LE DERNIER VERRE
"Mais c'est fini, je me purge,
"Je m'insurge "Contre votre Grand Mogol,
"L'alcool.
J'embrasse la tempérance
— Quel goût rance ! — "C'en est fait : je ne bois plus.
"Au surplus, "S'il est de fait qu'un seul verre
"Oblitère "Mémoire et calcul mental,
"C'est fatal :
"Dès la première rasade,
"Le malade "Est certain de son plumet.
"Il le met "De travers, et Dieu sait comme-
"Le pauvre homme "S'en retourne à la maison
"Sans raison.
"Je vous dis sans métaphore :
"Je l'abhorre "Votre whiskey, vos boissons,.
"Vils poisons.
"Par eux l'âme est asservie.
"De ma vie, "Je n'en boirai désormais.
Xon, jamais !
"Si la rasade dernière,
"De manière "A commencer par la fin
"Le potin, "Etait prise, je parie
"La mairie "Que tous s'en porteraient mieux.
"Or, je veux "Commencer cette réforme
"Et je forme "Des vœux pour son plein succès-
"Pas d'excès !
"Apportez moi donc un verre
"Solitaire, "Un hémistiche doublé,
"Redoublé, "Et je vous fais la promesse
"Bien exjDresse "Que je prendrai le dernier
"Le premier."
LE COLTE OU P11S8É
Quand les mâles refrains des cliants i:)atriotique s
Font d'un peuple indompté vibrer la grande voix,
Le barde, consultant les Muses prophétiques,
Nous montre uti avenir né d'antiques exploits.
Il voit dans le présent poindre l'aube naissa,nte
Des futures grandeurs d'une race puissante
Et, tout enorgueilli des gloires du passé.
Il montre le chemin, par des héros tracé.
Où les fils, héritiers des vertus de leurs pères.
Marcheront sans faiblir vers l'immortalité
En ouvrant à leur tour pour leur postérité
L'ère des grands progrès féconde en jours prospères.
Puisant au môme fonds ses discours éloquents. L'orateur sait trouver des termes convaincants,
126 BOUTADES ET EEVEEIES
Et les accents virils de sa parole émue, Prêchant l'amour du sol conquis par les aïeux, Réveillent dans les cœurs un écho qui remue La fibre d'où, s'exhale un chant harmonieux : Accords éoliens où l'on sent vibrer l'âme Au souffle du Zéphir alimentant la flamme De ce patriotisme ardent et respecté Qui reste inaccessible à la vénalité.
Une grande leçon du passé se dégage :
C'est bien peu d'admirer nos gloires d'un autre âge ; Quand, courbé sous le joug d'implacables bourreaux. Un peuple ose évoquer les noms des fiers* héros Qui jadis burinaient aux pages de l'histoire Les hauts faits dont il tire une stérile gloire. Chacun se dit tout bas qu'il est dégénéré ; Que chez lui tout sujet d'orgueil est enterré ; Que ses héros défunts, s'ils revenaient sur terre. Voyant leurs descendants faibles, sans caractère. S'enfuiraient, dégoûtés de ce peuple avorton Et, pour trouver l'oubli, rentreraient chez Pluton.
Si des grands disparus les traits ornent le temple De l'immortalité, c'est afin que l'exemple
Rappelé par le bronze à notre souvenir Redise aux discoureurs bourrés de rhétorique Qu'on ne prépare pas un brillant avenir Au peuple en divaguant sur un fait historique.
Ce qu'on faisait jadis, c'était beau, c'était grand.
Mais, plus ces fiers exploits nous semblent admirables,
Plus nous devons songer à garder notre rang.
Exalter nos aïeux et rester misérables
Lorsqu'il ne tient qu'à nous de marcher le front haut,
C'est tenir au passé beaucoup plus qu'il ne faut.
Ces hommes distingués dont nous chantons la gloire
Ne bornaient pas leurs vœux à raconter l'histoire
De ceux qui, sur ce sol, les avaient devancés.
Non contents d'applaudir les héros trépassés,
Ils créaient à leur tour, et pour leur propre compte,,
Un passé glorieux sans même le savoir.
Ils ne reconnaissaient qu'un maître : le devoir.
Reculer devant lui leur semblait une honte
Et, n'admettant jamais qu'on pût les distancer.
Ils renversaient quiconque empêchait d'avancer.
Nos pères n'étaient pas des réactionnaires.
Ce n'est pas en restant toujours stationnaires
Que nous rendrons hommage aux hommes d'action, Courageux fondateurs de notre nation.
Leur gloire ne saurait suppléer à la nôtre,
Ni même à nos besoins. Le présent est tout autre
Que n'était le passé : préparons l'avenir.
Lorsque nous tressaillons d'orgueil au souvenir
Des luttes d'autrefois, mettons nous bien en tête
Qu'il nous faut à tout prix achever ia conquête
Des droits qu'on nous conteste et qui sont inhérents-
Au citoyen né libre en dépit des tyrans.
Le monde marche encore et chaque jour augmente
La somme du progrès. Marchons donc avec lui.
Notre évolution me paraît aujourd'hui
Sinon tout à fait nulle à coup sûr bien trop lente.
Nous ne pouvons jouir du fruit des durs travaux De nos prédécesseurs sans travailler nous-mêmes. Noblesse oblige. Il faut, j^our les luttes suprêmes, Armer nos bras. Sachant que des besoins nouveaux Surgissent chaque jour, abjurons l'indolence. L'Anglo Saxon déclare Mernal Vigilance The price of Liberty. Le peuple assez naïf
Pour se momifier ou s'embaumer tout vif Dans le rayonnement des gloires d'outre-tombe S'ankilose, s'endort, périclite et retombe, — Trop juste châtiment de sa passiveté, — Dans les flots ténébreux du fleuve de Léthé.
Si nous voulons rester dignes de nos ancêtres,
Défendons hardiment ce qu'ils" nous ont légué
Au prix de leur sang pur noblement prodigué.
S'ils sortaient du cercueil, à la face des traîtres
Ils jetteraient, bien sûr, ce reproche indigné :
"Monstres qui travaillez à consommer la perte
"De vos droits les plus chers, vous n'avez pas daigné
"Opposer au tyran même la force inerte !
"Il a trouvé chez vous des complices tout prêts !
"C'est de votre plein gré qu'il vous parque, à vos frais,
"Au milieu d'ennemis jurés de votre race !
"Que devient votre langue ! On n'en trouve plus trace
"Dans les bureaux publics de tel gouvernement
"Qui daigne la proscrire ofliciellement !
"On la met au rancart et vous, vous laissez faire !
"Elle disparaîtrait du nouvel hémisphère,
"Qu'au lieu de lui jeter un adieu déchirant
"Vous la verriez partir d'un œil indifférent ! "Vous vous vantez de vivre et d'agir à l'anglaise ! "Vous vous faites rampants et vous vous pâmez d'aise "Lorsque vous flagornez la persécution "Pour étancher la soif de votre ambition. "Pourquoi vous, descendants d'une race guerrière, "D'un groupe de colons à l'âme noble et iîère, "Contents d'être traités comme des porte-faix, "Resteriez- vous soumis à des hommes surfaits ? "Quelle rage vous jDOusse à vous donner des maîtres ? "Devez- vous en avoir ? Dites, en avions nous ? "Vous devriez jeter dehors par les fenêtres "Acheteurs et vendus. Ce n'est pas à genoux "Que nous suivions nos chefs, de braves patriotes "Qui ne pactisaient pas,eux, avec les despotes. "Allons ! parias, debout ! Face à vos ennemis ! "Secouez la torpeur qui vous tient endormis."
Qu'est-ce donc, à la fin que le patriotisme ?
On devrait le savoir puisqu'on en parle tant.
Son culte devrait être à la mode et, pourtant.
On le pratique peu. C'est l'étroit égoïsme
Qui, se trouvant chez nous dans son propre élément,
Inspire l'électeur, tient le gouvernement En laisse et fait danser une ronde effrénée A d'ignobles pantins que l'on voit chaque année Pérorer à la brasse en roulant de gros yeux Au sujet des exploits de nos nobles aïeux. •Quant à leur demander un léger sacrifice, Dussent-ils à ce prix sauver la nation, Ce serait trop compter sur l'abnégation De bateleurs cherchant un petit bénéfice.
Le vrai patriotisme est fait de dévoûment. C'est l'éclipsé du Moi. C'est le renoncement D'une âme généreuse et désintéressée Cherchant le bien de tous sans arrière-pensée ; C'est le sublime élan dans un suprême effort, Le courage stoïque en face de la mort ; C'est l'application franche et bien ciUi'jlujae, De l'amour du prochain, principe évangélique, Qui révèle aux Mortels la solidarité, Base de la justice et de la liberté ; Bref, c'est une vertu, peu connue en pratique. Qui n'a jamais hanté l'immonde politique.
De son soufile inspirant tous les groupes épars, La charité fera surgir de toutes parts, Les germes bienfaisants que son âme recèle, Le jour où l'altruisme, à la société, Ouvrira les trésors de la fraternité.
Ce jour-là, nous aurons la paix universelle. Car, dans tous les pays, les nobles sentiments. Sans lesquels il n'est pas de vrai patriotisme, Redeviendront de mode et le froid égoïsme N'aura plus môme accès chez les gouvernements.
Que notre humanité devienne assez parfaite Pour qu'il règne entre tous une entente comi^lète Sur les droits et devoirs de tous les citoyens, On pourra différer sur les meilleurs moyens De donner à chacun sa part de connaissances, De vertus, de travail, d'honnêtes jouissances, Mais on s'accordera sur ce point capital : Que, de l'ordre établi le principe vital, Des obscurs dévoûments n'est que la résultante. Alors, dans l'intérêt de la fraternité, Chacun, utilisant son ardeur militante, Yaincra son propre orgueil et sa cupidité.
Des perfectionnements arrêtant le programme, Les hommes voudront être unis de cœm* et d'âme. Heureux de cultiver les doux arts de la paix, Ils examineront sous leurs divers aspects Tout point noir recelant quelque sanglant orage. Qu'ils sauront détourner. Désormais l'arbitrage. Remplacera la guerre et ses affreux malheurs. Qui coûtaient autrefois tant de sang et de pleurs. Au rebut le carnage ! Avec" les vielleries, La Discorde, la Haine et les louches Furies.
Inclinons-nous devant les gloires du passé. Conservons le dépôt précieux qu'ont laissé Pour nous les conquérants de nos libertés saintes. Ces hardis novateurs, sans reproches, sans craintes, Etaient bien de leur temps. Sur l'affût des canons, C'était avec leur sang qu'ils écrivaient leurs noms. Devançant même un peu leur époque tardive, Ils voyaient poindre au loin la lumière plus vive. Annonçant aux Mortels l'ère des grands progrès. Pour nous émanciper plus tôt, sans nuls regrets, Ils nous sacrifiaient leur robuste existence. C'est cet oubli de soi, cette ferme constance
A tout sacrifier pour le bonheur d'autrui, Que nous devons tâcher d'imiter aujourd'hui.
Les hittes corj^s à corps ne sont plus nécessaires Et, si nous évoquons les combats de nos itères Avec autant d'orgueil, nous, les non- combattants, C'est que nous admirons ces colons militants, Sourds aux lâches terreurs, aux mesquines alarmes. Qui, lorsque nos destins se fixaient par les armes, Se montraient généreux jusqu'à braver la mort. Fiers des exploits d'antan, reprenons notre essor Et, narguant les valets qui se disent nos maîtres, Crachons notre mépris à la face des traîtres.
SURSUM COBDÂ
Voix du patriotisme, écho de la pensée
D'un peuple dont l'étoile, un moment éclipsée.
Rayonnera dans l'avenir.
Refoule des vains bruits l'onde tumultueuse, Eclate dans les airs, plane, majestueuse,
Sur les fastes du souvenir.
Jadis on vit trois nefs à la coque fragile Fendre les flots amers, apportant l'Evangile
Au sombre enfant de la forêt.
Cartier les commandait. Le hardi capitaine Fixa le but final de sa course lointaine
Aux agrestes bords du Lairet.
Lorsque ce précurseur des apôtres sublimes Ouvrait ainsi la route aux futures victimes
D'innénarrables dévoûments, Il dût prévoir nos maux comme nos jours prospères, En arborant la croix sur ce sol que nos pères
Ont jonché de leurs ossements.
La croix, c'est le salut ; la croix, c'est l'espérance, C'est le triomphe au prix de longs jours de souffrance ;
Double emblème d'un double sort.
Etendard bien choisi pour une race altière Qui, d'un sang généreux légitime héritière,
Devait prendre un superbe essor.
Ni les froids aquilons, ni le feu, ni le glaive N'ont jamais pu tarir la plantureuse sève.
Suc nourricier du fier rameau Qui, séparé du tronc, étend son vert feuillage Si loin que sa croissance aujourd'hui porte ombrage
A plus d'un obscur tyranneau.
"Pourchassons, clament-ils, sans relâche et sans trêve "Ce peuple trop fécond, qui toujours se relève "Plus fort après chaque revers ;
SUKSUM CORDA 139
"Cette race était morte, on la croyait domptée : "La voilà qui triomphe, à la façon d'Antée, "De nous, les rois de l'univers."
Certes, c'est mal à nous d'avoir osé survivre Aux haines des bigots que la fureur enivre !
Mais ici nous sommes chez nous.
On ne supprime pas tout un peuple homogène : Nous resterons Français. T^nt pis si cela gène
Certains gaUophobes jaloux !
Quand s'affiche au grand jour la louche intolérance, Canadiens, montrons-nous dignes fils de la France,
Civilisons les Ostrogoths ; C'est peu d'être Français quand revient notre fête, Soyons-le tous les jours et sachons tenir tête
Au fanatisme des cagots.
Que nos actes toujours portent la noble emprenite D'un civisme réel, insensible à la crainte,
Réfractaire aux vils compromis ; En dépit des clameurs de nos prétendus maîtres, Sur la brèche restons, comme nos fiers ancêtres,
Fermes devant nos ennemis.
140 BOUTADES ET EEVERIES
Voix du patriotisme,' écho de la pensée
D'un peuple dont l'étoile, un moment éclipsée
Rayonnera dans l'avenir, Refoule des vains bruits l'onde tumultueuse, Eclate dans les airs, plane, majestueuse,
Sur les fastes du souvenir.
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