LA GRANDE LOI DE L'ANNEXION
A MON AMI J. B. KOUILLIAED
Lorsqu'un bon Canadien perçoit qu'il est un homme. Il commande aussitôt un ménage pour deux. Il se sent à lui seul trop incomplet, en somme, Et s'annexe une femme avant d'être trop vieux.
Depuis son aventure au sujet de la pomme, La femme est annexable en tout temps en tous lieux ; Plus d'un observateur s'étonne de voir comme Elle attire à ses pieds les pauvres amoureux.
Les deux sexes toujours furent annexionnistes, Chacun Test aujourd'hui, le fut ou le sera, La nature a des droits, messieurs les loyalistes
Si vous la violentez elle résistera.
Notre jeune pays, malgré la politique, Saura bien épouser la Grande République.
Montréal, 15 Février 1893,
POEME HEEOI-COMIQUE
Je chante les exploits d'une clique burlesque, Et l'Inquisition Torquemardivelesque :
Je siffle les méfaits d'un faux Torquemada, Echoué par hasard non loin du Canada.
li était une fois, dans une colonie
Peu prosi^ère, une engeance à l'âme racornie,
Pas nombreuse, à coup sûr, dont la méchante liumeur
Jetait aux quatre vents une horrible clameur.
De la religion se proclamant l'organe.
Elle formait à part un clergé sans soutane.
Qui, s'il ne pratiquait pas toujours la vertu,
.Savait excommunier à bouche-que- veux-tu.
148 BOUTADES ET EEVERIES
Il étouffait les uns sous ses lourdes caresses, Sur les autres lançait ses foudres vengeresses ; Enfin, c'était un hôte incommode et brutal.
Perché sur le sommet d'un grossier piédestal. Le sous-pape et le chef de la petite Eglise Disait : "Je damnerai pour qu'on me canonise ! " Ce pâle imitateur de feu Machiavel Répondait au doux nom de Torquemardivel. Il damna son prochain sur la terre et sur l'onde ; Le siècle, le progrès, la presse et tout le monde Furent damnés en bloc, puis damnés en détail. Il damna les savants ; il damna le bétail ; Il damna les chercheurs — vouant aux gémonies Les immortels travaux des plus profonds génies ; Il damna le malade avec le médecin ; Il damna le pianiste avec le clavecin ; Damna les créanciers, damna les belles-mères, Les huissiers, les raseurs, les bavards, les commères. Et de tous ces damnés les ennemis mortels Parlaient de lui dresser de splendides autels.
Lorsqu'il eût à peu près tout damné sur sa route. Hélas ! on s'aperçut qu'il n'y paraissait goutte ;
l'ixquisition modekne " 149
Que mécréants, gêneurs, criminels, innocents Prenaient de l'embonpoint sous ses traits impuissants. Si ces damnations eussent été mieux faites. On l'aurait vénéré bien plus que les prophètes : Le monde est si méchant que chacun eût voulu Livrer sa bête noire à ce damneur goulu. Mais les cœur endurcis, redoublant d'insolence. Recherchaient de ses coups la bénigne influence ; Et — spectacle inouï — toutes les nations S'arrachaient par lambeaux ses malédictions.
Quand on lui reprochait de gâcher sa besogne.
Il répondait ; " Seigneur, que voulez-vous ? Je cogne
" De mon mieux. Je fulmine et damne au plus bas prix,
" Mais c'est pour l'autre monde. Et vous êtes surpris
" Que ces damnés, au lieu de mourir à la peine —
" Comme c'est leur devoir — vivent l'âme sereine,
" Le corps sain, le cœur gai, sans trouble, sans émoi ?
" Suis-je législateur ? Est-ce ma faute à moi,
" Si vos lois, reflétant les modernes tendances,
" Refusent la torture à nos justes vengeances ?
" Comme moi, voulez- vous voir d'horribles tourments,
" Repaître vos regards de bûchers infamants,
" Asjîirer l'acre odeur des chairs vives rôties, " Voir tourmenter l'objet de vos antipathies, " Entendre sur sa peau crépiter en flambant " Des fers rougis au feu, puis le voir succombant " Aux atroces douleurs d'une lente agonie ?
" Voilà comme j'entends qu'on les excommunie, " Ces maudits esprits forts qui se moquent de moi ! " Mais, pour me les livrer, qu'on me vote une loi — " Rien de milh-and-water : il faut que ça finisse ! " Je voudrais inventer quelque nouveau supplice, " De l'incrédulité juste punition, " Et de nos saints décrets terrible sanction."
J'ai souvent remarqué des toqués à systèmes. J'ai vu des abrutis, des marchands d'anathèmes. Des nimbes bifurquant des fronts prédestinés ; Mais, parmi les crétins et les illuminés Que m'a fait coudoyer la lutte j^our la vie. Je n'ai pas rencontré d'âme plus asservie A l'idée absorbante et fixe d'un projet Impossible ou méchant, que celle qui logeait
l'inquisition moderne 161
Sous le crâne épaissi de ce visionnaire Aspirant à l'honneur d'être tortionnaire.
Ce sacristain, habile à distiller du fiel,
Pour encombrer l'Erèbe eut dépeuplé le ciel,
Afin de contenter sa rage autoritaire.
Il avait en horreur toute œuvre humanitaire.
La charité pour lui consistait à sévir
Contre tout citoyen refusant de servir
Les caprices pervers de son absolutisme.
Si quelqu'un s'insurgeait contre le despotisme,
Il le jetait en proie à l'exécration
Des pleutres subissant sa domination.
Un journal, rédigé par cet énergumène,
Racontait aux cagots, une fois par semaine.
Que tel bon catholique était libre-penseur ;
Que tel républicain était un jouisseur ;
Que Pierre était méchant, Paul suspect et que Jacques
Depuis deux ans, au moins, n'avait pas fait ses Pâques ;
Qu'Alphonse n'avait pas suivi la mission ;
Que Nicholas avait, sur la confession, Des doutes subversifs.
Bien longue était la liste Du grand inquisiteur, très petit journaliste, Qui savait dénigrer, entre deux oraisons. Tous ceux qu'il détestait sans rime ni raisons. Cela rapportait peu. Parmi les bonnes âmes, La plupart estimaient que ses propos infâmes Etaient un sot moyen de combattre l'erreur. Mais, voulant à tout prix régner par la terreur, Il n'en faisait pas moins, malgré les remontrances, A ses contradicteurs des procès de tendances. Il n'employait jamais la persuasion Et lançait l'anathème avec profusion.
Pour mieux pulvériser la franc-maçonnerie, Il pointait constamment sa grosse artillerie Sur d'excellents sujets, pas franc-maçons du tout. L'équerre et le compas le poursuivaient partout Dans la veille ou le rêve, il voyait des truelles. Des triangles montrant leurs trois pointes cruelles. Les tours, les marteaux peints, symboles franc-maçons, Jusque dans le saint lieu lai donnaient des frissons.
l'inquisition modeene 153
Il voulait expurger les tableaux et les fresques Des temples ; puis tracer des dessins pittoresques D'où cercle, angles et traits eussent été bannis, Comme suspects. Les plans assez mal définis Qui germaient à l'abri du crâne ossianique De ce pauvre obsédé, sans angle maçonnique, Sans courbe subversive et sans trait niveleur, Sans ombre, sans lumière et même sans couleur, Auraient dû, pour lui plaire, orner les basiliques Et remplacer partout les erreurs symboliques. On ne l'écouta pas : le triangle est resté L'emblème figurant l'auguste Trinité. Au rond-point ogival des voûtes élancées, Il semble regarder les foules empressées, Qui viennent là prier à l'ancienne façon, Et que n'efileure pas l'ombre d'un franc- maçon.
Ces mécomptes avaient exaspéré notre homme : Il devenait rageur. Il ne voulait, en somme. Qu'imposer aux croyants son système encroûté. Les hommages rendus à la Divinité Sans sa permission le mettaient en furie. Cependant tout le poids de son humeur aigrie
Tombait et retombait en coups précipités
Sur ceux qu'il eut pu voir prier à ses côtés,
Respectant comme lui les croyances antiques.
C'est chez eux qu'il voulait trouver des hérétiques.
Peu pressé d'attaquer des ennemis réels,
Il faisait la police aux pieds des saints autels
Et, promenant partout ses durs regards obliques,
Il savait découvrir de mauvais catholiques
Où prélats et curés n'en trouvaient que de bons.
D'abord tout homme hostile au retour des Bourbons
Sur le trône de France était socialiste :
Par conséquent, impie athée et fataliste.
Un être corrompu, privé de sens moral ;
Pour tout dire, en un mot : c'était un libéral.
Ce mot-là réglait tout : la cause était jugée.
Sitôt qu'il l'avait dit, une meute enragée
Aboyait aux talons de ceux qu'il désignait,
Hurlait, cherchait à mordre, écumait, puis geignait
Quand les moins endurants calmaient à coup de trique^
Les trop bruyants accès de sa rage hystérique.
Sans Torquemardivel, notre religion.
Abandonnée en proie à la contagion
l'inquisitiox moderne 155
Des tendances du siècle, était bien exposée ;
Mais il avait surgi, l'avait moralisée,
La tenait sous son aile et pouvait sans remords,
Cesser de guerroyer contre vivants et morts.
On le vit même un jour, pour des crimes palpables,
Refuser de damner des ministres coupables.
Avait-il donc troqué contre le goupillon
Son tonnerre d'étain ? Lui, jadis si brouillon.
Etait d'une douceur tout- à-fait angélique !
On nous l'avait changé ! Son zèle apostolique
Au contact des puissants s'était tout refroidi.
Son cénacle alarmé restait abasourdi,
A l'aspect désolant du glaive que la rouille
Ebrèchait ; quant au sceptre, il tombait en quenouille,
Bien sûr, si certain fait ne s'était pas produit.
Or, un certain abbé, qui s'était mal conduit
Se conduisit plus mal. Une feuille indiscrète
Refusa de garder l'aventure secrète.
La chronique disait que cet abbé de cour
Faisait la sienne, hélas ! plus souvent qu'à son tour
Aux gentilles brebis qui venaient, rejjentantes,
Aspirer à l'honneur d'être ses pénitentes.
156 BOUTADES ET KEVERIES
Lorsque ce libertin offrait son cœur pourri A l'épouse, il savait endormir le mari : Il le convertissait entre deux saturnales. Il chanta ses plaisirs en strophes infernales Qui tombèrent aux mains de l'époux outragé. Mais ce vil séducteur, l'opprobre du clergé, Avait précédemment traversé l'Atlantique.
L'affaire fit du bruit ; l'infecte politique Sut y trouver matière à de longs plaidoyers : Celui-ci défendait l'honneur de nos foyers ; Cet autre rabrouait les marchands de scandales ; Les légendes pleuvaient, bêtes, pyramidales. Plus d'un conservateur, faux ami du clergé, Exploitant de son mieux certain vieux préjugé, Censurait à l'envi la presse libérale Et, tout en lui faisant un long cours de morale, Tout en voulant flétrir les indiscrétions. Faisait retentir l'air de ses délations. " Le clergé n'était pas tout ce qu'il devait être, " Il fallait surveiller la conduite du prêtre ; " Voilà ce que disaient ces austères censeurs, Mais ils traitaient de gueux et de libres-penseurs, Les Rouges soupçonnés de semblable hérésie.
l'inquisition modekxp: 157
Soudain, notre héros sentit la jalousie Le mordre au cœur. Déjà l'un de ses apprentis Avait, dans un journal fait pour les abrutis, Prouvé par des raisons ultra-démonstratives, Que les loges étaient évidemment fautives. Que l'abbé trop galant, franc-maçon déguisé. Etait devenu prêtre après avoir usé ■Cinquante tabliers, dix comj^as, trois équerres. Vingt truelles, trois boucs et trente-six rapières ; Qu'il s'était introduit dans les ordres sacrés Peut-être à la faveur de signes exécrés Compris par un évêque appartenant aux loges, — Hélas, l'épiscopat, digne en tout point d'éloges, Dans son auguste sein compte des francs-maçons. Du moins à ce que dit l'homme dont les soupçons Sur ce point sont donnés comme une certitude. Ces propos, répandus parmi la multitude. Devaient évidemment plaire à notre clergé, Attaqué si souvent, mais si bien protégé Par les combinaisons adroites et savantes De ces grands dénicheurs de rumeurs aggravantes.
Donc, pour en revenir à l'écrit publié Dans un journal cagot, très obscur, oublié :
Le prêtre débauché, sacrilège, adultère N'était, ni plus ni moins, qu'un ignoble sectaire Qu'un prélat, par mégarde, avait en soutane : Les loges l'avaient pris, puis nous l'avaient donné En lui recommandant de corrompre les femmes. Et le but exclusif de ses amoura infâmes Etait de compromettre à jamais avec lui Le clergé catholique et l'épouse d'autrui.
Quand Torquemardivel eut lu ces balourdises.
Il s'écria : " Comment, on écrit des sottises,
" Et je ne suis pas là pour en dire ma part ?
" Quand d'autres gazettiers font un mince rempart
" A notre Saint Frusquin, il faut que, sur la brèche,
" Je défende à la fois le principe et la crèche ?
" Puisque l'Épiscopat refuse de frapper
" Sur ceux qui de mon joug veulent s'émanciper,
" Je le sermonerai d'une telle manière
" Qu'il sera bien contraint de suivre ma bannière.
" Mais ceux qui l'ont blâmé sans ma j^ermission
" Subiront les horreurs de l'Inquisition.
Il dit, et s'élançant aussitôt dans l'arène.
Il cogne, à tout hazard, où son ardeur l'entraîne.
l'inquisition moderne 159
On croyait le débat à peu près terminé :
Je t'en fiche ! Il n'avait pas encore fulminé
Contre le Pape, bien qu'il le crût incapable
D'embourbonner la France, et partant bien coupable.
Tout en récriminant, il avait pardonné,
Lorsque, répudiant ce qu'il avait prôné,
Les cardinaux Gibbons et de Lavigerie
Donnaient, au Maryland ainsi qu'en Algérie,
Des raisons dont l'écho parvint au Canada,
Et fracassa sous lui son principal dada.
Mais comme il retrouvait un prétexte à querelles.
Il se dit : " Ayons l'œil aux choses temporelles ;
" Prions moins, bûchons ferme, et gare l'avenir
" Laïques et clergé n'ont qu'à se bien tenir.
" Il fallait un Cauchon pour brûler la Pucelle
" D'Orléans : s'il vous faut, pour mettre l'étincelle
" Aux modernes bûchers, un moderne Attila
" Dans le genre Cauchon, je serai celui-là.
" Si l'abbé dont l'amour n'était pas platonique
" Eut caché ses ébats sous ce nom euphonique
" Mais très approprié, j'aurais frappé plus fort
" Sur les gens scrupuleux qui trouvent qu'il a tort,
*' Car j'aime les Cauchon, si ce n'est en carême.
" Je voudrais en être un. Je crois que je suis même
" En train de devenir célèbre et de briller
" Comme nouveau Cauchon, propre à faire griller.
" Je grille du désir de griller tous les autres,
" Y compris le dernier de mes doctes apôtres.
" J'éprouve en y songeant un plaisir folichon ;
" Je sens sous mon gilet battre un cœur de Cauchon."'
Illustre Jeanne Darc, dont la France est si fière,
Lorsqu'on te condamna comme infâme sorcière,
Tu savais qu'un évèque avait fixé ton sort.
Guerrière, tu marchas vaillamment à la mort ;
Sainte, tu souriais à ton cruel supplice ;
Et lorsque tes bourreaux, piliers du Saint-Office,
Ravivaient le brasier qui consumait ton corps.
Du séjour des élus tu voyais les décors ;
Depuis, du haut du ciel, ô vaillante héroïne.
De l'Inquisition tu pus von* la ruine
Quatre cents ans après ton tragique trépas !
De ce monde invisible où ne pénètre pas
Le regard des mortels, tu dois voir que l'Eglise -
T'ouvre un nouveau procès pour qu'on te canonisc
Elle doit cet hommage à tes mânes sacrés.
Qui flétrit à bon droit tes juges exécrés.
l'inquisition modekne 161^
Ton courage viril et ta mâle droiture
N'avaient pu désarmer l'envie et l'imposture.
Ton audace effrayait les lâches éperdus,
Ton mérite choquait les traîtres, les vendus :
Esclave du devoir, sublime détraquée,
Tu crus au dévoûment, car Dieu t'avait marquée
Du sceau de la victime, et tu devais mourir
Sous les coups des poltrons toujours prêts à trahir.
De ton pays natal rêvant la délivrance.
Tu vis passer la gloire et choisis la souffrance.
Tu sus juger le monde à sa juste valeur :
Tu compris qu'ici-bas le travail, la douleur
Et l'espoir sont des dons qui rendent notre vie
Utile et supportable à l'âme inassouvie ;
Qu'en cherchant l'ambroisie on se gorge de fiel ;
Qu'on ne trouve la paix qu'en regardant le ciel.
Ton esprit, dépouillé de l'entrave charnelle.
Entouré des splendeurs de la gloire éternelle.
Regarde nos travers sans jamais s'étonner :
Lorsqu'on peut tout comprendre, on sait tout pardonner.
Les mobiles cachés des grandes injustices,
Les faux zèles à froid, les colères factices.
Tous les masques trompeurs d'un sordide intérêt, Sont pour toi transparents. L'impitoyable arrêt Qui, détruisant ton corps, rendit ton âme libre, Servit à maintenir l'éternel équilibre Entre le bien réel et le mal relatif.
De cette iniquité connaissant le motif.
Tu la juges sans doute avec plus d'indulgence Que nous, qui maudissons la sanguinaire engeance,. Aux féroces instincts, dont le rôle odieux Ensanglante la terre et fait pleurer les cieux.
J'étais, je le confesse, à la veille d'enfreindre La loi de charité. Les méchants sont à j)laindre. Et chacun d'entre nous a son mauvais penchant. Mais Torquemardivel est-il aussi méchant, Aussi Torquemada, qu'il le voudrait paraître ? S'il l'est, 11 faut le plaindre et ne pas lui permettre De donner libre cours à ses instincts pervers ; S'il ne l'est pas, il a la boussole à l'envers. Ce qui compromet fort la barque qu'il dirige. Dans un cas ou dans l'autre, il faut qu'on le con-ige,.. Et pour mieux le punir de sa présomption Il faudrait lui souffler son inquisition.
Le priver du plaisir de lancer l'anatlième,
Le rendre inoffensif, réprouver son système
Que le bon sens public a partout démoli,
Et qui fait d'un saint liomm'e un grincheux ramolli.
Voulant de l'univers obtenir le contrôle
Pour torturer les gens de l'Equateur au Pôle.
J'en étais à ce point de mes réflexions, Quand je me raj^pelai que mes impressions N'ont rien à faire ici. C'est la suite du conte Qu'il faut à mes lecteurs. La chronique raconte Que Torquemardivel, s'étant fait la leçon, -Saisit de ses aïeux le lourd estramaçon Et s'en fut guerroyer tout seul, contre personne. Sur Tair : " Entendez vous la trompette qui sonne f " Il s'escrima si bien et de taille et d'estoc Qu'il creva sa besace et vit baisser son stock. Il ne massacra rien, pas même la grammaire. Et revint iovjours seul, avec sa peine amere. Blessé... dans son orgeuil et dans ses sentiments. Maudissant dans son cœur les mauvais garnements Qui, bravant sa colère, avaient l'impertinence De survivre à ces coups. Pareille inconvenance
164 BOUTADES ET EEVERIES
L'ayant mis hors des gonds, il jura par Yeuillot Que ces gens-la mourraient le cou sur le billot.
O Muse, inspire-moi des accents énergiques : J'aborde le récit d'aventures tragiques Qui, frappant de terreur tous nos contemporains, Ont failli décimer peuples et souverains. Redis-moi les excès de ces hommes féroces Qui surent découvrir des supplices atroces. Des tourments inconnus dans les siècles passés : Narre-moi leurs méfaits en termes cadencés.
Au fond de son manoir, loin du bruit de la ville
Vivait un grand seigneur, le duc de Chouberville,
C'était un bon garçon, doux, honnête et pieux
Qui, sans rien inventer, était devenu vieux.
Chef d'une faction d'un mérite fort mince,
Il gouvernait alors assez mal la province
Avec l'assentiment de la majorité.
Et Torquemardivel penchait de son côté.
Il lui dit : " Monseigneur, orgueil des Chambres Hautes,
" Dont l'unique manie est d'approuver les fautes
" Commises par nos chefs, je viens vous supplier
" De me donner l'appui de la loi pour broyer
" Les monstres qui font fi de ma petite église.
" En vain je les menace et je les moralise
" Ils me font la grimace, et me disent des noms.
" Ce n'est pas agréable, et nous qui comprenons
*' Toute l'utilité des mesures austères,
" Nous voudrions brûler ces coquins réfractaires
" A la limpidité de nos saints arguments,
" Ainsi qu'à la douceur de nos enseignements.
" J'ai consulté l'évêque : il ne veut rien entendre.
" Il doit être hérétique, et je crois qu'à tout prendre
On ne ferait pas mal de le brûler aussi.
" Je ne déteste pas l'odeur d'un corps roussi
" A la braise, surtout quand c'est un corps d'éveque.
" On en brûlait jadis — dans ma bibliothèque,
t' J'ai des in-octavo qui racontent cela —
" Et j'aimerais beaucoup voir griller celui-là.
" Ne me repoussez pas. Je me fais une fête
" De voir les mécréants raccourcis de la tête,
" Après avoir gémi sur d'affreux chevalets.
" Je voudrais tenailler la chair de leurs mollets,
" Frotter avec du sel la blessure saigantne,
" Charcuter tout vivants, inonder d'eau bouillante
" Mes excommuniés ; puis, s'ils font un aveu,
*' Leur couper le sifflet par le fer ou le feu ;
*' Employer ce moyen pour imposer silence
*' A ceux qui jusqu'au bout, sûrs de leur innocence,
" Diraient qu'ils n'ont jamais mérité pareil sort ;
" Enfin, semer partout l'épouvante et la mort."
Quand Torquemardivel eut fini sa harangue.
Son interlocuteur lui fit montrer sa langue
— De Chouberville était quelque peu médecin —
" Vous prendrez, lui dit-il, de l'huile de ricin.
" Votre langue, entre nous, est bien la plus mauvaise
" Qu'on puisse imaginer ; ce qui, ne vous déj^laise,
" Semble indiquer chez vous un état maladif.
" Votre hardi projet, pour être un peu tardif,
" Ne m'en paraît pas moins présager la victoire.
" Je veux bien concourir à l'œuvre méritoire,
" Et pour récompenser votre zèle bigot,
" Je vous livre ces gens qui sentent le fagot.
" Mais vous ne pourrez pas les condamner aux flammes.
" Il faut vous contenter de torturer les âmes.
J.'iNQUISITION MODERXE 167
" Nous sommes à la fin d'un siècle de progrès,
" Et les législateurs, réunis en congrès,
" Permettront tout au plus la torture morale.
" Il vous sera loisible, en thèse générale,
" D'imbiber les rétifs qui font les bons esprits
" De la lourde saveur de vos sages écrits.
" Vous leur mettrez le cou dans un carcan solide ;
" Vous les ligoterez, vu que leur suicide
" Est à craindre. Ils seront prestement bâillonnés.
" Deux bourreaux aux tympans dûment encotonnés
" Procéderont : l'un deux, tournant la manivelle
" D'un phonographe empli des éclats de cervelle
" Echappés aux rhéteurs de notre faction,
" Produira les écrits de la réaction.
" Quand votre condamné fermera la paupière,
" Et voudra s'endormir, l'autre tortionnaire,
" S'il ne peut l'éveiller à coups de goupillon,
" Lui lardera le corps avec un aiguillon.
" Il en résultera des effets salutaires :
" La mort enlèvera beaucoup de réfractaires ;
" D'autres, pour échapper à de cruels destins,
" Iront à l'étranger. Restés seuls, les crétins
" S'empareront du sol et pourront satisfaire
" Leur noble ambition. — Moi, je laisserai faire —
"Du reste, c'est un peu ce que j'ai toujours fait."
Le héros, mécontent, dit tout haut : " C'est parfait,"
Puis ajouta tout bas : " Vieux tyran subalterne,
" Je te ferai bien voir si le progrès moderne
" T'empêchera plus tard de griller à ton tour.
" Avant peu je pourrai sans crainte et sans détour^
" Procéder hardiment contre les hérétiques.
" Je vais crétiniser tous les chefs politiques,
" D'abord, par les moyens qu'il vient de m'indiquer.
" Lorsque je les tiendrai, s'il ose critiquer
" Ma méthode, en deux temps je lui fais son affaire.
" Maintenant, commençons l'œuvre soporifôre
" J'espérais beaucoup mieux. C'eut été si charmant
" Pouvoir bri\ler l'ivraie et garder le froment."
Désireux d'engranger son Immaine récolte.
Il prit le directeur du Canada- Révolte^
Un journal publié sans sa permission,
— Son principal objet d'animadversion —
Mit cet homme au carcan, le fit charger de chaînes^
Sur lui seul concentra toutes ses vieilles haines.
Lui-même il eut le soin de le bien bâillonner
Puis, par le phonographe, il lui fît seriner
Les articles de fond des journaux rétrogrades,
l'inquisition moderne 169
Fabriqués par lui-même ou par ses camarades :
U^crevissCf le Serf, le Chacal, le Hibou,
Tous journaux dont l'esprit doctrinal est tahon,
Ultra-religieux, mais surtout agricoles ;
Enfin, le Tripotier, journal des Trois- Rigoles
Devaient tous être lus automatiquement.
La victime accablée avait dû fréquemment
Recevoir des horions qui l'avaient réveillée.
Rien ne faisait prévoir que la prose embrouillée
Cesserait de sortir du cruel instrument.
Quand Torquemardivel se dit : " C'est le moment
" De lui lire l'article où j'exposais naguère,
" Qu'il fallait une loi spéciale et sévère
" Contre les effrontés qui se moquaient de moi.
" Il en éprouvera peut-être de l'émoi." |
Il saisit son journal, commença sa lecture, Mais s'endormit bientôt. En cette conjoncture, Il rêva qu'il voyait, comme en un tourbillon, Venir de tous côtés l'énorme légion Des défunts torturés au cours de leur carrière Terrestre, qui, du pied, l'attaquaient par derrière. Ouvrant l'œil, il sentit qu'en son âme, ô terreurs l Sa victime inculquait les modernes erreurs.