La Celestina
conque. L'un des premiers eiTets de ces transformations profondes des États est toujours de rendre hors d'usage l'ancien groupement des classes, qui ne répond plus aux besoins et aux devoiis nouveaux. Il faut le remplacer, et cela ne se fait point sans une période de désarroi. Les anciens points d'appui ont disparu, et on ne trouve pas encore les nouveaux. Les signes de ce malaise sont visibles dans l'Espagne du xvi*^ siècle. Les Gortès (15G0) reprochaient aux seigneurs « de ne plus garder et entretenir dans leur maison les parents pauvres et honorables ». Les hidalgos leur reprochaient de ne plus avoir les petits corps d'armée à leur solde, où le gentilhomme pauvre trouvait autrefois une situalion convenable à sa naissance. Le peuple leur reprochait d'avoir oublié les anciennes relations patriarcales entre maître et serviteur. « Les seigneurs de ce temps, dit un vieil écrivain, s'aiment plus eux-mêmes que leurs serviteurs.... Ceux qui leur appartiennent doivent agir de même avec eux. » Quand le grand se juge délié du devoir de protection, le petit se juge délié du devoir de dévoûment et fidélité. '
Le petit s'estime aussi délié du devoir de respect. Dans la Célestine, Sempronio dit au seigneur Calixte, son maître : « Il est des gens qui prétendent que la noblesse est une gloire qui provient du mérite et de Tancienneté des ancêtres; je dis, moi, que la lumière d'autrui ne vous éclaire pas, si vous ne vous éclairez vous-même. Ainsi donc, ne soyez pas vain autant de la gloire de votre père, quelque haute qu'elle ait
été, que de celle que vous aurez acquise. » Dans la bouche d'un valet du xv« siècle, le langage est hardi et curieux.
Le peuple voyait bien que ses anciens protecteurs •. ville, évèque ou seigneur, avaient été remplacés par un protecteur unique, le roi. Le roi était désormais la seule fontaine d'où coulaient grâces et places. Avoir une charge du roi, la plus humble, était à présent le rêve universel, ce car ceux-là seuls réussissent, disait Lazarillo, qui en ont une ». On commençait à la briguer dès qu'on avait « l'habit d'honnête homme » sur le dos, sachant bien que, dans les fonctions pubhques moins que partout ailleurs, oji s'aviserait de regarder ce qu'il y avait sous l'habit. Entre gens du roi, il aurait été mal vu d'éplucher un collègue de trop près. On en usait plus discrètement, et ce n'était pas sans motif que le peuple leur appliquait le vieux proverbe : a Fais-moi la barbe et je te ferai le toupet ». Lazarillo eut donc raison de considérer comme un des plus importants et heureux de sa vie le jour où il acheta à la friperie oc un vieux pourpoint de futaine, un savon râpé, à manches passementées et à pochette, une cape qui avait été frisée et une vieille épée de Guellar ». Il eut à peine revêtu la défroque du fripier, qu'il se sentit tout autre, exactement comme il s'était senti tout autre, quelque douze ans auparavant, en passant le pont de Salamanque avec l'aveugle et en recueillant sur les lèvres du vieillard les premières gouttes du miel de la sagesse. Il avait compris ce jour-là qu'il entrait dans le couibat de l'existence, où les coups sont
rudes, les blessures douloureuses, et dont beaucoup sortent vaincus en s'écriant, comme le personnage de Fernando de Rojas : a 0 monde! monde! des hommes ont tenté de décrire tes qualités, ils ont dit de toi des choses qu'ils ne savaient que par oui-dire; moi, je puis parler par triste expérience.... Tu nous leurres, monde faux, par l'attrait de tes plaisirs; au moment où l'ivresse s'empare de nos sens, tu nous découvres l'hameçon, et nous ne pouvons le fuir, car déjà il s'est emparé de nos volontés.... Je me plains du monde parce qu'il m'a créé '. » Nous connaissons ce dernier cri; l'Allemagne nous l'a enseigné, et il est devenu le cri de notre génération. Les lignes qui le précèdent proclament déjà, trois siècles et demi avant Schopenhauer, que l'amour est un piège tendu par la nature pour perpétuer un monde malheureux.
Lazarillo avait compris tout cela, mais il avait compris aussi que la victoire aime les courageux et la belle humeur, non les déserteurs et les vains gémissements. Il s'était battu bravement, le pauvre petit abandonné, avec le chaud et le froid, avec la fatigue, avec les hommes, avec la faim, pire que les hommes et que tout le reste. Il était tout meurtri et bien maigre. Sa conscience avait été si rudement tiraillée, qu'elle avait reçu maint accroc irréparable. Mais il avait des manches passementées et une épée, et il était joyeux, car, pour un petit va-nu-pieds suspect, c'était avoir plus d'à moitié vaincu la destinée,
i. La Celtstina.
et il comprenait encore cela. Il comprenait tout; nous avons dit qu'il était très intelligent.
Il sortit ambitieux de chez le fripier. Il ne rêvait pas de rentrer dans les rangs des honnêtes gens : Lazarillo n'a jamais été un utopiste. Il se contentait de rêver de la vie régulière, de se proposer pour modèles les gens qui sont dans leurs meubles, soupent à heure fixe et prennent du ventre sur leurs vieux jours. C'était déjà beaucoup; c'était déjà trop pour la vraisemblance. Lazarillo avait joui trop longtemps de la « glorieuse liberté » de la bohème, aux séductions inoubliables, pour être capable d'entrer de son plein gré dans l'ennuyeuse peau d'un homme correct. Il s'est douté que nous aurions de la peine à l'en croire, car il nous présente sa conversion comme un coup d'en haut : « Dieu daigna m'éclairer et m'acheminer à une vocation avantageuse ». Du moment que le ciel s'en mêle, il n'y a plus rien d'impossible. Lazarillo converti obtint par ses intrigues l'objet de ses ardents désirs. Il eut une charge du roi : il fut crieur public.
11 vit alors combien la considération du monde est chose utile et précieuse. A peine fut-il un fonctionnaire, qu'on le rechercha. M. l'archiprêtre de San- Salvador, dont il criait les vins, lui fit des ouvertures pour le marier avec sa servante, excellente ménagère, très caloHHiiée de par la ville. Les amis de Lazarillo lui rapportèrent les propos les plus fâcheux sur cette bonne fille, et il les crut, parce qu'il vit bien que c'était vrai. D'autre part, M. l'archiprêtre l'encourageait à épouser, et il le crut, parce qu'il vit bien
qu'il avait raison. (( Qui écoute les mauvaises langues ne fera jannais fortune, enseignait le bonliornnne. Ne t'occupe point de ce qu'on peut dire, mais de ce qui te touche, à savoir de ton profit. » Lazarillo se maria. M. l'archiprétre s'intéressa au jeune ménage, n'oublia jamais de garnir sa huche et son garde-rnanger, et Lazarillo fut récompensé d'avoir eu l'esprit de conduite, qui défend d'être fier hors de propos, a Sans les biens temporels, disait la sagesse du peuple picaresque, il n'est permis à personne d'être heureux dans cette vie. » La même sagesse enseignait que ce connaître le temps et saisir l'occasion, c'est ce qui fait prospérer les hommes ». Lazarillo avait connu le temps et saisi l'occasion, et il pros[>érait. Il savait d'ailleurs qu'il faut être déraisonnable pour attacher de l'importance aux actes des femmes, ces animaux à « petite cervelle », qui a font des choses qu'on ne peut comprendre, qui n'ont ni mode, ni raison, ni intention ». Avec elles, le seul bon parti est de se bien persuader que a toujours l'imagination rend les choses ce qu'on veut qu'elles soient ». Lazarillo voulut que les discours « des méchantes langues, qui ne chôment jamais », fussent oiseux, et ils le furent pour lui. Il mangea son potage avec sérénité, sans se demander qui lui avait rempli son assiette.
L'ironie est un des traits de la littérature picaresque. Dans la dernière partie de Lazarillo de Tonnes^ elle est pénible à force d'àpreté. Jamais on n'a constaté avec une indiflerence plus railleuse la pourriture d'une âme. Jamais on n'a contemplé les lâchetés et les misères de l'humanité avec un dilettantisme
plus cruel. L'indulgence de l'auteur a sa source dans le n.épris, non dans la pitié. L'Espagne était dure, et srs écrivains lui ressemblaient. Le génie national était dur, dur était le climat, dures la vie et les mœi'rs, et les circonstances n'inclinaient pas le pays vers la douceur. Elles travaillèrent au contraire, pencant toute la seconde moitié du siècle, à développer l'âpreté générale : par la misère croissante, par la persécution religieuse, par les tracasseries irritantes de l'administration, par la brusque réaction contre l'esprit chevaleresque attisé par Charles- Quint.
Chacun connaît le Philippe II de la tradition, sombre traître de mélodrame qui empoisonne son fils, envoie ses favoris à la torture et se complaît aux auto lafés. Selon des travaux récents, il y aurait peutêtre lieu de ramener cette figure revèche à des proportions moins grandioses. Il n'existe aucune preuve que ion Carlos soit mort de mort violente, et Philippe II n'a peut-être pas eu la gloire d'être un monstre. Il en devient encore plus ennuyeux, et cet éterrel paperassier, qui n'est même plus un grand scélérat, produit l'effet d'un éteignoir posé sur la flam'ne brillante du règne précédent.
Il était blondasse et blafard, silencieux et impassible. Ceux qui l'approchaient se sentaient glacés par l'immobilité de cette figure fermée. Rien du héros ni du paladin. Son père lui avait fait donner dans sa jeunesse des leçons de chevalerie; on aurait trouvé difficilement un plus mauvais élève. Au tournoi d'Augsbourg, lors de son oremier voyage
en Allemagne et en Flandre, (c le prince d'Espagne fit pirement que tous, sans pouvoir jamais rompre une lante » '. Il renonça bien vite à la chevalerie et s'enferma avec son encrier. Ce n'est pas lui qu'on aurait surpris faisant le chevau-léger àl'avant-gardeî Pendant que son armée se battait à Saint-Quentin, il écrivait des lettres. Charles-Quint fut hors de lui en apprenant que son fils n'était pas à l'action. Après la prise de la ville, il quitta Saint-Quentin confirmé dans l'opinion, alors nouvelle, qu'un roi doit faire faire la guerre en restant chez soi; que son père était « un homme bien étrange d'y trouver tant de plaisir »; que le temps des paladins était passé et l'heure venue pour les souverains de remplacer l'épée par la plume. Son père l'étonnait autant que lui-même étonnait son père. Ils ne pouvaient pas se comprendre, l'un regardant en arrière et s'amusant à jouer les preux, les Richard Cœur de lion; l'autre devinant et devançant le type moderne de l'homme d'État bureaucrate.
Après les guerres, il supprima le plus qu'il put les voyages, puis les chasses, puis les promenades. On l'aperçut encore, de loin en loin, sur une terrasse du palais de Madrid, puis cela aussi fut supprimé. On ne le vit plus, saut lorsqu'il passait en voiture pour aller à l'Escurial, le nez dans ses papiers. Il ne sortit plus de son cabinet, toujours écrivant, compulsant, annotant, lisant tout : lettres.
1. Lettre de Marillac, ambassadeur de France, au connétable duc de Montmorency (3 février 1551).
mémoires, statistiques, rapports, suppliques, et se rappelant tout; donnant lui-même ordre à tout; f glant et réglementant tout : les mouvements de ses .lottes et le prix du blé, la lutte contre le protestantisme et les purgations de ses enfants, les tortures à infliger et le moment oij il mettrait son habit neuf. Il écrivait le jour, il écrivait la nuit. On l'attendait pour une fête : il écrivait. La reine l'attendait : il écrivait. La nouvelle d'un désastre arrivait : il écrivait, il écrivait. Depuis que la bureaucratie a été inveiitée, on ne vit jamais vocation aussi déterminée. Il était appliqué, laborieux, patient, infatigable, mauvais bureaucrate du reste : il était toujours en retard; un ordre urgent arrivait au bout d'un an.
Nous n'avons pas à parler de sa politique extérieure. Il suffira de rappeler qu'elle a été l'objet de jugements très divers, qui ont fait ranger Philippe II tantôt parmi les grands rois, tantôt parmi les princes médiocres. Nous ne nous occupons que de l'état intérieur de l'Espagne, et il est hors de doute que la politique méticuleuse du souverain ne rendait pas l'existence de ses sujets joyeuse. Ce monarque invisible avait des dossiers sur tout le monde. Il savait les affaires de chacun, les idées de chacun, la science Bt les capacités de chacun, ses vices et ses vertus, ses amourettes, ce qu'on faisait, ce qu'on disait, ce qu'on pensait d'une extrémité à l'autre de l'Espagne. 3n comprend de quel poids pesait sur les esprits cette surveillance occulte, dont les effets éclataient aux yeux par une infinité de disgrâces soudaines, Je confiscations et de supplices dont le tableau est
dans toutes les histoires. L'ineei'titude du lendemain empêche l'homme de s'épanouir et de s'adoucir. L'Espagne de Pliilippe II est d'une indifTérence sauvage à la soufïiance d'autrui.
Les affaires ne se trouvaient pas mieux que les personnes d'avoir sur le trône un si grand plumitif. Le roi croyait trop aux vertus magiques du papier noirci. Le peuple manquait de pain? Il n'y avait qu'à écrire de lui vendre le blé à tel prix. Les souliers étaient trop chers? Vite on écrivait pour défendre d'exporter les cuirs. Il ne s'agissait que d'écrire pour tout, de ne rien oublier, et on aurait la vie à bon marché. On protégeait le paysan contre les pertes de temps en lui défendant d'aller vendre son blé à plus d'une certaine dislance. On protégeait le tisseur en défendant le commerce de la laine, le fermier en défendant le commerce des bestiaux. Les fabricants fermaient leurs ateliers, les négociants leurs boutiques, les fermiers abandonnaient leurs champs. La Faim s'abattit sur la proie qu'on lui livrait, la Faim qui exaspère ou déprime, qui avait changé en pierre les cœurs de l'aveugle et du prêtre de Lazarillo, en boue l'àme de leur serviteur. Le noble écuyer lui-même avait subi son influence féroce. A Saint-Quentin, on vit le soldat éventrer les morts et leur arracher les entrailles •.
On soulTrait déjà sous Charles-Quint, mais le roi oflVait à son peuple les compensations d'une moisson
1. " Los abrian por los estoma{j;os; yo vi uno que le sacaron las tripas por cl cstomago. » {Récit d'un capitaine espagnol.)
de gloire, d'héroïsme, de poésie, d'aventures et de coups de fortune. Il ouvrait à son imagination de grandes échappées. On espérait toujours vivre un roman, avoir quelque bonheur imprévu et inouï, avec un prince sujet aux boutades romanesques, entreprenant, remuant, sans cesse à courir TEurope et la Méditerranée et aimant les braves, leur souriant, les flattant. Que sa politique fût rusée et même quelque chose de plus, c'était son affaire : le soldat ne s'en occupait pas, ni le compagnon en route pour le Pérou.
Sous son fils, l'horizon se rétrécit et les échappées se ferment. Le nouveau souverain n'aime que les gens de bureau comme lui. La détresse linancière aidant, il oublie la solde de ses troupes, il oublie leurs vivres. Adieu les beaux plumets et les beaux rubans! adieu les pimpants uniformes qui donnaient au régiment l'air d'être composé « de capitaines! » adieu les honneurs et les caresses ! Le roi ne ménage pas davantage les rêves éclos en écoutant les récits sur le Nouveau-Monde. Il confisque cinq ans de suite l'argent rapporté par les aventuriers et les marchands. A quoi bon partir, alors?
La vie menaçait de devenir monotone et ennuyeuse dans l'Espagne de sainte Thérèse et de don Quichotte. L'esprit chevaleresque, surexcité par Charles-Quint très au delà, il faut le reconnaître, de ce que comportait l'époque, restait en partie sans emploi. Il en était réduit à chercher un refuge dans la gueuserie, où l'on ne se ravalait point par le travail, où l'on s'en allait, libre et lier, « par ce monde de
Dieu ». Nous l'avons vu pousser l'écuyer de Lazarillo sur la pente au bas de laquelle l'attendaient le bâton du vagabond et la besace du mendiant. Beaucoup eurent le même sort parmi la petite noblesse. L'hidalgo qui ne voulait pas prendre une alêne ou vendre de la chandelle, et qui ne pouvait pas conquérir le Pérou, se fit moine ou gueux. L'écolier avide d'indépendance et de grand air se jeta parmi les jjicaros. L'horreur de ce qui est bas et plat, mesquin et bourgeois, joint à des notions grandioses, mais folles, sur l'honneur, contribua à peupler l'Espagne de drôles, au moment précis où cette même horreur inspirait à sainte Thérèse le dégoût de la dévotion facile et la haine des couvents commodes. Des aspirations communes vers la vie grande et héroïque enfantèrent, d'une part, les carmélites; de l'autre, les héros picaresques. Une seule source produisit en haut un courant de sublimité, en bas un courant d'ignominie.
Cependant, même pour les gueux, le métier se gâtait. (( Plus donne le dur que le nu », disait le vieil aveugle, et il y avait tant de nus à présent en Espagne, que les aumônes tarissaient. Tolède ellemême, la superbe Tolède était humiliée et déchue. Pindaro, qui l'avait connue dans sa splendeur, eut le cœur serré en la retrouvant, après une longue absence, « ruinée et déserte, sans habitants, sans commerce, sans aucune trace de l'antique opulence ». Manger à sa faim, quand on était un pauvre homme, devint une façon de miracle. Lorsqu'il se produisait, les Lazarillos n'avaient garde de s'en-
quérir si le miracle venait de Dieu ou du diable; on ne s'exposait pas à être obligé de refuser un dîner. Le nôtre veillait soigneusement à c-e qu'on ne troublât point son heureuse ignorance, (i Lorsque je sens, dit-il, que quelqu'un veut y faire allusion, je l'arrête et lui dis : — Écoutez, si vous êtes mon ami, ne me dites rien qui me chagrine, car je ne tiens pas pour mon ami celui qui me cause de la peine, surtout si c'est pour me mettre mal avec ma femme, qui est la chose du monde que j'aime le plus.... Je jurerais sur la sainte hostie qu'elle est aussi femme de bien qu'aucune autre qui vive en l'enceinte de Tolède; et qui me dira le contraire, je le tue.... — De cette manière, on ne me dit rien, et j'ai la paix dans ma maison. » Être repu : ces deux mots résument pour lui l'art de vivre. C'est la leçon que lui ont apprise les terribles nuits passées jadis à adorer et à baiser le pain où il lui était interdit de mordre.
Il était à craindre que son ancien maître l'écuyer n'arrivât sur ses vieux jours à la même conclusion, en punition d'avoir été dans sa jeunesse sans pitié pour sa chair. C'eût été un grand malheur, car les âmes comme la sienne sont le sel de l'humanité, et leur déchéance est un deuil pour tous. Mais il n'en a rien été. J'ai rencontré l'écuyer de Lazarillo dans une rue de Grenade, il y a peu d'années; il est toujours digne de notre respect.
Il était bien vieilli. L'âge l'avait blanchi et cassé; ses robustes épaules s'étaient voûtées et ses genoux tremblaient en marchant. Il avait abandonné le soin de sa personne; sa longue barbe grise était en
désordre, ses cheveux pendants et sales, et il était vêtu de haillons. La vieillesse sénile avait obscurci son esprit, et il me suivait en tendant la main. Je ne le reconnus pas d'abord.
Je m'étais perdu dans les ruelles du quartier arabe, où les maisons se rejoignent presque par le haut. Je voulus faire gagner à ce mendiant son aumône. Je lui demandai mon chemin et lui tendis une pièce de monnaie. Il retira vivement sa main, redressa sa haute taille et se drapa, d'un geste large et superbe, dans les lambeaux de son grand manteau. Je le considérais avec curiosité. Il m'indiqua ma route, ôta son grand feutre percé, s'inclina profondément et s'éloigna. Il m'avait rendu un service : il ne pouvait plus accepter mon aumône. Je le regardais s'en aller, du pas fier et balancé dont il traversait le Zocodover, il y a trois siècles, pour aller lancer des œillades aux jolies filles dans la prairie du bord du Tage, et ce fut alors que je le reconnus. C'était bien lui, le noble Castillan, frère du héros de Calderon, et je me réjouis en mon cœur de ce que la romantique Espagne, parure de l'Europe, n'était pas morte.