consistaient en quelques morceaux de mauvais verre, tout cassé, et en petites lames de sapin, recouvertes en papier. » Les bancs étaient sales, la table ce plus sale encore », et le lit de Mme Rissia, avec ses légions de punaises, surpassait en saleté la table et les bancs. Or, pour que Salomon Maimon s'aperçût qu'un lieu ou un objet était sale, il fallait qu'il le fût à un point que l'imagination se refuse à concevoir. Son horreur de la propreté, ses efl^orts pour la combattre, et ses succès en ce genre, sont demeurés légendaires parmi tous ceux qui l'ont connu.
L'absence de bien-être l'aiïectait peu. Il ne songeait qu'à profiter de ses loisirs pour s'instruire, fréquentait assidûment les écoles juives et rêvait aux moyens d'apprendre les langues étrangères, pressentant qu'elles seraient pour lui les clés de ce monde intellectuel dont il souhaitait l'entrée avec une passion âpre et douloureuse. Les difficultés semblaient insurmontables, ce Apprendre le polonais ou le latin avec un maître catholique était impossible, d'un côté parce que les préjugés de mon peuple m'interdisaient toute autre langue que l'hébreu et toute autre science que le Talmud, avec l'armée de ses commentateurs; de l'autre côté, parce que les préjugés des catholiques ne leur permettaient pas de donner des leçons à un juif. )) Quant à se procurer des livres quelconques, en dehors des ouvrages relatifs au Talmud, il n'y fallait pas songer dans son village.
Le hasard vint à son aide. Il découvrit un jour dans certains gros livres hébreux que les feuilles avaient été numérotées au moyen de trois alphabets différents. Après avoir épuisé les lettres hébraïques, l'imprimeur avait eu recours aux lettres latines et allemandes. A peine Maimon eut-il entre les mains ce fil léger, qu'il essaya d apprendre l'allemand sans autre secours. Il ne faut pas oublier qu'il n'avait jamais vu de grammaire, ni ouï parler du mécanisme des langues. Son ignorance faisait de son entreprise un tour de force, presque un miracle philologique.
La méthode dont il se servit est exposée assez confusément dans ses mémoires. Autant qu'il m'a
été donné de comprendre, il partit de l'hypothèse que l'ordre de l'alphabet est le même en allemand qu'en hébreu et attribua, par analogie, une prononciation de convention aux caractères allemands. Il s'exerça ensuite à les combiner, et à écrire les mots de son patois auxquels il attribuait une origine germanique. L'embarras était de vérifier s'il était tombé juste et s'il n'employait pas une lettre pour une autre. Un nouveau hasard lui procura des feuillets détachés d'un vieux livre allemand. Il y chercha les mots qu'il avait écrits, en découvrit plusieurs, et ces mots isolés lui livrèrent petit à petit le sens du texte. Au prix de quelles peines, de quels tâtonnements et de quels prodiges de divination, ceux-là seuls peuvent s'en faire une idée qui connaissent et l'alphabet hébreu et l'infâme jargon des juifs polonais.
Si le procédé demeure obscur, le résultat est certain : Salomon savait l'allemand. On en eut la preuve un jour que des étudiants israélites de Kônigsberg, auxquels il expliquait dans son baragouin qu'il possédait leur langue, lui présentèrent avec de grands éclats de rire le Phédon de Moïse Mendelssohn. Leur hilarité redoubla en entendant sortir de sa bouche des sons baroques et inintelligibles, et cessa soudain lorsque Maimon se mit à traduire en hébreu ce qu'il avait lu. Ce va-nu-pieds, qui sortait de son cabaret, saisissait sans effort les raisonnements de Mendelssohn sur l'immortalité de l'âme et les rendait en hébreu avec un singulier bonheur d'expression.
Notons en passant que Maimon possédait le génie philologique sans aucun mélange du génie poly-
glotte, qui en est très différent. Il fut toute sa vie un phénomène d'incapacité pour les langues parlées. Bien des années après s'être établi en Allemagne, où il était devenu un savant, il était hors d'état de se faire comprendre dans aucun idiome civilisé, et c'était un grave obstacle, selon la remarque judicieuse d'un de ses protecteurs, a. pour communiquer sa science aux autres, ou pour en faire un usage quelconque ».
Quand le petit Salomon vit qu'il savait l'allemand, il chercha des livres, mais il n'y en avait point dans ses environs. Il lui vint aux oreilles qu'un grand rabbin d'une ville de Lithuanie, ayant habité l'Allemagne dans sa jeunesse , en avait rapporté des ouvrages de science qu'il lisait en cachette. Sans souffler mot à personne, il partit à pied, au milieu de l'hiver russe et la bourse vide, pour aller chez cet heureux grand rabbin qui possédait une bibliothèque allemande. Il était du reste coutumier de ces sortes d'expéditions; il avait fait une fois. plus de soixante lieues à pied pour emprunter un livre hébreu du X* siècle sur la Philosojjhie péripatéticienne.
Le retour de chez le grand rabbin marque une ère nouvelle dans l'histoire intellectuelle de Maimon. Il rapportait quelques vieux livres de science allemands, qui eussent été arriérés pour tout autre, mais qui lui permirent enfin de contenter ses longs désirs. Il reçut avec ravissement l'initiation aux secrets de la nature. Un rayon lumineux perça l'obscurité où il se débattait, et il vola de découverte en découverte vers le monde de la pensée pure.
Chaque page déchiffrée était un nouveau coup d'aile qui l'emportait plus haut, loin de cette fange de superstition et d'ignorance où il avait grandi et croupi. Il eut là des semaines qui le payèrent de toutes ses peines passées et de toutes celles qui l'attendaient encore, des semaines ineffables pendant lesquelles, nouveau Faust, il crut avoir pénétré le mystère de l'univers. Il vécut dans un éblouissement délicieux, parmi des jouissances d'orgueil d'une infinie douceur, méprisant avec volupté les autres talmudistes et tous les juifs polonais. Dans son enivrement, il se crut maître des maladies, donna des consultations et fabriqua des remèdes. Les résultats •furent ce qu'on peut croire, et il comprit ce qu'il fallait quelque chose de plus, pour pratiquer la médecine, que ce qu'il avait appris ». Toutefois il demeura persuadé qu'il était devenu un être supérieur, impropre à vivre dans le milieu grossier où son mariage l'avait fixé.
Sa belle-mère lui faisait une existence ignoble. Six mois ne s'étaient pas écoules depuis la noce, que Mme Rissia regrettait sa spéculation et l'engagement pris de nourrir son gendre à rien faire. Elle le querellait, le battait, lui refusait à manger. — « Il ne se passait guère de repas, dit V Autobiographie^' sans que nous nous jetions à la tète assiettes, tasses, cuillers, et autres objets semblables. » De la dot promise à sa fille, pas un sou; Mme Rissia ne possédait plus que des dettes. Elle avait d'ailleurs des griefs sérieux contre son gendre. Croirait-on que ce ménage de onze ans n'avait pas d'enfants? On avait a ensor-
celé D Salomon! C'était la seule manière d'expliquer une chose aussi extraordinaire. Bref, on le nriena chez une sorcière, qui fut priée de défaire ce que la première avait fait. Elle s'en chargea et réussit au delà de toute espérance. Avant que le mari eût accompli sa quatorzième année, le petit ménage eut un fils, qui fut nommé David, et suivi de beaucoup d'autres. Salomon n'en fut pas plus respecté par sa belle-mère, ni moins battu. Il rendait les coups, mais il n'était pas le plus fort, et l'amour paternel ne le consolait point dans sa détresse. Ses sentiments pour ses enfants étaient tout semblables à ceux de Jean- Jacques Rousseau pour les siens. Ils se résumaient de même en une grande inclination à se débarrasser des chers petits.
L'excès de misère et le chagrin refermèrent son horizon. L'aurore qui avait lui devant ses yeux charmés s'éteignit, ne laissant derrière elle que d'amers regrets, et une épaisse nuit morale redescendit sur le jeune rabbin du cabaret Rissia. Le besoin le décida à se placer en qualité de précepteur chez un fermier de sa religion. La description de ce nouvel intérieur complète le tableau de la Pologne juive au siècle dernier :
(( Le fermier était un homme d'une cinquantaine d'années, dont le visage entièrement velu se terminait par une barbe sale et, épaisse, aussi noire que la poix. Son langage consistait en une sorte de grognement, intelligible seulement pour les rustres avec lesquels il était en relations quotidiennes. Sa femme et ses enfants étaient à sa ressemblance. ï
<( Ils habitaient une hutte contenant une seule pièce, et couleur de charbon en dedans et en dehors. Point de cheminée, mais simplement une petite ouverture dans le toit, pour le passage de* la fumée ; dès qu'on laissait éteindre le feu, on fermait soigneusement l'ouverture, afin de conserver la chaleur. Pour fenêtres, d'étroites lames de sapin, posées en croix et recouvertes de papier. C'est là qu'on se tenait, qu'on buvait, mangeait, travaillait et dormait. Représentez-vous cette chambre surchauffée et la fumée rabattue par le vent et la pluie, comme c'est généralement le cas en hiver, jusqu'à ce que tout l'espace en soit rempli à suffoquer. Du linge immonde et des loques infectes sont accrochés à des perches disposées en travers de la chambre, dans l'espoir que la fumée tuera leur vermine. Plus loin sont suspendues des saucisses, dont la graisse dégoutte continuellement sur la tête des gens. Voici les barils où l'on conserve les choux aigres et les betteraves rouges qui forment la principale nourriture des Lithuaniens. Voilà, dans ce coin, la provision d'eau de la journée, et voilà, tout à côté, l'eau sale. Le pain se pétrit et se cuit dans cette même pièce; on y cuisine, on y trait la vache, on y procède à toutes espèces d'opérations. »
Les hahitants de la hutte étaient contraints de s'asseoir par terre, sous peine d'être étoufiës par la fumée. M. le précepteur dut se plier aux usages de la maison. Tapi dans un coin avec ses élèves, de petits sauvages très sales et demi-nus, il leur apprenait à lire dans une vieille Bible en lambeaux, ce Le tout
ensemble, dit-il, formait un groupe splendide, digne d'être dessiné par un Hogarth et ciianté par un Butler. » Le malheureux connut dans ce milieu repoussant le fond de l'abjection humaine. Il y perdit ce qu'il poavait avoir conservé de dignité et de respect de lui-même, et noya son ennui dans l'eau-de-vie. Quelles que fussent à présent ses destinées, le passé était irrémédiable et Salomon Maimon dégradé à jamais. Le futur auteur de VEssai sur la philosopJàe transcendantale devint aussi repoussant que ses hôtes. Il traîna comme eux des haillons immondes sur un corps plein de vermine. Il fut servile comme eux, bestial comme eux. Son intelligence et son instruction ne lui servirent qu'à avoir, de plus qu'eux, un cynisme éhonté. Se sentant très supérieur à ce qui l'entourait, il s'habitua à trouver de bonne guerre de mener a une vie contemplative » aux dépens de la communauté, et jamais plus il ne se défit du vice de paresse. L ame était perdue, salie, vautrée, aplatie; une guenille d'âme dans un corps d'ivrogne. Toutes les chances étaient pour que l'intelligence fût obscurcie. Il n'en fut rien. La petite flamme continuait de brûler, claire et vive. Sa ténacité sauva ce qui restait à sauver de Salomon Maimon.
Il avait montré à lire à plusieurs hordes de petits sauvages, d-iFis plusieurs huttes à peu prés sembla-
bles, et il ne se sentait plus le courage de recommencer. Il avait vingt-cinq ans, une nombreuse famille que la faim talonnait, et toujours, au fond de lui-même, l'obsession de savoir, de manger le fruit de l'arbre de science, que d'autres ont à portée de la main et négligent de cueillir, par indolence ou dédain. Le peu qu'il avait appris l'avait rendu suspect à ses coreligionnaires, et non sans fondement; il avoue qu'il était arrivé par degrés à se séparer d'eux sur toutes les questions. « Gomme il fallait néanmoins, ajoute-t-il, vivre par la communauté, la situation empirait de jour en jour. » On se représente quel pouvait être le sort d'un juif renié par les siens, dans un temps où les chrétiens le recevaient à coups de pied. Il n'y avait plus de place pour lui sur la terre, et il n'existait que par contrebande. Maimon en était là quand il lui vint à l'esprit que ce devait être tout différent en Allemagne, dans le pays des livres. En Allemagne, il trouverait des maîtres et des bibliothèques; il trouverait un large horizon intellectuel, des encouragements, des hommes éclairés qui ne lui feraient pas un crime d'apprendre les mathématiques ou l'anatomie. En Allemagne, on comprendrait qu'il étouffait dans les limites étroites où les rabbins polonais confinaient la pensée; qu'il n'était pas le premier venu et qu'il avait le besoin et le droit de sortir du Talmud. En Allemagne enfin, il publierait un manuscrit, son premier ouvrage, la chair de sa chair — car il l'avait bien tiré tout entier de son cerveau, — qu'il était réduit à cacher de peur du scandale, et qui donnerait tout de suite sa mesure au inonde savant.
Ce manuscrit chéri, qui datait des années d'adolescence, renfermait les théories que le petit Salomon, aux souliers crevés et aux habits en loques, s'était formées dans le cabaret de Rissia sur l'essence de Dieu et l'origine du monde. L'idée première lui en avait été suggérée par son initiation à la Cabbale, la doctrine secrète des juifs. Il avait reconnu que les cabbalistes modernes entendaient tout de travers la portion philosophique de la doctrine, et il avait proposé une interprétation de son cru dans un grand travail que VAulobiograpliie mentionne avec tendresse. « Je le conserve encore, écrit Maimon, comme un monument de la lutte de l'esprit humain, aspirant à la perfection en dépit de tous les obstacles. » Il s'arrête même à l'analyser dans un passage qu'il faut citer, car il prouve à quel point l'instinct métapliysique est incoercible; nous rappelons une fois de plus que Maimon devait toutes ses idées, sans exception, à l'effort d'une réflexion solitaire.
Il expose d'abord brièvement le système des cabbalistes, par coquetterie, pour mettre en lumière l'originalité du sien, puis il résume en ces termes les découvertes de sa jeunesse inculte : « Dieu est antérieur au monde, non dans le temps, mais dans la nécessité de son existence comme condition du monde. Toutes choses, excepté Dieu, dépendent nécessairement de Dieu comme de leur cause, non seulement quant à leur existence, mais quant à leur essence. La création du monde ne pourrait donc être conçue comme ayant tiré quelque chose de rien, ni comme ayant formé quelque chose ne dépendant pas
de Dieu; Dieu a tiré le monde de lui-même. Et comme les différents êtres possèdent différents degrés de perfection, nous devons les expliquer par différents degrés de limitation de l'être divin. »
Plus tard, quand Maimon eut fait ses études, il s'aperçut qu'il avait réinventé le spinozisme. « En fait, dit-il, la Gabbale n'est qu'un spinozisme poussé à l'extrême, où non seulement l'origine du monde est expliquée par une limitation de Fètre divin, mais où, de plus, l'origine de chaque espèce d'être et ses rapports avec les autres dérivent d'un attribut distinct de Dieu. »
Il aurait presque suffi du commentaire sur la Gabbale pour justifier la page où le plus compétent des juges, M. Kuno Fischer ', range Maimon parmi a les autodidactes les plus remarquables qui aient jamais fait leur apparition dans la philosophie », et son cas parmi « les plus étonnants de l'histoire du développement des tètes scientifiques ».
Dès que le rêve de l'Allemagne eut traversé son esprit, la vision revint sans cesse et bientôt ne le quitta plus. Il céda au mirage, partit, et le voilà sur la route de Kônigsberg, sans un sol et demi-nu, mais son cahier en poche et une immense espérance au cœur. Il abandonnait sa femme et ses enfants, et disons tout de suite qu'il ne leur donna jamais de ses nouvelles. Il ne s'en excuse pas; ce n'est pas sa manière, et il ne s'excuse jamais de rien. Il a une bien autre désinvolture que Rousseau, dont il avait